Dans les ruines/08

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Gauthier-Languereau (p. 128-161).

VIII.


Le vent venu du large agitait sans relâche les arbres du parc. Le ciel devenait d’un gris sombre et, de la mer, montait un sourd grondement, prélude de tempête… Mais un calme relatif régnait dans le bosquet bien abrité adopté par miss Elson et ses élèves pour y passer les après-midi agités tels que ceux-ci, dans l’atmosphère vivifiante qui avait déjà fortifié les jeunes Parisiens.

Alix, penchée vers Xavier, lui expliquait une leçon — œuvre de patience, car le petit garçon, doué d’une vive intelligence, était, en revanche, extrêmement distrait et indolent… La jeune fille releva tout à coup la tête en sentant sur sa main une goutte d’eau.

— Voici la pluie, miss Esther, il faut rentrer, d’ailleurs le vent s’élève beaucoup.

Gaétan, qui dessinait sur une table voisine, leva vers le ciel assombri un regard mécontent.

— Attendons encore, Alix. C’est un nuage qui va passer, je t’assure.

— Vous pouvez rester avec moi, Gaétan, mais Alix et Xavier vont rentrer. Ils sont tous deux si sensibles aux variations de température qu’ils doivent user de précautions, déclara miss Elson.

La jeune fille ferma le livre et se leva. Dans ce mouvement, elle tourna un peu la tête, et une exclamation lui échappa.

Un groupe s’avançait vers eux, et, avant d’avoir reconnu ceux qui le composaient, Alix les avait devinés… L’instant redouté arrivait enfin, où s’entamerait la lutte ouverte contre Georgina, appuyée des Maublars. Résolue à refuser tous rapports avec cette famille, la jeune fille savait que ce serait donner le signal du combat à outrance.

L’heure en avait été quelque peu retardée. En effet, depuis le milieu de juillet, époque de son arrivée à Ségastel, jusqu’à ces premiers jours de septembre, l’écrivain n’avait pas donné signe de vie au manoir. Une ancienne blessure, reçue en duel, s’était rouverte, le réduisant à l’immobilité. Alix avait d’autant mieux joui de cette période de répit que Georgina faisait de fréquents séjours à Nantes et qu’Even se maintenait dans sa nouvelle attitude, toujours concentrée, mais non plus morne et empreinte de sombre égoïsme comme précédemment… Voici pourtant que la trêve expirait. Devant l’ennemi, Alix rassemblait ses armes par une ardente invocation vers la Mère de miséricorde et, sans bouger d’un pas, elle attendait en réprimant son émotion.

Roger Maublars causait avec une certaine animation, tout en fixant de loin sur Alix et ses frères son regard perçant. Georgina, un énigmatique sourire sur les lèvres, l’écoutait en approuvant de la tête. Derrière eux s’avançaient les deux enfants entrevus dans le landau.

— Voici notre excellent ami M. Maublars, Alix, dit Georgina avec un accent de triomphante satisfaction.

— Et je dois tout d’abord m’excuser, mademoiselle, d’avoir tant tardé à venir faire votre connaissance, ajouta l’écrivain en s’inclinant profondément. La faute en est, vous le savez, à une sotte petite blessure…

Une légère inclinaison de tête lui avait répondu Maintenant, Alix se tenait droite et ferme, sa belle tête relevée dans une attitude quelque peu hautaine ; elle avait, dans le regard, une froideur telle que nul n’en aurait cru capables ces yeux empreints, à l’ordinaire, de rayonnante bonté.

Roger Maublars attendait sans doute une réponse, car sa physionomie exprima quelque surprise, mais il reprit néanmoins :

— J’espère que nous allons renouer les habitudes de jadis, les relations sans façon, comme de bons voisins que nous sommes. Autrefois, nous avons passé de si charmantes journées, n’est-ce pas, Georgina ?… du temps de ce pauvre Even…

Il prononça ce nom avec une pitié dédaigneuse, qui fit bondir d’indignation le cœur d’Alix. Cet homme avait entraîné le jeune homme innocent et croyant vers la ruine morale et, maintenant, avec une hypocrite compassion, il feignait de le reléguer au nombre des êtres finis, usés, dont il n’est plus question qu’au passé… Dans les grands yeux graves qui se levèrent une seconde vers lui, Maublars lut sans doute le profond mépris de cette enfant au cœur droit, car son teint devint plus blême encore et, violemment, il serra ses lèvres minces.

Georgina n’avait rien perdu des sentiments exprimés par l’attitude et la physionomie de sa nièce. Si celle-ci l’eût regardée en cet instant, elle aurait pu constater quelle fureur haineuse elle venait de soulever en cette femme. Mais, avec la rapidité et la souplesse qui lui étaient particulières, Mme Orzal ramena une enveloppante douceur dans ses yeux superbes et un sourire aimable sur ses lèvres minces. Elle appela d’une voix calme :

— Gaétan, Xavier, venez donc que l’on vous voie !… Allons, dépêchez-vous, enfants !

Xavier, profitant de l’inattention de miss Elson, s’était emparé d’un gâteau destiné à son goûter et le dévorait à belles dents. Sur la sévère injonction de l’institutrice, il suivit Gaétan qui faisait, sans empressement, les quelques pas le séparant des visiteurs.

En voyant ce dernier tout près de lui, en rencontrant le regard profond de ces grandes prunelles grises, Maublars eut un mouvement de recul. Une seconde, sa physionomie exprima une émotion puissante et une sorte d’égarement… Mais il se ressaisit avec promptitude et dit d’un ton léger :

— Un vrai Regbrenz, celui-ci !… Voilà un bon camarade pour Adolphe… Où es-tu, Adolphe ?

— Me voici, papa, répondit la voix traînante du petit garçon.

Depuis son arrivée, il dévisageait effrontément Alix et ses frères, tout en dépouillant les branches du plus beau seringa. De son côté, la petite fille s’occupait à lisser ses dentelles et à ramener sur son front des petites boucles blondes dérangées par le vent.

— Allons, Gaétan, emmenez Adolphe, ordonna Mme Orzal. Vous feriez mieux connaissance, étant seuls.

— Je vais faire un tour dans le parc…, les enfants m’accompagneront, dit précipitamment Alix.

— Pas du tout, ma chère. Il n’y a rien à craindre ici pour un garçon de l’âge de Gaétan, et vous ne pouvez toujours prétendre le garder dans vos jupes. Venez avec nous…

— Papa, voilà la pluie ! Ma robe rose va être mouillée !… et mon chapeau neuf, mes dentelles ! s’écria la voix perçante de la petite fille.

En effet, de larges gouttes de pluie tombaient avec bruit et, au-dessus des causeurs, les nuées d’un noir d’encre s’amoncelaient.

— Vite, à la maison s’écria Georgina en relevant sa jupe. Donnez la main à Simone, Alix, et courons.

La petite Maublars se cramponna à la main d’Alix, et celle-ci, dans l’impossibilité de se dérober, dut suivre Georgina, qui avait pris les devants avec M. Maublars… Au seuil du manoir, Mme Orzal s’arrêta pour attendre sa nièce et lui dit avec un sourire de défi :

— Entrez au salon, ma chère, et vous aussi, miss Elson. Vous verrez quel agréable causeur est notre ami… Allons, les petits garçons, allez jouer dans la salle à manger.

— Je vous remercie, madame, mais je dois suivre les enfants, dit fermement miss Elson, qui avait saisi le coup d’œil anxieux de son élève. Je vais les emmener tous, si vous le voulez.

