Darwin : sa vie, son œuvre, sa philosophie/08

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Presses universitaires de France (p. 87-93).

L’EXPRESSION DES ÉMOTIONS


Le premier de ces principes est le suivant : les mouvements utiles à l’accomplissement d’un désir ou au soulagement d’une sensation pénible finissent, s’ils se répètent fréquemment, par devenir si habituels qu’ils se reproduisent toutes les fois qu’apparaissent ce désir ou cette sensation, même à un très faible degré, et alors même que leur utilité devient ou nulle ou très contestable. Notre second principe est celui de l’antithèse. Un usage constant, durant notre vie entière, a affermi en nous l’habitude d’exécuter volontairement des mouvements opposés sous l’influence d’impulsions qui sont elles-mêmes opposées. En conséquence, par cela seul que certains actes ont été accomplis régulièrement, en vertu de notre premier principe, dans un état d’esprit déterminé, une tendance involontaire, irrésistible, à l’accomplissement d’actes absolument contraires doit se produire sous l’empire d’un état d’esprit inverse, indépendamment d’ailleurs du plus ou moins d’utilité qui peut en résulter pour l’individu. Enfin le troisième principe est celui de l’action directe sur l’économie des excitations du système nerveux, action tout à fait indépendante de la volonté, et même en grande partie indépendante de l’habitude. L’expérience montre qu’une certaine quantité de force nerveuse est engendrée et mise en liberté toutes les fois que le système cérébro-spinal est excité. La voie que suit cette force est nécessairement déterminée par la série des connexions qui relient les cellules nerveuses, soit entre elles, soit avec les autres parties du corps. Mais cette direction est aussi fortement influencée par l’habitude ; cela revient à dire que la force nerveuse prend volontiers les voies qu’elle a déjà fréquemment parcourues…

Assurément tout n’est pas ainsi expliqué ; toutefois les trois principes précédents rendent compte suffisamment d’un si grand nombre de mouvements et d’actes expressifs, que l’on peut concevoir l’espérance de voir plus tard tous les phénomènes de cet ordre expliqués par ces principes ou par d’autres très analogues. Tout acte, quelle que soit sa nature, qui accompagne un état déterminé de l’esprit, devient aussitôt expressif. C’est par exemple l’agitation de la queue chez le chien, le haussement des épaules chez l’homme, le hérissement des poils, la sécrétion de la sueur, les modifications de la circulation capillaire, la difficulté de la respiration, la production de sons divers par l’organe de la voix ou par d’autres mécanismes. Il n’est pas jusqu’aux insectes qui n’expriment la colère, la terreur, la jalousie et l’amour par leur bourdonnement. Chez l’homme les organes respiratoires jouent dans l’expression un rôle capital, non seulement par leur action directe, mais encore et bien plus d’une manière indirecte…

Les principaux actes de l’expression chez l’homme et les animaux sont innés ou héréditaires ; c’est-à-dire qu’ils ne sont pas un produit de l’éducation de l’individu. C’est là une vérité universellement reconnue. Le rôle de l’éducation ou de l’imitation est tellement restreint, pour beaucoup de ces actes, qu’ils sont entièrement soustraits à notre contrôle à partir des premiers jours de notre vie et pendant toute sa durée ; tels sont par exemple le relâchement des parois artérielles de la peau dans la rougeur, l’accélération des battements du cœur dans un accès de colère. On peut voir des enfants à peine âgés de 2 à 3 ans, ceux-là même qui sont aveugles de naissance, rougir de confusion ; le crâne dépourvu de cheveux d’un enfant nouveau-né devient rouge quand il se met en colère. Les petits enfants poussent des cris de douleur aussitôt après qu’ils sont nés, et tous leurs traits revêtent alors l’aspect qu’ils doivent offrir par la suite. Ces seuls faits suffisent pour montrer qu’un grand nombre de nos expressions les plus importantes n’ont pas eu besoin d’être apprises ; il est toutefois digne de remarque que certaines d’entre elles, bien qu’assurément innées, réclament de chaque individu un long exercice avant d’en être arrivées à toute leur perfection ; il en est ainsi par exemple des pleurs et du rire. L’hérédité de la plupart de nos actes expressifs explique comment les aveugles-nés, d’après les renseignements que je tiens du R. R.-H. Blaise, peuvent les accomplir tout aussi bien que les personnes douées de la vue. Cette hérédité explique aussi comment jeunes et vieux, chez les races les plus diverses, aussi bien chez l’homme que chez les animaux, expriment les mêmes états de l’esprit par des mouvements identiques…

