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Dante (Fauriel)

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DANTE. [1]




La famille de Dante n’était pas une des moins illustres ni les moins anciennes de Florence. Toutefois, ce que l’on sait de positif n’est pas d’un grand intérêt, et remonte à peine au XIIe siècle.

Cacciaguida, le plus illustre des ancêtres de notre poète, était né vers 1106. Il épousa une femme de la famille des Aldighieri de Ferrare ou de Parme. Lorsqu’en 1147 l’empereur Conrad III partit pour la troisième croisade, à la tête d’une superbe armée, Cacciaguida était encore dans la vigueur de l’âge, et voulut être de l’expédition. On sait combien elle fut désastreuse ; on sait que la marche des croisés allemands, à dater du jour où ils eurent mis le pied sur les terres du sultan d’Iconium jusqu’à celui de leur entrée à Nicée, ne fut qu’une déplorable déroute, où plus de 60,000 hommes moururent de soif, de faim, et par le fer ennemi. Cacciaguida fut au nombre des victimes ; il périt, après s’être signalé par de grands exploits, en récompense desquels il avait été armé chevalier des mains même de l’empereur. Dante l’a mieux traité encore, et plus glorieusement récompensé : il en a fait un saint, et l’a placé dans l’une des stations les plus poétiques de son paradis.

De Bellincione, petit-fils de Cacciaguida, naquit Alaghiero, second du nom, le père de Dante. Tout ce que l’on est parvenu à savoir de lui, en fouillant les plus riches archives de Florence, c’est qu’il était jurisconsulte de profession, et fut marié deux fois, d’abord à donna Lappa de’ Cialuffi, et ensuite à donna Bella. Il eut des enfans de ces deux femmes : de la première, un fils du nom de François ; de Monna Bella, un autre fils, qui fut notre poêle, et une fille dont le nom n’est pas connu. On sait seulement qu’elle fut mariée à un Florentin, nommé Léon Poggi, dont elle eut un fils nommé André, avec lequel Boccace fut lié, et dont il put apprendre diverses particularités de la vie de Dante.

Comme toutes les familles un peu considérables de Florence, celle des Alaghieri prit parti dans les discordes civiles des Guelfes et des Gibelins. Elle fut guelfe, et eut sa part des revers comme des triomphes de cette faction. Ainsi, elle fut par deux fois exilée de Florence, d’abord en 1248, par les menées de l’empereur Frédéric II, et puis en 1260, à la suite de la grande défaite du parti guelfe à Monte-Aperti. Le premier bannissement avait été de courte durée ; le second fut de sept ans entiers.

Dante ou Durante degli Alighieri naquit à Florence au mois de mai de l’année 1265, deux ans avant le retour de son père. Il avait été conçu dans l’exil, et devait y mourir.

Le premier événement connu de la vie de Dante décida peut-être de sa destinée poétique, et c’est un trait de son enfance. C’était à Florence un usage ancien de fêter avec solennité le retour de la belle saison, aux premiers jours de mai. Ce n’était alors par toutes les rues, sur toutes les places, dans toutes les maisons, que réjouissances, que chants et danses, que joyeuses réunions de parens, d’amis et de voisins. Or, le père de Dante, Alaghiero, avait pour voisin Folco de’ Portinari, un des citoyens de Florence les plus riches, et généralement considéré pour sa piété, sa probité et sa bienfaisance. Selon l’usage, Folco avait réuni chez lui un grand nombre de personnes, parmi lesquelles se trouvait Alaghiero, accompagné du petit Dante, qui touchait alors à sa dixième année.

Dans la foule des enfans réunis à cette fête domestique, se trouvait une fille de Folco de’ Portinari, âgée de neuf ans, nommée Bice, abréviation mignarde du nom de Béatrice. Comment concevoir que la vue de cet enfant pût produire sur un autre enfant une impression ineffaçable ? Ce fut pourtant ce qui arriva, s’il en faut croire Dante lui-même. Voici en quels termes il parlait de cette entrevue dix-huit ans après, lui déjà homme fait, déjà lancé dans la vie orageuse de son époque, et Béatrix déjà morte. « Cette dame, dit-il, cette glorieuse dame de mes pensées, qui fut nommée Béatrix par bien des gens qui ne savaient pas ce qu’ils nommaient en la nommant, m’apparut au commencement de sa neuvième année, moi étant presque à la fin de la mienne. Elle m’apparut vêtue de noble et décente couleur pourpre, et parée comme il convenait à son jeune âge. Je dis, en vérité, qu’au moment de cette apparition, l’esprit de la vie, qui séjourne dans les réduits du cœur les plus secrets, commença si fortement à trembler en moi, qu’il semblait dire : Voici, voici venir le Dieu plus fort que moi, qui me dominera !.... Je dis qu’à dater de ce moment, l’amour régna sur mon âme d’une manière si absolue et avec tant d’empire, qu’il me fallait faire pleinement toutes ses volontés. Il me commandait souvent, dans mon enfance, de chercher à voir ce jeune ange ; et souvent aussi je la cherchais, et je voyais toujours en elle quelque chose de si parfait et de si gracieux, que l’on aurait certes bien pu dire d’elle la parole d’Homère : « Elle ne semblait pas la fille d’un mortel, mais d’un Dieu. »

Ce passage est tiré d’un opuscule que Dante a intitulé la Vita nuova, la vie nouvelle, ouvrage bizarre et plein d’enfantillages pédantesques, mais curieux et d’une grande importance pour l’étude du caractère et du génie de Dante.

Il est certain que Béatrix apparut à Dante comme un être surnaturel, qui devint aussitôt l’objet de ses plus douces pensées ; il est certain que le sentiment dont il s’éprit pour elle devait être le mobile de ce qu’il y avait de plus élevé et de plus pur dans son génie. Ce sentiment fut, dans son âme, le seul toujours exempt d’amertume, le seul qui pût se mêler encore aux idées pieuses de ses dernières heures.

Le premier malheur de Dante fut la mort de son père, qu’il perdit étant encore enfant. Il parait que sa mère ne négligea rien pour son éducation ; mais on n’a aucun détail précis sur ses études. Il étudia très probablement à Bologne, dans sa jeunesse, mais on ne sait ni quoi, ni sous quels maîtres. Le seul homme que la tradition désigne comme lui ayant enseigné quelque chose, est Brunetto Latini, notaire de la république de Florence, et l’un de ses plus illustres personnages, qui avait heureusement associé la culture des lettres au maniement des affaires publiques. On a de lui divers ouvrages qui ne sont pas sans intérêt pour leur époque : Le Trésor. espèce d’exposé en prose française de toutes les connaissances alors cultivées, et le Tesoretto, autre traité moral et scientifique, en vers italiens. Quant à la poésie amoureuse qui était alors à la mode, Brunetto ne s’y exerça pas, ou s’y exerça sans beaucoup de fruit ; on n’a du moins de lui, en ce genre, que quelques vers très peu remarquables, de sorte que s’il enseigna véritablement quelque chose à Dante, ce fut plutôt les élémens des sciences que la poésie vulgaire.

On ignore de qui Dante reçut des leçons de ce dernier art : peut-être fut-il son propre maître, et se borna-t-il à étudier les compositions des poètes déjà nombreux qui avaient alors de la célébrité. Il avait fait une étude particulière de celles de Guido Guinicello de Bologne, qui étaient effectivement les plus dignes de cet honneur. Quoiqu’il en soit, il avait à peine dix-neuf ans lorsqu’il se hasarda à faire son coup d’essai en poésie. Ce fut un sonnet aussi bizarre pour l’idée que pour la forme, et, à vrai dire, fort mauvais. Mais ce sonnet fut le début poétique de Dante, et mérite dès-lors que l’on en dise quelque chose.

Un jour, c’était le premier où Béatrix lui avait adressé gracieusement la parole, Dante se retira, la nuit venue, dans son appartement, et s’étant endormi sous le charme de ses souvenirs, il fit un songe fort extravagant : il lui sembla voir l’Amour, dont l’aspect, bien que joyeux, avait néanmoins quelque chose de menaçant et de terrible. Il tenait entre ses bras une femme endormie, que Dante eut bientôt reconnue pour Béatrix, quoiqu’elle fût de la tête aux pieds enveloppée d’un drap de couleur pourpre. Dans une de ses mains, l’Amour portait un objet enflammé : « Voilà ton cœur, » dit-il à Dante, en lui montrant cet objet. Puis, éveillant la belle endormie, il lui présenta à manger ce cœur qu’il tenait à la main. Après avoir long-temps hésité, Béatrix avait enfin obéi à l’Amour, et s’était repue, bien qu’avec frayeur, du cœur enflammé. L’Amour en avait paru tout joyeux ; mais sa joie avait été courte : il s’était tout d’un coup pris à pleurer amèrement, et emportant Béatrix dans ses bras, il était monté au ciel, et avait disparu avec elle.

Telle fut la vision plus bizarre que poétique que Dante décrivit dans un sonnet, en forme de question, pour en demander l’explication.

Il faut savoir que c’était, pour les poètes toscans du XIIIe siècle, un usage et un exercice favori de s’adresser les uns aux autres, sous forme de sonnets, des espèces d’énigmes ou de problèmes poétiques sur des questions difficiles ou capricieuses, d’amour, de galanterie et de métaphysique chevaleresques. Chacun de ceux à qui l’une de ces questions avait été adressée s’évertuait de son mieux à y répondre, car c’était, pour lui, une belle occasion de faire preuve de savoir et d’habileté.

Dante fit comme les autres : il envoya son sonnet énigmatique aux poètes de la Toscane, et ne tarda pas à recevoir plusieurs autres sonnets en réponse. Il nous en est parvenu trois : l’un est attribué, mais fausse- ment sans doute, à Cino da Pistoia, qui, n’ayant alors que quatorze ou quinze ans, ne pouvait guère être consulté sur des questions subtiles d’amour et de galanterie. Le second était de Guido de’ Cavalcanti, et le troisième, de Dante da Majano, assez mauvais rimeur, alors bien plus célèbre que Dante Alighieri.

Guido Cavalcanti et Cino da Pistoia, ou pour mieux dire le poète inconnu dont on a attribué le sonnet à Cino, prirent au sérieux la vision et la question du jeune Alighieri, et y firent une réponse courtoise. Dante da Majano ne les prit pas de même ; elles lui parurent l’une et l’autre tant soit peu folles ; et il donna charitablement, à celui qui les avait faites, un conseil équivalent à celui de prendre l’ellébore à larges doses.

Cette correspondance poétique si enfantine eut cependant pour Dante quelque chose de grave et d’utile ; elle fut pour lui une occasion de se lier de bienveillance ou d’amitié avec la plupart des poètes qu’il avait consul- tés sur sa vision, notamment avec Guido de’ Cavalcanti. Ce Guido, de l’une des plus illustres familles de Florence, et l’un des hommes remarquables de son temps, réunissait en lui les inclinations les plus vives et en apparence les plus disparates, les poursuites de la chevalerie et le goût des études philosophiques, la culture de la poésie et les préoccupations les plus ardentes de l’esprit de faction. Dante et lui, en se connaissant, se trouvèrent des sympathies qui résistèrent à mainte dangereuse épreuve, et ne furent détruites que par la mort,

Dante fut enhardi à de nouveaux essais poétiques par le succès du premier. On le voit durant six ans consécutifs, de 1283 à 1289, uniquement occupé de poésie, incessamment tourmenté du besoin d’exprimer quelque chose de cet enthousiasme d’amour dont le remplit Béatrix, et se surpassant lui-même à chaque nouvel effort qu’il fait pour trouver des images, des paroles, une harmonie, qui aillent à ses émotions et à ses idées.

Ce fut indubitablement dans ce même intervalle que lui vint la première pensée, le projet encore informe et vague de la composition qui fut depuis la Divine Comédie.

Tout en cultivant son génie poétique, Dante devenait un homme, et arrivait à l’âge de prendre une détermination sur son avenir. Il y a lieu de croire qu’il flotta quelque temps entre des partis très divers, et c’est probablement à cette époque de sa vie qu’il faut rapporter le projet qu’il eut de se faire moine. Ce projet est attesté par deux des commentateurs les plus anciens et les plus instruits de la Divine Comédie. L’un des deux va jusqu’à dire que Dante porta un moment l’habit de saint François, et le quitta avant d’avoir fait profession. L’autre s’exprime plus vaguement : parlant d’un monastère de l’ordre de saint Benoît, situé dans les gorges de l’Apennin, au voisinage de San Benedetto in Alpe, il le désigne comme le monastère où notre poète avait résolu de mener la vie religieuse.

Ces témoignages ne laissent guère de doute sur la résolution où Dante fut un moment de se faire moine : il est seulement difficile de mettre une date à cette résolution. Il y eut, dans sa vie, tant de circonstances où il put se figurer comme un bien suprême le calme et l’obscurité d’un cloître ! Je vois toutefois plus de vraisemblance à rapporter le projet indiqué à sa jeunesse, qu’à toute autre période de sa carrière.

Quoi qu’il en soit, Dante ne se fit pas moine ; et c’est à la guerre, c’est à la fameuse bataille de Campaldino ou de Certomondo qu’on le voit pour la première fuis, âgé déjà de vingt-cinq ans, agir comme citoyen de Florence.

Parmi tant de batailles gagnées et perdues par les Gibelins et les Guelfes, celle de Certomondo fut une des plus mémorables par l’importance de ses résultats et la variété singulière de ses incidens. Mais il n’entre point dans mon plan de la décrire : je me bornerai à en rapporter isolément quelques particularités par lesquelles elle lient à mon sujet.

Arezzo était une des deux ou trois villes de la Toscane où dominait le parti gibelin, et partant l’une de celles contre lesquelles les Florentins chefs du parti guelfe, avaient le plus souvent à guerroyer. Au printemps de 1289, ils envahirent le Casentino, la partie montagneuse du domaine d’Arezzo, dans le val d’Arno supérieur. Les Arnetins s’avancèrent aussitôt contre eux, et les deux armées se rencontrèrent sur la rive gauche de l’Arno, entre Bibbiena et Certomondo. Celle des Florentins était de 12,000 fantassins et de 2,000 cavaliers ; celle d’Arezzo ne passait pas 8,000 hommes de pied et 900 chevaux. Elle n’en demanda pas moins courageusement la bataille, et fut même sur le point de la gagner ; elle la perdit, faute de discipline, plutôt que de bravoure ; mais enfin elle la perdit, et sa déroute fut complète : elle eut 3,000 hommes tués sur la place et 2,000 prisonniers. Les deux chefs qui la commandaient, l’archevêque d’Arezzo et Buon Conte de Montefeltro, homme de guerre alors renommé, y périrent ions les deux ; et il y eut, dans le malheur de ce dernier, une particularité qui fit du bruit : après avoir cherché long-temps son cadavre parmi les morts, on ne le trouva point, de sorte que chacun put expliquer à sa manière une disparition qui semblait tenir du prodige.

Au nombre des traits remarquables par lesquels les Florentins se distinguèrent dans cette bataille, je crois pouvoir en citer un. L’usage était, parmi les armées des républiques italiennes, de désigner, au moment du combat, douze cavaliers d’élite, nommés Paladins, pour fondre, comme des enfans perdus, sur l’ennemi, en avant de la cavalerie, qu’ils devaient enflammer et entraîner par leur exemple. Cet usage fut suivi à Certomondo. La cavalerie florentine était commandée par Vieri de’ Cerchi, personnage déjà fameux à Florence, mais sur le point de le devenir bien davantage, comme chef de parti. C’était à lui de désigner les douze paladins qui devaient engager le combat. Il fit quelque chose d’inattendu : il se désigna d’abord lui-même, bien que souffrant d’une jambe ; il nomma ensuite son fils, et pour troisième, son neveu ; après quoi, il ne voulut plus choisir personne, « chacun devant, dit-il, rester libre de manifester son amour pour son pays. « Une conduite si noble ne manqua pas son effet : cent cinquante guerriers à cheval, au lieu de douze, se présentèrent, demandant à être faits paladins, et le furent.

Dante était peut-être l’un de ces cent cinquante cavaliers : il est sur au moins qu’il combattit près d’eux, aux premiers rangs de l’armée. C*est ce que nous apprend Leonardo d’Arezzo, d’après une lettre de Dante, aujourd’hui perdue, mais que le biographe avait sous les yeux, et dans laquelle notre poète avait minutieusement décrit la bataille de Certomondo : il y parlait naïvement des émotions diverses, des craintes, des inquiétudes qu’il avait éprouvées dans le cours de cette bataille, et qui lui avaient fait goûter plus vivement l’ivresse et la joie de la victoire.

Des chagrins de tout genre attendaient Dante à Florence, à son retour de Certomondo. A peine rentré dans ses foyers, il fut atteint d’une infirmité qui le fit vivement souffrir durant plusieurs jours. Quand il fut guéri, il eut à partager la douleur que causa à Béatrix la mort de Folco de’ Portinari son père. Enfin, il fut frappé plus directement et aussi cruellement qu’il pouvait l’être : Béatrix mourut le juin 1290, dans la vingt-sixième année de son âge, depuis quelque temps mariée à un personnage de la noble famille des Bardi.

Tout ce que Dante put faire dans les premiers temps de cette perle, ce fut de pleurer et de s’abandonner sans réserve à sa douleur. Des mois se passèrent avant qu’il pût essayer d’exhaler ses regrets dans des vers en l’honneur de Béatrix. Alors il la célébra, la pleura, la divinisa dans mainte canzone et maint sonnet ; et le cadre de ces compositions lui paraissant trop étroit ou trop vulgaire pour tout ce qu’il avait à dire sur un tel sujet, il écrivit une lettre latine, adressée aux rois et aux princes de la terre, pour leur peindre la désolation où la mort de Béatrix venait de laisser Florence et le monde entier. Pour début de cette lettre, il avait pris les fameuses paroles de Jérémie : Quomodo sedet sola civitas plena populo, etc. Il ne trouvait, dans ces paroles, rien de trop solennel pour ses impressions.

Après ces premières effusions de douleur, Dante, cédant peu à peu au besoin d’être consolé, se jeta dans des études plus graves que celles auxquelles il s’était livré jusque-là. Il commença à méditer quelques-uns des auteurs latins qui avaient traité de la philosophie et des sciences, et se mit à fréquenter les lieux où il pouvait entendre des discussions scientifiques et de doctes leçons. Or, tout cela, non plus que le repos, ne se rencontrait alors que dans les cloîtres. Presque tous ceux qui enseignaient quelque chose étaient des moines, et les professeurs laïcs eux-mêmes donnaient leurs leçons dans les monastères.

Dante finit par trouver, dans ces occupations sévères, les consolations dont il avait besoin. Il en trouva même plus qu’il n’en aurait d’abord osé désirer. Il n’oublia point Béatrix : cela n’était point en son pouvoir. Béatrix resta la plus chère et la plus haute de ses pensées ; mais cette pensée ne lui était plus aussi présente, et n’excluait plus aussi absolument qu’autrefois toute autre pensée de la même nature. Il se laissa aller par degrés à aimer, au moins d’imagination, une jeune et belle dame qu’il avait connue dans la société de Béatrix ; et ces nouvelles amours ne furent pas les dernières : il aima et chanta successivement plusieurs femmes.

