De la Commune à l’anarchie/Chap. IX

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Stock, éditeur (p. 119-135).


CHAPITRE IX.


LES GENS D’OUBATCHE.


L’opiniâtre Poindi-Patchili ayant été fait prisonnier et envoyé à l’île des Pins avec quelques-uns de ses guerriers, mon collègue Fournier vint me relever et, un beau matin, je partis pour Oubatche, à bord du vapeur qui, une fois par mois, faisait le service des courriers le long de la côte.

Nous étions à la fin de juillet, saison hivernale de ce côté de l’équateur, mais comme les rigueurs de la température se chiffraient par vingt-neuf degrés centigrades au dessus de zéro, nous n’avions pas peur de nous heurter en route à des banquises.

À bord du steamer se trouvait un télégraphiste métropolitain, du nom de Savin, jeune encore et de belle mine, qui eût été charmant sans une pointe de cette morgue, caractéristique des bureaucrates venus de France. Sa destination était le bureau d’Oégoa, au nord, qu’il devait ouvrir et gérer.

Je dis adieu sans regret à la vie abrutissante de Houaïlou. Mon nouveau poste, Oubatche, passait pour situé dans une région des plus charmantes de la colonie, région sauvage, fréquentée par des voisins peu commodes, les Oébias et les Pemboas, mais cela n’était point pour me déplaire. Le contact de ces farouches cannibales me paraissait infiniment préférable aux bruyantes ribotes des mineurs ou à la servilité de forçats.

À propos de ces derniers, je citerai un mot de Sanié, montrant jusqu’où peut aller l’obséquiosité développée ou engendrée chez certaines natures par le régime du bagne.

Fournier, jeune et amateur de cotillon, se plaignait amèrement devant le garçon de famille, de la continence à laquelle allait le condamner son état de célibataire.

— Qu’à cela ne tienne, Monsieur, interrompit Sanié, je pourrai, si vous voulez, demander à l’administration de m’autoriser à me marier avec une femme du paddok. Je la ramènerai ici et vous aurez ce qu’il vous faut.

Mon collègue laissa tomber cette proposition qui lui était faite le plus sérieusement du monde.

Le littoral est, presque uniformément aride et rougeâtre, depuis Yaté jusqu’à Houaïlou, devient, au nord de cette région, pittoresque et boisé. Une superbe forêt de cocotiers s’étend parallèlement à la mer, abritant de ses éventails d’émeraude les cases des Canaques, semblables à de grandes ruches, tandis que des cascades détachent leur nappe d’écume sur le bleu sombre des montagnes. Vers Touho, la côte devient escarpée ; à mesure qu’on avance au nord, dans la direction de Hienghène, des roches surgissent sous les aspects les plus bizarres, formant un immense parapet qui se continue dix lieues durant. Pour longer la côte à pied, il faut suivre une étroite corniche, au sommet de ces roches, à plusieurs centaines de mètres au-dessus du niveau de la mer. Malheur au voyageur que le vertige saisirait ou qui ferait un faux pas ! Il roulerait, brisé, dans l’abîme pour servir de pâture aux requins.

