De l’Idée de la Mort chez les anciens Égyptiens et la tombe égyptienne

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De l’Idée de la Mort chez les anciens Égyptiens et la tombe égyptienne
Revue des Deux Mondes3e période, tome 43 (pp. 568-598).

A. Mariette, les Tombes de l’ancien empire (Revue archéologique, nouvelle série, t. XIX). — G. Maspero, Conférence sur l’histoire des âmes dans l’Égypte ancienne, d’après les monumens du musée du Louvre, dans le Bulletin hebdomadaire de l’Association scientifique de France. — Étude sur quelques peintures et quelques textes relatifs aux funérailles (dans le Journal asiatique, 1879-1880). — Notes sur différens points de grammaire et d’histoire (dans le Recueil de travaux relatifs à la philologie et à l’archéologie égyptienne et assyrienne, t. I, Vieweg, in-4° ; 1879). — La Grande Inscription de Beni-Hassan, Ibid. — Pietschmann, der Ægyptische Felischdienst und Gœtterglaube, Prolegomena sur œgyptischen Mythologie (dans la Zeitschrift für Ethnologie de Virchow). — H. Rhind, Thebes, its tombs and their tenants ; Londres, 1862.


Il y a quelques mois [1], dans les dernières pages d’une brillante étude sur le musée de Boulaq, que n’ont certainement pas oubliée les lecteurs de la Revue, on exposait ici même le plan d’une école d’égyptologie et d’archéologie orientale, que l’on voulait voir établie au Caire, en pleine Égypte, à deux pas de la Syrie ; on demandait au gouvernement français d’en préparer et d’en décider la fondation. Il était à craindre que l’idée ne parût chimérique et risquée. Déjà, plus d’une fois, n’a-t-on pas entendu des utilitaires à courtes vues demander à quoi servaient les écoles françaises d’Athènes et de Rome ? Il y a des gens qui n’ont pas encore compris quelle influence peuvent exercer, chez le peuple qui leur donne l’hospitalité et qui les voit à l’œuvre, ces colonies savantes où la France envoie chaque année la fleur de sa jeunesse instruite et laborieuse. Mieux peut-être que la diplomatie, elles représentent, à l’étranger, l’âme même de la France, ces idées généreuses qui sont le meilleur de son prestige et de sa gloire ; l’esprit y souffle plus librement que dans les chancelleries. Elles représentent aussi l’amour du beau, le culte du vrai, la passion de la recherche désintéressée ; elles honorent la nation qui a compris, au lendemain de ses désastres, qu’il ne lui suffisait pas de reconstituer son épargne et son armée, mais qu’il lui importait surtout de refaire son éducation, d’éclairer son intelligence et de tenir haut sa pensée. Enfin ces écoles sont des pépinières d’érudits dont la plupart, formés par les plus fortes études classiques, sauront conserver la précieuse tradition de la bonne langue et du bon style ; les professeurs dont elles peuplent nos facultés ont senti s’éveiller en eux, dans ces années de jeunesse qui décident de toute la vie, ce goût de la difficulté vaincue, ce désir d’apprendre, cette curiosité que l’on peut presque appeler une vertu. Un lien étroit rattache l’un à l’autre les divers ordres d’enseignement. Longtemps méconnue, cette vérité commence à être généralement comprise. Le plus humble maître d’école de village, le plus modeste régent de collège communal profitent, à la longue et dans une certaine mesure, des méthodes inaugurées et des découvertes exposées par les maîtres du Collège de France, de la Sorbonne et de l’École des chartes. Ces missions permanentes, dont le budget, déjà bien étroit, a été parfois menacé et même restreint par les commissions parlementaires, ne sont donc pas seulement des objets et des institutions de luxe ; rappelez-vous le mot fin et profond de Voltaire sur le superflu, chose si nécessaire.

L’École d’Athènes compte déjà près d’un demi-siècle d’existence, l’École de Rome n’a pas encore dix ans de vie ; mais, sous l’habile direction de MM. Albert Dumont et Geffroy, elle a bien vite fait ses preuves et conquis de beaux états de services. Lorsqu’il a été question, pour la première fois, de l’École du Caire, on pouvait faire valoir, contre le projet de cette fondation nouvelle, beaucoup de ces objections spécieuses et sensées en apparence que provoquent toutes les entreprises non encore essayées. Les études dont il s’agissait de favoriser ainsi les progrès présentaient-elles un intérêt aussi général que celles qui se rattachent à l’antiquité classique, à ses lettres et à ses arts, ou bien à cette histoire du moyen âge et de la renaissance qui s’est fait une si grande place dans les préoccupations de notre jeune colonie romaine ? Les travaux que nos missionnaires de la science voudraient entreprendre au musée, parmi les monumens et dans le sol de l’Égypte, ne risqueraient-ils pas de se voir contrariés par des luttes d’influence politique, qui se feraient sentir jusque sur un terrain où les peuples civilisés ne devraient jamais se rencontrer que dans une généreuse émulation de sacrifices et de recherches ? En admettant qu’à force de discrétion et de bon vouloir, on écartât ce péril, l’extrême difficulté de ces études d’égyptologie et d’archéologie orientale ne serait-elle pas un embarras et un obstacle ? L’École d’Athènes elle-même, nous ne l’avouons pas sans quelque honte, a parfois manqué de candidats, tant nous sommes, à certains égards, un peuple routinier et peu voyageur ; combien serait plus malaisé le recrutement d’une école qui devrait exiger de ceux qui aspireraient à l’honneur d’en faire partie tout au moins les élémens des connaissances spéciales dont ne saurait se passer quiconque s’attaque aux textes égyptiens, avec le désir d’ajouter quelque chose aux déchiffremens et aux traductions de ses prédécesseurs !

Les timides pouvaient trouver là plus de raisons de douter et d’attendre qu’il n’en faut d’ordinaire pour opposer à une innovation quelconque une fin de non-recevoir. L’idée a pourtant fait son chemin ; elle l’a fait plus vite peut-être que n’aurait osé l’espérer l’écrivain qui lui a prêté le secours de son talent et ménagé la publicité de la Revue. L’entente s’est faite rapidement entre les deux ministres desquels il dépendait de réaliser le projet dont la pensée avait été conçue par l’un des meilleurs agens que la France ait eus depuis longtemps en Égypte. Le ministre des affaires étrangères s’était, dans d’autres temps, intéressé tout particulièrement à l’histoire de l’Égypte moderne ; il avait visité ce pays ; mieux que personne, il savait quel rôle y avaient joué, depuis le commencement de ce siècle, les savans et les ingénieurs français, comment ils avaient été mêlés à tout ce qui s’était fait d’utile et de grand sur les rives du Nil, depuis l’exhumation de l’antiquité égyptienne par les compagnons de Bonaparte jusqu’aux fouilles de M. Mariette, depuis les réformes et les grands travaux de Mehemet-Àli jusqu’au percement de l’isthme de Suez ; nul n’était mieux en mesure de comprendre combien il importait à la France de ne pas déchoir et de ne pas abdiquer sur ce terrain, mais au contraire d’entretenir une influence déjà presque séculaire et de la fortifier, de la rajeunir même, si l’on peut ainsi parler, en lui donnant l’occasion de se produire et de s’exercer sous une forme nouvelle. De son côté, le ministre actuel de l’instruction publique a trop bien servi, depuis deux ans, les intérêts de la science et du haut enseignement, pour ne pas être frappé des résultats que l’on pouvait attendre de l’entreprise à laquelle on le conviait avec tant d’insistance.

Ce dont il s’agissait, ce n’était plus, en effet, une de ces Missions temporaires, comme celles de Champollion et de Lepsius, que les questions d’argent et de santé finissent toujours par abréger, malgré tout le zèle du chef et de ses collaborateurs, avant que la moisson soit complète ; ce que l’on proposait, c’était une exploration méthodique, collective et successive, qui se poursuivrait à loisir, d’année en armée, par les soins d’un personnel renouvelé périodiquement et par là même mis à l’abri de toute fatigue et de toute défaillance. La division et la continuité du travail permettraient peut-être, à la longue, d’aboutir à la publication intégrale de tous les documens hiéroglyphiques que renferme le musée de Boulaq ou qui subsistent encore sur les parois des tombeaux et des temples de L’Égypte et de la Nubie ; il n’est rien, on lésait, que désirent plus vivement tous les égyptologues, qui se trouvent arrêtés à chaque instant par le manque de textes. A lui seul, ce recueil, ce Corpus, comme on dit à l’Académie des inscriptions, serait déjà un service capital rendu à la science ; mais l’activité des membres de la nouvelle école ne devrait pas se borner à ces transcriptions. Si les circonstances les favorisaient, ils entreprendraient des fouilles ; avec quelle attention patiente ils les conduiraient, avec quel désintéressement, avec quelle crainte scrupuleuse de rien négliger qui pût fournir à l’histoire un renseignement de quelque importance !

Ces considérations et ces espérances firent sentir l’opportunité d’une prompte décision. Si l’on voulait tenter l’expérience, il convenait de ne pas perdre le temps en délibérations et en préparatifs. ; on avait des raisons de se hâter. Il n’y avait d’ailleurs pas à hésiter sur le choix de l’homme qui serait chargé de donner un corps à cette pensée : le jeune chef de notre école d’égyptologie, M. Gaston Maspero, professeur au Collège de France et à l’École des hautes études, était naturellement désigné. Lui non plus ne balança pas ; en quelques semaines il eut fermé ses malles et choisi ceux qui seraient appelés à l’honneur de faire la première campagne, sous ses ordres et à ses côtés. C’est un artiste distingué, M. J. Bourgoin, qui sera le dessinateur de l’expédition, le Nestor Lhôte du successeur de Champollion. Il a déjà habité l’Égypte et reproduit beaucoup de ses monumens ; son crayon souple et fin sait rendre avec la même sincérité toute une longue série d’hiéroglyphes et le réalisme expressif des figures de l’ancien empire, ou la fière noblesse d’une statue royale des Thoutmès et des Ramsès. Ce sont enfin trois élèves de l’École des hautes études, qui ont déjà fait leurs preuves sous les yeux de leur maître. MM. Maspero et Bourgoin sont partis les premiers, en décembre ; avant la fin. de janvier, leurs soldats ont dû rallier le drapeau. C’est maintenant au gouvernement français qu’il appartient de ne pas oublier là-bas ceux qui sont partis sur sa foi, de les soutenir fidèlement dans toutes les difficultés qu’ils pourraient rencontrer et de leur fournir avec libéralité les moyen de bien remplir la tâche qu’ils ont si vaillamment acceptée.