De 1292 à 1299, les événemens de la vie de Dante durent être intéressans et variés ; mais on n’en a que des indices vagues et incohérens. Il se maria en 1292, et prit pour femme donna Gemma de la famille de’ Donati, une des plus distinguées de Florence, et dont le chef. Corso Donati, était au moment de figurer avec éclat dans les troubles de la république, à la tête d’une faction opposée à celle de Dante. D’après les traditions qui circulèrent long-temps parmi les Florentins, au sujet de ce mariage, il n’aurait pas été heureux, et Monna Gemma aurait été, pour notre poète, une espèce de Xantippe ; mais Dante n’a pas daigné dire un mot de ses sentimens à cet égard, et ce silence était dans les mœurs de l’époque. Il était beau de parler de sa maîtresse, de sa dame ; on se taisait sur sa femme.

Les six ou sept premiers chants de l’Enfer furent certainement composés dans cet intervalle, mais, selon toute apparence, très différens de ce qu’ils devinrent depuis et de ce qu’ils sont restés à la suite de plusieurs remaniemens. Dante donna sans doute beaucoup de soins et de temps à ce travail ; mais il lui en resta néanmoins pour diverses fonctions publiques, et particulièrement pour des missions qui, bien que l’on ne puisse pas en fixer la date, appartiennent indubitablement à cette portion de sa vie. De ce nombre sont plusieurs ambassades auprès du roi de Naples, une, entre autres, pour réclamer la grâce et la liberté d’un Florentin condamné à mort par la justice du pays ; telle est encore une ambassade à Sienne, pour terminer un différend relatif aux confins du territoire de cette république et de celui de Florence. Enfin, au mois de mai 1299, il fut envoyé à Saint-Gemignano pour solliciter la confirmation du choix déjà fait d’un capitaine de la ligue toscane.

Je pourrais indiquer quelques autres missions plus ou moins importantes, qui furent, comme les précédentes, confiées à notre poète, et même entrer dans quelques détails sur plus d’une ; mais j’aime mieux aborder tout de suite la partie austère de la vie publique de Dante, à l’époque où son histoire se confond avec celle de son pays. C’est ici que ma tache va devenir plus difficile. Il s’agit de faire connaître des événemens compliqués et obscurs qui n’ont jamais été nettement ni complètement exposés.

L’année 1299, la veille du XIVe siècle, était aussi, pour Florence, la veille de troubles violens et d’horribles calamités. Le parti gibelin était plus que vaincu, il était anéanti ; ses chefs étaient dispersés dans l’exil, et ses adhérens avaient fini par détacher de lui leurs espérances et leurs moyens. Les Guelfes victorieux dominaient sans opposition depuis plus de trente ans, et l’avenir semblait leur appartenir tout entier.

Il y avait dans ces apparences quelque chose d’équivoque et de trompeur. Aussi long-temps que les Guelfes avaient eu à lutter contre des adversaires redoutables, leur parti avait semblé uni, compacte, homogène. Mais il était au fond composé de groupes divers, ayant chacun, sur certaines choses, des vues et des sentimens opposés. Cette opposition devait se manifester et se manifesta dès l’instant où ces groupes, n’étant plus ralliés par la crainte d’un ennemi commun, purent agir chacun dans sa direction propre et pour son intérêt personnel.

Parmi ces groupes qui tous se disaient guelfes, et qui tous voulaient et croyaient l’être, on en distinguait aisément deux entre lesquels se partageaient tous les autres. L’un était celui des Guelfes aristocratiques, qui auraient voulu mettre un terme au progrès du pouvoir populaire et maintenir la noblesse au point où elle se trouvait alors. L’autre était celui des Guelfes populaires, qui, dominés pas les influences de la démocratie, y cédaient par conviction ou par faiblesse. C’était l’ancienne lutte entre les castes féodales créées par l’invasion et la conquête, et les anciennes populations du pays, qui était sur le point de recommencer, et d’être poursuivie sous des noms nouveaux, et compliquée de haines et de passions nouvelles. Il y avait alors des ordonnances de justice qui étaient comme un glaive incessamment suspendu sur la tête des nobles. En 1295, ceux-ci se concertèrent et prirent les armes, pour obtenir de force l’abolition des ordonnances démocratiques. Mais le peuple s’arma de son côté pour les défendre, et fit si bonne contenance, que les nobles se retirèrent sans avoir osé combattre et sans avoir rien obtenu.

A dater de cet échec, la portion aristocratique du parti guelfe fut, par le fait, exclue du gouvernement de la république, qui resta tout entier aux guelfes populaires. C’était une scission formelle : ce qui avait fait jusque-là deux moitiés, deux nuances du parti guelfe, fit dès-lors deux factions distinctes, ayant chacune son nom, ses chefs, son drapeau. — Les Guelfes populaires prirent le nom de Blancs ; les autres se nommèrent les Noirs. A la tête de ceux-ci fut la famille des Donati, ayant elle-même pour meneur Corso Donati, homme de résolution et de capacité, dont le caractère était une expression fidèle de son parti. Il était peu riche, mais d’ancienne et noble race, brave, turbulent, d’humeur chevaleresque ; avec tout cela fier et hautain, plus disposé à dédaigner qu’à mendier les suffrages populaires. On le nommait le Baron : c’était comme si l’on eût dit le modèle, l’idéal du gentilhomme.

Le parti des Blancs eut pour chef Vieri de’ Cerchi, le même dont j’ai cité un trait de magnanimité à la bataille de Certomondo. Si ce n’est peut-être en bravoure et en ambition, Vieri était en toute chose l’opposé de Corso Donati ; mais il représentait également bien son parti. Il était de race plébéienne, et avait amassé par le commerce une fortune immense, dont il dépensait une bonne portion à se créer des partisans et des amis, outre ceux qu’il se faisait par la douceur et la popularité de ses manières.

Cette décomposition du parti guelfe entraîna la division de la masse entière de la population de Florence. A peine y eut-il quelques chefs de famille qui n’entrèrent pas dans l’une ou l’autre des deux factions nouvelles, signe certain qu’il s’agissait, pour chacune, d’un intérêt vivement senti.

Quant à l’époque où ces deux factions commencèrent à être distinguées par les noms de Blancs et de Noirs, il serait difficile de la marquer avec précision. Mais assez peu importe la date du nom ; celle du fait est beaucoup plus intéressante, et peut être indiquée avec exactitude : ce fut en 1294 qu’eut lieu à Florence, et dans quelques autres villes de la Toscane, la grande scission du parti guelfe.

De 1294 à 1500, le gouvernement des Blancs de Florence se signala par divers actes dont chacun était un progrès de la démocratie, une menace ou une précaution contre la noblesse.

A de si redoutables adversaires les Noirs, défenseurs des intérêts et des sentimens de la noblesse, pouvaient opposer plus de résistance qu’on ne l’imaginerait au premier aspect. Indépendamment de leurs propres forces, ils avaient pour eux la protection du pape.

C’était Boniface VIII qui occupait alors le saint-siège. On sait la politique que suivirent à l’égard des Guelfes et des Gibelins les papes du XIIIe siècle. La plupart d’entre eux, au lieu de se ranger dans l’une ou l’autre de ces deux factions, voulurent au contraire les réconcilier ou les tenir en équilibre, dans la vue de prendre sur elles l’ascendant d’une autorité italienne qui aurait remplacé celle des empereurs.

Quant à Boniface VIII en particulier, il serait difficile de trouver de l’unité dans sa conduite à l’égard des factions italiennes. C’est tantôt dans des vues générales de politique pontificale, tantôt avec des prédilections et des antipathies personnelles, que nous allons le voir intervenir dans la querelle des Blancs et des Noirs ; querelle dont il ne fit que rendre, par son intervention, les chances et la crise plus violentes.

Il y avait, entre les Noirs et lui, des intelligences, des intrigues, des menées qui tendaient toutes, sinon à renverser les Blancs, du moins à restreindre et à paralyser leur pouvoir ; et ceux-ci, qui ne doutaient pas de la prédilection du pontife pour leurs adversaires, se tenaient sévèrement en garde contre lui, et se défiaient de tous ses plans.

Les choses en étaient là à Florence, au commencement de l’année 1300, lorsque survint un événement d’assez peu d’importance en lui-même, mais que je crois néanmoins devoir raconter sommairement. Il jette d’abord un grand jour sur la politique générale des papes relativement aux républiques italiennes, et sur la politique particulière de Boniface VIII, dans la querelle des Blancs et des Noirs ; il tient d’ailleurs par quelques fils à la biographie de Dante.

Au mois d’avril 1300, trois personnages résidant à Florence, et tous les trois ayant des relations intimes avec Boniface VIII, furent, comme perturbateurs et conspirateurs, dénoncés au gouvernement florentin, qui leur intenta aussitôt un procès rigoureux. On ne dit pas précisément ce qu’ils avaient fait ou voulu faire ; mais tout donne à présumer qu’ils n’avaient rien tenté que de concert avec Boniface VIII. Aussi, à peine informé des poursuites du gouvernement florentin contre eux, Boniface donna-t-il l’ordre de les faire cesser. On ne tint aucun compte de son ordre, et les accusés furent condamnés à d’énormes amendes. Celui des prieurs à l’instigation duquel le procès avait été intenté et poursuivi était un nommé Lappo-Saltarello, l’un des personnages les plus remuans de la faction des Blancs, et l’un des futurs compagnons d’exil de Dante, qui l’a nommé dans sa Divine Comédie comme l’un des objets de ses antipathies les plus vives.

Indigné du peu de cas que les prieurs de Florence avaient fait de ses ordres, Boniface écrivit à l’évêque de Florence, lui enjoignant d’intervenir sans délai pour faire révoquer la sentence prononcée contre ses trois protégés, ou de la casser comme nulle. L’évêque fit ce qu’il put pour exécuter les ordres du pontife, et ne réussit à rien.

Boniface écrivit alors directement au gouvernement de Florence une lettre fulminante, par laquelle il sommait les trois principaux auteurs de la sentence prétendue illicite, et nommément Lappo-Saltarello, de comparaître devant le saint-siège, dans le délai de huit jours, pour rendre compte de leur conduite et subir l’arrêt que le pontife aurait à prononcer contre eux. En cas de désobéissance de leur part, la communauté entière de Florence était menacée de diverses peines temporelles et spirituelles. Ces nouvelles menaces n’eurent pas plus d’effet que les premières : le jugement prononcé fut maintenu ; nul des personnages cités ne comparut devant le pape, et les Florentins furent excommuniés en masse.

La seconde lettre écrite par Boniface VIII à l’occasion de cette affaire est fort curieuse pour l’intelligence des événemens qui approchent. C’est une polémique formelle et détaillée, ayant pour but principal de réfuter les mauvais propos des Florentins, qui prétendaient que le pape n’avait aucun droit de s’entremettre dans le gouvernement de Florence. Non-seulement Boniface y soutenait par des raisons générales la supériorité du pouvoir spirituel sur le temporel, il essayait d’y démontrer d’une manière directe et positive qu’à l’autorité pontificale appartenait le gouvernement de Florence. Voici quelques traits de cette pièce :

« Toute âme doit être soumise au chef suprême de cette église militante ; tous les chrétiens, de quelque éminence ou condition qu’ils soient, doivent courber la tête devant lui. Autrement, comment vivraient les hommes qui ne voudraient pas reconnaître de supérieur ? Qui corrigerait leurs erreurs ? qui punirait leurs méfaits ? Certes, ceux-là sont insensés qui s’imaginent être sages de la sorte. Aussi, d’autant plus sommes-nous affligé de voir attenter à l’autorité du saint-siège et à la plénitude du pouvoir qui nous a été confié par Dieu, surtout quand l’offense vient de ceux qui sont plus particulièrement et plus expressément nos sujets. Les empereurs et les rois qui commandent à cette ville de Florence et à ses gouverneurs ne nous sont-ils pas soumis, et ne nous jurent-ils pas fidélité ? — Qui réparera le mal fait dans les villes et dans tous les lieux de la Toscane, et qui relèvera les opprimés, s’ils ne peuvent recourir à nous ?» — C’étaient là de belles paroles ; nous allons voir comment les effets y répondirent.

Au point d’exaspération où en étaient arrivés, dès le commencement de l’année 1300, les partis des Blancs et des Noirs, il ne fallait qu’une occasion pour les mettre aux prises, et cette occasion ne tarda pas à se présenter.

J’ai déjà parlé des réjouissances qui avaient lieu tous les ans à Florence au retour du printemps. La soirée du 1er mai 1300, la place de la Sainte-Trinité se trouvait pleine d’hommes, d’enfans, de femmes et de jeunes filles, qui s’ébattaient, chantaient et dansaient. Au milieu de cette foule joyeuse viennent à se rencontrer deux nombreuses et brillantes cavalcades, composées, l’une de jeunes gens de la famille des Cerchi, chefs du parti des Blancs ; l’autre de jeunes gens des Donati, chefs de la faction des Noirs. Les deux bandes s’irritent à la vue l’une de l’autre ; elles passent des menaces aux coups, et il y a bientôt des blessures et du sang. Au premier bruit de la querelle, les adhérens de chaque parti prennent les armes ; ils s’établissent et se retranchent dans leurs postes accoutumés, et Florence passe de la sorte, en un clin d’œil, des joies d’une fête populaire à la guerre civile.

Boniface VIII, informé par ses agens de la rupture entre les deux factions, et voyant le péril dans lequel les Noirs venaient de se jeter, se hâta de les secourir. Il envoya à Florence le cardinal Matteo Aquasparta, personnage considéré pour son savoir et sa piété, avec l’ordre d’y rétablir la paix et d’y réformer le gouvernement, de manière à ce que les honneurs et les emplois publics fussent, comme auparavant, également partagés entre les deux partis. Le cardinal arriva et fut bien accueilli. Mais les Blancs, qui se défiaient des intentions du pape à leur égard, étaient résolus à ne point admettre l’intervention de son légat, et à ne point lui accorder le pouvoir de réformer le gouvernement. Les partis restaient donc en présence, les armes à la main, plus que jamais mécontens, irrités et entraînés à terminer leurs différends par la force. Le cardinal d’Aquasparta, venu à Florence pour remettre les Noirs en partage du gouvernement, n’y restait plus que pour les soutenir en secret par des conspirations et des intrigues, s’exposant de la sorte à toutes les conséquences de la colère des Blancs.

Telle était la situation de Florence au commencement du mois de juin 1300, au moment où les six prieurs ou gouverneurs de la république, dont les fonctions allaient expirer le 15 du même mois de juin, eurent, selon l’usage, à désigner leurs successeurs. Dans un moment si critique, leur choix devenait beaucoup plus grave et plus difficile qu’à l’ordinaire. Ils allaient laisser à leurs remplaçans un gouvernement périlleux, celui d’une ville excommuniée, d’une ville qui avait irréparablement offensé l’irascible et fougueux Boniface VIII, et où la guerre civile, suspendue comme par miracle, était à chaque instant sur le point d’éclater.

Des six prieurs qui furent élus en cette occasion, il n’y en a que cinq dont les noms nous soient parvenus, et sur ces cinq il y en a quatre de si obscurs, qu’il serait tout aussi impossible de dire un mot d’eux que de nommer les quatre premiers Florentins qui passèrent sur le pont de la Carraia le 15 juin de cette même année 1300. Le cinquième seul est connu : c’est Dante. Il semble qu’en le plaçant là, au milieu de collègues sans capacité comme sans renom, on eût voulu concentrer sur sa tête toute la responsabilité des événemens qui approchaient.

Non-seulement les troubles continuèrent sous son priorat ; ils allaient s’aggravant tous les jours. De plus en plus assurés de la faveur de Boniface VIII, et secondés par les menées du cardinal d’Aquasparta, les Noirs redoublaient de confiance et d’audace. Les chefs des Blancs, toujours sur leurs gardes et toujours plus inquiets, résolurent de se délivrer du cardinal ; n’osant pas le chasser ouvertement, ils apostèrent des hommes du peuple pour le menacer et l’effrayer. Leur manœuvre réussit à merveille ; le légat épouvanté s’enfuit, mais en renouvelant l’excommunication dont Florence avait été déjà frappée.

Les Noirs, bien que privés de son appui, ne perdirent pas contenance ; loin de là, ils prirent un ton plus arrogant, et commencèrent à parler tout haut d’un prince français qui arrivait à leur secours, et par lequel toute chose allait être remise à sa place, à Florence et ailleurs. Ces propos menaçans tenaient à une grande et funeste intrigue de Boniface VIII, dont je ne puis me dispenser de dire quelques mots.

Pour assurer l’exécution de ses plans de domination politique, Boniface avait eu l’idée d’attirer en Italie un prince français, qui, à la tête d’une certaine force militaire qu’il aurait amenée, agirait d’après ses ordres, et ferait tout ce qui lui serait commandé dans l’intérêt de l’église romaine. Le prince sur lequel il avait pour cela jeté les yeux était Charles de Valois, duc d’Alençon, frère de Philippe-le-Bel. Ce prince s’était jusque-là distingué à la guerre, et Boniface ne pouvait guère trouver mieux que lui pour ce qu’il désirait.

Les négociations relatives à cette affaire avaient commencé il y avait près de cinq ans : le peu d’empressement de Charles de Valois à répondre aux désirs du pape les avait rendues fort lentes ; mais enfin, à force de bulles, d’encouragemens et de promesses plus magnifiques les unes que les autres, Boniface avait réussi, et il fut décidé que Charles de Valois, avec un nombre déterminé de chevaliers et de gens d’armes français, passerait en Italie dans le courant de l’année 1300. Le bruit de son arrivée, répandu d’avance dans tout le pays, et particulièrement en Toscane, y produisait déjà beaucoup d’émotions diverses ; déjà toutes les factions s’en alarmaient ou s’en réjouissaient, selon leur position.

La vérité était qu’entre autres services que Boniface VIII se proposait d’exiger de Charles de Valois, il voulait l’employer à soumettre les villes de la Toscane qui lui résistaient, de manière à pouvoir les gouverner selon ses vues.

Les Noirs de Florence n’ignoraient pas les desseins du pape ; et tout ce qu’ils pouvaient dire ou faire au sujet de ce prince français dont ils menaçaient leurs adversaires, était sinon expressément concerté avec le pontife, du moins conforme à ses projets, et conçu dans le désir d’en avancer l’exécution. Mais ils se pressèrent un peu trop, et se conduisirent de manière à donner l’éveil au gouvernement ; ils le réduisirent à se mettre sur ses gardes.

A une époque que les historiens ne précisent pas suffisamment, mais, selon toute apparence, vers les premiers jours d’août, les chefs de la faction des Noirs s’assemblèrent dans l’église de la Sainte-Trinité, pour délibérer sur leurs affaires. Le résultat de cette délibération fut d’adresser au pape Boniface VIII la requête de les recommander au prince français dont on attendait l’arrivée, et de les mettre sous sa protection spéciale.

Cette délibération et cette requête remplirent Florence de scandale et de colère. Les Blancs, poussés à bout par la menace qu’on leur faisait d’un prince étranger, s’émurent, prirent les armes, et une explosion de guerre civile semblait désormais inévitable. Les prieurs, qui avaient jusque-là souffert les intrigues et les conspirations des Noirs, se crurent cette fois obligés de les réprimer ; mais pour éviter le reproche de partialité, ils voulurent comprendre dans le châtiment ceux du parti des Blancs qui avaient tiré le glaive dans les derniers troubles.