— À votre aise, mais vous avez tort, répliqua sèchement Georgina sans essayer d’insister, car elle savait par expérience que l’Anglaise était intraitable sur le chapitre de ses devoirs.

Et Alix se trouva seule entre ceux qu’elle appelait secrètement les ennemis de son âme… Seule en apparence, car le Dieu dont elle vivait surnaturellement la soutenait de sa force inéluctable et la pénétrait d’invincible confiance.

Georgina avait dit vrai : la conversation de Maublars était douée d’une incontestable séduction. Il savait, comme nul autre, effleurer tous les sujets en les revêtant de la magie d’une parole harmonieuse, imagée, vibrante de poésie, et, devinant sans doute en cette enfant grave la femme à l’esprit pénétrant, cultivé et sensible aux impressions d’art, il déploya pour elle le fascinant arsenal de son intelligence dévoyée, mais superbe. Encouragé par Georgina, il parla littérature, musique, voyages, avec un charme égal, sans le plus léger mot qui pût effaroucher la délicate conscience d’Alix.

Et voici que l’écrivain encensé, écouté avec admiration par les intellectuels et les snobs, lui, oracle et idole d’une pléiade athée, s’aperçut tout à coup avec stupeur que cette petite fille demeurait d’une froideur de marbre et que ses frais d’éloquence se heurtaient à la plus dédaigneuse indifférence !…

Cette constatation était un rude coup pour l’orgueilleux Maublars. Dominant avec peine son irritation, il se leva pour prendre congé, malgré les protestations de Georgina.

— Amenez-moi au plus tôt toute cette jeunesse à la villa, Georgina. Nous la distrairons et la changerons… Oui, nous la changerons ! répéta-t-il sur un ton de défi menaçant.

— Oh ! j’ai toute confiance en vous sur ce sujet ! À bientôt donc, Roger.

— Oui, à bientôt… N’est-ce pas, mademoiselle, vous viendrez faire connaissance avec ma petite bicoque ?

Alix soutint fermement le regard aigu de l’écrivain, tout en répondant d’un accent glacé :

— Je vous remercie, monsieur, mais nous sommes en deuil et ne faisons, par conséquent, aucune visite.

— Qui vous parle de visite ?… Ce sera absolument sans cérémonie, en voisins. Je suis un ancien ami de la famille, j’ai connu votre mère…

Ces derniers mots sortirent de ses lèvres par un violent effort, et les veines de son front se gonflèrent tout à coup sous l’empire d’une irrésistible émotion…, haine et colère mêlées, car ces deux sentiments se lisaient dans les yeux pâles de Maublars.

— Oui, oui, soyez sans crainte ! s’empressa de répondre Georgina. Alix est une petite sauvage, qui a toujours plein les poches de raisons ridicules. Dans quelques jours, Roger…

Les mots moururent sur ses lèvres : un pas vif résonnait derrière la porte, et celle-ci, rapidement ouverte, laissa apparaître Even.

Maublars recula d’un mouvement instinctif sans pouvoir retenir une exclamation… Even, lui, semblait cloué au sol. Tout ce qu’il est possible à un visage humain d’exprimer de mépris, de haine, d’indescriptible colère parut instantanément sur cette physionomie bouleversée.

— Tu nous fais peur, avec tes brusques apparitions ! Vois, Roger est tout stupéfait ! s’écria Georgina en essayant de sourire…

Mais elle était devenue livide et ne parvenait pas à éteindre promptement la lueur furieuse de son regard.

— En effet, je m’y attendais si peu… Mais tu me vois enchanté, mon cher Even…, tout à fait enchanté de te revoir après si longtemps, dit Maublars d’une voix mal assurée. Tu fuis obstinément le monde…

Il n’acheva pas, car Even, s’écartant, lui montrait la porte d’un geste impérieux.

— Dehors, infâme… toi qui m’as tout enlevé, foi, honneur, dignité… tout !… Je ne permettrai pas que ta présence vienne de nouveau porter le malheur dans cette demeure, en risquant de blesser les âmes pures qu’elle abrite…

Seulement alors, il aperçut Alix demeurée debout au milieu du salon.

— Vous !… vous ici !… près de ce démon ! C’est encore toi qui l’y as obligée ? dit-il rudement en s’adressant à sa sœur.

Celle-ci semblait littéralement frappée de stupeur et, un instant, sa parfaite possession d’elle-même lui faisant défaut, elle balbutia :

— Mais, Even, que veut dire ?…

— Cela veut dire que nous avons quelque chose à régler ensemble, monsieur et moi, dit Maublars en s’avançant d’un pas.

Il avait repris tout son sang-froid et bravait du regard celui dont la haute taille se redressait en une attitude de grandeur vengeresse.

— Vraiment, monsieur Maublars, pensez-vous que je vous fasse l’honneur de me battre avec vous ? répliqua Even d’un ton d’intraduisible dédain. Je suis tombé bien bas, il est vrai, mais j’ai encore le droit de vous faire ce refus… Il est une faute vers laquelle tous vos efforts n’ont pu m’entraîner. Vous savez de quoi je veux parler, Maublars ? dit-il en le regardant dans les yeux.

Ce fut l’écrivain qui baissa les siens. Ses lèvres, soudain blanchies, tremblèrent… Mais il se redressa et, dans un rire insultant, s’écria :

— Dites donc tout de suite que vous êtes un lâche !… Georgina, n’ai-je pas raison ?

— Oui, cent fois oui ! cria Mme Orzal dont le visage se contractait sous l’empire d’une folle colère. Un Regbrenz en arriver là ! Je te renie pour mon frère, misérable !

À mesure que l’irritation montait chez ses interlocuteurs, Even se faisait plus calme, sans dépouiller sa hauteur méprisante.

— À ton aise, répliqua-t-il froidement. Je me soucie assez peu de ton estime et de ton affection, assez problématiques l’une et l’autre, et, quant à l’opinion de ce monsieur, je lui ai fait comprendre le cas que j’en fais… Faut-il vous répéter mon invitation, monsieur Maublars ?

— Even, tu n’es pas le maître ici ! Je vais appeler mon père et nous verrons s’il traitera ainsi un ami de vingt années ! cria Georgina au comble de l’exaspération. Ou plutôt, non !… c’est moi qui commande ici, et je suis libre de recevoir qui me plaît. Roger, ne faites pas attention aux paroles de ce malheureux irresponsable…

— C’est cela, voilà la folie mise en avant, dit ironiquement Even. Cependant, en attendant que tu me fasses enfermer, je prends le commandement ici et j’entends être obéi.

— C’est bien : vous entendrez parler de moi… Vous saurez ce qu’il en coûte de m’insulter, dit Roger Maublars entre ses dents serrées.

Il mit brusquement son chapeau et passa devant Even en le couvrant d’un regard haineux. Sans dissimuler sa fureur, Georgina tourna le dos à son frère et suivit l’écrivain.

Even entra dans le salon et s’approcha d’Alix. La jeune fille était pâle d’émotion, mais une douce joie rayonnait dans le regard qu’elle leva vers son oncle.

— Comme je suis heureuse que vous nous ayez délivrés de cet homme ! dit-elle en joignant les mains dans un geste de reconnaissance.

— Et vous ne savez pas, cependant, jusqu’à quel point il est dangereux et méprisable ! dit-il d’un air sombre. Les ruines morales que vous avez pu constater dans cette triste demeure sont l’œuvre de ce sectaire impie, et songez, Alix, quelle proie enviable pour lui que trois âmes blanches, radieuses, angéliquement belles !… Mais tu ne les auras pas, maudit ! murmura-t-il avec une haine contenue. Even, le malheureux que tu as perdu, veillera sur elles…

Gaétan entrait, le front chargé de nuages, un monde de pensées obsédantes flottant dans ses yeux fiers. Il dit d’un ton décidé :

— Alix, je l’avais bien dit : ce petit garçon est très sot. Il est habillé comme un singe et on ne peut pas causer avec lui sans qu’il raconte des choses très vilaines… Alix, je ne l’aime pas du tout.

