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De la Création de l’Ordre dans l’Humanité/Ch. VI.

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CHAPITRE VI


les fonctions


Immensité de la science économique : vue générale de la Société. —
Conclusion.


543. Connaître, c’est avoir l’intelligence de la série.

Toute science qui a pour objet une série réelle (353-363), est une science qui, considérant l’Univers sous une de ses faces (189), tend à devenir encyclopédique, c’est-à-dire, en un certain sens, universelle.

Au moment de terminer cet ouvrage, l’étendue du chemin qui nous reste à parcourir nous suggère cette réflexion. L’Économie politique, renfermée depuis A. Smith dans le cercle restreint de la production, de la circulation, des valeurs, du crédit, de la rente, de l’impôt, l’Économie politique embrasse encore l’organisation de l’atelier et du gouvernement, la législation, l’instruction publique, la constitution de la famille, la gérance du globe : elle est la clef de l’histoire, la théorie de l’ordre, le dernier verbe du Créateur. Par ses aspects divers, elle touche à la psychologie, à la morale, à l’histoire naturelle, à la médecine et à l’art ; plus qu’aucune autre science, enfin, elle contribuera à la solution de ces vastes problèmes : Qu’est-ce que l’homme ? d’où vient-il ? où va-t-il ? — Qu’est-ce que le mal ? qu’est-ce que Dieu ?…

544. À la vue de cette immense carrière, le lecteur studieux comprendra sans doute qu’après avoir, dans les chapitres qui précèdent, donné seulement des formules de thèses et de résumés, nous ne puissions plus fournir dans celui-ci que des indications. Quant aux critiques amateurs, nous leur permettons volontiers de s’exclamer contre un livre qui, aspirant à réformer le monde, se tait obstinément sur la cosmogonie, la théologie, la transmigration des âmes, et la discession des héroës, comme dit Rabelais ; qui, annonçant la restauration des mœurs et l’égalité des conditions, ne dit mot d’architecture, de musique et d’amour, et semble faire abstraction de la femme. À ces mouches importunes nous nous contenterons de répondre : Suivez notre exemple ; travaillez vous-mêmes au lieu de discourir, et vous obtiendrez infailliblement les solutions que vous cherchez.

545. Rien de ce qui intéresse l’Humanité ne sera omis dans nos études : mais la science ne se fait pas d’un jour : il suffit, pour le moment, que la méthode en soit trouvée, et que par elle nous soyons désormais à l’abri de l’erreur. D’ailleurs, il est des choses qui ne se préjugent pas. Quel chrétien des trois premiers siècles aurait deviné l’architecture gothique et la chevalerie ? Le christianisme renfermait le principe d’un art nouveau et le type d’une famille nouvelle : or, lisez les écrits de ses premiers auteurs, depuis Paul apôtre jusqu’à l’évêque Ambroise et au delà ; partout vous trouvez le mépris des vanités du monde, la condamnation de la chair, la proscription de l’amour, l’humiliation de la femme. L’idée vague d’une transformation universelle (catholique) préoccupait les esprits : mais nul ne pouvait dire ce qu’amènerait cette transformation. Les prêtres s’attachaient à développer la parole évangélique, confiants dans les promesses du Maître : et le monde obéissait, sans faire d’objection et sans murmurer, parce que le monde croyait à la suffisance du Christ et à l’infaillibilité de son Église. Maintenant la parole du Christ a été trouvée légère ; l’Église se trouble et défaillit à nos yeux : cependant l’Esprit de vie, le Paraclet, annoncé par Jésus-Christ, ne se laisse point attendre. À l’Évangile succède la métaphysique éternelle ; aux décisions de l’Église, l’organum absolu de la Raison. Suivons donc nous-mêmes la loi qui nous est révélée. La société est un jeune arbre qui a souffert de la pluie et des frimas ; mais voici que le bois bourgeonne, les fleurs s’épanouissent au sein d’une luxuriante feuillée. Retranchons les branches inutiles, arrachons les mousses parasites, écrasons les chenilles, ne négligeons pas le labour et l’arrosage, et ce qui doit être arrivera.

