De l’État moral de l’Amérique du Nord, du docteur Julius

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De l’État moral de l’Amérique du Nord, du docteur Julius

ÉTAT MORAL


DE


L’AMÉRIQUE DU NORD.




NORDAMERICAS SITTLICHE ZUSTÄNDE, PAR LE Dr JULIUS[1].




Le docteur Julius vient de publier à Leipsig un ouvrage sur l’état moral de l’Amérique du Nord, qui a été jugé généralement, en Allemagne, comme un des meilleurs livres qui aient été faits sur cette matière. Un voyage entrepris dans le but d’étudier le système pénitentiaire de ce pays, et un séjour de trois années ont initié l’auteur à tous les mystères de la vie morale aux États-Unis ; son livre présente un intérêt d’autant plus vif, qu’il s’est particulièrement attaché à ce côté des choses qui a été plus négligé par ceux qui ont étudié cette société si jeune encore, et à laquelle les vieux états de l’Europe semblent aller demander le secret de leurs destinées futures. Nos deux compatriotes, MM. de Tocqueville et Michel Chevalier se sont occupés plus spécialement, le premier de l’état politique et du système pénitentiaire, le second de l’industrie dans l’Amérique du Nord. Mais le développement historique des colonies anglaises dans le Nouveau-Monde, et l’empreinte qu’il a dû laisser dans le caractère national et individuel de ce peuple nouveau avaient été plus ou moins omis ; peut-être fallait-il un Allemand pour sonder ces questions si profondes, et pour observer avec une patience attentive les ressorts secrets et cachés de cette vie si agitée dans ses mouvemens, si diverse et si compliquée dans ses formes, dont on nous a présenté jusqu’ici les faces principales. Fidèle à l’esprit qui caractérise l’étude et la science allemandes, le docteur Julius devait s’attacher de préférence à l’observation de l’histoire, et en déduire comme conséquence toutes les manifestations de la vie. Le Français peut se poser gracieusement à la surface des choses, cueillir en quelque sorte la fleur des questions les plus profondes, entrevoir d’un coup d’œil dans un fait tous les faits qui l’ont préparé, tous les principes qui l’ont produit. Mistress Trollope a bien pu causer agréablement, dans deux volumes, sur les mœurs des Américains, effleurer légèrement le côté le plus extérieur de la société, s’impatienter, comme une femme du monde, parce que l’Yankee mâche du tabac dans un salon, et n’a rien des manières polies de l’aristocratie anglaise. L’Allemand ne peut mettre le pied sur une question sans tomber au fond du premier coup. Quelquefois, à la vérité, il y reste, au grand dépit des lecteurs qui comprennent difficilement ce qu’il leur dit, parce qu’à une certaine profondeur, les objets les plus clairs deviennent obscurs. Mais s’il parvient à en sortir, il est rare que ses élucubrations consciencieuses ne manifestent pas quelque fait ou quelque principe qui, sans lui, serait resté caché et inaperçu. Nous féliciterons donc sincèrement le docteur Julius d’avoir été fidèle à la méthode employée par les savans de son pays, et de nous avoir fait assister à l’origine et au développement de l’histoire et des institutions du peuple qu’il a si judicieusement observé. Dans le travail dont son livre nous a fourni la base et les matériaux, nous nous attacherons à la partie qu’il a le plus savamment traitée ; car, après tout ce qui a été publié en France sur le système pénitentiaire aux États-Unis, nous regardons la matière comme épuisée, tandis que le côté historique, social et religieux, a été moins observé jusqu’ici.

Chose remarquable, la cupidité et le désir effréné de l’or poussèrent les Européens vers les contrées méridionales de l’Amérique ; et, après bien des luttes et de cruelles iniquités, les deux races finirent par se confondre. La persécution, au contraire, peupla d’Européens l’Amérique du Nord, et à peine ces mêmes hommes que l’intolérance avait contraints à quitter leur patrie, ont-ils mis le pied sur la terre étrangère, qu’on les voit commencer et poursuivre avec un incroyable acharnement une guerre d’extermination contre la race indigène. Quelques puritains, disciples de Robert Brown, vont chercher en Hollande un refuge contre la tyrannie d’Elisabeth. Le zèle intolérant de la fille de Henri VIII trouve moyen de les y atteindre. Ils s’embarquent pour le Nouveau-Monde, et les chefs des quarante-une familles qui composaient la colonie naissante jettent les fondemens de la constitution sous laquelle ils voulaient vivre. Cette constitution était bien simple. Quiconque était membre de l’église était par cela même membre de l’assemblée législative ; et pour que cette société nouvelle rappelât d’une manière parfaite celle des premiers chrétiens, il fut résolu que tous les biens seraient communs. Il fallut qu’une expérience de dix années vînt manifester dans tout leur jour les inconvéniens d’une pareille constitution, pour qu’on se déterminât enfin à l’abolir. Après dix ans, la colonie ne comptait encore que trois cents membres ; mais avec l’établissement de la propriété, la population ne tarda pas à s’accroître, et de nouvelles recrues fournies par la persécution qui ne se ralentissait point venant sans cesse en augmenter le nombre, les établissemens déjà commencés s’étendirent, d’autres se formèrent. Ainsi fut fondé l’état de Massachussett. L’esprit et la tendance judaïque qui caractérisaient la secte des puritains se reproduisit dans la vie, dans l’histoire et dans la constitution de cet état. Les conditions qui leur avaient été imposées par la métropole furent éludées, les lois anglaises remplacées par les lois de Moïse ; un traité d’alliance fait avec Dieu devait leur rappeler qu’ils formaient un peuple privilégié et spécialement choisi de sa main ; le nom de Salem, donné au lieu où s’était formé leur premier établissement, leur rendait sans cesse présent le souvenir de l’antique Jérusalem ; et pour que rien ne manquât à l’analogie, tous ces nouveaux Israélites s’engagèrent par un traité solennel à exterminer les tribus idolâtres des Pequods, dont le voisinage les inquiétait et les menaçait à la fois. Depuis ce temps, l’état de Massachussett, et dans l’état, la ville de Boston qui en est devenue la capitale, sont restés comme le nid du puritanisme ; leur histoire n’a été que le développement des qualités, soit bonnes, soit mauvaises qui distinguent cette forme religieuse. Crainte de Dieu, esprit de dévouement et de sacrifice, persévérance opiniâtre, indépendance hautaine et intolérante, tels furent, tels sont encore aujourd’hui les caractères de cet état et de tous ceux qui en sont sortis plus tard. C’est de Boston que partit la résistance ; c’est là que fut levé, pour la première fois, l’étendard de cette insurrection qui a introduit dans l’histoire un élément et une forme inconnue jusqu’alors. Le Nouvel-Hampshire avec sa population agricole, l’état de Vermont avec ses villages gracieusement posés au fond des vallées ou sur le penchant des collines, et habités en grande partie par des bergers dont les mœurs simples et patriarcales rappellent la Suisse ; l’état du Maine, fondé pour servir de barrière aux envahissemens de la France et de la religion catholique : ces trois états peuvent être considérés comme les satellites de celui de Massachussett. Comme dans ce dernier personne ne pouvait jouir des droits politiques, s’il n’appartenait à la confession religieuse qu’on y avait adoptée, le moindre dissentiment dans les matières théologiques déterminait une émigration ; c’est de cette manière que les états de Connecticut et de Rhode-Island prirent naissance. Une physionomie toute particulière les distingue. Quoique d’une étendue très bornée, ils ont été et sont encore le centre du mouvement intellectuel et religieux de toute l’Union. C’est là qu’il s’imprime le plus de livres ; c’est là que sont les écoles les plus considérables ; c’est de là que partent les missionnaires que le fanatisme répand parmi les tribus indiennes ; c’est là qu’on peut étudier dans sa pureté primitive le type du Yankee, ce type si précis dans sa forme, et si arrêté dans ses contours. C’est une étude curieuse de suivre l’élément germain dans son développement historique et dans ses transformations successives en Angleterre ; de le voir, fluide d’abord, vague et indéterminé, commencer à prendre plus de consistance, en se mêlant à l’élément français après la conquête des Normands ; puis s’affiner et se préciser toujours davantage, jusqu’à ce qu’il prenne, dans les Yankee qui peuplent la Nouvelle-Angleterre, un degré de fermeté qui approche de la dureté et de la raideur. A son point de départ, le caractère germain semble tout entier concentré dans l’imagination ; la poésie est sa forme exclusive : mais une fois qu’il est arrivé à son développement, nous ne trouvons plus en lui qu’une volonté âpre et persistante, tournée tout entière vers le côté pratique de la vie, et courant à son but, sans se laisser jamais arrêter par aucun obstacle.