L’événement, nous l’espérons et nous y comptons fermement, donnera raison à ceux qui se sont montrés confians et hardis ; c’est lui qui se chargera de lever tous les doutes. On peut cependant, dès aujourd’hui, répondre par des faits à l’une des objections les plus spécieuses qu’ait dû provoquer un projet qui n’a pas laissé de surprendre quelques bons esprits. Beaucoup de personnes, même parmi les gens instruits, se figurent encore aujourd’hui que les documens fournis par le déchiffrement des hiéroglyphes n’intéresseront jamais que quelques érudits, qu’ils serviront tout au plus à trancher quelques questions obscures de chronologie et à dresser de longues listes de rois, de rois dont on ne saura jamais que le nom. Ce sont là, dit-on, jeux d’académiciens, plaisirs raffinés qui trouvent leur récompense dans le plaisir de deviner des énigmes et que l’état n’a pas besoin d’encourager à grands frais.

Un tel langage aurait peut-être été justifié quand la méthode de Champollion en était encore à ses débuts, quand on se bornait à lire péniblement quelques titres royaux et à saisir, tant bien que mal, le sens général d’une inscription historique sans pouvoir rendre compte du détail ; mais depuis les travaux de M. de Rougé, cette méthode a fait des progrès que ne soupçonnent pas les gens du monde. Les résultats obtenus ont maintenant un tout autre caractère et une tout autre valeur. Il n’est qu’un bien petit nombre de mots qui résistent encore à la subtilité d’une analyse patiente, appuyée sur des comparaisons incessantes. On entre dans toutes les finesses de la pensée, on en distingue toutes les nuances, et l’on arrive ainsi à pénétrer très avant dans les profondeurs d’une âme qui nous intéresse d’autant plus qu’elle est plus différente de la nôtre et qu’elle nous représente un état plus primitif de l’esprit humain.

Retrouver et représenter exactement ces états successifs que l’intelligence de l’homme a traversés dans son développement graduel et régulier, c’est, on le sait, le problème qui a le plus occupé, qui préoccupe encore le plus quelques-uns des premiers esprits de notre siècle, les Auguste Comte et les Herbert Spencer, les Max Muller et les Renan, les Fustel de Coulanges et les Taine. L’Égypte, telle que nous la révèlent à la fois ses monumens écrits et ses monumens figurés, peut, croyons-nous, fournir à cette enquête des documens plus variés, plus complets et plus sûrs que ces peuples sauvages auxquels M. Herbert Spencer demande presque exclusivement le secret des pensées de l’homme enfant. Comme source de renseignemens authentiques, elle nous paraît avoir un grand avantage sur ces peuplades barbares. Ce que celles-ci sentent et pensent, nous ne l’apprenons que par le témoignage des voyageurs. Très souvent ceux-ci comprennent mal ce qu’ils ont vu et entendu ; ils mettent du leur dans la description qu’ils nous donnent de ces usages bizarres, dans le compte qu’ils nous rendent de ces conceptions naïves et confuses. Il en est tout autrement de l’Égypte ; c’est elle-même qui dépose de ses idées et de ses croyances ; elle en témoigne par des milliers d’inscriptions, par la disposition de ses édifices funéraires et religieux, par les figures sans nombre dont ils sont décorés ; sa voix arrive jusqu’à nous, claire et distincte, du fond des siècles lointains. L’inappréciable supériorité de l’Égypte, c’est qu’elle est, comme peut-être aussi la Chine, un peuple enfant, mais un peuple enfant à l’état civilisé.

C’est ce que nous voudrions essayer de montrer par un exemple ; nous nous proposons d’exposer, à l’aide d’une étude attentive de la tombe égyptienne, les idées que les Égyptiens se faisaient de la vie et de la mort, en d’autres termes, la solution qu’ils avaient donnée à ce que Jouffroy, dans un fragment célèbre, appelait le problème de la destinée humaine. Nous ne sommes pas égyptologue ; nous nous contenterons donc de relier les uns aux autres les renseignemens que fournissent à ce sujet les plus autorisés et les plus intelligens des modernes explorateurs de l’antique Égypte. Ces renseignemens sont épars dans des mémoires tout hérissés d’hiéroglyphes, dans des recueils dont le nom même n’est pas connu du grand public ; il n’aura point été inutile d’aller les y chercher et d’en faire un ensemble d’où se dégage une pensée philosophique. C’est à quoi n’ont pas le temps de songer les savans spéciaux, occupés de lutter contre les difficultés des textes qu’ils traduisent et toujours pressés de courir à de nouvelles découvertes. Sans cette nécessité, sans ces tentations perpétuelles de l’invention et de la recherche, nul ne se serait mieux acquitté de cette tâche que le guide dont nous suivrons le plus souvent les traces, que le maître qui vient d’aller demander à l’Égypte même les moyens de jeter encore de nouvelles lumières sur cet obscur passé qu’il a déjà éclairé, par endroits, d’un si vif et si pénétrant rayon.


I

Les plus anciens monumens qui aient été retrouvés en Égypte, ce sont des tombeaux ; dès que l’on aborde l’histoire de la civilisation et des arts de l’Égypte, on est donc conduit à commencer par l’étude de son architecture funéraire. Or, en tout pays, ce qui contribue surtout à déterminer le caractère et l’aspect de la tombe, c’est l’idée que l’homme se fait de sa propre personne et du sort qui l’attend après la vie. Pour s’expliquer les dispositions de la tombe égyptienne, il faut donc commencer par savoir comment ce peuple comprenait la mort et ses suites ; il faut se demander s’il croyait à une autre existence et comment il se la représentait. Les textes écrits et les monumens figurés permettent de répondre à cette question ; ils se complètent et s’éclairent mutuellement.

L’homme, dans la première période de son développement intellectuel, est impuissant à comprendre la vie sous une autre forme et dans d’autres conditions que celles qu’il trouve et qu’il constate dans sa propre personne. Il ne sait pas encore observer, abstraire et analyser ; il ne perçoit pas les caractères qui le distinguent du reste des êtres ; aussi, quoi qu’il considère, ne voit-il jamais que lui-même dans toute la nature. Lorsque, répugnant au néant, il cherche à se persuader qu’il va continuer de vivre après la mort, lorsqu’il travaille à se représenter cette existence d’outre-tombe, il se la figure aussi peu différente que possible de la vie qu’il mène sous le soleil. Étant donné cet état d’esprit et cette tendance, rien donc de plus naturel et de plus logique que la conception à laquelle aboutit l’intelligence, en face du problème redoutable qui se pose devant elle chaque fois que des yeux se ferment pour ne plus se rouvrir, chaque fois qu’un cadavre descend au sépulcre. Personne n’a mieux saisi que M. Maspero l’originalité de la solution adoptée par l’Égypte, personne n’a mieux exposé l’hypothèse à la fois grossière et subtile à laquelle ce peuple eut recours, afin de se convaincre que tout ne finissait pas avec le dernier soupir ; nous ne pourrons mieux faire que de lui emprunter à ce propos et les textes qu’il traduit et quelques-unes des réflexions que ces textes lui suggèrent.

On ne nous croirait pas, et on aurait raison, si nous affirmions que, pendant des milliers d’années, aucun changement ne s’est produit dans les idées que les Égyptiens se faisaient de l’autre vie. Ces idées ont été toujours en s’épurant et se raffinant. Sous la dix-huitième et la dix-neuvième dynasties, pendant les quelques siècles où l’Égypte porte le plus loin les limites de son empire et celles de sa pensée, on trouve, dans les monumens funéraires, la trace de plusieurs doctrines qui présentent des différences notables et même, si on les presse d’un peu près, de réelles contradictions. Ces théories sont autant de réponses successives que l’esprit, toujours préoccupé de l’éternelle énigme, a faites dans la suite des temps à une question toujours la même. A mesure qu’ils devenaient plus capables de spéculation philosophique, les Égyptiens modifiaient leur définition de l’âme et, par une conséquence nécessaire, la manière dont ils en comprenaient la persistance après la morte comme il arrive toujours en pareil cas, ces conceptions tétaient ajoutées et comme superposées l’une à l’autre sans que la dernière venue détrônât sa devancière et s’y substituât ; elles se mêlaient, elles coexistaient dans l’imagination populaire.

Nous renverrons aux fines analyses de M. Maspero ceux qui tiendront à se rendre compte de tout ce curieux travail de l’esprit égyptien. L’historien s’y applique à ne laisser échapper aucune des nuances d’une pensée sur laquelle les difficultés de l’écriture et de la langue répandent toujours comme une sorte d’ombre et de léger brouillard ; mais en même temps il évite avec le plus grand soin de lui prêter une précision et une rigueur logique qu’elle n’a jamais comportées ; il explique, par des rapprochemens ingénieux, comment les Égyptiens se sont contentés d’à-peu-près et comment s’accordaient dans leur intelligence des notions gui semblent s’exclure.

Nous n’entrerons pas dans ce détail ; nous ne chercherons pas à déterminer le sens que les Égyptiens attachèrent, à partir d’un certain moment, au mot bâi, que l’on traduit par âme ; nous ne demanderons pas comment ils en distinguaient cette parcelle de la flamme divine, cette étincelle qu’ils nommaient, khou, la lumineuse, et que l’âme, semble-t-il, enveloppait comme un vêtement. Nous ne suivrons pas l’âme et sa lumière intérieure dans leur voyage souterrain à travers les sombres régions de l’Ament, l’enfer égyptien, où elles pénètrent par la fente du Péga, à l’occident d’Abydos, la seule porte qui donne accès au domaine des ténèbres ; nous ne les accompagnerons point dans cette suite d’existences et de transformations successives qui leur font parcourir le ciel et la terre, dans la série indéfinie de leurs devenirs (c’est l’expression égyptienne). Ce qui nous importe, c’est de remonter à la conception la plus ancienne, à celle qui, contemporaine des premières impressions de l’enfance, s’est gravée dans l’âme de la race en traits assez profonds pour demeurer ineffaçable et pour garder toujours sur l’imagination une plus forte prise que les théories postérieures, déjà plus abstraites et plus philosophiques. C’est cette conception primitive qui doit nous expliquer la tombe égyptienne, celle-ci ne s’est-elle pas en effet constituée, telle que nous la retrouverons jusqu’à la fin, dès les premiers jours de cet empire memphite, dont l’architecture funéraire nous est représentée par les Pyramides et par les riches nécropoles de Sakkarah et de Gizeh ? Voici donc, résumée dans ce qu’elle a d’essentiel, l’idée que conçurent les Égyptiens lorsque, pour la première fois, ils songèrent à trouver dans l’homme une partie durable ; voici comment ils se figuraient ce je ne sais quoi qui résistait et qui se dérobait à la mort, au moins pendant un certain temps, pendant un temps beaucoup plus long que celui de notre vie mortelle.

