Dans le levant

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

Dans le levant
Revue des Deux Mondes6e période, tome 27 (p. 206-215).
Dans le Levant


Que voulait-on faire, le 18 mars dernier, lorsque la flotte combinée s’est présentée devant le redoutable étranglement coudé que les Anglais appellent the Narrows des Dardanelles ? Etait-ce un rapide « forcement de passe, » en vue d’obtenir, par la soudaine apparition d’une force navale importante devant Constantinople, une révolution favorable aux intérêts des Alliés ? Coup risqué, assurément, mais que pouvait autoriser l’exemple de Farragut. Le vigoureux amiral nordiste n’avait-il pas deux fois, en 1862 et en 1863, devant Wicksburg et devant Port-Hudson, franchi les défilés du Mississipi, sans s’embarrasser des pertes que lui causaient les canons et les torpilles des Confédérés, sans se préoccuper davantage de sa retraite et des conséquences lointaines de son audace ? Et si quelques-uns citaient le fâcheux précédent de l’amiral Duckworth, dont les vaisseaux avaient subi des avaries en repassant les Dardanelles, en 1807, après leur vaine démonstration devant la capitale turque, d’autres ne pouvaient-ils pas observer qu’après tout l’escadre britannique s’était tirée de ce mauvais pas ; que l’insuccès de sa mission n’était dû qu’à la difficulté d’attaquer efficacement, avec des bâtimens à voiles et une artillerie à faible portée, les nouvelles batteries que l’envoyé de Napoléon, Sébastiani, — le von der Goltz de l’époque, — avait fait élever à la pointe du sérail ; que rien de semblable, enfin, n’était à craindre pour les Alliés de 1915, puisque, à supposer qu’ils perdissent six cuirassés au lieu de trois en continuant leur route, de Tchanak à Nagara, ils seraient arrivés devant San Stefano avec douze grandes unités, sans compter les croiseurs, les contre-torpilleurs, les sous-marins même, et que la Queen Eiizabeth, à elle seule, mettant en jeu ses huit canons de 381 millimètres, qui portent à 18 kilomètres, était en mesure de réduire à merci Constantinople, les « Jeunes-Turcs » et leurs conseillers germains.

Cela était-il possible ? Certainement oui. A-t-on eu tort de ne s’y point résoudre, — car ce n’est pas cela qu’on a voulu faire, comme nous allons le voir ? A-t-on eu tort de ne pas jouer cette grosse partie où les chances favorables ne l’emportaient que de peu sur les chances contraires ? Qui oserait l’affirmer ? Point d’autres que les Allemands eux-mêmes, qui, avec leur mentalité témérairement offensive et leur tactique de « risque tout, » eussent peut-être tenté ce coup de fortune…

Mais, enfin ce n’était pas cela que l’amiral de Robeck voulait faire, ou qu’il avait la mission de faire. Du moins semble-t-il bien, quand on étudie de près l’opération du 18 mars, étroitement liée à celles qui l’avaient précédée depuis le 19 février, que l’on poursuivait la destruction successive et méthodique, par la seule artillerie des cuirassés, par le bombardement, des ouvrages échelonnés sur les deux rives du détroit sur une longueur d’une douzaine de kilomètres, ceux de la pointe d’Europe et de la pointe d’Asie (Seddul Bahr et Koumkalessi) étant mis à part, bien entendu.

Pour une opération de ce genre et dans les conditions où elle se présentait, point de précédens, ou de peu décisifs, à invoquer. Rien ne ressemblait moins aux Dardanelles que la passe du Könge dyb, où, le 2 avril 1801, Nelson engageait si résolument ses douze vaisseaux, ses bombardes et ses brûlots. Point de torpilles, point de batteries de côte, au moins à l’endroit où se déroula le fort de l’action ; des vaisseaux rasés, seulement, bien armés, certes, mais immobiles et que l’on pouvait incendier. Et cependant, à quoi tint le succès de cet acharné combat de Copenhague ? Un peu plus de fermeté de la part du gouvernement danois, et Nelson, obligé par les vents du Sud à continuer sa route vers le débouché Nord du Könge dyb, essuyait avec des navires avariés et affaiblis les feux redoutables du grand fort de Tree-Krönen.

