100%.png

De l’acquisition du langage chez les enfants et dans l’espèce humaine

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche


NOTE

SUR L’ACQUISITION DU LANGAGE


CHEZ LES ENFANTS ET DANS L’ESPÈCE HUMAINE



I
l’acquisition du langage par les enfants

Les observations qui suivent ont été faites au fur et à mesure et rédigées sur place. — Le sujet était une petite fille dont le développement a été ordinaire, ni précoce ni tardif.

… Dès la première heure, probablement par action réflexe, elle a crié incessamment, gigotté, remué tous ses membres, et peut-être tous ses muscles. Pendant la première semaine, sans doute aussi par action réflexe, elle remuait les doigts, et serrait même assez longtemps l’index qu’on lui donnait. Vers le troisième mois, elle commence à tâter avec ses mains, à avancer ses bras ; mais elle ne sait pas encore diriger sa main, elle palpe et remue vaguement ; elle essaie les mouvements des membres antérieurs, et les sensations tactiles et musculaires qui en sont l’effet ; rien de plus. À mon avis, c’est de cette multitude énorme de mouvements perpétuellement essayés que se dégageront par sélection graduelle les mouvements intentionnels ayant un but et atteignant ce but. — Depuis quinze jours (deux mois et demi), j’en constate un qui est visiblement acquis ; entendant la voix de sa grand’mère, elle tourne la tête du côté d’où vient la voix.

…… Même apprentissage spontané pour les cris que pour les mouvements. Ce progrès de l’organe vocal s’opère comme celui des membres ; l’enfant apprend à émettre tel ou tel son, comme il apprend à tourner la tête ou les yeux, c’est-à-dire par tâtonnements et essais perpétuels.

Vers trois mois et demi, à la campagne, on la mettait au grand air sur un tapis dans le jardin ; là, couchée sur le dos ou sur le ventre, pendant des heures entières elle s’agitait des quatre membres et poussait une quantité de cris et d’exclamations variées, mais rien que des voyelles, pas de consonnes ; cela dura ainsi plusieurs mois.

Par degrés, aux voyelles se sont ajoutées des consonnes, et les exclamations sont devenues de plus en plus articulées. Le tout a fini par composer une sorte de ramage très-diversifié et très-complet qui durait un quart d’heure de suite et recommençait dix fois par jour. Les sons (voyelles et consonnes) d’abord fort vagues et difficiles à noter se sont de plus en plus rapprochés de ceux que nous prononçons, et la série des simples cris est devenue presque semblable à ce que serait pour nos oreilles une langue étrangère que nous ne comprendrions pas. — Elle se complaît à son ramage comme un oiseau ; on voit qu’elle en est heureuse, qu’elle sourit de plaisir ; mais ce n’est encore qu’un ramage d’oiseau ; car elle n’attache aucun sens aux sons qu’elle émet. Elle n’a acquis que le matériel du langage. (Douze mois.)

Elle l’a acquis en grande partie par elle-même et toute seule, pour une petite partie grâce à l’aide d’autrui et par imitation. Elle a fait d’abord mm spontanément en soufflant avec bruit, les lèvres fermées ; cela l’amusait, et c’était là pour elle une découverte. De même pour un autre son, kraaau, prononcé du gosier en gutturales profondes ; voilà la part de l’invention personnelle, accidentelle et passagère. — On a refait devant elle ces deux bruits à plusieurs reprises ; elle a écouté attentivement, et maintenant elle parvient à les répéter tout de suite quand elle les entend. — Même remarque pour le son papapapa, qu’elle a dit d’abord plusieurs fois au hasard, et d’elle-même, qu’on lui a répété cent fois pour le lui fixer dans la mémoire et qu’elle a fini par dire volontairement, avec une exécution facile et sûre (toujours sans en comprendre le sens), comme un simple gazouillement qu’il lui est agréable de faire. — En somme l’exemple et l’éducation n’ont guères servi qu’à appeler son attention sur des sons que déjà elle ébauchait ou trouvait d’elle-même, à provoquer leur répétition ou leur achèvement, à diriger de leur côté sa préférence, à les faire émerger et surnager dans la foule des autres sons semblables. Mais toute l’initiative lui appartient. Il en est de même pour ce qui concerne les gestes. Pendant plusieurs mois, elle a essayé spontanément tous les mouvements des bras, la flexion de la main sur le poignet, le rapprochement des mains, etc. Puis, après enseignement et tâtonnements, elle est parvenue à frapper ses mains l’une contre l’autre, comme on le lui a montré en disant bravo, à tourner régulièrement les mains ouvertes, comme on le lui a montré en chantant au bois, Joliette, etc. L’exemple, l’enseignement, l’éducation ne sont que des canaux qui dirigent ; la source est plus haut.

Pour s’en convaincre, il suffit d’écouter pendant une heure son ramage ; il est d’une flexibilité étonnante ; je suis persuadé que toutes les nuances d’émotion, étonnement, gaîté, contrariété, tristesse, s’y traduisent par des variétés de ton ; en cela elle égale ou même surpasse une personne adulte. Si je la compare à des animaux, même aux mieux doués en ce sens (chien, perroquet, oiseaux chanteurs), je trouve qu’avec une gamme de sons moins étendue, elle les surpasse aussi de beaucoup par la finesse et l’abondance de ses intonations expressives. Délicatesse d’impressions et délicatesse d’expressions, tel est en effet, parmi les animaux, le caractère distinctif de l’homme, et, comme on l’a vu[1], telle est chez lui la source du langage et des idées générales ; il est parmi eux ce que serait un grand et fin poète, Heine ou Shakespeare, parmi des manœuvres et des paysans ; en deux mots, il est sensible à une multitude de nuances, bien mieux à tout un ordre de nuances, qui leur échappent. — On s’en aperçoit encore à l’espèce et au degré de sa curiosité. Chacun peut remarquer qu’à partir du cinquième ou sixième mois, pendant deux ans et davantage, les enfants emploient tout leur temps à faire des expériences de physique. Aucun animal, pas même le chat, le chien, ne fait cette étude continuelle de tous les corps qui sont à sa portée ; toute la journée l’enfant dont je parle (12 mois) tâte, palpe, retourne, fait tomber, goûte, expérimente ce qui tombe sous sa main ; quel que soit l’objet, balle, poupée, hochet, jouet, une fois qu’il est suffisamment connu, elle le laisse, il n’est plus nouveau, elle n’a plus rien à apprendre, il ne l’intéresse plus. Curiosité pure ; le besoin physique, la gourmandise n’y est pour rien ; il semble que déjà dans son petit cerveau chaque groupe de perceptions tende à se compléter, comme dans le cerveau d’un enfant qui se sert du langage.

