De l’envie et de la haine (Traduction Jaques Amiot)

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
N’hésitez pas à l’importer ! voir scan
Gallica (volume 1/6)


De l’envie et de la haine (Traduction Jaques Amiot)
traduit par Jaques Amiot, 1575


Images de l'édition de 1572



IL semble qu'il n'y ait point de difference entre haine et envie, ains que ce soit tout un : car le vice, à parler en general, a plusieurs crochets, par le moyen desquels se remuant çà et là, il donne aux passions qui dependent de luy plusieurs prises et attaches, pour s'entrelasser les unes avec les autres, et comme des maladies compatissent aux inflammations les unes des autres, car autant est fasché de la prosperité d'autruy le mal-veuillant, comme l'envieux. Voyla pourquoy nous estimons que benevolence soit contraire à l'une et à l'autre, d'autant que c'est un vouloir-bien à son prochain : et que ce soit tout un le haïr que le porter envie, d'autant qu'ils ont intention contraire à l'aimer. Mais pour autant que les similitudes ne font pas tant un, comme les differences font autre et different, recerchons et examinons ces differences là, en commançant à la source mesme et origine d'icelles passions. La haine donques s'engendre en nos coeurs de l'imagination et apprehension que nous avons, que celuy que nous haïssons soit meschant, ou generalement envers tous, ou particulierement envers nous: car communément ceulx qui pensent avoir reçeu tort de quelqu'un sont disposez à le haïr, et autrement on hait et void-on mal-volontiers ceulx que lon sçait estre meschants et coustumiers d'outrager autruy, et porte lon envie seulement à ceulx que lon cognoist estre heureux: et pourtant semble il que l'envie soit indeterminee, ne plus ne moins que le mal des yeux qui s'offense de toute clarté et lueur: mais la haine est determinee, estant tousjours fondee et appuyee sur certains subjects au regard d'elle. Secondement le haïr s'estend jusques aux bestes brutes, comme il y en a qui naturellement haissent les chats et les mousches cantharides, les serpens, et les crapaus: et Germanicus ne pouvoit souffrir ny le chant ny la veuë d'un coq: et les Sages des Perses, qu'ils appelloient Magi, tuoient les rats et les souris, tant pource qu'ils les haïssoient eux, comme aussi pource qu'ils disoient que leur Dieu les avoit en horreur, car tous les Arabes et les Aethiopiens generalement les abominent: là où l'envier convient seulement à l'homme contre l'homme, et n'y a point d'apparence de dire qu'il s'imprime envie entre les animaux sauvages des unes contre les autres, d'autant qu'ils n'ont point d'imagination, ny d'apprehension, si un autre est heureux ou mal-heureux, ny ne sont point touchez de sentiment d'honneur ou deshonneur, qui est ce qui plus et principalement aigrit l'envie, là où ils se haïssent les uns les autres, se portent inimitiez, et s'entrefont la guerre les uns aux autres, comme desloyaux, et ausquels il n'ont point de fiance, comme les dragons et les aigles se guerroient, les chat-huants et les corneilles, les mauvis et les chardonnerets: tellement que lon dit qu'encore quand on les a tuez, leur sang ne se peult mesler ensemble, et qui plus est, si vous en meslez, encore s'escoulera il à part, en se separant l'un d'avec l'autre. Et est vraysemblable que la haine qui est entre le lion et le coq procede de la peur, comme aussi entre l'Elephant et le pourceau, car volontiers ce que les animaux craignent, ils le haïssent: de maniere qu'encore en cela se peult assigner difference [p 108r] entre la haine et l'envie, d'autant que la nature des animaux en reçoit bien l'une, et non pas l'autre. Et puis on ne peult estre envieux du bien d'autruy justement, car pour estre heureux lon ne fait point de tort à personne, et neantmoins c'est pour cela que lon est envié, là où au contraire plusieurs sont haïs justement, comme ceux que nous appellons [...] dignes de la haine publique, et ceux qui ne les fuyent, ne les detestent, et ne les abominent: dequoy on peult prendre pour signe, qu'il y en a qui confessent bien en haïr plusieurs, mais ils disent qu'ils ne portent envie à personne, car la haine des meschants est une qualité d'homme de bien. Auquel propos on recite que Charillus, nepveu de Lycurgus, et Roy de Laced@emone, estoit homme fort doulx et debonnaire: dequoy quelques uns le louans, son compagnon en la royauté leur respondit, «Et comment seroit il bon, quand il n'est pas mauvais aux meschants?» Et Homere descrivant la laideur et deformité du corps de Thersites, la depeint et figure par plusieurs parties de sa personne, et par plusieurs circonlocutions, mais la malice de ses moeurs, et perversité de sa nature, fort briefvement, et en une seule sorte,

Haï estoit de Pelides bien fort,
Et Ulysses luy vouloit mal de mort.

