De l’imitation théatrale

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DE

L’IMITATION

THÉÂTRAL ;

ESSAI

TIRÉ DES DIALOGUES

DE PLATON.





AVERTISSEMENT.


Ce petit écrit n’est qu’une espece d’extrait de divers endroits où Platon traite de l’Imitation théatrale. Je n’y ai gueres d’autre part que de les avoir rassemblés & liés dans la forme d’un discours suivi, au lieu de celle du Dialogue qu’ils ont dans l’original. L’occasion de ce travail fut la Lettre à M. d’Alembert sur les Spectacles ; mais n’ayant pu commodément l’y faire entrer, je le mis à part pour être employé ailleurs, ou tout-à-fait supprimé. Depuis lors cet écrit étant sorti de mes mains, se trouva compris, je ne sais comment, dans un marché qui ne me regardoit pas. Le Manuscrit m’est revenu : mais le Libraire l’a réclamé comme acquis par lui de bonne-foi, & je n’en veux pas dédire celui qui le lui a cédé. Voilà comment cette bagatelle passe aujourd’hui à l’Impression.


DE L’IMITATION THÉATRALE.

Plus je songe à l’établissement de notre République imaginaire, plus il me semble que nous lui avons prescrit des loix utiles & appropriées à la nature de l’homme. Je trouve, sur-tout, qu’il importoit de donner, comme nous avons fait, des bornes à la licence des Poetes, & de leur interdire toutes les parties de leur art qui se rapportent à l’imitation. Nous reprendrons même, si vous voulez, ce sujet, à présent que les choses plus importantes sont examinées ; &, dans l’espoir que vous ne me dénoncerez pas à ces dangereux ennemis, je vous avouerai que je regarde tous les Auteurs dramatiques, comme les corrupteurs du peuple, ou de quiconque, se laissant amuser par leurs images, n’est pas capable de les considérer sous leur vrai point de vue, ni de donner à ces fables le correctif dont elles ont besoin. Quelque respect que j’aye pour Homere, leur modele & leur premier maître, je ne crois pas lui devoir plus qu’à la vérité ; & pour commencer par m’assurer d’elle, je vais d’abord rechercher ce que c’est qu’imitation.

Pour imiter une chose, il faut en avoir l’idée. Cette idée est abstraite, absolue, unique & indépendante du nombre d’exemplaires de cette chose qui peuvent exister dans la Nature. Cette idée est toujours antérieure à son exécution car l’Architecte qui construit un Palais, a l’idée d’un Palais avant que de commencer le sien. Il n’en fabrique pas le modele, il le suit, & ce modele est d’avance dans son esprit.

Borné par son art à ce seul objet, cet Artiste ne sait faire que son Palais ou d’autres Palais semblables : mais il y en a de bien plus universels, qui sont tout ce que peut exécuter au monde quelque ouvrier que ce soit, tout ce que produit la Nature, tout ce que peuvent faire de visible au ciel, sur la terre, aux enfers, les Dieux mêmes. Vous comprenez bien que ces Artistes si merveilleux sont des Peintres, & même le plus ignorant des hommes en peut faire autant avec un miroir. Vous me direz que le Peintre ne fait pas ces choses, mais leurs images : autant en fait l’ouvrier qui les fabrique réellement, puisqu’il copie un modele qui existoit avant elles.

Je vois-là trois Palais bien distincts. Premiérement le modele ou l’idée originale qui existe dans l’entendement de l’Architecte, dans la Nature, ou tout au moins dans son Auteur avec toutes les idées possibles dont il est la source : en second lieu, le Palais de l’Architecte, qui est l’image de ce modele ; & enfin le Palais du Peintre, qui est l’image de celui de l’Architecte. Ainsi, Dieu, l’Architecte & le Peintre sont les auteurs de ces trois Palais. Le premier Palais est l’idée originale, existante par elle-même ; le second en est l’image ; le troisieme est l’image de l’image, ou ce que nous appellons proprement imitation. D’où il suit que l’imitation ne tient pas, comme on croit, le second rang, mais le troisieme dans l’ordre des êtres, & que, nulle image n’étant exacte & parfaite, l’imitation est toujours d’un degré plus loin de la vérité qu’on ne pense.

L’Architecte peut faire plusieurs Palais sur le même modele, le Peintre, plusieurs tableaux du même Palais : mais quant au type ou modele original, il est unique ; car si l’on supposoit qu’il y en eût deux semblables, ils ne seroient plus originaux ; ils auroient un modele original, commun à l’un & à l’autre ; & c’est celui-là seul qui seroit le vrai. Tout ce que je dis ici de la peinture est applicable à l’imitation théatrale : mais avant d’en venir-là, examinons plus en détail les imitations du Peintre.

