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De l’Imagination dans l’Histoire – M. Michelet et le moyen âge

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De l’Imagination dans l’Histoire – M. Michelet et le moyen âge
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 43 (p. 631-654).
DE
L’IMAGINATION DANS L’HISTOIRE

M. MICHELET ET LE MOYEN AGE.

La Sorcière, par M. J. Michelet, 1 vol. in-18; Paris 1862.

Dans l’Oiseau, M. Michelet nous a raconté comment la jeunesse lui était venue tard, comment, par la fatigue de l’étude, il était arrivé à l’amour de la nature, à un nouvel épanouissement. C’est un peu l’histoire de Faust, et plus ou moins c’est aussi la nôtre à nous tous en France, où la jeunesse des deux sexes, comme le disait si bien le même écrivain, « ne naît pas jeune, mais le devient. » La jeunesse, telle qu’on l’élève trop souvent, est l’âge de la prétention; en tout cas, c’est l’âge de la volonté, de l’ambition, des efforts qu’on s’impose en vue d’un but. On est avide de gloire, on a peur du jugement des hommes; on veut se donner ou montrer qu’on a toutes les supériorités. A son insu, même par ses défauts, la jeunesse tend à lancer ses facultés plus loin qu’elles n’iraient naturellement, à développer en elle, à côté des instincts qui jouent d’eux-mêmes, tout ce qu’elle peut tirer de sa nature par la concentration, l’obstination et le travail. Plus tard, quand on a vieilli, dépensé sa dose de force, on est las de se contraindre, de jouer sa comédie; on ne veut plus suer sous les ordres du terrible idéal de la tête. Moitié découragement de se pousser plus avant, moitié désir de jouir enfin, on se laisse aller à sa pente, on se décide à n’être que ce que l’on est, on se permet d’aimer ses goûts, et dans cette détente inconnue depuis l’enfance on est tout étonné des multitudes d’émotions nouvelles que l’on ressent. L’âme est comme enivrée par des chants de voix inconnues, par des jaillissemens de sources cachées, par les vibrations des mille cordes et l’éclosion des mille germes que la volonté comprimait, et qu’en se relâchant elle a rendus à la liberté. La laborieuse chenille achève sa journée; le cocon se brise, elle en sort papillon... Oui, car c’est bien une vraie jeunesse, un second âge d’abandon et de naturel, où l’on rentre enfin en possession de soi-même, où l’on se montre soi-même à nu.

Tous seulement sont loin d’avoir le bonheur de M. Michelet, celui de se retrouver tout débordans de vie. Qu’un homme qui a traversé un écrasant travail de trente ans ait gardé tant de fraîcheur, d’élan, de force d’expansion dans tous les sens; qu’un esprit chargé d’une telle masse d’érudition, de souvenirs, de faits étrangers à lui, ait si bien conservé son ressort, sa puissance de pensée originale et d’émotion personnelle; que pendant le relâche forcé d’une maladie, et en quelque sorte pour se délasser, il ait été si curieux d’études nouvelles, si fécond pour enfanter de nouvelles pensées sur des sujets en dehors de sa longue tâche, — sur la femme, l’oiseau, l’insecte, que sais-je? — cela est tout à fait insolite, cela le marque au coin des organisations vraiment originales.

Il n’y a pas moins là un sérieux danger. Si l’imagination avec l’âge peut devenir plus éclatante et même plus fougueuse, l’innocence ne revient pas. Chez l’homme qui a derrière lui un long passé, l’entraînement ne peut plus guère avoir la franchise de l’enfance, la grâce et la joie d’une âme qui s’ignore, et qui par chaque sentiment qu’elle éprouve se révèle à elle-même. On sait trop; il est à craindre que le laisser-aller ne soit pas complètement spontané, que l’impression commencée ne prenne pas le temps de s’achever. Au début, c’est bien le cœur qui a battu, c’est bien une corde sonore qui a frémi en nous; mais ce frémissement nous rappelle quelque ancienne vibration rendue par la même corde, et l’émotion du moment ne sert qu’à nous jeter dans une redite, qu’à nous faire entonner de nouveau la chanson trouvée depuis longtemps par une vieille inspiration. De là je ne sais quoi de mécanique, et qui sent l’habitude. J’en pourrais citer en Angleterre un exemple bien remarquable, celui d’un homme qui, à force de se laisser aller et d’accepter à l’avance tout ce qui peut lui venir, est arrivé à ne plus tirer de son esprit, de l’esprit le plus original, que des formes mortes de pensées jadis vivantes, que des mouvemens immobilisés, des attitudes pétrifiées, des simulacres factices de ses convictions les plus sincères. De toute manière, la grande tentation, c’est l’excès, et l’excès en connaissance de cause. Chez les jeunes tribus sauvages, on le sait, les royautés improvisées par la force d’un individu n’exercent jamais un despotisme aussi inflexible et aussi incessant que celui des royautés consolidées par des siècles de domination, de traditions et d’habitudes royales. Il en est ainsi de nos dispositions dominantes : ce qui n’était chez l’enfant qu’une inclination mal définie et toujours modifiable se fait parti-pris inflexible. Le défaut qui s’ignorait se connaît et s’accepte; le penchant, d’abord involontaire, a maintenant notre consentement. Ah ! voilà le terrible ! La verdure est si belle à son déclin! C’est quand le terme des joies humaines se laisse entrevoir que l’esprit s’en éprend le plus. Autrefois nos goûts étaient de simples goûts, des instincts qui s’éveillaient à leur heure et qui agissaient en nous sans être nous; maintenant ils sont passés dans notre sang, dans notre intelligence, dans notre conscience : ils sont nous-mêmes. Nous ne nous contentons plus de manger et de boire; c’est notre âme qui se dit à elle-même : « Repose-toi, mange, bois et fais grande chère. »

Je parlais de la souplesse et de la fraîcheur que M. Michelet avait conservées : c’est assez dire qu’il a évité la plupart de ces écueils; mais comment nous revient-il en somme? A-t-il bien canalisé de tous les côtés le torrent qui grossissait? A-t-il retiré de l’expérience la protection que, grâce à Dieu, elle peut toujours nous fournir contre nous-mêmes, contre nos faiblesses et même contre nos qualités? A-t-il su mieux que par le passé concilier les entraînemens de l’imagination avec les exigences de l’histoire? La Sorcière répondra peut-être à ces questions, car elle nous réserve plus d’une surprise. Le nouveau livre renferme ce que, d’après le titre et la table des matières, on songerait peu à y chercher : il nous livre la pensée de M. Michelet comme historien, la préoccupation dominante au point de vue de laquelle il a écrit et récrit, pendant ces dernières années, l’histoire de notre pays.

Comme historien, il m’a toujours paru que M. Michelet avait eu dans sa destinée quelque chose qui s’explique difficilement au premier abord. Il n’est pas bien aisé, je le sais, de mesurer au juste l’influence d’un homme, car on est forcé d’en juger seulement d’après ce qu’on a pu remarquer par hasard, et sans tenir compte de tout ce que l’on n’a pas rencontré sur sa route; pourtant il y a comme des signes qui sont dans l’air, et il me semble que l’influence exercée par M. Michelet n’est point en proportion de ses travaux et de son talent. Qu’il ait l’esprit impartial qui convient au juge et qu’il nous ait fait avancer dans la connaissance réelle de notre histoire, que ses jugemens, ses représentations, si l’on veut, nous donnent en somme une idée plus exacte et plus complète des hommes et des choses de notre passé, il est possible de le contester; mais à les prendre comme des données et des élémens d’appréciation, comme des aperçus ouvrant de nouveaux points de vue et fournissant des matériaux inconnus pour une conclusion plus large, on ne saurait porter trop haut les services qu’il a rendus. M. Michelet a surtout ce qui fascine et entraîne, ce qui permet de féconder les esprits. Il a la pensée vivante et heureuse de vivre, la parole inspirée qui suit le sentiment dans ses caprices, ses retours, ses demi-contradictions, qui n’ont pas eu le temps de se concilier. Il a l’émotion toujours prête à jaillir au moindre contact, à pénétrer la pensée pour la transformer en tableaux colorés, ardens, qui intéressent à la fois l’intelligence, les passions, la volonté, les sens mêmes : cela s’appelle imagination. En France, je n’en connais pas de plus souple, de plus imprévue, de plus ailée que celle de M. Michelet. Avec lui, ce n’est plus la déclamation un peu raide et en droite ligne de M. Hugo, la poussée d’un esprit qui se contracte pour chasser tout ce qu’il renferme vers un seul point et le faire jaillir comme par une même issue. Ce n’est pas davantage l’amplification un peu rhétoricienne de M. de Lamartine. A côté de M. Michelet, de cet esprit sans cesse renouvelé et dilaté sur un monde si vaste de questions, nos plus brillans fantaisistes, nos plus pétulans créateurs, semblent monotones dans leur inspiration. Sous l’abondance de leurs combinaisons, sous la multitude des forces avides de s’ébattre, je n’aperçois que peu d’idées pour les mettre en mouvement; je ne trouve nulle part la richesse intérieure, l’inépuisable variété, la légèreté éthérée de l’imagination de M. Michelet.