Elle ne prononce encore aucun mot en y attachant un sens ; mais il y a deux ou trois mots auxquels elle attache un sens lorsqu’on les prononce. Elle voit tous les jours son grand-père, dont on lui a montré souvent le portrait au crayon, beaucoup plus petit, mais très-ressemblant. Depuis deux mois environ (10 mois), quand on lui dit vivement : « Où est grand-père ? » elle se tourne vers ce portrait et lui rit. Devant le portrait de sa grand’mère, moins ressemblant, aucun geste semblable, aucun signe d’intelligence. — Depuis un mois (11 mois), quand on lui demande : « Où est maman ? » elle se tourne vers sa mère. De même, pour son père. — Je n’oserais affirmer que ces trois actions dépassent l’intelligence animale. Un petit chien qui est ici comprend au même degré quand on lui crie le mot sucre ; il arrive du fond du jardin pour en attraper son morceau. Il n’y a là qu’une association, pour le chien entre un son et telle sensation de saveur, pour l’enfant entre un son et la forme perçue d’un visage individuel ; l’objet désigné par le son n’est pas encore un caractère général. — Cependant je crois que le pas a été franchi (42 mois) ; voici un fait décisif à mes yeux. Cet hiver, on la portait tous les jours chez sa grand’mère, qui lui montrait très -souvent une copie peinte d’un tableau de Luini où est un petit Jésus tout nu ; on lui disait en lui montrant le tableau : « Voilà le bébé. » Depuis huit jours, quand dans une autre chambre, dans un autre appartement, on lui dit, en parlant d’elle-même : « Où est le bébé ? » elle se tourne vers les tableaux quels qu’ils soient, vers les gravures quelles qu’elles soient. Bébé signifie donc pour elle quelque chose de général, ce qu’il y a de commun pour elle entre tous les tableaux et gravures de figures et de paysages, c’est-à-dire, si je ne me trompe, quelque chose de bariolé dans un cadre luisant. En effet, il est clair que les objets peints ou dessinés dans les cadres sont de l’hébreu pour elle ; au contraire le carré lustré, lumineux, enserrant un barbouillage intérieur a dû la frapper singulièrement. Voilà le premier mot général ; la signification qu’elle lui donne n’est pas celle que nous lui donnons ; il n’en est que plus propre à montrer le travail original de l’intelligence enfantine. Car si nous avons fourni le mot, nous n’avons pas fourni le sens ; le caractère général que nous voulions faire saisir à l’enfant, n’est pas celui qu’elle a choisi ; elle en a saisi un autre, approprie à son état mental, et pour lequel aujourd’hui nous n’avons point de nom précis.

… 14 mois et 3 semaines. Les acquisitions des six dernières semaines ont été notables ; outre le mot bébé, elle en comprend plusieurs autres, et il y en a cinq ou six qu’elle prononce en leur attribuant un sens. Au gazouillement pur et qui n’était qu’une suite de gestes vocaux, a succédé un commencement de langage intentionnel et déterminé. Les principaux mots qu’elle prononce aujourd’hui sont papa, maman, tété (nourrice), oua-oua (chien), koko (poule, coq), dada (cheval, voiture), mia (minet, chat), kaka et tem ; les deux premiers ont été papa et tem, ce dernier mot très-curieux et digne de toute l’attention de l’observateur.

Papa a été prononcé pendant plus de quinze jours, sans intention, sans signification, comme un simple ramage, comme une articulation facile et amusante. C’est plus tard que l’association entre le nom et l’image ou perception de l’objet s’est précisée, que l’image ou perception du père a appelé sur les lèvres le son papa, que ce son prononcé par un autre a définitivement et régulièrement évoqué en elle le souvenir, l’image, l’attente, la recherche de son père. Entre les deux états, il y a eu une transition insensible, difficile à démêler ; le premier état subsiste encore en certains moments, quoique le second soit établi ; parfois elle joue encore avec le son, quoiqu’elle en comprenne le sens. — Cela se voit très-aisément pour d’autres mots ultérieurs, par exemple pour le mot kaka ; elle le répète encore souvent hors de propos, sans intention, en façon de ramage, dix fois de suite, au grand déplaisir de sa mère, comme un geste vocal intéressant, pour exercer une faculté nouvelle ; mais souvent aussi elle le dit avec intention, quand elle a besoin. De plus il est clair qu’elle en a changé ou élargi le sens, comme pour le mot bébé ; par exemple, hier, dans le jardin, voyant deux petites places humides, deux traînées d’arrosoir sur le sable, elle a répété son mot avec un sens visible et voulu ; elle désigne par ce mot ce qui mouille.

Grande facilité pour les intonations imitatives. Elle a vu et entendu des poules, et répète koko beaucoup plus exactement que nous, avec l’intonation gutturale des bêtes elles-mêmes. Ceci n’est qu’une faculté du gosier ; il y en a une autre bien plus frappante, qui est le don humain par excellence, et qui se manifeste en vingt façons ; je veux parler de l’aptitude à saisir les analogies ; là est la source des idées générales et du langage. On lui montre sur les murs d’une chambre des oiseaux peints, rouges et bleus, longs de deux pouces, et on lui a dit une seule fois en les lui montrant : « Voici des kokos. » Elle a été tout de suite sensible à la ressemblance ; pendant une demi-journée son plus vif plaisir a été de se faire porter tout le long des murs de la chambre, en disant avec enthousiasme à chaque nouvel oiseau : koko ! Jamais un chien, un perroquet n’en ferait autant ; à mon avis, on saisit ici sur le fait l’essence du langage. — Même facilité pour les autres analogies. Elle a vu d’abord un petit chien noir qui appartient à la maison et qui aboie souvent ; c’est à propos de lui qu’elle a pour la première fois appris le mot oua-oua. Elle l’a très-vite appliqué et avec très-peu d’aide aux chiens de toute taille et de toute espèce qu’elle a vus dans la rue , puis, chose plus remarquable, aux chiens de faïence bronzée qui sont auprès de l’escalier. Bien mieux, avant-hier, voyant un chevreau d’un mois qui bêlait, elle a dit oua-oua, le nommant d’après le chien qui est la forme la plus voisine, et non d’après le cheval qui est trop grand ou d’après le chat qui a une toute autre allure[2]. — Voilà le trait distinctif de l’homme ; deux perceptions successives fort dissemblables laissent néanmoins un résidu commun qui est une impression, une sollicitation, une impulsion distincte dont l’effet final est telle expression inventée ou suggérée, c’est-à-dire tel geste, tel cri, telle articulation, tel nom.