Non-seulement il n’imite dans ses tableaux que les images des choses ; savoir, les productions sensibles de la Nature, & les ouvrages des Artistes ; il ne cherche pas même à rendre exactement la vérité de l’objet, mais l’apparence : il le peint tel qu’il paroît être, & non pas tel qu’il est. Il le peint sous un seul point de vue, & choisissant ce point de vue à sa volonté, il rend, selon qu’il lui convient, le même objet agréable ou difforme aux yeux des spectateurs. Ainsi jamais il ne dépend d’eux de juger de la chose imitée en elle-même ; mais ils sont forcés d’en juger sur une certaine apparence, & comme il plaît à l’imitateur : souvent même ils n’en jugent que par habitude, & il entre de l’arbitraire jusques dans l’imitation. *

[*L’expérience nous apprend que la belle harmonie ne flatte point une oreille non prévenue, qu’il n’y a que la seule habitude qui nous rende agréables les consonnances, & nous les fasse distinguer des intervalles les plus discordans. Quant à la simplicité des rapports sur laquelle on a voulu fonder le plaise de l’harmonie, j’ai fait voir dans l’Encyclopédie au mot Consonnance, que ce principe est insoutenable, & je crois facile à prouver que toute notre harmonie est une invention barbare & gothique qui n’est devenue que par trait de tems, un art d’imitation. Un Magistrat studieux qui, dans ses momens de loisir, au lieu d’aller entendre de la musique, s’amuse à en approfondir les systêmes, a trouvé que la rapport de la quinte n’est de deux à trois que par approximation, & que ce rapport est rigoureusement incommensurable. Personne au moins ne sauroit nier qu’il ne soit tel sur nos clavecins en vertu du tempérament ; ce qui n’empêche pas ces quintes ainsi tempérées de nous paroître agréables. Or où est, en pareil cas, la simplicité du rapport qui devroit nous les rendre telles ? Nous ne, savons point encore si notre systême de musique n’est pas fondé sur de pures conventions ; nous ne savons point si les principes n’en sont pas tout-à-fait arbitraires, & si tout autre systême, substitué à celui-là, ne parviendroit pas, par l’habitude, à nous plaire également. C’est une question discutée ailleurs. Par une analogie assez naturelle, ces réflexions pourroient en exciter d’autres au sujet de la peinture sur le ton d’un tableau, sur l’accord des couleurs, sur certaines parties du dessin où il entre peut - être plus d’arbitraire qu’on ne pense, & où l’imitation même peut avoir des regles de convention. Pourquoi lis Peintres n’osent-ils entreprendre des imitations nouvelles, qui n’ont contr’elles que leur nouveauté, & paroissent d’ailleurs tout-à-fait du ressort de l’art ? Par exemple, c’est un jeu pour eux de faire paroître en relief une surface plane : pourquoi donc nul d’entr’eux n’a-t-il tenté de donner l’apparence d’une surface plane à un relief ? S’ils font qu’un plafond paroisse une voûte, pourquoi ne font-ils pas qu’une voûte paroisse un plafond ? Les ombres diront-ils, changent d’apparence à divers points de vue ; ce qui n’arrive pas de même aux surfaces planes. Levons cette difficulté, & prions un Peintre de peindre & colorier une statue de maniere qu’elle paroisse plate, rase, & de la même couleur, sans aucun dessin, dans un seul jour & sous un seul point de vue. Ces nouvelles considérations ne seroient peut-être pas indignes d’être examinées par l’amateur éclairé qui a si bien philosophé sur cet art.] L’Art de représenter les objets est fort différent de celui de les faire connoître. Le premier plaît sans instruire ; le second instruit sans plaire. L’Artiste qui leve un plan & prend des dimensions exactes, ne fait rien de fort agréable à la vue ; aussi son ouvrage n’est-il recherché que par les gens de l’art. Mais celui qui trace une perspective, flatte le peuple & les ignorans, parce qu’il ne leur fait rien connoître, & leur offre seulement l’apparence de ce qu’ils connoissoient déjà. Ajoutez que la mesure, nous donnant successivement une dimension & puis l’autre, nous instruit lentement de la vérité des choses ; au lieu que l’apparence nous offre le tout à la fois, &, sous l’opinion d’une plus grande capacité d’esprit, flatte le sens en séduisant l’amour-propre.

Les représentations du Peintre, dépourvues de toute réalité, ne produisent même cette apparence, qu’a l’aide de quelques vaines ombres & de quelques légers simulacres qu’il fait prendre pour la chose même. S’il y avoit quelque mélange de vérité dans ses imitations, il faudroit qu’il connût les objets qu’il imite ; il seroit Naturaliste, Ouvrier, Physicien, avant d’être Peintre. Mais au contraire, l’étendue de son art n’est fondée que sur son ignorance ; & il ne peint tout, que parce qu’il n’a besoin de rien connoître. Quand il nous offre un Philosophe en méditation, un Astronome observant les astres, un Géometre traçant des figures, un Tourneur dans son attelier, fait-il pour cela tourner, calculer, méditer, observer les astres ? Point du tout ; il ne fait que peindre. Hors d’état de rendre raison d’aucune des choses qui sont dans son tableau, il nous abuse doublement par ses imitations, soit en nous offrant une apparence vague & trompeuse, dont ni lui ni nous ne saurions distinguer l’erreur ; soit en employant des mesures fausses pour produire cette apparence, c’est-à-dire, en altérant toutes les véritables dimensions selon les loix de la perspective : de sorte que, si le sens du spectateur ne prend pas le change & se borne à voir le tableau tel qu’il est, il se trompera sur tous les rapports des choses qu’on lui présente, ou les trouvera tous faux. Cependant l’illusion sera telle que les simples & les enfans s’y méprendront, qu’ils croiront voir des objets que le Peintre lui-même ne connoît pas, & des ouvriers à l’art desquels il n’entend rien.