— Tant mieux, car tu ne le verras plus, dit Even en posant la main sur l’épaule de son neveu. Qu’avait-il été convenu pour lui, Alix ? Devait-il entrer en quelque pension ?

Mme Orzal ne l’avait pas décidé encore pour cet hiver, mon oncle, mais, cependant, je crois préférable, de toute façon, qu’il soit confié, dès la rentrée, à des maîtres religieux. J’avais pensé aux Jésuites de Vannes…

Une émotion subite voila le regard d’Even.

— Quels souvenirs vous éveillez en moi ! dit-il en passant la main sur son front. Jeunesse, candeur, piété… où êtes-vous, hélas ! Les ruines se sont accumulées…

Un instant, Alix le crut en proie à une nouvelle crise de désespérance. Mais il se ressaisit par un violent effort de volonté et reprit avec calme :

— C’est donc là que nous mettrons Gaétan à la rentrée. Vous pourrez aller le voir souvent, Vannes étant si près… Mais, comme vous, je juge cette solution indispensable. À cette nature superbe et excessivement riche, il faut une direction ferme et constante.

— C’est bien pourquoi je me séparerai de lui, quoi qu’il m’en coûte… Combien je vous suis reconnaissante, mon oncle, de l’intérêt que vous prenez à nous !

— Ma pauvre enfant, que parlez-vous de reconnaissance envers ce parent bizarre, désagréable et égoïste, qui vous a si souvent mal reçue et n’a que trop longtemps négligé son devoir envers vous !… Croyez-moi, Alix, tout ce que je pourrai faire ne réparera jamais le passé, pas plus que je ne pourrai vous rendre rien qui soit comparable au bien que vous m’avez procuré.

Elle le regarda avec un étonnement interrogateur. Even jeta un coup d’œil vers Gaétan, qui avait été examiner un tableau à l’autre extrémité du salon, puis il se pencha vers sa nièce :

— Depuis le jour où vous m’avez vu… ce soir… vous vous rappelez, Alix ?… ce soir où est tombé sur moi votre regard méprisant, j’ai brisé tout… tout ce qui me portait à cette faute. Je suis un peu redevenu homme, et c’est à vous que je le dois, ma nièce.

Pour la première fois, il lui donnait ce nom et, sur sa physionomie subitement attendrie, Alix, transportée de bonheur, reconnut qu’elle possédait l’affection entière, absolue, sans limites, d’un membre de sa famille.


· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·


Mme de Regbrenz avait pris froid et se sentait fort souffrante. Au moment où Even la quittait, par un soir de tempête, Alix lui demanda timidement :

— Si vous veniez prendre le thé avec nous, mon oncle ?

— Moi !… moi ! dit-il avec stupeur en considérant le visage délicat où se lisait une douce supplication. Y songez-vous, Alix ? Je suis déshabitué de ces joies de la famille ; je dois rester solitaire, sans autre consolation que de veiller sur vous trois, mes neveux… Merci, néanmoins, chère Alix, de votre compassion envers un pauvre être triste et seul.

— Mais il ne s’agit pas de compassion, mon oncle ! Je vous assure que vous nous feriez un très grand plaisir ! s’écria-t-elle avec la simplicité charmante et l’accent de sincérité qui étaient si attirants en elle. Venez, je vous en prie, mon oncle : je n’accepte pas de refus.

Pour la première fois depuis qu’elle le connaissait, Alix vit un léger sourire entrouvrir les lèvres d’Even.

— Vous êtes une petite fée et, pour ne pas vous contrarier, j’accepte, dit-il avec émotion.

Quelques instants plus tard, la salle d’étude de la tour de Saint-Conan présentait un aspect véritablement hospitalier et charmant. Les grands rideaux de cretonne, baissés devant les fenêtres, interceptaient le souffle violent déchaîné contre les vieilles murailles ; la lampe, voilée de blanc, répandait sa vive lueur dans tous les coins de la pièce confortable et, sur la table à thé, la bouilloire d’argent dominait les tasses de porcelaine fine et les assiettes de gâteaux apportées par Mathurine… Dans cette atmosphère de discrète élégance et d’affection familiale, Even semblait se transformer soudain. Sa physionomie tourmentée s’éclairait d’une grave sérénité, ses mouvements perdaient leur rudesse et, sous ses vieux vêtements, il reprenait néanmoins quelque chose des manières de l’Even d’autrefois, de l’Even souverainement distingué, qu’Alix avait été tentée de croire un mythe.

De quel bonheur s’épanouissait le cœur de la jeune fille en songeant à l’immense pas fait par Even en si peu de temps !… Et quelle soudaine transformation autour d’elle, dans cette demeure où elle n’avait rencontré qu’indifférence et hostilité ! Aujourd’hui, une affection réelle et forte protégeait les orphelins ; les obstacles semblaient en partie aplanis et Alix murmurait une ardente action de grâces… Georgina était oubliée. Il paraissait impossible à la jeune fille qu’un malheur atteignît ses frères, maintenant que Dieu avait incliné vers eux le cœur de leur oncle…

Dix heures sonnaient lorsque Even se leva pour se retirer, en annonçant qu’il se rendait chez sa mère, afin de s’informer de ses nouvelles.

— Je suis fort inquiet de ce refroidissement. Ma mère est devenue très fragile depuis que Georgina a imaginé de la priver d’air et d’exercice, sous prétexte de ne pas la fatiguer. Autrefois, elle faisait de grandes promenades… Si j’avais surveillé tout cela ! murmura-t-il d’un air sombre.

Il répondit au bonsoir des enfants, que miss Elson emmenait, et fit quelques pas vers la porte.

— Dites-moi, Alix, connaissez-vous ma cousine de Ker-Neven ? demanda-t-il tout à coup.

— Oui, mon oncle, je la vois même souvent, mais en cachette, sous peine de me voir défendre ces visites.

— Oui, oui, Georgina la détestait… Pauvre Alix, quels ingrats nous avons été envers elle ! Depuis quinze ans, vous êtes la première à qui j’en parle. Mathurine m’a annoncé la mort de mon oncle, puis la totale infirmité de sa fille, mais j’ai refoulé l’émotion prête à monter en moi et, volontairement, j’ai oublié — ou tenté d’oublier — ces parents autrefois si chers, cette cousine qui fut l’amie, la confidente de ma sœur Gaétane et un peu la mienne parfois… Que n’ai-je continué à la voir ! L’influence de cette âme d’élite était peut-être, dans les desseins divins, la petite pierre destinée à m’arrêter au bord de l’abîme. Mais je l’ai repoussée, j’ai rompu avec cette sainte amie parce qu’elle demeurait inviolablement fidèle à celle qui se trouvait séparée de nous par sa faute…

Il s’interrompit brusquement en jetant sur sa nièce un coup d’œil anxieux. Ces mots s’étaient échappés involontairement de ses lèvres. Alix pâlit un peu et dit d’un ton empreint d’émotion grave :

— C’était ma mère…, ma mère si bonne et tant aimée.

— Vous savez ?… Eh bien ! Alix, aujourd’hui, je ne suis plus sûr de n’avoir pas été trompé en cette circonstance comme en tant d’autres. Peut-être ma sœur était-elle innocente !