Les états planteurs de l’est forment le second groupe parmi les états de l’Union ; et ce que Massachussett est pour le premier, la Virginie l’est pour le second. Ces établissemens de l’Amérique du Nord, qui formeront bientôt peut-être un des plus puissans empires qui aient jamais existé, ont cela de particulier, que nous pouvons en quelque sorte assister à leur naissance et à leur développement. Le plus souvent leur histoire se confond avec celle d’un homme dont le journal forme leurs annales, et sera pour eux, dans la suite des temps, le titre authentique de leur origine. Ici, point de mythes ni d’allégories, point d’obscurités ni de mystères, mais la vérité simple et nue, claire et sans voiles. Ce que Winthrop a été pour Massachussett, le capitaine. John Smith l’a été pour la Virginie. Ce sont les deux annalistes de l’Union. Mais la vie de ce dernier fut tellement aventureuse, et les événemens dont elle se composa furent tellement extraordinaires, que le récit qu’il en fait rappelle les anciennes chroniques des peuples européens. La paix conclue par Jacques Ier avec l’Espagne laisse sans occupation un grand nombre de gentlemen pour qui la guerre était devenue comme un métier. Ne sachant que faire, ces pauvres chevaliers s’en vont chercher fortune dans le Nouveau-Monde. Ce n’est point un refuge contre la persécution qu’ils vont lui demander ; c’est de l’or. L’exemple des Espagnols et des Portugais les anime ; ils veulent devenir riches, et s’en retourner ensuite en Angleterre jouir des richesses qu’ils auront amassées. Le résultat fut ce qu’il devait être. Ces gentlemen, incapables de travailler pour se procurer les choses nécessaires à la vie, allaient succomber à la faim, aux maladies, aux incursions des sauvages, si la Providence ne leur eût envoyé le capitaine Smith, qui, après avoir promené sa vie errante à travers l’Europe, l’Afrique et l’Asie, vint donner une base à cette colonie naissante qui allait se dissoudre. Smith fait venir d’Angleterre des ouvriers et des laboureurs : les premiers colons, éclairés par l’expérience, renoncent à leur vie déréglée et oisive ; la communauté des biens est abolie, et l’ordre paraît enfin après le chaos. Telle est l’origine décrétât de Virginie, qu’on avait ainsi nommé pour honorer la virginité de la reine Elisabeth. L’élément aristocratique resta toujours empreint dans l’histoire de cet état. C’est là que furent vendus pour la première fois des nègres, en 1620, par des Hollandais. On alla plus loin encore : des prisonniers de guerre écossais, irlandais, et anglais y furent transportés et vendus pendant les dissensions qui divisèrent l’Angleterre. La Virginie offrit de bonne heure un contraste frappant avec le Massachussett sous le rapport intellectuel. Sir William Berkeley qui en avait été gouverneur, écrivait en 1671, dans son rapport sur l’état de la colonie : « Je remercie Dieu de ce que nous n’avons encore ici ni écoles libres, ni imprimeries, et j’espère bien que nous n’en aurons pas avant cent ans, car la science a amené la désobéissance et les sectes dans le monde, et l’imprimerie les a propagées. » Là vous ne trouvez que peu de villes et de fabriques, peu de routes, de canaux ou de chemins de fer. La vie aristocratique anglaise s’y est conservée. Les maisons des propriétaires y sont bâties dans le goût du XVIIe siècle, avec des tuiles souvent apportées d’Angleterre, et autour d’elles s’élèvent les nombreuses cabanes en bois des esclaves, dont la vie est à peu près tout entière occupée au service de leurs maîtres. Le ton y est plus distingué, les manières plus polies, la vie plus raffinée. Comme les affaires n’y absorbent pas tout le temps, il en reste toujours beaucoup pour le plaisir et l’étude. L’éducation y est plus soignée et plus complète que dans les états où elle est beaucoup plus répandue. Aussi les Virginiens, qui, jusqu’à l’année 1800, formaient un cinquième de la population des États-Unis, avaient fourni au congrès le sixième du nombre de ses membres ; et de 1789 à 1825, le siège du président de l’Union n’a été occupé que pendant quatre ans par un citoyen des autres états.

L’esprit aristocratique passa de la Virginie dans les deux Carolines, mais particulièrement dans celle du sud, qui lui doit en grande partie son origine. Le territoire de ces deux états fut concédé par le roi Charles II à huit seigneurs anglais, qui crurent faire une chose merveilleuse pour la prospérité de leur colonie en obtenant de Locke une constitution. Cette constitution transportait dans le Nouveau-Monde toutes les institutions de la Grande-Bretagne, le système féodal, les majorats, le parlement, la suprématie de l’église épiscopale et le jury ; mais vingt-quatre ans après son introduction, elle fut abolie à la demande unanime des habitans. La principale richesse de la Caroline du nord consiste dans ses mines d’or. Un lingot, trouvé par hasard au fond d’un ruisseau par un enfant qui tirait sur des poissons avec son arc, mit sur la trace des trésors que le sol recelait dans son sein. Malheureusement l’exploitation des mines qui l’enrichissent, en attirant une population très mélangée, et dont l’amour effréné du gain forme le caractère distinctif, a produit des résultats peu avantageux pour la moralité du pays L’ivrognerie, le libertinage, la passion du jeu et tous les vices qui dépravent le cœur, y ont pris un effroyable développement.

La Géorgie, le plus jeune des états planteurs de l’est, est en même temps le seul établissement qui ait été fondé sous la maison de Hanovre. Cet état se distingua de bonne heure par une dureté opiniâtre qui dégénéra plus d’une fois en cruauté. Rien ne peut excuser sa conduite inhumaine envers la tribu indienne des Cherokees, la plus disposée peut-être de toutes les tribus indiennes à participer aux bienfaits du christianisme et de la civilisation. L’autorité du tribunal de l’Union, et sa sentence en faveur des malheureux Indiens opprimés n’ont pu vaincre la cupidité des Géorgiens. Le territoire qu’ils convoitaient renfermait de l’or ; il le leur fallait à tout prix, et les lois se sont trouvées impuissantes contre eux.

Le Maryland forme le troisième groupe parmi les états de l’Union, et c’est peut-être celui dont la formation a été la plus régulière et a produit les résultats moraux les plus satisfaisans. Sir George Calvert, secrétaire d’état sous Jacques ier, fut contraint, par sa conversion à la foi catholique, de quitter un emploi qu’il avait rempli avec zèle et fidélité. Devenu lord Baltimore par la faveur du roi, qui avait voulu lui donner une marque particulière de son estime, il en obtint encore comme fief les terres situées au nord du fleuve Potomack. Rien ne surpasse le désintéressement, la générosité, le dévouement et la sagesse qui dirigèrent cet homme admirable dans l’établissement qu’il forma, et dans le choix des institutions qu’il lui donna. Nous ne pouvons mieux faire que de citer le témoignage si honorable que lui donne Bancroft dans son histoire des États-Unis d’Amérique. « Il fut le premier, dit-il, dans l’histoire du monde chrétien, qui chercha la paix et l’assurance que donne la religion, non dans l’exercice du pouvoir, mais dans celui de la justice. Le premier il voulut concilier les institutions populaires avec la liberté de conscience. Le premier il vit dans l’égalité légale de toutes les confessions chrétiennes un moyen de progrès pour la moralité. L’asile des papistes, situé dans un coin du monde jusqu’alors inconnu, sur le rivage de fleuves qu’aucun homme n’avait encore explorés, devint précisément le lieu où la tolérance et la liberté de conscience fut proclamée comme la base et le fondement de toutes les institutions. » Lord Baltimore consacra plus de quarante mille livres sterling à cette œuvre, qui fut l’œuvre et la pensée de toute sa vie. Ses fils héritèrent de son esprit et agirent dans la même direction. La concorde la plus parfaite régnait entre les nouveaux colons et les tribus indigènes. Les Indiennes apprenaient aux femmes des colons à préparer le pain de riz, pendant que les Indiens instruisaient les hommes dans l’art de la chasse. Mais après l’expulsion de Jacques II, la constitution du Maryland fut détruite. La liberté de conscience, que les catholiques avaient proclamée, fut abolie, et les catholiques et les quakers furent également persécutés. Tous ces changemens furent favorisés par les descendans de lord Baltimore, qui passèrent à l’église anglicane. Toutefois la ville de Baltimore conserve encore des vestiges de l’esprit dans lequel elle fut fondée. Des maisons d’éducation élevées par les catholiques, mais ouvertes à toutes les sectes, y attirent une nombreuse jeunesse par la supériorité de l’enseignement qu’on y reçoit. C’est aussi à Baltimore que se forma, dès l’an 1789, une association pour l’abolition de l’esclavage. Une tolérance plus large et mieux entendue, et un sentiment plus profond de la charité chrétienne, ont toujours été les caractères distinctifs du Maryland, tant il y a de puissance et de force dans le germe des institutions humaines, tant il est vrai que les choses et les événemens de ce monde développent toujours plus ou moins, malgré les obstacles, les principes dont ils sont nés.