Dans la rivière Min, au mois d’août 1884, les circonstances géographiques, le décor, si l’on veut, se rapprochent singulièrement de ce que l’on voit dans les Dardanelles. Deux passes étroites et coudées, Mingan et Kimpaï, s’encadrent de collines accidentées, solidement tenues par des troupes chinoises relativement aguerries. Les batteries de la défense sont bien armées, au moins aussi bien que l’escadre fort hétérogène de Courbet. Mais l’amiral français sait mettre à profit pour son attaque méthodique l’avantage qu’il a de descendre la rivière, alors que les ouvrages chinois sont plutôt disposés pour battre les navires qui voudraient remonter. Là, le succès est complet. Peut-être en eût-il été de même dans les Dardanelles, le 18 mars, si, tandis qu’une partie de la flotte combinée attaquait d’aval en amont, — on sait que le courant du détroit va toujours dans le même sens, de la Marmara vers l’Egée, — une autre eût pu prendre à revers, d’amont en aval, les batteries ottomanes. Il aurait fallu pour cela que cette division franchît le passage par surprise, la nuit, une nuit de mauvais temps. On avait d’assez bons pilotes pour ne pas craindre d’échouage. Mais on aurait probablement été découvert par les projecteurs et canonné avec plus ou moins de succès.

Restait donc le bombardement pur et simple, l’attaque directe exécutée par l’artillerie des unités de combat qui, partagées en plusieurs groupes, se présentaient successivement à l’ouvert du goulet Tchanak-Kilid Bahr, afin d’obtenir des feux continus. Mais ce n’était pas seulement dans cette journée décisive qu’il eût convenu de se donner cet avantage de la continuité du bombardement et d’enlever à l’adversaire la faculté de réparer à loisir ses pertes, de restaurer ses ouvrages, de se réapprovisionner en munitions. Combien il eût été désirable qu’il en pût être de même depuis le premier coup de canon tiré sur l’ensemble des ouvrages de l’étranglement coudé de Tchanak-Nagaral Oserai-je dire que c’était, à mon avis, une des conditions essentielles du succès ? — Oui, mais ce n’était pas possible. Pour entretenir un tel feu, soit directement, par le vestibule du détroit, soit indirectement, en faisant passer les projectiles par-dessus la péninsule étroite que baigne, au Nord, le golfe de Saros, un plus grand nombre de bâtimens était nécessaire, que ce fussent des cuirassés, des croiseurs (même anciens, pourvu qu’ils eussent d’assez grosse artillerie : type Edgard, par exemple), et, mieux encore, des bombardes ou bateaux-mortiers. Ces derniers n’existaient pas, je le sais, il y a six mois. Il n’en fallait pas tant aux arsenaux anglais pour en produire un type convenable, encore que provisoire et, peut-être, y a-t-on pensé, car il n’est pas admissible que l’on ait perdu de vue l’avantage des feux courbes et des projectiles spécialement organisés pour la destruction des ouvrages à terre. Mais laissons cela. L’obstacle capital à la continuité du bombardement se trouva dans les conditions météorologiques fâcheuses de la saison où s’engageait l’affaire. On se rappelle combien de fois les communiqués officiels répétèrent cette phrase : « Le mauvais temps a interrompu les opérations… » Et cela fait regretter d’autant plus que l’on n’eût pas, dès le début du conflit, occupé la pointe de la presqu’île, de Seddul Bahr au vallon du Suan-déré, d’où l’on aurait pu battre avec les pièces appropriées, quelque temps qu’il fit, le groupe d’ouvrages de Kilid Bahr, pris d’écharpe ou de revers. Etait-ce possible en novembre dernier, à l’époque de la première démonstration navale contre les Dardanelles ? Je ne prétends pas en décider.) Au demeurant, pour n’être point absolument classique et conforme aux bonnes règles dans son développement, l’attaque menée par la flotte combinée eût probablement réussi, tant N étaient puissans les feux directs des canons de 254, de 305 et de 381 millimètres mis en action, si les défenseurs n’avaient eu à leur disposition les redoutables engins de la guerre sous-marine.