comme estant une extréme meschanceté d'estre ainsi haï de plus gens de bien. Et puis on nie fort et ferme que lon soit envieux, et quand on en est convaincu manifestement, alors on pretend mille couvertures et excuses, disant que lon est courroucé à celuy à qui on porte envie, ou que lon le craint, ou bien que lon le hait, mettant au devant de ceste passion d'envie tout autre nom, pour la cuider cacher & couvrir, comme estant celle passion la seule maladie de l'ame que lon doit dissimuler. Il est doncques force que ces deux passions soient nourries, entretenus et augmentees, comme des plantes, de mesmes moyens, attendu mesmement que elles succedent l'une à l'autre: toutefois nous haïssons plus ceulx que nous voyons plus s'advancer en mes- chanceté, et portons envie à ceulx qui passent plus avant en vertu: et pourtant Themistocles estant encore jeune homme, disoit, «qu'il n'avoit encore rien fait de notable, par ce que personne ne luy portoit envie.» Car ainsi comme les mousches cantharides s'attachent principalement au plus beau bled, et aux roses plus espanouies, aussi l'envie se prent ordinairement aux plus gens de bien, et aux personnages qui ont plus de gloire ou plus de vertu: au contraire, les meschancetez extremes augmentent la haine contre les meschans. Qu'il soit vray, les Atheniens eurent en telle haine et abomination les malheureux qui par calomnie feirent mourir Socrates, qu'ils ne leur daignoient pas allumer du feu, ny leur respondre quand ils leur demandoient quelque chose, ny se laver aux estuves quant et eux, ains commandoient aux serviteurs qui versoient l'eau, de jetter toute celle où ils s'estoient lavez, comme estant pollue et contaminee, de peur d'avoir rien commun avec eux, jusques à tant que ne pouvans plus supporter celle grande haine publique qu'on leur portoit, ils se pendirent et estranglerent eux-mesmes: là où bien souvent l'excellence de vertu, et de gloire et honneur esteint l'envie: car il n'est pas vray-semblable qu'aucun portast envie à Cyrus ny à Alexandre, depuis qu'ils se furent faicts seigneurs et maistres du monde: ains comme le Soleil, quand il est droit à plomb dessus le sommet de quelque chose que ce soit, il ne laisse point d'ombre, ou s'il en laisse, elle est fort courte et petite, pour ce qu'il espand sa lumiere par tout: aussi quand les prosperitez d'un homme sont parvenus à une tresgrand hauteur, et qu'elles sont au dessus de l'envie, alors elle se retire et se restraint, se voyant toute esclairee et enluminee: là où au contraire, la grandeur de la fortune ou puissance des mal-voulus, ne relasche et diminue point la malveuillance que leurs haineux et malveuillans leur portent: qu'il soit ainsi, Alexandre, n'eut pas un envieux, mais plusieurs ennemis et [p 108v]malveuillans, par lesquels à la fin il fut tué proditoirement. Semblablement aussi les adversitez sont bien cesser les envies, mais les inimitiez non: car les hommes haïssent tousjours leurs ennemis, encore qu'ils soient ravallez par calamitez, là où il n'y a personne qui porte envie à un malheureux, ains est veritable un mot que dit l'un des Sophistes de nostre temps, «Que les hommes envieux sont bien aises d'avoir pitié.» Tellement que c'est une des plus grandes differences qu'il y ait entre ces deux passions, que la haine ne se depart jamais de ceulx, sur lesquels elle est une fois ancree, ny en bonne, ny en mauvaise fortune, là où l'envie s'esvanouit fort en l'extremité de l'un et de l'autre. D'avantage encore pourrons nous mieux descouvrir ceste difference par les contraires: car on cesse les haines, inimitiez, et malveuillances quand on est persuadé que lon n'a receu aucun tort, ou que lon prend opinion que ceux que lon haïssoit comme meschants, sont devenus gens de bien, ou pour le troisiéme, quand on a receu d'eux quelque plaisir: car la grace d'un plaisir suivant, faitte à propos, comme dit Thucydides, encore qu'elle soit moindre, si elle est faitte en temps opportun, dissoult bien souvent une plus griefve injure precedente. Et de ces trois causes-là, la premiere n'efface point l'envie, car encore qu'ils soient dés le commancement persuadez de n'avoir point receu de tort, ils ne laissent pas de porter envie: et les deux autres l'irritent et l'aigrissent encore d'avantage, car ils portent encore plus d'envie à ceux qu'ils estiment gens de bien: car encores qu'ils reçoivent du bien et plaisir des autres bienheureux, ils en sont marris, et ne laissent pas de leur porter envie, et pour leur felicité, et pour leur bonne volonté, d'autant que l'un procede de vertu, et l'autre de bonne fortune, et l'une et l'autre est bonne chose. Parquoy il faut conclure, que l'envie est une passion diverse de la haine, puis qu'il est ainsi que l'une s'irrite et s'aigrit de ce dont l'autre addoulcit. D'avantage considerons un peu la fin, le but et l'intention de l'une et de l'autre, car l'intention de malveuillant et haineux est de malfaire à celuy qu'il hait: et definit on ainsi ceste passion, que c'est une disposition et volonté qui espie l'occasion de faire mal à autruy: mais cela au moins n'est point en l'envie, car il y en a plusieurs qui portent envie à auxuns de leurs parents et de leurs compagnons, lesquels neantmoins ils ne voudroient pas voir perir ny tomber en griefve calamité, mais seulement ils sont marris de les voir en prosperité, et empeschent s'ils peuvent, leur gloire et leur splendeur: toutefois ils ne leur voudroient pas procurer, ny souhaitter des maulx irremediables, ny des miseres extrémes, ains se contentent seulement de resequer et abbaisser leur hauteur, comme d'une maison ce qui descouvre de trop loing.