De l’Allemagne/Observations

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 1p. 1-8).


DE L’ALLEMAGNE.


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OBSERVATIONS GÉNÉRALES.


On peut rapporter l’origine des principales nations de l’Europe à trois grandes races différentes : la race latine, la race germanique, et la race esclavonne. Les Italiens, les Français, les Espagnols ont reçu des Romains leur civilisation et leur langage ; les Allemands, les Suisses, les Anglais, les Suédois, les Danois et les Hollandais sont des peuples teutoniques ; enfin, parmi les Esclavons, les Polonais et les Russes occupent le premier rang. Les nations dont la culture intellectuelle est d’origine latine sont plus anciennement civilisées que les autres ; elles ont pour la plupart hérité de l’habile sagacité des Romains dans le maniement des affaires de ce monde. Des institutions sociales, fondées sur la religion païenne, ont précédé chez elles l’établissement du christianisme ; et quand les peuples du nord sont venus les conquérir, ces peuples ont adopté, à beaucoup d’égards, les mœurs du pays dont ils étoient les vainqueurs.

Ces observations doivent sans doute être modifiées d’après les climats, les gouvernements, et les faits de chaque histoire. La puissance ecclésiastique a laissé des traces ineffaçables en Italie. Les longues guerres avec les Arabes ont fortifié les habitudes militaires et l’esprit entreprenant des Espagnols ; mais en général cette partie de l’Europe, dont les langues dérivent du latin, et qui a été initiée de bonne heure dans la politique de Rome, porte le caractère d’une vieille civilisation qui dans l’origine étoit païenne. On y trouve moins de penchant pour les idées abstraites que dans les nations germaniques ; on s’y entend mieux aux plaisirs et aux intérêts terrestres ; et ces peuples, comme leurs instituteurs, les Romains, savent seuls pratiquer l’art de la domination.

Les nations germaniques ont presque toujours résisté au joug des Romains ; elles ont été civilisées plus tard, et seulement par le christianisme ; elles ont passé immédiatement d une sorte de barbarie à la société chrétienne : les temps de la chevalerie, l’esprit du moyen âge sont leurs souvenirs les plus vifs ; et quoique les savants de ces pays aient étudié les auteurs grecs et latins plus même que ne l’ont fait les nations latines, le génie naturel aux écrivains allemands est d’une couleur ancienne plutôt qu’antique. Leur imagination se plaît dans les vieilles tours, dans les créneaux, au milieu des guerriers, des sorcières et des revenants ; et les mystères d’une nature rêveuse et solitaire forment le principal charme de leurs poésies.

L’analogie qui existe entre les nations teutoniques ne sauroit être méconnue. La dignité sociale que les Anglais doivent à leur constitution leur assure, il est vrai, parmi ces nations, une supériorité décidée ; néanmoins les mêmes traits de caractère se retrouvent constamment parmi les divers peuples d’origine germanique. L’indépendance et la loyauté signalèrent de tout temps ces peuples ; ils ont été toujours bons et fidèles, et c’est à cause de cela même peut - être que leurs écrits portent une empreinte de mélancolie ; car il arrive souvent aux nations, comme aux individus, de souffrir pour leurs vertus.

La civilisation des Esclavons ayant été plus moderne et plus précipitée que celle des autres peuples, on voit plutôt en eux jusqu’à présent l’imitation que l’originalité : ce qu’ils ont d’européen est français ; ce qu’ils ont d’asiatique est trop peu développé pour que leurs écrivains puissent encore manifester le véritable caractère qui leur seroit naturel. Il n’y a donc dans l’Europe littéraire que deux grandes divisions très-marquées : la littérature imitée des anciens et celle qui doit sa naissance à l’esprit du moyen âge ; la littérature qui, dans son origine, a reçu du paganisme sa couleur et son charme, et la littérature dont l’impulsion et le développement appartiennent à une religion essentiellement spiritualiste.

On pourroit dire avec raison que les Français et les Allemands sont aux deux extrémités de la chaîne morale, puisque les uns considèrent les objets extérieurs comme le mobile de toutes les idées, et les autres, les idées comme le mobile de toutes les impressions. Ces deux nations cependant s’accordent assez bien sous les rapports sociaux ; mais il n’en est point de plus opposées dans leur système littéraire et philosophique. L’Allemagne intellectuelle n’est presque pas connue de la France ; bien peu d’hommes de lettres parmi nous s’en sont occupés. Il est vrai qu’un beaucoup plus grand nombre la juge. Cette agréable légèreté, qui fait prononcer sur ce qu’on ignore, peut avoir de l’élégance quand on parle, mais non quand on écrit. Les Allemands ont le tort de mettre souvent dans la conversation ce qui ne convient qu’aux livres ; les Français ont quelquefois aussi celui de mettre dans les livres ce qui ne convient qu’à la conversation ; et nous avons tellement épuisé tout ce qui est superficiel, que, même pour la grâce, et surtout pour la variété, il faudroit, ce me semble, essayer d’un peu plus de profondeur.

