Darwin : sa vie, son œuvre, sa philosophie/05

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Presses universitaires de France (p. 70-76).

PRINCIPES DE SÉLECTION


Considérons maintenant, en quelques lignes, la formation graduelle de nos races domestiques, soit qu’elles dérivent d’une seule espèce, soit qu’elles procèdent de plusieurs espèces voisines. On peut attribuer quelques effets à l’action directe et définie des conditions extérieures d’existence, quelques autres aux habitudes, mais il faudrait être bien hardi pour expliquer, par de telles causes, les différences qui existent entre le cheval de trait et le cheval de course, entre le lévrier et le limier, entre le pigeon messager et le pigeon culbutant. Un des caractères les plus remarquables de nos races domestiques, c’est que nous voyons chez elles des adaptations qui ne contribuent en rien au bien-être de l’animal ou de la plante, mais simplement à l’avantage ou au caprice de l’homme. Certaines variations utiles à l’homme se sont produites probablement soudainement, d’autres par degrés ; quelques naturalistes, par exemple, croient que le chardon à foulon armé de crochets, que ne peut remplacer aucun machine, est tout simplement une variété du Dipsacus sauvage ; or, cette transformation peut s’être manifestée dans un seul semis. Il en a été probablement ainsi pour le chien tournebroche ; on sait, tout au moins, que le mouton Ancona surgit d’une manière subite. Mais il faut, si l’on compare le cheval de trait et le cheval de course, le dromadaire et le chameau, les diverses races de moutons adaptées soit aux plaines cultivées, soit aux pâturages des montagnes, et dont la laine, suivant la race, est appropriée tantôt à un usage, tantôt à un autre ; si l’on compare les différentes races de chiens, dont chacune est utile à l’homme à des points de vue divers ; si l’on compare le coq de combat, si enclin à la bataille, avec d’autres races si pacifiques, avec les pondeuses perpétuelles qui ne demandent jamais à couver, et avec le coq Bantam si petit et si élégant ; si l’on considère, enfin, cette légion de plantes agricoles et culinaires, les arbres qui encombrent nos vergers, les fleurs qui ornent nos jardins, les unes si utiles à l’homme en différentes saisons et pour tant d’usages divers, ou seulement si agréables à ses yeux, il faut chercher, je crois, quelque chose de plus qu’un simple effet de variabilité. Nous ne pouvons supposer, en effet, que toutes ces races ont été soudainement produites avec toute la perfection et toute l’utilité qu’elles ont aujourd’hui ; nous savons même, dans bien des cas, qu’il n’en a pas été ainsi. Le pouvoir de sélection, d’accumulation, que possède l’homme, est la clef de ce problème ; la nature fournit les variations successives, l’homme les accumule dans certaines directions qui lui sont utiles. Dans ce sens, on peut dire que l’homme crée à son profit des races utiles.

La grande valeur de ce principe de sélection n’est pas hypothétique. Il est certain que plusieurs de nos éleveurs les plus éminents ont, pendant le cours d’une seule vie d’homme, considérablement modifié leurs bestiaux et leur moutons. Pour bien comprendre les résultats qu’ils ont obtenus, il est indispensable de lire quelques-uns des nombreux ouvrages qu’ils ont consacrés à ce sujet et de voir les animaux eux-mêmes. Les éleveurs considèrent ordinairement l’organisme d’un animal comme un élément plastique, qu’ils peuvent modifier presque à leur gré. Si je n’étais borné par l’espace, je pourrais citer, à ce sujet, de nombreux exemples empruntés à des autorités hautement compétentes. Youatt, qui, plus que tout autre peut-être, connaissait les travaux des agriculteurs et qui était lui-même un excellent juge en fait d’animaux, admet que le principe de la sélection « permet à l’agriculteur, non seulement de modifier le caractère de son troupeau, mais de le transformer entièrement. C’est la baguette magique au moyen de laquelle il peut appeler à la vie les formes et les modèles qui lui plaisent ». Lord Somerville dit, à propos de ce que les éleveurs ont fait pour le mouton : « Il semblerait qu’ils aient tracé l’esquisse d’une forme parfaite en soi, puis qu’ils lui ont donné l’existence. » En Saxe, on comprend si bien l’importance du principe de la sélection, relativement au mouton mérinos, qu’on en a fait une profession ; on place le mouton sur une table et un connaisseur l’étudie comme il ferait d’un tableau ; on répète cet examen trois fois par an, et chaque fois on marque et l’on classe les moutons de façon à choisir les plus parfaits pour la reproduction.

Le prix énorme attribué aux animaux dont la généalogie est irréprochable prouve les résultats que les éleveurs anglais ont déjà atteints ; leurs produits sont expédiés dans toutes les parties du monde. Il ne faut pas croire que toutes ces améliorations fussent dues au croisement de différentes races ; les meilleurs éleveurs condamnent absolument cette pratique, qu’ils n’emploient quelquefois que pour des sous-races étroitement alliées. Quand un croisement de ce genre a été fait, une sélection rigoureuse devient encore beaucoup plus indispensable que dans les cas ordinaires. Si la sélection consistait simplement à isoler quelques variétés distinctes et à les faire se reproduire, ce principe serait si évident, qu’à peine aurait-on à s’en occuper mais la grande importance de la sélection consiste dans les effets considérables produits par l’accumulation dans une même direction, pendant des générations successives, de différences absolument inappréciables pour des yeux inexpérimentés, différences que, quant à moi, j’ai vainement essayé d’apprécier. Pas un homme sur mille n’a la justesse de coup d’œil et la sûreté de jugement nécessaires pour faire un habile éleveur. Un homme doué de ces qualités, qui consacre de longues années à l’étude de ce sujet, puis qui y voue son existence entière, en y apportant toute son énergie et une persévérance indomptable, réussira sans doute et pourra réaliser d’immenses progrès ; mais le défaut d’une seule de ces qualités déterminera forcément l’insuccès. Peu de personnes s’imaginent combien il faut de capacités naturelles, combien il faut d’années de pratique pour faire un bon éleveur de pigeons.

