De l’éléphantiasis des bêtes bovines

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ÉCOLE DE MÉDECINE VÉTÉRINAIRE DE TOULOUSE



DE



L’ÉLÉPHANTIASIS





DES BÊTES BOVINES

par
Eugène DUPIN
De Péguilhan (Haute-Garonne).

Principiis obsta sera medicina paratur,
Cum mala per longas invaluere moras
(Ovide.)


THÈSE POUR LE DIPLÔME DE MÉDECIN-VÉTÉRINAIRE



TOULOUSE
IMPRIMERIE CENTRALE. — E. VIGÉ.
43, rue des balances, 43.



1876
À MON PÈRE, À MA MÈRE
Reconnaissance et amour.


À MON ONCLE
Faible témoignage de gratitude et d’affection.


À TOUS MES PARENTS
À MES PROFESSEURS


À MES AMIS


E.D.



AVANT-PROPOS


Parmi les maladies on ne peut plus variées qui affectent les animaux de l’espèce bovine, dans nos contrées méridionales, une des plus fréquentes et malheureusement aussi des plus dangereuses est sans contredit celle connue sous le nom d’Éléphantiasis. Insidieuse dans ses modes de manifestation, assez irrégulière dans sa marche, elle mérite à tous égards une attention toute particulière de la part des praticiens, par la raison seule de son incurabilité alors quelle a déjà parcouru ses premières phases. Dans ces derniers temps, un certain nombre de vétérinaires distingués, parmi lesquels je citerai Cruzel, Roche-Lubin, Santin, MM. Lafosse, Caussé (de Castelnaudary), ont fourni à l’histoire de la pathologie des documents d’une grande valeur concernant cette maladie ; par leurs intéressantes observations pratiques, ils ont largement contribué à jeter un certain degré de lumière et sur ses causes et sur sa nature ; mais malgré ces écrits, beaucoup de points restent encore à élucider. Ayant eu l’occasion d’observer maintes fois cette affection dans le pays où je suis appelé à exercer la médecine vétérinaire, j’ai cru trouver dans l’Éléphantiasis un sujet de thèse assez intéressant au point de vue pratique surtout.

Rassembler dans ce mémoire, en les exposant avec autant de méthode et de précision que possible, les diverses données que la médecine vétérinaire possède aujourd’hui sur cette question, tel est le but que je me suis proposé.

Si toutefois, dans le cours de ce travail, il se glisse quelque imperfection, que la bienveillance du lecteur veuille bien tenir compte de la jeunesse et de l’inexpérience de l’auteur….. Non licet omnibus adire Corinthum !

E.D.



HISTORIQUE


Les médecins grecs désignaient, sous le nom d’éléphantiasis, une maladie tuberculeuse de la peau, dont ils avaient voulu peindre le caractère en la comparant à l’éléphant tant sous le rapport de son apparence que de sa couleur et de son aspect hideux. Les Égyptiens, avant les auteurs grecs, connaissaient cette affection sous le nom de lèpre. Jusqu’à une époque fort peu éloignée de nous, la plus grande confusion a régné au sujet de l’éléphantiasis, mais aujourd’hui on comprend, sous cette dénomination, en médecine humaine, deux maladies essentiellement différentes quoique réunies, dans le langage médical, sous le même terme.

L’une est caractérisée par le développement, sur divers points du corps, notamment à la face, de tumeurs mollasses, rouges ou livides, s’accompagnant d’une altération profonde de la peau, qui devient épaisse, rugueuse et grisâtre ; elle est appelée éléphantiasis des Grecs, lèpre tuberculeuse léontine ou léontiasis.

L’autre affecte les membres abdominaux principalement ; elle se traduit par un engorgement considérable de la peau et du tissu cellulaire avec une inflammation préalable des capillaires et des ganglions lymphatiques ; elle est désignée sous le nom de lèpre des Arabes ou lèpre tuberculeuse éléphantine.

Tout récemment, la médecine vétérinaire a introduit dans sa nosologie le mot éléphantiasis ; elle l’a appliqué indistinctement à des affections très-différentes et ayant, avec celles que l’on connaît sous ce nom en médecine humaine, quelques analogies très-éloignées. De ce nombre est la maladie dont nous allons faire l’étude ; son assimilation à l’éléphantiasis des Arabes est loin d’être juste, car cette dernière affection offre des caractères qu’on chercherait vainement dans son homonyme chez les animaux de l’espèce bovine.

Définition. — Encore désigné sous le nom de lèpre, fièvre angéiolénique, l’éléphantiasis est une maladie cutanée, encore non classée, particulière au gros bétail du Midi de la France.

Connu aussi sous le nom de maladie rouge, l’éléphantiasis exerce ses ravages pendant les chaleurs de l’été surtout et pendant la saison de l’automne. Si, apparaissant fréquemment dans nos contrées chaudes, il n’enlève pas beaucoup d’animaux, c’est que le siège des altérations principales qu’il détermine est à la peau, c’est-à-dire sur un organe qui, presque toujours, peut supporter pendant fort longtemps des lésions assez graves sans compromettre la vie. Mais, d’un côté, si la mort n’enlève que peu d’animaux affectés de l’éléphantiasis, d’un autre côté presque tous gardent des stigmates du mal et beaucoup restent tarés pour la vie ; la peau perd son aspect dans une grande partie de son étendue, les yeux et leur pourtour restent dépilés et rouges, la face et l’encolure sont ridées, le nez est croûteux, ainsi que plusieurs autres régions, le cuir reste épais, dur, collé aux tissus sous-jacents, surtout sur les côtes, des périostites se développent quelquefois sur les articulations des genoux et des jarrets, et fréquemment des décollements et même des chutes de murailles font boiter les animaux pendant fort longtemps.