Quelques-uns des plus turbulens parmi ceux-ci furent bannis pour un temps et relégués à Sarzana. De leur nombre se trouva l’ami de Dante, Guido de’ Cavalcanti, qui s’était distingué par son ardeur contre les Noirs toutes les fois que l’occasion s’était présentée de les assaillir.

Les Noirs furent traités avec plus de rigueur : il y en eut un assez grand nombre de relégués à la Pieva, sur la frontière des états de l’Eglise ; et Corso Donati, leur chef, fut condamné à un exil perpétuel et à la confiscation de ses biens. Mais il y aurait, relativement à ce dernier, des particularités à éclaircir, si c’en était ici le lieu : il parait qu’ayant déjà été banni précédemment, il avait enfreint son ban, et que l’exil perpétuel prononcé dans cette seconde condamnation était motivé par cette infraction.

Tous les biographes de Dante qui ont écrit d’après les traditions du temps ou d’après des documens authentiques aujourd’hui perdus, sont d’accord pour attribuer à son influence et à son autorité personnelle ce double coup frappé au même instant sur les deux factions qui troublaient Florence, et je ne vois point de raison de contester leur témoignage. En sévissant contre son propre parti, notre poète n’avait pu être inspiré que par de nobles motifs ; mais il était sans doute loin de prévoir les regrets amers qu’il se préparait par cette rigueur. Guido Cavalcanti était déjà malade quand il fut banni, et dans le mauvais air de Sarzana, son mal empira rapidement. Il obtint, au bout de peu de temps, la permission de revenir à Florence ; mais il était trop tard : il languit encore quelques jours, et mourut regretté de tous.

Dante cessa ses fonctions de prieur de la république le 15 août de cette même année 1300, mais ce ne fut pas pour rentrer dans le repos de la vie domestique. Son pays avait de plus en plus besoin de lui. Les Noirs exilés à la Pieva avaient enfreint leur ban ; ils avaient tous couru à Rome, où ils entretenaient par toutes sortes de menées et de propos la colère de Boniface VIII contre les Blancs. Cela ne leur était point difficile, surtout à Corso Donati, que le pontife considérait et chérissait comme un noble et vaillant seigneur, qui avait été un moment à son service en qualité de gouverneur d’une des villes de la Romagne.

Inquiets des dangers croissans de leur situation, les Blancs se décidèrent à faire une démarche solennelle auprès du pontife, pour tâcher de le fléchir et d’être relevés des excommunications prononcées contre eux. Dans cette vue, ils lui envoyèrent une ambassade dont il est certain que Dante fit partie, bien qu’aucun historien ne le dise expressément. Cette ambassade dut arriver à Rome vers la fin de septembre 1300. On n’a aucun détail sur la manière dont elle fut reçue ; mais la suite des évènemens démontre assez qu’elle ne servit à rien, et que Boniface persista dans les plans qu’il avait dès-lors arrêtés.

Toutefois Dante n’eut pas lieu de se repentir d’être allé à Rome : il y jouit d’un grand spectacle, qui eut indubitablement beaucoup d’influence sur le côté poétique de ses idées. L’année 1300 était celle du jubilé institué par Boniface VIII. Des flots innombrables de chrétiens de toutes les contrées de l’Europe affluaient, se heurtaient sur toutes les voies, dans toutes les rues de Rome, les uns arrivant, les autres partant, et tous unis dans une seule et même pensée, dans une seule et même espérance, tous transportés d’une même joie. Cela était assurément plus beau et plus satisfaisant à contempler que les divisions et les fureurs de la politique. Aussi Dante en fut-il vivement frappé, et ce fut pour consacrer la date de ces émotions sublimes qu’il mit à l’année 1300 l’époque de sa vision.

De retour à Florence, Dante y retomba dans toutes les amertumes de la politique. Repoussés par Boniface VIII, les Blancs cherchaient à s’affermir par toutes sortes de moyens, et se tenaient désormais pour dispensés de ménager la faction ennemie. Ils rappelèrent de Sarzana ceux des leurs qui y avaient été relégués sous le priorat de Dante. Un peu plus tard, au commencement de l’année 1301, ils se concertèrent avec les Blancs de Lucques et de Pistoie pour faire chasser de ces deux villes les chefs des Noirs. Mais, quoi qu’ils pussent faire, ils n’étaient point tranquilles sur l’avenir. Les menaces et les intrigues de Boniface VIII leur revenaient sans cesse à la mémoire, et l’idée de ce prince français attendu comme un vengeur par leurs ennemis était pour eux d’autant plus importune qu’elle était plus vague et plus mystérieuse.

Quelques mois se passèrent sans que l’on entendît parler de ce prince, et l’on allait se rassurer sur sa descente, quand toute la Toscane apprit qu’il avait enfin passé les Alpes et qu’il approchait. A cette nouvelle, les Noirs se précipitèrent au-devant de lui, le circonvinrent de toutes parts, et se mirent à l’escorter jusqu’à Rome.

Charles de Valois avait passé à Pisioie, à quelques milles de Florence, sans se présenter dans cette dernière ville. Cet augure, joint à tant d’autres, parut sinistre aux Florentins. Le conseil-général de la république s’assembla pour délibérer sur ce qu’il y avait à faire. Attendrait-on l’orage, sauf à y faire face quand il viendrait à éclater ? essaierait-on de le conjurer et de le détourner ? Les détails de la délibération sont inconnus ; on n’en sait que le résultat : ce fut d’adresser au pape Boniface une ambassade nouvelle, pour lui faire de nouvelles protestations de soumission et de respect, pour le conjurer de ne point envoyer Charles de Valois à Florence, et l’assurer qu tout autre personnage réussirait mieux que le prince français dans une mission pacifique en Toscane.

L’envoi d’une ambassade résolu, il ne s’agissait plus que d’en choisir le chef. Dante fut, à ce qu’il semble, unanimement désigné pour l’être, et ce fut à cette occasion qu’il dut tenir le propos si fier et si connu ; — « Si je vais, qui reste ? Si je reste, qui va ? » — Ce propos, qui ne se rencontre dans aucun des écrivains contemporains de Dante, pourrait bien avoir été inventé au XVe siècle par quelqu’un des admirateurs de notre poète. Toutefois, le mot va si bien au caractère, au tour d’esprit et à la situation de celui à qui on le prête, qu’il y a presque autant d’invraisemblance à le supposer inventé qu’à le tenir pour historique. Quoi qu’il en soit, Dante fut l’un des trois nouveaux ambassadeurs qui partirent en grande hâte, allant supplier Boniface VIII de ne point envoyer Charles de Valois à Florence. Mais tandis qu’ils allaient, le sort de Florence était déjà décidé. Le pontife avait conféré à loisir avec le prince français de ses projets sur la Toscane, et tout était fixé entre eux à cet égard. Par une bulle solennelle, donnée à Anagni le 3 des noues de septembre 1301, le prince avait été investi du titre de pacier (Paciaro) de la Toscane, titre emprunté des institutions de la Trêve de Dieu, dans le midi de la France, et de tout point équivalent à celui de pacificateur. Avec cette mission patente, énoncée en termes vagues, généraux, paternels, il avait reçu des instructions secrètes plus précises. Les faits vont nous dire quelles étaient ces instructions.

Arrivés à Rome, les députés florentins se présentèrent devant Boniface VIII. Celui-ci les accueillit avec tous les semblans de la bienveillance ; mais il n’écouta aucune de leurs propositions. — « Laissez-moi faire, et vous serez contens. Fiez-vous à moi, et tout ira bien pour tous. » — Tels furent en résumé tous ses discours ; et là-dessus il donna congé à deux des ambassadeurs, en leur recommandant d’aller exhorter les leurs à la confiance et à la soumission. Mais il retint Dante auprès de lui. C’était agir adroitement : il renvoyait à Florence deux hommes faibles et trompés, qui ne manqueraient pas d’en tromper d’autres en prêchant l’obéissance, et il ôtait au gouvernement florentin l’homme qui lui avait suggéré une résolution courageuse, et qui aurait pu l’y soutenir. D’un autre côté, il pressait vivement le départ de Charles de Valois pour la Toscane.

L’arrivée et la conduite du prince à Florence y devaient être pour lui un éternel sujet d’opprobre, et pour Florence le signal de bouleversemens désastreux. Je pourrais me dispenser d’ouvrir ces tristes pages d’une histoire où j’ai déjà signalé assez de calamités et de désordres. Toutefois ces pages ne sont pas entièrement étrangères à mon sujet : on peut y voir quels malheurs Dante avait voulu éviter à son pays, en tâchant de lui épargner la visite du prince qui avait accepté d’un pape superbe et rancuneux une mission de vengeance et de trahison. Je tacherai seulement d’être court, et de réduire, autant que possible, l’histoire aux proportions de la biographie.

Charles de Valois partit de Rome dans les premiers jours d’octobre, et prit la route de Florence à la tête d’une troupe de huit cents à mille gens d’armes ou chevaliers français, commandés par des seigneurs de distinction. Cette troupe se renforçait chaque jour en chemin de nobles et d’aventuriers italiens, parmi lesquels se trouvaient des hommes qui s’étaient fait un renom de bravoure guerrière ou de capacité politique, tels que Mainardo da Susinana et Cante de’ Gabrielli d’Agubbio. Enfin, dans ce cortège, figurait un autre personnage qu’il était impossible d’y voir sans de sinistres soupçons ; c’était Corso Donati, le chef du parti des Noirs.

A chaque pas qui rapprochait de Florence cette petite armée, les alarmes et les incertitudes des Florentins augmentaient. On délibérait tous les jours sur la question de savoir si on recevrait ou non le prince, et l’on ne décidait rien. A la fin on lui envoya des députés qui le rencontrèrent à Sienne. Ils étaient chargés de s’assurer de ses dispositions, et d’en informer la seigneurie de Florence. Le prince prodigua aux députés des paroles rassurantes ; il déclara ne vouloir que le bien de tous les Florentins : il donna pour garantie de ses internions pacifiques la renommée de la maison de France, qui, disait-il, n’avait jamais trahi personne, ami ni ennemi. Enfin, il ne s’en tint pas aux paroles : il adressa à la seigneurie des espèces de lettres patentes munies de son sceau, et dans lesquelles il promettait solennellement de respecter en toute chose les lois, les libertés et les coutumes de Florence.

Sur ces belles démonstrations le gouvernement et le peuple, déjà fatigués d’incertitudes et de craintes, s’abandonnèrent à la confiance : il fut décidé que Charles de Valois serait admis, et l’on s’apprêta dès-lors à lui rendre tous les honneurs et à lui faire toutes les fêtes imaginables. La population entière se porta au-devant de lui, et l’accueillit comme elle eût fait d’un sauveur qu’elle aurait elle-même appelé à son secours. De son côté, Charles répondit à ces marques de confiance par tous les ménagemens dont il put s’aviser. — Il entra dans la ville sans armes, lui et les siens ; et Corso Donati, qui jusque-là ne l’avait point quitté, eut alors l’air de se séparer de lui : il se retira à Ognano, village à trois milles au-dessous de Florence, sur la rive gauche de l’Arno.

L’entrée du prince eut lieu le 1er novembre. Ce jour et les trois suivans se passèrent sans alarme, sans soupçon, sans menace de la part de personne, dans l’espèce d’exaltation et d’émotion curieuse qui suit d’ordinaire un grand événement imprévu. — Mais les suites de cette occupation ne pouvaient se faire beaucoup attendre ; elles éclatèrent avec une rapidité au-dessus de toute prévoyance.

Le 5 novembre, Charles de Valois convoqua dans l’église de Sainte-Marie-Nouvelle le podestat, les prieurs, l’évêque, les membres des divers conseils, les consuls des arts et métiers, en un mot toutes les autorités ecclésiastiques et civiles de Florence. Là, selon les formes déterminées par la loi et par l’usage, il demanda ce que l’on nommait la bailie, c’est- à-dire l’espèce de pouvoir dictatorial et discrétionnaire auquel on avait recours dans les nécessités imprévues de l’état. L’assemblée souveraine accorda sans délibération les pouvoirs demandés, et le prince, de son côté, jura sur les Evangiles de maintenir la république en bon ordre, de ne porter aucune atteinte à sa liberté ni à ses droits. Tout le monde sortit satisfait de l’assemblée.

Mais à peine le prince eut-il regagné son palais d’Oltre-Arno que Florence avait pris un autre aspect. — Les gens d’armes et les chevaliers, qui jusque-là n’avaient paru dans la ville que désarmés, étaient en armure complète, et caracolaient de tous côtés sur leurs destriers bardés et caparaçonnés comme pour entrer en bataille. Les adhérens des Noirs sortaient de toutes parts armés, se groupaient à des postes convenus, et la portion italienne du cortège de Charles de Valois se réunissait à eux. Corso Donati, parti d’Ognano avec un détachement d’une centaine d’hommes, enfonçait intrépidement à coups de hache une des portes de Florence, s’introduisait dans la ville, s’emparait d’une église où il s’établissait militairement, et plantait son drapeau en signe de ralliement pour les conjurés de son parti.

Le peuple florentin avait couru aux armes au premier éclat de ces hostilités ; mais personne ne se présenta pour le commander. Les chefs du parti des Blancs, les Cerchi, avaient rejeté toutes les propositions courageuses qui leur avaient été faites, et ne songeant qu’à eux, s’étaient contentés de se fortifier dans leurs palais. Les prieurs étaient des hommes incapables de prendre un parti vigoureux, et autour desquels chacun hésitait à se ranger.

Dans cet état de choses. Corso Donati avait beau jeu, et profitait de l’occasion en homme résolu. — Déjà beaucoup des siens l’avaient rejoint : il se porte à leur tête aux prisons et les ouvre aux détenus, qui s’arment de tout ce qui leur tombe sous la main et le suivent. — Il les mène au palais du peuple et en chasse les prieurs.

Dès ce moment, la ville, sans gouvernement, sans défenseurs, est en proie à toutes les horreurs d’une ville prise d’assaut. Corso Donati la parcourt, cherchant et choisissant les objets de sa fureur. Ce sont les Blancs qu’il pourchasse ; ce sont leurs palais, leurs maisons qu’il prend de vive force, qu’il pille et qu’il brûle. Pour les bandits de sa suite, qui n’ont point d’ennemis personnels, toute maison, tout palais, sont bons à piller et à briller. — De la ville, le flot destructeur se répand sur la campagne environnante, et durant huit jours entiers il n’y eut dans Florence et à l’entour que pillages, massacres et incendies.

Charles de Valois avait vu tout cela et avait tout laissé faire, ou pour mieux dire, tout s’était fait de son consentement ou par son ordre. Peut-être n’avait-il pas prévu tous les excès auxquels se porterait le parti des Noirs triomphans ; mais on ne peut douter que le triomphe violent de cette faction ne fut le but auquel il avait visé, et que toutes ses assurances d’agir dans l’intérêt général du pays et dans l’intérêt commun des partis ne fussent des perfidies calculées ; et il ne manqua pas d’habileté à jouer son rôle.

Au bout de huit jours, quand les vainqueurs furent las de brûler et de piller, on nomma de nouveaux prieurs, qui furent pris parmi les plus ardens des Noirs, et un nouveau podestat, qui fut ce Cante de’ Gabrielli que Charles de Valois avait amené avec lui de Rome, et dont il avait fait un de ses plus intimes conseillers. A peine maîtresse du gouvernement, la faction des Noirs se hâta de faire plusieurs lois dans son intérêt exclusif, et au préjudice du parti vaincu. Par l’une de ces lois, le podestat était autorisé à connaître des délits commis dans l’exercice du priorat, lors même que les auteurs de ces délits en auraient déjà été absous. Cette loi était une terrible menace pour les Florentins qui avaient contrarié la mission de Charles de Valois.

Les choses en étaient là, lorsque le cardinal d’Aquasparla, le même qui avait essayé, l’année précédente, de réconcilier les Noirs, alors opprimés, avec les Blancs, maîtres de la république, reparut à Florence pour tenter de nouveau de rapprocher les mêmes partis, qui étaient maintenant dans une situation inverse de la première. Cette tentative, faite mollement et à la hâte, eut pour tout résultat quelques réconciliations particulières, qui ne durèrent qu’un moment.

Ce fut sans doute pour avoir le dernier mot de Boniface VIII sur le moyen d’en finir avec des factions si obstinées, que Charles de Valois retourna quelque temps à Rome. Le dernier mot du pontife fut qu’il fallait chasser définitivement les Blancs de Florence, et le prince repartit avec cette dernière consigne, qui fut suivie aussi fidèlement que les autres. Le 4 avril 1302, une sentence générale de bannissement fut prononcée contre les Blancs, et exécutée sans délai. Il en sortit de Florence plus de six cents, qui se répandirent dans toutes les parties de l’Italie.

Maintenant, pour revenir à Dante, il faut, dans cette proscription générale de son parti, démêler ce qui le concerne personnellement.

Dante avait été, comme je l’ai dit, retenu par Boniface VIII, lors de sa seconde ambassade auprès du pontife. Il ne vit rien des calamités qui suivirent l’entrée à Florence et l’inconcevable trahison de Charles de Valois : il n’en fut instruit que par la renommée, et l’on suppose aisément qu’en apprenant de telles choses, il ne fut pas pressé de revenir dans la ville qui en était le théâtre. Il était donc encore à Rome, lorsque Charles de Valois y revint pour se concerter définitivement avec Boniface VIII. On a de lui un sonnet des plus mauvais, mais curieux par son motif, où il semble faire allusion, bien que d’une manière assez obscure, à ce voyage et en général à toute la conduite du prince envers les Blancs. C’est une prière, dans laquelle le poète s’adresse à Dieu en termes assez mystiques : — « Seigneur, lui dit-il, si tu vois mes yeux avides de pleurer pour tous ces malheurs auxquels je sens mon cœur défaillir, rassasie aussi, je t’en conjure, rassasie de larmes celui qui, après avoir immolé la justice, se réfugie auprès du grand tyran dont il a sucé tout ce poison qu’il vient de répandre, et dont il voudrait inonder le monde. »

En parlant ainsi de Boniface VIII et de Charles de Valois, Dante ne savait pas encore tout le mal qu’ils devaient lui faire : il n’était pas encore proscrit. Ce ne fut que vers la fin de janvier 1302, que le gouvernement des Noirs chercha à tirer parti de la loi rétroactive rendue contre les Florentins qui avaient exercé le priorat avant l’arrivée de Charles de Valois. Cante de’ Gabrielli, ce nouveau podestat de la création du prince français, prononça contre plusieurs d’entre eux une sentence dans laquelle figuraient nominativement Dante et Palmieri degli Altoviti, qui avait peut-être été son collègue au priorat.