J’ai donc cru qu’il pouvoit y avoir quelques avantages à faire connoître le pays de l’Europe où l’étude et la méditation ont été portées si loin, qu’on peut le considérer comme la patrie de la pensée. Les réflexions que le pays et les livres m’ont suggérées seront partagées en quatre sections. La première traitera de l’Allemagne et des mœurs des Allemands ; la seconde, de la littérature et des arts ; la troisième, de la philosophie et de la morale ; la quatrième, de la religion et de l’enthousiasme. Ces divers sujets se mêlent nécessairement les uns avec les autres. Le caractère national influe sur la littérature ; la littérature et la philosophie sur la religion ; et l’ensemble peut seul faire connoître en entière chaque partie ; mais il falloit cependant se soumettre à une division apparente pour rassembler à la fin tous les rayons dans le même foyer.

Je ne me dissimule point que je vais exposer, en littérature comme en philosophie, des opinions étrangères à celles qui règnent en France ; mais soit qu’elles paroissent justes ou non, soit qu’on les adopte ou qu’on les combatte, elles donnent toujours à penser. « Car nous n’en sommes pas, «j’imagine, à vouloir élever autour de la France littéraire la grande muraille de la Chine, pour empêcher les idées du dehors d’y pénétrer »[1].

Il est impossible que les écrivains allemands, ces hommes les plus instruits et les plus méditatifs de l’Europe, ne méritent pas qu’on accorde un moment d’attention à leur littérature et à leur philosophie. On oppose à l’une qu’elle n est pas de bon goût, et à l’autre qu’elle est pleine de folies. Il se pourroit qu’une littérature ne fût pas conforme à notre législation du bon goût, et qu’elle contînt des idées nouvelles dont nous pussions nous enrichir en les modifiant à notre manière. C’est ainsi que les Grecs nous ont valu Racine, et Shakespear plusieurs des tragédies de Voltaire. La stérilité dont notre littérature est menacée feroit croire que l’esprit français lui-même a besoin maintenant d’être renouvelé par une sève plus vigoureuse ; et comme l’élégance de la société nous préservera toujours de certaines fautes, il nous importe surtout de retrouver la source des grandes beautés.


Après avoir repoussé la littérature des Allemands au nom du bon goût, on croit pouvoir aussi se débarrasser de leur philosophie au nom de la raison. Le bon goût et la raison sont des paroles qu’il est toujours agréable de prononcer, même au hasard ; mais peut-on de bonne foi se persuader que des écrivains d’une érudition immense, et qui connoissent tous les livres français aussi bien que nous-mêmes, s’occupent depuis vingt années de pures absurdités ?

Les siècles superstitieux accusent facilement les opinions nouvelles d’impiété, et les siècles incrédules les accusent non moins facilement de folie. Dans le seizième siècle, Galilée a été livré à l’inquisition pour avoir dit que la terre tournoit ; et dans le dix-huitième, quelques-uns ont voulu faire passer J. J. Rousseau pour un dévot fanatique. Les opinions qui diffèrent de l’esprit dominant, quel qu’il soit, scandalisent toujours le vulgaire : l’étude et l’examen peuvent seuls donner cette libéralité de jugement, sans laquelle il est impossible d’acquérir des lumières nouvelles ou de conserver même celles qu’on a. Car on se soumet à de certaines idées reçues, non comme à des vérités, mais comme au pouvoir ; et c’est ainsi que la raison humaine s’habitue à la servitude dans le champ même de la littérature et de la philosophie.


  1. Ces guillemets indiquent les phrases dont les censeurs de Paris avoient exigé la suppression. Dans le second volume ils ne trouvèrent rien de répréhensible ; mais les chapitres du troisième sur l’Enthousiasme et surtout la dernière phrase de l’ouvrage n’obtinrent pas leur approbation. J’étois prête à me soumettre à leurs critiques d’une façon négative, c’est-à-dire en retranchant sans jamais rien ajouter ; mais les gendarmes envoyés par le ministre de la police firent l’office de censeurs d’une façon plus brutale, en mettant le livre entier en pièces.