En apparence il y avait là de quoi lui tailler une sorte de royauté, à lui d’ailleurs qui avait une tribune aussi bien qu’une plume. L’histoire lui appartenait. Qui eût pu avoir, qui a jamais eu comme lui le don de la rendre intéressante? Il en fait un poème héroïque et pourtant vrai, une vision et pourtant une réalité ; il en fait l’épopée des esprits, des énergies invisibles qu’il voit dans les choses, esprits aimés ou détestés, esprits amis ou ennemis, dont il suit la lutte avec une ardeur passionnée. Et cependant, malgré tous ces avantages, malgré la sympathie et l’enthousiasme que M. Michelet a éveillés autrefois autour de sa chaire, je ne distingue pas nettement ce qu’il a laissé de lui dans les intelligences, ce qu’il en a laissé, non pas à l’état d’impressions, d’entraînemens, d’exaltations (toutes choses fluides qui vont sans cesse se déformant en nous, qui se modifient au mouvement de notre vie et qui fondent au premier changement de vent), mais bien à l’état d’idées définies et définitivement arrêtées. Augustin Thierry a légué une théorie qui ne peut s’oublier, que chacun est forcé de se rappeler, ne fût-ce que pour la contester. Sismondi a beau être peu lu parce qu’il flatte médiocrement les tendances nationales : par son histoire, il a jeté dans la circulation une doctrine de toutes pièces, le credo libéral du cénacle de Genève et de Coppet. Ainsi de M. Guizot : quoique moins doué du privilège d’attirer, il a mis sa personnalité dans une foule de jugemens qui demeurent. Comment se fait-il que je sois obligé de chercher les additions que notre fonds public, je devrais dire notre musée d’idées et de doctrines, a reçues de M. Michelet, de cet homme qui a plus contribué que pas un à remuer les esprits, à les relancer, à les éveiller comme par des éclats de trompette?

Cela est étrange, je le répète, et je me demande si cette influence, certainement fort grande, mais mal définie, ne tiendrait pas à ce que M. Michelet est trop poète, trop exclusivement poète du moins, à ce qu’il est tout imagination, tout émotion. Prenons-y garde; même involontairement, je ne voudrais pas prêter mon aide aux cris des impuissances et des sottises qui renvoient l’imagination aux contes de fées, qui, avec une marotte pour cadeau, prétendent la réduire au rôle des fous de cour ou de la vieille commère contant des histoires d’ogre aux petits enfans. Nulle part elle n’est plus précieuse, plus indispensable qu’en histoire. Les faits, on ne saurait trop le répéter, ne sont pas l’histoire; ils ne sont que les calques et les portraits partiels des anciennes manifestations de la vie, quelque chose comme les empreintes laissées sur les plages des mers disparues par les générations d’oiseaux qui les parcouraient. L’événement visible à toute époque est purement l’acte des forces actives qui vivent cachées dans les âmes individuelles. Les énergies invisibles, voilà les vrais acteurs, et il faut que, comme des fantômes, elles soient évoquées de leur retraite. Il faut que les ruines des mondes écroulés, mornes débris des vivans du passé, actes détachés de l’homme et des sentimens qui les ont produits, il faut que ces fragmens épars se rejoignent, que ces aspects retournent envelopper la substance qu’ils couvraient et révélaient, que ces souvenirs, ces simples connaissances de l’intelligence, deviennent des réalités qui parlent à tout notre être, existent pour notre cœur, et le prouvent en se montrant capables de nous inspirer de l’amour ou de la haine. Ce n’est pas tout encore : ces morts ressuscites d’une autre époque ont une nouvelle palingénésie à subir pour se nationaliser de notre siècle, pour prendre un sens et une valeur par rapport à nos besoins, nos préoccupations et notre science. Comme le prophète hébreu, l’historien doit voir à la fois dans chaque chose le passé et l’avenir, les influences qui l’ont amenée et les résultats qu’elle a produits plus tard. Il faut qu’il traduise en langue moderne les événemens et les caractères, qu’il les montre par ce qui faisait d’eux, à leur insu, des alliés ou des ennemis anticipés de nos propres entreprises. Ce multiple miracle, il n’y a que l’imagination qui soit capable de l’accomplir; seule, notre propre vitalité peut ranimer la poussière inerte. C’est seulement par un désir, une affection sortis de nous-mêmes, que nous pouvons ausculter dans un fait le désir qui y palpitait autrefois; c’est en nous y heurtant par une volonté qui remue en nous que nous sentons la volonté conforme ou contraire qui y agissait. Étrange et insondable mystère que l’homme, pour découvrir (comme on dit, mais comme on dit à tort), ait besoin d’inventer! Il ne peut pas voir la vérité, il ne réussit à la trouver qu’en imaginant, en créant, en tirant de lui-même une pensée qui devient pour lui comme un nouvel organe, qui, en s’essayant sur la réalité, peut constater si la vérité cachée la dément ou la confirme.

Je fais donc la part belle à l’imagination, c’est-à-dire à M. Michelet, et j’ajouterai volontiers que la difficulté de le suivre tient en grande partie à sa supériorité même, à ses vastes poumons, qui, comme ceux de l’aigle, peuvent aspirer sans étouffer les torrens de vent qu’y engouffre un vol à tire-d’aile. Son esprit est une combinaison trop exceptionnelle de science et de « vie nerveuse, » comme il aime à dire. Les érudits, les rares individus qui savent ce qu’il sait, n’ont acquis leur puissance de travail qu’au détriment de leur puissance de conception, et ils sont tout étourdis par les étranges métamorphoses que l’alchimie de cette fougueuse imagination fait subir aux données qui leur sont familières. D’un autre côté, ses égaux en imagination, ceux qui ont en eux ce pêle-mêle de sympathies, de sensibilités, de mobiles de tout genre, au feu et au mouvement desquels tout aime à se transformer en émotions, en pensées, en apparitions spirituelles, ceux-là, dis-je, ont peine à se reconnaître au milieu des mille faits dont dispose cette étonnante érudition. Eux aussi, ils sont étourdis et ne peuvent suivre, faute d’avoir le point fixe d’où s’élance leur guide.

Il n’est pas moins vrai qu’il y a aussi une faute du côté de M. Michelet, une faute grave qui n’est point dans son imagination, dans un excès de facultés, ce qui n’est jamais une faute, mais bien dans un défaut, dans l’absence d’une faculté qui chez l’homme complet est le frein et le contrôle naturel de l’imagination. Avec M. Michelet, on est constamment au spectacle. Il ne juge pas, il voit. Sa pensée ne se déduit pas, ne se discute pas, ne cherche pas à se connaître : elle se fait tableau pour se donner à elle-même la représentation d’elle-même. Il y est tellement pris, lui aussi, qu’en regardant ce tableau, il perd de vue par instant la signification qu’il y avait d’abord attachée. Il crée une sorcière pour mettre en scène les causes auxquelles il attribue la sorcellerie, les influences par lesquelles il s’est expliqué l’hallucination qui faisait supposer à tant de malheureuses qu’elles étaient réellement sorcières, et voilà que tout à coup sa création lui échappe ; elle agit malgré lui, elle prend une vie à elle. Nous la voyons recevant en effet pendant son sommeil la communication d’un mot magique qui accomplit le miracle de lui procurer de l’or; nous la voyons sur la lande sauvage respectée des loups, des ours, des corbeaux, parce que Satan, le grand proscrit, accorde à tous les proscrits les libertés de la nature. Le sorcier est à moitié dupe de son évocation : c’est là le charme, la magie, ce qui est vraiment surhumain, car cela dénote l’action d’une force involontaire et irrésistible ; mais c’est là aussi ce qui déroute, ce qui peut égarer l’intelligence. En se complétant au gré d’un entraînement de l’imagination, le tableau a cessé de représenter une idée déterminée, saisissable pour le jugement. Ainsi en est-il, chez M. Michelet, de presque toutes ses impressions; il ne tâche pas de les définir, de les ramener à l’idée qui les résumerait : au contraire, c’est l’émotion mêlée à l’impression qui est avide de se dérouler, de se développer, et qui dans son évolution les fait chatoyer, tournoyer, si bien que tout tourne. Et lors même que l’émotion, le tableau ne se complètent pas aux dépens du sens, le sens ne reste pas moins indécis, parce que M. Michelet ne s’arrête pas à le formuler distinctement. Ses conceptions ont l’unité de la vie; elles ne sont que trop vivantes pour ainsi dire, trop littéralement semblables à la vie. Comme dans une scène réelle, l’aspect et la forme, la parole et le mouvement passionné sont là; mais le derrière, le dedans, les organes moteurs restent cachés. L’imagination est satisfaite : elle voit des actes qui procèdent évidemment d’une même personne, elle sent, à une même impression, qu’ils sont bien déterminés par un même caractère; mais il n’en est pas ainsi de l’intelligence. A ses yeux à elle, pour que ces actes distincts, ces perceptions partielles formassent un tout intelligible, il faudrait une explication qui les embrassât tous à la fois; il serait nécessaire qu’on lui dît par exemple : Cet homme est un vaniteux mélancolique, ou : Cet homme est un bon cœur sans conscience. C’est ce mot qui vient rarement chez M. Michelet. Le jugement qui ferait tenir le tableau tout entier dans une seule idée reste trop à l’arrière-plan, il aime trop à ne pas prendre une silhouette arrêtée : il y a chez nous une faculté qui n’est pas satisfaite .