J’en viens au mot tem, l’un des plus notables et l’un des premiers qu’elle ait prononcés. Tous les autres sont probablement des attributifs[3], et les assistants n’ont pas eu de peine à les comprendre ; celui-ci est probablement un démonstratif, et, comme ils n’avaient rien pour le traduire, il leur a fallu plusieurs semaines pour en démêler le sens.

D’abord et pendant plus de quinze jours, l’enfant a prononcé ce mot tem comme le mot papa, sans lui donner un sens précis, à la façon d’un simple ramage ; elle exerçait une articulation dentale terminée par une articulation labiale et s’en amusait. Peu à peu ce mot s’est associé en elle à une intention distincte ; aujourd’hui il signifie pour elle : donne, prends, voilà ou regarde ; en effet, elle le prononce très-nettement, plusieurs fois de suite, avec insistance, tantôt pour avoir un objet nouveau qu’elle voit, tantôt pour nous engager à le prendre, tantôt pour attirer sur lui notre attention. Tous ces sens sont réunis dans le mot tem. Peut-être vient-il du mot tiens qu’on a employé souvent avec elle et dans un sens assez voisin. Mais il me semble plutôt que c’est un mot créé par elle et spontanément forgé, une articulation sympathique, qui, d’elle-même, s’est trouvée d’accord avec toute intention arrêtée et distincte, et qui, par suite, s’est associée à ses principales intentions arrêtées et distinctes, lesquelles sont aujourd’hui des envies de prendre, d’avoir, de faire prendre, de fixer son regard ou le regard d’autrui. En ce cas c’est un geste vocal naturel, non appris, à la fois impératif et démonstratif, puisqu’il exprime à la fois le commandement et la présence. de l’objet sur lequel porte le commandement ; la dentale t et la labiale m réunies dans un son bref, sec, subitement étouffé, correspondent très-bien, sans convention et par leur seule nature, à ce sursaut d’attention, à ce jaillissement de la volonté brusque et nette. — Ce qui rend cette origine probable, c’est que d’autres mots ultérieurs et dont on parlera tout à l’heure sont visiblement l’œuvre, non de l’imitation, mais de l’invention[4].

… Du 15e au 17e mois. — Grands progrès. Elle a appris à marcher et même à courir, elle est ferme sur ses petites jambes. On voit qu’elle acquiert tous les jours des idées, et qu’elle comprend beaucoup de phrases, par exemple : « Apporte la balle. Va faire doudou à la dame (caresser de la main et tendre la joue). Viens dans les jambes de papa. Va là-bas. Viens ici, etc. » Elle commence à distinguer le ton fâché du ton satisfait ; elle cesse de faire ce qu’on lui interdit avec un visage et une voix sévères ; elle a spontanément et souvent l’envie d’être embrassée, et pour cela elle tend le front et dit d’une voix câline : papa, ou maman. — Mais elle n’a appris ou inventé que très- peu de mots nouveaux. Les principaux sont Pa (Paul), Babert (Gilbert), bébé (enfant), bééé (la chèvre), cola (chocolat), oua-oua (chose bonne à manger), ham (manger, je veux manger). — Il y en a d’autres et assez nombreux, qu’elle comprend, mais ne prononce pas, par exemple : « Grand-père, grand’mère » ; ses organes vocaux trop peu exercés ne reproduisent pas encore tous les sons qu’elle connaît et auxquels elle attache un sens.

Cola (chocolat) est une des premières friandises qu’on lui ait données ; c’est le bonbon qu’elle préfère. Tous les jours elle allait chez sa grand’mère, qui lui donnait une pastille ; elle sait très-bien reconnaître la boîte, insister en la montrant du doigt pour qu’on l’ouvre. D’elle-même et sans nous, ou plutôt malgré nous, elle a étendu le sens de ce mot ; en ce moment elle l’applique à toutes les friandises : elle dit Cola quand on lui donne du sucre, de la tarte, des raisins, une pêche, une figue[5]. — On a déjà vu plusieurs exemples de cette généralisation spontanée ; ici elle était aisée ; car la saveur du chocolat, celle du raisin, de la pêche, etc., coïncident en ceci, qu’étant toutes agréables elles provoquent le même désir, celui d’éprouver encore une fois la sensation agréable. Un désir ou impulsion si distincte aboutit sans difficulté à un air de tête, à un geste de la main, à une expression, par suite, à un nom.

Bébé. On a vu la signification singulière qu’elle donnait d’abord à ce mot ; peu à peu, par l’effet de l’éducation, il s’est rapproché chez elle du sens ordinaire. On lui a montré d’autres enfants en lui disant bébé ; on l’a appelé elle-même de ce nom ; à présent elle y répond. De plus, en la mettant devant une glace très-basse et en lui montrant son visage réfléchi, on lui a dit : c’est « bébé » ; maintenant elle va toute seule devant la glace et dit bébé en riant quand elle s’y voit. — Partant de là, elle a étendu le sens du mot; elle appelle bébés toutes les figurines, par exemple les statues en plâtre de demi-grandeur qui sont dans l’escalier, les figures d’hommes et de femmes des petits tableaux et des estampes. — Cette fois encore l’éducation produit un effet sur lequel on ne comptait pas ; le caractère général saisi par l’enfant n’est pas celui que nous voulions lui faire saisir ; nous lui avons enseigné le son, il en a inventé le sens.