Apprenons par cet exemple à nous défire de ces gens universels, habiles dans tous les arts, versés dans toutes les sciences, qui savent tout, qui raisonnent de tout, & semblent réunir à eux seuls les talens de tous les mortels. Si quelqu’un nous dit connoître un de ces hommes merveilleux, assurons-le, sans hésiter, qu’il est la dupe des prestiges d’un charlatan, & que tout le savoir de ce grand Philosophe n’est fondé que sur l’ignorance de ses admirateurs, qui ne savent point distinguer l’erreur d’avec la vérité, ni l’imitation d’avec la chose imitée.

Ceci nous mene à l’examen des Auteurs tragiques & d’Homere leur chef.*

[* C’étoit le sentiment commun des Anciens, que tous leurs Auteurs tragiques n’étoient que les copistes & les imitateurs d’Homere. Quelqu’un disoit des Tragédies d’Euripide : ce sont les restes des festins d’Homere, qu’un convive emporte chez lui.] Car plusieurs assurent qu’il faut qu’un Poete tragique sache tout ; qu’il connoisse à fond les vertus & les vices, la politique & la morale, les loix divines & humaines, & qu’il doit avoir la science de toutes les choses qu’il traite, ou qu’il ne sera jamais rien de bon. Cherchons donc si ceux qui relevent la Poésie à ce point de sublimité ne s’en laissent point imposer aussi par l’art imitateur des Poetes ; si leur admiration pour ces immortels ouvrages ne les empêche point de voir combien ils sont loin du vrai, de sentir que ce sont des couleurs sans consistance, de vains fantômes, des ombres ; & que, pour tracer de pareilles images, il n’y a rien de moins nécessaire que la connoissance de la vérité : ou bien, s’il y a dans tout cela quelque utilité réelle, & si les Poetes savent en effet cette multitude de choses dans le Vulgaire trouve qu’ils parlent si bien.

Dites - moi, mes amis, si quelqu’un pouvoit avoir à son choix le portrait de sa maîtresse ou l’original, lequel penseriez - vous qu’il choisît ? Si quelque Artiste pouvoit faire également la chose imitée ou son simulacre, donneroit-il la préférence au dernier, en objets de quelque paix, & se contenteroit-il d’une maison en peinture, quand il pourroit s’en faire une en effet ? Si donc l’Auteur tragique savoit réellement les choses qu’il prétend peindre, qu’il eût les qualités qu’il décrit, qu’il fût faire lui-même tout ce qu’il fait faire à ses personnages, n’exerceroit-il pas leurs talens ? Ne pratiqueroit-il pas leurs vertus ? N’éleveroit - il pas des monumens à sa gloire plutôt qu’à la leur ? Et n’aimeroit-il pas mieux faire lui-même des actions louables, que se borner à louer celles d’autrui ? Certainement le mérite en seroit tout autre ; & il n’y a pas de raison pourquoi, pouvant le plus, il se borneroit au moins. Mais que penser de celui qui nous veut enseigner ce qu’il n’pas pu apprendre ? Et qui ne riroit de voir une troupe imbécille aller admirer tous les ressorts de la politique & du cœur humain mis en jeu par un étourdi de vingt ans, à qui le moins sensé de l’assemblée ne voudroit pas confier la moindre de ses affaires ?