William Penn, fils de l’amiral du même nom qui conquit la Jamaïque sous Cromwell, frappé de l’austère simplicité des quakers, se sentait invinciblement attiré vers cette secte, que George Fox venait de fonder. Vainement son père, effrayé de ses dispositions, avait cru que les voyages pourraient les modifier dans un sens favorable à ses projets. Il avait particulièrement compté sur la France, où il pensait que l’esprit trop sérieux de son fils ne saurait point résister à l’influence de la société au milieu de laquelle il vivrait, et des exemples qu’il aurait sous les yeux. Mais rien ne put ébranler la volonté déterminée du jeune William. Emporté par son zèle, on le voyait prêcher dans les rues et sur les places. Traduit devant les tribunaux, persécuté par l’église établie, menacé par l’évêque de Londres de la prison perpétuelle, il se montra toujours inébranlable dans sa résolution, et finit par vaincre la résistance de son père, qui le bénit avant de mourir et le laissa héritier d’une fortune considérable. Penn vit bien qu’il lui serait impossible de réaliser ses projets en Angleterre. Il résolut donc de quitter sa patrie et d’aller chercher en Amérique un lieu où il pourrait accomplir les desseins qu’il croyait lui avoir été inspirés de Dieu. Charles II lui octroya comme fief le territoire situé entre le Maryland et New-Jersey, et, faisant violence à sa modestie, donna le nom de Pensylvanie à cette contrée, que Penn voulait appeler Sylvanie. Sa justice lui concilia bientôt tous les Indiens du pays, qui conservèrent long-temps encore après sa mort le souvenir de ses vertus. Il donna le nom de Philadelphie à la ville qui devait être le centre des relations sociales pour tout l’état ; car, dans la pensée du fondateur, elle devait accueillir comme des frères les hommes de toutes les sectes et de tous les pays. Il n’avait excepté de cette association fraternelle que les catholiques et les juifs. La constitution de cet état avait principalement pour but de porter vers la religion toute l’activité humaine, de détacher les pensées de la terre pour les rattacher à l’autre vie. Des hommes de toutes les sectes affluèrent de bonne heure vers ce petit coin du monde, où ils trouvaient un asile assuré. Cependant les quakers et les frères moraves contribuèrent le plus à l’accroissement de la colonie, attirés qu’ils étaient par la communauté, ou au moins par la ressemblance des principes. L’Allemagne surtout lui fournit d’abondantes recrues, et en 1755, sur deux cent vingt mille habitans, l’état comptait plus de cent mille Allemands. Mais à mesure qu’il s’agrandissait, les inconvéniens de la constitution que Penn lui avait donnée devaient se faire sentir davantage. Bonne peut-être pour une réunion peu nombreuse d’hommes liés par la même foi, cette constitution était insuffisante pour une société plus étendue et pour des relations plus compliquées. Ainsi, lorsque, vers le milieu du XVIIIe siècle, il fallut prendre les armes pour défendre le pays contre les incursions des Français et des Indiens, tous les quakers de rassemblée législative se démirent de leurs fonctions, pour ne pas être contraints d’approuver, contre leurs principes, la guerre que commandaient les circonstances. Une puissante réaction se produisit de bonne heure, après la mort de Penn, contre la constitution qu’il avait établie ; et le chef de cette réaction, ce fut un homme devenu célèbre non moins en Europe que dans son propre pays. Benjamin Franklin, avec son esprit tout positif, exclusivement porté vers les objets dont la raison ou les sens peuvent se rendre compte, travailla, avec un acharnement qui dégénéra plus d’une fois en partialité et en passion, à défaire ce que Penn avait fait, et à reporter vers la terre et vers le bien-être que l’homme peut s’y procurer les pensées et les efforts de ses concitoyens, que Penn avait dirigés vers l’autre vie, et vers le bonheur que nos vertus nous y méritent. Le docteur Julius est très sévère dans le jugement qu’il porte sur Franklin, dont la moralité lui paraît fort suspecte, d’après tout ce qu’il dit avoir entendu raconter sur lui en Pensylvanie. Je conçois cette sévérité de sa part. Accoutumé à voir les choses par leur côté esthétique ou moral, il ne pouvait qu’être défavorablement prévenu pour un homme qui ne cherchait en elles que le côté utile. Je crains cependant qu’il ne se soit laissé entraîner trop loin par une noble préoccupation des intérêts spirituels de la vie. Au reste, il est vrai de dire que l’œuvre de Penn est détruite, et qu’il n’en reste plus que quelques vestiges faciles à reconnaître pour un observateur attentif.

Le cinquième groupe se compose des états de New-York, New-Jersey et Delaware. Le territoire qu’ils occupent avait été d’abord au pouvoir des Suédois et des Hollandais. Ces derniers avaient un tact merveilleux dans le choix des lieux où ils voulaient établir quelque colonie. Ils ont été, sous ce rapport, ce que furent les Génois au moyen-âge et les Phéniciens dans l’antiquité. La ville de New-York, qu’ils avaient fondée sous le nom d’Amsterdam, est devenue depuis la première place de l’univers. L’incroyable activité des Américains du Nord, leur goût des voyages, leur besoin de déplacement, leur passion pour les opérations commerciales, donnent à la ville de New-York une physionomie toute particulière. Vous diriez un immense hôtel où arrivent et d’où partent à chaque instant des milliers de voyageurs. Vous diriez un marché continuel où tous accourent et s’empressent, comme s’il ne devait durer que quelques heures. Aussi la population de New-York s’accroît-elle outre mesure. De 1790 à 1830, le nombre en a doublé tous les vingt ans, et de 1830 à 1835, il a augmenté d’un tiers. On peut considérer ce groupe comme formant le point de transition entre les états de la Nouvelle-Angleterre et les états planteurs. C’est lui qui doit faire équilibre à ces deux points extérieurs de l’Union, dont chacun tend à attirer l’autre dans sa sphère, jusqu’à ce que les états de l’ouest soient assez développés pour que leur influence puisse ajouter un nouvel élément dans cet ensemble merveilleux, composé déjà d’élémens si divers.

Les onze états de l’ouest, qui ont accru le domaine de l’Union depuis qu’elle s’est séparée de la métropole, forment les deux derniers groupes : le premier, peuplé le plus souvent par des colons de la Nouvelle-Angleterre ; le second, perpétuellement augmenté par ceux de la Virginie, de la Géorgie et des deux Carolines. Entre ces deux groupes coule l’Ohio, qui, comme le Potomack à l’est, divise à l’ouest, en deux moitiés bien distinctes, le territoire qu’il arrose et féconde de ses eaux. Depuis sa source, près de Pittsburg, jusqu’à son embouchure dans le Mississipi, le passager est frappé par le spectacle de l’aisance et de la prospérité qui règnent sur toute la rive droite, tandis que rien, hormis les beautés de la nature, n’attire ses regards vers la rive opposée. Là des villes florissantes, des villages ou des établissemens qui prospèrent, des hommes actifs et entreprenans, des routes, des canaux, des chemins de fer ; ici quelques villes éparses çà et là, et rompant, à de longs intervalles, la monotonie des forêts et du désert ; une population paresseuse ou sans énergie, quelques routes négligées ou mal entretenues, et un seul chemin de fer qui conduit de Lexington à Francfort. D’où vient cette différence ? Au nord, la terre est travaillée par des mains libres ; au sud est l’esclavage. Du reste, aucun caractère particulier ne distingue les états qui composent chacun de ces deux groupes. C’est une chose merveilleuse que le récit des aventures de ces hommes audacieux qui ont conquis pied à pied tout ce vaste territoire sur les Indiens, sur les bêtes féroces et sur la nature elle-même. Il n’est peut-être pas dans toute l’histoire un seul fait qui prouve autant que le fait de cette conquête tout ce qu’il y a de ressources dans l’intelligence de l’homme, de puissance dans sa volonté et de force dans son corps. La vie de chacun de ces conquérans est un roman où l’esprit du lecteur est à chaque instant saisi par les incidens les plus merveilleux, par les positions les plus extraordinaires et par les impressions les plus diverses. Mais si l’on est forcé d’admirer la persévérance, la patience et le courage de ces apôtres de la civilisation moderne, on ne peut, d’un autre côté, s’empêcher de plaindre ces pauvres Indiens arrachés au sol sur lequel ils ont vécu, et repoussés toujours plus loin des lieux qui les ont vus naître ; et l’on regrette de voir tant d’injustice et de dureté uni à d’aussi admirables vertus.

L’état de la religion aux États-Unis est peut-être le phénomène le plus extraordinaire qui frappe l’étranger dans ces contrées, où tout est nouveau, où tout est en dehors de la coutume et de l’expérience que le temps nous a fournie. Là, il faut avoir une religion, ce qui ne veut pas dire qu’il faille avoir de la religion ; il faut appartenir à une forme, à une association religieuse quelconque ; il faut avoir un symbole, ce symbole fût-il l’athéisme. Il semble que l’activité fiévreuse de ces hommes perdus dans les opérations commerciales les plus étendues et les plus compliquées doive être entièrement absorbée par le soin des intérêts matériels, et qu’il ne doive plus leur rester de loisir pour s’occuper du ciel et des choses de l’autre vie. Il n’en est rien cependant. Ces mêmes hommes qui portent le goût, l’amour du commerce ou de l’industrie jusqu’à une sorte de passion, poussent jusqu’au fanatisme le zèle des opinions religieuses qu’ils ont embrassées. Cette ardeur dans la foi doit être attribuée, d’après le jugement de presque tous les hommes qui ont visité les Etats-Unis, à la séparation parfaite de l’église et de l’état. Plus l’état est indifférent pour tout ce qui touche à la religion, plus les individus s’en occupent avec zèle et ferveur. Les scrupules vont si loin sur ce point en Amérique, qu’on n’y voit qu’avec peine, et qu’on n’y tolère qu’à regret les dons et les legs qui sont faits aux églises ; car on y a remarqué que ces dons, en rendant l’église qui les avait reçus indépendante à l’avenir des fidèles, diminuaient sensiblement le zèle religieux et parmi ces derniers et parmi les ministres qu’ils s’étaient choisis, et des expériences assez nombreuses ont rendu générale l’opinion que la taxe imposée à chaque fidèle pour l’entretien de l’église dont il est membre, est plus avantageuse, et pour l’église, et pour lui, qu’une rente perpétuelle et inaliénable.