Dans l’éléphantiasis, la peau devient tellement épaisse, elle est si rugueuse, les membres sont si peu souples, que l’aspect général du malade rappelle vraiment un peu celui de l’éléphant. Cette dénomination n’est applicable que lorsque l’affection a revêtu le type chronique ; mais à l’état aigu, celle de maladie rouge convient mieux en ce sens qu’elle donne une idée plus exacte de la physionomie de l’affection ; au début, en effet, la peau est très-rouge dans toute son étendue.

L’éléphantiasis doit être étudié avec une sérieuse attention sous le double point de vue de son début quelquefois fallacieux et de son incurabilité ou du peu de chance de durabilité, une fois le début passé. La maladie qui nous occupe est très-fréquemment accompagnée d’un catarrhe nasal. Lorsqu’elle est bien caractérisée et dégagée de complications, il arrive souvent que telle région de la peau est plus affectée qu’une autre, par exemple le train postérieur, ou bien l’encolure, ou simplement un côté de cette région. J’ai eu l’occasion d’observer un cas de ce genre.



CAUSES


Bien que l’étiologie de cette maladie soit encore un point obscur dans la pathologie bovine, nous admettrons deux sortes de causes à l’éléphantiasis : les prédisposantes et les occasionnelles.

Causes prédisposantes. — Ce sont : 1° La maigreur, le travail outré ; 2° Les grandes chaleurs ; 3° Les mauvais aliments.

Généralement, les animaux maigres sont ceux qu’on nourrit mal, pour lesquels on manque de soins, qui travaillent beaucoup et qui sont mal couchés ; leur peau n’est jamais souple, leur tissu cellulaire n’est jamais làche ; ils sont faibles et conséquemment ils transpirent plus que s’ils étaient en bon état. Si, d’un autre côté, les animaux sont exposés au froid, au chaud, à la pluie, aux nuits humides, aux brouillards, on comprend aisément que la maladie rouge doit avoir plus de prise sur eux que sur ceux qui sont bien soignés, qui travaillent modérément, et qui, on rentrant à l’étable, sont bien bouchonnés, et reçoivent de bons aliments.

Presque toujours, l’éléphantiasis apparaît dans les mauvais pays, où le foin est médiocre et insuffisant, où le travail est pénible, outré et continuel.

Tout le monde sait que c’est le plus fréquemment pendant les fortes chaleurs que l’éléphantiasis exerce ses ravages. Ainsi, il commence ordinairement à apparaître au mois de juin et ne cesse que vers l’entrée de l’hiver. Et du reste, qu’elle est l’époque de l’année où les travaux sont plus pénibles, plus considérales ?

Si à ces deux causes réunies vient encore s’ajouter une mauvaise nourriture, nous aurons toutes les conditions voulues pour que la maladie se développe. On sait, en effet, que l’insuffisance des aliments amène la diminution des globules du sang. Les globules ne sont-ils pas comme l’âme du sang, puisque leur diminution et leur appauvrissement produisent la faiblesse générale, la petitesse du pouls, la pâleur des muqueuses, etc., etc. ? Dans le cas qui nous occupe, il est possible, il est probable même que les follicules sébacés qui sécrètent la matière grasse destinée à lubrifier la peau sont affaiblis, que leur sécrétion est diminuée, et que, comme conséquence, l’enveloppe cutanée ne se trouvant plus dans ses conditions physiologiques, est prédisposée à devenir malade.

Causes occasionnelles. — Ce sont : 1° Les arrêts de transpiration ; 2°l’insolation ; 3° les étables insalubres.

1° Les arrêts de transpiration ne sont pas rares dans la grande saison des travaux, et c’est là une des causes les plus fréquentes de l’éléphantiasis. Ils ont lieu lorsqu’il y a immersion dans l’eau ou lorsqu’on laisse les animaux en sueur exposés au vent, à la pluie, aux brouillards, aux nuits froides et humides. C’est surtout dans les temps douteux, dérangés, quand le vent souffle de l’ouest ou de l’est, que la maladie est plus fréquente. Pour se faire une juste idée de ce phénomène, il faut savoir que dans le Midi les matinées sont souvent glacées et le milieu du jour brûlant ; aujourd’hui il fait froid, et demain on étouffe.

Les bouviers peu soigneux ont la mauvaise habitude, quand ils sont au labour et pendant qu’ils déjeunent, de laisser leurs animaux exposés au vent, à la pluie même ; bien souvent, le soir, heure à laquelle la température s’est déjà refroidie, après les travaux pénibles de la journée, ils ne se font pas scrupule de conduire leurs bœufs de travail dans des prairies basses et humides, encore qu’ils soient en forte sueur. Ainsi exposés au serein, à des causes refroidissantes, ils éprouvent un arrêt de transpiration qui amène le développement de l’éléphantiasis d’une manière d’autant plus intense que les causes ont agi plus violemment.

Insolation. — C’est pendant le dépiquage que cette cause agit, surtout depuis que cette opération est faite par les bêtes bovines. Ce travail dure de trois à quatre heures par jour pendant la plus grande chaleur. Le soleil brûlant, la raréfaction de l’air, les mouches, irritent la peau d’une manière considérable. Les bouviers soigneux ont pris l’habitude, pendant les fortes chaleurs, de labourer le matin de bonne heure et le soir au frais, et c’est une bonne mesure, car, pendant juillet et août, les animaux souffrent beaucoup quand ils sont encore liés au milieu de la journée. On s’est avisé aussi, pendant le dépiquage ou les travaux qu’on est obligé de faire pendant les heures les plus brûlantes du jour, de couvrir les animaux avec de grandes couvertures en toile, qui les préservent de l’action trop irritante des rayons solaires et des piqûres de mouche.

