Dans le ciel/28

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Ce furent de pénibles, de cruelles, de douloureuses journées que je vécus dans l'ombre du palier, et si longues, si longues, qu'il me semblait qu'elles ne finissaient jamais. J'avais l'oreille sans cesse collée contre la porte, et j'écoutais le moindre bruit avec une angoisse horrible, et mon cœur sursautait au moindre craquement du plancher. L'escalier aboutissait à ce suprême palier, et ce palier formait un renfoncement noir que prolongeait un sordide couloir, éclairé par un petit châssis vitré, et au bout duquel était ma chambre. Sur une planche de bois, dans un angle, entre deux portes, était posée une lampe à pétrole qu'on n'allumait jamais, et d'intolérables odeurs circulaient, de méphitiques odeurs qui tombaient du plafond, montaient de l'escalier, sortaient des murs, le long desquels rampaient bizarrement des insectes noirs. Je n'osais pas bouger, ni marcher dans ce couloir, de peur que Lucien ne m'entendît. Il n'eût pas supporté ma présence, en chien de garde, si près de lui. Sa colère eût été grande à me voir l'espionner de la sorte, car il n'eût pas compris le sentiment qui m'animait, un sentiment de tendresse décuplé par la peur. Mais un secret instinct m'avertissait que je devais, malgré tout, malgré lui même, veiller sur lui. Je sentais qu'il pesait dans l'air, autour de mon ami, quelque chose de tragique, quelque chose qui rôdait, de farouche et de terrible, comme la mort. Et je me disais que je lui étais une protection, que, tant que je serais là, j'écarterais, de lui, le malheur et le danger.

Souvent, Julia, échappée de la loge pour quelques minutes, venait me voir. Elle arrivait essoufflée, haletante, plus pâle encore de l'effort en hâte accompli, ses ternes mèches blondes collées au front par la sueur. Rien ne m'était agaçant, comme ces visites répétées, comme l'obsession de ses yeux où je lisais la hantise d'un amour qui me devenait pesant et odieux. Elle aimait l'ombre propice à ses désirs, elle recherchait l'ombre, elle voulait chaque fois m'entraîner dans l'ombre avec elle. Quand je la devinais venir, quand j'entendais le glissement et le claquement de ses savates, sur les marches, monter vers moi, je m'avançais vers l'escalier où, tous les deux, nous nous livrions à d'étranges colloques.

— Non, Julia, lui disais-je fermement, il faut redescendre... Ce n'est pas bien de quitter votre loge ainsi... si votre mère rentrait ?... Dans quelle situation me mettriez-vous ?

– Laissez-moi une petite minute avec vous...

– Non, non... Allez-vous en.

– Alors, vous êtes donc fâché avec M. Lucien, que vous n'entrez plus chez lui !

– Je ne suis pas fâché avec Lucien... Lucien est malade.

Et souvent on entendait un juron derrière la porte, un juron étouffé comme une plainte.

– Pourquoi jure-t-il alors ?... demandait Julia.

– Parce qu'il souffre !

– Ah! bien merci !... Et pourquoi souffre-t-il ?

– Parce qu'il travaille.

– Il travaille ! Ah ! bien, merci.

– Voyons Julia, laissez-moi.

Mais elle ne s'en allait pas.

– Ah ! comment pouvez-vous rester là toute la journée, derrière la porte d'un fou ?... Moi je mourrais de peur !

– Je vous défends de dire que Lucien est fou.

– Il n'est pas fou, peut-être ?

– C'est vous qui êtes une sotte... Allez-vous-en.

– Eh bien ! moi, je vous dis qu'il est fou !... Hier, maman en faisant son atelier a regardé un grand tableau qu'il fabrique !... Eh bien! maman a dit que M. Lucien était fou. Il ne sait plus ce qu'il peint... Maman a dit aussi qu'on allait faire partir son paon... parce qu'il gêne les locataires, à crier tout le temps, cette sale bête... Alors un homme qui a un paon, chez lui, vous croyez qu'il n'est pas fou ?...

– Taisez-vous !