Nous savons fort bien, quoi qu’en aient pu dire, depuis, les officiers allemands qui dirigent les canonniers turcs des Dardanelles, que les trois cuirassés qui ont succombé le 18 mars ont été frappés par des mines sous-marines. Le Bouvet l’a été en particulier par une mine dérivante ou, tout au moins, par une mine fixe accidentellement détachée du champ disposé à la hauteur de la pointe Képhès, et sur laquelle il est passé, tandis qu’après avoir fourni ses feux sur les groupes Tchanak et Kilid Bahr, il revenait vers l’entrée du détroit en passant assez près de la côte asiatique. Les projectiles turcs ne sont donc pour rien dans ce pénible incident, et les assertions allemandes n’ont d’autre objet que d’essayer de mettre en relief, à la fois la puissance des-canons Krupp des forts ottomans et la valeur des instructeurs germains. Ceci ne veut pas dire, bien entendu, que la flotte alliée n’ait pas souffert des feux convergens auxquels elle se trouvait en butte dès qu’elle se présentait à l’ouverture du goulet Tchanak-Kilid Bahr. Mais ce n’étaient pas ces feux qui pouvaient couler un cuirassé d’escadre en deux minutes. Un effet aussi foudroyant ne peut se produire que par l’action d’une mine.

Quelles dispositions avait-on prises pour parer à ce très grave danger des mines automatiques ?

On avait beaucoup dragué et on pensait sans doute l’avoir fait avec un plein succès. Mais peut-il y avoir un plein succès en pareille matière, alors que, dans les intervalles des travaux des dragueurs, interrompus par le mauvais temps, l’adversaire a la faculté de mouiller de nouvelles mines ? Supposons toutefois qu’il ne puisse user de cette faculté. Il reste qu’on ne saurait l’empêcher ni de laisser aller au fil de l’eau, au moment de l’attaque décisive, des torpilles dérivantes, ni de garder en réserve, pour les lancer à point nommé sur les grandes unités qui se décideraient à franchir le seuil du goulet, des torpilles automobiles disposées d’avance sur des radeaux à tubes-carcasses, immergés à la profondeur de 3 à 4 mètres.

C’est que la défense par les engins sous-marins a des ressources nombreuses. Encore ne les énuméré-je pas toutes. Mais, quelles qu’elles soient, ces ressources s’évanouissent entre les mains des défenseurs, lorsque ceux-ci sont obligés d’abandonner leurs ouvrages à terre et d’évacuer la frange littorale. C’est évidemment le résultat que l’on comptait obtenir par le bombardement, direct ou indirect, exécuté par les vaisseaux. L’expérience a montré qu’à ce mode d’action, dont on ne doit pas méconnaître aujourd’hui la valeur, il fallait en joindre un autre, l’intervention d’un corps de troupes suffisamment considérable et pourvu des engins nécessaires au bombardement, — facile d’ailleurs, — d’ouvrages de côte pris à revers.

Facile, viens-je de dire. A condition, toutefois, que l’on n’ait pas laissé à la défense le temps d’organiser, en arrière de la ligne des batteries de côte et sur les crêtes mêmes d’où on les pourrait battre, des batteries de circonstance, des fortins, des blockhaus, des observatoires, des routes militaires où circulent trucs à obusiers, autos-mitrailleuses, autos-canons, etc., etc. à condition encore qu’on ne lui ait pas donné tout le loisir de rassembler une véritable armée sur le point menacé. C’est ce que j’écrivais ici même, non seulement il y a quelques semaines (n° du 1er avril), mais il y a plus de deux ans (n° du 1er janvier 1913). Quelle est actuellement la situation ?