Étables insalubres. — Nos paysans tiennent beaucoup à faire d’excellent fumier, et ils ont raison. Pour y parvenir et pour faire macérer plus rapidement la paille, ils ont des étables qui ne sont pas suffisamment inclinées, de sorte que les urines y croupissent et que l’air y est infect. D’un autre côté, ils ne nettoient pas assez souvent leurs parcs, ce qui fait que la chaleur excessive, jointe à la vapeur irritante du fumier et de l’urine, sont bien capables d’amener de graves désordres à la peau, car les animaux sont constamment dans un bain de vapeurs irritantes. Ajoutons encore que les étables sont trop basses, trop étroites, et assez souvent mal aérées ; celles qui manquent d’ouvertures suffisantes causent fréquemment, ainsi que l’a vu Festal, un éléphantiasis grave, et c’est surtout alors qu’il se développe sous forme enzootique. L’air, ne pouvant se renouveler, se charge de vapeurs irritantes et irrespirables, provenant du fumier, de l’urine, des transpirations pulmonaires et cutanées, et irrite la peau, les yeux, la pituitaire, d’une manière permanente. C’est aussi dans ces étables qu’on voit assez communément des conjonctivites, l’eczéma, l’échauboulure régner enzootiquement pendant les fortes chaleurs.

Telles sont, énumérées brièvement, les causes principales auxquelles on a cru pouvoir attribuer la maladie en question.

Il en est une autre, cependant, admise par certains auteurs, et que je dois citer en passant : c’est la contagion. Mais jusqu’ici aucun fait ne tend à prouver que l’éléphantiasis puisse se transmettre d’un animal à un autre, soit à la même espèce, soit à espèce différente ; il est bien certain que cette maladie n’engendre jamais un virus ; ce qui est bien positif toutefois, c’est qu’elle attaque assez souvent plusieurs animaux à la fois dans une même étable ; mais c’est là, sans aucun doute, un simple effet d’une participation commune à ses causes productives.




SYMPTÔMES


Éléphantiasis aigu. — C’est surtout sous cette forme que nous avons besoin d’étudier la maladie, puisque j’ai dit que, peu de temps après le début, l’affection devient incurable. Occupons-nous donc de l’état aigu, et surtout du début de cet état, car, après la première période, il ne reste que fort peu de chance de succès ; la maladie passe à l’état chronique, ou bien, si elle est trop intense, elle se termine par la mort. Quoi qu’il en soit, on ne doit jamais se hâter de pronostiquer, car l’éléphantiasis déjoue souvent, de la manière la plus complète, les prévisions en apparence les mieux fondées. On ne doit pas non plus perdre de vue qu’à gravité égale, une vache guérit plus facilement qu’un bœuf (Festal) ; cela tient sans doute à sa plus grande rusticité.

L’incubation n’offre pas de symptômes bien tranchés ; néanmoins, il en est quelques-uns qui peuvent mettre, jusqu’à un certain point, sur la trace de la maladie. Ainsi, on peut voir que la peau est un peu plus rouge qu’à l’état normal, quelle est moins souple, que le poil a perdu un peu de son luisant et qu’il est en même temps plus hérissé, que les yeux sont plus rouges, que la chaleur de la peau est un peu augmentée, que l’appétit est moins actif, la rumination plus lente, la faiblesse plus grande, la soif augmentée, les excréments un peu plus durs. Cette période d’incubation dure deux ou trois jours, puis apparaissent bientôt les autres symptômes qui vont caractériser l’affection.

Début. — Le propriétaire s’aperçoit ordinairement de la maladie quand il voit que son animal a le cuir rouge, adhérent, surtout sur les côtes, que la marche n’est plus assurée, que les membres sont raides, que l’appétit est variable et capricieux, et que la rumination est incomplète. Bientôt après, on voit qu’il y a tristesse bien apparente, lourdeur de la tête qui est portée bas, faiblesse augmentée, appui du corps tantôt sur un membre, tantôt sur un autre. Si l’on fait sortir l’animal, on trouve souvent qu’il tâtonne et qu’il cherche, pour l’appui de ses pieds, les endroits les plus moelleux, souvent même il racle le sol avec ses pieds postérieurs. Si on examine le malade de plus près, on s’aperçoit que son aspect n’est plus normal : le regard a perdu son brillant et les yeux leur limpidité ; les conjonctives sont injectées, le mufle sec ou inégalement humide, la face est plissée, les paupières sont ridées. Quelquefois le garrot et la colonne vertébrale sont d’une sensibilité extrême dans toute leur étendue ; ce symptôme manque totalement dans d’autres circonstances.

Quelques heures plus tard, tous ces symptômes ont grandi : les yeux sont larmoyants, la peau est très-rouge, chaude, douloureuse, adhérente, épaissie même ; le tissu cellulaire est serré et crépite quelquefois en pinçant la peau ; le poil est hérissé et terne ; la faiblesse a augmenté, les membres sont très-raides et les pieds douloureux. Toutes les muqueuses sont très-rouges, les cornes et les oreilles très-chaudes. La respiration s’accélère au moindre exercice et devient même plaintive ; la peau de la face interne des cuisses devient rouge et plissée aussi. Il n’y a que peu ou point de mouvements de pandiculation, et quand ils existent, ils sont si peu francs, que quelquefois le malade, comme s’il avait oublié son mal, commence à les exécuter et s’arrête ensuite tout court. Il est essentiel de noter que, malgré la gravité de ces symptômes, l’animal rumine encore et mange un peu ; le pouls est plein, accéléré, l’artère tendue. Voilà les caractères du début de la maladie, auxquels il faut ajouter les suivants l’augmentation de la soif, la sécheresse de la bouche, la rougeur de l’urine, la constipation, des frissons et des tremblements. Ainsi se manifeste le premier état de l’éléphantiasis, qui dure environ deux ou trois jours, et qu’on pourrait appeler période de congestion (Roche-Lubin.)