546. Le Travail, champ d’observation de l’Économie politique, considéré, 1o subjectivement, dans le travailleur ; 2o objectivement, dans la matière de production ; 3o synthétiquement, dans la distribution des emplois et la répartition des salaires ; 4o historiquement, dans ses déterminations scientifiques ; — le travail est la force plastique de la société, l’idée-type qui détermine les diverses phases de sa croissance, et par suite tout son organisme, tant interne qu’externe (497). En un mot, le foyer de la vie sociale étant quadruple, la société est une série composée ou systématique à quatre faces (269 et suiv. 285), une série organisée à la manière des êtres vivants. C’est ce que nous allons démontrer par une simple transformation des termes.

547. Première proposition. La société est le produit de quatre mouvements généraux, déterminés eux-mêmes par les lois fondamentales de l’Économie politique, et correspondant aux grandes divisions de la science.

1. Mouvement organique : — division de la puissance souveraine (le Travail) ; circonscription et coordination des fonctions ; égalité et responsabilité des agents. Parti de la sphère politique, le mouvement s’étend aux catégories industrielles, par la philosophie et la science.

Cette partie de l’Économie politique est toute à créer. Après avoir déterminé brièvement les lois du travail (ch. iv, § 3), nous en avons montré les manifestations spontanées et les applications plus ou moins heureuses dans l’histoire (ch. v).

2. Mouvement industriel : — production et circulation des valeurs ; formation des capitaux et du crédit, par la lettre de change, la banque, la rente, la bourse, les sociétés d’assurance, le salaire. Théorie des monnaies.

Cette branche de l’Économie politique, que nous avons exposée la première (383), est à peu près achevée, et n’a plus besoin que d’être çà et là rectifiée et mise en ordre [1]. Nous avons présenté nos vues à cet égard. Pour la pratique, c’est sans contredit le point sur lequel il est le plus aisé d’opérer, sans soulever d’orages ; c’est de ce côté qu’on trouvera les plus douces et les plus heureuses transitions. C’est au pouvoir à choisir entre 25 ou 50 millions de travailleurs, qui lui demandent des capitaux à bon marché, et lui prêteront en échange leur appui, et quelques centaines de monopoleurs privilégiés qui le font trembler de leurs votes.

3. Mouvement législatif : — conversion de la propriété individuelle en gérance responsable, centralisation des capitaux, de l’industrie, de l’agriculture et du commerce, par l’assurance, les sociétés spontanément formées, l’hypothèque, l’impôt, le cadastre, l’extension des divisions administratives, les attributions nouvelles des tribunaux, la réunion au domaine public des charges vénales, et progressivement des professions libres.

J’ai préludé à ce travail dans mes mémoires sur le droit de propriété. Les colères que la négation de ce droit soulève, et la tendance du gouvernement, — que je sépare ici, à dessein, de l’ensemble de nos institutions, parce que ce sont les préjugés que j’accuse et non les choses, — m’ont prouvé que, sous ce point de vue de la science, aucune réforme ne pouvait être essayée, et que nous devions nous contenter de modifier graduellement notre système législatif en formulant la jurisprudence sur les rapports qu’engendrent chaque jour le commerce et l’industrie, à fur et à mesure de l’accomplissement des faits. La propriété est impraticable, subversive, injurieuse : l’impossibilité de résoudre, dans ce système, les questions du remboursement de la dette publique, des sucres, des douanes, des tarifs, des travaux publics, etc., etc., le démontre. Or, ce que le gouvernement, dans l’étroitesse de ses vues, respecte avant tout, c’est la propriété. D’un élément simple il fait la base même de la société : de là vient qu’au lieu de résoudre les questions, il les tranche ; qu’au lieu de décider, il transige ; qu’au lieu d’intervenir peu à peu dans la haute industrie, il l’abandonne aux débauches de l’intérêt privé, et se dessaisit encore des exploitations jusqu’à ce moment réservées à l’État ; de là, enfin, l’appui que trouvent dans le pouvoir les monopoles, les coalitions de capitalistes, les exigences des compagnies, propriétaires ou usufruitières de canaux, chemins de fer, etc.