Ham (manger, je veux manger) . Ici tout est créé, le son et le sens. Ce son est apparu au quatorzième mois ; pendant plusieurs semaines je ne l’ai considéré que comme un gazouillement ; à la fin, j’ai vu qu’il se produisait, sans jamais manquer, en face de la nourriture. Maintenant l’enfant ne manque jamais de le faire quand elle a faim ou soif, d’autant plus qu’elle voit que nous le comprenons et que, par cette articulation, elle obtient à boire et à manger. Quand on l’écoute avec attention et quand on essaie de la reproduire soi-même, on s’aperçoit que c’est le geste vocal naturel de quelqu’un qui happe quelque chose ; il commence par une aspirée gutturale voisine d’un aboiement et finit par l’occlusion des lèvres exécutée comme si l’aliment était saisi et englouti ; un homme ne ferait pas autrement si, parmi des sauvages, les mains liées, et n’ayant pour s’exprimer que ses organes vocaux, il voulait dire qu’il a envie de manger. — Peu à peu, l’intensité et la singularité de la prononciation primitive se sont atténuées ; nous lui avons répété son mot mais en l’adoucissant ; par suite chez elle la portion gutturale et labiale a cessé de prédominer ; la voyelle intermédiaire a pris le dessus; au lieu de Hamm, c’est am ; et maintenant, à l’ordinaire, nous nous servons de ce mot comme elle. L’originalité, l’invention est si vive chez l’enfant que, s’il apprend de nous notre langue, nous apprenons de lui la sienne.

Oua-oua. — Ce n’est guère que depuis trois semaines (fin du seizième mois) qu’elle prononce ce mot dans le sens de chose bonne à manger. Nous sommes restés quelque temps sans le comprendre ; car elle l’employait depuis longtemps et l’emploie encore aussi dans le sens de chien. Pas un aboiement dans la rue qui n’évoque chez elle ce mot dans le sens de chien, et avec le plaisir vif d’une découverte. — Dans ce nouveau sens, le son a oscillé entre va-va et oua-oua. Probablement le son que j’écris oua-oua est double pour elle selon la signification double qu’elle y attache ; mais mon oreille ne peut saisir cette différence ; les sens des enfants bien moins émoussés que les nôtres perçoivent des nuances délicates que nous ne distinguons plus. Quoi qu’il en soit, à table, à la vue d’un mets dont elle a envie, elle dit plusieurs fois de suite oua-oua ; elle dit aussi le même mot, quand, après en avoir mangé, elle veut en manger encore. Mais c’est toujours en présence d’un mets et pour désigner quelque chose de mangeable. En cela le mot se distingue de am qu’elle n’emploie que pour désigner son envie de manger, sans spécifier la chose à manger. Ainsi, quand dans le jardin elle entend sonner la cloche du dîner, elle dit am et non oua-oua ; au contraire, à table, devant une côtelette, elle dit oua-oua, et bien moins souvent am.

D’autre part le mot tem (donne, prends, regarde) dont j’ai parlé est depuis deux mois tombé en désuétude ; elle ne le dit plus, et je ne vois pas qu’elle l’ait remplacé par un autre. La cause en est sans doute que nous n’avons pas voulu l’apprendre ; il ne correspondait à aucune de nos idées, parce qu’il en réunissait trois fort distinctes ; nous ne nous en sommes pas servi avec elle ; par suite elle a cessé de s’en servir.

Si l’on résume les faits que je viens de raconter, on arrive aux conclusions suivantes ; c’est aux observateurs à les contrôler par des observations faites sur d’autres enfants :

À l’origine l’enfant crie et emploie son organe vocal de la même façon que ses membres, spontanément et par action réflexe. — Spontanément et par plaisir d’agir, il exerce ensuite son organe vocal de la même façon que ses membres, et en acquiert l’usage complet par tâtonnement et sélection. — Des sons non articulés, il passe ainsi aux sons articulés. — La variété d’intonations qu’il acquiert, indique chez lui une délicatesse d’impression et une délicatesse d’expression supérieures. — Par cette délicatesse il est capable d’idées générales. — Nous ne faisons que l’aider à les saisir en lui suggérant nos mots. — Il y accroche des idées sur lesquelles nous ne comptions pas et généralise spontanément en dehors et au delà de nos cadres. — Parfois il invente non seulement le sens du mot, mais le mot lui-même. — Plusieurs vocabulaires peuvent se succéder dans son esprit, par l’oblitération d’anciens mots que de nouveaux mots remplacent. — Plusieurs significations peuvent se succéder pour lui autour du même mot qui reste fixe. — Plusieurs mots inventés par lui sont des gestes vocaux naturels. — Au total, il apprend la langue déjà faite, comme un vrai musicien apprend le contre-point, comme un vrai poète apprend la prosodie ; c’est un génie original qui s’adapte à une forme construite pièce à pièce par une succession de génies originaux ; si elle lui manquait, il la retrouverait peu à peu ou en découvrirait une autre équivalente.

… L’observation a été interrompue par suite des calamités de l’année 1870. — Les notes qui suivent peuvent servir à constater l’état mental d’un enfant : à beaucoup d’égards c’est celui des peuples primitifs dans la période poétique et mythologique. — Un jet d’eau qu’elle a vu pendant trois mois sous ses fenêtres la mettait tous les jours dans un transport de joie toujours nouvelle ; de même la rivière au-dessous d’un pont : il était visible que l’eau luisante et mouvante lui semblait d’une beauté extraordinaire; « l’eau, l’eau ! » ses exclamations ne finissaient pas (20 mois.) — Un peu plus tard (2 ans 1/2) elle a été extrêmement frappée par la vue de la lune. Tous les soirs elle voulait la voir ; quand elle l’apercevait à travers les vitres, c’étaient des cris de plaisir ; quand elle marchait, il lui semblait que l’astre marchait aussi, et pour elle cette découverte était charmante. Comme la lune apparaissait selon les heures à divers endroits, tantôt devant la maison, tantôt par derrière, elle criait : « Encore une lune, une autre lune ! » — Un soir (3 ans) comme elle s’enquérait de la lune, on lui dit, qu’elle est allée se coucher, et là-dessus elle reprend : « Où donc est la bonne de la lune ? » — Tout ceci ressemble fort aux émotions et aux conjectures des peuples enfants, à leur admiration vive et profonde en face des grandes choses naturelles, à la puissance qu’exercent sur eux l’analogie, le langage et la métaphore pour les conduire aux mythes solaires , lunaires , etc. Admettez qu’un pareil état d’esprit soit universel à une époque ; on devine tout de suite les cultes et les légendes qui se formeraient. Ce sont celles des Védas, de l’Edda, et même d’Homère.