État. — À la période d’état, le mufle s’engorge légèrement, d’abord à la partie supérieure des ailes du nez, puis la tuméfaction grandit, monte, en occupant principalement les parties antérieures des cavités nasales, et peut atteindre le niveau des yeux ; cet empâtement est chaud, douloureux, et ne conserve pas l’empreinte du doigt ; en général, il est d’autant plus étendu que la pituitaire est plus enflammée. Le larmoiement est considérable, les paupières sont très-infiltrées, l’injection de la conjonctive est quelquefois visible jusqu’à la circonférence de la cornée lucide. La pituitaire est d’un rouge foncé et présente des pétéchies nombreuses, noires et larges comme des piqûres d’épingle ; son tissu cellulaire sous-muqueux est engoué, la respiration est embarrassée d’abord et devient bientôt nasillarde. L’animal s’ébroue quelquefois comme pour se délivrer de quelque chose qui le gêne dans le nez. Si l’affection est intense lors de ces ébrouements, il tombe des cavités nasales quelques mucosités maculées de sang et même des caillots sanguins.

Deux ou trois jours après le début de la maladie, un flux s’établit par les naseaux ; il est séreux et blanc, puis il devient plus épais, jaunâtre, et continue, mais rarement, à être taché de sang. Le mufle est sec, la bouche chaude, la salive rare, la soif grande. La rougeur de la peau n’a pas augmenté, mais son épaisseur est plus considérable ; les plis qui la sillonnent sont devenus plus profonds à la face, aux plats des cuisses et surtout à l’encolure ; le pouls veineux est très-apparent, les carotides battent avec force ; l’appétit est fréquemment nul et la rumination suspendue. Ordinairement, à cette époque, les quatre membres s’engorgent dans les parties inférieures, et l’infiltration peut monter jusqu’au genou et au jarret.

Du quatrième au cinquième jour, la peau se durcit de nouveau ; son épaisseur a augmenté, et ce n’est qu’avec peine que les doigts peuvent en soulever une partie ; le poil se hérisse davantage et devient très-sec ; le mufle se couvre de pétéchies à son tour ; elles sont plus visibles et plus prononcées que celles de la pituitaire ; la matière du jetage a encore augmenté, elle est plus dense, et, en se séchant au pourtour des cavités nasales, elle forme des croûtes qui nuisent au passage de l’air et rendent la respiration sifflante. Dans quelques cas, il survient au pourtour des ouvertures nasales, sur la peau et sur les muqueuses, une éruption eczémateuse, dont les petites vésicules, pleines de sérosité, blanchissent, s’abcèdent et laissent écouler une matière d’un blanc jaunâtre qui se durcit rapidement au contact de l’air en formant des croûtes qui, ajoutées à celles du flux nasal, gênent considérablement la respiration. Sans doute, la violente inflammation qui s’est localisée sur le bout du nez doit être la cause provocatrice de cet eczéma.

Déclin. — Si la maladie n’est pas entravée dans sa marche, les symptômes que je viens de mentionner s’exagèrent, et vers le huitième jour, ils ont ordinairement atteint leur summum d’intensité. Les engorgements deviennent énormes ; la peau perd de sa chaleur et sa sensibilité diminue, mais, en revanche, elle se colle de plus en plus aux os ; le pouls ne donne guère au-delà de 55 pulsations, la tuméfaction du nez est moins douloureuse, moins chaude, un peu plus dure. Les membres postérieurs s’engorgent aussi un peu plus ; le pourtour des cavités nasales se fendille à une profondeur variable suivant l’intensité de l’affection ; les croûtes y sont abondantes et noirâtres, la respiration est très-sifflante, les yeux sont chassieux et paraissent un peu enfoncés, les oreilles, les cornes ont perdu leur chaleur exagérée ; en pinçant la peau, on reconnaît que la circulation capillaire n’y est plus complète et que ses fonctions ont diminué d’une manière sensible, car il n’est pas rare de voir à cette époque les excrétions urinaires augmenter.

Les membres informes, couverts d’ulcères et de croûtes, ne peuvent se fléchir, et la marche devient impossible. L’animal est épuisé, sa faiblesse est extrême. Bientôt la dépilation commence ordinairement par la partie inférieure et antérieure des cavités nasales, de là, elle gagne la pointe des fesses, des hanches, les côtes et leur contour cartilagineux, puis les membres, et, enfin, la face, l’encolure, en un mot, de préférence les régions où la peau est tendue, les parties les plus déclives où la sérosité s’accumule le plus longtemps et en plus grande quantité. Ce séjour de la sérosité détermine l’induration du tissu cellulaire sous-cutané, et cette induration empêche la peau de recevoir ses matériaux de nutrition. L’extrémité de la queue tombe quelquefois, désorganisée par une suppuration profonde.

Aux plis des jarrets et des genoux, de préférence sur les os crochus, aux places, en un mot, où depuis quelques jours on voit le poil plus hérissé qu’ailleurs, se forment des crevasses peu profondes et peu inquiétantes d’abord, mais qui deviennent très-graves quand la maladie est très-intense et que les soins nécessaires n’ont pas été employés. Ces crevasses, en huit ou dix jours, s’étendent en largeur et en profondeur ; leurs lèvres s’indurent, leur fond sécrète un pus jaunâtre, séreux, et elles revêtent en peu de temps le caractère ulcéreux. Si les yeux sont ou plutôt paraissent enfoncés, il faut bien noter que c’est plus à la tuméfaction des parties voisines qu’au retrait du globe oculaire lui-même dans l’orbite qu’il faut attribuer le phénomène ; toutefois, il n’est pas rare qu’ils soient atteints par l’inflammation ; alors ils deviennent troubles, la cornée s’ulcère et les humeurs s’échappent de leur enveloppe. Enfin, les naseaux l’obstruent, la respiration devient de plus en plus pénible ; une diarrhée fétide se déclare, et l’on voit l’étonnant contraste du tronc qui s’émacie alors que les membres et la tête prennent d’énormes proportions. Je dois aussi noter que les ganglions lymphatiques se tuméfient parfois, deviennent douloureux, et suppurent même dans certaines circonstances.

Arrivée à cette période, la maladie ne tarde pas à faire périr les animaux. L’économie, attaquée avec une telle violence sur tant de points, ne peut plus opposer résistance, et la mort vient bientôt terminer cette scène repoussante.

