De l’Allemagne/Troisième partie/XX

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De l’Allemagne (1810)
Librairie Stéréotype (Tome 3p. 243-252).

CHAPITRE XX.

Des écrivains moralistes de l’ancienne école en
Allemagne.


Avant que l’école nouvelle eût fait naître en Allemagne deux penchants qui semblent s’exclure, la métaphysique et la poésie, la méthode scientifique et l’enthousiasme, il y avoit des écrivains qui méritoient une place honorable à côté des moralistes anglais. Mendelsohn, Garve, Sulzer, Engel, etc. ont écrit sur les sentiments et les devoirs avec sensibilité, religion et candeur. On ne trouve point dans leurs ouvrages cette ingénieuse connaissance du monde qui caractérise les auteurs français La Rochefoucauld, La Bruyère, etc. Les moralistes allemands peignent la société avec une certaine ignorance, intéressante d’abord, mais à la fin monotone.

Garve est celui de tous qui a mis le plus d’importance à bien parler de la bonne compagnie, de la mode, de la politesse, etc. Il y a dans toute sa manière de s’exprimer à cet égard une très-grande envie de se montrer un homme du monde, de savoir la raison de tout, d’être avisé comme un Français, et de juger avec bienveillance la cour et la ville ; mais les idées communes qu’il proclame dans ses écrits sur ces divers sujets attestent qu’il n’en sait rien que par ouï dire, et n’a jamais bien observé tout ce que les rapports de la société peuvent offrir d’aperçus fins et délicats.

Lorsque Garve parle de la vertu, il montre des lumières pures et un esprit serein : il est surtout attachant et original dans son traité de la Patience. Accablé par une maladie cruelle, il sut la supporter avec un admirable courage ; et tout ce qu’on a senti soi-même inspire des pensées neuves.

Mendelsohn, juif de naissance, s’étoit voué, du sein du commerce, à l’étude des belles-lettres et de la philosophie, sans renoncer en rien à la croyance ni aux rites de sa religion ; admirateur sincère du Phédon, dont il fut le traducteur, il en étoit resté aux idées et aux sentiments précurseurs de Jesus-Clirist ; nourri des psaumes et de la bible, ses écrits conservent le caractère de la simplicité hébraïque. Il se plaisoit à rendre la morale sensible par des apologues à la manière orientale ; et cette forme est sûrement celle qui plaît davantage, en éloignant des préceptes le ton de la réprimande.

Parmi ces apologues, j’en vais traduire un qui me paroît remarquable. « Sous le gouvernement tyrannique des Grecs il fut une fois défendu aux Israélites, sous peine de mort, de lire entre eux les lois divines. Rabbi Akiba, malgré cette défense, tenoit des assemblées où il faisoit lecture de cette loi. Pappus le sut et lui dit : Akiba, ne crains-tu pas les menaces de ces cruels ? — Je veux te raconter une fable, répondit le Rabbi. — Un renard se promenoit sur les bords d’un fleuve, et vit les poissons qui se rassembloient avec effroi dans le fond de la rivière. — D’où vient la terreur qui vous agite, dit le renard ? — Les enfants des hommes, répondirent les poissons, jettent leurs filets dans les flots, afin de nous prendre, et nous tâchons de leur échapper. — Savez-vous ce qu’il faut faire, dit le renard ? venez là, sur le rocher où les hommes ne sauroient vous atteindre. — Se peut-il, s’écrièrent les poissons, que tu sois le renard estimé le plus prudent entre les animaux ? tu serois le plus ignorant de tous, si tu nous donnois sérieusement un tel conseil. L’onde est pour nous l’élément de la vie ; et nous est-il possible d’y renoncer parce que des dangers nous menacent ! — Pappus, l’application de cette fable est facile : la doctrine religieuse est pour nous la source de tout bien ; c’est par elle, c’est pour elle seule que nous existons ; dût-on nous poursuivre dans son sein, nous ne voulons point nous soustraire au péril, en nous réfugiant dans la « mort. »

La plupart des gens du monde ne conseillent pas mieux que le renard : quand ils voient les âmes sensibles agitées par les peines du cœur, ils leur proposent toujours de sortir de l’air où est l’orage pour entrer dans le vide qui tue.

Engel, comme Mendelsohn, enseigne la morale d’une manière dramatique. Ses fictions sont peu de chose ; mais leur rapport avec l’âme est intime. Dans l’une il peint un vieillard devenu fou par l’ingratitude de son fils, et le sourire du vieillard pendant qu’on raconte son malheur est décrit avec une vérité déchirante. L’homme qui n’a plus la conscience de lui-même fait peur comme un corps qui marcheroit sans vie. « C est un arbre, dit Engel, dont les branches sont desséchées ; ses racines tiennent encore à la terre, mais déjà son sommet est atteint par la mort. » Un jeune homme, à l’aspect de ce malheureux, demande à son père s’il est ici-bas une plus affreuse destinée que celle de ce pauvre fou ? toutes les souffrances qui tuent, toutes celles dont notre propre raison est le témoin, ne lui semblent rien à côté de cette déplorable ignorance de soi-même. Le père laisse son fils développer tout ce que cette situation a d’horrible ; puis, tout à coup il lui demande si celle du criminel qui l’a causée n’est pas encore mille fois plus redoutable ? La gradation des pensées est très-bien soutenue dans ce récit, et le tableau des angoisses de l’âme est assez éloquemment représenté pour redoubler l’effroi que doit causer la plus terrible de toutes, le remords.

J’ai cité ailleurs le passage de la Messiade, où le poète suppose que dans une planète éloignée, dont les habitants étoient immortels, un ange venoit apporter la nouvelle qu’il existait une terre où les créatures humaines étoient sujettes à la mort. Klopstock fait une peinture admirable de l’étonnement de ces êtres qui ignoroient la douleur de perdre les objets de leur amour : Engel développe avec talent une idée non moins frappante.