— De quoi ?… Oh ! dites-moi de quoi l’on accuse ma mère ! s’écria ardemment Alix.

Il la considéra quelques secondes avec une involontaire admiration et dit doucement :

— Ma pauvre enfant, le voulez-vous vraiment ?… Au fait, peut-être pourrez-vous m’aider à éclaircir mes doutes… D’après mon père et Georgina, Gaétane s’est enfuie en emportant un portefeuille garni de valeurs que venait de recevoir mon père.

— Ô ciel !… Et vous avez pu croire !… Vous ne connaissiez donc pas votre sœur, mon oncle ? Si noble, si loyale !… Oh ! c’est indigne ! murmura douloureusement Alix.

— J’ai eu tort de vous apprendre cela, dit Even d’un ton désolé. Mais je vous dis, Alix, que je n’y crois plus guère.

— Encore un peu, cependant !… Et vous n’avez pas cherché ?… Malgré l’invraisemblance de cette accusation, vous l’avez acceptée ?

— Il n’y avait pas tant d’invraisemblance que cela, Alix… Je savais mon père peu disposé à accorder Gaétane à Philippe de Sézannek. Les caractères ne lui semblaient pas devoir s’accorder, m’écrivait-il : Philippe était de faible santé, et la famille de Sézannek comptait dans ses ascendants de nombreuses mésalliances. Gaétane était fort portée aux résolutions extrêmes et, voyant le refus prêt à sortir des lèvres de son père, elle a eu l’idée de s’enfuir pour l’obliger, en quelque sorte, à donner son consentement, afin d’éviter un esclandre. L’argent lui manquant, elle a pris ce qu’elle a trouvé…

— Non, non ! dit énergiquement Alix. Où sont les preuves ?

— Je n’en ai jamais eu d’autres que la parole de mon père et de Georgina. À cette époque, cela suffisait pour moi. Aujourd’hui, hélas !… Mais pourquoi Gaétane a-t-elle fui ?

— Sans doute à cause d’un excès de persécution, mon oncle. Ma mère était très malheureuse ici, je le sais.

— Oui, Georgina ne pouvait la souffrir, mais de là à inventer une telle accusation !… Et pourquoi n’a-t-elle plus donné de signe de vie ? Alix de Regbrenz a-t-elle jamais reçu de ses nouvelles ?

— Non, jamais, mon oncle.

— Vous le voyez, tout est singulièrement mystérieux… Ma pauvre Alix, vous l’avez voulu, je me reproche d’avoir troublé le cœur d’une enfant vis-à-vis de sa mère.

— Moi, je vous remercie, mon oncle. L’incertitude m’était plus pénible que tout, et, maintenant, je vais chercher les preuves de l’innocence de ma chère mère.

— Oh ! oui, cherchez… et trouvez-les, Alix ! Il m’est si dur de douter d’une sœur tendrement aimée !… Si, au moins, elle m’avait écrit, expliqué ce qui s’est passé ! Mais non, jamais un mot d’elle, rien que le silence et l’oubli !… N’auriez-vous pas agi comme moi, ma nièce ?

— Non, je ne le crois pas, mon oncle, j’aurais tout fait, tout tenté pour connaître les faits exacts ; je n’aurais douté qu’à la dernière extrémité.

— Parce que vous connaissez Georgina. Moi-même, aujourd’hui, je ne la croirais plus ainsi… Mais j’avais seize ans et, presque constamment éloigné de la maison paternelle, je ne connaissais de cette âme complexe que les côtés aimables, je me laissais prendre à ses pièges habiles ; je la croyais bonne, loyale et sincèrement dévouée à mes parents, à moi-même…Envers mon père, je professais une grande admiration et la plus entière confiance. Tous deux m’assuraient le fait, et, les circonstances venant en quelque sorte corroborer cette assertion, je ne trouvais aucune raison pour refuser de les croire… Mais, aujourd’hui, je vous le répète, bien des choses se sont éclairées pour moi… et je doute.

Au fond d’elle-même, Alix était bien obligée de convenir qu’elle ne pouvait faire à Even un reproche de sa prompte créance aux accusations portées sur sa sœur. Il était jeune, inexpérimenté, et son absolue droiture ne pouvait supposer une si monstrueuse duplicité de la part des siens, d’autant que — il fallait le reconnaître — toutes les apparences étaient contre Gaétane. L’affaire avait été habilement menée par Georgina… Car pas un seul instant le doute n’effleura l’esprit de la jeune fille. Elle savait à présent, par expérience, de quoi était capable la sœur de sa mère.

Maintenant, il lui fallait trouver des preuves à l’appui de son inéluctable croyance. Mathurine savait peut-être… mais, plus certainement, Alix de Regbrenz était au courant de tout. Dès le lendemain elle se rendrait à Ker-Neven, sûre que, devant les circonstances, la cousine d’Even parlerait enfin.

Peu après le départ d’Even, Mathurine se présenta, l’air soucieux, et apprit à Alix que l’état de Mme de Regbrenz devenait fort inquiétant. Son fils allait chercher le médecin.

Alix s’offrit pour passer la nuit, mais, miss Elson s’y opposant péremptoirement, elle dut gagner sa chambre. Aux sauvages harmonies du vent et de la mer déchaînés, elle se glissa dans son lit, mais bien tard le sommeil vint la visiter. En son âme se heurtaient deux sentiments puissants : la sainte allégresse du retour d’Even vers la vie morale, l’amertume de cette accusation pesant sur la tête de sa mère.



Profitant d’un léger mieux de sa grand-mère, Alix se rendit chez Mlle de Regbrenz qu’elle désirait interroger au sujet de sa mère. Sa cousine lui parla d’Even :

— Ainsi, Even est maintenant un oncle véritable ?

— Oui, ma cousine, j’ai désormais toute confiance en lui… Et cependant une ombre demeure entre nous. Oh ! cousine Alix, songez donc qu’il croit encore ma mère coupable de… de cette faute ! Sa bouche filialement respectueuse ne put prononcer l’odieux mot de vol, mais, devant ce visage altéré, Alix de Regbrenz comprit qu’elle connaissait tout.

— Qui vous a dit ?… Pauvre petite ! dit-elle en saisissant les mains glacées de la jeune fille.

— Vous le saviez aussi, ma cousine ?

— Oui, mais seulement depuis le jour où vous m’avez remis la lettre de votre mère. Elle me racontait tout…

— Et c’est vraiment ainsi ?… balbutia la voix oppressée d’Alix.

— Mais non !… non certes, mon enfant ! Gaétane, ma loyale Gaétane, se serait fait tuer plutôt que de commettre une telle action !… Puisque vous connaissez maintenant l’accusation, je dois vous communiquer la défense. Prenez mes clefs et cherchez dans ce tiroir ; vous y trouverez la lettre apportée par vous.

Quelques instants plus tard, Alix tenait entre ses mains les nombreux feuillets couverts de l’écriture de sa mère, et, s’approchant de la fenêtre, elle commença à lire :


« J’ose à peine t’adresser ces lignes, mon Alix, car, bien certainement, tu me traites d’ingrate, tu m’as oubliée peut-être… ou, chose plus affreuse encore, tu as écouté les accusations inventées contre moi et tu me méprises… Pourtant, si tu savais !… Oh ! si tu savais ce que j’ai souffert, Alix, tu me pardonnerais ! C’est dans cette pensée que je me suis résolue, trop tardivement, à te faire tout connaître, mes torts et leurs circonstances atténuantes, mes angoisses et mes regrets, afin que tu me juges, et qu’un jour tu puisses me défendre devant mes enfants, si jamais des cœurs haineux faisaient planer le soupçon sur la mémoire de leur mère.