Marche, durée, terminaisons. — L’éléphantiasis, débutant rapidement à l’état aigu sur des bœufs non affectés de phthisie pulmonaire, non exténués, non réduits au marasme par la fatigue et par des privations prolongées, est ordinairement curable ; il se termine par la résolution complète, du sixième au douxième jour, sans qu’il y ait à craindre de récidive, s’il a été rationnellement attaqué dans son début. Il faut remarquer néanmoins que les chances de réussite prompte sont d’autant plus nombreuses que la période d’invasion est marquée par des symptômes bien saillants, bien dessinés. Dans quelques cas, comme trace de son passage, on observe quelques plaques épidermiques parcheminées qui se détachent avec des poils pour être bientôt remplacées ; quelquefois, l’épiderme seul se régénère. Enfin, il est des cas où la maladie laisse à la peau des lésions qui doivent longtemps persister. On dit alors qu’elle est passée à l’état chronique. Il va d’abord être question de ce type, qui succède à l’état aigu ; je passerai ensuite au type chronique primitif.




ÉTAT CHRONIQUE


À part les caractères d’acuité qui ont disparu, les symptômes communs de l’éléphantiasis chronique ressemblent beaucoup à ceux de l’état aigu.

Symptômes. — Lorsque la maladie s’achemine vers la chronicité, l’appétit ne se prononce pas vite, la rumination s’exécute, mais avec hésitation et mollesse, l’œil est morne ; les paupières restent tuméfiées, le nez ne se dégorge que lentement, le jetage continue et la faiblesse se maintient ; le pouls, quoique petit, reste accéléré ; la peau continue à s’épaissir et devient de plus en plus dense et adhérente, à cause de l’organisation des fluides épanchés dans ses mailles et dans celles du tissu cellulaire ; sa sensibilité a disparu, ou tout au moins beaucoup diminué ; le poil est toujours hérissé et terne. Les bords des crevasses et des ulcères deviennent plus saillants et calleux ; il s’y forme, ainsi qu’en divers points de la peau, des espèces de tubérosités plus ou moins saillantes, dures et parfois livides. Au lieu de donner du sang, c’est un pus grisâtre ou lie de vin que sécrètent les ulcères et qui se concrète à leur surface. La dépilation a lieu insensiblement et peut devenir générale dans certains cas.

L’engorgement des ganglions lymphatiques fait des progrès, et l’induration ne tarde pas à le suivre de près. Une toux sèche se déclare parfois ; la constipation fait place à une diarrhée séreuse, noirâtre, infecte ; des gaz sont fréquemment expulsés par l’anus. L’appétit est nul, la faiblesse extrême, l’aspect général repoussant. Les yeux semblent se retirer de plus en plus dans l’orbite, et l’air expiré a une odeur infecte ; le corps tout entier sent le cadavre. Plus tard, la maladie empirant, des clapiers se forment sous la peau, des paralysies se manifestent ; l’anorexie survient, la rumination est définitivement suspendue. Le pouls s’efface et devient filiforme ; les battements du cœur sont précipités et l’animal meurt après un, deux et même trois mois de souffrances horribles.

Type chronique primitif. — Les vétérinaires qui ont eu l’occasion d’étudier la maladie dont nous nous occupons, et qui l’ont décrite, ne parlent pas, au moins pour la plupart, du type chronique primitif ; la conclusion facile à tirer de ce silence c’est qu’il doit être rare ; néanmoins, il a été constaté dans certains cas. Voici, du reste, à quels symptômes on peut le reconnaître : au début, les caractères de surexcitation sont peu prononcés ; toutefois, la peau peut subir, sur une grande étendue, des altérations analogues au type aigu, mais les périodes qu’elles doivent parcourir s’effectuent avec lenteur. On a remarqué que ce type chronique affectait principalement les bêtes bovines anémiques au début de la maladie, soumises à un régime débilitant. Les vaches laitières surtout sembleraient y être plus prédisposées.

D’après notre distingué et savant professeur de clinique, M. Lafosse, on pourrait prêter à ce type chronique le nom d’adynamique. Dans ce cas, il peut arriver que, les causes occasionnelles ayant agi avec peu d’intensité, l’invasion de la maladie ne soit pas accompagnée de phénomènes fébriles. Malgré cette absence de fièvre, la peau présente des lésions locales variées, mais fort peu prononcées. Gellé appelle bœuf chauffard celui dont la peau des ars, des cuisses, s’épaissit et présente une coloration rouge jaunâtre ; on désigne, au contraire, bœufs bleus ceux qui présentent une teinte ardoisée de la peau, avec des gerçures à la surface de cette membrane. Malgré la conservation de l’appétit et le maintien de la rumination, les animaux affectés de cette forme d’éléphantiasis s’engraissent avec difficulté.

Marche, Durée, Terminaisons. — La marche de l’éléphantiasis chronique est d’une lenteur extrême. On lui voit faire quelques mouvements, mais pas de véritables progrès les deux ou trois premiers mois, alors que les croûtes se forment, tombent et se remplacent, que les crevasses des membres s’ulcèrent et se cicatrisent. Toutes ces lésions peuvent diminuer beaucoup dans leur gravité et permettre à l’animal de récupérer ses forces pour continuer ses travaux ou être livré, plus tard, dans un état convenable au couteau du boucher.

Complications. — Lorsque l’éléphantiasis a pour complication un catarrhe nasal, le mufle est engorgé jusqu’aux niveau des yeux ; la pituitaire est tuméfiée d’une manière considérable ; la rougeur est plus prononcée que s’il y a éléphantiasis simple, la respiration est plus nasillarde, les yeux plus rouges, les paupières plus tuméfiées, l’animal plus abattu. Le début passé, c’est-à-dire après six ou sept jours, le pourtour des cavités nasales se fendille profondément, des lambeaux mucoso-cutanés tombent par plaques plus ou moins larges ; des ulcérations surviennent sur la pituitaire ; enfin, dans certains cas, des collections purulentes s’accumulent dans les sinus frontaux et dans ceux des cornillons. Cette complication est très-grave et fait périr les malades dans la majorité des circonstances.