Un homme a vu périr ce qu’il avoit de plus cher, sa femme et sa fille. Un sentiment d’amertume et de révolte contre la Providence s’est emparé de lui : un vieux ami cherche à rouvrir son cœur à cette douleur profonde, mais résignée, qui s’épanche dans le sein de Dieu ; il veut lui montrer que la mort est la source de toutes les jouissances morales de l’homme.

Y auroit-il des affections de père et de fils, si l’existence des hommes n’étoit pas tout à la fois durable et passagère, fixée par le sentiment, entraînée par le temps ? S’il n’y avoit plus de décadence dans le monde, il n’y auroit pas de progrès : comment donc éprouveroit-on la crainte et l’espérance ? Enfin, dans chaque action, dans chaque sentiment, dans chaque pensée, il y a la part de la mort. Et non-seulement dans le fait, mais aussi dans l’imagination même, les jouissances et les chagrins qui tiennent à l’instabilité de la vie, sont inséparables. L’existence consiste toute entière dans ces sentiments de confiance et d’anxiété qui remplissent l’âme errante entre le ciel et la terre, et le vivre n’a d’autre mobile que le mourir.

Une femme effrayée par les orages du midi souhaitoit d’aller dans la zone glacée, où l’on n’entend jamais la foudre, où l’on ne voit jamais les éclairs : — Nos plaintes sur le sort sont un peu du même genre, dit Engel. — En effet, il faut désenchanter la nature pour en écarter les périls. Le charme du monde semble tenir autant à la douleur qu’au plaisir, à l’effroi qu’à l’espérance ; et l’on diroit que la destinée humaine est ordonnée comme un drame, où la terreur et la pitié sont nécessaires.

Ce n’est point, sans doute, assez de ces pensées pour cicatriser les blessures du cœur ; tout ce qu’il éprouve lui semble un renversement de la nature, et nul n’a souffert sans croire qu’un grand désordre existoit dans l’univers. Mais quand un long espace de temps a permis de réfléchir, on trouve quelque repos dans les considérations générales, et l’on s’unit aux lois de l’univers, en se détachant de soi-même.

Les moralistes allemands de l’ancienne école sont, pour la plupart, religieux et sensibles ; leur théorie de la vertu est désintéressée ; ils n’admettent point cette doctrine de l’utilité, qui conduiroit, comme en Chine, à jeter les enfants dans le fleuve si la population devenoit trop nombreuse. Leurs ouvrages sont remplis d’idées philosophiques et d’affections mélancoliques et tendres ; mais ce n’étoit point assez pour lutter contre la morale égoïste, armée de l’ironie dédaigneuse. Ce n’étoit point assez pour réfuter les sophismes dont on s’étoit servi contre les principes les plus vrais et les meilleurs. La sensibilité douce, et quelquefois même timide des anciens moralistes allemands, ne suffisoit pas pour combattre avec succès la dialectique habile et le persiflage élégant, qui, comme tous les mauvais sentiments, ne respectent que la force. Des armes plus acérées sont nécessaires pour combattre celles que le vice a forgées : c’est donc avec raison que les philosophes de la nouvelle école ont pensé qu’il falloit une doctrine plus sévère, plus énergique, plus serrée dans ses arguments, pour triompher de la dépravation du siècle.

Certainement tout ce qui es simple suffit à tout ce qui est bon ; mais quand on vit dans un temps où l’on a tâché de mettre l’esprit du côté de l’immoralité, il faut tâcher d’avoir le génie pour défenseur de la vertu. Sans doute il est très-indifférent d’être accusé de niaiserie quand on exprime ce qu’on éprouve ; mais ce mot de niaiserie fait tant de peur aux gens médiocres, qu’on doit, s’il est possible, les préserver de son atteinte.

Les Allemands, craignant qu’on ne tourne leur loyauté en ridicule, veulent quelquefois, quoique bien à contre-cœur, s’essayer à l’immoralité, pour se donner un air brillant et dégagé. Les nouveaux philosophes, en élevant leur style et leurs conceptions à une grande hauteur, ont habilement flatté l’amour-propre de leurs adeptes, et l’on doit les louer de cet art innocent ; car les Allemands ont besoin de dédaigner pour devenir les plus forts. Il y a trop de bonhomie dans leur caractère, comme dans leur esprit ; ce sont les seuls hommes peut-être auxquels on pourroit conseiller l’orgueil comme un moyen de devenirs meilleurs. On ne sauroit nier que les disciples de la nouvelle école n’aient un peu trop suivi ce conseil ; mais ils n’en sont pas moins, à quelques exceptions près, les écrivains les plus éclairés et les plus courageux de leur pays.

— Quelle découverte ont-ils faite, dira-t-on ? — Nul doute que ce qui étoit vrai en morale, il y a deux mille ans, ne le soit encore ; mais, depuis deux mille ans, les raisonnements de la bassesse et de la corruption se sont tellement multipliés, que le philosophe homme de bien doit proportionner ses efforts à cette progression funeste. Les idées cornmunes ne sauroient lutter contre l’immoralité systématique ; il faut creuser plus avant, quand les veines extérieures des métaux précieux sont épuisées. On a si souvent vu, de nos jours, la foiblesse unie à beaucoup de vertu, qu’on s’est accoutumé à croire qu’il y avoit de l’énergie dans l’immoralité. Les philosophes allemands, et gloire leur en soit rendue, ont été les premiers, dans le dix-huitième siècle, qui aient mis l’esprit fort du côté de la foi, le génie du côté de la morale, et le caractère du côté du devoir.