Si on lui parle d’un objet un peu éloigné, mais qu’elle peut se représenter nettement parce qu’elle l’a vu ou qu’elle en a vu de semblables, sa première question est toujours : « Qu’est-ce qu’il dit ? — Qu’est-ce qu’il dit, le lapin ? — Qu’est-ce qu’il dit, l’oiseau? Qu’est-ce qu’il dit, le cheval ? Qu’est-ce qu’il dit, le gros arbre ? » Animal ou arbre, elle le traite tout de suite comme une personne, elle veut savoir sa pensée, sa parole, c’est là pour elle l’essentiel ; par une induction spontanée, elle l’imagine d’après elle et d’après nous ; elle l’humanise. — On retrouve cette disposition chez les peuples primitifs, et d’autant plus forte qu’ils sont plus primitifs ; dans l’Edda, surtout dans le Mabinogion, les animaux ont aussi la parole ; un aigle, un cerf, un saumon sont de sages vieillards expérimentés, qui se souviennent des événements anciens et instruisent l’homme[6].

Il faut bien du temps et bien des pas à un enfant pour arriver à des idées qui nous semblent simples. Quand ses poupées avaient la tête cassée, on lui disait qu’elles étaient mortes. Un jour sa grand-mère lui dit : « Je suis vieille, je ne serai pas toujours avec toi, je mourrai. » — « Alors, tu auras la tête cassée ? » — Elle a répété cette idée à plusieurs reprises ; maintenant encore (3 ans 1 mois), pour elle, être morte, c’est avoir la tête cassée. — Avant-hier une pie tuée par le jardinier a été pendue par la patte au bout d’une perche, en guise d’épouvantail ; on lui a dit que la pie était morte, elle a voulu la voir. « Qu’est-ce qu’elle fait, la pie ? » — « Elle ne fait rien, elle ne remue plus, elle est morte. » — « Ah ! » — Pour la première fois l’idée de l’immobilité finale vient d’entrer dans sa tête. Supposez qu’un peuple s’arrête à cette idée, et ne définisse pas la mort autrement ; l’au-delà pour lui sera le schéol des Hébreux, le lieu où vivent d’une vie vague, presque éteinte, les morts immobiles. — Hier signifie pour elle dans le passé, et demain signifie dans l’avenir ; aucun de ces deux mots ne désigne dans son esprit un jour précis par rapport à celui d’aujourd’hui, le précédent ou le suivant. Voilà encore un exemple d’un sens trop vaste qu’il faudra rétrécir. — Il n’y a presque pas de mot employé par un enfant dont le sens ne doive subir cette opération. Comme les peuples primitifs, ils sont enclins aux idées générales et vastes ; les linguistes nous disent que tel est le caractère des racines, et partant des conceptions premières telles qu’on les trouve dans les plus anciens documents, notamment dans le Rig-Véda.

En général l’enfant présente à l’état passager des caractères mentaux qui se retrouvent à l’état fixe dans les civilisations primitives, à peu près comme l’embryon humain présente à l’état passager des caractères physiques qui se retrouvent à l’état fixe dans des classes d’animaux inférieurs.


II.

L’ACQUISITION DU LANGAGE PAR L’ESPÈCE HUMAINE

Une pareille question ne pouvait être traitée avec compétence que par un philologue. Par bonheur l’un des plus éminents linguistes de notre temps, M. Max Müller, vient d’en donner une solution à la fois très-simple, très-ingénieuse et très-solidement fondée [7].

Sur tous les points essentiels, les conclusions auxquelles M. Max Müller arrive par la philologie sont celles auxquelles nous sommes arrivés par la psychologie. Selon lui, il y a deux sortes de langages, l’un qu’il appelle émotionnel et qui nous est commun avec les brutes, l’autre qu’il appelle rationnel et qui est propre à l’homme. Ce langage émotionnel comprend les cris, les interjections, les sons imitatifs. « Si un chien aboie, c’est un signe qu’il est en colère, content ou surpris ; tous les chiens parlent ce langage, tous les chiens l’entendent, et d’autres animaux aussi, les chats, les moutons, même les enfants apprennent à le comprendre. Un chat qui a été effrayé ou mordu une fois par un chien aboyant comprendra aisément le son, et se sauvera aussi bien que tout autre être qualifié de raisonnable. Seulement s’il se sauve, c’est que, par association, l’aboiement évoque en lui l’image ou représentation sensible du chien qui s’élance et de la paire de crocs qui vont entrer dans sa peau. Le langage rationnel et spécialement humain est tout autre : considérés dans leur sens primitif, les mots qui le composent évoquent non des représentations sensibles, mais des concepts généraux ; à ce titre on l’appelle rationnel, parce que la raison est la faculté de former et de manier ces concepts généraux. » « Il n’y a pas de langage, même parmi les sauvages les plus dégradés, dans lequel la très-grande majorité des mots ne soit rationnelle. Nous n’entendons pas par langue rationnelle, une langue possédant des termes aussi abstraits que blancheur, bonté, avoir, être, mais toute langue dans laquelle les mots les plus concrets eux-mêmes sont fondés sur des concepts généraux, et dérivés de racines qui expriment des concepts généraux. Il y a dans toute langue une couche de mots qui peuvent être appelés purement émotionnels ; cette couche est plus ou moins grande suivant le génie et l’histoire de chaque nation ; elle n’est jamais cachée entièrement par les couches postérieures du langage rationnel. La plupart des interjections, beaucoup de mots imitatifs appartiennent à cette classe ; leur caractère et leur origine sont parfaitement manifestes, et personne ne peut soutenir qu’ils reposent sur des concepts généraux. Mais, si nous défalquons cette couche inorganique, tout le reste de la langue, soit chez nous, soit chez les derniers des sauvages, peut être ramené à des racines, et chacune de ces racines est le signe d’un concept général. Telle est la plus importante découverte de la linguistique… Ces racines, qui, en réalité, sont les plus vieux titres de notre droit à la qualité d’êtres raisonnables, fournissent encore aujourd’hui la sève vivante des millions de mots prononcés sur la surface du globe, tandis qu’on n’en a découvert aucune trace, ni aucune trace de quoi que ce soit d’analogue, parmi les plus avancés des singes catarrhins. »