Lorsque l’éléphantiasis se complique de broncho-pneumonie, l’animal tousse considérablement, la respiration est très-gênée ; l’auscultation dénote un bruit de frottement très-prononcé et un râle à grosses bulles ou crépitant, et, de plus, l’absence du murmure respiratoire suivant la période de la complication.

On a cité aussi l’arachnoïde comme accompagnant parfois la maladie que nous avons en vue, mais cette affection s’observe rarement. Enfin, une dernière complication est la phthisie, qui attaque surtout les animaux atteints d’éléphantiasis chronique ; dans cet état, les malades sont peu ardents au travail, presque toujours valétudinaires, et peu propres conséquemment à rendre de bons services.




ANATOMIE PATHOLOGIQUE


Nous avons vu, à propos des symptômes, que la maladie est loin d’être toujours la même quant à sa marche, ses complications, ses terminaisons, son début. Ceci doit nous faire pressentir que l’anatomie pathologique doit aussi varier suivant les cas ; c’est ce qui arrive en effet.

État aigu. — Après quatre ou cinq jours d’existence de la maladie, on rencontre les lésions morbides suivantes :

a) La peau. — En examinant le derme dans ses parties les plus malades, comme sur les côtes ou à l’extrémité supérieure des membres, on constate, par une coupe perpendiculaire de son tissu, une infiltration sanguine très-manifeste. Le sang est répandu dans les mailles du tissu cellulaire jusqu’au pannicule charnu, qui est sain par sa face profonde, et dont la face externe est noire et gorgée d’une sérosité sanguinolente. La peau, plus friable qu’à l’état normal, est notablement épaissie et injectée. Les glandes pileuses, examinées au microscope, paraissent un peu hypertrophiées, et on constate que les poils s’arrachent avec facilité.

b) — Les vaisseaux lymphatiques sont gorgés d’une lymphe roussâtre, et le tissu cellulaire qui les entoure paraît un peu phlogosé. Les ganglions, infiltrés de sérosité, ont augmenté de volume ; en les incisant, on y trouve du sang noir, parfois même des foyers purulents.

Le cœur n’a point son volume ordinaire ; il est mou, la petite quantité de sang que l’on trouve, soit dans la veine pulmonaire, soit dans la veine cave, est de couleur lie de vin. Le sang est grumeleux dans la substance pulmonaire, les ganglions mésentériques et le médiastin. Dans la cavité abdominale, on rencontre des liquides épanchés en plus ou moins grande quantité.

Des ulcères à bords calleux, couverts de sanie, existent dans les cavités nasales ; la cloison est quelquefois perforée par ces ulcéres ; on en rencontre aussi dans la bouche, aux commissures des lèvres.

État chronique. — La sérosité épanchée dans le tissu cellulaire s’est organisée ; une substance de nature fibreuse, d’épaisseur très-variable, remplace le derme et les aponévroses. Les muscles, amaigris, décolorés, adhèrent à ce corps pathologique. Des tubercules existent dans les ganglions lymphatiques de l’abdomen, du thorax, et dans les poumons. Les onglons sont quelquefois détachés, et presque toujours la corne est ramollie. Enfin, on remarque aussi des foyers purulents dans le tissu cellulaire.

Nature. — La nature de l’éléphantiasis est encore enveloppée d’un certain mystère, si l’on en juge par les opinions si divergentes émises à ce sujet, soit par la médecine de l’homme, soit par les auteurs vétérinaires ; il est vrai de dire aussi que les formes protéiques que peut revêtir la maladie, la diversité des lésions qui l’accompagnent, laissent un champ vaste à l’interprétation de sa nature ; il ne faut donc pas s’étonner de la dissidence qui règne parmi les pathologistes.

Pour Gellé, ce n’est autre chose qu’une lésion de la peau et du système lymphatique. Cruzel a de la tendance à la considérer comme une gastro-entérite ; toutefois, il propose une hypothèse qui consiste à attribuer l’affection dont nous nous occupons à la présence d’insectes ou de zoophytes microscopiques. La présence de ces parasites aurait pour effets primordiaux l’irritation ou l’hypertrophie du tissu dermoïde, et pour conséquence ordinaire, la désorganisation de cet organe et des organes sous-jacents. — « Seraient-ils en nombre ? Je ne pense pas que des parasites pussent produire des altérations en tout semblables à celles qui s’observent dans le cas d’éléphantiasis ; qu’ils eussent pour but de contribuer, pour une part, à la production de la maladie, c’est possible ; mais là se bornerait leur action, du moins à mon avis. »

Lafore considère l’éléphantiasis comme une affection générale des capillaires sanguins et lymphatiques avec altération du sang et de la lymphe.

Enfin, se basant sur les phénomènes fébriles qui signalent l’invasion de la maladie, sur la grande plasticité du sang et sa coagulation dans l’ouverture de la saignée, M. Lafosse est amené à croire que la maladie n’est primitivement qu’une altération du sang due à la suppression brusque des transpirations. Quant aux altérations que présentent plus tard les tissus, ce ne sont là que des lésions secondaires qui ne peuvent servir à caractériser la nature ou le génie propre de l’affection.

Cette explication de M. Lafosse, sur la nature de l’éléphantiasis, me semble la plus plausible entre toutes celles que j’ai citées plus haut. L’éléphantiasis, en effet, bien établi, présente dans ses diverses phases une infinité de lésions qui ne se rapportent pas seulement à une seule maladie, mais à un grand nombre de maladies de nature, de siége, de gravité bien différents ; aussi, il serait rationnel, ce me semble, de considérer les altérations principales de cette affection qui se forment à la peau, comme une complication d’une maladie primitive qui serait une altération du sang ; ce fluide, une fois altéré, se constituerait le distributeur de ses principes morbides dans les diverses parties du corps, et deviendrait cause essentielle de la formation des lésions généralement étendues que présente l’éléphantiasis dans ses diverses périodes. On ne saurait trop engager les vétérinaires à faire, dans toutes les occurrences favorables, des recherches en ce sens, non-seulement de visu, mais encore aidés du microscope, afin de jeter, s’il était possible, une plus grande lumière sur la nature de cette maladie.