4. Mouvement scientifique : — organisation de l’apprentissage, abolition du prolétariat.

Le système de l’éducation à refaire ; la métaphysique à créer ; les sciences, arts et métiers à ramener à leur norme éternelle ; les mœurs à renouveler, les vocations à déterminer, l’égalité dans les intelligences et les conditions à préparer, la famille à fonder, le bonheur à assurer : telle est la tâche du corps enseignant, héritier naturel du sacerdoce. Tout aujourd’hui, sur ce point, est au mieux disposé pour une réforme complète ; le gouvernement jouit d’une pleine liberté et ne craint pas la contradiction : mais, là encore, on dirait qu’il se plaît à heurter l’esprit national et à détourner le cours des institutions. Hypocrisie religieuse, déclamations anti-réformistes, flatteries dynastiques ; anarchie dans les études ; tous les vices de l’organisation industrielle reproduits dans l’enseignement ; les arts et métiers exclus de l’université ; l’avenir de la jeunesse laissé sans garantie ; la forme hiérarchique rendant serviles les uns, insolents les autres ; une philosophie désespérée ; la morale incertaine ; la science devenue un privilége et le professorat un marchepied… ; voilà en quelques mots où en est aujourd’hui l’instruction publique. Peut-être le gouvernement a-t-il quelques pensées d’amélioration qu’il ne dit pas : mais, à en juger seulement d’après les faits, il est difficile de méconnaître ici la tendance propriétaire et rétrograde que nous avons signalée tout à l’heure, en montrant la résistance du pouvoir au mouvement législatif.

548. Dans le cours qu’il a fait cette année, le savant M. Michelet, professeur d’histoire au collège de France, a eu pour objet de séparer l’organisme du mécanisme, dans la société. J’ignore comment M. Michelet distingue et définit ces deux choses, n’ayant pas eu l’avantage de profiter de ses intéressantes leçons : mais, en nous reportant à la théorie sérielle, nous dirons, en général, que l’organisation diffère du mécanisme, comme la série composée diffère de la série simple (269), c’est-à-dire, par la multiplicité du foyer, du centre de mouvement, ou du point de vue. Ainsi les quatre mouvements que nous venons de décrire s’engendrant métaphysiquement l’un l’autre (270-273), produisent par leur combinaison intime un système organisé comme l’animal ou la plante, lesquels résultent aussi d’éléments groupés par une raison composée, sous une certaine variété de foyers ou de points de vue [2]. Mais, tandis qu’une longue suite d’observations pouvait seule révéler aux Cuvier et aux de Jussieu le rapport des organes dans les animaux et les végétaux, parce que l’essence des points de vue et la formule génératrice des êtres organisés, en un mot, parce que l’idée-type (180) leur échappait, nous, au contraire, nous pouvons à priori déterminer la forme générale de la société, certains que les faits ultérieurs ne nous démentiront pas, parce que dans la conception du Travail, dans ses transformations et dans ses lois, l’Économie politique et l’Histoire, le possible et le réel, l’ordre et l’anomalie, nous sont donnés. Pour reconstruire les fossiles, il a fallu disséquer et comparer une multitude d’espèces vivantes ; c’était ajouter quelques unités nouvelles à une série connue ; — nous, nous allons décrire la société sans l’avoir vue.

549. Deuxième proposition. En effet, puisque le Travail, déterminé en tant que subjectif, objectif, synthétique et scientifique, nous a conduits à reconnaître dans le développement social quatre mouvements principaux, quatre forces essentielles, il s’ensuit que l’organisme de la société est aussi quadriforme ; qu’il se divise en quatre grandes séries de fonctions : en langage parlementaire, que le Souverain, l’être collectif, figuré par le Travail, se divise en quatre pouvoirs égaux et parallèles :

1. Pouvoir consulaire : — le premier et le plus anciennement constitué, symbolisé dans le roi, ayant pour mission de procurer l’action sociale, de centraliser les forces, de surveiller l’économie des fonctions, de stimuler partout le travail et de préparer les voies au progrès.