« Quoique le nombre des racines soit illimité, le nombre de celles qui subsistent et sont dans chaque langue les nourrices effectives du reste est d’environ 1,000. Quelques-unes de celles-ci sont sans doute de formation secondaire ou tertiaire, et peuvent être réduites à un nombre plus petit de formes primaires ; » en tout à peu près de 500 à 600[8]. — Toutes ces racines expriment des concepts généraux, et manifestent un mode de connaissance propre à l’homme. Car de même qu’il y a deux langues, l’une émotionnelle, commune à l’homme et aux animaux, l’autre rationnelle, particulière à l’homme, de même il y a deux modes de connaissance, l’un intuitif commun à l’homme et aux animaux, l’autre conceptuel et particulier à l’homme. Quand un animal ou un enfant qui ne sait pas encore parler, voit un chien ou un arbre, il en a l’intuition, la perception simple et brute, il ne va pas au-delà, il ne range pas cet objet dans une classe d’objets semblables. Quand un homme voyant ce chien ou cet arbre prononce en outre mentalement que l’un est un chien et l’autre un arbre, outre l’intuition et perception simple, il a un concept, il range l’objet dans une classe d’objets semblables. « Ces concepts, sont formés par ce qu’on appelle la faculté d’abstraire, mot très-bon qui désigne l’action de décomposer des intuitions sensibles en leurs parties constituantes, de dépouiller chaque partie de son caractère momentané et concret, » pour l’isoler et en former un caractère général.

« Comment s’exécute cette œuvre spéciale de l’intelligence humaine, je veux dire la formation et le maniement des concepts ? Les concepts sont-ils possibles, ou du moins y a-t-il jamais des concepts effectués, sans une forme extérieure et un corps ? Je réponds décidément non. Si la linguistique a prouvé quelque chose, elle a prouvé qu’une pensée conceptuelle ou discursive ne peut se dérouler que par des mots. Il n’y a pas de pensée sans mots, pas plus qu’il n’y a de mots sans pensée. Nous pouvons, par abstraction, distinguer entre les mots et la pensée, comme faisaient les Grecs quand ils parlaient du discours (logos) intérieur et du discours extérieur, mais nous ne pouvons jamais séparer l’un de l’autre sans les détruire tous les deux. Si je puis expliquer ma pensée par un exemple familier, ils ressemblent à une orange avec sa peau. Nous pouvons peler l’orange, mettre la peau d’un côté et la chair de l’autre, et nous pouvons peler le langage et mettre les mots d’un côté, et la pensée ou le sens de l’autre ; mais nous ne trouverons jamais dans la nature une orange sans peau, ou une peau sans orange, et nous ne trouvons jamais dans la nature une pensée sans mots ou des mots sans pensée [9]. »

Ainsi des racines et des concepts, voilà la production spéciale de l’intelligence humaine, et il n’est pas étonnant qu’on les y rencontre ensemble, puisqu’ils ne sont qu’une même production sous deux aspects. « Prenez n’importe quel mot dans toute langue qui a un passé, et, invariablement vous trouverez qu’il est fondé sur un concept. Ainsi dans le vieux nom aryen du cheval (asva en sanscrit, equus en latin, ἵππος en grec, ehu en vieux saxon) nous ne découvrons rien qui rappelle le hennissement d’un cheval, mais nous découvrons le concept de rapidité incorporé dans la racine ak, signifiant être aigu, être rapide, d’où nous avons aussi tiré des noms pour désigner la promptitude intellectuelle, par exemple acutus. Nous voyons donc, non par conjecture et théorie, mais par des faits et des preuves historiques, que le concept de rapidité existait, avait été complétement élaboré au préalable, et que par lui la connaissance conceptuelle du cheval, distincte de la connaissance intuitive du cheval, s’effectua. Ce nom, le rapide, aurait pu être appliqué aussi à beaucoup d’autres animaux ; mais, ayant été appliqué à maintes reprises aux chevaux, il devint pour cette raison impropre à tout autre usage. Les serpents par exemple sont assez rapides quand ils se jettent sur leur proie ; mais leur nom fut formé par un autre concept, celui d’étouffer ou étrangler. Ils furent appelés ahi en sanscrit, ἔχις en grec, anguis en latin, de la racine oh étouffer ; ou sarpa, en latin serpens, de la racine sarp ramper, aller. » De même hamsas (l’oie) signifie l’animal qui a la bouche béante ; varkas (le loup), celui qui déchire ; sus (le cochon) celui qui engendre, le plus prolifique des animaux domestiques. L’homme a trois noms ; on l’appelle celui qui est fait de terre (homo), celui qui meurt (marta), celui qui pense (manu) [10]. La lune est « celle qui mesure, » le soleil est « celui qui enfante, » la terre est « celle qu’on laboure, » les animaux (pasu, pecus) sont « ceux qui nourrissent. » — « Voilà comment nos concepts et nos noms, notre intelligence et notre langage se formèrent ensemble. Quelque trait détaché fut saisi comme la caractéristique d’un objet ou d’une classe d’objets ; une racine se trouva là pour exprimer ce trait ; » une base pronominale s’y ajouta, puis des suffixes s’y accolèrent, apportant la précision et les distinctions. « Yudh, combattre, donna yudh-i l’acte de combattre, yudh-ma un combattant, « (â) yudh-a une arme, » et peu à peu les racines bourgeonnantes fournirent l’immense végétation d’un vocabulaire complet.