La séparation de l’église et de l’état est un fait d’autant plus remarquable aux États-Unis, qu’il s’est développé lentement, et que leur histoire a commencé par la théocratie. En effet, les premiers pèlerins qui abordèrent dans le Massachussett y établirent une constitution toute théocratique dans son principe et dans ses formes, puisque le titre de citoyen était attaché à celui de membre de l’église. Ce n’est qu’en 1833 que cet état a effacé les dernières traces du principe théocratique qui l’avait constitué, en abolissant la taxe ecclésiastique, contre laquelle l’opinion générale était soulevée depuis long-temps, et en abandonnant à chaque église ou à chaque paroisse le soin de s’administrer comme elle l’entend ; car dans plusieurs confessions, en Amérique, on distingue l’église et la paroisse ou la commune. Cette distinction se produit surtout chez les congrégationalistes, les presbytériens, les baptistes et les méthodistes. A l’église appartiennent les renouvelés et les ressuscites, que nous nommerions ici les dévots. La paroisse comprend tous ceux qui se rassemblent dans la même église pour prier ou pour y entendre la prédication. Les églises, c’est-à-dire les dévots, choisissent les prédicateurs ; la paroisse les accepte ou les refuse, et paie ceux dont elle a confirmé l’élection. La paroisse seule est capable de posséder. A l’église appartiennent seulement les objets qui ornent l’intérieur des bâtimens consacrés au culte. Du reste, chaque paroisse s’administre comme bon lui semble, sans que l’état s’en mêle ; et celui-ci aurait beaucoup de peine à faire accepter aux églises les dons qu’il voudrait leur faire, parce qu’elles soupçonneraient aussitôt qu’il veut s’immiscer dans leurs affaires, ou elles craindraient que le zèle des fidèles ne se ralentît. S’il était permis de juger du mérite absolu de l’institution qui sépare d’une manière si complète l’église de l’état en Amérique, par les résultats qu’elle y produit, ce jugement ne pourrait être que très favorable ; car les effets en sont vraiment merveilleux, particulièrement dans la Nouvelle-Angleterre, d’où est parti le développement social et historique de l’Union. Les sectes des congrégationalistes, des presbytériens, des baptistes et des méthodistes, sont celles qui manifestent le plus de zèle et de ferveur. Les principaux moyens dont elles se servent pour entretenir ou pour ranimer la foi des fidèles sont les revivals, les offices religieux prolongés (protracted meetings), les offices religieux en plein air (camp meetings) et les associations religieuses.

Lorsque le zèle s’attiédit dans une paroisse ou que certains vices prennent un développement qui menace d’abaisser sensiblement le degré de moralité d’une commune, les dévots se réunissent, se concertent, s’entretiennent des moyens les plus propres à réveiller l’esprit chrétien dans ceux qui l’ont laissé s’assoupir ; ils prient, et chacun, se faisant missionnaire, cherche à faire pénétrer dans les autres les sentimens dont il est animé lui-même. L’étincelle se communique, le feu gagne et s’étend ; des prédicateurs renommés par leur piété viennent souffler ce feu, et bientôt il se forme comme un vaste incendie. Lorsque les choses en sont rendues à ce point, souvent les prédicateurs et les dévots arrangent ensemble un office prolongé, c’est-à-dire une mission de plusieurs jours, qui doit mettre la dernière main à l’œuvre commencée et confirmer les sentimens que le revival a fait naître. Ces missions durent quelquefois quinze jours, pendant lesquels les fidèles passent de la prière au chant, du chant à la prédication, de la prédication au banc d’angoisse, anxions beach, imitation dangereuse et dégénérée de la confession. Ces revivals produisent souvent des résultats salutaires, elles inconvéniens graves dont ils sont la source seraient beaucoup moins nombreux, si les prédicateurs étaient plus prudens et avaient plus d’expérience. J’avoue que je n’aime pas le ton léger avec lequel mistress Trollope traite, dans son ouvrage sur l’Amérique, les institutions et les cérémonies religieuses des différentes sectes aux États-Unis. Toutes ces choses sont fort sérieuses de leur nature, puisqu’elles tiennent au côté le plus sérieux de la vie, et qu’elles servent de forme aux sentimens les plus profonds du cœur humain. On peut les désapprouver, ceci ne fait pas doute ; on peut même s’en indigner ; mais pour de pareils sujets la plaisanterie ne convient pas, et il n’est pas permis à un écrivain grave de faire rire ses lecteurs des erreurs des autres. Mistress Trollope était d’autant plus obligée à être indulgente, que ses jugemens sont, pour la plupart, une affaire de patriotisme, et qu’elle ne relève guère ce qu’elle trouve de défectueux dans les institutions américaines que pour exalter davantage celles de son pays. Or, elle aurait dû se rappeler que, dans tout ce qui a rapport à la religion, les Américains n’ont fait que développer les germes qu’ils ont apportés d’Angleterre, et que, pour beaucoup de choses qui lui paraissent ou ridicules ou blâmables, sa patrie n’a rien à envier aux États-Unis. Comme elle, je condamne les abus qu’elle signale, à cause des dangers auxquels ils exposent ceux qui en sont victimes. En effet, les revivalists, ou prédicateurs de revivals, sont très souvent des jeunes gens sans expérience, cherchant à produire des impressions plutôt que des sentimens, et agissant plus sur l’imagination des auditeurs que sur leur volonté. Le but de tous leurs efforts, dans les sermons qu’ils prêchent, est d’amener sur le banc d’angoisse plusieurs fidèles dont les larmes, les gémissemens et quelquefois même les plus effroyables convulsions témoignent de la puissance du prédicateur. C’est parmi les femmes jeunes et à imagination ardente que ces phénomènes se manifestent le plus souvent. On les voit alors confesser publiquement leurs fautes et élever vers le ciel leurs prières entrecoupées de sanglots. Quelquefois même, ne pouvant soutenir l’impression qui s’empare de leur ame, elles tombent et se roulent par terre, se débattant dans les angoisses d’une cruelle agonie, pendant que le prédicateur murmure à leurs oreilles des paroles de paix et de consolation, et que tous les assistans remercient Dieu de ce qu’il a bien voulu manifester sa grâce en elles. Ces effets se produisent assez fréquemment dans les offices qui se tiennent en plein air, quelquefois pendant plusieurs semaines. Qu’on se représente l’impression qui doit frapper de jeunes ames faciles à exalter, lorsque la nuit, après une journée passée dans les méditations et la prière, un prédicateur éloquent leur peint, sous les couleurs les plus sombres, les terribles jugemens de Dieu. Sous ces voûtes séculaires, formées par le feuillage épais des arbres dont les brandies s’entrelacent et se mêlent, et qu’un rayon de la lune vient de temps en temps traverser ; à la lueur de ces feux allumés de distance en distance et qui jettent sur tout ce qu’ils éclairent un triste reflet ; au chant de ces cantiques, tantôt joyeux, tantôt lugubres, qui s’élèvent solennellement au milieu du silence de la nuit, la parole et la pensée prennent comme naturellement les teintes des objets qui sont là sous les yeux. Aussi voit-on parfois des femmes sortir tout épuisées de ces orgies religieuses, ou y laisser pour toujours leur raison.

Les associations pieuses sont peut-être le moyen qui entretient le plus efficacement le zèle en Amérique. L’église catholique, qui ne prend aucune part aux revivais et aux camp meetings dont je viens de parler, et dont la marche paisible, grave et solennelle à la fois, contraste singulièrement avec le développement brusque et tumultueux de la plupart des sectes protestantes, a fondé plusieurs institutions que la charité des fidèles entretient, et qui toutes sont remarquables par l’esprit de tolérance dans lequel elles ont été fondées. Ainsi le nombre des élèves protestans est toujours beaucoup plus considérable dans les maisons d’éducation catholiques que celui des élèves catholiques eux-mêmes, parce que la liberté de conscience y est mieux entendue et plus respectée qu’ailleurs, et que l’instruction y est ordinairement supérieure à celle des autres maisons. L’église catholique compte un archevêque et quatorze évêques aux États-Unis, trois cents cures et cent quarante-trois stations, treize séminaires, quatorze maisons d’éducation pour les jeunes gens, et trente-neuf pour les filles, toutes ouvertes aux enfans des différentes sectes, trente-sept institutions de bienfaisance dirigées par les sœurs de la charité, et vingt-trois cloîtres de femmes, qui s’occupent pour la plupart de l’éducation. Les sœurs de la charité sont partout où leurs secours sont nécessaires et où on leur permet de les donner. A Philadelphie, lorsqu’à l’époque du choléra les employés et les gardiens de l’hôpital avaient fui, on vit ces filles admirables, deux heures après avoir reçu la lettre qui les appelait, quitter leur couvent à Emmetsburg dans le Maryland, accourir là où on réclamait leur charité, rétablir l’ordre et la confiance dans l’hôpital, et mériter par leurs soins et leur dévouement les éloges de l’assemblée législative de Pensylvanie. Cependant, malgré les invitations et les prières des directeurs de l’hospice, elles furent obligées de quitter la ville, parce qu’elles n’auraient pu y pratiquer sans difficultés les règles de leur ordre, et que rien n’aurait pu empêcher les malades et les pauvres de les regarder et de les traiter comme des domestiques dont on paie le temps et les soins.