C’est par lui que nous préluderons tout à l’heure à l’Organographie sociale, ou critique des fonctions dans l’humanité.

2. Pouvoir exécutif, embrassant le domaine public, l’agriculture, l’industrie, le commerce, les finances, les relations extérieures : en un mot, la production proprement dite. Aujourd’hui le pouvoir exécutif, confondu avec le précédent, et réduit, à moins qu’il ne fasse la guerre, à des fonctions de bureau, n’exécute réellement rien : c’est ce qui avait conduit Smith à ranger tous ses agents parmi les improductifs.

3. Pouvoir arbitral, chargé d’appliquer la loi et le droit, ou plutôt la science, et comprenant toutes les sortes de juridiction, civile, administrative et commerciale, contentieuse et volontaire, gracieuse et criminelle.

Si quelque chose est évident pour l’observateur attentif, c’est le mouvement de transformation et d’expansion qui s’opère sourdement dans l’ordre judiciaire. L’ordre judiciaire, réduit, pour ainsi dire, à rien, par la compétence envahissante des tribunaux de commerce, des juridictions administratives, du conseil d’État et du jury, redeviendra un des quatre grands pouvoirs de la société, aussitôt que les espèces dont il se compose, déterminées par l’organographie, se seront coordonnées entre elles et formeront groupe, et que la jurisprudence nouvelle (3e partie de la science économique) sera définie.

On s’étonnera peut-être que, dans une société régulière et harmonique, l’intervention arbitrale soit jugée nécessaire. L’existence des tribunaux, pensera-t-on, a son principe dans la lutte des intérêts, dans la mauvaise distribution du travail, dans l’ignorance, la mauvaise volonté ou la mauvaise foi des répartiteurs et salariés : ainsi que les faits qui l’occasionnent, le pouvoir judiciaire est une anomalie. Or, une anomalie deviendrait-elle maintenant une condition de l’ordre ?

C’est ici surtout qu’il convient de rappeler la célèbre définition de Bichat : La vie est l’ensemble des phénomènes qui triomphent de la mort. Non, dans aucun cas, l’anomalie ne saurait devenir condition d’ordre : l’ordre est toute disposition sériée ou symétrique #1, c’est-à-dire l’effet d’une commune mesure, appliquée aux diverses parties d’un tout. Car, qui dit symétrie, dit communauté de mesure ; qui dit série, dit groupe produit par une mesure ou qualité commune. L’anomalie, ce qui pèche par la mesure, ne peut donc faire partie de l’ordre. Mais l’ordre, de même que la vie, est encore l’ensemble des conditions qui résistent au désordre, qui triomphent du chaos et du néant. Cette nouvelle définition de l’ordre nous dénote ce que doit être, ce que sera le pouvoir arbitral.

L’ordre se produit dans l’Humanité par la connaissance que l’Être collectif acquiert de ses lois (13) ; il s’y conserve à la même condition. Or, la science des lois sociales est infinie (543) ; l’étude de ces lois rentre essentiellement dans la catégorie des fonctions de pure intelligence, que nous avons reconnues (433) comme préliminaires indispensables du travail, arbitres souveraines de sa direction, de sa distribution et de ses efforts. Si donc, comme nous l’avons dit en son lieu, la science a de sa nature qualité judiciaire, si le jugement est son attribut inséparable, comment, admettant une science sociale, les organes de cette science ne seraient-ils pas les ingénieurs et les architectes de la société ? Comment, après avoir reconnu la nécessité d’un pouvoir centralisateur, gardien et procurateur de l’ordre, rejetterions-nous un pouvoir arbitral, corrélatif nécessaire du premier, chargé de prononcer sur ses réquisitions comme sur les demandes des administrations, des corporations et des personnes ; d’authentiquer les nominations et les contrats, d’accorder des distinctions et des grâces, et d’infliger des peines disciplinaires ?…

4. Enfin, pouvoir enseignant, comprenant dans ses attributions l’éducation de la jeunesse et l’instruction des apprentis, les travaux d’embellissement et d’amélioration des villes et des campagnes, les monuments publics, les fêtes et les corvées (530).