Depuis six semaines, la flotte alliée est là, à l’entrée des Dardanelles, non point inactive, certes, car outre qu’elle répare ses avaries et qu’elle s’amalgame les renforts qui lui ont été envoyés, elle entretient constamment, soit dans le vestibule du détroit, soit dans le golfe de Saros, au Nord de la presqu’île, des feux suffisans pour gêner singulièrement le personnel des ouvrages germano-turcs, tandis que ses dragueurs reprennent inlassablement leur dangereuse besogne, vers Képhès, et que ses aéroplanes survolent le théâtre des opérations, tenant les chefs alliés au courant de tout.

Ajoutez bon nombre d’opérations accessoires et une surveillance incessante des abords du détroit, surveillance qui n’est point inutile, puisque, au moment où j’écris, on signale la « randonnée » audacieuse d’un contre-torpilleur ottoman qui, après avoir lancé deux torpilles, — sans succès, — sur un transport anglais, a été poursuivi par les bâtimens légers des Alliés et forcé de faire côte à Kalamati de Chio. D’autre part, on voit des aéroplanes allemands se risquer au-dessus des escadres, des campemens de Ténédos et se faire chasser vigoureusement par les hydravions anglais. Mais cette activité extérieure n’est rien à côté de celle que les Turcs, énergiquement poussés par l’Etat-major germain, déploient pour renforcer les défenses fixe et mobile, terrestre et sous-marine du réduit des Dardanelles. Sans aller assurément jusqu’à dire que tout est à recommencer, pour la flotte alliée, dans l’attaque prochaine, dans l’attaque qui doit être décisive et, coûte que coûte, victorieuse, on ne peut dissimuler que le temps a été remarquablement mis à profit par l’adversaire pour réparer ses ouvrages, ses plates-formes, ses affûts, — sinon ses pièces, — ses casemates, ses magasins. Bien mieux, il semble que, reconnaissant la redoutable efficacité des feux des vaisseaux contre les batteries permanentes et plus ou moins repérables, les Germano-Turcs s’attachent, toutes les fois que le terrain et l’état des routes [1] le permettent, à organiser des batteries mobiles de pièces moyennes, de 150 millimètres, par exemple, montées sur trucs et traînées par des « tracteurs » automobiles. L’avantage de la mobilité prend ainsi le pas sur celui de la puissance balistique. Mais il ne faut pas oublier que la hauteur des collines qui dominent de très près les Narrows, — 250-300 mètres, — facilite le tir plongeant adressé aux ponts, spardecks, toits de blockhaus et de tourelles, cheminées, hunes de mâts militaires, tous organes plus vulnérables que les flancs des cuirassés. On pense qu’en combinant ces feux avec ceux des pièces battant de plein fouet qui restent disponibles dans les ouvrages permanens, on arrêtera encore les escadres assaillantes, affaiblies par les pertes que leur feront subir les engins sous-marins. Les projecteurs sont aussi rendus mobiles, et l’on s’est procuré, en vue des débarquemens possibles, tout l’attirail de la guerre moderne, tel que nous le voyons utilisé en Flandre, en Champagne, en Pologne, en Galicie. Quant aux troupes, elles sont nombreuses, et le général allemand Liman von Sanders en a pris, dit-on, le commandement. Quelle est la valeur technique et quel est l’état moral de ces rassemblemens ? Il n’est pas aisé de le savoir. Bien des bruits courent sur l’impopularité de la guerre et sur celle des officiers allemands, qu’il est prudent de n’accepter qu’avec réserve. En tout cas, le soldat turc se bat fort bien dans la défensive. Il l’a prouvé, à diverses époques, à Ismaïl, à Silistrie, à Plevna, à Andrinople et Tchataldja. Il faut compter avec cette force.

Des dispositions spéciales peuvent-elles être prises par les unités de combat des Alliés contre les mines automatiques, — fixes ou dérivantes, — et les torpilles automobiles ? Certainement. Sans avoir là-dessus aucun renseignement particulier, je suis assuré que, depuis six semaines, on a beaucoup travaillé de ce côté-là, à Lemnos, à Mitylène, à Besika ; voire à Malte et à Bizerte, s’il s’agit d’installations d’un ordre un peu plus élevé que les « moyens de fortune. » J’ajoute qu’il y a, ou qu’il est aisé de concevoir, pour déblayer un champ de mines, d’autres méthodes que celle du dragage. Mais il est inutile d’en dire plus long sur ce sujet.