Voyez son Histoire de France. Ombres et lumières !... Je ne sais si ses livres de l’Amour et de la Femme ont fait à d’autres une révélation inattendue en leur apprenant quel rôle la volupté joue dans l’esprit de M. Michelet. Pour ma part, ils ne m’ont pas pris à l’improviste; la même volupté, je la vois partout à l’œuvre dans ses écrits. S’il y a un reproche à faire à son histoire, c’est seulement d’être trop séduisante. On se défie à demi, comme en face d’un esprit tout débordant de facultés qui ont cherché avant tout un stimulant et une occasion de s’exercer. On dirait d’un homme qui, à son insu, étudie moins par besoin de connaître et de faire connaître les faits que pour la joie de concevoir et d’exprimer tout ce que les faits lui suggèrent, pour le bonheur d’enrichir son kaléidoscope et d’en contempler les merveilles. Chez lui, tout est prestige, jaillissement, entre-croisement d’éclairs; presque tout est donné à l’entraînement et à l’attrait, presque rien n’est accordé à la nécessité et à l’obligation. Sans souci de la proportion et de la continuité, il saute ce qui ne lui dit rien, il s’arrête amoureusement à ce qui l’attire et l’inspire. Chaque chose le retient par la face ou la facette qui l’a saisi au passage, et ce qui a frappé son instinct du moment devient la valeur principale de l’objet, l’essence et l’individualité dont cet objet n’est qu’une incarnation. L’univers entier bouillonne dans sa tête; il se décompose pour se recomposer étrangement. Reliés entre eux par une sympathie occulte, par une même impression qu’ils ont causée à une même fibre, les objets échangent mutuellement leurs aspects; l’un prête à l’autre sa figure, celui-ci verse son sang dans les veines de celui-là, et pour beaucoup de lecteurs tout cela n’est qu’éblouissement, car M. Michelet ne s’astreint pas à donner son itinéraire, à marquer ses étapes : mystiquement soulevé de terre, il plane, allant de sommet en sommet, d’une quintessence à une autre quintessence. L’espace et le temps sont anéantis.

À ces caprices et à ces incohérences de manière se mêlent étrangement presque toutes les grandes qualités d’inspiration, et tout d’abord une immense largeur de vue. Au milieu de cette ébullition dont je parlais, la totalité des choses passe vite sous ses yeux. S’il ne pénètre souvent à la fois qu’un côté de chaque objet, les faits les plus éloignés se rapprochent dans son imagination pour s’éclairer et se féconder. A travers le pêle-mêle, le bruissement des notes discordantes ou inutiles, il sait entendre partout, dans toute époque, dans toute série de siècles, une mélodie qui se déroule, un grand mouvement qui commence et s’achève. Par-dessus tout, il a une admirable puissance de divination qui vient de sa capacité d’émotion et de sa force d’imagination : il ne se rappelle pas seulement tout ce qu’il sait, il se le représente, et d’un seul coup il voit chaque détail dans tous ses aboutissans. D’ailleurs il y a toujours en lui quelque instinct avide de se satisfaire, quelque tendance impatiente de donner, quelque force disponible qui se trouve là tout à point pour sentir et comprendre, pour deviner au moindre indice, et souvent pour imaginer, sans indice visible, une présomption qui plus tard se confirme; mais tout particulièrement c’est dans son profond sentiment de la vie humaine qu’il trouve ce tact divinatoire. Là est le sceau de sa vocation d’historien, la grande qualité qui ne lui permet jamais de s’égarer entièrement, et qui rachèterait des multitudes de défauts. L’histoire n’est pas uniquement pour lui, comme pour notre école descriptive, un théâtre dévalues pompes, de surfaces pittoresques; elle n’est pas pour lui, comme pour nos philosophes, une nuageuse solitude peuplée seulement d’abstractions hégéliennes : elle est à ses yeux une manifestation constante de caractères individuels. Il s’y sent face à face avec des hommes, des êtres chauds de vie. Il n’oublie jamais que les moteurs qui font marcher les grandes machines, ces êtres de raison nommés époques, nations, partis, assemblées, ne sont pas autre chose que les mobiles qui vivent dans les âmes des individus. C’est que de tels secrets de nature sont précisément ce qu’il aime. Au milieu du récit d’une bataille, il oubliera tout à coup les armées en présence pour relever un trait personnel, il questionne le médecin et la femme de chambre; il fouille l’alcôve et la chronique secrète avec un attrait qui lui a souvent été reproché; ce n’est pas à tort, l’attrait est de trop, mais il faut voir aussi l’excuse : c’est que l’historien est insatiablement avide de trouver l’homme sous le costume et le manteau, l’homme naturel, le curieux monde de penchans et de défauts, de vices et de qualités, de connaissances et d’ignorances, qui se montrent surtout dans le déshabillé. De là son tact, ai-je dit; c’est en effet cette curiosité qui lui fait chercher les causes du bon côté : a priori tous les événemens que la lecture peut lui apprendre sont pour lui des actes, des opérations d’une volonté ou d’une passion humaine. Il les couve avec la préoccupation obstinée d’y saisir les mobiles secrets qui ont fait jouer la comédie officielle, il va sans repos demandant à chaque épisode un renseignement moral, amassant, augmentant, complétant son sentiment d’une époque, sa connaissance des idées, des tendances, des affections qui étaient alors le vrai personnel du drame. Et c’est ainsi qu’il a parfois un si bon coup d’œil, un tact critique si rapide pour soupçonner, par exemple, la véracité de tel ou tel témoin. Sans réflexion pour ainsi dire, il aperçoit tout de de suite, parmi les divers mobiles qu’il sait être ceux de l’époque, la raison inavouée qui a pu pousser ce témoin à mentir.

Malheureusement, si toutes les facultés sont là, le manque de mesure est aussi partout. Il s’abandonne à chaque penchant, et il se laisse emporter jusqu’au bout de son entraînement. A côté de la particularité qui se saisit de lui, il ne s’efforce pas toujours de regarder s’il n’y a pas autre chose à voir. Lors même qu’il sent dans un caractère la présence de plusieurs élémens, la proportion relative et la limite lui échappent. L’angle qui a porté coup le fait sonner à toute volée, la qualité qui l’a ému éclate dans son esprit pour lui donner la vision d’une qualité absolue, d’une force superlative qui emplit tout l’horizon. Sans doute l’imagination combine, elle est la faculté qui unifie, qui crée le un avec le multiple, et la sienne enfante certainement des êtres complets; mais ce sont d’étranges géans, car chaque couleur qui vient les former est une couleur sans contour, chaque élément est infini, c’est-à-dire indéfini, chaque impression et chaque perception se dilatent isolément sans que rien les contienne. Il semble que la pression atmosphérique ait cessé, et que tous les corps simples renfermés dans les choses s’échappent en vapeurs pour aller former au zénith des tableaux de nuages, une représentation surnaturelle de la nature.

N’est-ce pas là un excès inévitable? Oui, jusqu’à un certain point cela est inévitable, et même indispensable. Nous ne pouvons concevoir en effet que sous le feu d’une émotion particulière; mais cela prouve seulement qu’à côté de l’imagination il faut un autre travail de l’esprit, un perpétuel examen, une police qui surveille, qui contrôle et qui amende. C’est ce je ne sais quoi qui manque chez M. Michelet. On l’appelle souvent le jugement; cela n’est pas, car le jugement, l’intelligence, ne sont qu’une fonction de l’esprit, et non un mobile. Ce qui manque, c’est l’instinct qui met en jeu notre intelligence, c’est cette crainte de l’erreur et cette crainte du mal qui exercent pour toutes nos tendances l’action d’un pouvoir régulateur et qui nous permettent seules d’arriver à des idées justes, à des sentimens justes, en nous forçant de rectifier incessamment nos impressions isolées pour les mettre peu à peu en accord avec tout ce que nous pouvons savoir et sentir d’autre part.