» Pour me défendre, il faut accuser, et la cause de nos malheurs… tu la devines, n’est-ce pas, Alix. Tu connais Georgina, tu sais son animosité à mon égard dès notre plus jeune âge et les petites persécutions déjà dirigées contre moi à cette époque. Plus tard, elle cacha, aux yeux de tous, cette aversion et, seule avec ma fidèle Mathurine, je sus qu’elle existait, toujours grandissante, aux attaques sourdes et continuelles dont j’étais l’objet, aux insinuations faites à mon père contre moi et habilement enveloppées de vraisemblance — manœuvre dans laquelle excellait Georgina.

» Oh ! mon amie, que vais-je te dire maintenant ?… Il me faut accuser ma sœur, une Regbrenz, et de quoi donc ?… Sans le dévouement, l’infatigable surveillance d’une servante, je ne serais peut-être plus en vie !…

» Tu te rappelles Stop, ce chien hargneux et mauvais que Georgina s’obstinait à garder ? Je m’aperçus, à plusieurs reprises, que Fanche l’excitait en dessous contre moi et, un jour, de lui-même, l’animal s’élança sur ma main. Mathurine, qui se trouvait près de là, accourut à mon aide, et ce fut elle que le chien mordit. Sa pauvre main, mal soignée, demeura mutilée… L’année suivante, un jour de la fin des vacances, Georgina dirigea notre promenade vers Ker-Mora et m’engagea à entrer dans la maisonnette, alors habitée par la veuve d’un pêcheur. Je portais parfois quelques douceurs à cette vieille femme et, sans méfiance, je pénétrai dans sa demeure. Elle était couchée, le visage gonflé et affreux, et me cria de m’en aller, mais j’étais jeune, sans expérience, et persistai à m’approcher d’elle… Tout à coup, je me sentis saisie, entraînée au-dehors. C’était Mathurine… La femme avait la petite vérole… Je l’eus, sans gravité, mais ma fidèle servante la prit en me soignant et se trouva en grand danger. Elle gardera toujours les traces de son dévouement, ma chère, ma bonne Mathurine, dont la vigilance défiait toutes les ruses… Par hasard, j’appris peu après que ma sœur connaissait la maladie de la vieille femme de Ker-Mora.

» Et ce soir où je m’aventurai dans l’escalier de la tour de la Comtesse, ces degrés à demi ruinés qui devaient s’effondrer sous peu… Je montai sans crainte, car j’etais intrépide et hasardeuse ; longtemps je restai accoudée au parapet de la tour. Au bas de l’escalier, Fanche vint m’appeler pour le repas. Je descendis avec précaution, car le crépuscule tombait… Tout à coup, une marche céda sous moi, je basculai… Un bras vigoureux me saisit et je me sentis tomber, entraînée par un corps dont le heurt sur la pierre amortissait pour moi le choc. En reprenant mes sens, je me trouvai étendue au bas de l’escalier, près de Mathurine inanimée. Je n’avais que quelques contusions légères, mais ma pauvre servante était dangereusement atteinte. Ce fut ainsi, tu le sais, qu’après de longues souffrances elle demeura contrefaite.

» Accidents fortuits, diras-tu sans doute. Peut-être même m’accuseras-tu de parti pris haineux en devinant ma pensée, mes soupçons, ma certitude… Cette marche, bien que fort branlante, n’était cependant pas près de céder ; je l’avais précisément remarquée et regardée de près en montant. Évidemment, une main avait aidé au descellement de la pierre… Et Mathurine ne s’y trompa pas. Son premier cri en revenant à elle fut : « Misérable Fanche, tu ne la tueras pas !… » Fanche était l’âme damnée de ma sœur, qui exerçait sur cette faible nature une domination absolue. Saisissant l’occasion — et obéissant à un ordre ou une instigation — il était venu derrière moi, avait rapidement descellé la pierre et, redescendant, m’avait appelée sous prétexte de repas. Mais Mathurine avait depuis longtemps deviné les secrètes menées de Georgina ; elle m’entourait d’une étroite surveillance et, cette fois encore, elle se trouva là pour me sauver… J’avais dix-sept ans alors et ce que j’avais jusqu’ici confusément pressenti se révéla clairement à moi : la haine de ma sœur portée jusqu’au crime.


» Oui, il me faut écrire ce mot, Alix. Comprends-tu ce que fut, dès lors, l’existence pour moi ?… Il paraissait bien simple, n’est-ce pas, de me confier à mes parents et, sans accuser absolument Georgina, de leur faire pressentir ses sentiments à mon égard. Hélas ! cette ressource même me faisait défaut… Tu sais combien ma mère, si bonne, était faible et incapable de me soutenir. Chaque jour, d’ailleurs, l’implacable volonté de Georgina la pliait davantage sous son joug. Quant à mon père… Oh ! Alix, lui que j’aimais si ardemment, lui, doué d’une intelligence si haute, je le voyais glisser sur une pente fatale, entraîné par ma sœur. Le gentilhomme intègre se laissait engager dans des spéculations louches, y jetant les débris de sa fortune dans l’espoir de recueillir la richesse. Pauvre père ! il aimait tant le luxe, les plaisirs, la vie large et facile !… et, plus que lui encore, Georgina les désirait. Pour de l’argent, que n’eût-elle pas sacrifié !…


» Et, comme pour l’aider dans son œuvre abominable, l’enfer lui envoya, à cette époque, un auxiliaire. Tu connais un peu Roger Maublars, celui qui fut quelque temps, dans son enfance, notre compagnon de jeux et que nous ne revîmes plus que jeune homme, déjà en possession d’un nom connu, déjà aussi, le malheureux ! devenu apôtre de l’impiété. Tandis que j’évitais les relations trop suivies avec cette famille Maublars, qui m’inspirait un insurmontable éloignement, ma sœur s’en rapprocha au contraire et devint un ardent disciple de Maublars. Le champ était prêt, car déjà elle avait rejeté toute ombre de croyances… Et, désormais, possédée de la haine de Dieu, dirigée par celui qui s’était fait son initiateur, elle employa toutes les ressources de son intelligence, toutes les séductions et les souplesses de son esprit à ruiner la foi autour d’elle. Sa volonté de fer aidant, elle n’y réussit que trop, surtout près de mon père… et parfois, Alix, je dois te l’avouer, je sentis, sous l’influence de ses discours néfastes, faiblir la foi vive qui me guidait et me soutenait.