TRAITEMENT


Moyens préservatifs. — Comme on le comprend aisément, ces moyens consistent à soustraire les animaux aux causes qui font ordinairement développer l’éléphantiasis. Si on est forcément obligé de les y laisser exposés, il faut immédiatement, ou dès qu’on le peut, tout au moins mitiger l’action de ces causes, soit en activant la transpiration cutanée par la marche, par des bouchonnements, soit en leur donnant de l’air ; mais la meilleure prophylaxie consiste à entourer continuellement les animaux de soins bien entendus. On leur fait une bonne litière, on donne de l’air le matin ou le soir, on fait pacager, on étrille ; l’eau que l’on destine pour abreuver les animaux, doit être de bonne qualité ; c’est le matin, de bonne heure, pendant que le temps est frais, qu’on doit soumettre les animaux au travail et les délier au moins à huit, neuf heures au plus tard, pendant les saisons chaudes. Si on est obligé de les tenir à la chaleur, comme pour dépiquer par exemple, qui empêche, pour éviter l’action irritante et immédiate des rayons solaires, et les piqûres des taons et des mouches, de recouvrir les animaux avec des toiles ou tout autre couverture légère ?

Quand les aliments sont insuffisants, il faut y suppléer en faisant pacager les bestiaux toutes les fois qu’on le peut. Le bouvier soigneux, en revenant du travail, rapporte une poignée d’herbe, un pied de trèfle, de luzerne, etc. ; il a le bon sens de varier la nourriture de ses bestiaux, de les mener avec douceur, de les exercer avec ménagement, en un mot de les aimer ; aussi, ses animaux sont rarement malades. Si des inondations ont rendu les aliments de mauvaise qualité, vaseux, si elles ont contribué à les rendre moisis, il est bon de les battre pour enlever la terre ou la moisissure et de les asperger d’eau salée ensuite.

Ces seules indications sur le traitement préservatif sont suffisantes, je crois, pour faire comprendre à nos propriétaires les divers soins qu’ils doivent accorder à leurs animaux s’ils veulent les préserver, non-seulement de la maladie qui nous occupe en ce moment, mais encore de bien d’autres maladies de gravité variable qui peuvent survenir sous l’influence des mêmes causes.

Moyens curatifs. — État aigu. — Quant l’éléphantiasis se présente et que le pouls est fort, l’artère tendue, que les muqueuses sont franchement injectées, il faut immédiatement pratiquer une saignée de 6, 7 ou 8 kilogrammes ; de plus, on emploie les purgatifs légers, tels que le sulfate de soude, de magnésie, ou bien l’émétique en lavage, à la dose de 6 ou 8 grammes. Le sel de nitre n’est pas à dédaigner dans une pareille occurrence. Si la maladie est prise tout à fait à son début, il arrive quelquefois, par ces moyens, qu’on l’enraye ; mais, encore une fois, je le répète, faut-il la saisir à cette période, sans cela elle poursuit son cours. Quand on voit qu’une grande saignée, dès l’invasion de l’affection, n’a point modifié sa marche ni son intensité, on peut prédire qu’elle sera grave, et il faut immédiatement abandonner ces grandes émissions sanguines qui préparaient une convalescence interminable. Après avoir placé les malades dans une étable fraîche et aérée, on insiste sur les fumigations générales émollientes, les lotions de même nature sur les parties les plus affectées, les couvertures. Par ces moyens, la transpiration, d’abord suspendue, peut reprendre son cours et empêcher de se produire à la peau les diverses altérations qui caractérisent la maladie.

Si on trouve un éléphantiasis dont la peau est déjà desséchée, divisée à l’infini par des crevasses ulcéreuses, les tissus placés immédiatement au-dessous de cette membrane désorganisés, on peut recourir aux onctions adoucissantes ; dans ce but, on emploie l’onguent populeum, l’huile camphrée, enfin, les frictions mercurielles ; les lotions aromatiques avec le vin, irritantes avec le vinaigre, détersives avec la mixture de Villate, ont réussi dans quelques cas.

Quand l’éléphantiasis ne disparaît pas radicalement sous l’influence des moyens que je viens d’indiquer et que des infiltrations surviennent à l’auge, aux membres, au fanon, on combat les engorgements par les mouchetures, les scarifications, les lotions vinaigrées et saturnées ; on administre des tisanes diurétiques de pariétaire ; du sulfate de soude est aussi donné à l’intérieur.

À l’infiltration des membres se joignent aussi fréquemment des crevasses aux plis des genoux et des jarrets ; elles peuvent affecter toute l’épaisseur de la peau et revêtir le caractère ulcéreux dans des cas qui sont loin d’être rares. La plaie devient alors blafarde, ses lèvres s’indurent, se renversent même, et elle sécrète un pus jaunâtre de mauvaise nature. Pour les prévenir et les combattre au début, il faut assouplir la peau des membres et surtout des genoux et des jarrets avec des émollients, l’eau de mauve, de son, la pommade de peuplier, le cérat.

L’état des narines, des pieds, mérite parfois tous les soins applicables à l’inflammation des parties vives qui les constituent ou qui les sécrètent.