Le texte original de cette sentence, retrouvé dans les archives de Florence, a été publié plusieurs fois, de sorte que l’on en connaît la teneur précise. Dante et tous ceux qui y sont impliqués y sont accusés, d’après la voix publique, de deux crimes distincts, commis par eux dans l’exercice de leurs fonctions de prieurs : d’abord de s’être opposés à la mission de Charles de Valois, et, en second lieu, d’avoir trafiqué de leur autorité et de s’en être fait un moyen de gains illicites. Chacun des accusés était condamné à comparaître devant le podestat, dans un délai de quarante jours, qui expirait le 10 mars suivant, et de payer dans le même délai une amende de huit mille livres. Si l’accusé comparaissait et payait l’amende, il n’en devait pas moins s’en aller pour deux ans en exil hors des confins de la Toscane. S’il ne comparaissait ni ne payait, il avait par cela seul encouru la confiscation de tous ses biens et le bannissement perpétuel. — Il y a plus d’une observation à faire sur cette sentence.

1° La formule de l’accusation par la voix ou la renommée publique était empruntée des fameuses ordonnances démocratiques, dites les ordonnances de justice. Or, d’après ces ordonnances, deux témoignages non débattus suffisaient pour constituer ce que l’on nommait la voix ou la renommée publique.

2° En ce qui concerne l’opposition à la mission de Charles de Valois, l’accusation était aussi vraie qu’honorable pour Dante. Elle confirme hautement et d’une manière irrécusable le témoignage de ceux des historiens et des biographies qui lui attribuent une part toute spéciale dans les tentatives qui furent faites auprès de Boniface VIII pour empêcher la mission du prince français à Florence.

3° Quant à l’accusation de vénalité, c’est encore plus par respect pour la justice historique que pour la mémoire de Dante que l’on doit la rejeter comme une calomnie des créatures du grand pacier de Florence. Certes, l’irascible et superbe poète ne manqua ni de jaloux ni d’ennemis, et il nous reste d’eux un assez grand nombre de pièces injurieuses et satiriques contre lui. Une accusation comme celle dont il s’agit aurait figuré à merveille dans ces pièces. Or, il ne s’y trouve pas un trait qui puisse donner lieu au plus léger soupçon de cette espèce.

Il y a toute apparence que Dante fut promptement informé de la sentence prononcée contre lui. Mais il est probable qu’il était hors d’état de payer, dans un si court délai, une si énorme amende. On ne sait pas s’il fit quelque démarche pour écarter le coup qui le menaçait ; mais toujours est-il sûr qu’il ne sortit point de Rome, et y attendit les événemens.

Le 10 mars arriva ; le délai donné à Dante pour exécuter sa première sentence était expiré, et messer Canto de’ Gabrielli ne manqua pas de prononcer, ce jour même 10 mars, une seconde sentence mettant à effet tout ce qu’il y avait de comminatoire dans la précédente. Par cette nouvelle condamnation, Dante et treize autres citoyens étaient déclarés rebelles à la commune de Florence ; ils en étaient bannis à perpétuité, et il y était expressément et formellement dit que, «si jamais quelqu’un d’eux venait à tomber au pouvoir du gouvernement florentin, il serait livré aux flammes et brûlé vif. »

Informé de cette nouvelle sentence, Dante partit aussitôt de Rome pour se rapprocher de la Toscane et s’assurer si son malheur était sans remède. Arrivé à Sienne, il s’y arrêta pour avoir des nouvelles de Florence. Elles furent pires encore qu’il ne s’y était attendu. Charles de Valois, récemment de retour du voyage qu’il avait fait à Rome pour y consulter le pape Boniface, venait de mettre à exécution les dernières mesures concertées avec le pontife pour la pacification de Florence : il venait de porter le dernier coup aux Blancs, et ce dernier coup passait tous les autres.

Un gentilhomme provençal de la suite de Charles de Valois, nommé Pierre Ferrant, se feignant très courroucé contre le prince et comme résolu à l’assassiner, attira aisément dans sa conspiration simulée quelques jeunes gens du parti des Blancs : il exigea d’eux des engagemens et des promesses signes de leur main ; il les obtint sans peine, et les livra aussitôt à Charles de Valois,

Muni de ces pièces de conviction, celui-ci en fit d’abord grand bruit ; il feignit une ardente colère, et s’emporta contre les Blancs en menaces terribles qui retentirent dans tout Florence. A ces menaces, les Blancs épouvantés se prirent à s’enfuir de tous côtés, et les plus nobles ou les plus riches étaient ceux qui fuyaient le plus vite. Quand ils furent partis pour la plupart, Charles les fit citer par-devant lui, et condamner comme rebelles pour n’avoir pas comparu. Leurs biens furent confisqués, leurs palais de ville et leurs maisons de campagne démolis.

Ceux qui, plus confians ou plus braves, ne furent pas si prompts à fuir, n’y gagnèrent rien. Cités et comparaissans, ils furent comme les autres bannis, et leurs biens confisqués et dévastés. Le nombre des proscrits fut de plus de six cents, sans compter les enfans et les femmes. La somme des biens qui revint de toutes ces confiscations au gouvernement de Florence fut énorme : Charles de Valois en eut vingt-cinq mille florins d’or pour sa part. Ce fut ainsi que ce prince termina sa mission de pacier en Toscane.

Dante, bien que déjà condamné par une sentence particulière, antérieure d’une vingtaine de jours à cette proscription générale des Blancs, n’en fut pas moins, à ce qu’il paraît, compris dans cette dernière. Il semble que ceux qui proscrivaient avaient peur de le manquer. Il fut, comme les complices de Pierre Ferrant, cité par-devant Charles de Valois, et comme eux condamné pour n’avoir pas comparu. Alors fut pillée et démolie, si elle ne l’avait déjà été, sa belle maison de Florence ; alors furent dévastées les métairies qu’il avait en divers cantons du territoire florentin ; alors, enfin, son sort fut décidé : il était banni, ruiné, proscrit.

On conçoit les réflexions amères qui durent assaillir le poète. Celles qui avaient rapport à sa famille n’étaient sans doute pas les moins douloureuses. Il y avait à peine dix ans qu’il était marié, et il avait déjà cinq enfans, dont l’aîné, nommé Jacques, ne pouvait guère avoir plus de neuf ans, et dont le dernier était une fille, encore à la mamelle, à laquelle il avait donné le nom de Béatrix, comme pour se rendre plus chers encore et plus sacrés les souvenirs et les sentimens attachés à ce nom. Il lui fallait abandonner tous ces enfans au moment où ils avaient le plus besoin de lui, exposés à manquer de pain, et n’ayant plus de protecteur que leur mère ; car il ne laissait à Florence d’autre parent qu’un jeune neveu, nommé François, incapable de rendre de grands services à ses cousins en bas-âge.

Une circonstance qui devait lui rendre sa proscription plus cruelle, c’était de n’y avoir pour compagnons que des hommes dont il méprisait généralement le caractère, et à la capacité desquels il avait peu de foi. Il est douteux que, parmi tous ces hommes, il y en eût un seul pour lequel il sentit quelque chose de semblable à de l’amitié. On peut tout au plus en indiquer quelques-uns avec lesquels il est probable qu’il avait déjà formé ou dû former quelques liaisons passagères d’intérêt. De ce nombre étaient Maso de’ Cavalcanti, un des proches de son ami Guido ; Lapo Saltarello, qui, ayant été prieur immédiatement avant lui, avait été l’un de ses électeurs au priorat, et n’était probablement pas encore brouillé avec lui ; Giachotto de Malispini, le neveu et le continuateur de Ricordano de Malispini, auteur d’une chronique, qui est l’un des plus anciens et des plus curieux monumens de la littérature italienne. A ces noms on peut en ajouter un qui frappe davantage, celui de Petracco di Parenzo, l’un des notaires de la république, et le père de Pétrarque. Quelque opinion que Dante eût de ses compagnons d’exil, il ne vit pas d’abord, pour lui, de meilleure chance que de partager leur sort, et il s’y décida.

Se voyant nombreux comme ils l’étaient, sûrs d’être appuyés par les Blancs de Pistoie, par les Gibelins d’Arezzo, de Sienne, de Pise, et par ceux qui se maintenaient encore dans leurs châteaux forts, en divers lieux du Florentin, les Blancs exilés n’hésitèrent pas à entreprendre la guerre contre les Noirs restés vainqueurs à Florence, et s’apprêtèrent à la commencer. Leur première réunion eut lieu à Gergonza, château situé dans les montagnes, sur les confins du territoire de Sienne et d’Arezzo. Ce fut là qu’ils s’organisèrent, et se donnèrent un gouvernement pour diriger leurs affaires.

Ce gouvernement avait quelque analogie avec celui de Florence. Il était composé de deux conseils, l’un dit le conseil des douze, et l’autre le conseil secret. Ces deux conseils se donnaient, dans l’occasion et au besoin, un plus ou moins grand nombre d’adjoints, qui formaient une espèce de conseil général représentant la masse du parti ; ce qui avait été délibéré dans ces conseils réunis, était mis à exécution par les membres du conseil secret, qui, de la sorte, formait la partie agissante du gouvernement, le gouvernement proprement dit. — Dante fut élu membre du conseil des douze.

Le premier acte de ce gouvernement fut de nommer un général pour commander la force militaire du parti ; on donna ce commandement au comte Alexandre de Romena, personnage alors célèbre parmi les chefs Gibelins de la Toscane, et l’un des descendans des anciens comtes Guidi. Cela fait, le gouvernement des Blancs alla s’établira Arezzo, comme dans le lieu où il pourrait se concerter le plus aisément avec les Ubaldini et les autres Gibelins du val d’Arno, avec lesquels ils venaient de faire alliance.

Les Noirs de Florence s’apprêtaient vigoureusement, de leur côté, à faire face à leurs adversaires. La guerre allait recommencer en Toscane, et recommencer avec tous les caractères de la première lutte des Gibelins et des Guelfes. Les Blancs et les Noirs ne pouvaient se combattre qu’en changeant respectivement d’opinion et de rôle, qu’en cédant, chacun de son côté, à des influences opposées à celles qu’ils avaient suivies jusque-là. — Obligés désormais de s’appuyer sur les Gibelins, les Guelfes populaires ou les Blancs allaient, par là même, guerroyer dans l’antique intérêt de la noblesse et de la féodalité. Devant employer pour leur défense les forces du peuple florentin, les Guelfes aristocratiques ou les Noirs allaient, de toute nécessité, et qu’ils le voulussent ou non, seconder les tendances démocratiques de ce même peuple. — Les deux partis avaient, de la sorte, fait échange de rôle et d’opinion, les uns pour l’amour d’un pouvoir qu’ils tenaient et voulaient conserver ; les autres, dans l’espoir de recouvrer le pouvoir qu’ils avaient perdu.

Le pape Boniface VIII essaya vainement d’empêcher cette guerre, dont il était l’auteur : il ne put que la retarder de quelques jours, par une intrigue assez impudente, mais qui de sa part ne peut plus étonner. Uguccione della Faggiuola, Gibelin déterminé, depuis célèbre par sa dominalion sur Lucques, et par ses victoires sur les Florentins, était alors podestat à Arezzo, et, pour je ne sais quelle offense envers l’Eglise, excommunié par Boniface VIII. Boniface commença par le relever très poliment de la sentence prononcée contre lui, et lui fit ensuite promettre de faire un de ses fils cardinal ; après quoi il se hasarda à le prier d’user de tous les moyens en son pouvoir pour chasser d’Arezzo les Blancs, qui y avaient établi leur quartier-général. Lguccione lui obéit : il vexa de tant de manières et tourmenta si fort les réfugiés, qu’il les força de quitter Arezzo.

Ils se dispersèrent alors de divers côtés : les uns se rendirent à Sienne, les autres à Pistoie, le plus grand nombre à Forli. Dante fut de ces derniers, et ce fut, je crois, pour la première fois qu’il mit le pied en Romagne.

Une fois établis à Forli, les Blancs, que je nommerai désormais les Blancs-Gibelins pour indiquer l’amalgame des deux partis en un seul, se mirent en campagne, et commencèrent la guerre avec une armée de douze cents cavaliers et de quatre mille fantassins. Mon intention n’est pas de raconter même sommairement la suite de cette guerre ; ce sera assez, pour mon objet, d’en rappeler quelques incidens, plus particulièrement liés à la vie de Dante, ou qui furent pour lui des thèmes de poésie.

La première tentative des Blancs-Gibelins fui un échec. Ayant mis le siège devant la forteresse de Pulciano, dans la haute vallée de la Sieve, nommée Mugello, ils furent obligés de le lever avec précipitation à l’approche de l’ennemi, au pouvoir duquel ils laissèrent dix-sept prisonniers. De ces dix-sept prisonniers, dix étaient des hommes obscurs : tous les autres appartenaient à des familles distinguées de Florence. Les vainqueurs leur firent couper la tête à tous, donnant de la sorte un exemple de cruauté jusque là inouï dans l’histoire des factions de la Toscane.

Dante en fut vivement ému : on en a la preuve dans une canzone qui se rapporte, selon toute probabilité, à cet événement. Les défauts ne manquent pas dans cette pièce, surtout les traits de rudesse, le vague et l’obscurité. Je crois néanmoins pouvoir en citer quelques vers, où respire une indignation qui fait honneur à l’humanité du poète. — « O patrie, s’écrie-t-il, digne (naguère) de renommée et de triomphes, mère (naguère) de cœurs magnanimes, te voilà aujourd’hui plus dolente que Rome ta sœur, et tellement avilie que celui qui t’aime en honneur, entendant raconter tes ignobles faits, se consume de douleur et de honte...» — « Tu régnais contente dans le beau temps où les tiens voulaient que les vertus fussent tes colonnes. Séjour de bravoure et de gloire, modèle de loyauté et d’union, asile du savoir, tu étais heureuse. Te voilà aujourd’hui dépouillée de ces ornemens, vêtue de douleurs, couverte de plaies, privée de tes Fabricius. Te voilà abjecte, féroce ennemie de toute réconciliation. O (cité) déshonorée, caverne de factieux ! quoi ! tu livres à tes bourreaux ceux contre lesquels tu disais vouloir combattre ! Tu les punis d’avoir abandonné l’enseigne du lis, maintenant veuve (des siens) ! Certes, ceux-là pourront bien trembler que tu feras désormais prisonniers ! »

L’aventure de Carlino de Pazzi est aussi un des épisodes de cette malencontreuse campagne. Carlino était un des Blancs de Florence à qui les chefs du parti avaient confié la garde d’un château du val d’Arno, nommé le château de Pianotravigne. De là, comme d’un poste de sûreté, les Blancs-Gibelins faisaient de fréquentes excursions sur le territoire florentin. Les Noirs y envoyèrent des troupes qui l’assiégèrent tout un mois, sans pouvoir le prendre. Les assiégeans allaient se retirer, lorsque Carlino leur vendit la place, et leur livra les assiégés, dont les uns furent égorgés, les autres pris. Dante n’oublia pas cette trahison : nous rencontrerons un jour Carlino de Pazzi dans un des cercles les plus horribles de l’enfer, et nous serons préparés à cette justice poétique.

Les avantages des Florentins ne se bornèrent pas à ceux que je viens d’indiquer : ils prirent, dans les gorges des Apennins, beaucoup de châteaux des Ubaldini, des Gherardini, et des autres vieux chefs gibelins, seigneurs féodaux de la contrée ; ils ravagèrent partout leurs terres, et leur enlevèrent partout des vassaux, de sorte que cette nouvelle guerre avait, comme toutes les précédentes guerres du peuple de Florence contre les Gibelins, le caractère d’une lutte de la démocratie contre la féodalité.

Mal conduits ou trahis, les Blancs-Gibelins allaient se trouver dans l’impuissance de continuer la guerre, lorsque la fortune vint à leur secours. Leur implacable et puissant ennemi, Boniface VIII, mourut le 11 octobre 1303, et eut pour successeur Benoît XI. Ce dernier revint au véritable système de l’église romaine par rapport aux deux factions de Florence et de la Toscane ; il entreprit de les réconcilier l’une avec l’autre, et de protéger, en attendant, de tout son pouvoir la plus faible contre la plus forte.

Dans cette vue, il envoya à Florence le cardinal de Prato, avec la mission particulière d’y faire rentrer les Blancs exilés, et de réformer le gouvernement, de manière à ce que les emplois fussent également partagés entre eux et les Noirs. Le cardinal, à son arrivée à Florence, fut bien accueilli par le peuple, en général plus favorablement disposé pour les Blancs que pour les Noirs. Il obtint donc, en dépit de ces derniers, les pouvoirs nécessaires pour remplir sa mission pacifique. D’un autre côté, il s’entendit avec les Blancs qui venaient de rentrer à Arezzo, et qui l’autorisèrent également à traiter pour eux dans la pacification et dans les réformes projetées. Les négociations qui eurent lieu à ce sujet, entre les exilés et le cardinal, furent confiées à plusieurs syndics ou commissaires dont l’histoire ne nomme que deux : l’un fut Dante, et l’autre Petracco di Parenzo, le père de Pétrarque, l’un des compagnons d’exil de notre poète.

Ainsi muni des pouvoirs des deux factions, le cardinal de Prato procéda aussitôt, et à la réconciliation des partis, et aux réformes du gouvernement qui devaient en être le préliminaire et la garantie. Ces réformes furent toutes dans le sens populaire, et par là même odieuses aux chefs de la faction des Noirs, qui, comme nous savons, appartenaient généralement aux familles les plus nobles de Florence. Subir à la fois une révolution démocratique et le retour de leurs ennemis, c’était, pour eux, trop de sacrifices à la fois. Ils firent tant par leurs sourdes menées, par leurs intrigues et leurs menaces, qu’ils parvinrent à effrayer et à déconcerter le cardinal ; il partit brusquement, sans avoir rien terminé, dans les premiers jours de juin 1304, laissant Florence en interdit, et retourna à Pérouse où se trouvait alors Benoît XI.

A peine le légat s’était-il éloigné, que d’effroyables désordres éclatèrent dans Florence. Ceux qui avaient espéré et désiré la paix ne pardonnaient pas à ceux qui la redoutaient de l’avoir empêchée. Un combat s’engage entre les plus emportés des deux partis ; en peu d’instans, le peuple entier se pousse à la mêlée qui remplit bientôt les rues et les places. Les Noirs, pressés de tous côtés par le flot toujours croissant de leurs ennemis, étaient sur le point d’être vaincus, lorsqu’un incendie, plus horrible encore que la bataille, dont il suivait les traces et le tumulte, chasse rapidement les combattans devant lui, et les disperse, sans leur laisser le temps de frapper les derniers coups.

Cet incendie était l’œuvre des Noirs qui, ayant besoin d’une diversion, avaient imaginé celle-là. Le feu dura huit jours entiers, et consuma près de deux mille maisons ; c’était une grande partie de Florence. Les partisans des Blancs, stupéfaits, déconcertés, ne songèrent plus à combattre, et les Noirs ne leur laissèrent pas le temps de revenir de leur stupeur, ils furent condamnés en masse, et allèrent rejoindre dans l’exil ceux qu’ils avaient voulu en rappeler. Ce fut là l’unique résultat de la mission pacifique du cardinal de Prato. Mais cette fois, du moins, ce n’était pas le pacificateur qui avait fait la guerre ; ce n’était pas l’agent du pontife romain qui avait trahi et proscrit.

Informé de ces déplorables événemens, Benoît XI en fut navré de douleur. Il manda auprès de lui, pour rendre compte de leur conduite, les principaux meneurs du parti des Noirs, et ses injonctions furent si vives, qu’ils n’osèrent pas y résister : ils partirent aussitôt pour Pérouse, où était la cour pontificale.