Avec le dernier ouvrage de M. Michelet, ce défaut d’équilibre n’a fait que s’exagérer. A moins d’une organisation décidément fébrile, il faut une tête bien forte pour supporter une course aussi emportée à travers une brume orageuse où surgissent brusquement d’immenses apparitions, où, au lieu de la terre que nous connaissons, du pays des choses définies, on n’aperçoit plus sous ses pieds que des lueurs flottantes, des taches bizarres, bizarrement éclatantes et tout animées d’une vie fantasmagorique. On respire à peine, et on n’est pas rassuré de s’entendre dire par son guide : Ceci est la France, cela est l’église de ton village, cela est ta maison. On n’ose pas descendre, de peur de mettre le pied sur un nuage et de tomber dans des espaces sans fin. En somme, je ne puis m’empêcher de regretter le passé de M. Michelet, ses années d’études solitaires, presque monacales, avant qu’il fût descendu dans l’arène des partis, ou plutôt qu’on l’y eût porté. La bruyante popularité qui a entouré sa chaire était, il faut l’avouer, une rude épreuve pour notre pauvre humanité. Il l’a mieux traversée sans doute que bien d’autres ne l’auraient fait : il en est sorti intact, sauf peut-être une plus grande assurance, qui l’a entraîné à prendre moins de précautions contre lui-même; mais ce que je déplore, c’est sa lutte contre le clergé, son rôle public d’adversaire du parti religieux. Que les torts n’aient pas été de son côté, il n’importe. Cela ne lui a pas moins laissé une préoccupation qui, j’en ai peur, a beaucoup nui à sa liberté d’esprit. Vers 1854, je crois, en tout cas au moment de reprendre dans son volume de la Renaissance le fil de son histoire, il repassait en revue ses travaux antérieurs, et il ne voyait rien à retirer de ses anciens jugemens sur nos origines et sur la révolution; mais il revenait longuement sur le moyen âge pour se rétracter de l’avoir d’abord apprécié avec trop d’indulgence. Aujourd’hui, dans la Sorcière, il y a comme une intention de rectifier encore ce qu’il écrivait, même en 1859, sur la sorcellerie. Il semble trouver qu’il a été trop sévère pour cette protestation des victimes du moyen âge. En tout cas, tandis que dans ses pages de 1859 il employait volontiers le mot de débauche pour caractériser cette reprise de l’orgie païenne par un peuple de serfs qui avaient désespéré du christianisme, il fait cette fois la part beaucoup moins large au dévergondage et aux dangereux instincts qui se mêlaient à la ronde des désespérés. Il la peint sous des couleurs bien plus héroïques et bien plus touchantes; il ne met plus guère en relief que la douleur qui en faisait une accusation contre les iniquités des bourreaux. Sa sorcière, c’est presque la personnification de sa philosophie et de sa politique, c’est presque lui-même. Il est très près de ne plus voir chez elle que la haine de ce qu’il veut dénoncer comme odieux, que la révolte de la nature contre la religion de l’épouvante et de l’inquisition, qu’il regarde comme la malédiction qui pendant des siècles a assoti et aplati l’humanité. Il est très près de présenter la sorcellerie comme la première expression du principe opposé au principe de mort et d’oppression, comme le premier avènement de cet esprit de la nature qui est à ses yeux l’esprit de vie, celui dont il aime à suivre la lutte contre la foi de l’anti-nature, celui auquel il attribue tous les progrès qui se sont accomplis et dont il attend pour l’avenir le salut, le bonheur et la liberté.

N’oublions pas toutefois qu’il s’agit d’un esprit vigoureux. Le mal ne peut donc être sans compensation, et en effet à plus d’un égard cette idée fixe même a bien servi M. Michelet. Comme la lentille d’un microscope, elle a encore augmenté sa clairvoyance en grossissant un point aux dépens des autres; elle l’a aidé à pénétrer plus avant dans notre histoire, plus près de ce qui en est réellement l’âme. Pour tant d’autres, qui ne sont que patriotes et qui n’ambitionnent que la supériorité de leur pays, notre histoire ne peut être et elle n’est en effet que l’historique des causes qui ont contribué à former la puissance de la France, à la rendre une, compacte, et par là capable de dominer parmi les nations. Avec sa préoccupation religieuse, M. Michelet est à l’abri de ce vain et funeste patriotisme, de ce vaniteux matérialisme. Il est plus généreux, plus humain : son attention et son intérêt portent sur la signification morale des événemens, sur ce qui en fait chez nous la manifestation de la vieille lutte entre le bien et le mal.

A ne parler que de la Sorcière, avec quelle finesse tout d’abord et avec quelle profondeur il découvre et nous fait découvrir, sous le christianisme officiel du moyen âge, l’activité de la nature, qui ne s’arrête pas! avec quelle justesse il nous montre comment c’est là qu’est la vie, la vie qui élabore le progrès! Cette vérité seule vaut un livre, car c’est la vérité la moins soupçonnée. Tous nous sommes portés à ne tenir compte que de la langue littéraire, de la langue fixée par les dictionnaires et les académies, tandis que c’est dans les patois que se continue le grand courant, le travail de création, qui à la longue transforme ce langage officiel lui-même et doit amener la naissance des langues futures. A l’égard de l’histoire, même illusion. En étudiant une époque éloignée, nous y apercevons une foi religieuse et une idée politique qui règnent dans les institutions, dans les écoles, dans les cours de justice, dans tout ce qui se voit, et nous nous persuadons qu’elles sont tout ce qui existe; nous croyons que cette foi religieuse et politique est l’âme de l’époque, son âme active, la cause déterminante de tout ce qui s’y enfante. Cela n’est pas. C’est au sein de l’homme naturel, c’est par les instincts qui résistent, par les forces qui restent indépendantes, que s’enfante tout ce qui s’enfante, que s’accomplit jusqu’au mouvement qui force le système officiel à se transformer pour laisser passer de nouveaux besoins. Les doctrines, les principes sociaux et les morales sont simplement le vêtement et le frein, je veux dire ce qui contient, ce qui cherche à imposer une certaine forme aux énergies et aux dispositions que les individus ont reçues de la nature. Ou du moins toutes ces choses n’agissent et ne deviennent un moteur qu’en tant que les esprits les ont adoptées, se les sont assimilées, — et dans ce cas encore, à parler juste, ce ne sont pas elles qui agissent, ce sont les sentimens, les énergies individuelles qui ont pris leur forme. Les légendes religieuses elles-mêmes, ces fraîches églogues ou ces religieuses épopées qui sont devenues la poésie du christianisme et qui se sont pétrifiées dans les vies des saints, n’ont point été en réalité une efflorescence du dogme, une création de la foi chrétienne. Sans doute elles n’ont pu naître qu’à un moment d’intime accord entre les âmes et la foi, à une époque où le christianisme était encore dans sa phase maternelle, où, avant de se faire discipline et police, terreur et bûcher, pour retenir des esprits rétifs, il était tout occupé à couver et à réchauffer des esprits vides et morts, à les nourrir d’idées qu’ils n’avaient pas, et à leur procurer ainsi la joie de vivre davantage, de s’épanouir et de grandir. Entre la doctrine qui enseignait et les âmes qui écoutaient, il y avait donc la reconnaissance et la sympathie, le plaisir de donner et le plaisir de recevoir. Cela n’empêche pas que M. Michelet n’ait pleinement raison quand il dit : « Nos moines, qu’on croit originaux, ne font dans leurs monastères que renouveler la villa gallo-romaine. Ils n’ont nulle idée de faire une société nouvelle ou de féconder l’ancienne... Et quand on voit que ces vieillards vont si vite vieillissant, quand en un siècle on tombe du sage moine saint Benoît au pédantesque Benoît d’Aniane, on sent bien que ces gens-là furent parfaitement innocens de la grande création populaire qui fleurit sur les ruines : je parle des vies des saints. Les moines les écrivirent, mais le peuple les faisait. Cette jeune végétation peut jeter des feuilles et des fleurs par les lézardes de la vieille masure romaine convertie en monastère, mais elle n’en vient pas à coup sûr. Elle a sa racine profonde dans le sol; le peuple l’y sème et la famille l’y cultive, et tous y mettent la main, les hommes, les femmes et les enfans. »