De toutes les associations religieuses, la plus active et la plus importante est L’Association américaine pour l’éducation, qui appartient à la fois aux congrégationalistes et aux presbytériens, et dont le but est de former des jeunes gens pieux et capables pour l’état ecclésiastique. Les fonds de cette association sont administrés avec une telle économie, qu’en 1836 elle a pu, avec un revenu de 66,000 dollars (1 dollar équivaut à 5 fr. 42 c. de notre monnaie), entretenir onze cent vingt-cinq élèves. A la vérité, les jeunes gens doivent fournir par leurs travaux une partie de la somme nécessaire à leur entretien, et dans les dix dernières années, 173,000 dollars ont été gagnés de cette manière. De plus, l’argent que l’association met en avant pour eux n’est considéré que comme un prêt qu’ils doivent rembourser plus tard, si les circonstances le leur permettent. 26,000 dollars lui sont revenus par ce moyen de 1825 à 1836. L’intérêt que les fidèles prennent à la prospérité et au développement des séminaires d’où doivent sortir leurs prédicateurs, est si vif, que depuis 1823, ils observent chaque année, au dernier jeudi de février, un jour de jeûne, pour attirer sur cette œuvre les bénédictions du ciel. L’exemple suivant montrera le zèle avec lequel ils contribuent aux dépenses nécessaires pour ce but. On trouva, il y a quelques années, parmi les papiers d’un marchand de Boston, nommé Cobb, un document conçu en ces termes : « Je ne veux jamais posséder, avec la grâce de Dieu, plus de 50,000 dollars. Je veux, avec la grâce de Dieu, consacrer à des œuvres de religion et de miséricorde le quart du profit que je ferai dans mon commerce. Si je viens à gagner 20,000 dollars, j’y consacrerai la moitié de mon profit, les deux tiers si j’arrive à 30,000 dollars, et tout mon gain si j’arrive à 50,000. » Fidèle à la résolution qu’il avait prise, dès qu’il se trouva possesseur d’une fortune de 57,500 dollars, il en donna 7,500 au séminaire théologique de Newton, dans l’état de Massachussett. Aux séminaires il faut ajouter les maisons où l’on forme des missionnaires soit pour l’Union, soit pour les contrées habitées par les tribus indiennes. Cependant les baptistes et les méthodistes, malgré leur zèle, n’ont pu encore obtenir sous ce rapport des résultats qui puissent être comparés à ceux qu’obtiennent chaque jour les missionnaires catholiques du Canada parmi les Indiens. En un mot, on peut dire qu’il n’est pas en Amérique un seul but religieux pour lequel il n’y ait un moyen qui le rende plus facile à atteindre. Ce moyen, c’est une association, un séminaire, une mission, une école, une société biblique, ou une société de tempérance, une imprimerie qui répand à profusion les livres religieux ; c’est un hôtel fondé dans une ville ou dans un lieu de bains, et qui offre un asile aux chrétiens des différentes confessions, qui peuvent y mener une vie conforme à leurs principes et à leurs sentimens, et y retrouver en quelque sorte leur famille ; car, dans ce pays d’activité, le zèle n’oublie rien : il est inventif, et jamais il n’est pris en défaut. Le nombre des associations et des institutions qu’il a fondées est tellement considérable, que l’énumération en serait fatigante pour le lecteur, et impossible dans un travail qui doit se borner à indiquer les généralités sans entrer dans le détail des choses qu’elles comprennent.

Il ne serait guère plus facile de compter les sectes qui pullulent dans les états de l’Union, ou de caractériser les nuances qui les distinguent, nuances si imperceptibles quelquefois, que l’œil le plus exercé ne saurait les apercevoir. Toute la différence qui sépare deux sectes tient souvent à un texte, ou même à un mot de la Bible qu’elles entendent et interprètent diversement. Parmi ces sectes, plusieurs ont admis et pratiquent la communauté des biens, comme les frères moraves, les sauteurs, dont le culte consiste dans une sorte de danse qui les fatigue et les épuise, et après laquelle ils prennent pour des inspirations de l’esprit saint toutes les impressions qui s’emparent de leur imagination. Robert Owen, dont le système repose sur l’athéisme, la phrénologie et la fatalité, et dont toute la morale consiste dans la recherche du bien-être ; Robert Owen, qui remuait si puissamment, il y a quelques années, le peuple de Londres, et qui a essayé de faire parmi nous des prosélytes, a fondé, en Amérique, une commune où il a voulu réaliser ses chimériques projets, mais qui n’a pas tardé à dépérir sous sa direction, ou plutôt sous celle de son fils. Il fallait que l’athéisme, lui-même, fut formulé comme doctrine dans ce pays où toutes les sectes semblent s’être donné rendez-vous, et où la pensée de l’homme prend comme naturellement la forme religieuse, quelque irréligieuse qu’elle soit d’ailleurs dans son principe, dans sa tendance ou dans son but.