Laissons ce qui regarde les talens & les arts. Quand Homere parle si bien du savoir de Machaon, ne lui demandons point compte du sien sur la même matière. Ne nous informons point des malades qu’il a guéris, des éleves qu’il a faits en médecine, des chefs-d’œuvre de gravure & d’orfévrerie qu’il a finis, des ouvriers qu’il a formés, des monumens de son industrie. Souffrons qu’il nous enseigne tout cela, sans savoir s’il en est instruit. Mais quand il nous entretient de la guerre, du gouvernement, des loix, des sciences qui demandent la plus langue étude & qui importent le plus au bonheur des hommes, osons l’interrompre un moment & l’interroger ainsi : divin Homere ! nous admirons vos leçons ; & nous n’attendons, pour les suivre, que de voir comment vous les pratiquez vous-même ; si vous êtes réellement ce que vous vous efforcez de paroître ; si vos imitations n’ont pas le troisieme rang, mais le second après la vérité, voyons en vous le modele que vous nous peignez dans vos ouvrages ; montrez-nous le Capitaine, le Législateur & le Sage ; dont vous nous offrez si hardiment le portrait. La Grece & le Monde entier célebrent les bienfaits des grands hommes qui posséderent ces arts sublimes dont les préceptes vous coûtent si peu. Lycurgue donna des loix à Sparte, Charondas à la Sicile & à l’Italie, Minos aux Crétois, Solon à nous. S’agit-il des devoirs de la vie, du sage gouvernement de la maison, de la conduite d’un Citoyen dans tous les états ? Thalès de Milet & le Scythe Anacharsis donnerent à la fois l’exemple & les préceptes. Faut-il apprendre à d’autres ces mêmes devoirs, & instituer des Philosophes & des Sages qui pratiquent ce qu’on leur a enseigné ? Ainsi fit Zoroastre aux Mages, Pythagore à ses disciples, Lycurgue à ses concitoyens. Mais vous, Homere, s’il est vrai que vous ayez excellé en tant de parties ; s’il est vrai que vous puissiez instruire les hommes & les rendre meilleurs ; s’il est vrai qu’à l’imitation vous ayez joint l’intelligence & le savoir aux discours ; voyons les travaux qui prouvent votre habileté, les Etats que vous avez institués, les vertus qui vous honorent, les disciples que vous avez faits, les batailles que vous avez gagnées, les richesses que vous avez acquises. Que ne vous êtes-vous concilié des foules d’amis, que ne vous êtes-vous fait aimer & honorer de tout le monde ? Comment se peut-il que nous n’ayez attiré près de vous que le seul Cléophile ? encore d’en fites-vous qu’un ingrat. Quoi ! un Protagore d’Abdère, un Prodicus de Chio, sans sortir d’une vie simple & privée, ont attroupé leurs contemporains autour d’eux, leur ont persuadé d’apprendre d’eux seuls l’art de gouverner son pays, sa famille & soi-même ; & ces hommes si merveilleux, un Hésiode, un Homere, qui savoient tout, qui pouvoient tout apprendre aux hommes de leur tems, en ont été négligés au point d’aller errans, mendiant par-tout l’univers ; & chantant leurs vers de ville en ville, comme de vils Baladins ! Dans ces siecles grossiers, où le poids de l’ignorance commençoit à se faire sentir, où le- besoin & l’avidité de savoir concouroient à rendre utile & respectable tout homme un peu plus instruit que les autres, si ceux-ci eussent été aussi savans qu’ils sembloient l’être, s’ils avoient eu toutes les qualités qu’ils faisoient briller avec tant de pompe, ils eussent passé pour des prodiges ; ils auroient été recherchés de tous ; chacun se seroit empressé pour les avoir, les posséder, les retenir chez soi ; & ceux qui n’auroient pu les fixer avec eux, les auroient plutôt suivis par toute la terre, que de perdre une occasion si rare de s’instruire & de devenir des Héros pareils à ceux qu’on leur faisoit admirer. *

[* Platon ne veut pas dite qu’un homme entendu pour ses intérêts & versé dans les affaires lucratives, ne puisse, en trafiquant de la Poésie, où par d’autres moyens, parvenir à une grande fortune. Mais il est fort différent de s’enricher & s’illustrer par le métier de Poete, ou de s’enrichir & de s’illustrer par les talens que le Poete prétend enseigner. Il est vrai qu’on pouvoit alléguer à Platon l’exemple de Tirtée ; mais il se fût tiré d’affaire avec une distinction, en le considérant plutôt comme Orateur que comme Poete. ]

Convenons donc que tous les PoEtes, à commencer par Homere, nous représentent dans leurs tableaux, non le modele des vertus, des talens, des qualités de l’ame, ni les autres objets de l’entendement & des sens qu’ils n’ont pas en eux-mêmes, mais les images de tous ces objets tirées d’objets étrangers ; & qu’ils ne sont pas plus près en cela de la vérité, quand ils nous offrent les traits d’un Héros ou d’un Capitaine, qu’un Peintre qui, nous peignant un Géometre ou un Ouvrier, ne regarde point à l’art où il n’entend rien, mais seulement aux couleurs & à la figure. Ainsi sont illusion les noms & les mots à ceux qui, sensibles au rhythme & à l’harmonie, se laissent charmer à l’art enchanteur du Poete, & se livrent à la séduction par l’attrait du plaisir ; en sorte qu’ils prennent les images d’objets qui ne sont connus, ni d’eux, ni des auteurs, pour les objets mêmes, & craignent d’être détrompés d’une erreur qui les flatte, soit en donnant le change à leur ignorance, soit par les sensations agréables dont cette erreur est accompagnée.

En effet, ôter au plus brillant de ces tableaux le charme des vers & les ornemens étrangers qui l’embellissent ; dépouillez-le du coloris de la Poésie ou du style, & n’y laissez que le dessein, vous aurez peine à le reconnoître : ou, s’il est reconnoissable, il ne plaira plus ; semblable à ces enfans plutôt jolis que beaux, qui, parés de leur seule fleur de jeunesse, perdent avec elle toutes leurs graces, sans avoir rien perdu de leurs traits.