Ainsi constituée, chaque langue a parcouru trois étapes. La première[11] qu’on peut appeler l’Époque des racines « est celle où chaque racine conserve son indépendance, où une racine et un mot ne présentent aucune distinction de forme. » Le meilleur exemple de cet état du langage est donné par l’ancien chinois ; là une même racine, selon la position dans la phrase, peut signifier grand, grandeur, grandement, être grand. Dans y-cang (avec un bâton, en latin baculo), y n’est pas une simple préposition comme en français, c’est une racine, qui, comme verbe, signifie employer ; ainsi en chinois y-cang signifie littéralement employer bâton. « Aussitôt que des mots comme y perdent leur sens étymologique et deviennent les signes d’une dérivation ou d’un cas, la langue entre dans la seconde époque. » — Cette seconde époque, qu’on peut appeler l’étape des terminaisons, est celle où, « deux ou plus de deux racines se réunissant pour former un mot, la première racine garde son indépendance primitive, tandis que la seconde se réduit à n’être plus qu’une terminaison. Le meilleur représentant de cet état est la famille des langues touraniennes ; les langues qu’elle comprend ont en général été nommées agglutinatives, parce que la seconde racine altérée vient se coller à la première intacte. — La troisième étape qu’on peut appeler celle des inflexions a ses meilleurs représentants dans les familles aryenne et sémitique. Dans cette époque les racines s’unissent en s’altérant toutes les deux, en sorte qu’aucune d’elles ne garde son indépendance substantive. » — Toutes les langues rentrent dans l’une de ces trois catégories et toute langue doit au préalable traverser la première pour arriver à la seconde, puis la seconde pour arriver à la troisième. « Ce qui est maintenant inflexion a été autrefois agglutination, et ce qui est maintenant agglutination a d’abord été racine. » Telle est l’histoire des mots ; quelle que soit aujourd’hui leur altération, déformés, effacés, réduits à un minimum de matière et de sens, à une particularité d’orthographe, à une simple lettre terminale, presque vides et presque nuls, ils ont été d’abord des racines pleines, indépendantes, intactes, d’un sens complet et distinct comme l’y chinois.

Reste à savoir comment ces racines se formèrent. « Elles ne sont ni des imitations ni des interjections. Des interjections comme peuh ! des imitations comme oua-oua (aboiement du chien) sont exactement le contraire d’une racine. Leur son est vague et variable et leur sens spécial, tandis que, dans les racines, le son est défini et le sens général. Néanmoins les interjections et les imitations sont les seuls matériaux possibles avec lesquels le langage humain ait pu se former et par conséquent il s’agit de savoir comment, en partant des interjections et des imitations, nous pouvons arriver aux racines. Si nous rendons compte de ce passage, nous aurons fait tout ce que le sceptique le plus exigeant peut demander. Car d’une part l’analyse de toutes les langues connues nous ramène aux racines, et d’autre part l’expérience nous donne les interjections et les imitations comme le seul commencement imaginable de la parole humaine. Si ces deux termes peuvent être reliés, le problème est résolu. »

« Remontons encore une fois aux premiers commencements de la connaissance conceptuelle ; car c’est là que la clef doit se trouver si elle est quelque part. Le plus simple concept est celui qui consiste à réunir deux choses en une seule ; ce concept peut être formé de deux manières, par combinaison ou abstraction.

« Si nous avons un mot pour père et un mot pour mère, alors pour exprimer le concept de parents, nous pouvons réunir les deux mots. En fait c’est ce que nous trouvons en sanscrit ; pitar y signifie père, mâtar mère, mâtâpitaran mère et père, c’est-à-dire parents. De même en chinois, signifie père, mère, et fû-mû parents. Pareillement en chinois un bipède avec des plumes s’appelle kin, un quadrupède avec du poil shen, et les animaux en général kin-shen.

ce Mais il est clair que cette addition de mots à la suite les unes des autres ne pourrait pas être prolongée à l’infini ; autrement la vie deviendrait trop courte pour achever une phrase. Nous pouvons nommer nos parents nos père et mère, fû-mû ; mais comment nommerions-nous notre famille ? — Ici la faculté d’abstraire nous vient en aide. Un cas très-simple nous montrera comment le travail de la pensée et du langage pouvait être abrégé. Aussi longtemps que les hommes désignaient les moutons seulement comme des moutons, et les vaches seulement comme des vaches, ils pouvaient très-bien indiquer les premiers par béé, et les seconds par mou-ou ; mais quand pour la première fois ils éprouvèrent le besoin de parler d’un troupeau, ni béé ni mou-ou ne pouvait servir. Tant qu’il n’y eut dans le troupeau que des moutons et des vaches, la combinaison béé-mou-ou suffisait ; mais, quand le troupeau renferma des animaux d’une autre espèce, les sons distincts qui les désignaient durent être évités avec un soin particulier parce qu’ils auraient produit une méprise. — De même encore, il était assez facile d’imiter les cris du coucou et du coq, et les sons coucou, coq pouvaient être employés comme les signes phonétiques de ces deux oiseaux. Mais quand on eut besoin d’un signe phonétique pour indiquer le chant d’oiseaux plus nombreux, ou peut-être de tous les oiseaux possibles, toute imitation d’une note spéciale devint, non-seulement inutile, mais dangereuse ; et rien ne pouvait conduire au nouveau but, sauf un compromis entre tous ces sons imitatifs, une usure, un frottement, un effacement de tous leurs angles aigus et distinctifs. Ce frottement qui ôte à chaque son imitatif sa spécialité marche tout à fait parallèlement à la généralisation de nos impressions, et nous n’avons pas d’autre moyen de comprendre comment, après une longue lutte, les vagues imitations phonétiques d’impressions spéciales devinrent les représentations phonétiques définies de concepts généraux.

« Par exemple, il dut y avoir beaucoup d’imitations exprimant la chute d’une pierre, d’un arbre, d’une rivière, de la pluie, de la grêle ; mais à la fin elles se combinèrent toutes dans la racine simple Pat, exprimant le mouvement rapide, soit pour tomber, soit pour fuir, soit pour courir. En abandonnant tout ce qui pouvait rappeler à l’auditeur le ton spécial de tel objet emporté par un mouvement rapide, la racine Pat devint apte à signifier le concept général de mouvement rapide, et cette racine, par sa végétation, fournit ensuite une quantité de mots en sanscrit, en grec, en latin, et dans les autres langues aryennes. En sanscrit nous trouvons patati, il vole, il plane, il tombe ; patagas et patangas, un oiseau, et aussi une sauterelle, patatram une aile, la feuille d’une fleur, une feuille de papier, une lettre ; pattrin un oiseau ; patas tomber, advenir, accident, et aussi chute dans le sens de péché. En grec πέτομαι, je vole, πετηνός ailé, ὡσκυπέτης qui vole ou court rapidement, ποτή fuite, πτερόν et πτέρυξ plume, aile, ποταμός rivière ; πίπτω je tombe, ποτμός chute, accident, destin, πτῶσις chute, cas, d’abord dans le sens philosophique, puis dans le sens grammatical. En latin peto, tomber dessus, assaillir, chercher, demander, et ses nombreux dérivatifs ; impetus, élan, assaut, prœpes qui vole rapidement ; penna plume, anciennement pesna pour petna, etc.