Deux roches que leur forme bizarre a fait baptiser « Tours de Notre-Dame », masquent la plage de Hienghène. Derrière ces masses énormes, le pays s’étend et verdoie. Des ruisseaux sans nombre y roulent leurs flots argentés sur des blocs de quartz et des pierres pailletées d’un mica qu’on prendrait pour de l’or. Des arbres et des arbustes de toutes sortes : cocotiers, pins, bancouliers, bananiers, goyaviers, papayers, manguiers, pandanus, y forment un élégant fouillis de verdure et fournissant pour la plupart, des fruits abondants. Le pommier-thia, au tronc massif et noueux, donne son fruit rose, si léger sous la dent qu’on le dirait formé d’une mousse fondante et humide. Le long des cours d’eau, croît la salsepareille aux contournements capricieux, des banians, assez larges pour couvrir de leur ombre tout un village rassemblé, projettent leurs épaisses racines qui sortent du sol comme pour aller se souder aux branches. Quant au niaouli (melaleuca leucadendron), l’arbre le plus abondant en Nouvelle-Calédonie, on le rencontre partout. Son écorce argentée aux couches multiples et malléables, semblables à des feuilles de parchemin, sert à recouvrir les parois des cases ; on pourrait en tirer un excellent parti pour la fabrication du papier. Ses feuilles vert-sombre, minces et rigides, exhalent, lorsqu’on les broie, une forte odeur de térébenthine. Beaucoup de personnes attribuent aux émanations purifiantes du niaouli la salubrité remarquable de la colonie. Parfois, un village indigène, dépourvu d’allumettes et fatigué de recourir au vieux système du frottement de deux branches sèches, embrase un de ces arbres : le feu rongeant les couches concentriques de l’écorce, dure des jours entiers. Le Canaque, en passant, y allume sa pipe et s’en va, tandis que le géant achève de se consumer lentement. Ce procédé d’incendier un arbre pour en approcher son brûle-gueule ne manque pas de grandeur.

La rivière de Hienghène offre une particularité remarquable : elle disparaît avant d’arriver à la mer et vient sourdre dans l’îlot de Yengabat, à une lieue et demie de la côte, entraînant dans son cours souterrain des feuilles d’arbres qui n’existent que sur la grande terre. Elle aboutit dans cet îlot à un puits de deux mètres cinquante de profondeur qui donne une excellente eau douce, tandis que les puits artificiels creusés à côté ne fournissent au bout d’un temps dépendant de leur éloignement de la mer, qu’une eau tout à fait saumâtre.

À Houaïlou, j’avais exploré les grandes tribus de Di-Magué et de Boulindo, erré dans les plantations, visité les cases : celles des hommes, coniques, à l’entrée basse, à l’intérieur obscur possédant au centre trois pierres plates formant foyer ; celles des femmes, longues et rectangulaires ; celles des chefs au toit immense, surmonté d’énormes coquillages et verticalement traversé d’une sagaïe. Mes promenades à l’aventure m’avaient fait assister à des scènes étranges, mais ce n’était encore qu’un avant-goût de la vie canaque. Absorbé par mes fonctions, je ne pouvais distraire chaque jour que quelques heures pour une étude qui eût demandé des loisirs continus ; à Oubatche, où j’allais avoir au plus deux télégrammes par jour à expédier, le temps ne me manquerait pas.

Nous arrivâmes devant cette localité vers les onze heures du soir. À peine le steamer avait-il jeté l’ancre, une chaloupe conduite par six rameurs indigènes nous accosta : elle portait le lieutenant de Beaujeu, commandant du poste, et deux sous-officiers. Je reconnus aussitôt l’un de ces derniers, qui avait fait la traversée de Brest à Nouméa sur le Var, et nous nous serrâmes cordialement la main ; Schmidt, ainsi se nommait-il, était un charmant garçon qui, sans professer de grandes idées politiques ou sociales, se sentait porté à fraterniser avec les déportés, malheureux et proscrits. Ce fut un grand plaisir de part et d’autre de nous retrouver dans ce coin perdu.

Le lieutenant de Beaujeu était un catholique renforcé qui entretenait les rapports les plus intimes avec la mission de Pouébo, située à douze kilomètres au nord. Tandis qu’il faisait grand accueil à Savin, nous échangions, cet officier et moi, quelques froides politesses : il me savait fils de déporté, je le savais réactionnaire ; de grandes effusions étaient difficiles. Cependant la solitude force les hommes à se rapprocher : au bout de quelques jours, une détente se produisit et, sans devenir intimes, nous finîmes par nous supporter, ayant le tact d’éviter les sujets de discussions qui nous eussent aigris sans nous convaincre.