Non-seulement l’imitateur ou l’auteur du simulacre ne connoît que l’apparence de la chose imitée, mais la véritable intelligence de cette chose n’appartient pas même à celui qui l’a faite. Je vois dans ce tableau des chevaux attelés au char d’Hector ; ces chevaux ont des harnois, des mors, des rênes ; l’Orsevre, le Forgeron ; le Sellier ont fait ces diverses choses, le Peintre les a représentées ; mais, ni l’Ouvrier qui les fait, ni le Peintre qui les dessine ne savent ce qu’elles doivent être : c’est à l’Ecuyer ou au Conducteur qui s’en sert à déterminer leur forme sur leur usage ; c’est à lui seul de juger si elles sont bien ou mal, & d’en corriger les défauts. Ainsi dans tout instrument possible, il y a trois objets de pratique à considérer, savoir l’usage, la fabrique & l’imitation. Ces deux derniers arts dépendent manifestement du premier, & il n’y a rien d’imitable dans la nature à quoi l’on ne puisse appliquer les mêmes distinctions.

Si l’utilité, la bonté, la beauté d’un instrument, d’un animal, d’une action se rapportent à l’usage qu’on en tire ; s’il n’appartient qu’à celui qui les met en œuvre d’en donner le modele & de juger si ce modele est fidélement exécuté : loin que l’imitateur soit en état de prononcer sur les qualités pies choses qu’il imite, cette décision n’appartient pas même à celui qui les a faites. L’imitateur suit l’ouvrier dont il copie, l’ouvrage, l’Ouvrier suit l’Artiste qui fait s’en servir, & ce dernier seul apprécie également la chose & son imitation ; ce qui confirme que les tableaux du Poete & du Peintre n’occupent que la troisieme place après le premier modele ou la vérité.

Mais le Poete, qui n’a pour juge qu’un Peuple ignorant auquel il cherche à plaire, comment ne défigurera-t-il pas, pour le flatter, les objets qu’il lui présente ? Il imitera ce qui paroît beau à la multitude, sans se soucier s’il l’est en effet. S’il peint la valeur, aura-t-il Achille pour juge ? S’il peint la ruse, Ulysse le reprendra-t-il ? Tout au contraire Achille & Ulysse seront ses personages ; Thersite & Dolon ses spectateurs.

Vous m’objecterez que le Philosophe ne fait pas non plus lui-même tous les arts dont il parle, & qu’il étend souvent ses idées aussi loin que le Poete étend ses images. J’en conviens : mais le Philosophe ne se donne pas pour savoir la vérité, il la cherche, il examine, il discute, il étend nos vues, il nous instruit même en se trompant ; il propose ses doutes pour des doutes, ses conjectures pour des conjectures, & n’affirme que ce qu’il fait. Le Philosophe qui raisonne, soumet ses raisons à notre jugement ; le Poete & l’imitateur, se fait juge lui-même. En nous offrant ses images, il les affirme conformes à la vérité : il est donc obligé de la connoître, si son art a quelque réalité ; en peignant tout, il se donne pour tout savoir. Le Poete est le Peintre qui fait l’image ; le Philosophe est l’Architecte qui leve le plan : l’un ne daigne pas même approcher de l’objet pour le peindre ; l’autre, mesure avant de tracer.

Mais de peur de nous abuser par de fausses analogies, tâchons de voir plus distinctement à quelle partie, a quelle faculté de notre ame se rapportent les imitations du Poete, & considérons d’abord d’où vient l’illusion de celles du Peintre. Les mêmes corps vus à diverses distances ne paroissent pas de même grandeur, ni leurs figures également sensibles, ni leurs couleurs de la même vivacité. Vus dans l’eau, ils changent d’apparence ; ce qui étoit droit, paroît brisé ; l’objet paroît flotter avec l’onde. À travers un verre sphérique ou creux, tous les rapports des traits sont changés ; à l’aide du clair, & des ombres, une surface plane se releve ou se creuse au gré du Peintre ; son pinceau grave des traits aussi profonds que le ciseau du Sculpteur, & dans les reliefs qu’il fait tracer sur la toile, le toucher démenti par la vue, laisse à douter auquel des deux on doit se fier. Toutes ces erreurs sont évidemment dans les jugemens précipités e l’esprit. C’est cette foiblesse de l’entendement humain, toujours presse de juger sans connoître, qui donne prise à tous ces prestiges de magie par lesquels l’Optique & la Mécanique abusent nos sens. Nous concluons, sur la seule apparence, de ce que nous connoissons à ce que nous ne connoissons pas., & nos inductions fausses sont la source de mille illusions.

Quelles ressources nous sont offertes contre ces erreurs ? Celles de l’examen & de l’analyse. La suspension de l’esprit, d’art de mesurer, de peser, de compter, sont les secours que l’homme a pour vérifier les rapports des sens, afin qu’il ne juge pas de ce qui est grand ou petit, rond ou quarré, rare ou compacte, éloigné ou proche, par ce paroît l’être, mais par ce que le nombre, la mesure & le poids lui donnent pour tel. La comparaison, le jugement des rapports trouvés par ces diverses opérations, appartiennent incontestablement à la faculté raisonnante, & ce jugement est souvent en contradiction avec celui que l’apparence des choses nous fait porter. Or nous avons vu ci-devant que ce ne sauroit être par la même faculté de l’ame, qu’elle porte des jugemens contraires des mêmes choses considérées sous les mêmes relations. D’où il suit que ce n’est point la plus noble de nos facultés, savoir la raison ; mais une faculté différente & inférieure, qui juge sur l’apparence, & se livre au charme de l’imitation. C’est ce que je voulois exprimer ci-devant, en disant que la Peinture, & généralement l’art d’imiter, exerce ses opérations loin de la vérité des choses, en s’unissant à une partie de notre ame dépourvue de prudence & de raison, & incapable de rien connoître par elle-même de réel & de vrai *