Après la religion, rien ne touche d’aussi près aux intérêts moraux et à la vie spirituelle d’un peuple, rien n’en détermine à un aussi haut degré le développement, que l’éducation. Sous ce rapport, comme sous tant d’autres, les États-Unis offrent un contraste frappant avec la plupart des états européens ; mais, de tous les domaines de la vie, il n’en est peut-être pas un seul qui y soit aussi puissamment gouverné par les circonstances. On conçoit, en effet, que chez un peuple sans passé, qui touche encore à l’origine de son histoire, et dont toute l’activité est nécessairement tendue vers l’avenir, l’éducation et l’instruction doivent reposer sur d’autres bases, et être dirigées vers un autre but, que chez les peuples de l’Europe qui ont reçu du passé une histoire toute faite, des formes plus ou moins inévitables, des souvenirs puissans et une impulsion à laquelle il est impossible d’échapper tout-à-fait. Ici, il y a un vaste champ pour cette partie spéculative et esthétique de l’éducation qui tient à la mémoire, à l’imagination et au cœur ; là, elle est comme enchaînée à un but tout pratique, et qui est si près de vous, qu’il vous suffit de tendre la main pour l’atteindre. Il serait donc souverainement injuste de reprocher aux Américains ce qui est une condition nécessaire de leur état actuel ; et si l’éducation avait chez eux, comme chez nous, principalement pour but de former le goût et de développer dans l’homme le sentiment du beau, elle serait à peu près inutile et le plus souvent dangereuse : car la perfection de l’éducation consiste dans son harmonie avec les besoins et l’état social d’un peuple, et si, au lieu de le pousser dans le sens de sa fin, elle l’en éloigne ou le retarde, elle devient un obstacle funeste pour lui. Tant que les Américains auront devant eux un territoire immense à occuper, des forêts séculaires à abattre, des marais à dessécher, des routes et des canaux à construire, leurs écoles et leurs académies devront rester ce qu’elles sont, et ils feront bien de chercher à former le goût de leurs enfans plutôt pour l’appréciation des choses utiles que pour celle des choses qui ne servent qu’à embellir et à charmer la vie. Avant tout le nécessaire, l’utile ensuite, après les deux l’agréable. Parmi les voyageurs qui ont visité l’Amérique, plusieurs se sont plaints, avec une sorte d’aigreur, de ce qu’ils appellent la rudesse et la grossièreté des Américains ; les femmes, surtout, sont impitoyables sur ce point. Mistress Trollope y revient perpétuellement, et avec sa résolution prise d’avance de ne rien admirer aux États-Unis que ce qui lui rappelle les institutions et les mœurs de l’Europe, il n’est pas étonnant qu’elle ait été si avare d’éloges et si prodigue de blâme. Je ne conseille pas à ceux qui veulent bien connaître l’état et le degré de civilisation de l’Amérique du Nord, de s’en rapporter au jugement ou plutôt aux impressions des femmes qui l’ont visitée. Les femmes ont un tact merveilleux pour saisir toutes les nuances qui brillent à la surface des choses, elles jugent parfaitement les manières, le ton et les habitudes extérieures d’un peuple ; mais dès qu’elles veulent aller plus loin, et en sonder les institutions ou même les mœurs, elles sont sujettes à d’étranges erreurs. Dans toutes ces choses, il n’y a rien d’absolu ; elles sont bonnes ou mauvaises, selon le rapport qu’elles ont avec la fonction d’un peuple, et avec les devoirs que la nécessité lui impose : il ne faut pas tant de manières pour abattre un arbre, pour bâtir une maison de planches, pour tracer un chemin de fer ou pour construire un bateau à vapeur. Il viendra un temps où les Américains pourront mêler l’agréable à l’utile dans l’éducation de leurs enfans ; jusque-là, je leur conseille de s’en tenir à leur méthode, et de préférer Papin à Homère, et l’étude des sciences exactes à la littérature et à la poésie. Ce qui caractérise l’instruction en Amérique, c’est moins la profondeur que l’étendue. Le programme de toutes les choses qu’on apprend aux jeunes gens ou même aux femmes dans les écoles, est beaucoup plus étendu qu’en Europe, où cependant la prétention de répandre l’intelligence sur une grande surface semble s’accroître de jour en jour. Mais ce qui chez nous est inutile ou dangereux, est nécessaire aux États-Unis, où le but de l’éducation doit être d’apprendre à l’homme à se passer des autres, et à s’aider soi-même dans les diverses circonstances de la vie. En effet, ce jeune homme dont l’esprit touche à tout dans les écoles qu’il fréquente, parvenu à l’âge de vingt ans, quittera peut-être le toit paternel, et ira, bien loin de sa famille, chercher, dans les vastes contrées qui sont encore inoccupées à l’ouest, un établissement pour la prospérité duquel il sera abandonné à ses propres forces. Là, il faudra qu’il soit à la fois maçon, charpentier, menuisier, etc., jusqu’à ce qu’il ait attiré autour de sa demeure d’autres hommes décidés, comme lui, à tenter la fortune. L’instruction encyclopédique est donc une nécessité, et le sera long-temps encore aux États-Unis. Il en est de même de sa diffusion : il est nécessaire que là chacun puisse savoir assez de choses pour satisfaire aux exigences de la vie, qui sont plus nombreuses en Amérique que partout ailleurs. Dans la plus grande partie de l’Europe, des hommes de génie, dont l’intelligence amasse et concentre en soi une somme considérable de science, sont plus utiles qu’un grand nombre d’hommes qui savent un peu de tout, mais qui n’ont cultivé aucune branche des connaissances humaines, de manière à pouvoir la développer. C’est que l’Europe a le nécessaire, et qu’il ne lui reste plus qu’à perfectionner ce qu’elle a, tandis que l’Amérique est obligée de créer ce qui lui manque. Développer, telle est notre fonction, et c’est dans ce sens que l’instruction devrait être dirigée chez nous : acquérir et produire, tel est le but de la vie et de la société aux États-Unis. Il ne faut donc pas s’étonner qu’on y cherche, dans l’éducation, à donner aux hommes les moyens d’acquérir et de produire les choses nécessaires ou utiles. Peut-être les Américains poussent-ils trop loin un principe bon en soi : il est si facile d’exagérer ce qu’on croit nécessaire, et de dépasser un but vers lequel on tend avec effort. Avons-nous le droit de leur en faire un reproche, nous qui, exagérant le principe esthétique dans l’éducation, élevons nos enfans, comme si leur unique occupation dans l’avenir devait être de rafraîchir leur imagination aux sources de la poésie et du beau, comme s’ils ne devaient jamais agir, mais seulement jouir et contempler ; nous qui leur donnons, presque nécessairement, le dégoût du travail, qui le poussons par tous les moyens hors de leur sphère, et qui excitons, dès l’enfance, leur ambition et leur vanité par une instruction qui ne se rattache à aucun but pratique, et qui devient souvent pour eux un fardeau inutile ou dangereux ?

Le docteur Julius blâme sévèrement l’absence de l’enseignement religieux dans les écoles aux États-Unis : elle lui paraît une source d’inconvéniens graves, moins peut-être dans l’instruction que dans l’éducation dont la religion doit être la base. Mais, dans les institutions des peuples, il s’agit moins de condamner ce qui est, que d’examiner s’il peut être autrement, et si le mal qu’il empêche n’est pas supérieur à celui qui paraît en résulter. Je ne conçois pas trop, je l’avoue, la possibilité d’un enseignement religieux dans un pays où l’église et l’état sont séparés par un abîme, et où les sectes se sont multipliées à l’infini. Comment et par qui cet enseignement serait-il donné ? Le même maître expliquerait-il les vérités de la religion aux catholiques, aux méthodistes, aux quakers, aux épiscopaux et aux indépendans ? Un tel enseignement confondrait toutes les idées dans l’esprit des enfans, et les pousserait nécessairement vers le doute d’abord, puis vers l’indifférence. Que si l’on se borne à leur enseigner les dogmes qui sont communs à la plus grande partie des sectes chrétiennes, on les accoutumera à ne tenir aucun compte des autres. et à ne regarder comme nécessaires ou importans que ceux qui sont plus généralement admis. Or, outre qu’il serait à peu près impossible de trouver une base commune pour l’enseignement religieux chez un peuple tellement divisé par les croyances, à moins de les sacrifier presque toutes, on retomberait par là dans la doctrine des dogmes fondamentaux que l’église catholique a réprouvée. Quelles seraient les vérités principales là où l’athéisme lui-même a été formulé comme dogme et où toute la morale a été réduite à la phrénologie ? Avoir autant de maîtres qu’il y a de sectes dont les enfans fréquentent les écoles serait chose impossible. Il ne le serait pas moins le plus souvent de fixer certaines heures, dans la journée ou dans la semaine, pendant lesquelles les ministres des diverses confessions viendraient instruire les enfans dans la religion de leurs parens. Les Américains ont donc pris le parti le plus sage, et le seul qui fût praticable pour eux. Ils ont voulu porter jusqu’à ses dernières conséquences le principe de la séparation de l’église et de l’état, en interdisant l’enseignement religieux dans les écoles. Ce principe est la base de leur constitution et de toutes les institutions qui en découlent ; il fallait, ou ne pas l’admettre, ou en accepter les conséquences. Ce qui prouve que l’application qu’ils en ont faite aux écoles ne nuit point au développement des sentimens religieux, c’est que nulle part la religion n’occupe une place aussi importante dans la vie, et ne provoque autant l’activité humaine qu’en Amérique. Le résultat de l’éducation n’est pas défavorable à la religion ; donc le principe ne lui est pas hostile. Il en serait tout autrement chez nous, parce que nos institutions sont différentes ; et la religion étant devenue en Europe, par le développement naturel de l’histoire, un élément social, il est juste qu’elle soit représentée dans l’éducation, comme dans les autres domaines de la vie, jusqu’à ce que la société ait revêtu d’autres formes qui exigent des institutions différentes.

Les jugemens les plus opposés ont été portés sur le degré et sur l’étendue de l’instruction en Amérique. Cette contradiction vient de ce qu’on ne distingue point assez les uns des autres les divers états qui composent l’Union, et qu’on attribue à tous en général les faits qu’on a observés dans quelques-uns. Et comme chaque état est souverain pour la plus grande partie des choses qui constituent l’administration intérieure, on conçoit facilement que l’instruction doive y être plus ou moins développée, selon le degré d’encouragement qu’elle y reçoit. De tous les états de l’Union, ceux qui composent la Nouvelle-Angleterre et qui ont été comme le noyau de tous les autres, sont ceux qui présentent, sous ce rapport comme sous tant d’autres, les résultats les plus satisfaisans. Toutefois des circonstances qui, chez nous, auraient moins d’importance, influent d’une manière sensible en Amérique sur le développement et la prospérité des écoles. Le général Dix, président des écoles populaires de l’état de New-York, en touche quelques-unes dans un rapport qu’il rédigea sur ce sujet il y a quelques années. « En examinant avec soin, dit-il, les rapports des directeurs des écoles, on voit que dans quelques comtés, ou dans quelques villes, les écoles ont été moins assiduement visitées pendant l’année 1835 que l’année précédente. Un seul fait peut expliquer cette différence. C’est qu’en 1835 les spéculations commerciales et l’amour du gain ont absorbé l’attention d’une partie considérable des citoyens. Des mouvemens importans dans l’état, surtout quand ils durent, influent défavorablement sur l’éducation ; mais la condition la plus défavorable pour elle, c’est lorsque chacun peut acquérir de la fortune par des spéculations qui n’exigent que peu d’efforts. »