Un officier, deux sous-officiers, dix-huit ou vingt caporaux et soldats formaient l’effectif militaire préposé à la garde, non seulement du poste, mais de l’arrondissement, c’est-à-dire depuis Touho jusqu’à l’extrémité nord de l’île. C’était minime, mais il est juste de dire que les indigènes sentaient si peu le besoin d’une protection militaire que à maintes reprises, ils tentèrent d’exterminer leurs protecteurs ; quant à la population blanche, elle était des plus clairsemées. Deux colons à Touho, un missionnaire à Hinghène, à Panié une ancienne élève de l’orphelinat de Nouméa, concubinant de son mieux avec tous les indigènes, qui l’avaient surnommée « la popiné blanche », — la malheureuse avait été épousée à la vapeur, puis abandonnée par un chevalier d’industrie, — à Oubatche une seule famille anglaise ; à cinq kilomètres plus loin, un colon radical, — il lisait le Siècle ! — à Pouébo, une couvée de concessionnaires bien pensants, les Coste, deux missionnaires, assistés d’un frère ouvrier, et, plus tard, d’une sœur de Saint-Joseph de Cluny ; dans la vallée du Diahot, quelque deux cents personnes, attirés par l’exploitation des mines et que le poste, distant de 35 kilomètres, n’eût certainement pu défendre, tels étaient les habitants de race européenne, que les vingt fantassins de marine eussent eu à préserver des attaques de sept à huit mille sauvages. Il faut ajouter à cet effectif un médecin militaire de dernier ordre, le docteur Caillot qui, sous condition de faire tous les quinze jours une tournée à Oubatche, avait obtenu de résider à Oégoa (rive droite du Diahot), où les clients civils et, par conséquent payants, ne lui manquaient pas. Inutile de dire qu’il ne se conformait jamais à cette obligation ; tous les deux ou trois mois seulement, lorsqu’une bande joyeuse venait en chaloupe de Pam à Oubatche, gueuletonner avec le chef du poste, le docteur prenait place dans l’embarcation. Mais une fois arrivé, il se gardait bien d’inspecter l’état sanitaire des soldats : vraiment, il avait en tête d’autres soucis ! collectionneur enragé, il ne pouvait apercevoir un casse-tête ou un coquillage sans faire main basse dessus. Le reste de son temps était noblement consacré à boire. Un pauvre troupier tombait-il malade, le médicastre le traitait par télégramme, à trente-cinq kilomètres de distance, et, se trouvant lui-même fort bien de ses libations multipliées, en prescrivait de semblables à ses patients qui ne tardaient pas à rendre l’âme. Le grog au tafia et le vin chaud formaient toute la pharmacopée de cet aimable docteur.

Le poste militaire, enclavé entre deux ruisseaux, la mer et les montagnes de l’intérieur, comprenait une réduction de caserne, un jardin potager et une salle de police, détachée, bordant la route d’Oubatche au Diahot ; à mi-côte, deux cases habitées par les sous-officiers et, sur un plateau élevé, une habitation maçonnée avec vérandah pour le commandant. Dominant encore cette derrière, se trouvait le bureau télégraphique, réduit d’un peu moins de quatre mètres carrés, aux murs de pierre, extrêmement épais et blanchis à la chaux. Le toit était de paille sans quoi, on eût pu y soutenir un véritable siège. Deux gourbis voisins servaient l’un de cuisine, l’autre de domicile au facteur indigène fourni par la tribu catholique de Pouébo.

J’ai parlé d’une famille anglaise. Monsieur et madame Henry jouissaient dans toute la colonie d’une réputation bien méritée d’hospitalité. Aucun voyageur, fût-il forçat libéré, et ceci est à leur honneur, ne s’adressa inutilement à eux. Établis à Oubatche depuis quinze années, dans une luxueuse maison à perron et à tourelle, rappelant quelque peu le manoir écossais, ils avaient possédé autrefois une fortune dont ils conservaient encore les bribes. Le père, âgé de cinquante-huit ans, à tête et barbe blanches, mais encore plein de force, présentait l’aspect vénérable d’un patriarche ; sa femme, de dix ans moins âgée, avait dû être fort belle. Auprès d’eux, se trouvait la dernière de leurs douze enfants, Lily, âgée de cinq ans, qui eût été charmante si ses parents s’étaient occupés davantage de son éducation, mais la mignonnette vaguait du matin au soir, pieds nus, dans les marais, dans les ruisseaux, sur la montagne, en compagnie d’une ribambelle de popinés et de picaninis. À la couleur près, c’était une jolie petite sauvagesse.