C’est ce mouvement de vie indépendante, ce courant d’activité qui est déjà une protestation, mais sans le savoir, sans le vouloir, que M. Michelet s’applique à suivre, à deviner plutôt à travers les débris du passé, qui ne sont comme toujours que des débris de monumens élevés en l’honneur des grands du jour, des princes de la terre. L’oreille collée à terre, il l’écoute amoureusement comme une eau souterraine : il se réjouit de le voir éclater par un nouveau jet dans les contes de fées, dans ces autres légendes qui, en se vulgarisant, sont devenues nos contes d’enfant, et sur lesquelles il écrit des pages charmantes, pleines d’intuitions délicieuses, des pages que nous voudrions voir dans la mémoire et le cœur de tous, pour que le père comme la mère apprissent à respecter ces vieux récits qui « planent bien plus haut que toute histoire, sur l’aile de l’oiseau bleu, dans une éternelle poésie, disant nos vœux toujours les mêmes, l’immuable histoire du cœur. » Pour l’historien d’ailleurs, « les contes de fées, dégagés des ornemens ridicules dont les derniers rédacteurs les ont affublés, sont le cœur du peuple même. Ils marquent une époque poétique entre le communisme grossier de la villa primitive et la licence du temps où une bourgeoisie naissante fit nos cyniques fabliaux. »

A côté de ces légendes, où se trahissent les douleurs et les aspirations du pauvre serf, son désir de trouver un trésor, son amour sans espoir pour la belle dame qu’il a entrevue, sa terreur pour le châtelain à la barbe bleue, la vie intérieure et cachée se fait encore jour de mille manières. L’église carlovingienne a dit : « Plus de légendes, plus de nouveaux saints! Défense d’inventer, de créer! » L’imagination, chassée de la religion, se rejettera donc vers les souvenirs que le peuple, — la femme surtout, — a conservés des anciens dieux. Cette tradition païenne, pour parler comme M. Michelet, c’est la protestation du serf contre l’ennui du moyen âge, qui n’a que son éternelle cloche et qui parle latin dans ses églises. « C’est l’hérésie antique condamnée par l’église, l’innocence de la nature, » et c’est d’ailleurs le secret de la femme, ce que lui racontait sa mère, et ce que la mère avait entendu conter à l’aïeule. La pauvre serve est enfin sortie de la villa gallo-romaine, de cette espèce d’ergastulum où le grand propriétaire tenait entassé tout un parentage, et où le mélange des sexes et des proches parens enseignait à ces populations si douces, si soumises, les étranges souillures que les pénitentiaires s’accordent à leur reprocher. Ce n’est pas encore le temps d’ailleurs de la grande culture avec ses rudes travaux qui enlaidiront et briseront la femme. Elle a maintenant du loisir dans sa cabane isolée; elle peut avoir une âme, et elle l’emploie à rêver à ces pauvres anciens dieux qui sont tombés à l’état d’esprits : esprits du foyer, petites fées logées au cœur des chênes et qui ont bien froid l’hiver, fadets et lutins qui prennent parfois du lait, mais qui aiment à aider la ménagère. Tous ces esprits, encore bien chers, encore bien près d’être aimés, quoiqu’ils soient si espiègles et qu’ils aient souvent fait rougir la jeune femme, parfois la nuit elle les entend; elle en a vu un qui riait en fuyant dans la flamme du foyer, car elle est un peu visionnaire, la pauvre serve. « La très pauvre nourriture de ces temps doit faire des créatures fines, mais chez qui la vie est faible. — Immenses mortalités d’enfans. — Ces pâles roses n’ont que des nerfs. De là éclatera plus tard la danse épileptique du XIVe siècle. Maintenant, vers le XIIe deux faiblesses sont attachées à cet état de demi-jeûne : la nuit le somnambulisme, et le jour l’illusion, la rêverie et le don des larmes. »

Tout cela cependant n’est pas encore la sorcellerie, n’en est pas même le vrai commencement. Avec ce même tact divinatoire dont je suis bien forcé de parler souvent, M. Michelet a senti que notre érudition s’était laissé duper par les analogies qu’elle apercevait entre les anciennes mythologies et la sorcellerie. Il ne s’agit pas en effet de savoir si ces esprits élémentaires issus des anciennes mythologies n’ont point été la donnée première et comme l’embryon qui, sans intervalle, a fini par produire le grand révolté, le prince des morts et le prince de l’air. Le point important est celui-ci : comment ces imperceptibles et gracieux génies, comment ces rêveries fugitives, ces songes légers d’une mélancolie encore sympathique et joyeuse se sont-ils transformés en une conception de haine et de blasphème, en une satanique incarnation du mal? Et M. Michelet nous a certainement donné une importante leçon d’histoire en refusant de s’arrêter aux doucereuses explications qui répondent par la voix de Bossuet ou par celle des exorcistes : « Faible et légère était la créature, molle aux tentations ; elle a été induite à mal par la concupiscence, n Le pacte avec Satan, l’audace de renier Dieu, de donner son âme et son éternité à l’enfer, il y a là quelque chose de trop monstrueux, de trop impossible à la nature ordinaire, pour qu’on puisse s’expliquer de tels emportemens « par la légèreté humaine, par l’inconstance de la nature déchue, par les tentations fortuites de la concupiscence. » L’histoire en effet a été insensée de se payer d’une pareille interprétation; la raison et la psychologie nous disent, comme M. Michelet, que la nature humaine au contraire, avec son égoïsme et sa lâcheté naturelle, était absolument incapable de braver une aussi effroyable perspective. L’homme n’a pu en venir là qu’en sortant de lui-même sous la pression d’une douleur poussée jusqu’à la démence; il n’a pu payer ce prix infernal que pour repaître un besoin de vengeance plus fort que lui, pour assouvir une haine dont la morsure lui était plus impossible à supporter que l’enfer lui-même.

Nous voici au vrai sujet du livre. Le but de l’historien est de dresser l’acte d’accusation du moyen âge, de ressusciter dans leur révoltante laideur toutes ses brutalités et toutes ses ignominies, pour nous les montrer tombant en torrens de boue et de colère dans l’âme des victimes, où elles doivent à la fin enfanter la sorcellerie. C’est ici que la puissance grossissante de son idée fixe donne réellement à l’écrivain une incroyable pénétration. Ses découvertes sont toutes d’un côté : il se peut que la vérité totale soit loin d’y gagner, mais il n’est pas moins constant que l’historien a fait de réelles découvertes, qu’il a exhumé de la poussière des morts entièrement inconnus. Je citerai en particulier ses remarques sur la soif de stérilité, sur la vie des châteaux, sur l’influence des croisades, qui, en excitant l’esprit d’aventures et en révélant à l’Europe les pompes de l’Orient, amenèrent pour le pauvre serf l’âge terrible, l’âge des paiemens en or. Je citerai encore ses observations sur la chronologie de la souffrance morale, « qui n’atteint son apogée que vers saint Louis, Philippe le Bel, spécialement en certaines classes qui, plus que l’ancien serf, sentaient, souffraient. »