Le cardinal de Prato, qui croyait permis d’employer la ruse et la fraude, pourvu que ce fût à l’avantage du plus faible contre le plus fort, ne fut pas plus tôt informé du départ des chefs des Noirs, qu’il en donna avis aux Blancs-Gibelins d’Arezzo, les exhortant à profiter du moment où leurs ennemis étaient absens de Florence, pour tenter sur cette ville un brusque et vigoureux coup de main. L’avis parut bon aux chefs des Blancs, qui, sans perdre un moment, et dans le plus grand secret, se mirent à rassembler des forces suffisantes pour tenter le coup proposé. Au bout de deux jours, ils avaient réuni neuf mille piétons et seize cents cavaliers. Le lendemain, à l’entrée de la nuit, ils étaient à Trespiano et à la Lastra, presque aux portes de Florence, sans que le bruit de leur marche eût jusque-là pénétré dans la ville.

Malheureusement pour eux, ils passèrent la nuit, dans cette position, à attendre des renforts qui ne vinrent pas, et ils donnèrent ainsi aux Florentins le temps de faire quelques préparatifs de défense. Personne n’aurait pris les armes contre les Blancs ; mais on craignait leurs alliés les Gibelins, et l’on était disposé à résister. Toutefois, le matin venu, les exilés, poursuivant bravement leur projet, laissèrent une partie de leurs forces à la Lastra, village à deux milles de Florence, sur la route de Bologne, parurent sous les murs de Florence, forcèrent sans beaucoup de difficulté une des portes, et pénétrant dans la ville, vinrent se ranger en bataille sur la première place qu’ils trouvèrent. De là, ils envoyèrent en avant un détachement chargé de tâter la population florentine. Ce détachement rencontra de la résistance, et fut repoussé. Le bruit de cette défaite arriva fort exagéré aux troupes restées en station à la Lastra, qui en prirent l’alarme et battirent précipitamment en retraite. Le corps principal des exilés, déjà découragé par un premier échec, et tout étonné de trouver une résistance à laquelle il ne s’attendait pas, acheva de se troubler, quand il apprit la brusque retraite des forces laissées en réserve à la Lastra.

Tout concourait à empirer leur situation : on était alors au mois de juillet ; il faisait une chaleur brûlante, et campés comme ils l’étaient loin de la rivière, dans un endroit absolument privé d’eau, les Blancs-Gibelins enduraient toutes les horreurs de la soif, tandis que leurs chevaux défaillaient sous eux. Découragés, désespérés, ils se mirent plutôt en fuite qu’en retraite, haletant, suffoquant, laissant tomber leurs armes de lassitude et de souffrance, et ne songeant pas même à défendre leurs vies. Plusieurs furent pris, et pas un n’aurait échappé, s’ils eussent été vivement poursuivis.

Dante faisait partie de cette expédition, et sans doute il y souffrit tout ce qu’y souffrirent les autres. Mais ce qu’il en ressentit avec plus d’amertume et d’indignation, ce fut la honte ; et, en effet, jamais peut-être occasion si belle ne fut manquée avec tant de maladresse. Déjà mécontent des chefs de son parti, Dante ne leur pardonna pas ce dernier échec : il prit dès-lors la résolution de les abandonner, de faire cause à part, et de chercher à rentrer dans sa patrie par d’autres voies que la force et la guerre. Du mois de juillet 1304 au mois d’avril 1307, durant près de trois ans, il disparaît complètement de l’histoire des factions de son époque, et l’on sait à peine ce qu’il devint dans cet intervalle.

A en croire Leonardo d’Arezzo, dont le témoignage est toujours des plus graves, quand il s’agit de la biographie de Dante, celui-ci, aussitôt après s’être détaché de son parti, se rendit à Vérone, où il dut recevoir l’hospitalité d’Alboino della Scala, alors seigneur de cette ville. Ce témoignage semble confirmé par celui de Dante lui-même, qui désigne expressément la cour des Scaligeri de Vérone comme son premier refuge. La chose est d’ailleurs d’autant plus vraisemblable, que notre poète, en sa qualité d’agent du parti des Blancs, au début de la guerre de ce parti contre Florence, avait déjà eu des relations et formé des liaisons avec les trois frères della Scala, et obtenu un secours de troupes de Bartolomeo, l’aîné des trois, qui dominait alors, et mort depuis (7 mars 1304).

Au surplus, Dante ne fît pas cette fois un long séjour à Vérone. On a la certitude qu’au mois de juillet 1306, il était à Padoue, où il avait rencontré une haute et belle dame qui lui inspira des chants d’amour. Quelques semaines plus tard, il était à Castel-Nuovo près de Sarzana, où il négocia un accommodement entre un des seigneurs Malaspina et l’évêque de Luni. Ces faits sont attestés par des documens. Des documens d’une autre espèce, des pièces de vers composées peu avant ou peu après les époques indiquées, renferment des indices certains de son séjour dans les solitudes de l’Apennin, probablement dans quelqu’un des nombreux châteaux des comtes Guidi. En somme, le pauvre exilé avait déjà, dès 1307, beaucoup erré en Italie ; il savait déjà par expérience ce qu’il devait dire plus tard : « Combien l’escalier d’autrui est un sentier rude à monter et à descendre ! »

Du reste, quelque chose de plus intéressant que de pouvoir dire où Dante passa les trois ans dont j’ai parlé, c’est de savoir à quoi il les employa. Or, il est constaté que ce fut à la composition de divers ouvrages qui nous sont restés. Dans ce nombre, il faut comprendre le Banquet, il Convito, ouvrage des plus étranges, qui ne fut point terminé, et dont nous verrons plus tard que l’auteur avait voulu faire une sorte de cadre dans lequel il se proposait d’étaler les diverses branches de son savoir.

Au même intervalle doit être rapportée la composition d’un ouvrage moins volumineux que le Convito, mais à tous égards plus intéressant, le traité latin De vulgari Eloquentiâ, traité dont je m’abstiens à dessein de parler ici, me proposant de m’en occuper en une autre occasion d’une manière spéciale.

Le dessein et l’espoir de Dante, en composant ces ouvrages, étaient d’accroître sa renommée de lettré et de savant, et de disposer d’autant mieux par là les Florentins à bien accueillir les démarches qu’il faisait pour rentrer à Florence. Indépendamment de plusieurs lettres qu’il écrivit à divers membres du gouvernement pour expliquer et justifier sa conduite dans les affaires de son pays, il adressa au peuple entier de Florence une longue apologie, qui commençait par cette interpellation pathétique : — « O mon peuple, que t’ai-je fait ? » — Toutes ces lettres, toutes ces apologies, qui seraient si précieuses pour la biographie de Dante, et même pour l’histoire de Florence, sont aujourd’hui perdues ; mais elles existaient encore au XVe siècle : Leonardo d’Arezzo les connaissait et les avait sous les yeux, en écrivant sa Vie de Dante, qui n’en est malheureusement qu’un résumé beaucoup trop vague et trop incomplet.

Dans une situation où il était principalement stimulé à écrire par le désir de se montrer érudit, et par le besoin de justifier sa conduite, Dante était inévitablement exposé à négliger un peu la poésie ; mais il n’était pas en son pouvoir de l’abandonner. Il y revenait de lui-même et d’élan, toutes les fois qu’il voulait dire quelque chose de ce qu’il y avait en lui de plus intime et de plus vrai. Plusieurs de ses plus belles pièces lyriques appartiennent à cette époque de sa vie.

Le sentiment général qui domine dans tout ce qu’il composa à cette même époque, répond parfaitement à l’espérance qu’il avait de s’en faire un titre pour toucher ses compatriotes et obtenir son rappel. Tout ce qui s’y rapporte aux dispositions de son âme, annonce le dégoût de la vie de faction, le regret des douces habitudes du foyer domestique et le besoin d’y revenir. L’amour passionné de la terre natale s’y fait sentir à chaque instant, et tout y respire la bienveillance, la tendresse et la sympathie.

Voici, par exemple, une courte phrase latine citée comme exemple d’une construction élégante, dans le traité De vulgari Eloquentiâ : — « J’ai pitié de tous les malheureux ; mais je réserve ma plus grande pitié pour ceux qui, se consumant dans l’exil, ne revoient leur patrie qu’en songe. » — Dame ne dit pas d’où il a pris cette phrase touchante, mais je ne doute nullement qu’elle ne lui appartienne, soit qu’il l’ait composée isolément, pour la citer ici, soit plutôt qu’il l’ait tirée de quelqu’un de ses opuscules latins aujourd’hui perdus.

Je citerai maintenant un passage du Convito, qui n’a point le genre d’élégance du trait précédent, mais plus touchant et plus explicite encore, comme indice des sentimens dont Dante était animé à l’époque dont il s’agit. Après avoir cherché à excuser les défauts qu’il prévoit que l’on pourra blâmer dans son travail, il s’exprime en ces termes :

« Ah ! que ne plaisait-il au maître de l’univers que les motifs de mon excuse n’existassent pas ! Personne alors n’aurait failli envers moi, et je n’aurais point eu d’injuste punition à subir ; je n’aurais point enduré (comme j’ai fait) l’exil et la pauvreté, Florence, cette belle et fameuse fille de Rome, ayant cru devoir me rejeter de son doux sein, où j’avais été élevé et nourri jusqu’à la moitié du cours de ma vie, et dans lequel je désire de tout mon cœur terminer, s’il lui plaît, le temps qui m’est donné à vivre, et me reposer, fatigué d’avoir erré en pèlerin et presque mendié à travers toutes les provinces auxquelles s’étend cet idiome. »

Celles de ses poésies que Dante écrivit dans le même intervalle et dans les mêmes circonstances que le Convito, respirent toutes les mêmes sentimens. Voici le congé d’une canzone, peut-être composée chez quelqu’un des comtes Guidi, dans les parties de l’Apennin voisines des sources de l’Arno :

« O ma montagnarde chanson ! tu t’en vas : peut-être visiteras-tu Florence, ma ville natale, qui, dénuée d’amour et dépouillée de pitié, me tient éloignée d’elle. Si tu y entres, dis à tous : « Mon maître ne peut plus désormais vous faire la guerre ; il est retenu aux lieux d’où je viens par une chaîne si forte, que si votre cruauté s’adoucit pour lui, il n’aura pas la liberté de revenir parmi vous. »

Dante, comme on voit, ne dissimule pas sa lassitude de l’exil et son extrême désir de rentrer à Florence. Mais dans l’expression de cette lassitude et de ce désir, il ne perce jamais ni bassesse ni faiblesse ; on sent toujours dans le langage du fier exilé l’assurance d’un homme qui soupire après la justice, mais d’un homme prêt à rejeter tout ce qui lui serait offert à titre de grâce et par pure pitié. Il ne peut même toujours contenir les saillies de la conviction superbe où il est de son innocence, de l’erreur et des torts de ses concitoyens :

« O misérable patrie ! s’écrie-t-il dans un endroit du Convito qui traite de la justice dans le gouvernement des états, ô ma misérable patrie ! quelle pitié me prend de toi, toutes les fois que j’écris quelque chose qui a rapport au gouvernement civil ! »

Mais rien ne saurait mieux marquer l’indomptable fierté de caractère que Dante conservait jusque dans les circonstances où il lui importait le plus d’exciter la sympathie d’autrui, que le congé d’une canzone indubitablement écrite dans un moment pareil, et qui commence par ce vers :

Io sento si d’amor la gran possanza.
Je sens si fort le grand pouvoir d’amour.

Dante adresse cette pièce à trois Florentins, qui étaient les trois meilleurs amis qu’il eût conservés à Florence, et sans doute les trois qui s’intéressaient le plus à son rappel. On ne peut douter que Dante, parlant de ces trois hommes, auxquels il veut du bien, qui lui en veulent aussi et peuvent lui en faire, qu’il déclare reconnaître pour les meilleurs d’entre ses compatriotes, n’ait eu l’intention d’en parler aussi amicalement, aussi honorablement qu’il le pouvait. Cela convenu, voici comment il en parle :

« Chanson, avant d’aller autre part, va-t-en d’abord à ces trois qui sont les moins pervers de notre cité. Salue les deux premiers, et tâche, avant de saluer le troisième, de le retirer d’une méchante faction. Dis-lui que le bon ne fait jamais la guerre au bon, avant d’avoir tenté de triompher des méchans ; dis-lui que celui-là est insensé qui, par honte, persévère dans le mal. »

On peut bien croire que Dante ne flattait guère ceux de ses compatriotes dont il avait à se plaindre, quand on voit comment il traite ceux dont il se louait et qu’il aimait.

On serait curieux de connaître ces trois hommes avec lesquels correspondait le fier exilé, et qu’il croyait louer suffisamment en les nommant les trois moins pervers des Florentins. Mais il faudrait les deviner, et la chose ne serait pas facile. Il n’y en a qu’un que l’on puisse nommer avec une certaine assurance : c’est le troisième, celui auquel il reproche, en termes assez sévères, d’être d’une faction perverse. Je ne doute guère que notre poète n’ait voulu désigner Jacobo da Certaldo, le père de Pace da Certaldo, dont on a une histoire peu connue, et cependant remarquable, de l’expédition de guerre faite en 1202, par les Florentins, contre la forteresse de Semifonte. Il est constaté que Jacobo, bien que du parti des Noirs, et en grand crédit dans ce parti, ne cessa jamais de correspondre avec Dante exilé, et de lui rendre des services. Des biographes ont parlé de Corso Donati comme de l’un des protecteurs du poète exilé. On peut croire, en effet, que le chef du parti des Noirs eut quelques ménagemens pour Dante, dont nous savons qu’il était le parent ; mais il n’y a pas lieu de supposer, entre l’un et l’autre, des relations d’amitié.

Dante n’était pas le seul des Blancs exilés en instance auprès du gouvernement florentin pour obtenir leur rappel. Plusieurs d’entre eux sollicitaient la même grâce, et plusieurs l’obtinrent, entre autres Petracco di Parenzo, le père de Pétrarque, qui, banni comme Dante, avait été, comme lui, l’un des meneurs de son parti. Il fut rappelé dans le courant de janvier de l’année 1307. Vers le même temps, Dante renonçait au projet et à l’espoir de rentrer à Florence. Ses instances avaient-elles été rejetées ? Avaient-elles été accueillies à des conditions qu’il n’avait pas jugées acceptables ? Ce sont là des questions auxquelles l’histoire ne fournit point de réponse.

Ce qui n’est pas une conjecture, c’est que dès le commencement de l’année 1307, Dante s’était rengagé dans la faction des Blancs-Gibelins, et s’était remis, avec elle, en guerre contre Florence. Il nous faut donc, avec notre exilé, revenir à cette faction, et rappeler aussi sommairement que possible ce qu’elle avait fait depuis trois ans que Dante s’en était détaché, afin de pouvoir montrer où elle en était quand il y revint.

Malgré leur coup de main manqué sur Florence, les Blancs-Gibelins, appuyés sur les Gibelins d’Arezzo et sur les Blancs de Pistoie, n’avaient pas laissé de poursuivre la guerre contre les Noirs de Florence soutenus par ceux de Lucques. Mais le sort avait continué à leur être contraire. — Le 27 juillet 1304, le pape Benoit XI, leur patron, était mort empoisonné, et sa mort avait été généralement regardée comme une vengeance des Noirs. — Clément V, qui lui succéda, établit le siège pontifical à Avignon, où il n’eut plus les mêmes motifs ni les mêmes moyens d’intervenir dans les événemens de la Toscane.

Encouragés par ces circonstances, les Noirs de Florence et de Lucques, qui jusque-là n’avaient fait contre leurs adversaires qu’une petite guerre d’embuscades et de châteaux, dans les parties les plus sauvages du Val d’Arno et du Mugello, avaient cru pouvoir tenter quelque chose de plus hardi. Au mois de mai 1305, ils avaient mis le siège devant Pistoie, désormais la seule ville de la Toscane où le pouvoir fût aux mains des Blancs.

A cette nouvelle, le pape Clément V avait fait partir en toute hâte pour la Toscane des légats chargés de réconcilier les factions, ou tout au moins de faire lever le siège de Pistoie. Les légats étaient venus, mais ils s’étaient laissé jouer par les Noirs, et n’avaient réussi à rien.

Clément V avait alors envoyé en Toscane, avec le titre de Pacier, un second légat, supposé plus habile que les premiers, le cardinal Napoléon des Ursins. Mais ce légat n’avait pas été plus heureux que les autres : Pistoie avait été, en quelque sorte, prise sous ses yeux, et les Noirs de Florence n’avaient pas voulu entendre parler de réconciliation. Le cardinal s’était retiré à Bologne, d’où il avait été presque aussitôt chassé par les intrigues des Florentins. Il avait alors passé en Romagne, d’où il avait excommunié tous les Noirs. Enfin, l’excommunication n’aboutissant à rien, il s’était rendu, au mois d’avril 1307, à Arezzo, pour y lever des forces, et faire la guerre à Florence.

Les Blancs-Gibelins furent les premiers à se joindre à lui, et ce fut pour s’y joindre avec eux, que Dante consentit à reprendre parmi eux son ancien poste de conseiller et de meneur.

L’armée réunie par le cardinal des Ursins, contre les noirs de Florence et de Lucques, était forte en nombre et ne manquait ni de courage ni d’ardeur ; mais elle fut si mal et si mollement conduite, qu’elle se dispersa sans avoir rien fait, ni pour le pape, ni pour aucune des factions qui s’y étaient passagèrement groupées. Dante, voyant ses nouvelles espérances trompées, abandonna de nouveau les Blancs-Gibelins et se remit à l’écart. Avant la fin de 1307, il était de retour dans la Lunisiane, où le marquis Morello Malespina lui donna l’hospitalité.

Les Malespina, seigneurs de toute celle belle vallée de la Macra, étaient depuis long-temps divisés en deux ou trois branches, dont chacune avait son chef. Franceschino, celui de ces chefs avec lequel Dante avait eu des relations l’année précédente, est un homme assez obscur ; son fils Morello est un personnage beaucoup plus historique, même à part la renommée qui lui est revenue d’avoir donné asile à Dante.

Il avait joué un rôle principal dans la guerre des Blancs contre les Noirs, et rendu de grands services à ceux-ci en qualité de capitaine-général des Lucquois. Ainsi donc, il était de la faction opposée à celle de Dante, et la liaison de celui-ci avec un tel personnage est peut-être à noter comme le premier indice du grand changement qui se fit, vers cette époque, dans ses idées politiques.

Morello Malespina avait épousé une nièce du pape Adrien V, Génois, comme on sait, et de l’illustre famille des Fiesque. Cette personne, nommée Alagie, célèbre pour sa beauté, fut l’une des dames à qui Dante rendit des hommages poétiques.

Un des ancêtres des Malespina, qui vivait à la fin du XIIe siècle et au commencement du XIIIe, s’était rendu célèbre par son talent pour la poésie provençale, et c’était peut-être pour faire honneur à la tradition de cette renommée, que le marquis Morello se piquait d’accueillir hospitalièrement les poètes exilés, car il en accueillit plus d’un, sans compter Dante.