Un terrain immense leur appartenait, concédé par l’administration mais contesté par les indigènes qui, peu à peu, étaient revenus s’y établir. Du reste, ils ne cultivaient pas, se contentant de fournir les vivres du poste, pour lequel, tous les jours, ils tuaient un cochon ou rarement un mouton. Leurs gros bestiaux, au nombre d’une centaine, erraient en liberté dans la brousse, sans que les propriétaires eussent l’idée d’utiliser le lait des vaches pour la fabrication de beurre ou de fromages. Les pauvres bêtes, souffrant de leurs pis gonflés, attendaient inutilement qu’une main secourable vînt les traire. Des flots de lait se perdaient ainsi : le peu qu’on se donnât la peine de recueillir, était envoyé gracieusement chaque jour au chef du poste, au gérant du télégraphe et aux sous-officiers. Une fois tous les six mois, c’est-à-dire lorsqu’un bâtiment de l’État passait pour relever la garnison, on abattait un bœuf. Autrement, on n’en eût pas trouvé le débit.

Tandis que beaucoup hasardaient leur fortune dans les spéculations minières, d’autres plus pratiques, se confinaient dans l’élevage du bétail. Le mot élevage est peut-être ici bien abusif, car les propriétaires se bornaient à laisser leurs troupeaux paître et vaguer à l’aventure, croissant et multipliant sans souci des lois de Malthus. Aussi, y eut-il bientôt, en Nouvelle-Calédonie quatre ou cinq fois plus d’habitants quadrupèdes que bipèdes. En 1877, après un krach général des sociétés minières, tout le monde se rejeta sur l’élevage et l’agriculture. Pour donner des concessions à ceux qui en demandaient, on empiéta sans façon sur le terrain des Canaques ; en même temps, les bestiaux errants ravageaient les plantations des malheureux indigènes. Ce double grief fut une des principales causes de la grande révolte qui, l’année suivante, mit la colonisation française à deux doigts de sa perte.

Depuis quelques années, les ruminants néo-calédoniens (ne pas confondre avec les budgétivores) coulent des jours moins heureux : une fabrique de conserves, établie à Gomen, permet d’utiliser la viande qu’on ne pourrait vendre fraîche faute d’acheteurs. Les grands bœufs, arrachés à leur quiétude, sont dirigés vers l’abattoir fatal et meurent en maudissant, sans doute, notre civilisation.

À diverses reprises, soit pour le terrain, soit pour le bétail, les Henry avaient eu maille à partir avec les indigènes. Secondés par une nuée de serviteurs néo-hébridais, munis d’armes et de tout ce qu’il faut pour soutenir un siège, ils avaient résisté victorieusement, sans toutefois pouvoir empêcher le pillage de leur magasin ; madame Henry s’était montrée fort brave, dans ces circonstances critiques, pansant les blessés et faisant même le coup de feu.

Pour en finir avec les menaces des indigènes, le gouvernement fit occuper Oubatche par un détachement d’infanterie de marine. Au début, cette troupe ne fut pas heureuse : quatre hommes et un caporal envoyés chez les Oébias pour réquisitionner des travailleurs, furent massacrés et mangés. Une autre fois, quinze soldats, commandés par l’adjudant Malzieux, furent cernés sur un pic par quinze cents guerriers qui, brûlant les hautes herbes et s’avançant sous l’abri des flammes, faisaient pleuvoir sagaïes et pierres de fronde. Les Français résistèrent comme des gens qui ont devant eux la perspective d’être cuits au four et servis sur des feuilles de bananier. Pas de vivres ! pas même d’eau, et la chaleur de l’incendie avivait encore leur soif ! « Les soldats buvèrent leurs urines », écrivit dans son rapport Malzieux qui n’en passa pas moins officier, léguant, en outre, son nom au pic sur lequel s’était accomplie cette défense. La mort d’un chef de guerre détermina la retraite des Canaques qui, bien que braves, ne jugent pas possible de continuer la lutte sans généralissime.