» Tu ne t’es pas doutée de ces défaillances, mon amie, car j’ai toujours eu la force de cacher à tous mes souffrances… et mes humiliations, hélas ! Quel déchirement de voir un père tendrement admiré et respecté perdre la notion de toute loyauté, de toute dignité !… Et, à mesure que « empire de Georgina devenait sur lui plus absolu, son attitude se faisait envers moi plus indifférente. Où étaient nos conversations, nos lectures, nos promenades de jadis, notre confiance réciproque, si douce, et cette tendresse qui semblait inébranlable ?…

» Bientôt ce fut de l’hostilité que je découvris en ce père toujours aimé, mais chaque jour prévenu contre moi par de sourdes insinuations. Il n’était pas dans ma nature de dissimuler mes impressions et, franchement, je les lui laissai voir… ; ce qui fut habilement exploité contre moi. Celle qui avait été sa fille préférée devint l’objet d’une véritable aversion, et, son caractère s’aigrissant sous l’influence du despotisme de Georgina, il s’unit à elle dans ses attaques incessantes contre tout ce que je croyais, aimais et estimais… La vie devenait intolérable dans ce Bred’Languest tant aimé, où j’étais désormais l’objet d’une animosité grandissante. Seule Mathurine me demeurait inviolablement attachée. Malgré tous mes efforts, ma pauvre maman était définitivement annihilée par Georgina, et Even, ne venant qu’aux vacances, ne s’apercevait de rien, d’autant que Georgina, redoutant son cœur droit et généreux, avait soin de faire cesser tout conflit en sa présence. S’il eût été plus âgé, je lui aurais tout confié, mais à quoi bon troubler son adolescence par la révélation de la déchéance paternelle et des fautes d’une sœur encore estimée et aimée ? Je lui laissai donc ses illusions…

» Fut-ce cette obligation de renfermer en moi ces angoisses ?… ou le retour des terribles instincts si difficilement assouplis par l’éducation chrétienne de nos chères Ursulines ?… ou une diminution de la divine lumière en mon âme tourmentée ?… ou tout cela ensemble, qui fit germer en moi une haine intense contre la cause de ma souffrance ? Oui, Alix, je haïssais ma sœur…

» Elle s’en aperçut vite, et cette constatation sembla la réjouir, tandis qu’elle prenait à tâche de m’exaspérer encore… Et, pour mettre le comble à mes ennuis, voici que Roger Maublars s’avisa de demander ma main. Il m’entourait, depuis quelque temps, de prévenances flatteuses, cachant autant que possible son impiété et déployant tous les charmes de son brillant esprit… mais en vain, car je l’avais percé à jour. Lorsque, sur l’autorisation de mon père, il vint m’adresser sa demande, je répondis par ce cri : « Oh ! jamais ! » où je mis tout le mépris et l’horreur inspirés par cette hypocrisie.

» Je le vis blêmir ; un éclair effrayant traversa son regard, mais il dit avec calme :

» — Comme il vous plaira, Gaétane. J’étais disposé à être pour vous le plus dévoué des époux ; vous auriez connu tous les bonheurs dévolus à la célébrité et à la fortune… mais je ne vous garderai pas rancune de votre refus si… spontané.

» Quelque chose dans l’intonation de sa voix me fit frissonner. J’eus la prescience que cet homme me haïssait désormais…

» Et ce fut quelques jours après que Philippe de Sézannek arriva à Bred’Languest. Sa présence me fut un soulagement, en ce sens qu’elle interrompit, forcément, les témoignages d’irritation de mon père, lequel était fort courroucé de mon refus d’épouser Maublars. Du même coup, elle dissipa la sombre humeur dont s’enveloppait ma sœur depuis cette même demande en mariage. Georgina déploya, en faveur de notre hôte, sa grâce incontestable et son esprit si brillant, si souple, et, pourtant, ce fut moi que Philippe choisit, moi, la cadette détestée. Le jour où il fit sa demande à mon père, Georgina vint m’attendre au seuil de ma chambre et, me saisissant le bras, plongeant dans mon regard ses prunelles dilatées par la haine, elle murmura avec un accent impossible à rendre :

» — Tu m’as pris le cœur de Roger ; maintenant c’est l’autre… Malheur à toi !

» Brutalement repoussée par elle, je ne dus qu’à la proximité d’un meuble de ne pas tomber… Dès le lendemain, je compris que ces menaces n’étaient pas vaines. Mon père, qui avait d’abord paru favorable à la demande de Philippe, refusa en alléguant d’imaginaires raisons de santé. En vain je le suppliai, en vain M. de Sézannek revint à la charge… Le mauvais génie avait passé par là. Mais nous nous aimions fortement, sincèrement, et nous résolûmes d’attendre, aussi longtemps qu’il le faudrait, ce consentement dont je ne voulais me passer.

» À la révélation de cette affection entière et désintéressée accordée à la pauvre déshéritée que j’étais alors, mon bonheur avait été si profond que, sans hésiter, j’avais dit oui. Songe donc, Alix, j’allais être délivrée de persécutions chaque jour plus pénibles : j’étais aimée, je serais enfin heureuse !… Mais voici qu’à la réflexion un scrupule me vint. Les Regbrenz n’étaient-ils pas devenus indignes de s’allier aux Sézannek, après les affaires plus ou moins loyales dont s’étaient occupés, en ces derniers temps, mon père et ma sœur ? Mon inexpérience de ces matières ne me permettait pas d’apprécier le degré exact de ces indélicatesses.

» Spontanément, j’allai tout confier à Philippe. Il me rassura en me traitant gentiment d’esprit chimérique et, comme il devait partir le lendemain — sa présence étant désormais impossible à Bred’-Languest — il me dit qu’il allait prendre au plus tôt les informations nécessaires afin de m’ôter toute inquiétude.

» — D’ailleurs, ajouta-t-il, les Regbrenz ont un assez beau passé d’honneur et de gloire pour couvrir la passagère défaillance de leur descendant, et je vous suis trop fortement attaché pour qu’une telle considération m’arrête.

» Nous nous séparâmes le lendemain, toujours confiants, et je me retrouvai seule dans cette demeure qui m’effrayait désormais, en butte à la terrible rancune de celle qu’avait profondément irritée le dédain de M. de Sézannek à son égard. Comme une espérance je voyais luire l’aurore de ma majorité, bien résolue à demander asile à quelque couvent plutôt que de subir encore cette existence odieuse, pleine de dangers cachés.

» Deux jours après le départ de celui que j’appelais déjà mon fiancé, comme je rentrais du parc et montais dans ma chambre, mon attention fut attirée par un papier tombé dans un angle du couloir. L’ayant ramassé, je reconnus l’écriture de ma sœur et, poussée par un pressentiment je lus… Tout d’abord, Georgina accusait réception d’une somme de dix mille francs, puis elle ajoutait : Tâchez de retrouver semblable affaire, cher monsieur, elle sera encore bien accueillie ici et ne me parlez plus de prétendus scrupules que je puis avoir. J’en ai aussi peu que vous, moins peut-être… Il me faut de l’argent, voilà tout. Tant pis pour les gogos qui se laissent prendre dans vos habiles filets !… Suivait une adhésion à « la prochaine affaire » au bas de laquelle une écriture tremblée avait apposé cette signature : Hervé, comte de Regbrenz.

» Dans quelle fange allait rouler ce nom jusqu’ici intact ? Vers quel abîme de honte Georgina conduisait-elle mon malheureux père, désormais aveuglé ?… Pendant quelques minutes, je demeurai anéantie, broyée par une atroce souffrance. La dignité, l’orgueil de ma race, ma conscience, mon respect filial, tout criait en moi, tout se révoltait devant cette preuve tangible de l’infamie de ma sœur, de la coupable faiblesse de mon père…

» Et, saisie d’une subite inspiration, n’écoutant que ma douleur, je courus vers le salon où se tenait mon père, je lui montrai la lettre de Georgina… Il ne rougit pas, ne se troubla pas et dit tranquillement : « Oui, Gina a trouvé là une vraie mine d’or. Les profits sont considérables et les risques à peu près nuls. »

» Je tentai alors de faire revivre chez lui un peu des sentiments d’autrefois en lui rappelant son affection à mon égard et les traditions d’honneur de notre famille. Je le suppliai de rompre ces spéculations douteuses… Quelque chose s’amollissait en lui, je voyais déjà poindre un léger succès, lorsque… Oh ! Alix, j’affirmerais qu’elle était là, derrière la porte, celle qui était cause de nos malheurs et qu’elle avait intentionnellement mis sur mon chemin le billet révélateur, car si tu avais vu, à son entrée subite dans la chambre, cette expression de triomphe railleur ! Elle savait quelle torture elle m’infligeait en me faisant ainsi connaître la vérité.