Ce qui ne périssait pas au moment où le dernier souffle s’exhalait des lèvres de l’agonisant, ce qui lui survivait, c’était ce que les Égyptiens appelaient le ka, terme que M. Maspero traduit ainsi : le double. Le double, c’était « un second exemplaire du corps en une matière moins dense que la matière corporelle, une projection colorée, mais aérienne, de l’individu, le reproduisant trait pour trait, enfant, s’il s’agissait d’un enfant, femme, s’il s’agissait d’une femme, homme s’il s’agissait d’un homme [2]. »

Ce double, il fallait le loger et l’installer dans une maison appropriée à sa nouvelle existence, l’entourer des objets jadis affectés à son usage et surtout le nourrir des alimens qui avaient la vertu d’entretenir la vie. Voilà ce qu’il attendait de la piété des siens ; voilà ce qu’il en recevait à jours fixes, au seuil de la bonne demeure ou de la demeure éternelle, comme disaient les Égyptiens [3] ; ce seraient ces offrandes qui seules sauraient ranimer et prolonger l’existence de ce fantôme toujours altéré, toujours affamé, toujours menacé de voir s’éteindre, par la négligence de sa postérité, cette vie dépendante, précaire et languissante. Le premier de voir des vivans, c’était donc de ne pas laisser les morts souffrir de la faim et de la soif ; enfermés dans la tombe, ceux-ci ne pouvaient pas pourvoir eux-mêmes à leurs besoins ; c’était aux fils de ne pas oublier les pères et les ancêtres, mais de les nourrir par le pain et la viande, de les désaltérer par la libation. Que si l’on manquait à cette obligation sacrée, les morts s’irriteraient contre les vivans. L’existence mystérieuse dans laquelle les morts étaient entrés avait fait d’eux des puissances redoutables et comme autant de dieux [4] ; leur colère ne manquerait pas d’atteindre les ingrats qui les auraient ainsi abandonnés et outragés.

Cette conception n’est pas particulière à l’Égypte. Au double des inscriptions funéraires de l’Égypte répond trait pour trait l’image (grec) des poètes grecs [5] l’ombre des Latins. Grecs et Latins croyaient également que les rites de la sépulture, dûment accomplis, mettaient cette image ou cette ombre, comme on voudra l’appeler, en possession d’une demeure où elle commençait une vie souterraine qui n’était que la continuation de la vie mortelle [6]. Le mort restait ainsi tout près des vivans ; il était en étroite relation avec eux par les offrandes nourricières qu’il en recevait et par la protection qu’il leur accordait en retour ; dans le repas funéraire, il prenait sa part, au sens propre du mot, de l’aliment et du breuvage [7]. Ce secours toujours impatiemment désiré réveillait chez lui, pour un instant, le sentiment et la pensée ; il lui rendait quelque chose des impressions et des jouissances de la véritable vie, la vie d’en haut, celle qui se passait à la lumière du jour [8]. Faisait-on trop attendre les morts dans leur tombe, ils s’irritaient et se vengeaient de leurs souffrances ; malheur à la famille qui ne savait pas intéresser ses morts à sa durée et les associer ainsi à ses prospérités, malheur à la cité qui se rendait coupable de cette imprudence [9] !

Ces croyances paraissent donc avoir été communes à tous les peuples anciens pendant cette première période de leur existence dont les commencemens se dérobent dans la nuit des temps antérieurs à l’histoire ; par l’empire qu’elles ont exercé sur les âmes, ce sont elles qui, de l’Inde à l’Italie, ont coulé dans Je même moule et marqué d’une même empreinte toutes les institutions primitives du droit public et privé. Nous n’avons, à ce propos, qu’a renvoyer au beau livre de M. Fustel de Coulanges, la Cité antique [10].

Avec les siècles, le développement de la pensée religieuse suggéra des croyances plus hautes et plus relevées ; les progrès de l’esprit scientifique tendirent à rendre de plus en plus étrange et inadmissible l’idée de cet être qui n’est ni mort ni vivant, de cette ombre impalpable et toujours près de s’évanouir que défendent mal contre l’anéantissement des alimens qui risquent toujours de lui manquer. L’expérience se prolongeait ; ses résultats s’accumulaient ; il devenait de plus en plus évident que la mort, non contente d’arrêter le jeu des organes, en a bientôt dissous et décomposé dans la tombe tons les élémens ; on devait, à mesure que le temps s’écoulait, avoir plus de peine à comprendre la nature de ce simulacre placé en dehors des conditions normales de la vie, de ce je ne sais quoi qui n’était pas un pur esprit et que ne supprimait pourtant pas la destruction des organes.

Il semble donc, au premier abord, que l’observation et la logique auraient dû conduire de bonne heure à l’abandon d’une théorie qui nous paraît aujourd’hui si puérile et si grossière ; mais, maintenant même, combien il est restreint le nombre des esprits qui ont le goût et le besoin des idées claires ! Dans un temps où le perfectionnement des méthodes et la diffusion de la culture intellectuelle paraissent accréditer davantage de jour en jour les notions positives, ce sont encore des idées obscures et des mots mal définis qui remuent l’âme de la plupart des hommes et qui s’imposent à eux comme les mobiles de leurs actions ; combien plus grande encore et plus étendue devait être dans l’antiquité la puissance de ces idées confuses et de ces images sans réalité, alors qu’une rare élite, encore mal pourvue d’instrumens de recherche et d’analyses, s’essayait avec une généreuse hardiesse à penser clairement et librement [11] !

Ce qui ajoutait encore au prestige de cette illusion et ce qui contribuait à la perpétuer, c’est qu’elle était favorisée par plusieurs des sentimens qui font le plus honneur à la nature humaine. Ce culte des morts nous étonne ; il est tout près de nous scandalises par son matérialisme naïf ; mais cherchez-en le sens et l’inspiration première, vous y trouverez le souvenir et le regret des affections perdues et des tendresses brisées par la séparation suprême ; vous y trouverez la reconnaissance des enfans pour les parens qui les ont engendrés et nourris, la gratitude que les vivans doivent à cette longue suite d’ancêtres dont l’effort laborieux a créé tous les biens dont jouit le présent. Sans doute il y avait, dans ces rites de la religion funéraire, un élément périssable que le progrès de la raison devait frapper de désuétude, et nous pouvons être tentés de sourire quand nous voyons l’Égyptien ou le Grec se donner tant de peine pour abreuver de sang, de lait ou de miel les mânes de ses aïeux ; mais, à tout prendre, l’un et l’autre, dans leur simplicité, devinaient une vérité qu’est souvent impuissant à saisir de nos jours ce que l’on appelle l’esprit révolutionnaire, avec son puéril et brutal dédain du passé ; ils sentaient profondément, à leur manière, l’étroite solidarité qui relie les unes aux autres toutes les ; générations humaines. Avertis par le cœur, ils avaient ainsi devancé les résultats auxquels la pensée moderne est conduite par l’étude attentive et réfléchie de l’histoire. La philosophie tire aujourd’hui de cette conviction raisonnée et des conséquences qu’elle comporte. le principe d’une haute moralité ; bien avant qu’elle y songeât, déjà cette idée et les sentimens tendres et respectueux qu’elle provoque avaient été, pour ces premiers-nés de la civilisation, un moyen puissant d’amélioration morale, le lien de la famille et le ciment de la cité.

Si nous avons cru de voir insister ici sur cette religion des morts et en bien définir le caractère, c’est que chez aucun autre peuple l’art n’a traduit d’une manière aussi vive et aussi forte les croyances dont s’inspirait ce culte ; elles ont trouvé dans la tombe égyptienne leur expression plastique la plus complète, la plus claire et la plus éloquente. Pourquoi ? C’est que l’industrie égyptienne était déjà très avancée, c’est que l’art de l’Égypte disposait déjà de toutes ses ressources au temps où ces croyances étaient le plus puissantes sur les âmes ; quant à l’art de la Grèce, il ne s’est vraiment développé que dans des siècles où, sans avoir disparu, ce culte des morts n’était déjà plus au premier plan dans la conscience et l’imagination de la Grèce. Lorsque le génie grec, après de longs tâtonnemens, se sent assez maître de la matière pour en obtenir une ample et libre expression de sa pensée, la Grèce a, depuis plusieurs siècles déjà, créé les dieux olympiens ; les idées que l’art interprète, ce sont celles du brillant polythéisme d’Homère et d’Hésiode, et la tâche qui s’impose à lui, c’est de prêter aux immortels une figure et de leur construire une demeure qui soit digne de leur majesté. Sans doute l’architecte, le sculpteur et le peintre décoreront aussi la tombe ; ils travailleront à lui donner une belle ordonnance ; ils en couvriront souvent la façade ou les parois de bas-reliefs et de peintures ; ils fabriqueront pour elle ces terres cuites et ces vases que l’on ensevelira dans ses ténèbres et qui sortent aujourd’hui par milliers des nécropoles de la Grèce et de l’Italie ; mais ce ne sera jamais là pour l’artiste qu’un emploi secondaire de son talent. Sa haute ambition, celle qui ne lui laissera point de repos qu’il n’ait atteint la perfection, ce sera de bâtir le temple ou de modeler les statues d’un Jupiter, d’une Pallas, d’un Apollon. Au contraire, dans ces âges reculés où ces nobles types n’existaient pas encore et où les croyances des obscurs ancêtres de la Grèce avaient encore leur caractère tout enfantin et naïf, ces tribus innomées ne possédaient point un art qui fût en mesure de traduire avec décision et netteté l’ensemble de ces conceptions premières.

Il en est tout autrement dans la vallée du Nil ; une industrie richement outillée et un art déjà savant s’y mettent au service de la croyance populaire et s’appliquent, avec une patience intelligente et laborieuse, à mieux défendre le mort contre la dissolution qui le menace et à le mieux garantir contre la soif et contre la faim. L’Égypte ne diffère pas des autres peuples par les opinions et les pensées que lai avait suggérées le mystère de la mort ; elle donne la même solution du problème qui tourmentait dès lors et qui tourmentera toujours l’âme humaine. Pendant ces siècles d’enfance, c’est partout le même fond d’idées. La différence, toute en faveur de l’Égypte, c’est que celle-ci, par l’effet de circonstances exceptionnelles, avait atteint déjà, dans le cours même de cette période, un degré de civilisation où les autres peuples ne sont arrivés qu’à un moment postérieur de leur développement religieux. Grâce à cet avantage, elle a pu suivre ces idées jusqu’à des conséquences où ne devaient pas les pousser des tribus encore presque barbares, et elle n’a point eu de peine à les expliquer avec plus de force et de clarté. Il nous reste à montrer comment l’Égypte a su tirer parti de cette supériorité pour mieux honorer ses morts, pour leur faire, dans la tombe, une vie meilleure, plus heureuse, mieux assurée contre toutes les chances contraires qui peuvent en compromettre le bonheur et la durée. A vrai dire, c’a été là, comme l’avaient deviné les voyageurs grecs, sa préoccupation dominante. Son architecture funéraire a été la plus originale de ses créations et celle qui caractérise le mieux son génie, surtout lorsqu’on l’étudié telle que nous la présentent les nécropoles de l’ancien empire. Plus tard, dans le nouvel empire, à Thèbes et ailleurs, elle n’est plus aussi homogène ni aussi complète ; tout l’arrangement et toute la décoration n’y relèvent plus d’une conception unique : on y sent la trace d’hypothèses et de croyances nouvelles. Celles-ci, sans se substituer à la croyance primitive, s’y sont ajoutées avec le temps ; elles témoignent du travail inquiet auquel se livre la pensée pour creuser le problème de la destinée humaine. Ces contradictions apparentes et ces hésitations ont leur intérêt pour l’histoire de la pensée religieuse ; mais, au point de vue de l’art, c’est de beaucoup la tombe memphitique qui est la plus curieuse et la plus importante à décrire. Elle a ce mérite d’être tout entière d’une seule venue et comme d’un seul jet ; tout y est d’une logique, d’une clarté, on pourrait presque dire d’une transparence parfaite ; aussi reste-t-elle le type duquel dérivent toutes les tombes postérieures, celles de Beni-Hassan, d’Abydos et de Thèbes ; on en modifie certains détails, mais les dispositions essentielles persistent jusqu’à la fin. Ce seront donc les nécropoles de Sakkarah et de Gizeh qui nous fourniront les principaux élémens de la théorie que nous paraissent supposer la sépulture égyptienne et les représentations qui la décorent.