À en croire Henry, protestant et franc-maçon, la mission n’aurait pas été étrangère aux agressions commises contre lui par les indigènes. Les maristes de Pouébo, établis d’abord un peu plus loin, à Balade, étaient les premiers arrivés dans la colonie ; dès 1846, c’est-à-dire sept ans avant l’amiral Febvrier-Despointes, ils apparaissaient, séduisaient le grand-chef Bonou, à force de cajoleries et finissaient, après sa mort, par mettre entièrement la main sur son fils qu’ils baptisaient sous le nom de Napoléon — ces perspicaces hommes de Dieu prévoyaient-ils le coup d’État ? Naturellement, toute la tribu suivit cet exemple édifiant, et l’eau sainte du baptême ruissela sur les fronts cuivrés. L’influence des pères Rougeyron et Villars sur leurs ouailles était maintenant absolue, sans bornes. Napoléon, très respecté, n’agissait, cependant, que sous leur inspiration. Il avait jadis déclaré la guerre, non sans succès, au puissant grand-chef de Hienghène, Philippe Boirate, prêtrophobe endurci. Une pierre marquait maintenant à Garana, au sud du poste d’Oubatche, les limites des deux potentats.

Napoléon, à qui j’ai bien des fois offert la goutte, en dépit de mes sentiments antimonarchiques, était un robuste gaillard presque noir, au type fidgien bien plus que négrito, à la barbe neigeuse et au sourire mi-paterne mi-railleur. Avant sa conversion au christianisme, il possédait la réputation d’un terrible anthropophage et cette renonciation à la chair avait dû lui coûter.

Deux autres chefs, Douima et Mouaou, n’avaient pas l’air très tendre, bien que dissimulant leurs arrière-pensées avec une félinité sauvage. Le premier régnait sur le village de Tchambouène, entre Oubatche et Pouébo ; il est difficile de s’imaginer un lieu plus ravissant : fruits, fleurs, chant des oiseaux, murmure des cascades, fraîcheur des rivières, tout s’y réunissait pour donner l’illusion d’un véritable coin de paradis terrestre. Et les femmes y étaient belles ; bien plus : elles y semblaient propres ! Vassal, tout au moins nominalement, de Napoléon, enfermé entre la mission et le poste, Douima, dont les instincts étaient féroces, se livrait par nécessité à une politique de bascule, digne d’un ministre européen. Au physique, c’était un assez gros homme jaunâtre, capable de feindre la bonhomie et qui vous eût coupé en petits morceaux avec un plaisir immense. Il savait sourire, mais son sourire était cruel. Madame Henry l’appelait un « turn coat », expression anglaise équivalente à « retourneur de veste ».

Mouaou, chef d’Yambé, sur la route d’Oubatche à Hienghène, offrait l’aspect d’un chat-tigre prêt à bondir. Il était cependant atteint d’éléphantiasis, ce qui ne semblait guère le gêner pour venir rôder autour du poste, mendiant un « chiqua » un verre de tafia ou un « dix sous ». Comme Douima, il cherchait à contraindre sa physionomie féroce, ce à quoi il réussissait moins bien que son confrère ; ses prières semblaient rouler des menaces : on le sentait brûlant de vous sauter à la gorge et de vous déchirer à belles dents.

Ces aimables pasteurs de peuples vinrent me visiter ou plutôt visiter mes appareils dont le maniement les intriguait : leurs sujets suivirent. Pendant des semaines, une foule de Canaques, entrant dans mon domicile à la queue leu-leu, vinrent manifester bruyamment leur admiration : « Tamé ! Kalô ! » (Viens ! regarde !) — « Boîma ! lio ! » (Oh ! que c’est beau !)— « Dalaen ! » (Que c’est superbe ! — littéralement : « que c’est blanc ! ») telles étaient les exclamations que leur arrachait la surprise.