Ce fut, au rapport de Boccace, chez Morello Malespina que Dante recouvra les sept premiers chants de l’Enfer, réputés perdus, et jusque-là les seuls composés de la Divine Comédie. Le fait est intéressant et singulier ; il mérite d’être raconté avec détail.

En 1301, dès les premiers momens du triomphe des Noirs sous les auspices de Charles de Valois, les hommes du parti contraire, prévoyant aisément les condamnations, les confiscations et le pillage dont ils étaient menacés, s’étaient hâtés de mettre en sûreté la partie la plus précieuse de leur mobilier. Dante n’était point alors à Florence pour prendre cette précaution ; mais donna Gemma, sa femme, la prit pour lui : elle fit transporter en lieu sûr plusieurs coffres renfermant, outre divers objets de prix, des écritures parmi lesquelles il y en avait de la main de Dante.

Ces coffres restèrent long-temps comme oubliés dans l’endroit où ils avaient été déposés. Mais au bout de cinq ans, ou d’un peu plus, donna Gemma, alors occupée de se faire restituer sa dot sur les biens confisqués de son mari, eut pour cela besoin de papiers qui se trouvaient dans les coffres en question. Elle chargea donc son homme d’affaires d’aller faire la recherche de ces papiers, lui adjoignant, pour l’aider, André Poggi, ce même neveu de Dante que j’ai déjà nommé. Tout en fouillant parmi des papiers entassés pêle-mêle, André en reconnut plusieurs de la main de Dante. Il y trouva divers sonnets, diverses canzoni, et autres poésies du même genre, parmi lesquelles il trouva une petite liasse de papiers qui le frappa davantage ; c’était un cahier contenant les sept premiers chants de l’Enfer. Il prit ce cahier, l’emporta, le lut, le relut à loisir, et tout ce qu’il lut lui sembla très-beau. Mais n’étant point lettré, ni même, à ce qu’il paraît, fort cultivé, il voulut avoir, sur ces écrits de son oncle, un avis plus éclairé que le sien, et les porta à l’un des hommes de Florence alors les plus renommés comme poètes.

Cet homme était Dino de’ Frescobaldi, dont il existe encore aujourd’hui beaucoup de poésies inédites qui, sans être des œuvres de génie, valent cependant mieux que beaucoup d’autres du même temps, qui ont obtenu les honneurs de la publication. Quelque chose à dire à la gloire de Dino de’ Frescobaldi, c’est qu’il fut singulièrement frappé du fragment que lui présenta André Poggi ; il le montra à d’autres, qui en furent émerveillés comme lui ; enfin, trouvant déplorable qu’une composition si admirablement commencée en restât là, il pensa qu’il fallait mettre Dante en état de la terminer, et pour cela lui envoyer le fragment trouvé.

Cet avis fut suivi : quand on sut que Dante était dans la Lunisiane, chez le marquis Morello Malespina, on envoya à ce dernier les sept premiers chants de l’Enfer, en le priant d’user de son crédit pour décider l’auteur à continuer son ouvrage. C’est ce que Morello s’empressa de faire ; et ce fut ainsi que Dante reprit la composition de la Divine Comédie, à laquelle on suppose qu’il ne pensait plus, persuadé que le commencement en était à jamais perdu.

Telle est l’aventure racontée deux fois par Boccace, d’abord dans son commentaire, puis dans sa Vie de Dante, et d’après lui répétée par Benvenuto da Imola et par d’autres commentateurs. Il n’y a pas moyen de supposer cette aventure inventée, ni même dénaturée par l’auteur du Décameron, car il la répète sans l’admettre, et n’y croyant guère ; mais il affirme expressément la répéter telle qu’il l’avait maintes fois entendue de la bouche d’André Poggi, dont il était l’ami. Boccace se complaisait à se faire raconter par celui-ci tout ce qu’il pouvait savoir de son oncle.

Parmi les derniers biographes de Dante, il y en a qui ont contesté toute cette histoire comme invraisemblable, du moins en ce qui concerne les sept premiers chants de l’Enfer. Quant à moi, je n’hésite point à l’admettre pour vraisemblable et pour vraie.

Dante employa à la composition de son poème une partie du temps qu’il passa chez le marquis Morello Malespina. Mais tandis qu’il y travaillait, de grands événemens se préparaient au-delà des Alpes, qui allaient le rejeter bien loin de la poésie, dans toutes les émotions et tous les soucis de la politique.

L’empereur Albert d’Autriche fut assassiné le 1er mai de l’année 1308, par Jean, son neveu. Le 27 novembre de la même année, Henri, comte de Luxembourg, fut proclamé à sa place roi des Romains, sous le nom de Henri VII. Au mois d’août de l’année suivante, le nouvel empereur, ayant convoqué les états germaniques à Spire, y déclara sa résolution solennelle de descendre en Italie, pour s’y faire couronner et y rétablir l’ordre. Cette résolution prise, il se mit en mesure de l’exécuter dès l’année suivante.

La nouvelle seule d’une semblable résolution devait être et fut, pour l’Italie, un grand événement. Il y avait soixante ans que les Italiens n’avaient vu, parmi eux, de prince allemand investi du titre d’empereur, et que tout s’était passé, en Italie, à peu près comme s’il n’y avait plus eu d’empire. Les factions nationales avaient poursuivi leurs vieux démêlés entre elles avec leurs seules forces, sans rien craindre ou rien espérer de l’intervention impériale. L’apparition en Italie d’un empereur suivi d’une armée allemande allait changer, pour ces dictions, non-seulement la proportion de leurs forces, mais les motifs et le but de leur lutte. C’était sous une bannière étrangère que les Gibelins allaient guerroyer pour le maintien ou la restauration de leurs privilèges ; c’était contre un pouvoir étranger que les Guelfes allaient être obligés de défendre l’indépendance et la liberté par eux conquises depuis plus de deux siècles. Chaque parti fit ses apprêts pour cette situation nouvelle, et déjà, bien avant que Henri VII eût franchi les Alpes, toute l’Italie était dans une attente, dans un mouvement extraordinaires.

Où était Dante, et que faisait-il au milieu de tout ce mouvement, c’est-à-dire au commencement de l’année 1310 ? On ne peut répondre avec assurance à la première question : il y a seulement quelque apparence que notre poète avait dès-lors quitté la Lunisiane et le marquis Morello Malespina, pour retourner à Vérone auprès des La Scala. Mais peu importe qu’il fut ici ou là : ce qui est intéressant, c’est de savoir quelles furent ses impressions et ses résolutions dans des circonstances auxquelles nul Italien ne pouvait être indifférent ; or, c’est sur quoi il n’y a point de doute. Si, parmi quelques millions d’Italiens heureux, enchantés de l’arrivée prochaine de Henri VII, il fallait nommer le plus heureux, le plus enchanté de tous, c’est Dante que l’on devrait nommer. Ce moment de sa vie en est indubitablement l’un des plus remarquables : il doit être distingué et noté.

Dante, jusqu’à l’époque de son exil, avait été Guelfe, aussi Guelfe et d’autant de manières qu’on pouvait l’être. Mais, dès les premiers temps de son exil, le zèle de parti avait commencé à se refroidir en lui : il y a plus ; il est certain que, dès ce temps-là, il était devenu plus qu’à demi Gibelin en théorie. Toutefois, dans tout ce que l’on sait de sa vie, de 1302 à 1310, il n’y pas un seul trait qui ne constate qu’il était resté Guelfe dans sa conduite. Il n’avait jamais perdu tout espoir d’être rappelé de son exil, et dans cet espoir tour à tour défaillant et ravivé, il avait gardé les ménagemens convenables avec le parti gouvernant Florence. Sa liaison avec le marquis Morello Malespina, un des héros des Guelfes-Noirs, avait bien eu, de sa part, l’air d’une rupture avec les Guelfes-Blancs ; mais cette rupture le rapprochait du parti qui gouvernait à Florence, ce n’était point là un acte de Gibelin.

Ce n’est qu’à la nouvelle de la prochaine descente de Henri VII, et dans la fermentation prodigieuse d’idées et de projets causée par cette nouvelle, que l’on voit Dante se déclarer brusquement et franchement Gibelin, Gibelin enthousiaste, trouvant à peine dans les trésors de l’imagination la plus hardie des termes suffisans à l’expression de ses sentimens.

La première chose écrite par Dante, sous l’influence de ces sentimens nouveaux, ce fut une épître en italien, adressée à toutes les puissances de l’Italie, et à tous les Italiens, pour les exhorter à recevoir dignement l’empereur, le sauveur qui s’approchait. Cette épitre, curieuse au-delà de toute expression pour la vie de Dante, est d’un bout à l’autre une espèce de dithyrambe, où l’enthousiasme et le ravissement éclatent en métaphores, en images, en figures bibliques ; car Virgile et les auteurs latins étaient trop pauvres, trop timides, trop retenus, pour lui fournir les termes dont il avait besoin dans un tel moment, et pour une telle occasion. Voici quelques traits de cette épître :

« Le nouveau jour commence à répandre sa clarté, montrant devers l’Orient l’aurore qui dissipe les ténèbres de la longue misère : le ciel resplendit sur ses lèvres, et son paisible éclat rassure les augures des nations. Nous allons donc goûter l’allégresse attendue, nous qui séjournons depuis si long-temps dans le désert. Le soleil de la paix va se lever, et la justice qui ne rendait plus de clarté, torpéfiée qu’elle était dans les voies de la rétrogradation, va reverdir aussitôt que paraîtra la splendeur. Ceux qui ont faim et qui désirent boire se rassasieront à la clarté de ses rayons, et ceux qui se complaisent aux iniquités seront confondus par la face de celui qui brille. Le lion de la tribu de Juda a prêté une oreille compatissante aux mugissemens de la prison universelle…… Réjouis-toi désormais, ô Italie si digne de pitié, et qui seras bientôt enviée par le monde entier, par les Sarrazins eux-mêmes ; car ton époux qui est la joie du siècle et la gloire de ton peuple, le miséricordieux Henri, le glorieux César, se hâte d’accourir à tes noces »

Voici un autre passage :

« Veillez donc tous, et levez-vous devant votre roi, ô habitans de l’Italie ! Ne lui rendez pas seulement obéissance ; rendez-lui aussi le gouvernement. Ne vous levez pas seulement devant lui : manifestez votre révérence à son aspect, vous tous qui buvez à ses fontaines, qui naviguez sur ses mers, qui foulez le dos des îles et les sommités des Alpes qui sont à lui, vous tous qui ne possédez les choses publiques et les choses privées qu’en vertu du lien de sa loi... »

Ces traits n’ont pas été choisis dans la pièce dont ils sont tirés : tout, dans cette pièce, est de ce ton ; on y trouve partout le même accent de bonheur et d’espérance. Henri VII eût-il été le plus grand et le plus puissant des hommes, aurait eu bien de la peine à remplir des espérances si exaltées ; et Henri VII n’était qu’un prince bien intentionné, médiocre en toute chose, et qui s’était laissé prendre un peu légèrement à cette vieille illusion du nom et des droits de l’empire romain sur l’Italie moderne.

Henri VII ne parut en Italie que vers la fin d’octobre 1310. De Suze il se rendit à Turin, et de Turin à Milan. Ce trajet fut un triomphe pour lui : partout où il passa, il fut accueilli avec des transports de satisfaction ; il fit partout, et partout heureusement, acte de pouvoir : il fit rentrer dans chaque ville les exilés de tout parti, et mit dans chacune un vicaire impérial, ayant la suprématie sur toutes les magistratures italiennes. Arrivé à Milan, vers la fin de décembre, il s’y établit pour quelque temps, afin de s’y faire couronner roi d’Italie, et de concerter ses opérations ultérieures avec ses partisans que l’on vit accourir en foule de tous côtés.

Les petits despotes, qui avaient usurpé la seigneurie de leurs villes, y vinrent faire confirmer leur usurpation par des diplômes. Les vieux chefs du parti gibelin accoururent se ranger sous la bannière impériale, sûrs cette fois, à ce qu’ils se figuraient, de recouvrer leurs honneurs et leurs châteaux perdus. Presque toutes les villes de la Lombardie et de la marche de Vérone lui envoyèrent des députés, pour l’assurer de leur soumission.

Les exilés florentins arrivèrent de leur côté, pour se grouper, avec les autres, autour du sauveur commun. Dante, qui s’était fait comme le précurseur de ce nouveau messie, ne pouvait être moins pressé qu’eux de lui rendre hommage. Il est certain qu’il eut avec Henri VII une entrevue dont on ignore les détails. On a seulement des raisons de croire qu’il chercha à convaincre l’empereur de l’importance dont il était pour lui de réduire le plus tôt possible Florence à la soumission ; après quoi, répugnant sans doute à demeurer confondu dans la foule qui se pressait autour de Henri VII, il prit la route de la Toscane, et s’arrêta dans les parties de l’Apennin voisines des sources de l’Arno. Se croyant désormais sur le point de rentrer à Florence, il s’en rapprochait d’avance autant qu’il l’osait : il allait attendre sur la route le puissant protecteur qui devait l’y ramener. Il ne prévoyait guère le tour qu’allaient prendre les affaires de Henri VII.

N« pouvant passer tout-à-fait sous silence des événemens fort intéressans par eux-mêmes, et dont dépend la destinée de Dante, je tâcherai du moins de les resserrer le plus possible et de manière à les subordonner à la biographie de notre poète.

Henri VII fut couronné roi d’Italie, au mois de janvier 1311, dans l’église de Saint-Ambroise de Milan, en attendant le moment d’aller se faire couronner à Rome. Mais il avait des adversaires qui s’apprêtaient à lui rendre le voyage périlleux. Les villes guelfes de l’Italie, sous les auspices du roi de Naples, Robert, leur chef naturel dans cette crise, se préparaient à résister au prince allemand. Celles de la Toscane avaient formé une ligne redoutable, et autant en avaient fait celles de la Romaine.

Le parti guelfe était moins fort dans la haute-Italie : il n’y avait que Padoue et Alexandrie qui eussent refusé de se soumettre à Henri VII. Mais l’or et les intrigues des Florentins eurent bientôt porté la défection dans les villes du parti impérial. Lodi, Crémone et Brescia s’en détachèrent brusquement par la révolte. Milan, Pavie, Plaisance, et beaucoup d’autres, n’attendaient, pour en faire autant, qu’une occasion propice. Enfin, le nouvel empereur, ce sauveur politique de l’Italie, d’abord si bien accueilli, était déjà dépopularisé, déjà réduit à faire partout des actes de rigueur qui achevaient de le rendre odieux. Ses plans étaient déjà bouleversés : au lieu d’aller, en grand appareil, chercher la couronne impériale à Rome, il était obligé de parcourir la Lombardie les armes à la main, pour en soumettre les populations révoltées.

Les nouvelles de ces soulèvemens et de ces troubles, arrivant à Dante dans la solitude où il était allé attendre le moment de rentrer à Florence, le remplissaient de tristesse et d’inquiétude. Il aurait voulu que l’empereur, au lieu de perdre son temps à guerroyer contre les Guelfes de Lombardie, marchât contre ceux de la Toscane et de Florence, instigateurs et soutiens des premiers. On a une lettre de lui, en date du 16 avril 1311, adressée à Henri VII, pour lui démontrer la nécessité de tourner immédiatement ses armes contre Florence. Ce fut probablement vers la même époque, qu’indigné des apprêts de guerre des Florentins, il écrivit contre eux une diatribe aujourd’hui perdue, mais que Leonardo d’Arezzo avait sous les yeux, en composant son histoire de Florence. C’est lui qui nous apprend que Dante, changeant brusquement de ton et de langage vis-à-vis les membres du gouvernement florentin dont il n’avait jusque-là parlé qu’avec beaucoup d’égards, leur prodigue les outrages les plus violens.

On ignore si la lettre de Dante parvint à l’empereur. En ce cas, elle ne changea pas sa résolution de ne rien entreprendre contre la Toscane, avant d’avoir soumis les villes révoltées de la Lombardie ; il employa six mois entiers à faire la guerre à ces villes. Il prit sans peine Crémone, qu’il traita avec la dernière rigueur. Il en démolit les remparts ; il lui ôta sa liberté et ses privilèges, et lui imposa l’énorme contribution de cent mille florins d’or. Il alla, de là, assiéger Brescia, qu’il prit aussi, mais après un long siège, et beaucoup de pertes et de fatigues. Il soumit ensuite Plaisance et Pavie ; après quoi, se tenant pour maître de tout le pays, il l’organisa dans les intérêts de l’empire, c’est-à-dire qu’il mit dans toutes les villes de petits tyrans qui avaient acheté de lui le droit de les opprimer. Cela fait, il partit pour Gênes, d’où il devait se rendre, par mer, à Pise qui lui était dévouée. De Pise, son dessein était d’aller à Rome, de s’y faire couronner, et de revenir de là soumettre enfin la Toscane.

Les succès de Henri VII, en Lombardie, avaient un peu alarmé les Florentins : ils crurent devoir se fortifier davantage contre le danger qui les menaçait. Entre divers expédiens qu’ils imaginèrent dans cette vue, ils songèrent à rappeler le plus grand nombre possible des exilés, sachant bien que ce seraient autant d’auxiliaires enlevés à l’empereur. Seulement, les chefs du gouvernement florentin qui étaient des Guelfes de la faction des Noirs, ne voulaient point courir la chance, dangereuse pour eux, de revoir à Florence les chefs de la faction des Blancs. Baldo d’Aguglione, l’un des prieurs en fonctions du mois d’août au mois d’octobre 1311, se chargea de trouver le milieu à suivre en cette occasion.

Ce Baldo d’Aguglione était un jurisconsulte retors, ennemi personnel de plusieurs des exilés florentins et de Dante en particulier ; aussi, l’un des anciens commentateurs de notre poète le qualifie-t-il de grand chien (gran cane). Baldo fit passer un décret, ou, comme on disait, une provision, portant que tous les bannis florentins auraient la permission de rentrer dans leurs foyers, sauf ceux qui seraient nominativement désignés comme n’étant point de bons et vrais Guelfes. Or, il dressa de ces derniers une liste dans laquelle Dante ne fut point oublié. C’était la quatrième ou cinquième confirmation de la première sentence d’exil prononcée contre lui. Dans l’ivresse d’espérance où il était encore alors, Dante ne dut pas être vivement affecté de cette condamnation. Sachant que Henri était en route pour Pise, il se rendit dans cette ville, où étaient déjà réunis tous les Romagnols et tous les Toscans du parti impérial.

L’empereur, arrivé à Pise, s’y arrêta peu : il prit le chemin de Rome, accompagné de la plupart des exilés de tout pays qui étaient venus le joindre. Je passe sous silence les circonstances du voyage et du couronnement de Henri VII. Il suffira de dire, pour constater où en était alors l’autorité des empereurs allemands en Italie, que Henri trouva partout des adversaires, et qu’il lui fallut partout combattre : il lui fallut combattre pour entrer à Rome, combattre pour y avoir un palais où loger, combattre encore pour trouver une église où se faire sacrer. Enfin, à peine couronné, il lui fallut se retirer à la hâte, en fuyard plutôt qu’en souverain.

Au mois d’août 1312, il se trouvait à Arezzo, où il s’arrêta quelques jours pour rallier les troupes avec lesquelles il se proposait de marcher contre Florence. Le 19 septembre suivant, il était sous les murs de cette ville ; mais ses forces ne lui permettant pas de l’assiéger dans les formes, il les concentra sur un seul point, décidé à attendre ce qui arriverait plutôt qu’à tenter quelque chose.