[* Il ne faut pas prendre ici ce mot de partie dans un sens exact, comme si Platon supposoit l’ame réellement divisible ou composée. La division qu’il suppose & qui lui fait employer le mot de parties, ne tombe que sur les divers genres d’opérations par lesquelles l’ame se modifie, & qu’on appelle autrement facultés.] Ainsi l’art d’imiter, vil par sa nature & par la faculté de l’ame sur laquelle il agit, ne peut que l’être encore par ses productions, du moins quant au sens matériel qui nous fait juger des tableaux du Peintre. Considérons maintenant le même art appliqué par les imitations du Poete immédiatement au sens interne, c’est-à-dire, à l’entendement.

La Scene représente les hommes agissant volontairement ou par force, estimant leurs actions bonnes ou mauvaises, selon le bien ou le mal qu’ils pensent leur en revenir, & diversement affectes, à calife d’elles, de douleur ou de volupté. Or, par les raisons que nous avons déjà discutées, il est impossible que l’homme, ainsi présenté, soit jamais d’accord avec lui-même ; & comme l’apparence & la réalité des objets sensibles lui en donnent des opinions contraires, de même il apprécie différemment les objets de ses actions, selon qu’ils sont éloignés ou proches, conformes ou opposés à ses passions ; & ses jugemens, mobiles comme elles, mettent sans cesse en contradiction ses desirs, sa raison, sa volonté & toutes les puissances de son ame.

La Scene représente donc tous les hommes, & même ceux qu’on nous donne pour modelés, comme affectés autrement qu’ils ne doivent l’être pour se maintenir dans l’etat de modération qui leur convient. Qu’un homme sage & courageux perde son fils, son ami, sa maîtresse, enfin l’objet le plus cher à son cœur ; on ne le verra point s’abandonner à une douleur excessive & déraisonnable ; & si la foiblesse humaine ne lui permet pas de surmonter tout-à-fait son affliction, il la tempérera par la constance ; une juste honte lui sera renfermer en lui-même une partie de ses peines ; &, contraint de paroître aux yeux des hommes, il rougiroit de dire & faire en leur présence plusieurs choses qu’il dit & fait étant seul. Ne pouvant être en lui tel qu’il veut, il tâche au moins de s’offrir aux autres tel qu’il doit être. Ce qui le trouble & l’agite, c’est la douleur & la passion ; ce qui l’arrête & le contient, c’est la raison & la loi ; & dans ces mouvemens opposés, sa volonté se déclare toujours pour la derniere.

En effet, la raison veut qu’on supporte patiemment l’adversité, qu’on n’en aggrave pas le poids par des plaintes inutiles, qu’on n’estime pas les choses humaines au-delà de leur prix, qu’on n’épuise pas, à pleurer ses maux, les forces qu’on a pour les adoucir, & qu’enfin l’on songe quelquefois qu’il est impossible à l’homme de prévoir l’avenir, & de se connoître assez lui-même pour savoir si ce qui lui arrive est un bien ou un mal pour lui.

Ainsi se comportera l’homme judicieux & tempérant, en proie à la mauvaise fortune. Il tâchera de mettre à profit ses revers mêmes, comme un joueur prudent cherche à tirer parti d’un mauvais point que le hazard lui amene ; &, sans se lamenter comme un enfant qui tombe & pleure auprès de la pierre qui sa frappé, il saura porter, s’il le faut, un fer salutaire à sa blessure, & la faire saigner pour la guérir. Nous dirons donc que la constance & la fermeté dans les disgraces sont l’ouvrage de la raison, & que le deuil, les larmes, le désespoir, les gémissemens appartiennent à une partie de lame opposée à l’autre, plus débile, plus lâche, & beaucoup inférieure en dignité.

Or c’est de cette partie sensible & foible que se tirent les imitations touchantes & variées qu’on voit sur la Scene. L’homme ferme, prudent, toujours semblable à lui-même, n’est pas si facile à imiter ; &, quand il le seroit, l’imitation, moins variée, n’en seroit pas si agréable au Vulgaire ; il s’intéresseroit difficilement à une image qui n’est pas la sienne, & dans laquelle il ne reconnoîtroit ni ses mœurs, ni ses passions : jamais le cœur humain ne s’identifie avec des objets qu’il sent lui être absolument étrangers. Aussi l’habile Poete, le Poete qui fait l’art de réussir, cherchant à plaire au Peuple & aux hommes vulgaires, se garde bien de leur offrir la sublime image d’un cœur maître de lui, qui n’écoute que la voix de la sagesse ; mais il charme les spectateurs par des caracteres toujours en contradiction, qui veulent & ne veulent pas, qui sont retentir le Théatre de cris & de gémissemens, qui nous forcent à les plaindre, lors même qu’ils sont leur devoir, & à penser que c’est une triste chose que la vertu, puisqu’elle rend ses amis si misérables. C’est par ce moyen, qu’avec des imitations plus faciles & plus diverses, le Poete émeut & flatte davantage les spectateurs.