Je ne voudrais pas oublier un autre chef, Malakiné, dont l’autorité s’étendait sur la tribu de Diahoué, à trois lieues au sud du poste. C’était un charmant homme, hospitalier, aimable sans bassesse et qui faillit me faire égorger avec mes parents, pendant l’insurrection de 1878. J’aurais tort de lui en conserver rancune, s’il est toujours de ce monde, ce dont je doute : Malakiné était noir, nous étions blancs ; cette différence de couleur justifie bien des choses.

Cet auguste voisin possédait une progéniture : Alozio, beau garçon qui paraissait treize à quatorze ans, et dont le regard de gazelle, l’épiderme délicat eussent fait honneur à la plus séduisante popiné. Oignô, (ne pas lire oignon), qui comptait peut-être une « igname » ou deux (vulgo : une année ou deux) de moins, et que son père tenait fort à m’octroyer, — oui, j’eusse pu devenir gendre de roi ! Mes résistances sur ce point n’auraient, sans doute, pas été inébranlables, si je ne m’étais aperçu que cette jeune fille, douée comme son frère d’une jolie figure, n’était pas exempte du tonga, lèpre que les indigènes du sud appellent bié et qui cesse par époques d’être apparente mais ne disparaît jamais entièrement. L’habitude invétérée de ne pas se laver, celle d’aller tout nu, exposé au soleil et aux mouches, enveniment bientôt les plaies, les rendent épouvantables, impossibles à guérir. À certains moments, le flanc de la pauvre Oignô n’était qu’un ulcère à vif. Je déclinai poliment, si flatteuse fût-elle pour moi, toute alliance avec cette princesse du sang.

Le nord de la Nouvelle-Calédonie semble la terre de prédilection des maladies étranges : les éléphantiasis, les hydrocèles énormes, les taches syphilitiques s’y donnent rendez-vous. Le père du pattu Mouaou semblait porter une citrouille devant son ventre ; je n’ai jamais pu comprendre comment, avec une infirmité pareille, cet homme pouvait non seulement vivre mais se promener comme si rien d’anormal ne gênait sa marche. Dioman, frère du grand chef des Oébias avait sa peau jaune tachetée de blanc comme un serpent ou un tigre, animaux auxquels il ressemblait, du reste par le caractère.

Les médecins indigènes, les tacatas, ne manquaient pas, cependant, mais ils ne semblaient guère plus forts que le docteur Caillot. Le principal d’entre eux, Maréco, qui avait gagné son rang au concours, s’était rendu borgne en voulant se soigner, il n’en imposait pas moins le respect, plus peut-être par sa situation de frère de petit-chef, sa prestance superbe et sa multiple ceinture de poum bouhé [1], ornée de coquillages, que par ses connaissances thérapeutiques. Un autre Djalap, se contentait de prédire, d’après l’inspection des nuages, la pluie ou la sécheresse.

Tels étaient les voisins au milieu desquels j’allais passer deux années, qui sont restées les meilleures de ma vie. Mais, à l’exception d’Oignô, je n’ai encore parlé que du côté masculin : il convient de réparer cette injustice.

Tout d’abord, il y avait au camp, depuis des années, deux popinés cohabitant avec les sous-officiers. Elles faisaient partie du matériel, à titre inamovible, tout comme les paillasses et les moustiquaires. Tous les six mois, leurs maris partants les léguaient aux arrivants ; deux jours avant le départ du détachement, on entendait dans les cases proches de la caserne de grandes lamentations : c’étaient ces dames, qui, nouvelles Calypsos, pleuraient le départ de leurs Ulysses. À peine, la nouvelle troupe apparaissait-elle, clairon en tête, les larmes étaient séchées et, sans même attendre la présentation officielle à leurs nouveaux conjoints, les veuves commençaient à se battre pour accaparer soit le plus beau, soit le « sergent cambuse » (fourrier), très recherché sur la place.

