Dans le ciel/14

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XIV

Oui, qu’allais-je devenir ?

Doute terrible ! Effrayant point d’interrogation !

J’étais incapable d’entreprendre quoi que ce soit. Ma faiblesse physique, et aussi les préjugés d’une éducation ridicule m’éloignaient de tout métier manuel. Mon ignorance de toutes choses, soigneusement entretenue, m’interdisait ce que, par un dérisoire euphémisme, on appelle les carrières libérales ; et j’avais un instinctif, un invincible dégoût pour les professions judiciaires, gabellaires, administratives, qui me semblaient odieuses et déshonorantes, en ce sens qu’elles consacraient la servitude de l’homme, et officialisaient son parasitisme. D’ailleurs, autour de moi, personne pour m’y pousser.

Rester au pays ? Je n’en gardais que de tristes souvenirs. Tout m’y était devenu intolérable, même les paysages les mieux aimés, qui se couvraient aujourd’hui d’un voile de douleur. Et qu’y faire ? Dormir dans la paresse, comme une larve sous sa pierre ? Mieux eût valu mourir tout de suite. Car c’est la mort que je voyais toujours, au bout de ces réflexions. Elle était la solution nécessaire, implacable, et presque désirée de ce problème, insoluble, de vivre.

Je comprenais, obscurément, que l’homme est fait pour agir, pour créer, qu’il possède un cerveau pour concevoir des formes de vie, des énergies musculaires pour les réaliser et les transmettre. Bien que je ne connusse rien au mécanisme mondial, pas plus qu’au machinisme social, je sentais que tous les êtres, sous peine de déchéance et de mort, doivent obéir à cette loi suprême, à cette loi génératrice du mouvement : le travail. Mais l’autorité paternelle, en me gorgeant de mensonges, avait détruit le peu de conscience individuelle qui était en moi jadis ; elle avait étouffé les aspirations spontanées qui avaient élevé, un moment, mon esprit vers la conquête des choses ; le peu d’amour qui m’avait conduit à trouver désirable et belle la possession, ou plutôt, la recherche des mystères qui sont dans la terre et dans le ciel.

J’essayai de rallumer les enthousiasmes éteints. Mais il n’y avait plus en moi que des cendres froides. Et je sentis passer sur ma nuque le vent glacé du néant.

Qu’on me comprenne bien : ce que je voulais, à cet instant, ce n’était pas gagner de l’argent. De l’argent, j’en avais assez pour vivre, ou du moins pour ne pas mourir de faim. Nul désir de lucre n’entrait en mon âme, je le jure. C’était agir que je voulais, c’était utiliser mes bras que je voulais, et les battements de mes veines et les ondées chaudes de mon cerveau pour une œuvre, mais quelle œuvre ? Rien de ce qui m’avait passionné autrefois ne correspondait plus à une forme de l’activité humaine. Et devant la terreur de vivre, j’étais comme un enfant débile, en face d’un gros bloc de pierre qui barre sa route, et qu’il ne peut remuer.

Depuis, j’ai souvent pensé à ces choses, souvent, j’ai réfléchi aux presque insurmontables difficultés qu’un jeune homme trouve, dans la vie, à exercer ses facultés, selon leur naturelle impulsion. Elles sont effroyablement logiques, ces difficultés, elles tiennent comme le mensonge, à cette harmonie universelle du mal qu’on appelle : la société. La société s’édifie toute sur ce fait : l’écrasement de l’individu. Ses institutions, ses lois, ses simples coutumes, elle ne les accumule autant, elle ne les rend aussi formidables que pour cette tâche criminelle : tuer l’individu, dans l’homme, substituer à l’individu, c’est-à-dire à la liberté et à la révolte, une chose inerte, passive, improductive. Et j’admire qu’il y ait eu, et qu’il y ait encore des êtres assez forts, pour avoir résisté à cette lourde pesée ! Quelle énergie ! Quelle volonté ! quelle ténacité puissante, ou quelle inconcevable chance, afin de pouvoir ainsi survivre à la mort, et de montrer au monde consterné la face miraculeuse et vivante du génie !