Lorsqu’il se présente un éléphantiasis avec des symptômes dynamiques, il faut être réservé dans les émissions sanguines. Si des pétéchies colorent la conjonctive, si l’infiltration est froide, et surtout si elle semble se généraliser, il faut immédiatement placer un trochisque au fanon et scarifier l’engorgement tant qu’il en est besoin. C’est alors que les purgatifs drastiques et les diurétiques sont bien indiqués. Si ces révulsifs ne suffisent pas, on place deux sétons à l’encolure, et enfin, quand des ulcérations apparaissent à la pituitaire, les fumigations excitantes avec du genièvre, de la menthe, de la sauge, conviennent beaucoup. Si l’adynamie se prononce de plus en plus, on peut avoir recours aux toniques, à la poudre d’aulnée, au vin chaud, au fer, etc…

Lorsque la maladie continue sa marche, que des lambeaux de peau tombent sur les côtes, que la pituitaire est ulcérée, tous les soins qu’on prodigue aux animaux deviennent à peu près inutiles. On peut cependant soumettre les malades au régime tonique, saupoudrer les plaies ulcéreuses avec de la poudre de charbon et de quinquina, les lotionner avec une dissolution de la poudre de Knopp, de la teinture d’aloès. Si ces moyens ne suffisent pas, on a recours à la cautérisation objective ; on injecte de l’eau de Goulard ou une solution de nitrate d’argent cristallisé dans les cavités nasales, et enfin, s’il n’y a pas du mieux, on livre les malades à l’équarrisseur.

Infection purulente. — Quand une pareille complication se manifeste, c’est ordinairement vers le milieu de la maladie, alors qu’il y a des sétons ou un trochisque qui suppurent. En pareil cas, il faut cesser les saignées, recourir aux toniques et aux résolutifs dont j’ai parlé plus haut.

Pneumonie. — Le traitement doit être très-énergique quand survient cette complication ; des électuaires avec de la réglisse ou de kermès minéral, un large vésicatoire sur les parois thoraciques, tels sont les principaux moyens de remédier à cette affection.

Éléphantiasis chronique. — Lorsque la maladie est arrivée à la période de chronicité, l’état dans lequel se trouve le sujet indique assez que le traitement doit être modifié. Comme le praticien a affaire ici à un état général de faiblesse, à des lésions de nutrition, il faut qu’il substitue à la diète des aliments toniques, nutritifs, tels que les farineux, les grains ; les préparations ferrugineuses sont aussi indiquées en pareil cas. À l’intérieur, on administre des médicaments fondants, l’iode, l’arsenic par exemple.

Quant aux ulcères qui peuvent exister dans telle ou telle partie du corps, on peut les panser avec des excitants dessiccatifs tels que vin, teinture de quinquina et poudre de charbon.

Entourés de soins bien entendus, les sujets que la maladie a peu affaiblis peuvent récupérer une santé suffisante, sinon pour continuer leur travail, du moins pour pouvoir être livrés plus tard à la boucherie dans un état d’embonpoint assez satisfaisant ; ceux, au contraire, dont les lésions locales, très-étendues, n’offrent plus de prise aux agents thérapeutiques et hygiéniques, doivent subir le sort des incurables, en un mot, être sacrifiés sans retard.

E. Dupin
ÉCOLES NATIONALES VÉTÉRINAIRES



inspecteur général
M. H. BOULEY, O. ❄, Membre de l’Institut, président de l’Académie de Médecine, etc.



ÉCOLE DE TOULOUSE

directeur

M. LAVOCAT ❄, membre de l’Académie des sciences de Toulouse, etc.

professeurs

MM. LAVOCAT ❄, Tératologie.
Anatomie des régions chirurgicales.
LAFOSSE ❄, Pathologie spéciale.
Police sanitaire et Jurisprudence.
Clinique et consultations.
LARROQUE, Physique.
Chimie.
Pharmacie et Matière médicale.
Toxicologie et Médecine légale.
GOURDON, Hygiène générale et Agriculture.
Hygiène appliquée ou Zootechnie.
Botanique.
Extérieur des animaux domestiques.
SERRES, Pathologie et Thérapeutique générales.
Pathologie chirurgicale et Obstétrique.
Manuel opératoire et Maréchalerie.
Direction des Exercices pratiques.
ARLOING, Anatomie générale et Histologie.
Anatomie descriptive.
Physiologie.

Chefs de Service.
 
MM. MAURI, Clinique, Pathologie spéciale, Police sanitaire et Jurisprudence.
BIDAUD, Physique, Chimie et Pharmacie.
LAULANIE, Anatomie générale et descriptive, Histologie, Physiologie.
LAUGERON, Clinique chirurgicale et chirurgie, Pathologie générale, Histologie pathologique, Extérieur et Zootechnie.
LABAT, Clinique, Thérapeutique et Pharmacie.


JURY D’EXAMEN
MM. BOULEY, O ❄, Inspecteur-général.
LAVOCAT ❄, Directeur.
LAFOSSE ❄, Professeurs.
LARROQUE,
GOURDON,
SERRES,
ARLOING,
Mauri, Chefs de Service.
Bidaud,
Laulanié,
Laugeron,
Labat.

PROGRAMME D’EXAMEN

INSTRUCTION MINISTÉRIELLE
du 12 octobre 1866.
THÉORIE Épreuves
écrites
Dissertation sur une question de Pathologie spéciale dans ses rapports avec la Jurisprudence et la Police sanitaire, en la forme soit d’un procès-verbal, soit d’un rapport judiciaire, ou à l’autorité administrative ;
Dissertation sur une question complexe d’Anatomie de Physiologie et d’Histologie.
Épreuves
orales
Pathologie médicale spéciale ;
Pathologie générale ;
Pathologie chirurgicale ;
Maréchalerie, Chirurgie ;
Thérapeutique, Posologie, Toxicologie, Médecine légale ;
Police sanitaire et Jurisprudence ;
Agriculture, Hygiène, Zootechnie.
PRATIQUE Épreuves
pratiques
Opérations chirurgicales et Ferrure ;
Examen clinique d’un animal malade ;
Examen extérieur de l’animal en vente ;
Analyses chimiques ;
Pharmacie pratique ;
Examen pratique de Botanique médicale et fourragère.