De ces deux popinés, on appelait l’une Manjô ou quelquefois Rosalie, car elle avait été vaguement baptisée ; l’autre, Éva, était plus connue sous le surnom de « la muette ». Elle avait jadis reçu en pleine poitrine la balle d’un factionnaire, au « qui vive ? » duquel elle ne répondait point, et pour cause. Le médecin français qui la sauva, obtint, seuls honoraires qu’elle pût lui donner, ses premières faveurs. Elle prodigua les suivantes à nombre d’élus et la fréquence des corps à corps amoureux finit par émousser ses sens, au point quelle s’oubliait à attraper des mouches au moment le plus pathétique.

J’étais allé, un jour, prendre un bain dans l’Océan Pacifique, exercice hygiénique qui eût été tout à fait agréable sans la perspective des requins, lorsque je croisai sur la plage une popiné déjà mûre, mais qui avait dû être remarquablement belle. Elle portait non le simple tapa, mais un peignoir assez propre, ce qui m’inspira de la déférence : je la laissai passer sans attenter à sa vertu. L’ayant perdue de vue, je me déshabillai en un tour de main et allai me jouer sur le sein azuré d’Amphitrite, le seul qui s’offrît libéralement à moi. Comme il faisait bon s’étendre de son long sur ces vagues mourantes, qui vous berçaient avec une chanson, prenant du soleil ou de l’onde tant qu’on en voulait ! On sentait comme la caresse d’une invisible main : au large, la mer frangeait d’argent la ceinture madréporique des récifs. Qu’ils étaient beaux, aussi, ces récifs ! À mesure qu’on s’en approchait, l’Océan, diminuant de profondeur devenait transparent comme du cristal et laissait entrevoir ses végétations étranges, ses arbres de corail, bleu, rose, jaune, vert, entre les branches desquels se jouaient des poissons multicolores.

La baignade terminée, je repris terre et quelle ne fut pas ma gêne en voyant venir à moi, sans peignoir cette fois, la popiné que j’avais aperçue quelque trois quarts d’heure auparavant ! N’aggravons pas les choses : elle avait conservé son tapa, mais ses démonstrations significatives m’indiquaient qu’elle était prête à le relever.

Béata, ainsi s’appelait cette beauté majeure mais peu farouche, ne demandait qu’à me combler de béatitude pour une somme qu’elle laissait à ma générosité le soin de déterminer. Cette vénalité me choqua : je m’étais cru aimé pour moi-même ; déception qui arrive plus d’une fois dans la vie ! Néanmoins je ne voulus pas, pour une misérable question d’argent, perdre l’occasion d’étudier sur le vif les femmes canaques. Je m’exécutai et suivis dans sa case l’hétaïre bronzée. Avait-elle un époux ? J’avoue à ma honte que je ne songeai pas un instant à le lui demander. Plus tard, j’appris que, tout comme madame de Framboisy, elle était veuve de cinq ou six maris.

Les habitations indigènes n’ont point de portes, ces sauvages communistes ne se volant pas entre eux comme les civilisés. Pendant que j’étais en conversation intime avec Béata, le dernier né de celle-ci, gamin de quatre à cinq ans vint, du dehors, nous regarder avec une innocente curiosité. « Tabou [2] ! » lui cria la mère sans interrompre le moins du monde sa besogne. Et de la main, elle indiquait impérieusement le large à son rejeton qu’elle tenait sans aucun doute à élever dans les principes d’une morale austère.

Il n’est pas de bon ton, je le sais, de se vanter des faveurs octroyées par des dames, gratis ou non, mais j’ai cru remplir un devoir de reconnaissance en vouant à une immortalité plus ou moins solide le nom de cette brave femme, mon initiatrice à l’amour canaque. Elle avait deux filles très nubiles : l’une, Bouliac, apporta au surveillant de télégraphe qui vint me rejoindre, un cœur pas trop neuf et une jolie petite métisse procréée par un pilote ; l’autre Cahouane, grande et bonne fille peu farouche, me voua une amitié tout à fait désintéressée. De toute la famille, seul le jeune Piouk échappa au télégraphe.




  1. Poil de la grande chauve-souris appelée roussette.
  2. Mot usité dans toute l’Océanie pour signifier une interdiction et donné aussi aux objets qui la symbolisent.