Au lieu de raconter, M. Michelet préfère dramatiser. On connaît ses idées sur la femme. « Nature la fait sorcière, c’est le génie propre à son sexe et à son tempérament. Par le retour régulier de l’exaltation, elle est sibylle; par l’amour, elle est magicienne. » Il a fallu la femme pour concevoir la nature, la science, la médecine; il a fallu la sorcière pour enfanter Satan. C’est donc une femme imaginaire que met en scène M. Michelet. C’est le type de la femme du moyen âge, la victime séculaire qui, à force de misère et de désolation, en vient à maudire le fruit de ses entrailles, à crier : Que la mort le prenne! mais qui elle-même, dans le livre de la Sorcière, reste obstinément immortelle, obstinément jeune, pour que l’auteur puisse concentrer sur elle et par là pour qu’il puisse rendre plus palpables, plus diaboliques de réalité, les crimes de trois siècles. La liste, le panorama plutôt, en est long et pénible à contempler. Luxures sauvages, cupidités effrénées, cruautés impitoyables, il embrasse tout : le droit d’épousailles du seigneur, les razzias des célibataires du château au milieu des vassales, la fixité de la condition, qui empêche la victime de fuir, et l’incertitude aussi de la condition, livrée à la justice et au bon plaisir du maître; le peuple qui a défendu le territoire et qu’on fait serf; le baron qui a droit à une redevance déterminée, mais qui peut prendre en outre tout ce qui lui plaît (ce qui s’appelle le droit de préhension); le prêtre complice du seigneur, et qui pousse le paysan à l’inceste en prohibant le mariage avec la parente, pendant que le seigneur le prohibe avec l’étrangère; les démons sculptés à la porte de l’église pour souiller les rêves de la vierge, et à l’intérieur un Dieu qui parle latin; le serf qui paie, et à qui le seigneur dit : Tu feras payer les autres ! la haine et le vide qui se font autour de la serve devenue dame de village, pendant que le démon de l’orgueil entre en elle pour lui rendre plus douloureux le mépris du château. Voilà quelques traits du panorama; pour dernière scène, c’est la châtelaine qui devient jalouse de cette impertinente vassale, — n’ose-t-elle pas être belle maintenant? — et qui un jour, à la porte de l’église, lui fait couper le derrière de sa robe, pour qu’à ce signal les pages, les valets, les hommes d’armes se jettent sur elle, la dépouillent, la traquent toute nue en l’accablant de coups, pendant que le village aussi, qui la hait et la jalouse, crie à la sorcière, et que son mari même lui ferme la porte de la maison. Sorcière! c’est alors en effet qu’elle le devient, et ce n’est qu’alors. A chaque avanie qu’elle a essuyée, à chaque sanglot qui lui est échappé pendant la nuit, l’imperceptible follet, le vieil esprit du foyer, a grandi : dans son lit, où elle s’agitait sans repos, elle l’a entendu qui lui parlait plus haut. Quand les exactions et les menaces du maître, qui voulait de l’or et qui montrait du doigt la potence, lui ont arraché le cri d’angoisse : « Ah ! si je trouvais un trésor, si tu m’en faisais trouver! » le follet est devenu l’esprit des trésors cachés. Quand elle a poussé son mari à être sans pitié pour qu’on ne fût pas sans pitié avec lui, quand l’esprit de malice, et même de superbe, est entré en elle, le follet, lui aussi, est devenu le démon de la haine et de l’orgueil. Et c’est ainsi qu’il a grandi en elle, chaque jour plus satanique, chaque jour plus exigeant. Il n’avait d’abord rien demandé; plus tard, il a demandé son corps, puis son âme. Corps et âme, elle a tout donné, et le jour où elle a été prête à s’abandonner complètement, Satan a été complet; mais ce jour-là c’était celui où elle avait cessé d’être femme, d’être épouse, d’être mère, où il ne lui restait plus une seule espérance, plus un seul désir, rien qu’une haine furieuse et infinie, la haine des hommes, la haine du Dieu de la châtelaine, du seigneur et du prêtre.

Où M. Michelet faiblit le plus comme historien, mais où il ne déploie qu’avec plus d’éclat les ressources de son imagination, c’est quand, sur la lande sauvage, au coin du bois, non loin de la caverne où elle s’est réfugiée, il veut nous montrer cette créature de la haine et du désespoir renaissant, sous les chauds rayons du printemps, au sentiment de la nature, que le moyen âge avait maudite et qu’elle retrouve pour le salut du monde. «Autour d’elle se fait la vaste explosion de la vie, et tout ce qui naît, tout ce qui tressaille, tout ce qui aime la regarde et est pour elle. Chaque être dit tout bas : « Je suis à qui m’a compris... » Les arbres, sous le vent du sud, font doucement la révérence ; les herbes des champs, avec leurs vertus diverses, parfums, remèdes ou poisons (le plus souvent c’est même chose), s’offrent, lui disent : «Cueille-moi... » On avait dit le grand Pan mort ; mais le voici en Bacchus, impatient par le long délai du désir, menaçant, brûlant, fécond... « Non, non! loin de moi cette coupe ! » Vaine résistance! L’épouse du désert et du désespoir a beau vouloir rester fidèle à sa colère : où paraît la femme, c’est l’unique objet de l’amour. Le cheval hennit pour elle, rompt tout, la met en danger; le chef redouté des prairies, le taureau noir, si elle passe et s’éloigne, mugit de regret... Ni la colère ni l’orgueil ne la sauveraient de ces séductions. Ce qui la sauve, c’est l’immensité de son désir... Elle a une envie de femme, envie de quoi? Mais du Tout, du grand Tout universel. Satan n’avait pas prévu cela... À ce désir immense, profond, vaste comme la mer, elle succombe, elle sommeille... Le beau rêve ! Et comment le dire? C’est que le monstre merveilleux de la vie universelle chez elle s’était englouti, que désormais, vie et mort, tout tenait dans ses entrailles, et qu’au prix de tant de douleurs elle avait conçu la nature! »

M. Michelet est vraiment un magicien : c’est l’impossible qu’il rend possible et qu’il réalise. De cette sorcière qu’il a créée, de cet être qui ne représente que le désespoir provoqué par les terreurs et les oppressions du moyen âge, il réussit à faire sortir le réveil des sciences, le réveil de la philosophie, le réveil de l’activité humaine. Qu’il y ait là en effet beaucoup de puissance et de fascination, il n’est guère moyen d’en douter; mais en définitive quel sens attacher à tout cela, quelle conclusion l’auteur entend-il que nous en tirions? Lui-même a-t-il bien tâché de savoir au juste ce qu’il voulait, ce qu’il avait à conclure? Je cherche et j’hésite. « C’est le cœur qui unifie, » écrivait-il un jour pour nous expliquer comment, à travers toutes les variations de destinées, toutes les différences d’espèces et malgré la mort même, il était arrivé à ne voir dans tous les oiseaux qu’un seul être, l’oiseau, toujours le même oiseau, s’adaptant tour à tour aux conditions différentes de climats et de fonctions. Assurément c’est le cœur qui unifie, le cœur avec toutes ses passions, l’une comme l’autre. Une idée fixe de haine nous fait apercevoir partout une malice de l’objet détesté; elle nous fait retrouver dans tout mal une œuvre de lui, dans tout bien une nouvelle raison de le haïr, d’être pour ses ennemis. Certes je n’ai nulle intention de me poser en défenseur du moyen âge. Quel que soit le sentiment qui a mis M. Michelet sur la voie, je crois qu’il a en somme bien jugé. Pendant plusieurs siècles, le vrai sens de notre histoire, c’est de dérouler à nos yeux, de nous présenter dans leurs développemens successifs les conséquences d’oppression et de mort qui sortent des deux principes du moyen âge, — comme plus tard, pendant plusieurs siècles, le sens principal de notre histoire est de nous retracer la série des pénibles efforts, efforts aveugles, souvent démentis, mais constans, irrésistiblement renouvelés, que fait la vie pour secouer le cauchemar et la cape de plomb qu’avaient fait peser sur l’humanité ces deux principes : le principe d’épouvante systématisé dans l’ascétisme, et la croyance en une autorité spirituelle infaillible. Il est impossible d’exagérer ce qu’il y avait d’abrutissant et de méphitique dans ce terrorisme de la peur qui s’acharnait à rétrécir l’homme, qui n’avait à proférer que des interdictions et des malédictions : malédictions contre la chair, la nature, la vie, contre l’athée, le Juif, contre tout enfin, si bien qu’il détrônait Dieu en effet pour tout livrer au démon. « Les esprits les plus sains et les plus robustes n’étaient que des malades. » Rien n’est donc à retrancher de ce jugement de l’historien. Incontestablement tous étaient malades, et à quel point ils l’étaient, il n’y a que bien peu d’années, de mois plutôt, que nous pouvons le comprendre. C’est d’hier que la science nous l’a enseigné en découvrant comment un objet brillant, tenu près des yeux et fixé pendant un certain temps, suffisait pour nous jeter dans le somnambulisme, dans l’anesthésie. Imaginez des hommes absorbés en eux-mêmes du berceau à la tombe, des esprits constamment tendus sous la fascination d’une même terreur, constamment et exclusivement concentrés dans la seule idée de mériter le ciel, d’imaginer et de s’imposer des mortifications et des douleurs pour se sauver eux-mêmes de l’enfer : littéralement c’étaient des cataleptiques.

Et quant à cette terrible contradiction d’une autorité spirituelle qui se prenait pour un pouvoir physique appelé à légiférer au temporel, d’une autorité morale qui, au lieu d’enseigner les sentimens qui doivent régner dans notre être moral et les mobiles qui doivent diriger et inspirer nos facultés, prétendait s’étendre par commandement à la sphère des actes et des conclusions, — qui donc ira jamais au fond de ce puits de l’abîme? Loin d’exagérer, M. Michelet n’a pas dit les plus funestes conséquences de ce principe religieux du moyen âge. A qui donc la faute si l’incrédulité et le paganisme règnent maintenant parmi nous? A qui la faute si nos plus grandes intelligences semblent ne s’exercer que pour découvrir des raisons de haïr et de mépriser le christianisme? à qui la faute si le livre de la Sorcière a été écrit? L’église n’a pas besoin de regarder hors d’elle-même pour découvrir le vrai coupable, et plus on croit que la religion est chose sainte, plus on est épouvanté des souillures qu’elle est allée sans cesse amassant dans son pacte avec le prince de ce monde, dans le pacte qu’elle a fait pour obtenir la domination de ce monde. En proscrivant tout comme chose impure, elle avait déjà enseigné le mépris universel, et elle y avait perdu sa grandeur morale; en voulant posséder des serfs, elle s’est rendue complice des barons, et elle a renoncé à la pureté; en recourant aux bûchers, elle est devenue inhumaine et odieuse; en se faisant parti politique, elle en est venue au mensonge, aux conspirations, à l’assassinat, elle a renié tout le Décalogue; en se faisant casuiste pour achalander ses confessionnaux, c’est Dieu même qu’elle a abjuré.