– C'est vrai aussi !...

Mais elle ne se taisait pas.

– C'est vrai aussi... Quand M. Lucien n'était pas là, vous étiez gentil avec moi... Depuis qu'il est revenu, vous ne me regardez seulement plus... D'abord, lui, on le sait, il n'aime pas les femmes !...

J'avais toutes les peines du monde à me débarrasser de Julia et de ses bavardages. Et quand elle était partie, je reprenais mon immobile faction... Et, dans ce noir, où j'étais, sans bouger, retenant même, en quelque sorte, mon souffle, j'avais l'air de veiller sur un mort.

Un jour, Lucien, effaré, sa palette à la main, Lucien tout barbouillé de peinture, sortit brusquement, et fouillant l'ombre, devant lui :

– Ah ! ça! Ne vont-ils pas bientôt me fiche la paix !

Je n'eus pas le temps de fuir vers le couloir et Lucien me vit, debout, contre le mur...

– Comment, c'est toi, bougre d'animal ? Et que fais-tu ici ?... Pourquoi es-tu ici ?

– Je rentrais chez moi, Lucien...

– Je te défends de m'espionner, entends-tu ?... Toute la journée j'ai été embêté par des grignotements de rats, derrière la porte... Alors c'était toi !...

– Lucien! Lucien !

– Fiche-moi la paix !

– Lucien, je t'en prie... Ne travaille pas comme ça ! Tu te rends malade...

Il me ferma brusquement la porte au nez. Et je l'entendis qui, longtemps, marcha, dans l'atelier, en maugréant...

Le lendemain, j'arrivai plus tard que d'habitude à mon poste ; je n'avais pu dormir de la nuit, et, au matin, un sommeil invincible, m'avait retenu, comme par des liens de plomb, au lit. Derrière la porte, aucun bruit ; ni le tapotement de la brosse sur la toile, ni le grincement du chevalet. J'appliquai mon oreille contre la serrure. D'habitude, je percevais jusqu'au bruit de la respiration de Lucien. Il ne se passait pas une seconde que je n'entendisse ses pieds frapper le parquet, des jurons sortir de sa bouche, ou bien le paon marcher, et secouer ses plumes. Un silence de mort régnait derrière la porte. Je supposai d'abord que Lucien, fatigué, ne s'était pas encore levé. Mais, peu à peu, ce silence m'inquiéta, puis il m'affola. Et brusquement, sans songer aux conséquences d'une telle audace, je poussai la porte, et j'appelai :

– Lucien ! Lucien !

Nulle voix ne répondit à mon cri ; et la porte fermée résista.

J'appelai encore :

– Lucien !... Lucien !

Et, à coups de poing, à coups de pied, je tentai d'enfoncer la porte, la porte terrible, la porte derrière laquelle le silence devenait, à chaque seconde, plus épouvantant et sinistre.

Des voisins effrayés par mes cris apparurent.

– Lucien est mort ! Lucien est mort !... m'écriai-je... Oh ! je vous en prie, aidez-moi à enfoncer cette porte...

La porte, en une minute, céda à nos efforts, et au milieu de l'atelier, près de la toile renversée et crevée, près du paon mort, le col tordu, Lucien étendu, dans une mare de sang, toute sa barbe souillée de caillots rouges, Lucien, l'œil convulsé, la bouche ouverte en un horrible rictus, gisait.

– Lucien ! Lucien !... criai-je...

Je me précipitai sur son cadavre tout froid ; j'essayai de le prendre, de le redresser, de le réchauffer et je vis alors sa main, sa main droite, détachée du poignet, une main hachée, une main livide, où se collait encore, faussée, ébréchée, une petite égoïne.

– C'est donc ça que j'ai entendu, si longtemps, un grand vacarme, au-dessus de moi ! fit un voisin.

– Oui, bien, maintenant, je me rappelle ! Quelqu'un a chanté toute la nuit ! dit un autre...

Et un troisième ajouta :

– Quelqu'un a scié longtemps quelque chose, cette nuit !

Et je m'évanouis.

L'Écho de Paris, 2 mai 1893