II

Le premier, le plus naturel soutien de cette vie obscure et indéfinissable qui recommence dans la tombe une fois qu’elle a reçu son hôte éternel, c’est le corps. On n’épargnait donc rien pour en retarder autant que possible la dissolution et pour conserver intacts des organes, auxquels le double et l’âme viendraient peut-être un jour se rejoindre, de manière à reconstituer l’unité de l’être humain [12]. L’embaumement, pratiqué avec les soins minutieux que l’on sait, rend la momie à peu près indestructible, aussi longtemps du moins qu’elle demeure couchée dans cette terre sèche de l’Égypte qu’aucune pluie ne perce et ne détrempe. Mes compagnons de voyage et moi, nous avons déshabillé, sur le sable tiède de Sakkarah, près de la bouche du puits d’où venaient de la retirer les fellahs de corvée, une grande dame contemporaine des Ramsès ; quand nous l’eûmes dégagée des légères serviettes de lin qui l’enveloppaient et des bandelettes qui la serraient de toutes parts, elle nous apparut telle qu’elle était sortie de l’atelier des taricheutes de Memphis. Elle avait les cheveux noirs, nattés en fines tresses ; toutes ses dents étaient en place entre les lèvres un peu contractées, les ongles étroits des pieds et des mains étaient teints de henné. Les membres étaient restés flexibles et les formes à peine altérées sous la peau partout lisse et ferme qui semblait, dans certaines parties, encore soutenue par les chairs. N’eût été la couleur de toile goudronnée ou de papier brûlé qu’elle avait prise, n’eût été l’odeur de naphte dont elle s’était imprégnée et qu’exhalaient tous ces linges épars autour de nous sur le sol, on aurait compris sans trop d’effort le sentiment qu’éprouve lord Evandale, dans cette brillante fantaisie que Théophile Gautier a intitulée : le Roman de la momie, avec un peu de complaisance, on se serait expliqué l’admiration émue et attendrie qui s’empare du jeune homme quand il contemple, dépouillée de tous ses voiles, la beauté parfaite de cette fille d’Égypte qui a jadis troublé le cœur du plus orgueilleux des Pharaons [13].

Pour que ne fût pas inutile toute la dépense faite en incisions, en parfums et en bandelettes, il convenait de placer la momie au-dessus du niveau où s’élèvent les plus hautes eaux du Nil débordé, Quand il s’agit d’établir les cimetières, on choisit donc, soit comme à Memphis et à Abydos, un plateau qui confine au désert, soit, comme à Beni-Hassan et à Thèbes, le flanc de la montagne et les ravins qui s’y creusent. Nulle part, dans toute la vallée du Nil, on n’a encore trouvé une tombe des temps anciens qu’atteigne l’inondation.

C’était déjà beaucoup d’avoir préservé le cadavre de la corruption, d’abord par les préparations savantes de l’embaumement, puis par la précaution prise de toujours mettre le cercueil à l’abri même des plus fortes crues. On verra de plus, en étudiant le plan de la tombe et son agencement, à quels artifices de construction les architectes égyptiens avaient eu recours afin de dissimuler l’entrée du caveau et d’en rendre l’accès aussi difficile que possible à quiconque voudrait y pénétrer avec de mauvaises intentions ; il n’était obstacle ni piège qu’ils n’eussent accumulé devant ses pas, avec une patience et une fertilité d’inventions qui bien souvent ont fait le désespoir des fouilleurs modernes, notamment aux Pyramides. Il y a certainement en Égypte, aimait à dire M. Mariette, des momies si bien cachées, que jamais, au sens absolu du mot, jamais elles ne reverront le jour.

Cependant, malgré ce qu’avait fait, pour assurer la conservation du corps, la plus pieuse et la plus subtile prévoyance, il pouvait arriver que la haine ou plus souvent encore l’avidité déjouassent tous ces calculs. Un ennemi pouvait aller chercher le défunt jusque dans son sarcophage pour déchirer et pour disperser ses membres, pour lui infliger ainsi une seconde mort plus cruelle et plus irréparable que la première. Un voleur, pour s’emparer plus à l’aise de l’or et des bijoux dont avait été paré le cadavre, pouvait le tirer hors de la chambre funéraire et l’abandonner sur l’arène, nu et déshonoré, proie promise à une destruction rapide.

Exposée ainsi à certaines chances contraires, la momie était unique. Qu’elle succombât de manière ou d’autre et fût anéantie, que deviendrait le double ? Cette crainte, cette terreur suggéra l’idée de lui donner un soutien artificiel, la statue. L’art était assez avancé déjà non-seulement pour reproduire le costume et l’attitude ordinaire du défunt et pour en marquer le sexe et l’âge, mais même pour rendre le caractère individuel de ses traits et de sa physionomie ; il pouvait aspirer au portrait. L’emploi de l’écriture permettait de graver sur la statue le nom et les qualités de celui qui n’était plus ; ces indications achèveraient d’en faire l’exacte représentation de la personne disparue. Ainsi déterminée par l’inscription et par la ressemblance du visage, la statue servirait à perpétuer la vie de ce fantôme, qui risquait toujours de se dissoudre et de s’évaporer s’il ne trouvait un appui matériel où s’attacher et se prendre.

« Les statues étaient plus solides que la momie, et rien n’empêchait de les fabriquer en la quantité qu’on voulait. Un seul corps était une seule chance de durée pour le double ; vingt statues représentaient vingt chances. De là ce nombre vraiment étonnant de statues qu’on rencontre quelquefois dans une seule tombe. La piété des parens multipliait les images du mort, et, par suite, les supports, les corps impérissables du double, lui assurant par cela seul une presque immortalité [14]. »

Un réduit spécial était préparé, dans l’épaisseur du massif qui formait la partie construite de la tombe, pour recevoir ces statues de bois ou de pierre, pour les conserver à l’abri des regards et de toute tentative indiscrète [15]. D’autres effigies étaient placées dans les chambres du tombeau ou dans les cours qui le précédaient. Enfin les personnages considérables obtenaient du roi la permission de dresser dans les temples leurs propres statues, où elles étaient protégées par la majesté du sanctuaire et confiées aux soins des prêtres.

A nous placer au point de vue des anciens Égyptiens, ces précautions n’ont pas été inutiles ; beaucoup de ces images ont traversé sans accident cinquante ou soixante siècles ; elles sont arrivées jusqu’à nous, et elles ont trouvé dans nos musées un asile où elles n’ont plus à craindre que le lent effet du climat et du temps. Celles qui sont gardées en Égypte même pourraient, ce semble, compter sur une éternelle durée. Si, pour résister à l’anéantissement, le double n’avait eu besoin que de la persistance de l’image, celui de Chéphren, le constructeur de la seconde des grandes pyramides, vivrait encore, préservé par la magnifique statue de diorite qui fait la gloire de Boulaq ; grâce à la dureté de la matière, il aurait toute chance de ne jamais périr. Par malheur pour l’ombre du pharaon, cette vie posthume, que nous avons aujourd’hui tant de peine à comprendre, ne se prolongeait que grâce à un concours de conditions complexes dont la plupart n’ont pu continuer longtemps à être réalisées.

C’était une vie toute matérielle ; le mort-vivant avait faim et soif, il lui fallait des alimens et des boissons. Cette nourriture lui était fournie par les livres déposés auprès de lui, puis, comme cette provision était censée s’user, par les repas funéraires qui se célébraient dans la tombe et dont il prenait sa part. Le premier de ces repas se donnait à la un de la cérémonie de l’enterrement ; puis ces festins se continuaient et se répétaient d’année en année, plusieurs fois par an, aux jours fixés par la tradition et d’ailleurs souvent rappelés par l’expresse volonté du défunt. Une pièce ouverte et publique avait été ménagée dans la tombe en vue de ces réunions ; c’était une sorte de chapelle ou, si l’on veut, de salle à manger, où prenaient place les parens et les amis. Au pied de la stèle où le défunt était représenté en adoration devant Osiris, le dieu des morts, était dressée une table d’offrandes, sur laquelle on déposait la portion destinée au double et l’on faisait couler la libation. Dans la muraille était réservé un conduit par lequel arrivait jusqu’aux statues l’agréable odeur des viandes rôties et des fruits parfumés ainsi que les fumées de l’encens jeté sur la flamme.

Pour assurer la régularité de ce service et ne pas risquer de mourir d’inanition dans la tombe négligée, ce n’était pas assez de compter sur la piété de ses descendans ; au bout de deux ou trois générations, elle pouvait se refroidir et se relâcher de ses soins. D’ailleurs à la longue, la famille pouvait s’éteindre. Tout roi, tout prince, tout grand seigneur, tout personnage un peu riche et considérable avait donc soin de faire, pour l’entretien de sa tombe, ce que nous appellerions une fondation à perpétuité ; il affectait à cet usage les revenus d’un domaine, qui devait en même temps nourrir le prêtre ou les prêtres chargés d’accomplir ces rites cérémoniels. On trouve encore, sous les Ptolémées, des desservans attachés à la chapelle funéraire de Choufou, le constructeur de la grande pyramide. Il est difficile de croire qu’une fondation faite sous l’ancien empire ait pu traverser sans encombre tant de changemens de régime ; mais les honneurs rendus aux anciens rois étaient devenus, en Égypte, une institution de l’état ; pour faire acte de piété envers ses lointains prédécesseurs, quelque souverain réparateur avait dû restituer le culte des princes presque légendaires qui représentaient les glorieux commencemens de l’histoire nationale. Il y avait, en outre, des prêtres attachés à chaque nécropole ; moyennant une certaine redevance, ils officiaient de tombe en tombe. M. Mariette les a reconnus dans quelques-uns des bas-reliefs de Sakkarah. On s’assurait leurs services comme aujourd’hui on achète des messes [16].