Mais, le fait admis, il reste à savoir sur qui et sur quoi doit en retomber la responsabilité, et c’est dans cette seconde enquête que l’auteur de la Sorcière nous semble fort en défaut. A-t-il cherché à démêler dans ces funestes aberrations ce qui pouvait venir du temps et des races, ce qui devait être porté à la charge du christianisme ou de ses interprètes? Je ne le vois pas. Pour un homme qui connaît aussi parfaitement l’histoire romaine, il me semble que M. Michelet s’est bien laissé aller à ne voir dans le vieux paganisme, comme dans le paganisme renouvelé de la renaissance, que le culte de la vie, de la beauté, de la nature; il me semble qu’il n’a guère tâché de se rappeler ce que la décadence du paganisme avait légué au monde chrétien, ce qu’elle avait laissé d’épuisement et de mauvais élémens : l’esclavage, la fiscalité, la licence de tous les appétits, l’exploitation effrontée de l’homme par l’homme, les orgies syriaques, partout la superstition, le désespoir et la démence. En parlant, dans un volume récent de son Histoire de France, de la famille des Estienne, où les femmes mêmes s’entretenaient en latin avec les correcteurs de toute nation, il écrivait : « Ainsi tout était harmonie, et le grand imprimeur, ses ouvriers lettrés, ses enfans, ses savantes dames, présentaient l’unité du vrai foyer antique. » M. Michelet n’est pas loin, quoiqu’il ne le dise pas, d’attribuer au paganisme jusqu’à l’émancipation de la femme, jusqu’à sa dignité comme être moral, — et les autres mérites qu’il lui accorde ne sont guère moins étonnans. Oui, le paganisme était l’esprit de cité, la tradition des libertés du citoyen ; mais il était la liberté pour quelques-uns à l’exclusion de tous les autres, il était l’exploitation d’une multitude d’esclaves par une caste unique, l’exploitation d’un territoire par une seule ville, du monde entier par Rome et plus tard par un seul homme. Oui, il était la tradition des cultes nationaux; mais il était la négation de la religion et de la conscience individuelle : il représentait bien plutôt l’idée d’avoir des dieux pour soi seul et d’excommunier les Barbares que celle de laisser à chaque nation le droit d’avoir ses dieux. Pour tout dire, il est très vrai que le paganisme était en théorie le culte de la joie, de la vie et de la nature, culte très séduisant d’abord pour l’esprit, parce qu’il enseigne en apparence l’amour de la création et du créateur, des vieux dieux barbus auteurs de toutes les énergies naturelles; mais par ce fait même, hélas! dans ses dernières conséquences, le gracieux culte ne devait être que le déchaînement effréné de tous les penchans naturels; il devait aboutir à des saturnales, aux spoliations des proconsuls, aux latifundia sans culture, à l’avilissement, à l’épuisement, à l’asservissement général. Ajoutez les brutalités de la conquête barbare, les sauvages appétits des races neuves qui avaient jeûné pendant des siècles, les chefs chevelus adoptant seulement ce qu’il y avait de plus mauvais dans la décadence romaine : le libertinage, le fisc et l’absolutisme, — et dites ensuite si c’est du christianisme seul qu’est venu ce règne de l’épouvante qui s’est organisé en son nom! Ah ! la terreur était là bien avant le christianisme ! La nouvelle notion de pureté morale que l’Évangile apportait n’a fait que la spiritualiser : elle l’a transformée en effroi de l’enfer et du démon, en effroi de soi-même. La famille, l’amour, la paternité, la pensée, toutes les forces de l’âme humaine, dites-vous, avaient été données à Satan, proscrites comme diaboliques? Est-il bien sûr qu’on eût eu besoin de lui donner tout cela et qu’il ne l’eût pas pris à l’avance? Comment l’homme ne se serait-il pas défié de son semblable, de lui-même, de l’amour de la nature, de toutes les formes de la vie? Il avait abusé de tout; pendant des siècles, il avait prouvé qu’il n’avait pas de conscience pour contenir ses passions, que tout penchant, tout désir était sûr de le trouver sans défense, d’éclater chez lui comme une force aveugle, furibonde, sans scrupule, — et l’humanité avait fait naturellement ce que fait M. Michelet : de l’abus elle avait conclu contre l’usage.

Je sais qu’au moyen âge il y avait un élément particulier qui rendait la terreur plus terrible et l’oppression plus étouffante : c’était le spiritualisme de sa foi, la pureté même, l’ambition morale de l’idéal enseigné par l’Évangile. Les meilleures choses sont celles dont l’abus est le plus redoutable. Cette violente volonté d’atteindre plus haut que la nature humaine devait devenir rage et délire contre les passions rétives, rage de se martyriser chez le saint, dépravation forcenée chez ceux qui, en partageant l’épouvante, avaient conscience de violer la loi, de préférer le mal.

Mais ce principe même d’ascétisme, ou du moins l’idée philosophique sur laquelle l’ascétisme s’est appuyé, est-ce bien l’Évangile qui l’avait fournie? L’idée ne serait-elle pas sortie plutôt de Platon et de l’idéalisme asiatique, c’est-à-dire du paganisme qui restait dans les esprits quand vint le christianisme, et qui s’était arrangé pour interpréter le christianisme à son gré et à son profit? En tout cas, sans oublier certains textes difficiles, je ne puis pas m’empêcher de me rappeler l’esprit général de l’Évangile, qui est précisément dirigé contre la vieille idée des choses pures et impures, qui est une prédication constante pour annoncer que la sainteté n’est pas dans les œuvres, dans l’abstention de certains mets, dans l’usage de certaines choses, mais bien dans la droiture de la volonté, et que le saint est libre de toute ordonnance pratique.

J’en dirai autant du principe odieux de la tyrannie sacerdotale. Est-il bien sûr que, pour une saine critique, le crime et la honte de l’inquisition retombent sur le christianisme? Je regarde, et ce que je vois dans le christianisme, c’est une doctrine qui repose sur le respect absolu de la volonté individuelle. Elle fait consister toute la religion dans la foi, dans la persuasion individuelle, dans le consentement de la volonté, ce qui revient assez clairement à proclamer, non pas seulement que la violence est défendue, mais qu’elle est impuissante, qu’elle ne sert à rien. Comment la tyrannie de l’inquisition et de la Saint-Barthélémy aurait là sa source, je ne le comprends pas. Je me demande plutôt si cette source ne serait pas dans l’esprit païen, dans l’esprit disciplinaire et législatif de la vieille Rome. La prédominance du jugement abstrait sur la conscience, le besoin de statuer au général et de décider d’un seul coup ce que chaque chose vaut en soi, la manie d’unité qui, comme l’a si bien dit M. Quinet, devait se traduire dans l’ancienne Rome par l’idée d’une seule loi et d’un seul empereur pour le monde, par l’idée d’un empire universel, voilà, à mes yeux, la très vieille folie qui, dans la Rome nouvelle, s’est traduite par l’idée d’un seul empereur spirituel, d’un seul empire catholique soumis à une seule loi, formulée par un seul homme, un pape. Cette folie-là, je l’ai appelée païenne. Elle est plus ancienne que toutes les mythologies. C’est un péché originel, c’est un aveuglement naturel et primordial. Le vrai coupable du moyen âge, celui qui enfanta l’idée d’organiser le règne absolu de la vérité en créant une autorité infaillible, et en enjoignant à tous d’accepter sous peine de mort ce qu’elle enjoindrait, veut-on en savoir le nom? C’est la nature humaine, c’est tout le monde, c’est nous aussi, hommes de ce temps, ou du moins c’est ce qui est en nous tous.