Les horticulteurs suivent les mêmes principes ; mais ici les variations sont souvent plus soudaines. Personne ne suppose que nos plus belles plantes sont le résultat d’une seule variation de la souche originelle. Nous savons qu’il en a été tout autrement dans bien des cas sur lesquels nous possédons des renseignements exacts. Ainsi, on peut citer comme exemple l’augmentation toujours croissante de la grosseur de la groseille à maquereau commune. Si l’on compare les fleurs actuelles avec des dessins faits il y a seulement vingt ou trente ans, on est frappé des améliorations de la plupart des produits du fleuriste. Quand une race de plantes est suffisamment fixée, les horticulteurs ne se donnent plus la peine de choisir les meilleurs plants, ils se contentent de visiter les plates-bandes pour arracher les plants qui dévient du type ordinaire. On pratique aussi cette sorte de sélection avec les animaux, car personne n’est assez négligent pour permettre aux sujets défectueux d’un troupeau de se reproduire.

Il est encore un autre moyen d’observer les effets accumulés de la sélection chez les plantes ; on n’a, en effet, qu’à comparer, dans un parterre, la diversité des fleurs chez les différentes variétés d’une même espèce ; dans un potager, la diversité des feuilles, des gousses, des tubercules, ou en général de la partie recherchée des plantes potagères, relativement aux fleurs des mêmes variétés ; et, enfin, dans un verger, la diversité des fruits d’une même espèce, comparativement aux feuilles et aux fleurs de ces mêmes arbres. Remarquez combien diffèrent les feuilles du chou et que de ressemblance dans la fleur ; combien, au contraire, sont différentes les fleurs de la pensée et combien les feuilles sont uniformes ; combien les fruits des différentes espèces de groseillers diffèrent par la grosseur, la couleur, la forme et le degré de villosité, et combien les fleurs présentent peu de différence. Ce n’est pas que les variétés qui diffèrent beaucoup sur un point ne diffèrent pas du tout sur tous les autres, car je puis affirmer, après de longues et soigneuses observations, que cela n’arrive jamais ou presque jamais. La loi de la corrélation de croissance, dont il ne faut jamais oublier l’importance, entraîne presque toujours quelques différences ; mais, en règle générale, on ne peut douter que la sélection continue de légères variations portant soit sur les feuilles, soit sur les fleurs, soit sur les fruits, ne produise des races différentes les unes des autres, plus particulièrement en l’un de ces organes.

On pourrait objecter que le principe de la sélection n’a été réduit en pratique que depuis trois quarts de siècle. Sans doute, on s’en est récemment beaucoup plus occupé, et on a publié de nombreux ouvrages à ce sujet ; aussi les résultats ont-ils été, comme on devait s’y attendre, rapides et importants ; mais il n’est pas vrai de dire que ce principe soit une découverte moderne. Je pourrais citer plusieurs ouvrages d’une haute antiquité prouvant que l’on reconnaissait, dès alors, l’importance de ce principe. Nous avons la preuve que, même pendant les périodes barbares qu’a traversées l’Angleterre, on importait souvent des animaux de choix, et des lois en défendaient l’exportation ; on ordonnait la destruction des chevaux qui n’atteignaient pas certaine taille ; ce que l’on peut comparer au travail que font les horticulteurs lorsqu’ils éliminent, parmi les produits de leurs semis, toutes les plantes qui tendent à dévier du type régulier. Une ancienne encyclopédie chinoise formule nettement les principes de la sélection : certains auteurs romains classiques indiquent quelques règles précises ; il résulte de certains passages de la Genèse que, dans cette antique période, on prêtait déjà quelque attention à la couleur des animaux domestiques. Encore aujourd’hui, les sauvages croisent quelquefois leurs chiens avec des espèces canines sauvages pour en améliorer la race ; Pline atteste qu’on faisait de même autrefois. Les sauvages de l’Afrique méridionale appareillent leurs attelages de bétail d’après la couleur ; les Esquimaux en agissent de même pour leurs attelages de chiens. Livingstone constate que les nègres de l’intérieur de l’Afrique, qui n’ont eu aucun rapport avec les Européens, évaluent à un haut prix les bonnes races domestiques. Sans doute, quelques-uns de ces faits ne témoignent pas d’une sélection directe ; mais ils prouvent que, dès l’antiquité, l’élevage des animaux domestiques était l’objet de soins tout particuliers, et que les sauvages en font autant aujourd’hui. Il serait étrange, d’ailleurs, que, l’hérédité des bonnes qualités et des défauts étant si évidente, l’élevage n’eût pas de bonne heure attiré l’attention de l’homme.

(L’Origine des espèces.)