Le même sentiment conduisait à enterrer avec le mort ses armes, ses vêtemens, ses bijoux, tous les objets dont il pouvait avoir besoin dans l’autre vie ; on sait quels trésors nous ont livrés, en ce genre, les tombes égyptiennes et leur mobilier funéraire ; ce sont leurs dépouilles, qui remplissent les vitrines de nos musées ; Ce n’était pas là non plus une habitude qui ait été particulière à l’Égypte ; elle existait chez tous les peuples anciens, civilisés ou barbares ; il est même resté trace, dans les plus anciens souvenirs de la race hellénique, du temps où, comme ces Scythes dont Hérodote nous décrit les mœurs [17], les Grecs immolaient, à la mort d’un chef, ses serviteurs et ses femmes, pour les envoyer tenir compagnie au défunt. Quand elle se révèle à nous par ses monumens, l’Égypte est déjà trop civilisée pour pratiquer ces sacrifices sanglans ; grâce au concours que l’art prêtait à la religion, elle avait trouvé moyen d’assurer au mort les mêmes avantages sans commettre les mêmes cruautés. Ces domestiques attachés à sa personne et ces gens de métier dont les services lui seraient si nécessaires dans l’autre vie, elle l’en entourait pour toujours à moindres frais. Au lieu de les égorger près de la fosse, elle les représentait, dans la variété même de leurs occupations et dans tout le feu du travail, sur les parois de la tombe richement décorée par le sculpteur et par le peintre. Elle faisait de même pour tous ces objets d’usage et de luxe que le double aimerait à avoir sous la main, comme pour ces alimens qui lui étaient indispensables.

C’est à une préoccupation du même genre que se rattache un usage qui s’établit un peu plus tard, ce semble ; nous voulons parler de l’habitude que l’on prit de placer dans la tombe ces statuettes qui sont connues sous le nom de figurines funéraires et qui se rencontrent en si grand nombre dans les sépultures, à partir du second empire thébain. M. Mariette en a recueilli dans des tombeaux de la douzième dynastie, et le chapitre VIe du Livre des morts, qu’elles portent gravé sur leur corps, est un de ceux qui paraissent les plus anciens aux critiques modernes ; or, on sait que ceux-ci inclinent maintenant à croire que ce rituel remonte, au moins par ses parties essentielles, jusqu’à la période memphite.

Ces figurines sont de dimensions et de matières diverses ; elles ne dépassent pas d’ordinaire 0m,20 ou 0m,30, mais on en possède quelques-unes qui ont près de 1 mètre. Il y en a en bois, en pierre calcaire et même en granit ; mais d’ordinaire elles sont faites de cette terre cuite, recouverte d’un émail vert ou bleu, que l’on désigne souvent par le terme inexact de porcelaine égyptienne. Leur aspect est celui de la momie ; de leurs mains croisées sur la poitrine, elles tiennent des instrumens d’agriculture, boyaux et sarcloirs, et un sac destinera contenir des graines pend sur leur épaule. Le sens de cet outillage nous aurait déjà été indiqué par la connaissance que nous avons de la manière dont l’Égypte se représentait l’autre vie ; il est d’ailleurs expliqué par le tableau du chapitre XC du rituel, où l’on voit le défunt labourant, semant et moissonnant dans les champs de l’autre monde. Ces statuettes sont censées être le portrait du mort dont le nom y est inscrit ; la ressemblance individuelle, négligée dans la plupart d’entre elles à cause de la rapidité d’une fabrication tout industrielle, est sensible dans les plus soignées. Le texte du rituel et d’autres monumens les désignent sous le nom d’oushebti ou répondantes (du verbe ousheb, répondre). Il est donc aisé de définir le rôle que leur attribuait l’imagination populaire ; elles répondaient à l’appel du nom qui y est tracé, et elles se substituaient au défunt pour cultiver à sa place le Bol des régions souterraines [18] ; elles concouraient, avec les serviteurs peints et ciselés sur les murs, à lui épargner des fatigues et à le mettre à l’abri du besoin. C’est une autre traduction de la même idée ; dans son désir de prendre toutes ses sûretés contre l’abandon, contre la misère et contre l’anéantissement final, jamais l’homme ne croyait avoir assez fait pour meubler, pour approvisionner et pour peupler sa tombe.

On sent tous les mérites de ces combinaisons ingénieuses. Les alimens en nature ne se conservaient pas ; la négligence des vivans, l’extinction d’une famille, le manque de foi d’un prêtre pouvaient priver le mort de sa nourriture et le faire ainsi souffrir, le faire périr d’inanition. Eux-mêmes, vêtemens et meubles couraient à la longue le risque de s’user et de se décomposer dans la tombe ; les dimensions du caveau ne permettraient d’ailleurs pas d’y déposer tout ce que l’hôte de la sombre demeure aurait plaisir à trouver autour de lui. Tout au contraire, les figurines funéraires étaient faites de la plus indestructible des matières, et les bas-reliefs, ainsi que les peintures, étaient comme incorporés aux épaisses murailles de pierre ou à la roche vive ; elles avaient toute chance de durer indéfiniment. De fait, elles se sont conservées, sans altération sensible, jusqu’à nos jours. Nous avons visité le tombeau de Ti peu de temps après que les chambres en avaient été dégagées, et déblayées. C’était merveille de voir combien formes et couleurs s’étaient gardées intactes et fraîches sous le sable ; on aurait dit que cette œuvre, vieille de quatre à cinq mille ans, venait à peine d’être terminée. A la gaîté de leurs tons clairs, avec leur contour si net et si fin, ces charmans bas-reliefs faisaient l’effet d’une médaille à fleur de coin.

De l’ancien au nouvel empire, ces scènes, empruntées à la vie quotidienne du peuple égyptien, n’ont pas cessé d’être figurées sur les tombes ; lorsqu’on a commencé à les y étudier et à les y relever, on en a proposé différentes explications. Les uns y ont vu comme une sorte de biographie illustrée du défunt, la représentation des actes qu’il a accomplis ou à l’accomplissement desquels il a présidé pendant le cours de sa vie mortelle ; les autres y ont cherché la figuration de la seconde vie, la peinture variée des joies et des plaisirs que les champs Élysées de l’Égypte réservent aux morts divinisés.

Ces deux interprétations n’ont pas résisté à un examen attentif et critique de ces tableaux ni au déchiffrement des inscriptions qui les accompagnaient. On s’aperçoit bien vite, par des comparaisons faciles à instituer, que ces scènes n’ont pas un caractère anecdotique ; il est très rare, quoique non sans exemple, qu’elles paraissent se rapporter à des circonstances qui soient particulières à tel ou tel personnage et qui le distinguent du reste de ses contemporains. Il y a bien telles stèles ou telles tombes où le mort parait préoccupé de dresser l’état de ses services, afin sans doute de retrouver dans l’autre monde sa situation acquise et d’y continuer le cours de ses succès et de ses honneurs ; c’est comme un dossier qu’il se prépare. L’inscription prend alors, dans une de ses parties, une couleur biographique ; il en est de même de la décoration de la stèle ou des parois. Comme exemple de ces textes narratifs, nous citerons la longue inscription d’Ouna, où nous est racontée la vie d’une sorte de grand-vizir des deux premiers rois de la sixième dynastie ; nous citerons encore les inscriptions gravées dans les tombes des princes féodaux qui ont été ensevelis à Beni-Hassan. Dans ces dernières sépultures, on a aussi des représentations historiques, commentaire naturel du texte ; il suffit de rappeler la peinture tant de fois reproduite où se voit l’arrivée d’une bande d’Asiatiques qui viennent apporter au prince une espèce de fard, le stibium, et qui lui demandent peut-être en échange la permission de faire en Égypte leur provision de blé, comme les Hébreux au temps de Jacob.

Ceci reste d’ailleurs toujours l’exception ; presque toujours ce sont les mêmes sujets qui reviennent sur les tombes avec cette persistance qui caractérise les thèmes traditionnels et généraux. Les chiffres qui accompagnent la désignation des troupeaux et autres biens possédés par le défunt ont aussi quelque chose d’hyperbolique, qui ne sent point la réalité [19]. D’autre part, dans tous ces bas-reliefs, les gens de métier, depuis le laboureur, le boulanger et le boucher jusqu’au statuaire, se livrent à leurs occupations professionnelles avec une application laborieuse qui semble exclure l’idée d’une félicité idéale. Tout ce monde s’empresse et travaille en toute conscience ; on sent que cultivateurs et artisans s’emploient avec zèle à une tâche commandée par le devoir.

Pour qui se donne-t-on tant de peine ? Sachez entrer dans les idées du peuple qui a tracé ces images, comparez ces représentations aux textes qui les accompagnent, et vous serez en mesure de répondre à cette question. Nous prenons au hasard quelques-unes des inscriptions qui servent de légende aux scènes figurées sur le fameux tombeau de Ti, et voici ce que nous y lisons : « Il voit (mot à mot voir) l’arrachage et le foulage du raisin et tous les travaux de la compagnie. »

Ailleurs : « Il voit l’arrachage du lin, le moissonnage du blé, le transport à dos d’âne, la mise en meule des domaines du tombeau. »

Auprès d’une autre scène : « Ti voit les étables des bœufs et des petits bestiaux, les rigoles et les canaux du tombeau. »

On ne saurait indiquer plus clairement la part que prend le mort à tous les travaux qui s’accomplissent sur les murs de la tombe ; c’est pour lui qu’on vendange et qu’on prépare le vin, qu’on récolte le lin, qu’on abat le blé sous la faucille, que l’on conduit aux champs les bestiaux, que l’on arrose le sol du domaine : c’est pour lui, c’est pour pourvoir à ses besoins que se courbent et se tendent tous ces bras affairés. Afin de résumer les idées qui ont présidé à la construction et à la. décoration de ces tombeaux, nous laisserons ici à parole à M. Maspero ; seulement il convient de faire remarquer que, dans cette page d’un sentiment si juste et si un, il fait plusieurs fois allusion à une conception de à vie future qui déjà diffère à quelques égards de la conception primitive et qui appartient surtout au second empire thébain, ainsi qu’aux temps postérieurs.