Trois systèmes ont été tentés en Amérique pour l’entretien des écoles. Dans l’état de Connecticut, aucune taxe n’est imposée aux communes. Un fonds considérable, destiné aux écoles, suffit largement à leur entretien. Dans l’état de Massachussett, au contraire, elles sont à la charge des communes qui, dès qu’elles comptent cinquante familles, doivent élever une école où les enfans puissent apprendre à lire et à écrire, et une école où ils puissent apprendre le latin, dès qu’elles comptent cent familles. L’état de New-York a pris un moyen terme en combinant dans une sage harmonie les deux systèmes. Il a établi un fonds pour les écoles ; mais chaque commune doit s’imposer une somme égale à celle que lui donne l’état, et qui est toujours proportionnée au nombre d’élèves qui y reçoivent l’instruction. Or, en 1836, sur 536,882 enfans de quatre à seize ans, que comptait cet état, 524,188 allaient aux écoles. En 1835, 1,400,000 dollars ont été employés à payer les maîtres, ce qui fait à peu près 38 et demi pour chaque élève. Dans cette somme, 100,000 dollars ont été pris sur le fonds destiné aux élèves, 500,000 ont été fournis par les habitans des communes, et 800,000 par les parens ou les tuteurs des enfans. La paie moyenne des maîtres d’école a été de 51 dollars pour l’année. Dans l’état de Massachussett où l’entretien des écoles est tout entier à la charge des localités, 141,837 enfans de quatre à seize ans, sur 177,053, fréquentaient, en 1837, deux mille neuf cent dix-huit écoles, partagées entre les trois cent cinq communes de l’état. On peut juger de l’esprit qui règne dans les séminaires protestans de la Nouvelle-Angleterre par le calcul suivant d’un journal religieux de New-York, le New-York Religions Observer. Sur 1,753 jeunes gens qu’on formait à la prédication dans six des séminaires les plus importans de l’état, ce journal en comptait 327 qui avaient eu des pères religieux, 428 qui avaient eu des mères pieuses, 317 qui donnaient les plus belles espérances par leur piété, 451 qui n’étaient chrétiens que de nom, et 50 sceptiques.

Deux choses principalement manquent en Amérique, et leur absence est un obstacle nécessaire au développement de l’éducation. Les États-Unis ont un assez grand nombre d’écoles normales ; mais on n’y a point assez cultivé cette branche si importante de l’enseignement. Quant aux établissemens d’instruction supérieure, ils n’ont rien qui puisse être comparé, je ne dis pas aux universités d’Allemagne dont la perfection n’a pu encore être atteinte nulle part ailleurs, mais à nos académies, pourtant si imparfaites et qui laissent tant à désirer. Il est vrai que l’absence d’un enseignement supérieur est moins sensible dans un état où la passion de l’égalité est poussée à un tel point, qu’on n’y voit qu’avec une sorte de déplaisir et de jalousie les citoyens plus riches donner à leurs enfans une instruction plus élevée et plus étendue. Là, on a une telle frayeur de l’aristocratie, que tout ce qui cherche à dépasser les autres y est vu d’un mauvais œil. Ainsi, chaque année, de nouvelles plaintes et de nouvelles attaques, dans le congrès, viennent rendre plus incertaine la position et même l’existence de l’école militaire établie à Westpoint dans l’état de New-York, et pourtant cette école est la seule de ce genre qui existe aux États-Unis. Elle a donné jusqu’ici les résultats les plus satisfaisans. Les officiers qu’elle forme sont tous des hommes distingués, aussi bien par la culture de leur esprit et de leurs mœurs que par les habitudes militaires qu’ils y prennent ; mais leur unique tort, c’est de savoir plus que les autres ; c’est de constituer, par la nature même de leur profession et par les études plus fortes qu’ils ont dû faire, une classe distincte, et que l’on remarque d’autant plus qu’elle contraste davantage avec les habitudes intellectuelles de la masse du peuple aux États-Unis. Cependant, vu la condition toute particulière de l’Amérique, je m’explique et n’ose blâmer cette tendance générale de l’opinion. Elle me paraît bonne dans son principe et dans son but, parce qu’avant tout il faut à ce peuple des hommes capables de mettre la main aux choses nécessaires, et que, tant qu’il aura devant lui et autour de lui des déserts à peupler, et des établissemens sans nombre à fonder, il devra développer, par tous les moyens, l’instinct de la personnalité dans chacun des citoyens qui le composent. Je sais bien qu’il est facile et dangereux d’exagérer ce sentiment, et que, s’il finissait par devenir un élément naturel et indestructible, il pourrait, lorsque de nouvelles circonstances en auront diminué la nécessité, être le principe d’inconvéniens graves et dégénérer en un étroit égoïsme. Mais de quoi n’abuse-t-on pas ? La bonté des choses humaines est presque toujours relative au but pour lequel elles sont faites ou aux circonstances qui les ont amenées. Déplacez le but ou changez les circonstances, et ce qui était bon ou peut-être même nécessaire devient inutile ou dangereux. Je m’explique moins facilement l’imperfection des écoles normales, chez un peuple où l’instruction doit être universelle, et où chaque citoyen doit être mis en état de faire face aux mille circonstances imprévues qui peuvent surgir autour de lui. Dans quelques états de l’Union, le mal est si grand, que l’assemblée législative s’est vue forcée de prendre des mesures pour en empêcher le développement. Ainsi, dans l’état de New-York, il a fallu fixer, pour la paie des maîtres d’écoles, un minimum de 15 dollars par mois pour les hommes et de 10 pour les femmes ; encore ce minimum est si bas, qu’il atteint à peine le salaire de l’ouvrier le moins habile. La profession de l’enseignement devient, de cette manière, une sorte de métier sans considération, et chaque commune, par une inexcusable parcimonie, cherche dans les maîtres qu’elle doit payer, plutôt le bon marché que l’aptitude aux devoirs qu’ils ont à remplir.

Pendant quelque temps, les écoles de travail manuel ont joui d’une grande faveur aux États-Unis. Elles avaient le double avantage d’exiger peu de frais, parce que le travail des élèves payait les soins et le temps des maîtres, et de faciliter l’instruction aux enfans des citoyens pauvres, parce qu’avec le produit de leurs travaux dans les écoles d’industrie, ils pouvaient subvenir aux dépenses de leur éducation dans les autres établissemens. Cependant on n’a pas tardé à sentir les inconvéniens d’une méthode qui, en partageant l’attention des élèves, les empêchait d’atteindre une certaine perfection, soit dans l’industrie qu’ils cultivaient, soit dans le genre d’études qu’ils avaient choisi, et l’enthousiasme pour les écoles industrielles s’est sensiblement refroidi. Mais les plus heureux résultats ont montré tout le parti qu’on peut tirer des écoles établies dans les fabriques, afin de développer l’instruction de ceux qui travaillent, dans le sens de leurs travaux et de leurs occupations habituelles. De cette manière, on obvie à l’un des plus grands inconvéniens des fabriques, qui est d’accoutumer les ouvriers à une certaine routine mécanique, d’émousser en eux l’attention et la pensée, et de matérialiser en quelque sorte le travail. Par le moyen de ces écoles, la théorie accompagne sans cesse la pratique, et l’ouvrier apprend à connaître la raison de ce qu’il fait. La moralité y gagne aussi considérablement, car rien ne développe aussi facilement le vice que l’oisiveté de l’intelligence. Tout ce qui abrutit l’esprit fortifie le corps dans ce qu’il a de mauvais ; tout ce qui élève celui-là, réprime ou diminue les passions et les instincts matériels de celui-ci. Les fabriques de Lewell, dans l’état de Massachussett, présentent, sous ce rapport, les résultats les plus satisfaisans. 8,000 jeunes filles y sont occupées toute l’année, et il est rare qu’un désordre passager vienne produire un contraste affligeant avec la vie régulière et pieuse de cette population industrielle. C’est que là des écoles ont été fondées pour les filles les plus jeunes, qui peuvent y consacrer à l’étude le quart du temps fixé pour le travail. Les écoles du dimanche, dont l’origine remonte au XVIe siècle, où l’église catholique les établit pour la première fois dans les Pays-Bas, furent introduites, en 1781, aux États-Unis ; et déjà, en 1834, la société des écoles du dimanche, fondée en 1824, entretenait, avec un revenu annuel de 70,000 dollars, 2,154 écoles, où 24,034 maîtres enseignaient 169,448 élèves. Malheureusement les Américains, si zélés pour le développement de l’industrie parmi eux, ont apporté une négligence criminelle dans l’éducation de ces pauvres Indiens, à qui ils ont enlevé peu à peu tous les biens que Dieu leur avait donnés. Le docteur Julius cite avec une noble et sainte indignation l’académie des Chochtaw dans l’état de Kentucky, où 156 jeunes gens sont élevés aux frais de l’Union, qui est censée donner 200 dollars pour chaque élève au propriétaire de l’établissement. Or, une honteuse parcimonie et une incurie plus honteuse encore rendent complètement inutile une institution qui, sagement dirigée, aurait pu produire d’heureux fruits. Cependant la somme que le gouvernement de l’Union consacre à cet objet fait partie de la dette qu’il s’est engagé, par un traité solennel, à payer à plusieurs tribus indiennes. Le propriétaire et l’administrateur de cet établissement, c’est M. Richard Johnson, aujour’d’hui vice-président des États-Unis.