Au plus fort de ma détresse, j’éprouvai une grande joie. Je rencontrai Lucien, un jour que j’allais, par la campagne, ressassant ces intolérables pensées.

Lucien était le fils d’un boucher de chez moi. Son père lui avait fait donner une brillante éducation, comme mon père à moi. Mais Lucien était doué d’une énergie peu commune. Il était sorti l’esprit sain et le corps sauf de l’abrutissement du collège. Ses études terminées, il déclara à son père qu’il voulait être peintre ! Sur le refus indigné de celui-ci, celui-là quitta un soir la maison paternelle, et s’enfuit à Paris. À Paris, il vécut, on ne sait de quoi, de misères et d’espérances. Puis le père et le fils se réconcilièrent, à la suite d’un article de journal, où le nom de Lucien était cité élogieusement. Le bonhomme s’admira dans ce miroir de vanité qu’est un nom imprimé, et pardonna… Lucien venait, de temps en temps, passer quelques jours au pays. Il y travaillait à sa peinture, avec une singulière âpreté ; on le voyait dans les champs, au bord de la rivière, piquer, n’importe le temps, son chevalet, et barbouiller des toiles de couleurs étranges. Un artiste, ou un assassin, c’est à peu près la même chose, pour les habitants paisibles des campagnes. Cela comporte les mêmes terreurs, le même inconnu de vie dépravée et maudite. Dans un petit pays comme était le nôtre, ce sont des hors-la-loi, des hors-la-vie. On s’en détourne, comme des rôdeurs, le soir, ou des diables, la nuit, dans les forêts hantées. Mon père m’avait autrefois défendu de fréquenter Lucien, un ténébreux vaurien qui mangeait l’argent de ses parents, et à quoi, seigneur Dieu !… Je souffris beaucoup de cette interdiction, car Lucien m’attirait. Il ne me semblait pas pareil aux autres ; il y avait dans ses yeux une lueur — nullement diabolique — et comme il n’y en avait pas de semblable, dans les yeux des autres. C’était un jeune homme de quelques années plus âgé que moi, grand, mince, avec une jolie figure, énergique et douce, et tout illuminée d’ironie charmante et légère, avec un rien de triste, parfois.

Il vint à moi, le premier :

— Eh bien ! je ne te fais plus peur, maintenant, me dit-il, en me tendant les mains.

— Oh ! non !… fis-je… Et je suis bien heureux de te voir, si tu savais. Et si tu veux, je te verrai tous les jours… je t’accompagnerai quand tu iras travailler… je porterai tes affaires…

J’avais mis une véritable passion à débiter ces mots. Lucien me regarda avec un air de bonté un peu triste…

— Et que fais-tu maintenant ? demanda-t-il.

— Rien !… répondis-je.

Et comme si un ressort se fût, tout d’un coup déclenché dans la langue, avec une volubilité de paroles extraordinaire, je lui racontai toute ma vie… Je lui dis tout ce qui me torturait… les ténèbres où s’enfonçait ma raison, mes désirs de lumières et les désespoirs où j’étais de ne les connaître jamais, jamais… Tout cela mêlé de gestes violents, de serrements de mains, tels que j’avais la sensation de toucher, d’étreindre quelque branche libératrice…

— Tu es épatant ! me dit Lucien…

Puis, après un silence, pendant lequel il me considéra avec des regards pénétrants et mélancoliques.

— Sais-tu quel est ton mal à toi ?… Eh bien je vais te le dire… Tu es un artiste… Et c’est fâcheux… parce que, vois-tu, ce n’est pas le tout, d’être un artiste… il faut être un homme aussi !… Enfin !

— C’est beau, l’art ? demandai-je.

Lucien répondit :

— Oui, c’est beau !…

Puis il fit un geste vague, et il reprit…

— Mais tout est beau, quand on sent… quand on comprend… Allons, viens !

Je ne le quittai pas, durant les quinze jours qu’il passa au pays… Ses paroles m’émerveillaient, elles ne m’étaient pas inconnues. Il me semblait les avoir entendues, jadis, et elles me charmaient comme les vieilles musiques avec lesquelles on a été bercé.

Quand Lucien partit pour Paris, je partis avec lui.