« Les scènes choisies pour la décoration des murailles avaient une intention magique : qu’elles eussent trait à la vie civile ou à l’enfer, elles devaient assurer au mort une existence heureuse ou le préserver des dangers d’outre-tombe… Leur reproduction sur les parois de la tombe lui garantissait l’accomplissement des actes représentés. Le double, le bai, le lumineux, peu importe, enfermé dans sa syringe, se voyait, sur la muraille, allant à la chasse, et il allaita la chasse, mangeant et buvant avec sa femme, et il mangeait et buvait avec sa femme, traversant, sain et sauf, avec la barque des dieux, les horribles régions de l’enfer, et il les traversait sain et sauf. Le labourage, la moisson, la grangée des parois étaient pour lui labourage, moisson, grangée réels. De même que les figurines funéraires déposées dans sa tombe exécutaient pour lui tous les travaux des champs sous l’influence d’un chapitre magique et s’en allaient, comme dans la ballade de Goethe le pilon de l’apprenti magicien, puiser de l’eau ou transporter les grains, les ouvriers de toute sorte peints dans les registres fabriquaient des souliers et cuisinaient pour le défunt ; ils le menaient à la chasse dans le désert ou à la pêche dans les fourrés de papyrus. Après tout, ce monde de vassaux plaqué sur le mur était aussi réel que le double ou l’âme, dont il dépendait ; la peinture d’un serviteur était bien ce qu’il fallait à l’ombre d’un maître. L’Égyptien croyait, en remplissant sa tombe de figures, qu’il s’assurait au-delà de la vie terrestre la réalité de tous les objets et de toutes les scènes représentés : c’était là ce qui l’encourageait à construire un tombeau de son vivant. Les parens, en s’acquittant des cérémonies à sens mystérieux qui accompagnaient l’enterrement, croyaient faire bénéficier le défunt de leurs actes ; la certitude d’avoir rendu service à quelqu’un qui leur avait été cher les soutenait et les consolait au retour du cimetière, quand, le convoi terminé, le mort, enfin seul dans son caveau, restait en possession de son domaine imaginaire [20]. »

Cette fiction nous étonne ; il nous semble qu’elle devait demander à l’imagination un bien grand effort, un effort dont la nôtre ne se sentirait pas capable. C’est que nous avons grand’peine à nous rendre compte d’un état d’esprit qui différait profondément de celui que nous ont fait le travail des siècles et le progrès de la pensée. Ces premiers hommes n’avaient pas une assez longue expérience des choses et une assez grande puissance de réflexion pour distinguer ce qui est possible de ce qui est impossible ; ils ne faisaient point de différence entre la nature vivante et ce que nous appelons les objets inanimés ; ils ne pouvaient concevoir l’existence dans des conditions autres que celles où ils se sentaient eux-mêmes placés, et ils attribuaient à tout ce qui les entourait une âme semblable à la leur. Il ne leur en coûtait donc pas plus de prêter la vie à ces serviteurs en peinture qu’à la momie et à la statue du défunt, qu’à ce fantôme qu’ils nommaient le double. Ne paraît-il pas aussi naturel à l’enfant de battre, pour la punir, la table où il s’est heurté que de parler avec tendresse ou colère à la poupée qu’il tient dans ses bras ?

Ce don de tout animer et de tout personnifier, aujourd’hui le poète seul le partage avec l’enfant ; mais alors il subsistait tout entier jusque dans la pleine maturité de l’âge ; l’imagination avait ainsi chez tous les hommes une puissance inconsciente qui dépassait de beaucoup ce que nous admirons chez les plus grands mêmes de nos poètes. Dans l’effort que l’on faisait pour ne laisser manquer de rien ce pauvre mort qui ne pouvait plus s’aider lui-même, on ne se contenta donc pas de ces alimens et de ces meubles figurés sur les murs ; malgré tout l’espace qu’ils couvrent et la variété qu’ils présentent, ils restent toujours en nombre limité. On avait comme la secrète impression qu’ils pourraient finir par s’épuiser et par ne plus suffire à des besoins éternellement renaissans. On fît donc un pas de plus dans la voie où l’on s’était engagé ; par une fiction plus étrange encore et plus hardie, on attribua à la prière le pouvoir de multiplier et de renouveler indéfiniment, par la vertu magique de termes consacrés, tous ces objets de première nécessité qui étaient indispensables à l’hôte de la tombe.

Toute tombe comporte une stèle, c’est-à-dire une dalle de pierre, dressée verticalement, dont la forment la place varient suivant les-époques, mais qui a toujours même caractère et même destination. La plupart des stèles sont ornées de peintures ou de sculptures y toutes portent une inscription plus ou moins compliquée. Dans le cintre qui en forme la partie supérieure, — nous prenons ici la forme la plus ordinaire, — le mort suivi de sa famille présente les objets de l’offrande à un dieu qui est le plus souvent Osiris ; au-dessous se lit une inscription dont la formule, toujours la même, est ainsi conçue : « . Offrande à Osiris, — ou à tel autre dieu, — pour qu’il donne des provisions en pains, liquides, bœufs, oies, en lait, en vin, en bière, en vêtemens, en parfums, en toutes les choses bonnes et pures dont subsiste le dieu, au double de défunt N. fils de N. » En bas, le mort est souvent représenté recevant aussi lui-même les offrandes de sa famille. De part et d’autre, les objets figurés sont conçus comme réels, de même que dans la décoration des parois de la chambre. Ils sont offerts directement, dans le registre inférieur, à celui qui doit en profiter, tandis que dans le registre d’en haut, pour être plus sûr qu’ils iront à leur adresse, on charge le dieu d’en opérer la transmission. On donne au dieu les provisions que le dieu doit fournir au double ; par l’intervention d’Osiris, le double des pains, des liquides, de la viande passe dans l’autre monde et y nourrit le double de l’homme ; mais il n’est pas nécessaire que l’offrande, pour être effective, soit réelle ou même quasi réelle, que l’art en ait reproduit le simulacre sur la pierre. « Le premier venu, répétant en l’honneur du mort la formule de l’offrande, procurait par cela seul au double la possession de tous les objets dont il récitait l’énumération. Aussi beaucoup d’Égyptiens faisaient-ils graver, à côté du texte ordinaire, une invocation à tous ceux que la fortune amènerait devant leur tombeau :

« O vous qui subsistez sur cette terre, simples particuliers, prêtres, scribes, officians qui entrez dans cette syringe, si vous aimez la vie et que vous ignoriez la mort, si vous voulez être dans la faveur des dieux de vos villes et ne pas goûter la terreur de l’autre monde, mais être ensevelis dans vos tombeaux et léguer vos dignités à vos enfans, soit qu’étant scribe vous récitiez les paroles inscrites sur cette stèle, soit que vous en écoutiez la lecture, dites : « Offrande à Ammon, maître de Karnak, pour qu’il donne des milliers de pains, des milliers de vases de liquide, des milliers de bœufs, des milliers d’oies, des milliers de vêtemens, des milliers de toutes les choses bonnes et pures au double du prince Entew [21]. »

Grâce à toutes ces précautions subtiles et à la complaisance avec laquelle l’esprit entrait dans toutes ces fictions, la tombe méritait bien le nom qu’elle recevait souvent de maison du double. Le double, commodément installé dans cette demeure aménagée à son usage, y recevait les visites et les offrandes de ses parens et de ses amis : « il avait des prêtres que l’on payait pour lui offrir des sacrifices ; il possédait des esclaves, des bestiaux, des terres chargées de fournir à son entretien. C’était comme un grand seigneur qui séjournait en pays étranger et qui administrait son bien par l’intermédiaire d’intendans attitrés [22]. »

Cette analogie entre le tombeau et la maison est si complète qu’elle s’étend même à des détails qui ne semblent pas la comporter. Comme celle du vivant, l’habitation du mort est orientée ; mais elle l’est d’après un autre principe ; c’est, si l’on peut ainsi parler, une orientation toute mystique.

Dès que l’Égyptien avait commencé de réfléchir, il avait établi la plus naturelle des assimilations entre la carrière du soleil et celle de l’homme. La vie humaine a son aurore et son coucher ; l’homme part des premières clartés de l’enfance pour s’élever à l’apogée de la sagesse et de la force, puis il décline, pour finir par s’enfoncer après la mort, dans les profondeurs du sol, comme le fait l’astre mourant lorsque son disque élargi s’abaisse et disparaît à l’horizon. En Égypte, c’est derrière la chaîne libyque qu’il descend chaque soir ; c’est par là qu’il pénètre dans cette sombre région de l’Ament, où il chemine sous terre jusqu’à l’aube du jour suivant. On fut donc conduit à placer d’ordinaire les nécropoles sur la rive gauche du Nil, à l’occident de l’Égypte. C’est là que se dressent, sans exception, toutes les pyramides connues ; c’est là que se trouvent les plus grands cimetières, ceux de Memphis, d’Abydos et de Thèbes. Quelques groupes de tombes qui ne sont pas sans importance se rencontrent bien sur la rive orientale ; ces dérogations à une règle qui paraît avoir été généralement suivie s’expliqueraient sans doute, si nous connaissions tout le détail de l’histoire. Le Nil servait peut-être de frontière à certains nomes ; il est possible que les princes de Meh, qui ont construit leurs tombes à Beni-Hassan, sur la rive droite, n’aient pas possédé la rive gauche. On comprendrait, dans ce cas, qu’ils aient tenu à reposer dans les limites de leur domaine héréditaire.

Chaque matin, le soleil renaît aussi jeune et aussi ardent que la veille ; pourquoi, tôt ou tard, de manière ou d’autre, l’homme, lui aussi, après avoir accompli son voyage souterrain et triomphé des monstres et des terreurs de l’Ament, ne ressortirait-il pas des ombres du sépulcre et ne reverrait-il pas la lumière du jour ? Cette infatigable espérance, chaque aurore la réveillait et la confirmait comme par une nouvelle promesse ; on avait donc poursuivi cette comparaison qui rassurait l’esprit, et, si l’on mettait les tombes à l’occident de l’Égypte, du côté où le soleil se dérobe chaque soir à la vue, on les ouvrit vers le levant, du côté où il reparaît vainqueur de la nuit et de la mort. Dans la nécropole de Memphis, c’est presque toujours l’horizon oriental que regarde la porte de la chapelle funéraire [23] ; c’est toujours vers l’est qu’est tournée la stèle [24]. Dans la nécropole d’Abydos, portes et stèles sont plus souvent placées en face du sud, c’est-à-dire en face du soleil qui triomphe et qui monte au zénith [25] ; mais jamais, ni à Memphis, ni à Abydos, ni à Thèbes, la tombe ne prend jour sur l’ouest ni ne présente son inscription aux feux du soleil couchant [26]. Du fond des ténèbres où il demeure, le mort semble avoir ainsi les yeux fixés vers la région du ciel où se rallume chaque jour la flamme de la vie ; on dirait qu’il attend et qu’il épie le rayon qui doit venir illuminer sa nuit et le tirer de son long sommeil [27].


III

Les préoccupations et les idées que nous venons d’exposer étaient certainement communes à tous les Égyptiens, qu’ils fussent de haute ou de basse condition. Quand il sentait venir sa dernière heure, l’humble paysan ou le batelier du Nil ne devait pas être moins tourmenté que le pharaon lui-même du désir de se survivre et de se prémunir autant que possible contre les terreurs de la mort ;

…….. Mais, jusqu’en son trépas,
Le riche a des honneurs que le pauvre n’a pas ;

ceux qui pendant leur vie n’habitaient qu’une hutte de terre ou de roseaux ne pouvaient songer à se donner le luxe d’une tombe bâtie en briques ou en pierre, d’une maison construite pour l’éternité ; ils ne pouvaient espérer trouver dans l’autre monde les jouissances et les aises que celui-ci ne leur avait point offertes. La tombe, telle qu’elle résulte des conceptions que nous avons exposées, resta donc toujours le privilège exclusif de ce que l’on peut appeler la classe gouvernante, celle-ci comprenant, au-dessous des rois, des princes et des nobles, les prêtres, les chefs militaires et les fonctionnaires de tout grade, jusqu’au plus modeste des scribes attachés à l’administration. Quant aux Égyptiens qui n’appartenaient pas à cette espèce d’aristocratie, il leur fallait se contenter à meilleur marché. Les moins pauvres s’assuraient tout au moins un embaumement sommaire et un coffre de bois ou de carton où leurs restes reposeraient, accompagnés de scarabées et d’amulettes protectrices qui les défendraient contre les méchans génies ; les figures peintes sur le coffre concouraient aussi à protéger ce dépôt. En avait-on le moyen, on achetait une place dans des hypogées banaux ; les momies, entassées par piles les unes sur les autres, y étaient confiées aux soins de prêtres qui desservaient en bloc toute une chambrée.