On sait quelles difficultés ont éprouvées les Turcs pour obtenir, pendant la période critique qui s’est étendue du 19 février au 18 mars, un réapprovisionnement régulier de leur artillerie de côte. C’est à ce point que l’on a pu dire que la question des Dardanelles était une question de munitions. L’arsenal de Top-hané, même sous la direction habile et vigoureuse d’une équipe allemande, ne produit pas assez d’obus. Il en faut faire venir d’Allemagne ou d’Autriche, ce qui n’est point aisé déjà, ce qui sera impossible bientôt, peut-être, quelque prix qu’on y mette. On sent par-là combien il eût été précieux que la flotte russe pût agir à l’entrée du Bosphore dans le même temps que les escadres anglo-françaises obligeaient les batteries des Dardanelles à consommer des munitions. En tout cas, ces munitions, il faut les amener aux Dardanelles, par terre ou par mer. Par terre, du côté Europe, la route est fermée, passant à Boulaïr sous le feu des vaisseaux alliés. Celle d’Asie est beaucoup trop longue, si tant est qu’elle existe au-delà de Brousse. C’est donc par la mer de Marmara qu’arrivent obus, gargousses, cartouches, artifices de toute espèce. On voit, sans que j’y insiste autrement, quel intérêt il y aurait à ce que l’on pût faire passer dans cette mer des unités sous-marines susceptibles de s’y maintenir quelques jours dans une phase d’opérations décisives. Le problème peut être résolu de diverses façons, que je n’ai garde d’énumérer, me bornant à dire que ni les mines, ni les filets ne sont d’infranchissables obstacles. Je hasarderai pourtant une solution d’un caractère tout spécial, justement parce qu’il n’y a nulle chance qu’elle puisse être adoptée, les autorités compétentes en ayant certainement sous la main de moins aventurées, si tant est que la question ait été jamais mise à l’étude. La voici.

Considérons l’isthme de Boulaïr, que nous tenons sous notre feu. Cette langue de terre se développe sur une longueur d’à peu près 20 kilomètres, avec une largeur moyenne de 5 000 à 6 000 mètres. L’altitude de ce bourrelet ne dépasse guère 100 mètres, au faîte du vallon du Boulaïr Boyhaz. La puissance des moyens mécaniques actuels ne permet-elle pas de faire franchir un si faible obstacle à de petits bâtimens dont le poids n’excède pas 400 tonnes, et que l’on peut momentanément alléger ? Nul n’en doute. Mahomet II, avec des engins rudimentaires et n’ayant à sa disposition que la force musculaire de ses soldats, ne réussit-il pas à faire passer ses galères dans le fond de la Corne d’Or, par-dessus l’isthme, deux fois plus large et plus accidenté, de Galata ? Il est vrai que les Grecs de Constantin Dracozès et les Génois de Giustiniani assistèrent, stupéfaits et passifs, au développement de cette audacieuse opération, tandis que les Germano-Turcs d’aujourd’hui interviendraient avec énergie pour troubler celle dont je parle. Mais cette intervention serait-elle efficace en présence des corps expéditionnaires anglais et français, qui auraient, au préalable, pris possession de l’isthme ?…

Laissons cela, qui n’est que jeu de l’imagination ou suggestion de la mémoire, encore qu’à la guerre on se trouve toujours bien d’user de ces deux facultés. La réalisation de l’idée générale d’ouvrir aux sous-marins, et même aux bâtimens légers, l’accès de la mer de Marmara, par l’isthme de Boulaïr, supposait évidemment la mise en jeu d’une force armée assez considérable, en novembre ou décembre, avant que la lente Turquie eût pu organiser sérieusement l’armée qui occupe aujourd’hui les rives du détroit. J’ai dit ici même, il y a un mois, le regret que pouvaient concevoir les stratégistes des atermoiemens qui ont rendu plus difficile une tâche relativement aisée. J’ai reconnu aussi que les politiques étaient en mesure de donner de ces retards fâcheux des raisons qui semblent valables. Ne revenons pas sur ce sujet.