Cette habitude de soumettre à leurs passions les gens qu’on nous fait aimer, altere & change tellement nos jugement sur les choses, louables, que nous nous accoutumons à honorer la foiblesse d’ame sous le nom de sensibilité, & à traiter d’hommes durs & sans sentiment ceux en qui la sévérité du devoir l’emporte, en toute occasion, sur les affections naturelles. Au contraire, nous estimons comme gens d’un bon naturel ceux qui, vivement affectés de tout, sont l’éternel jouet des événemens ; ceux qui pleurent comme des femmes la perte de ce qui leur fut cher ; ceux qu’une amitié desordonnée rend injustes pour servir leurs amis ; ceux qui ne connoissent d’autre regle que l’aveugle penchant de leur cœur ; ceux qui, toujours loués du sexe qui les subjugue & qu’ils imitent, n’ont d’autres vertus que leurs passions, ni d’autre mérite que leur foiblesse. Ainsi légalité, la force, la constance, l’amour de la justice, l’empire de la raison, deviennent insensiblement des qualités haÏssables, des vices que l’on décrie ; les hommes se sont honorer par-tout ce qui les rend dignes de mépris ; & ce renversement des saines opinions est l’infaillible effet des leçons qu’on va prendre au Théatre.

C’est donc avec raison que nous blâmions les imitations du Poete & que nous les mettions au même rang que celles du Peintre, soit pour être également éloignées de la vérité, soit parce que l’un & l’autre flattant également la partie sensible de l’ame, & négligeant la rationelle, renversent l’ordre de nos facultés, & nous sont subordonner le meilleur au pire. Comme celui qui s’occuperoit dans la République à soumettre les bons aux méchans, & les vrais chefs aux rebelles, seroit ennemi de la Patrie & traître à l’Etat : ainsi le Poete imitateur porte les dissentions & la mort dans la République de l’ame, en élevant & nourrissant les plus viles facultés aux dépens des plus nobles, en épuisant & usant ses forces sur les choses les moins dignes de l’occuper, en confondant par de vains simulacres le vrai beau avec l’attrait mensonger qui plaît à la multitude, & la grandeur apparente avec la véritable grandeur.

Quelles ames fortes oseront se croire a l’épreuve du soin que prend le Poete de les corrompre ou de les décourager ? Quand Homere ou quelque Auteur tragique nous montre un Héron surchargé d’affliction, criant, lamentant, se frappant la poitrine : un Achille, fils d’une Déesse, tantôt étendu par terre & répandant des deux mains du fable ardent sur sa tête ; tantôt errant comme un forcené sur le rivage, & mêlant au bruit des vagues ses hurlemens effrayans : un Priam, vénérable par sa dignité, par son grand âge, par tant d’illustres enfans, se roulant dans la fange, souillant ses cheveux blancs, faisant retentir l’air de ses imprécations, & apostrophant les Dieux & les hommes ; qui de nous, insensible à ces plaintes, ne s’y livre pas avec une sorte de plaisir ? Qui ne sent pas naître en soi-même le sentiment qu’on nous représente ? Qui ne loue pas sérieusement l’art de l’Auteur, & ne le regarde pas comme un grand Poete, à causé de l’expression qu’il donne à ses tableaux, & des affections qu’il nous communique ? Et cependant, lorsqu’une affliction domestique & réelle nous atteint nous-mêmes, nous nous glorisions de la supporter modérément, de ne nous en point laisser accabler jusqu’aux larmes ; nous regardons alors le courage que nous nous efforçons d’avoir comme une vertu d’homme, & nous nous croirions aussi lâches que des femmes, de pleurer & gémir comme ces Héros qui nous ont touchés sur la Scene. Ne sont-ce pas de fort utiles Spectacles que ceux qui nous font admirer des exemples que nous rougirions d’imiter, & où l’on nous intéresse à des foiblesses dont nous avons tant de peine à nous dans nos propres calamités ? La plus noble faculté de l’ame, perdant ainsi l’usage & l’empire d’elle-même, s’accoutume à fléchir sous la loi des passions ; elle ne réprime plus nos pleurs & nos cris ; elle nous livre à notre attendrissement pour des objets qui nous sont étrangers ; & sous prétexte de commisération pour des malheurs chimériques, loin de s’indigner qu’un homme vertueux s’abandonne à des douleurs excessives, loin de nous empêcher de l’applaudir dans son avilissement, elle nous laisse applaudir nous-mêmes de la pitié qu’il nous inspire ; c’est un plaisir que nous croyons avoir gagné sans foiblesse, & que nous goûtons sans remords.