La dureté et l’injustice des Américains envers les tribus indiennes et envers les esclaves, voilà tout à la fois et le crime par lequel ils provoquent la colère de Dieu, et la faute d’où résulteront plus tard les plus grands dangers pour l’Union. C’est un triste et affreux spectacle que de voir un peuple si avancé dans la civilisation détruire froidement et par calcul des tribus qu’il lui aurait été facile de civiliser, pour les remplacer ensuite par des esclaves ; car il y a là une double injustice et un double crime : injustice envers ceux qu’on chasse ou qu’on extermine, crime envers ceux qu’on leur substitue. Mais ceux-ci vengeront ceux-là, car les Indiens ne pourront pas se venger eux-mêmes. Il n’y en aura bientôt plus un seul. La guerre, les privations, les persécutions de tout genre, et plus que tout cela peut-être, l’eau-de-vie qu’on leur donne comme on donne du poison à un homme dont on veut se défaire, auront bientôt fait disparaître jusqu’aux derniers restes de ces tribus, qui se montraient pour la plupart si bien disposées à recevoir les lumières de la civilisation et du christianisme. Je ne crois pas que l’histoire offre l’exemple d’une iniquité aussi monstrueuse dans sa forme, ni aussi persistante dans sa durée.

Jamais on ne vit un peuple même barbare vouloir posséder le sol qu’il avait conquis, nu et vide d’hommes ; en arracher à la fois et les arbres qui en absorbaient les sucs et la population qui l’habitait ; employer pour cela tous les moyens, depuis la force la plus brutale jusqu’à la ruse la plus astucieuse, depuis les traités les plus solennels jusqu’au poison, depuis la corruption jusqu’à l’ignorance. Lorsque les peuples barbares se précipitèrent sur l’empire romain, ils ne détruisirent point les populations qu’ils y trouvèrent, mais ils les attachèrent au sol qu’ils avaient conquis, pour qu’elles le travaillassent à leur profit ; et la valeur morale de la féodalité comme institution ne peut être mieux appréciée que par la comparaison de l’état de choses qu’elle fondait avec celui qui est résulté de la conquête en Amérique. La féodalité enracinait en quelque sorte au sol le peuple subjugué : aujourd’hui la conquête l’en déracine avec violence ; et quand le sol est vide, et qu’il n’y a plus de bras pour le travailler, les vainqueurs envoient leurs agens aux marchés où l’on vend des hommes, ils en achètent ce qu’il leur en faut, et les répandent ensuite sur la terre qui leur appartient, sans toutefois les y attacher, comme faisait la féodalité ; car de cette manière ils auraient une base et tiendraient à quelque chose, et l’on veut qu’ils ne tiennent à rien qu’à la volonté ou plutôt qu’au caprice de leurs maîtres.

Le mouvement de la civilisation se produit en Amérique comme il s’est produit en Europe, de l’est à l’ouest, et du nord au midi. Les premiers signes de son approche se manifestent parmi les animaux qui peuplent ces lieux. Ils sentent et présagent la civilisation qui les menace, comme ils pressentent la tempête qui se forme dans les airs. Le bison émigré et disparaît, et déjà cet animal a déserté toutes les contrées situées à l’est du Mississipi. C’est là le premier signe. Bientôt après le bourdonnement de l’abeille se fait entendre ; c’est le second signe. Alors l’Indien ne doute plus ; il sait que les hommes de la civilisation sont là tout près. Il ne les attend pas, car il connaît le sort qui lui serait réservé. Il se résigne, et chargeant sa cabane et ses idoles sur ses épaules, il s’en va chercher plus loin le repos et la sécurité. Après qu’il est parti, deux ou trois Américains apparaissent, et se construisent quelques misérables huttes pour eux et pour leurs familles. Ils abattent les arbres autour de leurs demeures, défrichent le terrain, et dès que l’établissement prospère, ils le vendent à des compatriotes moins entreprenans qu’eux, et vont en former un nouveau plus loin, pour le vendre ensuite à d’autres. Bientôt la lutte entre eux et les Indiens commence ; on s’attaque dans de légères escarmouches ; des traités surviennent. C’est là que l’Américain attend sa victime. Des sociétés de commerce, organisées pour ce but exécrable, achètent des Indiens les peaux de leurs animaux, et leur donnent en échange le poison qui doit les corrompre d’abord, et plus tard les détruire. Vainement, dans la crainte du malheur qui les menace, ils cherchent à se prémunir contre les funestes effets de l’eau-de-vie qu’on leur vend. On la leur donne à si bas prix et en si grande abondance, qu’ils ne peuvent résister à la tentation qui vient en quelque sorte les chercher. Quand ils commencent à s’abrutir, on gagne leurs chefs, et on achète leur trahison ; puis en vertu des traités qu’on leur a extorqués par la ruse, on les chasse plus loin, en leur promettant de ne plus les troubler dans la possession du territoire qu’on leur laisse. Mais une longue expérience ne leur a que trop appris quelle confiance ils peuvent avoir dans ces promesses et dans les traités qui les ont sanctionnées. Les missionnaires catholiques agissaient et agissent encore aujourd’hui bien autrement. Dans les paisibles missions du Canada, ces apôtres de la civilisation chrétienne ne souffrent aucun cabaret dans les villages habités par des Indiens convertis. Faut-il s’étonner, après cela, que le nom des Français soit encore en vénération parmi ces pauvres tribus ; que l’Indien aime à parler notre langue, tandis qu’il feint souvent d’ignorer la langue anglaise, qui lui est devenue odieuse ? Les Anglais détruisent la race indigène, les Français s’unissaient à elle par des mariages, d’où il est résulté une population remarquable par son esprit entreprenant et par un merveilleux accord des qualités les plus précieuses. Cette conduite des Américains est d’autant plus barbare, que les tribus indiennes qu’ils ont rencontrées sur leurs pas étaient de toutes les mieux disposées à recevoir les bienfaits de la civilisation, tandis que la plupart des tribus que les peuples catholiques du midi de l’Europe ont trouvées sur leur route étaient généralement bien plus arriérées. Et pourtant ici il y a eu mélange et fusion, là abrutissement et destruction. Bien plus, les jésuites dans leurs missions du Paraguay, après avoir fait des hommes des sauvages qui habitaient ces contrées, en avaient fait un peuple si admirable, que, de l’aveu de tout le monde, on ne vit jamais sous le ciel une société plus parfaite. Je tiens à constater ces faits, parce qu’ils prouvent la supériorité de la civilisation chrétienne sur la civilisation naturelle et intéressée des Américains, et aussi parce qu’ils font honneur à la famille de peuples à laquelle nous appartenons, à la nation française surtout, qui eut alors une si grande part dans le développement social de ces tribus.

Les Indiens une fois arrachés du sol, on y plante des nègres. Par une inconcevable bizarrerie, l’aristocratie la plus absurde, celle de la couleur et de la peau, s’est réfugiée dans le peuple qui a rejeté toutes les autres, même celle des lumières et du génie. Une haine aveugle et fanatique contre la couleur noire s’est emparée des blancs. N’y aurait-il qu’une goutte de sang nègre dans un homme, c’en est assez pour le rendre un objet de malédiction. Les lois divines et humaines n’existent plus pour lui. Ce n’est plus un homme, c’est une bête de somme. On l’achète et on le vend comme une brute ; on le frappe comme on frappe le cheval qui traîne la charrue ; on lui donne une femelle, on l’accouple, afin d’avoir un plus grand nombre d’esclaves. S’il est marié, et que sa femme ne lui donne pas d’enfans, on lui ôte sa femme et on lui en donne une autre. On le pousse à l’adultère et au libertinage. Le maître souille ses esclaves, et il vend comme des bêtes les enfans qu’il en a eus. On a vu un président des États-Unis laisser conduire au marché les enfans qu’avait multipliés son libertinage, et le nom de cet homme est en bénédiction dans le pays ! On arrache les filles à leur mère, quand elles sont belles, pour en faire des prostituées. Et, dans la crainte que les nègres n’aperçoivent l’abaissement où on les a réduits, on ne leur laisse pas arriver le plus petit rayon de lumière. La loi défend de les instruire, mais elle permet de les dégrader et de les corrompre.

Parmi ceux qui ont visité et étudié les États-Unis, beaucoup se demandent quel sera le résultat final de ces iniquités. Tous conviennent que l’esclavage menace l’Union des plus grands dangers, parce que les nègres, se multipliant d’une manière effrayante, finiront par être les plus nombreux et les plus forts. Quelques-uns croient que le gouvernement des États-Unis sera assez sage pour conjurer à temps le danger. Quant à nous, prenant la question par son côté moral et providentiel, nous croyons que le gouvernement sera entraîné par le cours naturel des choses ; que le Texas une fois adjoint à l’Union, comme il ne peut manquer de l’être bientôt, les états à esclaves auront la majorité dans le congrès ; que, dès-lors, aucun frein ne pourra plus retenir la cupidité et réprimer l’injustice, et que la mesure une fois comblée, une effroyable réaction se manifestera et vengera Dieu et l’humanité, également outragés par ces crimes que rien ne peut excuser. Nous croyons à cette issue, comme nous croyons à la justice de Dieu et au gouvernement de sa providence dans l’histoire ; car nous n’avons pas encore vu, une seule fois, le crime et l’iniquité profiter long-temps à un peuple, et l’expérience nous a appris quelles calamités sont réservées aux nations qui violent la justice et les droits les plus sacrés.


CHARLES SAINTE-FOI.

  1. Leipzig et Paris, 1839, chez Avenarius et Brochaus.