« Après ces développements, on comprendra comment les racines ou types phonétiques sont en réalité les derniers faits auxquels remonte l’analyse du langage, et comment, à un point de vue plus haut et philosophique, elles comportent néanmoins une explication parfaitement intelligible. Elles représentent les noyaux formés dans le chaos des sons imitatifs ou interjectionnels, les centres fixes qui se sont établis dans le tourbillon de la sélection naturelle. L’érudit commence et finit par ces types phonétiques ; s’il les méconnaît, ou s’il veut ramener les mots aux cris des animaux ou aux interjections humaines, c’est à ses propres risques. Le philosophe va au delà et, dans la ligne qui sépare le langage émotionnel du langage rationnel, la connaissance intuitive de la connaissance conceptuelle, c’est-à-dire dans les racines de chaque langue, il découvre la véritable barrière qui sépare l’homme de la bête. »

D’après ce qui précède et de l’aveu de M. Max Mueller, cette barrière n’est pas une saillie abrupte et tranchée ; des transitions y conduisent. Avant la période des racines, il y a eu celle des interjections et des imitations, comme, avant la période des haches en pierre polie, il y a eu celle des haches en silex grossièrement taillés, comme, avant la période de l’algèbre, il y a eu celle de l’arithmétique. Par conséquent ce qui distingue l’homme des animaux, c’est que, débutant comme les animaux par des interjections et des imitations, il arrive aux racines où les animaux n’arrivent pas. Or il n’y a là qu’une différence de degré, analogue à celle qui sépare une race bien douée comme les Grecs d’Homère et les Aryens des Védas, d’une race mal douée comme les Australiens ou les Papous, analogue à celle qui sépare un homme de génie d’un lourdaud. En effet un esprit naturellement borné ne peut suivre les abstractions d’un certain ordre ; nous connaissons tous des gens qui, quoi qu’ils fassent et quoi qu’on fasse, n’entendront jamais la Mécanique céleste de Laplace ou la Logique de Hegel ; à grand’peine et par des efforts multipliés, ils parviendront à monter un ou deux des échelons ; mais jamais ils n’arriveront à la moitié de l’échelle, à plus forte raison au sommet. De même un singe, un chien, un perroquet fait quelques pas dans le premier stade du langage ; il comprend son nom, souvent le nom de son maître, parfois un ou deux autres mots, surtout d’après l’intonation avec laquelle on les prononce ; mais il en reste là ; il ne dépasse pas la période des interjections et imitations ; il est même fort loin de la parcourir toute entière ; à plus forte raison il n’entre point dans le second stade, celui des racines. Ainsi le singe est sur la même échelle que l’homme, mais à beaucoup d’échelons au-dessous, sans que jamais l’exemple ou l’éducation puisse le faire monter jusqu’à l’échelon où arrive un Australien, le dernier des hommes. Cet échelon se reconnaît à divers indices, à la possession d’un langage fondé sur des racines, à l’art d’allumer ou au moins d’entretenir le feu (un singe en est incapable), à l’invention de l’ornement (tatouage, peinture des sauvages, déformation volontaire du nez, des oreilles, des lèvres, etc.), à la fabrication des premiers outils (haches en silex, bâtons pointus, etc. ; un singe se sert d’une pierre ou d’un bâton, mais ne sait pas les transformer pour les approprier à un usage). Si l’on cherche la condition psychologique de cette supériorité, on la trouvera dans une plus grande aptitude aux idées générales. Si l’on en cherche la condition physiologique, on la trouvera dans un développement plus grand et dans une structure plus fine de l’encéphale. La preuve en est que, si cette double condition manque, l’homme ne peut plus acquérir le langage ni les talents distinctifs dont on a parlé ; il s’arrête au-dessous de l’échelon humain ; c’est le cas pour les crétins, les idiots, et, en général, pour les encéphales enrayés dans le cours de leur développement ou dont le poids n’atteint pas mille grammes.

H. Taine.
  1. De l’intelligence, par H. Taine, tome 1er, livre er.
  2. « Quand les Romains virent pour la première fois des éléphants, ils les appelèrent bœufs de Lucanie. De même des tribus sauvages qui n’avaient jamais vu de chevaux appelaient les cheveaux gros cochons. » (Lecture on M. Darwin’s philosophy of language by Max Mueller, p. 48 (1873).
  3. Max Mueller, Lectures on the science of language, 6e Ed., Tome I, p. 309 : les sciences d’une langue sont au nombre de 400 ou 500, et se divisent en deux groupes, les unes attributives, les autres démonstratives.
  4. Le petit garçon d’un voisin, à 20 mois, avait un vocabulaire de sept mots, et parmi ceux-ci ce mot ça y est, assez analogue au mot tem et intraduisible comme lui dans notre langage ; car il l’employait à tout propos, pour dire voilà, je l’ai, c’est fait, il est venu, et désignait par là tout achèvement d’action et d’effet.
  5. De même le petit garçon de 20 mois cité plus haut dit téterre (pomme de terre) pour désigner les pommes de terre, la viande, les haricots, presque tout ce qui est bon à manger, sauf le lait pour lequel il dit lolo. Peut-être pour lui téterre signifie tout ce qui, étant solide ou demi-solide, est bon à manger.
  6. Pareillement elle dit : « Ma voiture ne veut pas marcher ; elle est méchante. »
  7. Lectures on M. Darwin’s philosophy of language, delivered at the royal Institution. (Mars et Avril 1873), (publiées ensuite dans Fraser’s Magazine, Mai 1873).
  8. Lectures on the science of language by Max Müller. 6e Edit. I. 307. — 500 pour l’hébreu, 450 pour le chinois, environ 500 pour le sanscrit, 600 pour le gothique, 250 pour l’allemand moderne, 1605 pour les langues slaves.
  9. Nous avons expliqué (De l’Intelligence, tome I, p. 35) pourquoi il n’y a pas de concept, ou idée générale sans un signe. C’est qu’une idée générale n’est qu’un signe doué de sens, je veux dire, capable d’être évoqué par une seule classe de perceptions et capable d’évoquer une seule classe de souvenirs.
  10. Max Müller, Lectures on the science of language, p. 434.
  11. Max Muller, Lectures on the science of language. Lecture 8, p. 331, 332, 375, 378.