Mais en nous laissant ainsi subjuguer aux douleurs d’autrui, comment résisterons-nous aux nôtres ; & comment supporterons-nous plus courageusement nos propres maux que ceux dont nous n’appercevons qu’une vaine image ? Quoi ! serons-nous les seuls gui n’aurons point de prise sur notre sensibilité ? Qui est-ce qui ne s’appropriera pas dans l’occasion ces mouvemens auxquels il se prête si volontiers ? Qui est-ce qui saura refuser à ses propres malheurs les larmes qu’il prodigue à ceux d’un autre ? J’en dis autant de la Comédie, du rire indécent qu’elle nous arrache, de l’habitude qu’on y prend de tourner tout en ridicule, même les objets les plus sérieux & les plus graves, & de l’effet presque inévitable par lequel elle change en bouffons & plaisans de Théatre, les plus respectables des Citoyens. J’en dis autant de l’amour, de la colere, & de toutes les autres passions, auxquelles devenant de jour en jour plus sensibles par amusement & par jeu, nous perdons toute force pour leur résister, quand elles nous assaillent tout de bon. Enfin, de quelque sens qu’on envisage le Théatre & ses imitations, on voit toujours, qu’animant & fomentant en nous les dispositions qu’il faudroit contenir & réprimer, il fait dominer ce qui devroit obéir ; loin de nous rendre meilleurs & plus heureux, il nous rend pires & plus malheureux encore, & nous fait payer aux dépens de nous-mêmes le soin qu’on y prend de nous plaire & de nous flatter.

Quand donc, ami Glaucus, vous rencontrerez des enthousiastes d’Homere ; quand ils vous diront qu’Homere est l’instituteur de la Grece & le maître de tous les arts ; que le gouvernement des Etats, la discipline civile, l’éducation des hommes & tout l’ordre de la vie humaine sont enseignés dans ses écrits ; honorez leur zele ; aimez & supportez-les, comme des hommes doués de qualités exquises ; admirez avec eux les merveilles de ce beau génie ; accordez-leur avec plaisir qu’Homere est le Poete par excellence, le modele & le chef de tous les Auteurs tragiques. Mais songez toujours que les Hymnes en l’honneur des Dieux, & les louanges des grands hommes, sont la seule espece de Poésie qu’il faut admettre dans la République ; & que si l’on y souffre une fois cette Muse imitative qui nous charme & nous trompe par la douceur de ses accens, bientôt les actions des hommes n’auront plus pour objet, ni la loi, ni les choses bonnes & belles, mais la douleur & la volupté : les passions excitées domineront au lieu de la raison : les Citoyens ne seront plus des hommes vertueux & justes, toujours soumis au devoir & à l’équité, mais des hommes sensibles & foibles qui seront le bien ou le mal indifféremment, selon qu’ils seront entraînés par leur penchant. Enfin, n’oubliez jamais qu’en bannissant de notre Etat les Drames & Pieces de Théatre, nous ne suivons point un entêtement barbare, & ne méprisons point les beautés de l’art ; mais nous leur préférons les beautés immortelles qui résultent de l’harmonie de l’ame, & de l’accord de ses facultés.

Faisons plus encore. Pour nous garantir de toute partialité, & ne rien donner à cette antique discorde qui regne entre les Philosophes & les Poetes, n’ôtons rien à la Poésie & à l’imitation de ce qu’elles peuvent alléguer pour leur defense, ni à nous des plaisirs innocens qu’elles peuvent nous procurer. Rendons cet honneur à la vérité d’en respecter jusqu’à l’image, & de laisser la liberté de se faire entendre à tout ce qui le renomme d’elle. En imposant silence aux Poetes, accordons à leurs amis la liberté de les défendre & de nous montrer, s’ils peuvent, que l’art condamné par nous comme nuisible, n’est pas seulement agréable, mais utile à la République & aux Citoyens. Ecoutons leurs raisons d’une oreille impartiale, & convenons de bon cœur que nous aurons beaucoup gagné pour nous-mêmes, s’ils prouvent qu’on peut se livrer sans risque à de si douces impressions. Autrement, mon cher Glaucus, comme un homme sage, épris des charmes d’une maîtresse, voyant sa vertu prête a l’abandonner, rompt, quoiqu’à regret, une si douce chaîne, & sacrifie l’amour au devoir & à la raison ; ainsi, livrés dès notre enfance aux attraits séducteurs de la Poésie, & trop sensibles peut-être à ses beautés, nous nous munirons pourtant de force & de raison contre ses prestiges : si nous osons donner quelque chose au goût qui nous attire, nous craindrons au moins de nous livrer à nos premieres amours : nous nous dirons toujours qu’il n’y a rien de sérieux ni d’utile dans tout cet appareil dramatique : en prêtant quelquefois nos oreilles à la Poésie, nous garantirons nos cœurs d’être abusés par elle, & nous ne souffrirons point qu’elle trouble l’ordre & la liberté, ni dans la République intérieure de l’ame, ni dans celle de la société humaine. Ce n’est pas une légere alternative que de se rendre meilleur ou pire, & l’on ne sauroit peser avec trop de soin la délibération qui nous y conduit. Ô mes amis ! c’est, je l’avoue, une douce chose de se livrer aux charmes d’un talent enchanteur, d’acquérir par lui des biens, des honneurs, du pouvoir, de la gloire : mais la puissance, & la gloire, & la richesse, & les plaisirs, tout s’éclipse & disparoît comme une ombre, auprès de la justice & de la vertue.

Fin du premier Volume des Mélanges.