Nous allons maintenant nous demander jusqu’à quel point la volonté et la conscience ont pris part au développement des divers mouvements de l’expression. Autant que nous pouvons en juger, il n’y a qu’un très petit nombre de mouvements expressifs, tels que ceux dont nous venons de parler en dernier lieu, qui aient été appris individuellement, c’est-à-dire qui aient été accomplis d’une manière consciente et volontaire pendant les premières années de la vie, dans un but déterminé ou par l’imitation de nos semblables et qui soient ensuite devenus habituels. L’immense majorité des mouvements expressifs et les plus importants sont, comme nous l’avons dit, innés ou héréditaires ; on ne peut donc pas dire qu’ils sont sous la dépendance de la volonté de chaque individu. Cependant tous ceux qui dérivent de notre premier principe ont d’abord été accomplis volontairement dans un but déterminé, soit pour échapper à quelque danger, soit pour soulager quelque douleur ou pour satisfaire quelque désir. Par exemple on ne peut guère mettre en doute que les animaux qui se défendent avec leurs dents et qui ont l’habitude de coucher leurs oreilles en arrière lorsqu’ils sont irrités, ne tiennent ce geste de leurs ancêtres qui se comportaient ainsi volontairement pour préserver ces organes des coups de leurs antagonistes ; en effet les animaux qui ne se battent pas à coup de dents n’expriment pas leur irritation de cette manière. Il est de même très probable que nous tenons de nos ancêtres l’habitude de contracter nos muscles périoculaires, lorsque nous pleurons doucement, c’est-à-dire sans pousser des cris ; et cela parce que nos ancêtres ont éprouvé quand ils pleuraient, surtout pendant leur enfance, une sensation désagréable dans leurs globes oculaires. Certains mouvements extrêmement expressifs résultent aussi quelquefois des efforts que l’on fait pour en réprimer ou pour en prévenir d’autres ; ainsi l’obliquité des sourcils et l’abaissement des coins de la bouche sont la suite des efforts tentés pour prévenir un accès de pleurs ou pour l’arrêter s’il a déjà commencé. Il est évident qu’alors la conscience de l’acte accompli et la volonté sont tout d’abord mises en jeu, ce qui ne veut pas dire que, dans ces cas ni dans d’autres analogues, nous sachions quels sont les muscles qui sont mis en action, pas plus que quand nous accomplissons volontairement les mouvements usuels.

Quant aux mouvements expressifs dus au principe de l’antithèse, il est clair que pour eux la volonté est intervenue, quoique d’une manière éloignée et indirecte. Il en est de même des mouvements qui résultent de notre troisième principe : par cela même qu’ils sont sous la dépendance de la facilité plus grande qu’a la force nerveuse à passer dans des voies dont elle a l’habitude, ces mouvements ont été déterminés par l’exercice antérieur et répété de la volonté. Les effets dus indirectement à cette dernière force sont souvent combinés d’une manière complexe, par la force de l’habitude et de l’association, avec ceux qui résultent directement de l’excitation du système cérébro-spinal. Il semble qu’il en est ainsi, lorsque l’action du cœur s’accroît sous l’empire d’une forte émotion. Quand un animal hérisse son poil, quand il prend une attitude menaçante et jette des cris perçants pour effrayer un ennemi, nous sommes témoins d’une intéressante combinaison de mouvements originellement volontaires et de mouvements involontaires. Il est possible cependant que des actes même absolument volontaires comme l’érection des poils aient pu subir jusqu’à un certain degré la mystérieuse influence de la volonté…

Si l’on admet que la plupart des mouvements de l’expression ont été acquis graduellement et sont ensuite devenus instinctifs, il semble jusqu’à un certain point probable a priori que la faculté de les reconnaître est devenue instinctive par un mécanisme identique. Il n’est pas du moins plus difficile de le croire que d’admettre qu’une femelle de quadrupède qui porte pour la première fois reconnaît le cri de détresse de ses petits, ou d’admettre qu’un grand nombre d’animaux devinent et craignent instinctivement leurs ennemis ; or sur ces deux faits on ne peut élever raisonnablement aucun doute. Quoi qu’il en soit, il est extrêmement difficile de prouver que nos enfants reconnaissent instinctivement une expression quelconque. J’ai pourtant observé dans ce but mon premier-né, qui n’avait par conséquent rien pu apprendre par la société d’autres enfants, et je fus bientôt convaincu qu’il comprenait un sourire et éprouvait du plaisir à le voir ; il y répondait en souriant lui-même lorsqu’il était encore d’un âge trop tendre pour avoir rien appris par l’expérience. Lorsque cet enfant fut âgé d’environ 4 mois, je poussai en sa présence plusieurs cris étranges, je fis des grimaces et je m’efforçai de prendre un air terrible ; mais ces cris, lorsqu’ils n’étaient pas trop bruyants, ainsi que les grimaces, ne faisaient que l’amuser, ce que j’attribuais à ce qu’ils étaient précédés ou suivis de sourires. À 5 mois il parut comprendre l’intonation compatissante de la voix. Il était âgé de 6 mois et quelques jours, lorsque sa nourrice fit semblant de pleurer, et je remarquai que son visage prit immédiatement une expression mélancolique et que les coins de sa bouche se déprimèrent fortement ; cependant cet enfant n’avait pu que très rarement en voir pleurer d’autres, jamais une grande personne, et je doute qu’à un âge aussi peu avancé il fût capable de raisonnement. Il me semble donc que c’est en vertu d’un sentiment inné qu’il comprit que les larmes de sa nourrice exprimaient le chagrin, ce qui par une sympathie instinctive lui causait du chagrin à lui-même.

(L’Expression des émotions
chez l’homme et les animaux.)