» Et ce fut fini de la vacillante lueur de remords allumée dans l’âme de mon pauvre père. La seule apparition de sa mauvaise conseillère anéantissait mes précédents efforts… La colère m’envahit alors. Cette violence si difficilement maîtrisée en moi par la persistante influence de la religion s’échappa comme un torrent et je criai à Georgina tout mon mépris, mes longs ressentiments, je la flétris en termes amers, j’exhalai enfin toute la rancune et toutes les souffrances si longtemps amassées en moi.

» Ce fut une scène effrayante, dont je ne puis encore me souvenir sans frémir et durant laquelle je compris l’intensité de haine qui animait ma sœur contre moi. Mon père, prenant fait et cause pour Georgina, m’accabla des plus durs reproches et m’intima l’ordre de me taire ; mais j’étais lancée : je n’entendais plus rien et je jetai une dernière accusation, un dernier mépris à la face de Georgina… Mon père s’élança, sa main s’abattit sur mon visage et j’entendis ces mots affreux : « Va-t’en, je te renie, misérable ! tu n’es plus ma fille ! »

» Il me poussa hors du salon et ferma bruyamment la porte. Pendant quelques minutes, je demeurai étourdie, brisée par une douleur sans nom… En revenant à moi, une seule pensée me domina : fuir…, quitter à jamais cette demeure d’où venait de me chasser mon père.

» Des larmes brûlantes tombaient sur les objets que j’empilai hâtivement dans une valise, avec l’aide de Mathurine. En cet instant, toutes les puissances de mon être se concentraient sur une impression unique : la haine envers Georgina et… oh ! Alix, oserai-je l’écrire !… Oui, je haïssais mon père !…

» Mathurine pleurait avec moi sans essayer de me retenir. Elle savait si bien de quoi était capable ma sœur !… La brave fille aurait souhaité me suivre dans ma fuite, mais je l’en dissuadai. Malgré mon amer ressentiment, je ne voulais pas priver de cette dévouée servante ma pauvre mère, dont la santé était chancelante et l’esprit chaque jour moins lucide.

» J’étais prête… Je pris mes économies et sortis du manoir sans dire adieu à ma mère. Elle avait assisté à la scène précédente sans élever la voix pour me défendre et, me voyant brutalement chassée, elle ne venait pas vers moi pour me soutenir et me consoler. Comprenant que cette conduite était inspirée par Georgina, je n’en ressentais pas de rancune, mais une amertume poignante qui m’ôtait toute force pour aller vers cette pauvre maman. D’ailleurs, ma hâte de fuir ce logis détesté ne me laissa pas le temps de rechercher mon devoir en cette circonstance… Je m’en allai sans le baiser maternel, seule dans la nuit et la tempête, car, en m’accompagnant seulement jusqu’à la gare, Mathurine eût risqué de se voir refuser, au retour, le séjour de Bred’Languest.

» Je partis pour Nantes où, comme pensionnaire dans une maison religieuse, vivait une vieille amie de notre famille. Auparavant, je passai par Ker-Neven : je ne pouvais partir sans te revoir, Alix. Pourquoi, alors, ne t’ai-je pas tout dit ?… Mais la honte de la déchéance paternelle, la souffrance et le terrible ressentiment qui me torturaient, le désordre de mes pensées me rendaient incapable de cette confidence… Et puis ton père était là…, ton père, le loyal gentilhomme, que cette révélation du déshonneur planant sur son nom eût terrassé. Ce fut pour toutes ces raisons que je gardai le silence et te quittai après un dernier embrassement.

» Je ne sais comment Philippe parvint à découvrir ma retraite. Toujours est-il que je le vis paraître, un jour, dans cette maison religieuse où ma compatissante vieille amie me couvrait de sa protection. En apprenant de quelle manière j’avais été chassée de Bred’Languest, il s’écria, tout joyeux, que rien ne m’empêchait plus désormais de devenir sa femme.

» Le cœur brisé, je lui déclarai que l’impossibilité existait plus encore qu’auparavant et, comme il me pressait de lui en dire les raisons, je laissai échapper l’humiliant secret qui rendait notre famille indigne de s’allier à la sienne.

» Alix, tu as peu connu M. de Sézannek, et moi-même, à cette époque, je n’avais pas pénétré ce caractère comme je le fais aujourd’hui. Au cœur le plus délicatement affectueux, à une intelligence vaste et brillante, sinon profonde, mon cher Philippe joint un esprit quelque peu superficiel, enclin à n’envisager jamais que le beau côté de ses déterminations, et cependant singulièrement ferme, attaché à ses affections, coûte que coûte… Ma révélation ne produisit pas sur lui l’effet foudroyant que je craignais. Il déclara que je voyais les choses trop en noir, mais que, dussent les fautes des miens être connues et publiques, il ne voyait là, au contraire, qu’une raison nouvelle pour me donner son nom au plus tôt, afin de m’enlever à ces souffrances et à ces humiliations.

» Voyant que je ne me laissais pas convaincre, il me dit, un jour :

» — Tenez, je vais vous faire connaître leur dernière machination, et vous me direz ensuite si vous n’éprouvez pas le besoin de vous mettre sous la protection d’un époux qui, jamais, ne souffrira que le plus léger soupçon vous effleure.

» En même temps, il me tendait une lettre couverte de l’écriture de ma sœur. Georgina l’informait que j’avais quitté à la nuit le manoir, emportant un portefeuille garni de valeurs. Je vous en prie, ajoutait-elle, tâchez de retrouver cette malheureuse enfant, de la ramener à une juste notion de la faute commise. Mon père, malgré sa légitime colère, est prêt à lui pardonner si elle se repent et revient vers nous. À votre amitié dévouée seule nous pouvons confier cette tâche et le secret de cette minute d’égarement ; vous seul pourrez avoir raison des sentiments exaltés de notre pauvre Gaétane.

» Oh ! mon amie, aurais-je jamais songé à ce degré d’infamie ! Non contente d’entraîner mon père vers la ruine morale et le déshonneur, cette malheureuse essayait maintenant de me traîner dans la boue et tentait, par cette odieuse accusation, de me séparer irrévocablement de Philippe… Sous l’empire d’une indignation portée à son paroxysme, je me sentais agitée d’un tremblement convulsif, des pensées confuses et terribles me montaient au cerveau. C’était une Gaétane nouvelle, au cœur débordant de douleur et d’effrayante rancune, une créature profondément blessée dans sa dignité, dans ses affections, dans son orgueil… J’étais accusée d’un vol !…

» Et Philippe me répétait :

» — Gaétane, je ne l’ai pas cru un instant… Ô ma loyale Gaétane, vous voyez bien que vous devez rompre tout lien avec ces misérables en devenant ma femme respectée et aimée !

» Une étrange lassitude morale m’avait envahie. Je me voyais seule, livrée à la haine des miens, sans avenir et sans espérance de bonheur. La foi, vacillante en moi, ne m’éclairait plus d’une suffisante lumière… Une affection ardente, sincère s’offrait à moi, et seul un scrupule de délicatesse me séparait de ce bonheur à ma portée… Sans lutter plus longtemps, je dis le mot impatiemment attendu par Philippe.

» Le notaire fit les sommations respectueuses et, un matin d’automne maussade et pluvieux, nous fûmes unis dans la petite chapelle du couvent.