Les circonstances de cette espèce de blocus sont singulières, et caractérisent vivement l’ancien esprit des républiques italiennes. Les Florentins ne crurent pouvoir mieux montrer le peu de cas qu’ils faisaient de l’ennemi, qu’en affectant, en sa présence, toute la sécurité de l’état de paix. Ils ne fermèrent point leurs portes ; ils continuèrent à expédier, à recevoir des marchandises : aucun travail ne fut arrêté. Loin de rien suspendre, on pressa la construction de divers édifices commencés : la famille des Cocchi fit travailler de nuit et aux flambeaux à un palais que l’on bâtissait pour elle.

Comme les forces réunies des Florentins et de leurs alliés étaient fort supérieures à celles de Henri VII, peut-être n’y avait-il pas, dans toutes ces bravades, autant de courage ou de témérité que l’on pourrait l’imaginer d’abord. Mais quoi qu’il en soit, ces bravades réussirent : l’empereur, ayant vainement attendu pendant quarante jours que les Florentins se soumissent à lui, leva son camp, et se retira d’abord à Saint-Casciano, puis à Poggibonzi, châteaux du domaine de Florence, sur la route de Sienne.

Dante n’eut pas la douleur de voir Henri VII se retirer en vaincu de devant Florence. Il n’était point du nombre des exilés florentins qui se trouvaient dans le camp de l’empereur s’attendant à rentrer à sa suite dans leurs foyers. Ce n’était pas qu’il fût moins pressé que ceux-ci de revoir la ville natale ; ce n’était pas qu’il eut moins de foi qu’eux au triomphe de Henri VII ; c’était par un motif plus noble, qu’il s’était tenu loin du camp impérial.

Quels que fussent ses ressentimens contre Florence, il ne pouvait oublier qu’il y était né, et que ses ancêtres y avaient leur cendre ; il sentait que, dans aucune autre ville du monde, il ne serait devenu ce qu’il avait la conscience d’être, et par tous ces motifs il aurait cru manquer de gratitude et de respect envers sa noble cité, en y rentrant de force, à la suite d’une armée étrangère ; c’était pour ne point mériter ce blâme, qu’il s’était tenu à l’écart, et comme caché, on ne sait dans quel réduit de la Toscane, durant le blocus de Florence.

Mais, pour revenir à l’empereur, sa situation empirait de jour en jour. La Toscane venait de s’assurer qu’elle était en état de le braver ; la Lombardie avait profité de son absence pour se révolter de nouveau, et le roi de Naples, son principal adversaire, prenait chaque jour plus d’ascendant en Italie.

Ne sachant que faire de mieux, dans cette situation fâcheuse, Henri VII employa l’hiver qu’il passa à Poggibonzi à instruire de stériles procès contre les Florentins chefs du parti guelfe, et à les faire condamner par contumace, comme coupables de rébellion envers l’empire. Il y eut plus de six cents condamnés de la sorte, et qui n’en surent rien, si ce n’est par le bruit public.

De Poggibonzi, Henri VII se rendit à Pise. Il y était le 6 mars 1313, et s’y arrêta plusieurs mois, principalement occupé des préparatifs d’une expédition contre le royaume de Naples, expédition pour laquelle il partit le 7 août. Déjà languissant et dévoré de chagrin, il tomba malade en route, et mourut le 24 août 1313, à Buonconvento, à quelques milles au-delà de Sienne, sur la route de Rome.

La nouvelle de cette mort fut un coup de foudre pour tout le parti gibelin ; mais on pourrait affirmer qu’elle ne fut pour personne aussi douloureuse que pour Dante, qui l’apprit, on ne peut bien dire où, mais probablement en Toscane. Le pauvre exilé, long-temps Guelfe, et désormais Gibelin fanatique, avait, dans cette mort, un grave sujet non seulement de douleur, mais de réflexions. Ses idées enthousiastes sur l’importance et l’excellence de l’autorité impériale des princes allemands sur l’Italie, venaient d’être mises à une rude épreuve.

Non seulement Henri VII s’était trouvé impuissant pour faire aux Italiens un bien réel et durable : il avait été, comme malgré lui, et par la force même des choses, entraîné à leur faire du mal, et à leur devenir odieux. Aux magistratures populaires, au régime partout respecté des podestats, il avait substitué celui de petits tyrans plus ou moins détestés, auxquels il avait vendu le plus cher possible le titre de ses vicaires. L’argent qu’il avait tiré de ce trafic honteux de la dignité impériale, ne suffisant pas à ses besoins, il en avait extorqué des villes ennemies, et mendié des villes amies. Le marquis de Montferrat avait acheté de lui l’autorisation de battre de la fausse monnaie. Il s’était déshonoré à la guerre par des actes gratuits de brigandage et de férocité. En Toscane, il avait tout brûlé, tout pillé, tout dévasté, les portions soumises du pays, comme les autres. Au siège de Brescia, ayant fait prisonnier Tedaldo Brusclati, le chef des assiégés, il avait ordonné de l’écarteler, et fait lancer par des machines de guerre les quartiers du cadavre dans la ville. En un mot, sa conduite politique était devenue de jour en jour moins sensée et moins humaine. En arrivant en Italie, il s’était donné l’air d’un prince résolu à pacifier toutes les factions et à n’être d’aucune. Bientôt après il s’était fait Gibelin passionné, et avait fini par n’être plus qu’un despote capricieux, aliénant à l’empire les villes jusque-là les plus prononcées pour lui, comme Pise. Quant aux villes guelfes, sa mort avait été, pour elles, un sujet de fêtes. A Padoue, tout le monde se fit faire des vêtemens neufs en signe d’allégresse.

Dante ne vit pas les choses sous cet aspect : il ne changea ni d’opinion ni de sentimens, et l’on a de lui une canzone, mal à propos attribuée à Cino da Pistoia, dans laquelle il déplore la mort de Henri VII, comme une grande calamité pour l’Italie, et persiste à donner ce prince pour un modèle de perfection, de sagesse et de grandeur humaines. S’il n’avait pas réussi dans ses grands projets, c’étaient le crime et la faute de l’Italie.

Comme il n’y a pas lieu d’attacher beaucoup d’importance à une épître latine que Dante adressa le 20 avril 1314 aux cardinaux, pour les exhorter à nommer un pape italien à la place de Clément V qui venait de mourir, on peut regarder la mort de Henri VII comme le terme de la vie publique de notre poète. Postérieurement à cette époque, aucun trait de sa vie ne se rattache plus à des événemens d’un intérêt national ; son nom ne figure plus dans aucun monument public. Ou ne sait plus où le chercher. Il erre de tous côtés, en Italie, en France, et jusqu’en Angleterre, disent certains biographes, sans que l’on puisse mettre de date fixe à aucune de ces courses, ni à aucune des particularités qui s’y rattachent. Toutefois, plusieurs de ces particularités doivent être tenues pour certaines, et ne sont pas sans intérêt. J’en rapporterai donc quelques-unes, malgré l’incertitude de leurs dates.

Boccace raconte que Dante, aussitôt après la mort de Henri VII, repassa l’Apennin, et se retira en Romagne. Un historien de Cesène dit expressément qu’il se rendit à Ravenne, sur l’invitation de Guido Novello, neveu de Guido l’Ancien, auquel il était sur le point de succéder dans la seigneurie de cette ville. Cette circonstance me paraît d’autant plus vraisemblable, qu’il y avait déjà, dès cette époque, et sans doute plus tôt, des relations entre les seigneurs da Polenta et le poète exilé. C’était à Guido Novello que Dante avait adressé sa canzone sur la mort de Henri VII.

Du reste, s’il est vrai que Dante accepta dès lors l’hospitalité des Polentani, il ne fit pas cette fois un long séjour chez eux. Tout autorise à présumer qu’avant la fin de 1314, il était à Lucques, chez Uguccione della Faggiuola. J’ai déjà parlé de ce chef, comme de l’un des plus distingués du parti gibelin de la Romagne et de la Toscane ; mais je ne puis me dispenser d’en dire ici quelques mots de plus, à cause de l’intimité qui s’était établie entre lui et Dante.

Depuis 1302, notre poète avait eu de fréquentes occasions de se lier avec Uguccione, l’un des meneurs de ces Gibelins avec lesquels les Blancs exilés de Florence s’étaient ligués, pour faire la guerre aux Noirs restés les maîtres du gouvernement florentin. Cette liaison était devenue encore plus intime durant l’expédition de Henri VII en Italie, expédition dans laquelle Uguccione avait figuré comme l’un des plus ardens et des plus habiles partisans de l’empereur, qui l’avait laissé comme son vicaire à Gênes, lors de son passage dans cette ville. L’empereur mort, les Pisans, se trouvant dans une position assez critique et ayant besoin de se donner un capitaine de guerre renommé, appelèrent à ce poste Uguccione, qui ne tarda pas à y faire parler de lui. Au mois de juin 1314, il s’empara de Lucques, et s’en fit proclamer seigneur absolu. Il fut, dès ce moment, regardé comme le chef des Gibelins de la Toscane, et remporta, en cette qualité, de grands avantages sur les Florentins, et sur leurs alliés Guelfes. La fameuse bataille de Monte-Catini qu’il gagna sur eux, le 29 août 1315, mit le comble à sa gloire militaire.

On croit généralement que Dante, qui avait publié son poème de l’Enfer, on ne sait à quelle époque, mais certainement avant 1315, l’avait dédié à Uguccione ; et il y a lieu de croire que celui-ci, devenu tout-puissant à Pise, et maître absolu à Lucques, saisissant cette occasion de reconnaître l’honneur insigne que lui avait fait ce poète, l’invita à se rendre auprès de lui, dans cette dernière ville. Il est sûr au moins que Dante fit quelque séjour à Lucques, et tout porte à présumer que ce fut sous la seigneurie d’Uguccione, c’est-à-dire de 1314 à 1316.

Mais, ce qui importe plus que la date de ce séjour, ce sont ses conséquences pour notre poète. Ce fut à Lucques qu’il connut une jeune dame appelée Centucca, dont il parle à plusieurs reprises dans la Divine Comédie, et qui fit sur son imagination une impression profonde, que Dante se reprocha comme une offense envers la mémoire de Béatrix.

Ce fut peut-être aussi durant son séjour à Lucques, que le poète eut une dernière chance de rentrer à Florence, et la rejeta par des motifs qui sont, pour nous, le plus beau trait de son caractère.

Tantôt par politique, tantôt par religion et humanité, le gouvernement florentin s’adoucissait de temps à autre pour ses exilés, et consentait à en rappeler quelques-uns. Il vendait parfois cette grâce pour de l’argent ; mais ce qu’il y avait de plus remarquable dans cet acte d’indulgence politique, c’était son caractère religieux. L’autorité publique qui faisait grâce à des condamnés, qui délivrait des prisonniers sur la liberté desquels elle se croyait des droits, ne relâchait point immédiatement les uns ni les autres ; elle ne les absolvait point directement, ni en son propre nom. Elle les offrait à la Vierge, ou à quelqu’un des saints, et c’était la Vierge ou ce saint qui était censé les absoudre du mal qu’ils avaient commis, et les affranchir de la punition qu’ils avaient encourue. Cette manière de faire grâce n’avait été, dans l’origine, usitée que vis-à-vis des criminels ; aussi pour cela était-elle réputée infamante, bien que son application fréquente à des cas purement politiques eût fort adouci la rigueur de l’opinion à cet égard.

Il arriva donc, dans le courant de l’année 1315, peut-être à propos de la célébration de la fête de saint Jean-Baptiste, la grande fête des Florentins, qu’il fut question à Florence de rappeler un certain nombre d’exilés, moyennant une contribution en argent, et surtout moyennant la cérémonie religieuse de l’offrande. Plusieurs amis de Dante, s’étant entremis pour le faire comprendre dans le nombre des individus rappelés, y réussirent, et lui écrivirent aussitôt pour lui faire part de cette nouvelle : c’était, dans leur pensée, la plus heureuse qu’ils pussent lui annoncer.

Entre diverses lettres qui lui furent adressées à ce sujet, il y en eut une d’un parent, personnage inconnu, mais selon toute apparence, religieux ou prêtre. La réponse de Dante à cette lettre a été récemment découverte et publiée en latin. Elle est courte ; si longue d’ailleurs qu’elle pût être, il n’en faudrait pas moins la citer en entier. Les occasions d’admirer le génie de Dante ne nous manqueront pas : c’est de son âme qu’il s’agit ici. Or, personne, sans l’écrit en question, ne saurait combien elle fut haute, forte, et supérieure au malheur. Voici donc la traduction de cette lettre qui, pour le dire en passant, est en fort mauvais latin, et ne peut rien perdre à être traduite. « J’ai reçu vos lettres avec le respect et l’affection qu’elles méritent, et j’y ai reconnu avec empressement et reconnaissance tout l’intérêt que vous prenez à mon rappel dans ma pairie. J’en ai été d’autant plus touché, qu’il est plus rare aux exilés de trouver des amis. Quant au contenu de ces lettres, j’y répondrai autrement peut-être que ne désire la faiblesse de quelques personnes ; mais je vous conjure affectueusement de ne point juger ma réponse, avant de l’avoir bien examinée.

Je suis informé par les lettres de notre commun neveu, et de plusieurs autres amis, qu’en vertu d’une récente ordonnance du gouvernement florentin, relative à l’absolution des exilés, je puis, à condition de payer une certaine somme d’argent, et de subir la cérémonie de l’offrande, rentrer dès à présent à Florence.

« Il y a là, ô mon père, deux choses ridicules et peu sensées, peu sensées, dis-je, de la part de ceux qui me les ont mandées, car vos lettres, à vous, plus convenablement et plus sagement conçues, ne contiennent rien de pareil.

« Est-il généreux, dites-moi, de me rappeler dans ma patrie, à de pareilles conditions, après un exil de près de trois lustres ? Est-ce là ce qu’a mérité mon innocence manifeste à tous ? Est-ce là ce qui est dû à tant de veilles et de fatigues consacrées à l’étude ? Ah ! loin d’un homme familiarisé avec la philosophie, la stupide humilité de cœur qui le porterait à subir, en vaincu, la cérémonie de l’offrande, comme l’a fait certain prétendu savant, comme l’ont fait d’autres misérables ! Loin de l’homme accoutumé à prêcher la justice, et que l’on a dépouillé, la bassesse de porter son argent à ceux qui lui ont fait tort, les traitant comme des bienfaiteurs !

« Non, mon père, ce n’est pas là, pour moi, la voie de rentrer dans ma patrie. Si vous en avez déjà découvert, ou si quelqu’un par la suite en découvre quelque autre où je puisse conserver intacts mon honneur et mon renom, me voici prêt à y entrer à grands pas. Que si, pour retourner à Florence, il n’y a pas d’autre chemin que celui qui m’est ouvert, je ne retournerai point à Florence.

« Eh quoi ! ne puis-je pas partout contempler le soleil et les astres ? Ne puis-je pas me livrer partout à la douce recherche de la vérité ? Ai-je besoin, pour cela, d’aller perdre ma réputation, d’aller m’avilir dans la cité des Florentins ? Non, certes ! non pas même pour avoir du pain. »

La république florentine ne pardonna point à Dante la fierté avec laquelle il rejeta des offres qu’elle avait regardées comme une faveur. Cette république était alors sous la direction du roi de Naples, Robert, auquel elle s’était donnée pour cinq ans, immédiatement après la mort de l’empereur Henri VII, et Robert y avait envoyé, comme son lieutenant, un certain Rinieri di Civitta-Vecchia, qui, en cette qualité, y avait la haute main dans toutes les affaires judiciaires ou politiques.

Ce fut ce Rinieri qui se chargea de répondre à la lettre de Dante. Il y répondit au mois d’octobre 1315, par un jugement qui confirmait toutes les sentences d’exil précédemment rendues contre notre poète, et particulièrement la première, celle prononcée par le podestat, Cante de’ Gabrielli, au mois de mars 1302.

Dante ne fut probablement ni surpris ni troublé d’une décision qu’il avait provoquée. Mais des revers plus imprévus l’attendaient à Lucques. La fortune de son dernier patron, d’Uguccione della Faggiuola, avait été brillante, mais elle n’avait ni base ni racine ; elle ne fut qu’un rêve éblouissant. Au commencement de 1316, un Lucquois, le héros de Machiavel, le fameux Castruccio Castreane, long-temps exilé comme Guelfe, avait enfin obtenu d’être rappelé à Lucques, et s’y était bientôt refait un parti puissant, à la tête duquel il s’empara du gouvernement, et en chassa les agens d’Uguccione. Celui-ci, se trouvant pour lors à Pise, ne put pas même essayer de se défendre, et fut réduit à s’enfuir précipitamment de la Toscane. Use retira à Vérone chez Can Grande della Scala, qui l’employa comme général de ses milices, et au service duquel il mourut au bout de deux ou trois ans.

Cette chute si brusque d’Uguccione obligeait Dante à chercher un nouvel asile ; il se décida à se rendre, de son côté, chez Can Grande, où il paraît qu’il arriva sur les traces d’Uguccione, et peut-être par son intervention. J’ai déjà eu l’occasion de nommer Can Francesco della Scala ; mais, au moment où notre poète contracte avec lui des liaisons intimes, et dont il est resté des traces, je dois en parler avec un peu plus de détail et d’une manière plus explicite.

Alberto della Scala, seigneur ou capitaine de Vérone, mort en 1301, avait laissé trois fils, Bartolomeo, Alboino et Cane, qui lui succédèrent l’un après l’autre. Dante avait déjà reçu l’hospitalité des deux premiers, il avait déjà vu auprès d’eux Can Francesco, leur frère ; mais Can Francesco n’était alors qu’un jeune homme sans renommée et sans pouvoir, avec lequel Dante n’avait formé aucune liaison. C’était à la descente de l’empereur Henri VII en Lombardie que Cane avait commencé à jouer un rôle dans les affaires, et à donner des marques de sa haute capacité. Son frère Alboino se l’était adjoint au gouvernement de Vérone, et ils avaient l’un et l’autre obtenu de Henri VII le titre de ses vicaires, dans les pays qu’ils gouvernaient.

En 1311, Alboino étant mort, Can Francesco était resté l’unique héritier de la seigneurie de Vérone. Dès ce moment, lâchant le frein à son ambition, il avait déclaré et fait une guerre d’extermination à toutes les républiques de son voisinage, particulièrement à Padoue, la plus puissante et la plus démocratique de toutes, et les avait, l’une après l’autre, subjuguées. Il s’était, de la sorte, formé un état qui s’étendait de Trévise à Montefeltro, en Romagne, et avait été reconnu pour le chef du parti gibelin de la haute Italie, qui lui avait déféré le surnom de Grande.

La bravoure guerrière et la sagacité politique n’étaient pas à beaucoup près les seules qualités de Gan Francesco : il réunissait au plus haut degré toutes celles des vertus chevaleresques qui pouvaient se concilier avec l’orgueil et l’ambition ; il était courtois, magnanime et libéral outre mesure. — Dante, qui, dans son Paradis, loue principalement le noble dédain de Gan Grande pour les fatigues et pour l’argent, ne fut, en cela, que l’écho poétique de la renommée populaire du jeune chef. Le point sur lequel tous ceux qui ont parlé de lui sont d’accord à l’exalter, c’est l’empressement avec lequel il jetait ses trésors à quiconque en avait besoin.