Il nous est très facile d’aimer la liberté pour nous-mêmes, très facile de nous indigner quand un autre prétend nous imposer, malgré notre conviction, sa vérité à lui ; mais la disposition à imposer aux autres ce qui nous semble à nous le vrai, la disposition à empêcher ou à invoquer le pouvoir pour qu’il empêche par la force ce qui nous paraît une dangereuse erreur, cela, toute chair qui naît l’apporte en naissant. Nous avons assez vu la même intolérance éclater chez nous dans un autre domaine que celui de la religion, et en vérité j’ai grand’peur que nous ne soyons d’une monstrueuse ingratitude envers le moyen âge. En nous arrêtant à ses fautes avec je ne sais quel orgueil, en l’accusant d’avoir retardé l’avenir de trois siècles, je crains que nous ne lui reprochions comme des crimes les douloureuses épreuves qu’il a subies pour nous éclairer nous-mêmes, la crise de maladie qu’il a supportée pour nous débarrasser d’un mauvais principe dont l’homme ne peut être délivré que par la douleur. Ces trois siècles et même ceux qui les ont précédés prennent ainsi un intérêt bien tragique et bien attendrissant. L’amour de la vérité ne pouvait naître sans enfanter le désir de la posséder; le besoin d’être assuré de la posséder devait naturellement entraîner à chercher une autorité et à s’imaginer qu’on avait trouvé une autorité capable de la fixer. Ce que le zèle de la vérité peut rapporter à l’humanité de force, de grandeur, de justice, l’humanité était condamnée à ne le recueillir qu’après être tombée d’abord dans les égaremens, les injustices, les démences que la sottise naturelle pouvait faire sortir de cette donnée précieuse. L’éruption a eu lieu au moyen âge, sachons en profiter; mettons tous nos soins à conserver le fruit de ce laborieux apprentissage en évitant de nous méprendre sur le principe d’intolérance qui a réellement alors démontré sa malice; tâchons d’apprendre quelle est cette erreur pour que nous ne soyons pas exposés au danger de la transporter ailleurs.

C’est contre ce danger que M. Michelet n’a pas pris assez de précautions. Moins encore par les accusations qu’il porte que par les réserves qu’il ne fait pas et par les passions qu’il flatte, je doute que la Sorcière serve la cause du vrai, qu’elle contribue à rendre les lecteurs plus sages, plus éclairés. Ce livre, si remarquable par les aperçus originaux qu’il renferme, me semble une fâcheuse action. Il est fait pour laisser dans les esprits une antipathie de plus et une conviction de moins, c’est-à-dire pour les appauvrir et leur enlever un principe de vie. M. Michelet détruit et ne met rien à la place, car sa conclusion, je ne puis l’accepter comme une conclusion : elle manque trop de substance et de forme. Loin de serrer et de tirer au clair sa pensée pour la rendre plus satisfaisante à son esprit, il aime à la laisser à l’état gazeux, où elle se prête mieux à ses désirs. A lire nombre de passages de son œuvre, on aurait presque lieu de s’écrier : Est-il donc pour le paradoxe de M. Proudhon, pour le culte du diable? Pas tout à fait, mais certainement il est pour la sorcellerie et le satanisme au même titre que pour la réforme, pour la renaissance, pour Voltaire et Rabelais, pour la justice égale envers tous, sans acception de culte, ou pour le vieux paganisme et le néo-paganisme, sans excepter les sensualités qui ont éclaté au milieu de ce réveil des désirs. Bonnes ou mauvaises, compatibles ou non avec une religion mieux entendue, toutes les choses opposées à l’ascétisme hargneux du moyen âge ne font qu’un pour lui en apparence. Comme le principe religieux du moyen âge était l’anti-nature, elles sont l’anti-religion, l’anti-christianisme. Ce qu’il se borne à y apercevoir, ce qu’il y salue, c’est l’avénement du droit moderne, comme il dit, c’est l’esprit de l’avenir, l’idée d’humanité remplaçant celle de croyans et de mécréans. Appelons les choses par leur nom : c’est l’indifférence religieuse, l’incroyance, ou du moins c’est ce qui reste dans les esprits dégagés de toute foi religieuse; c’est la nature, la raison et la religion naturelles.

M. Michelet serait-il donc païen? Il ne craint pas en tout cas de le laisser supposer. Résumant le XVIe siècle dans son histoire, il écrivait : «D’une part l’antiquité grecque et romaine, si haute dans sa sérénité héroïque; d’autre part l’antiquité biblique, mystérieuse, pathétique et profonde, de quel côté penchera l’âme humaine? à qui sera la renaissance? qui renaîtra des anciens dieux? L’arbitre est la nature, et celui-là serait vainqueur à qui elle donnerait son sourire, son gage de jeunesse éternelle. « Suis la nature, » ce mot des stoïciens fut l’adieu de l’antiquité. « Reviens à la nature, » c’est le salut que nous adresse la renaissance, son premier mot, et c’est le dernier mot de la raison. »

L’esprit de la nature, les sciences de la nature, la fraternité universelle dans la nature, la liberté par la nature, voilà aussi les derniers mots de M. Michelet, voilà sa foi, la seule qu’il mette à la place de l’ancienne, voilà tout ce qu’il trouve à nous recommander. Je le répète, ce ne sont là pour moi que des mots beaucoup trop vagues. La nature ! le respect de la nature ! — Oh ! certainement, si l’on entend par ces mots la nature extérieure. L’impiété irrémissible du moyen âge, c’est en effet d’avoir placé en elle le principe du mal, de ne pas y avoir aperçu partout le miracle céleste et la divinité du Créateur; mais le mot nature veut dire aussi la nature humaine, et c’est bien là qu’est à la fois la source éternelle de toutes les bonnes inspirations et la source de tout le mal qu’il s’agit pour nous de redouter. Des paroles comme celles de M. Michelet, des formules qui, par leur peu de densité, ne prennent que plus facilement le glorieux aspect d’un idéal sublime de grandeur et de poésie, risquent beaucoup trop de nous cacher ces mauvais côtés de la nature humaine que nous avons à craindre. Elles risquent trop même de nous persuader que nous n’avons absolument rien à craindre, et que la sagesse est de ne prendre aucune précaution.

Pour regretter le livre de M. Michelet, j’ai encore une autre raison dont il faut pourtant que je dise un mot, quoique avec toute réserve. Je serais le premier à défendre l’auteur, si on l’accusait de n’avoir cédé, dans certaines parties de son œuvre, qu’aux entraînemens d’une imagination sensuelle : j’ai même tenu à dire en premier lieu ce qui pouvait l’excuser; mais franchement dans la Sorcière il y a bien de la physiologie et de la pathologie. Est-ce la vérité, oui ou non? nous dira-t-on sans doute, voilà toute la question... Non, ce n’est pas toute la question. En tête de plus d’un roman, nous avons entendu l’auteur justifier ses tableaux en nous disant que l’artiste n’était pas cause si la réalité était ce qu’elle était. La justification est mauvaise. Pour peu que nous descendions en nous-mêmes, nous savons bien qu’il y a un sentiment dont nous sommes responsables, celui qui nous a fait choisir la vérité que nous avons choisie, qui nous a donné le désir de la peindre comme nous l’avons peinte, et c’est toujours ce sentiment-là qui est en faute quand la vérité que nous énonçons se trouve tourner à mal et faire du mal, quand elle devient un tableau de nature à causer d’énervantes excitations ou à donner pâture à de dangereux instincts. Ce que je déplore surtout, c’est le long récit des affaires Gauffridi et La Cadière, — d’autant que cette histoire de la décadence de Satan avait déjà été publiée, en partie du moins, par M. Michelet. Je ne sache rien de plus navrant que ce mélange de sang, de pus, de débauche, d’hypocrisie, de démence et de sottise. C’est à faire désespérer de l’homme. Reproduire de tels récits pour les populariser, c’était de gaîté de cœur donner à son travail l’apparence d’un pamphlet. Toute vérité sans doute est bonne à connaître : je n’en excepte aucune, je n’en redoute aucune; seulement il y a des vérités qui sont faites pour être seulement désignées, constatées, racontées sans émotion et sans imagination. C’est éclairer les autres que d’en donner ridée; mais c’est faire tout autre chose que de s’arrêter devant elles avec son imagination pour les transformer en peintures vivantes, en peintures qui ne s’adressent plus aux intelligences, au public qui fit par besoin de savoir, mais tout au contraire à un public de femmes nerveuses, de jeunes gens travaillés par la fièvre du sang, à un public qui ne fit que pour entretenir sa maladie bien-aimée, et qui est sûr de ne retirer du livre que les espèces d’émotions qu’il y a cherchées. Sans doute il y a beaucoup à pardonner à une idée neuve dans son premier feu, dans son effort pour se produire au dehors. Sans doute surtout il faut se rappeler que l’auteur est un homme qui, pour toutes ses idées de toute nature, n’emploie que le langage figuré de l’imagination; aussi voudrais-je le plus possible mettre M. Michelet lui-même hors de cause. Pour autant, à l’égard de l’œuvre au moins, le fait reste : elle cause une impression malsaine. En fermant le livre, il semble qu’on sorte d’un cauchemar, et l’on se demande : Est-ce bien là l’enseignement que réclamait l’état des esprits, la leçon qu’un homme désireux d’être utile eût pu vraiment regarder comme la plus salutaire?


J. MILSAND.