Ceux qui pouvaient se procurer ces avantages étaient d’ailleurs encore parmi les favorisés de la fortune ; bien des petites gens ne pouvaient espérer même ce minimum d’honneurs funéraires. Aux abords de toutes les nécropoles, à Thèbes comme à Memphis, on rencontre des corps déposés en plein sable, à deux ou trois pieds de la surface. Quelques-uns sont empaquetés dans une espèce de bourriche en feuilles de palmier ; d’autres sont à peine enveloppés de quelques morceaux de linge. Les cadavres ont été trempés à la hâte dans un bain de natron ; ils sont salés plutôt qu’embaumés. Parfois même ces quelques précautions n’ont pas été prises ; il n’y a aucune trace ni de cercueil en bois, ni même de linges ; les corps ont été mis nus en terre ; il semble que le sable seul ait été chargé du dessèchement, et c’est à l’état de squelettes qu’on retrouve les morts. On a là l’équivalent de ce que nous appelons la fosse commune.

En revanche, les heureux de cette terre, ceux qui étaient assez au large dans cette vie pour pouvoir s’y mettre aussi dans l’autre, ne regardaient à aucune dépense quand il s’agissait de leur sépulture. On ne se laissait pas surprendre par la mort, comme il arrive si souvent chez nous ; roi ou simple particulier, on commençait de son vivant, bien longtemps à l’avance, et l’on faisait exécuter sous ses yeux le tombeau où l’on voulait reposer. La prévoyance du vivant et plus tard la piété des siens n’épargnait rien pour embellir et pour meubler somptueusement cette demeure que ne quitterait plus son propriétaire. Les palais des princes et des riches étaient assez légèrement bâtis pour n’avoir pas laissé de traces sur le sol de l’Égypte ; les tombeaux sont souvent restés intacts jusqu’à nos jours, et ce sont eux qui nous livrent les trésors de son art. Tous les autres peuples du monde ancien ont suivi cet exemple ou, pour mieux dire, pénétrés de ces mêmes sentimens, ils ont, sans se concerter, pris le même parti. Lorsque les modernes ont ouvert des tombes antiques qui, par bonheur, étaient encore intactes, jamais ils n’ont pu se défendre d’un mouvement de surprise. Qu’il s’agisse de l’Égypte ou de la Phénicie, de l’Asie-Mineure, de Cypre ou de la Grèce, de l’Étrurie ou de la Campanie, leur étonnement était profond de trouver tant d’objets précieux et de chefs-d’œuvre de l’art ensevelis dans des caveaux où l’on avait espéré les dérober pour toujours à tout regard humain.

Chez nous, quand l’orgueil ou la piété entreprennent de décorer un tombeau, tout l’effort de l’architecte, du sculpteur et du peintre se concentre sur les dehors de la sépulture, sur l’édifice qui la surmonte. Quant au caveau, dans les plus somptueux monumens de nos cimetières, il est aussi simple et aussi nu que dans les plus modestes. La bière du pauvre se distingue à peine de celle du riche ; l’une est en sapin, l’autre est en chêne ; voilà toute la différence. Supposez que, dans quelques milliers d’années, les bâtimens de nos cimetières ayant été depuis longtemps détruits, on vienne à fouiller le sol qu’ils recouvraient autrefois, il sera bien difficile de deviner la condition du mort d’après les indices que fournira la chambre funéraire. La raison de ce contraste est facile à saisir : elle est tout entière dans l’idée que nous nous faisons de la nature humaine et des conséquences probables de la mort. La religion nous enseigne que l’homme est, dans ce monde, tout ensemble matière et esprit, que la mort met fin à cette union temporaire des deux substances, et que l’âme, séparée du corps, va recevoir dans un autre séjour la récompense ou la peine de ses actions ; la philosophie spiritualiste s’associe à ces espérances, et à ces craintes. Ceux mêmes qui ne les partagent pas s’accordent avec les croyans à penser que le cercueil ne renferme « qu’une poussière qui retourne à la poussière, » des élémens qui, ressaisis par les affinités chimiques, vont bientôt se séparer pour s’engager ensuite dans d’autres combinaisons. Elle-même, la mère pieuse et tendre qui vient s’agenouiller sur une tombe ne se figure point que l’enfant qu’elle pleure habite et vive sous cette dalle de pierre ; elle le sait, elle le voit parmi les anges du ciel. Si chaque jour elle reprend le chemin du cimetière, c’est surtout que nulle part elle ne se sent aussi libre de s’isoler et de s’absorber dans sa douleur, afin d’évoquer, loin de toute importune distraction, la douce et chère image.

L’architecture funéraire moderne part donc de cette idée que la tombe est vide ; le dépôt qu’elle abrite lui aura bientôt échappé, repris et comme entraîné par le courant de la vie universelle. Dans ces conditions, le tombeau devient surtout un monument commémoratif, témoignage plus ou moins sincère des sentimens de la famille ou de la société qui vient de perdre un de ses membres. Quant à l’étroit caveau où descend la dépouille mortelle, tout ce qu’on lui demande, c’est d’avoir la profondeur voulue, et d’être bien clos. L’art n’essaie même pas de faire luire un de ses rayons dans cette nuit ; livrant aux mains de l’ouvrier le soin de creuser cette fosse et d’en maçonner les parois, il se réservera pour les parties apparentes et ouvertes de la tombe ; c’est là qu’il mettra tout ce que comporte de richesse et de magnificence le programme qui lui a été tracé. Le mort qui repose sous ces dalles lui fournit le prétexte et l’occasion voulue ; mais c’est pour les vivans qu’il travaille, c’est leurs regards qu’il sollicite et leur admiration qu’il réclame.

L’idée des anciens est toute différente ou, pour mieux dire, tout opposée. Pour eux, la tombe était une maison habitée, le défunt y résidait ; il y vivait à sa manière, comme on peut vivre quand on est mort. Cette conception, commune à tous les esprits, imposait à tous ceux qui s’occupaient d’ériger et d’aménager la tombe un programme tout autre que celui dont l’architecte doit remplir aujourd’hui les conditions.

Les gens de goût sont toujours bien aises que leur demeure ait bon air, même pour qui ne la voit que de loin ; ils ne dédaignent pas d’en décorer les abords et la façade ; mais avant tout ils tiennent à trouver chez eux, dans leur intérieur, le nécessaire et même le superflu, toutes les commodités et tous les agrémens de la vie. De même l’Égyptien, le Grec et l’Étrusque, lorsqu’il s’agissait de préparer sa propre tombe ou celle de ses proches : il y superposait volontiers d’abord un monceau de terre ou tumulus, puis plus tard un édifice construit qui la signalât de loin aux regards, ou bien, si elle était creusée dans le flanc de la montagne, il taillait par devant, en plein roc, un portique, des frises, un fronton, tout un ensemble monumental qui donnât une haute idée du propriétaire de ce sépulcre ; mais ce qui restait pour lui la chose principale, ce dont il se préoccupait bien plus que de ces dehors et de ces apparences, c’étaient les dispositions intérieures de la tombe et son appropriation aux besoins d’un hôte qui, s’il se trouvait mal dans ses meubles, n’aurait pas la ressource de déménager. Il fallait que celui-ci, le jour même où l’accomplissement des rites funèbres le mettrait en possession de son logis, s’y sentît entouré de tout ce qui pourrait entretenir sa faible vie et charmer les loisirs forcés de son éternelle solitude. Est-on condamné par la maladie à ne pas bouger de sa chambre, on s’arrange pour n’y manquer de rien et pour s’y procurer des compensations ; on se donne à domicile tout le bien-être et tout le luxe que l’on peut payer ; or la mort est une maladie dont on ne guérit pas. Pour celui qu’elle enfermait à jamais au tombeau, rien n’était donc trop riche et trop somptueux ; il n’était pas de prodigalités qui ne lui fussent dues par la piété des vivans comme un dédommagement de tout ce qu’il perdait en cessant de voir la douce lumière du jour.

Sous l’empire de ces idées et de ces sentimens, on enfouit dans la tombe d’autant plus d’objets précieux et on la décora d’autant plus magnifiquement que l’on crut en avoir mieux défendu l’entrée contre toute indiscrétion et toute convoitise. C’est ainsi que les Achéens de Mycènes (si c’est le nom qu’il convient de donner à ce peuple mystérieux) ont enseveli dans les tombes découvertes par M. Schliemann cette quantité prodigieuse d’or et d’argent ouvrés que possède aujourd’hui le musée d’Athènes ; c’est ainsi que les terres cuites de Tanagre, ces merveilles de finesse et de grâce, sont venues remplir les sépultures béotiennes, et que se sont accumulés dans les sépultures de l’Étrurie et de la Campanie les plus beaux vases peints que la Grèce ait produits.

L’identité de la conception religieuse commande ainsi, d’un bout du monde antique à l’autre, des dispositions qui présentent de singulières ressemblances, en sorte que l’architecture funéraire des anciens, prise dans son ensemble, a des caractères qui la distinguent tout à fait de celle des modernes. Nulle part ces caractères ne sont marqués aussi franchement que dans la tombe égyptienne ; c’est à ce titre que celle-ci nous a paru mériter d’être étudiée dans le plus grand détail. Les observations générales que ce thème nous a suggérées trouveraient donc ailleurs leur application ; l’historien de l’art antique n’aurait pas à les répéter quand viendrait le moment de décrire les sépultures des autres peuples anciens. Sa tâche se bornerait à signaler des nuances et des différences légères dans la traduction d’une même idée, dans l’expression variable de croyances communes.

Ces croyances, nous les avons définies, dans toute leur étrangeté naïve, d’après leurs interprètes les plus autorisés, et nous avons indiqué les conséquences qu’elles comportaient, dans le domaine des arts plastiques, chez un peuple qui, profondément pénétré de ces doctrines, disposait à son gré, pour honorer ses morts, de toutes les ressources d’une architecture, d’une sculpture et d’une peinture déjà très savantes et très habiles. Suivant les circonstances, les temps et les lieux, la tombe égyptienne a subi, dans son plan et dans sa décoration, des changemens partiels qui d’ailleurs n’en altèrent pas l’économie générale et les grands traits ; ceux-ci, malgré des modifications plus apparentes que réelles, restent sensiblement les mêmes tant que le nom de l’Égypte ne devient pas une simple expression géographique, tant que la vieille civilisation de cette race privilégiée garde son indépendance et son originalité.


GEORGE PERROT.