En témoignage de ce mépris chevaleresque de Gan Grande pour l’argent, un des anciens commentateurs de Dante, Benvenuto da Imola, rapporte un trait que je citerai, je ne sais si je dois dire malgré ou pour son extrême naïveté. Le trait dont il s’agit se rapporte à l’enfance de Gan Francesco, et Benvenuto le cite comme une sorte de pronostic de la libéralité et de la magnificence futures du petit Cane. — « Son père Alberto l’avait introduit un jour, comme par faveur, dans son trésor, ne doutant pas que le petit garçon ne restât stupéfait et ravi à la vue de tant d’argent et de tant d’or. » — Or, que croit-on que fit le petit garçon, Can Francesco, à qui l’on peut supposer l’âge de huit ou neuf ans ? Je ne le dirai pas en français, cela m’embarrasserait un peu. J’aime mieux le dire dans les termes même du vieil auteur italien :

Il gazonnetto si alzò suso li panni, ed ebbe a pisciare sopra il dette tesoro...

L’augure était expressif, et Van Grande ne le démentit pas. Sa cour fut la plus brillante de l’Italie ; il se piqua d’en faire un refuge agréable pour tous les exilés et pour tous les proscrits, pour ceux surtout qui avaient de la renommée en quelque genre que ce fût. Voici quelques traits d’un tableau de cette cour, tracé d’après des témoignages contemporains.

« Il y avait là des logemens appropriés aux hommes de chaque profession, des fonds destinés à pourvoir abondamment à leur entretien, des domestiques attachés au service de chacun. Sur la porte des divers appartemens avaient été peints des emblèmes relatifs à l’état de ceux qui devaient les habiter ; sur celle des guerriers, il y avait des trophées ; la figure de l’Espérance avait été peinte sur celle des exilés, les bosquets des muses sur celle des poètes, l’image de Mercure sur celle des artistes, le paradis sur celle des hommes de religion, et ainsi de suite pour les autres professions. Les logemens appropriés à chacune étaient de même ornés de peintures analogues. Les repas étaient alternativement égayés par les concerts des musiciens et par les jeux variés des bouffons et des farceurs.

« On voyait là des salles magnifiques, ornées de tentures, sur lesquelles avaient été peintes avec un art merveilleux des histoires rappelant les variations de la fortune. »

« Cane, poursuit le même auteur, invitait parfois à sa propre table les plus distingués de ses hôtes, et les deux qu’il y invitait le plus souvent étaient Gherardo da Castello, surnommé, à cause de sa franchise, le simple Lombard, et Dante Alighieri, personnage alors très célèbre, du génie duquel il était charmé. »

C’est ainsi que s’exprime Pancirola, d’après un des Gazadi da Reggio, historien du XIVe siècle, qui avait été long-temps proscrit, et qui, ayant reçu l’hospitalité de Can Grande, avait vu tout ce qu’il raconte.

Tout fait présumer que, conformément au témoignage de Gazadi, Dante fut en effet très bien reçu à la cour de Vérone, et n’eut d’abord que des raisons de s’y complaire. A l’époque où il y arriva, c’est-à-dire à la fin de 1310, ou au commencement de 1317, il était déjà avancé dans la composition de son Paradis, et il est certain qu’il continua à y travailler dans sa nouvelle retraite. Il y a plus, et, à s’en tenir à certaines indications, on serait tenté d’affirmer qu’il le termina là. Il existe en effet une longue épitre latine de Dante, composée à Vérone, à la cour de Can Grande, dans le courant de 1317ou 1318 ; et cette épitre, adressée à Cane lui-même, présente toutes les apparences d’une dédicace à ce prince du poème du Paradis, dont elle contient en outre une analyse assez détaillée. Or, comme un auteur n’analyse pas et ne dédie pas un ouvrage non terminé, la dédicace et l’analyse du Paradis en impliquent l’achèvement. Toutefois l’observation n’est que spécieuse, et non décisive, et il y a tout lieu de croire, malgré la dédicace citée, que le poème du Paradis n’était pas terminé en 1318, et ne le fut pas à la cour de Vérone. Au reste, la lettre à Can Grande est fort curieuse pour la connaissance de l’espèce de théorie poétique que Dante s’était faite, en combinant arbitrairement une foule d’idées disparates, théorie qu’heureusement il oubliait dans le transport de la composition, n’écoutant plus alors que ses émotions et son génie. Cette épître abonde en expressions de la plus haute admiration et de la plus vive reconnaissance pour Can Grande. Mais le jour vint, pour l’exilé, de rabattre quelque chose de tout cela.

L’indépendance et la fierté n’étaient pas les qualités que le seigneur de Vérone prisait le plus dans ceux auxquels il faisait du bien, et il n’était pas au pouvoir de Dante d’être obséquieux et complaisant pour qui que ce fût au monde. En se connaissant mieux, le guerrier et le poète se refroidirent peu à peu l’un pour l’autre, et celui-ci finit par rejeter comme un joug, l’hospitalité du premier,

Pétrarque, qui, ayant passé ses dernières années dans une portion de l’Italie où Dante avait laissé de nombreux souvenirs, put aisément recueillir sur son compte diverses anecdotes piquantes, nous en a conservé une qui fait assez bien comprendre la situation de l’exilé florentin à la cour de Vérone, et les motifs de sa rupture avec Can Grande.

« Dante Alighieri, mon concitoyen, dit Pétrarque, fut un homme très éminent dans l’éloquence vulgaire, mais d’humeur trop scabreuse et trop libre de propos, pour être agréable à la vue et aux oreilles délicates des princes de notre temps. Ayant été exilé de sa patrie, il se retira chez Can Grande, qui était alors la consolation et le refuge de tous les malheureux. Il fut d’abord traité honorablement, mais il ne tarda pas à se mettre bientôt et de plus en plus à l’écart, et à moins plaire à son patron.

« Il y avait à cette même cour des jongleurs, des bouffons de toute espèce, parmi lesquels il s’en trouvait un d’autant plus agréé, comme il arrive d’ordinaire, qu’il était plus effronté, plus obscène en gestes et en paroles. Can Grande, supposant bien que Dante ne goûtait guère le précieux bouffon, fit amener ce dernier devant lui, et, en ayant fait un magnifique éloge, se tourna vers Dante : — «Je m’étonne, lui dit-il, que ce bouffon, ignare et fou comme il est, sache pourtant nous plaire et se faire chérir de nous tous, tandis que toi, que l’on dit si savant, tu n’en peux faire autant. » — « Tu ne serais nullement émerveillé de cela, lui répondit Dante, si tu savais que l’amitié se fonde sur la parité des mœurs et de l’esprit. »

On ne saurait dire où Dante se retira en quittant Can della Scala ; mais c’est probablement à l’époque qui suivit immédiatement cette retraite, qu’il faut rapporter les traditions plus ou moins expresses qui parlent de son séjour en divers lieux de la haute ou moyenne Italie, à Agubbio, chez Bosone de’ Gabrielli ; dans le Frioul, et particulièrement à Udine, chez Pagano della Torre, patriarche d’Aquilée, et chez d’autres encore qu’il importe peu de nommer, dès l’instant où l’on ne peut pas dire ce qu’ils firent pour l’exilé. Tout ce que nous pouvons conclure de ces changemens si fréquens d’asile et de patrons, c’est que le pauvre Dante se leurrait souvent dans ses espérances, et se débattait avec énergie contre les tristes conséquences de ses mécomptes.

Nous avons vu qu’en 1313, aussitôt après la mort de l’empereur Henri VII, il s’était rendu à Ravenne, auprès de Guido Novello, qui, n’étant alors revêtu d’aucune autorité, n’avait peut-être point eu de protection bien efficace à lui offrir. Il retourna à Ravenne, vers la fin de 1319 ou en 1320, et trouva cette fois Guido en possession de la seigneurie, avec Ostasio da Polenta, son cousin. Les deux chefs lui firent un accueil bienveillant qu’il put reconnaître par ses services.

La domination des Polentani s’étendant à divers lieux, le long des côtes de l’Adriatique, il en était naturellement résulté de fréquentes relations entre ces seigneurs et la république de Venise ; et il paraît certain que Guido Novello se prévalut du séjour de Dante chez lui, pour l’envoyer plus d’une fois en qualité de négociateur à Venise. Mais c’est là tout ce que l’on peut dire de ces ambassades. Les documens que l’on a essayé d’y rattacher sont indubitablement controuvés, et ne méritent aucune attention. Il n’y a donc pas lieu de citer ici la diatribe contre le sénat vénitien, que le Doni publia au XVIe siècle, comme une lettre écrite par Dante à Guido Novello da Polenta, pour lui rendre compte d’une mission dont il aurait été chargé par lui. — Cette lettre, sujet de discussions multipliées, est une imposture qui ne soutient pas l’examen, et à laquelle il est inutile de s’arrêter.

Bien que décousues et obscures, les particularités du dernier séjour de Dante à Ravenne méritent d’être recueillies avec scrupule. Son premier soin, dans ce nouvel asile, fui d’y réunir sa famille. Il la trouva diminuée par les fléaux du temps : ses deux plus jeunes fils étaient morts de la peste, à l’âge, l’un de huit ans, l’autre de douze. Donna Gemma, sa femme, avait peut-être aussi succombé ; on ne trouve du moins plus aucune mention d’elle, à partir de l’an 1308, et tout autorise à penser que Dante ne la revit plus. Alors ses deux fils les plus âgés, Jacques et Pierre, qui avaient atteint l’âge viril, purent seuls le rejoindre à Ravenne, avec leur sœur Beatrix, âgée de dix-huit ou dix-neuf ans. Outre ses trois enfans, Dante eut avec lui à Ravenne quelques amis dévoués, et entre autres, un certain Dino di Pierini, Florentin, probablement exilé comme lui, mais qui rentra depuis à Florence, où Boccace le connut, et put apprendre de lui diverses particularités du séjour de Dante à Ravenne. Ce fut peut-être de ce témoin que l’auteur du Décameron apprit ce qu’il rapporte si vaguement d’une école de poésie créée par Dante à Ravenne. Mais cette école n’ayant point laissé de trace dans la littérature italienne, il n’y a pas lieu d’attacher à ce fait beaucoup d’importance.

Dans une situation pareille, Dante semblait jouir de toutes les douceurs qu’il pouvait raisonnablement espérer dans l’exil. Protégé par une seigneurie fière de lui donner asile, rapproché de ses enfans, entouré d’amis, de disciples et d’admirateurs, ardemment occupé de l’achèvement de la Divine Comédie, notre poète avait enfin, à ce qu’il semble, trouvé de quoi oublier cette ingrate Florence qui l’avait proscrit quatre fois, et s’était montrée indulgente pour tant d’hommes sans gloire et sans mérite.

Il n’en était rien cependant. Il y avait dans l’âme de Dante, dans cette âme si fière et si énergique, un côté faible, qui s’émouvait et s’attendrissait, malgré lui, à l’idée de la terre natale. Il avait beau chercher, il ne trouvait rien hors de cette terre chérie qui pût la lui faire oublier ; et ne fût-ce que pour y mourir, il désirait vivement y retourner, et n’en avait pas perdu l’espérance. C’est un point sur lequel nous avons son propre témoignage et des aveux qui ont quelque chose de caractéristique et de touchant.

Le chant XXV du Paradis commence par trois tercets dont j’essaierai de rendre, non pas le ton ni la poésie, mais seulement la lettre et le sens ; cela me suffira. Les voici :

« S’il arrive jamais que le poème sacré dont le ciel et la terre ont fourni la matière, et sur lequel j’ai pâli des années,

« Triomphe de la cruauté qui me repousse du noble bercail où je reposai jadis, encore agneau, ennemi des loups qui lui font la guerre ;

« Je rentrerai enfin dans ce bercail, mais avec une autre toison et une autre voix : j’y rentrerai poète ; et sur les mêmes fonts où je reçus le baptême, je prendrai la couronne (de laurier). »

Il y a des biographes et des commentateurs de Dante qui ont cru sentir dans ces vers le ton de la menace, et l’assurance où était l’auteur, quand il les écrivait, de rentrer à Florence de vive force et en dépit du gouvernement. Il y a là une méprise gratuite. A l’époque où Dante écrivait les vers cités, il n’existait plus, pour lui, la moindre chance de rentrer à Florence d’autorité et malgré le parti gouvernant. Il n’y pouvait remettre le pied qu’avec la permission et par la faveur de ce parti, et il ne songeait pas à y retourner autrement. Ses intentions là-dessus sont précises, certaines, et méritaient de n’être pas dénaturées.

A l’époque dont il s’agit, Dante avait déjà publié l’Enfer, le Purgatoire et une portion considérable du Paradis. Isolés ou réunis, ces trois poèmes avaient commencé à circuler parmi les classes lettrées et les hautes classes de la société italienne ; et bien qu’il n’y eût probablement alors personne pour en sentir toutes les beautés, il n’y avait personne non plus qui n’y sentît des beautés d’un ordre et d’un genre tout nouveau. La renommée poétique de l’auteur s’était donc beaucoup accrue depuis quelques années et continuait à s’accroître tous les jours.

C’était un usage alors fréquent, en Italie, tant pour les républiques que pour les seigneuries absolues, de décerner aux hommes distingués dans l’éloquence ou la poésie les honneurs du triomphe poétique et la couronne de laurier. Or, cette couronne et ces honneurs avaient été offerts à Dante en plus d’une ville et par plus d’une puissance. On s’assure au moins qu’ils lui avaient été offerts à Ravenne par Guido Novello, et il faut noter qu’il y avait pour lui, dans ces offres, quelque chose de particulier et de nouveau, qui en relevait encore le prix. Jusque-là, en effet, la couronne de laurier n’avait été décernée qu’à des poètes érudits, ayant écrit en latin, et continuateurs supposés des poètes de l’antiquité classique. Dante allait être le premier couronné pour un poème en langue vulgaire. Son triomphe était donc au fond celui de la langue et de la littérature italiennes : il commençait, pour l’une et l’autre, une nouvelle ère et de nouvelles destinées.

Dante n’attendait, pour son couronnement, que d’avoir terminé le poème du Paradis, alors sur le point de l’être. Mais à l’espoir désormais certain de ce couronnement, se mêlait invinciblement un espoir plus douteux, celui d’être couronné à Florence. C’était là, aux lieux mêmes de son berceau, aux lieux où il avait bégayé ses premiers vers, qu’il lui semblait particulièrement doux et glorieux d’être proclamé le poète de l’Italie. C’était là son plus vif désir, son rêve le plus cher, et je le répète, son espérance la plus tenace. Il se figurait, au moins parfois, que, son grand poème achevé, le gouvernement florentin, ne fût-ce que par vanité, ou par égard pour l’opinion de l’Italie entière, s’adoucirait enfin pour lui et voudrait lui décerner lui-même cette couronne que lui offraient des cités étrangères. Au pis-aller, il pensait qu’en quelque lieu qu’il fût couronné, la renommée qui lui reviendrait d’un tel honneur toucherait le gouvernement de Florence, et lui ferait, à lui, une chance de plus d’obtenir enfin son rappel.

On trouve des traces aussi curieuses que positives de toutes ces espérances, de toutes ces idées et de toutes ces inquiétudes, non-seulement dans le passage du Paradis que j’ai déjà cité, mais encore et surtout dans deux pièces de Dante, en vers latins, composées l’une en 1320, et l’autre en 1321. Ce sont deux épitres sous forme d’églogues virgiliennes, écrites en réponse à deux épîtres ou églogues du même genre que lui avait adressées Jean de Virgile, de Bologne, poète latin alors célèbre. Il y a, dans ces deux pièces latines de notre poète, des allusions à diverses particularités de ses dernières années ; et ces allusions, bien que toujours vagues et souvent obscures, n’en sont pas moins précieuses pour la biographie de l’auteur, et méritaient plus d’attention qu’elles n’en ont obtenu.

Dante termina le poème, ou comme il dit, la cantica du Paradis, dans les premiers mois de l’année 1321. A peine l’eut-il terminé, qu’il quitta Ravenne pour se rendre dans quelque autre ville de l’Italie, mais on ne peut dire avec assurance dans laquelle : il est seulement très probable que ce fut à Venise ; et, dans ce cas, on peut être certain qu’il y fut envoyé par Guido Novello, pour y traiter de quelque affaire avec le sénat de la république. Quelle fut l’issue de la mission, si mission il y eut, c’est ce que l’on ignore. Une seule chose est certaine, c’est que l’absence de Dante, quel qu’en fut le motif, fut courte : il revint en hâte à Ravenne, et à peine y était-il de retour, qu’il fut atteint de la maladie dont il ne devait pas se relever : il mourut le 14 septembre de cette même année 1321.

Guido Novello se piqua de tenir au mort la promesse qu’il avait faite au vivant : les funérailles de Dante furent le sombre et froid simulacre d’un triomphe poétique. Il fut porté en terre sur un char richement décoré, magnifiquement vêtu, couronné de laurier, et un volume ouvert sur sa poitrine. Il fut enseveli dans le cimetière de l’église des Frères Mineurs, sous l’habit desquels il paraît qu’il avait voulu mourir.

Pour dire quelques mots de l’extérieur et des manières de Dante, je ne puis que citer ce qu’en a dit Boccace, qui seul a pu en apprendre et en dire quelque chose.

Dante était de taille moyenne et légèrement voûté : sa démarche était noble et grave, son air bienveillant et doux. Il avait le nez aquilin, les yeux grands, la figure longue, et la lèvre intérieure un peu saillante sur la lèvre supérieure. Il avait le teint très brun, la barbe et les cheveux noirs, épais et crépus.

Sa physionomie était celle d’un homme mélancolique et pensif. Naturellement rêveur et taciturne, il ne parlait guère à moins d’être interrogé ; et souvent absorbé comme il l’était dans ses réflexions, il n’entendait pas toujours les questions qui lui étaient faites.

Il aimait passionnément tous les beaux-arts, ceux mêmes qui n’avaient pas un rapport immédiat avec la poésie, comme la peinture. Il avait pris dans sa jeunesse des leçons de Cimabue, le dernier et le plus célèbre des peintres qui travaillèrent dans ce que l’on appelle la manière grecque : il fut ensuite très lié avec Giotto, le successeur de Cimabue qu’il éclipsa, et le véritable créateur de la peinture moderne.

Dante eut aussi des liaisons intimes avec les musiciens et les chanteurs renommés de son temps. Doué lui-même d’une belle voix, il chantait agréablement et chantait volontiers ; c’était sa manière favorite d’épancher les émotions de son âme, surtout quand elles étaient douces et heureuses.


FAURIEL.

  1. Cette belle biographie de Dante, qui se compose de leçons prononcées par M. Fauriel à la Faculté des lettres, recevra un développement ultérieur par le jugement des ouvrages du poète. Mais certaines notes de détail et pièces justificatives complémentaires ne seront données que plus tard dans un ouvrage étendu de l’auteur, sur les origines de la langue et de la littérature italienne.
    (N. du D)