» Je ne puis encore songer sans un serrement de cœur à ces jours de fiançailles, à l’année qui suivit mon mariage. En apparence, j’étais une fiancée heureuse et aimée, une jeune femme adulée, comblée de félicités… En réalité, quelque chose s’était brisé en moi. C’était ma jeunesse, avec sa fraîcheur d’impressions, ses radieuses illusions et ses affections premières. Les passions violentes longtemps assoupies se réveillaient, des ferments de haine bouillonnaient dans mon cœur, m’inspirant un aveugle ressentiment contre tout ce que j’avais aimé et tout ce qui se rattachait de quelque façon à ce douloureux passé : la Bretagne, mon cher pays, la mer, pour laquelle j’avais de perpétuelles admirations, notre vieux manoir…, toi-même, mon Alix, et mon cher Even, ma pauvre maman, tout ce qui portait le nom des Regbrenz ou avait avec eux quelques rapports. Le coup affreux donné à ma tendresse filiale et à mon orgueil, c’est-à-dire aux sentiments les plus vivaces en moi, semblait avoir brisé tout lien avec le passé.

» Cette tendance était fortement encouragée par mon mari qui ne pouvait oublier ce que j’avais enduré à Bred’Languest et, afin de me voir rompre plus facilement avec ses tristes souvenirs, il m’emmena, dès le soir de notre mariage, loin de cette Bretagne redoutée, vers les rives enchantées de la Méditerranée. Ce fut alors que tu reçus de moi une courte lettre t’annonçant mon mariage et signée Gaétane de Sézannek. En mon cœur, j’avais rompu toute attache avec les Regbrenz…

» Plusieurs fois, je pensai à écrire à Even ou à toi, Alix, mais toujours l’orgueil m’arrêta ; une sorte de mauvaise honte me faisait redouter, de votre part, une dure réponse, bien méritée par mon ingrat silence. De plus, les souffrances endurées me tenaient dans une perpétuelle lassitude de corps et d’esprit… Aujourd’hui seulement, ayant arraché au docteur la vérité sur ma fin très proche, je viens tout te confier, ma seule amie, avec mission de la rapporter à mon frère si tu le crois nécessaire, car, autrement, pourquoi troubler son cœur loyal par cette pénible révélation ? Mieux vaut encore le laisser douter de moi si Georgina lui a renouvelé la calomnie déjà faite à Philippe… et tout me porte à le croire, car, sans cela, il aurait tenté de revoir celle qui était sa sœur préférée.

» Sais-je seulement si mes pauvres parents sont encore en vie ? Que s’est-il passé, depuis mon absence, dans ce cher Bred’Languest ?… Je tremble en y songeant…

» Bénie soit la souffrance qui m’a enfin ramenée à la foi et au pardon ! Après une longue résistance à la grâce, je comprends en arrivant aux portes du tombeau combien ont été coupables mes rancunes si longues et mes défaillances morales. Alix, tu en as ressenti indirectement les effets… Pardonne-moi, mon amie toujours chère. Oui, toujours, malgré tout, je t’ai aimée, comme aussi Even, mon bon frère.

» Cette longue lettre m’a épuisée… Cependant je voudrais te faire une dernière prière. J’ai trois enfants, Alix, et mon aînée s’appelle comme toi. Si tu savais quelle délicieuse nature possède cette enfant ! Sa seule vue est un adoucissement à mes cruelles souffrances… Et pourtant je feins envers elle l’indifférence et la froideur, afin que ma mort, depuis longtemps prévue, ne fasse pas un vide trop profond, un déchirement trop cruel à ce cœur sensible et aimant. Ma bonne cousine, je voudrais te voir entrer en relation avec ma chérie pour la conseiller et la diriger, car elle aura désormais la charge morale de ses frères, et mon Gaétan est un vrai Regbrenz. Tu sais ce que ce mot renferme de promesses et de menaces…

» Mes pauvres enfants !… Toujours malade, tourmentée de corps et d’esprit, je les tenais éloignés de moi et, sachant que je devais les quitter prématurément, j’évitais de leur laisser voir ma tendresse. Nul ne se doute de l’amour passionné que je leur porte, nul n’a compris mon déchirement à cette pensée de les laisser bientôt… Et une angoisse nouvelle s’est, depuis quelques jours, ajoutée aux autres. Alix, si Philippe venait à disparaître après moi, les tuteurs légaux seraient mon père et Even, et mes enfants risqueraient — oh ! quelle pensée ! — de tomber entre les mains de Georgina ! Jamais !…J’aimerais mieux, vois-tu, qu’ils meurent tous trois devant moi !

» J’ai fait promettre à Philippe d’arranger ses affaires de manière à éloigner toute crainte à ce sujet et, dans mon absolue confiance en ton pardon généreux, je te charge, chère Alix, de rappeler cette promesse à mon bon mari, un peu oublieux et fort ennemi des préoccupations d’affaires. Que jamais mes enfants ne connaissent Bred’Languest tant que Georgina y pourra exercer quelque influence.

» Adieu, Alix chérie, pardonne-moi, car je vais mourir. J’ai tout oublié… tout, entends-tu, mais je n’ai pas le courage de les revoir. Pour eux tous, j’ai offert mes dernières souffrances… Au revoir près de notre Père céleste.

» Gaétane. »


Alix replia les feuilles et appuya son front à la vitre. Vaguement, elle regardait le jardin ombreux et fleuri, dont la tempête agitait sans relâche les vieux tilleuls. Dans ces allées étroites, serpentant entre les plates-bandes débordantes de fleurs, Gaétane et Alix de Regbrenz s’étaient promenées souvent, confiantes et tendrement unies,… Et cependant jamais l’amie si chère n’avait connu les anxiétés, les déchirements de cette âme souffrante. Profondément atteinte par l’attitude hostile et les procédés malveillants de son père, hantée d’une crainte trop justifiée vis-à-vis de sa sœur, torturée dans son affection et dans sa loyauté, Gaétane, avec une incroyable force de volonté, avait su cacher ses angoisses jusqu’à ses derniers jours… Mais elle était morte de cette concentration trop forte pour sa nature ardente.

— Ma petite Alix ! appela doucement Mlle de Regbrenz.

La jeune fille revint vers le lit. Des larmes coulaient lentement sur ses joues pâlies… Sa cousine l’attira vers elle et la baisa tendrement au front.

— Ma petite chérie, vous savez maintenant toute la vérité… Vous comprenez mes craintes en vous voyant à Bred’Languest. Mais que pouvais-je faire, sinon prier ?… Les preuves suffisantes manquaient pour faire condamner les odieuses manœuvres de Georgina, et il me fallait, pauvres enfants, vous laisser sous cette tutelle tant redoutée par votre mère. Vous étiez de bonne prise, si jeunes et si riches, laissés à son entière disposition… Grâce à Dieu, voici Even revenu à la notion de ses devoirs. Une fois complètement éclairé sur sa sœur aînée, je pense qu’il saura vous délivrer promptement de cette malheureuse créature.

— Si vous le permettez, ma cousine, je vais lui communiquer cette lettre. Il comprendra mieux, en la lisant, les tourments de ma pauvre mère et son attachement inébranlable envers sa famille, malgré tout.

— Oui, elle nous aimait toujours, et je n’ai jamais douté d’elle, mais j’ai tant souffert de ce long silence !… Alix, donnez cette lettre à Even et dites-lui qu’il trouvera en moi la même amitié.

— Il en a tant besoin, chère cousine ! Près de vous, sa pauvre âme se retrempera et s’élèvera, et vous aurez l’allégresse sans pareille de le ramener à Dieu.

Alix de Regbrenz sourit sans répondre et embrassa sa jeune cousine.