  1. Voyez la Revue du 1er septembre 1880.
  2. Conférence, p. 381 — Comment s’est formée cette conception du double, c’est ce dont M. Herbert Spencer a donné, dans les premiers chapitres de ses Principles of sociology, une explication très sérieuse et très spécieuse. Il en cherche surtout l’origine dans les phénomènes du sommeil, du rêve et de l’évanouissement amené par la maladie ou par une blessure ; il montre comment, par le fait de ces suspensions plus ou moins prolongées de la vie et de la conscience, l’homme a été conduit à croire que la mort n’était, elle aussi, qu’une interruption passagère et plus ou moins prolongée de la vie. Selon lui, le phénomène de l’ombre projetée par le corps a aussi contribué à faire naître et à accréditer cette croyance. N’entre-t-il pas dans cette croyance encore d’autres élémens, ne tient-elle pas à une disposition générale de l’esprit humain dans cette période de sa vie intellectuelle ? C’est ce que nous n’avons pas à examiner ici ; toujours est-il que l’on trouvera dans ces pages les remarques les plus fines et que cotte théorie contient certainement une grande part de vérité. Dans ce même livre, on trouvera nombre de faits qui attestent que ces croyances n’ont pas été spéciales, comme on a paru le dire quelquefois, à telle ou telle race, mais qu’elles sont humaines, dans le sens le plus large du mot.
  3. Cette expression, si fréquente dans les textes égyptiens, avait frappé les voyageurs grecs. On connaît le passage de Diodore : « Cela tient à la croyance des habitans, qui regardent la vie actuelle comme peu de chose, mais qui estiment infiniment les vertus dont le souvenir se perpétue après la mort. Ils appellent leurs habitations hôtelleries, vu le peu de temps qu’on y séjourne, tandis qu’ils nomment les tombeaux demeures éternelles. » (I, p. 51.)
  4. Chaque mort était assimilé à Osiris. On disait l’Osiris un tel, pour désigner un mort par son nom.
  5. (grec) H., XXIII, 72 ; Od., XI, 476 ; XVIV, 14.
  6. C’est ce qu’indique avec beaucoup de précision un texte de Cicéron cité par Fustel : Sub terra censebant reliquam vitam agi mortuorum. (Tusc, I, 16.) Cette croyance était si forte, ajoute Cicéron, que même lorsque l’usage de brûler les corps s’établit, on continua à croire que les morts vivaient sous la terre.
  7. Les textes abondent ; les plus frappans ont été réunis par Fustel. (Cité antique, p. 14.) Nous n’en citerons ici que trois : « Fils de Pelée, dit Néoptolème, reçois ce breuvage qui plaît aux morts ; viens et bois ce sang. » (Hécube, 536.) Electre verse les libations et dit : « Le breuvage a pénétré la terre ; mon père l’a reçu. (Choéphores, 162.) Écoutez la prière d’Oreste à son père mort : ’O mon père, si je vis, ta recevras de riches banquets ; mais, si je meurs, tu n’auras pas ta part des repas fumeux dont les morts se nourrissent. » (Choéphores, 482-484.) Sur la persistance singulière de cette croyance, dont les voyageurs retrouvent encore aujourd’hui la trace chez les populations de l’Europe orientale, en Albanie par exemple, en Épire et en Thessalie, on pourra consulter Heuzey (Mission archéologique de Macédoine, p. 156) et Albert Dumont (le Balkan et l’Adriatique, p. 354-356.) On trouvera de curieux détails sur les repas funéraires des Chinois dans les Comptes-rendus de l’Académie des inscriptions, 1877, p. 325. Il y a des rapports très frappans entre le système religieux de la Chine et celui de l’ancienne Égypte ; de part et d’autre, il y a eu le même arrêt de développement. A tout prendre, l’un et l’autre peuple sont toujours restés fétichistes.
  8. Dans l’évocation des morts du onzième livre de l’Odyssée, ce n’est que quand les âmes ont « humé à longs traits le sang noir » qu’elles sont capables de reconnaître Ulysse, de comprendre ses paroles et de lui répondre ; la gorgée de sang leur restitue l’intelligence et la pensée.
  9. Il suffit de lire les orateurs attiques pour voir quelle prise ces opinions avaient gardée sur l’âme populaire, au temps même de Démosthène. Demandaient-ils la validation d’une adoption contestée, ils signalaient les dangers qui menaçaient Athènes dans le cas où elle laisserait une famille s’éteindre sans que des mesures eussent été prises pour remédier à la défaillance des héritiers du sang ; il y aurait alors quelque part, dans une tombe négligée, des morts qui ne verraient point venir le pieux hommage des offrandes funéraires ; ils s’en prendraient à la cité tout entière, complice par son arrêt de cet abandon et de cet oubli. Cet argument et d’autres semblables ne nous paraissent pas avoir une grande valeur juridique ; mais le talent d’un Isée savait en tirer des effets d’audience auxquels il revenait trop souvent pour n’avoir pas été très assuré de leur succès. (Voir G. Perret, l’Éloquence politique et judiciaire à Athènes ; les Précurseurs de Démosthène, p. 359-364.)
  10. Septième édition, 1879.
  11. M. Herbert Spencer, dans l’ingénieuse et subtile analyse qu’il présente de ce qu’il appelle les idées primitives, nous avertit aussi de ce qu’elles offrent d’incohérent et souvent de contradictoire entre elles ; mais il montre en même temps, par plusieurs exemples bien choisis, que l’esprit même des peuples civilisés, tout autour de nous, admet encore et fait vivre ensemble, sans paraître s’en douter, des conceptions logiquement tout aussi inconciliables que plusieurs de celles dont la coexistence nous étonne chez les anciens ou chez les sauvages. L’habitude rend l’esprit insensible à ces contradictions qui frappent l’observateur placé à distance. (The Principles of sociology, t. I, p. 119 et 185.)
  12. Les textes, eux aussi, témoignent de la préoccupation à laquelle répondait l’embaumement avec ses pratiques si compliquées. Voir P. Pierret, le Dogme de la résurrection, etc., p. 10 : « Il faut, dit l’auteur, qu’aucun membre, qu’aucune substance ne manque à l’appel ; la renaissance est à ce prix. » Tu comptes tes chairs qui sont au complet, intactes (texte funéraire égyptien). — Ressuscite dans To-deser (la terre sainte ou de préparation, région où se prépare le renouvellement), momie auguste qui es dans le cercueil. Tes substances et tes os sont réunis à leur chair et tes chairs réunies à leur place ; ta tête est à toi, réunie sur ton cou, ton cœur est à toi. (Statue funéraire osirienne du Louvre.) Aussi le mort a-t-il bien soin de demander aux dieux : Que ne me morde pas la terre, que ne me mange pas le sol. (Mariette, Fouilles d’Abydos.) On dut donc travailler de bonne heure à conserver le corps autant que possible ; mais l’art de l’embaumeur n’a peut-être atteint sa perfection qu’à l’époque thébaine ; on se serait contenté, sous l’ancien empire, d’une préparation beaucoup plus simple. Voici ce que dit à ce sujet M. Mariette : « Il faudrait réunir plus d’exemples que je n’en ai pu trouver pour décider la question de la momification sous l’ancien empire. Ce qu’il y a de certain, c’est : 1° qu’il n’existe aucun morceau de linge de momie authentique de cette époque ; 2° que cependant les ossemens recueillis dans les sarcophages ont la couleur brunâtre des momies et qu’ils exhalent une vague odeur de bitume. Les sarcophages que nous avons trouvés vierges ne sont pas au nombre de cinq ou six. Chaque fois, à l’ouverture, nous avons constaté que le mort était à l’état de squelette. Quant au linge, nulle trace qu’un peu de poussière sur le fond du sarcophage, laquelle pouvait provenir de toute autre chose que d’un linceul réduit en poudre. » (Les Tombes de l’ancien empire, page 16.)
  13. Voir le récit que fait Passalacqua de la découverte d’une momie de jeune femme qu’il a découverte à Thèbes. « Sa chevelure, dit-il, la rotondité et la surprenante régularité de ses formes me prouvèrent, au premier coup d’œil, qu’elle était une beauté de son temps, descendue au tombeau à la fleur de son âge. » Il donne ensuite une minutieuse description de sa pose et de sa parure et il termine en racontant « que la particularité des belles proportions de cette momie et sa parfaite conservation avaient tellement frappé les Arabes mêmes, qu’ils la déterrèrent à plusieurs reprises pour la faire voir à leurs femmes et à leurs voisins. » (Catalogue raisonné et historique des antiquités découvertes en Égypte, in-8°, 1826.)
  14. Maspero, Conférence.
  15. C’est ce que l’on appelle aujourd’hui généralement le serdab ; ce mot, qui du persan a passé dans l’arabe, désigne un couloir obscur. C’est en l’entendant employer par ses ouvriers que M. Mariette l’a adopté et mis à la mode entre égyptologues.
  16. Tombes de l’ancien empire, p. 87.
  17. IV, 71-72.
  18. Pietschmann (der Ægyptische Fetischdienst, etc., p. 155) a très bien saisi le caractère de ces figurines. Cf. Pierret, Dictionnaire d’archéologie égyptienne, v, 5. Voir encore, sur la personnalité que l’on prêtait à ces figurines et sur les services qu’on en attendait, une note de Maspero sur une tablette appartenant à M. Rogers (Recueil de travaux relatifs, etc., t. II, p. 12)
  19. Voir Mariette, Tombes de l’ancien empire, p. 88.
  20. Journal asiatique, mai-juin 1880, p. 419-420.
  21. Nous empruntons à M. Maspero (Conférence, p. 382) la traduction de cette stèle du Louvre (c. XXVI) et les réflexions qui la précèdent. Cette stèle est, d’après M. de Rougé, de la douzième dynastie environ. Nous retrouvons la même précaution et la même formule dans un autre texte de la même époque, dans l’inscription d’Amoni Amenombâlt, prince héréditaire du nome de Meh, à Beni-Hassan. Voir Maspero, la Grande Inscription de Beni-Hassan, p. 171. (Recueil de travaux, etc., t. I, in-4°.)
  22. Maspero, Conférence, p. 282.
  23. « Il en est ainsi, dit M. Mariette, quatre fois sur cinq. » (Les Tombes de l’ancien empire, p. 12.)
  24. Au fond de la chambre et regardant invariablement l’est, est une stèle. Ibid., p. 14.
  25. Mariette, Abydos, t. II, p. 43.
  26. Les tombes placées dans la chaîne arabique font nécessairement exception à cette règle. La position exceptionnelle que des circonstances locales avaient fait adopter les plaçait en dehors des conditions normales.
  27. Cette assimilation que l’imagination établissait entre la carrière de l’homme et celle du soleil avait été déjà très bien saisie par Champollion. C’est par elle qu’il explique les peintures des tombes royales de Thèbes. (Voir dans les Lettres écrites d’Égypte et de Nubie ce qu’il dit de la tombe de Ramsès, v, p. 185 et suivantes.)