Le corps expéditionnaire français, auquel je suis ainsi conduit à consacrer quelques lignes, était encore en Egypte au moment où j’écrivais cet article, à soixante heures de navigation des Dardanelles. D’après le communiqué officiel du 9 avril, il était prêt, le 15 mars, à Lemnos, à rendre les services que l’on eût jugé convenable de lui demander. Le 15 mars, c’est trois jours avant la tentative infructueuse de la flotte combinée. Le rapprochement de ces dates est intéressant.

Nous n’avons point de nouvelles officielles du corps expéditionnaire anglais. Nous savons seulement que nos alliés ont pris possession de Ténédos, qui est aux Dardanelles ce qu’Helgoland est à l’estuaire de l’Elbe et même quelque chose de mieux.

De l’armée russe rassemblée à Odessa, point de nouvelles non plus et nous n’en aurons évidemment pas jusqu’au jour où elle aura pris terre à Kilia, ou à Kara-bouroun de Terkous, ou à Kara-bouroun d’Iniada. Cette ignorance et cette incertitude sont nécessaires. Il convient de les accepter d’autant mieux que, chacun le sent, l’opération dont il s’agit dépend dans une large mesure d’événemens diplomatiques qui ne sont peut-être pas encore entrés dans leur dernière phase. Quant à la flotte de la Mer-Noire, elle a fait preuve d’activité. Je le répète, il eût semblé désirable qu’elle agit à l’entrée du Bosphore au moment même où nous nous présentions devant le goulet Tchanak-Kilid Bahr. Il y a eu certainement de bonnes raisons à cet apparent défaut d’accord dans les opérations des Alliés. La destruction des charbonnages d’Héraclée qui approvisionnent Constantinople et la flotte turque fut un coup très heureux, qui aura des conséquences. Les bombardemens de points intéressans de la côte de Thrace voisine du Bosphore, — notamment de ceux que je citais tout à l’heure, — tiennent l’adversaire dans une continuelle et fatigante alerte. Enfin nos alliés ont répondu à la sortie de l’escadre germano-ottomane vers Odessa (opération au cours de laquelle a péri le Medjidieh, bon éclaireur rapide) par l’établissement, à l’entrée du détroit d’un champ de mines où deux torpilleurs turcs sont déjà venus, dit-on, se faire couler et qui gêne singulièrement une force navale dépourvue jusqu’ici de dragueurs.

Le Gœben, tant bien que mal réparé, et le Breslau, très fatigué, sont-ils en dehors ou en dedans de cette barrière, si dangereuse à franchir ? Sont-ils à Constantinople ou dans la Mer-Noire ? Nous n’en savons rien ; mais, en tout état de cause, nous n’accepterons pas l’opinion émise par certains journaux neutres que la seule présence de ces deux unités rapides dans la Mer-Noire puisse empêcher la mise en route, le jour où on la jugera opportune, du grand convoi destiné à transporter l’armée russe. Nos alliés ont de quoi faire face à deux unités qui, en dépit de leur valeur, ont eu à se repentir d’avoir, une première fois, affronté leur escadre cuirassée.

En résumé, nous sommes dans l’attente d’événemens décisifs qui ne sauraient guère tarder à se produire. Nous pouvons, je crois, avoir confiance dans l’efficacité des minutieux préparatifs qui se poursuivent depuis six semaines en vue d’obtenir une pression simultanée, irrésistible par conséquent, des armées et des flottes, anglo-française d’un côté, russe de l’autre, sur les deux avenues de la capitale ottomane.


Contre-amiral DEGOUY.

  1. Le réseau des routes militaires de la presqu’île de Gallipoli et des abords de Tchanak-Nagara, du côté asiatique du détroit, a été très amélioré dans ces derniers temps.