Ces quatre pouvoirs sont dits constitués, parce qu’ils forment la première division du souverain, soit de l’Être social ou collectif, que l’on nomme, pour cette raison, POUVOIR CONSTITUANT. Nous déterminerons tout à l’heure les formes d’action de ce pouvoir.

550. En résumant l’Économie politique, tant sous ses points de vue spéciaux (382-383), que sous son point de vue transcendental (réduction des fonctions sociales à la métaphysique (436 et suiv., 525), on arrive à la formule suivante, laquelle n’est pas encore la représentation de l’organisme social, mais seulement de l’action créatrice, depuis l’idée-principe de travail, jusqu’à sa première réalisation.


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551. Sous quelque point de vue que l’on aborde le problème social, soit, comme je l’avais essayé dans mes premiers mémoires, au point de vue législatif, en critiquant la propriété et recherchant les principes du droit ; soit, comme l’entreprirent Saint-Simon et Fourier, en déterminant d’emblée la série des travailleurs, ou, ce qui revient à peu près au même, en faisant la description des organes sociaux ; soit enfin, à l’exemple de Platon, de Fénelon et de Rousseau, en prenant l’homme dès le berceau et refaisant son éducation ; — sur quelque société que l’on opère, et à quelque degré de son développement physiologique que cette société soit parvenue : — toujours et partout, la marche à suivre étant fixée par une méthode absolue, la direction étant une et identique, le résultat définitif sera le même ; il n’y aura de différence que dans les points de départ (273-276) et dans les distances à parcourir.

Toutes les formes de gouvernement, toutes les institutions présentas et passées, sont autant d’indices divers qui, placés sur la ligne du progrès et dirigés dans le même sens, nous montrent notre route : — toutes les nations ont la face tournée vers le soleil de vérité, depuis le Chinois athée et polygame, l’indien apathique et l’Arabe fataliste, jusqu’à l’Européen porte-oriflamme de la civilisation, organe immédiat de la Divinité dans la création de l’ordre.

Voilà pourquoi l’Économie politique est essentiellement bienfaisante et conservatrice ; pourquoi, en proclamant les idées les plus radicales qui furent jamais émises, nous avions droit de dire que nous ne voulions rien renverser ; que l’égalité sortirait du développement régulier des institutions existantes, qu’elle était la conséquence nécessaire de toute législation possible.

Pour changer la propriété nous n’avons besoin que de voies légales : l’abaissement du taux de l’intérêt, l’extension du domaine public, la surveillance administrative, la centralisation de l’agriculture, du commerce et de l’industrie, avec les mesures accessoires de police et d’ordre ;

Pour réformer notre système politique, nous ne demandons encore que des mesures légales : la division, la spécialisation, la coordination et la responsabilité des fonctions et des pouvoirs, conformément aux lois de l’Économie.

552. Les Fonctions. Organographie sociale.

Selon que la société agit collectivement ou par organes spéciaux, son action est indivise ou divisée. Dans le premier cas, la part que chaque individu prend à l’action sociale est une fraction de la puissance souveraine (416) ; dans le second elle est un dédoublement.

Les fonctions de garde national, d’électeur, de député, sont indivises. Conséquemment, les collèges électoraux, les assemblées communales et départementales, les sociétés industrielles, etc., sont pouvoirs constituants.

Tout individu faisant partie du corps social, jouit, par ce fait seul, du droit d’exercer ces fonctions (252, 304-306), sauf les conditions déterminées par la loi (531).

Il suit de là qu’une des premières réformes à opérer est incontestablement la réforme électorale, réforme progressive et prudente toutefois ; sans cela, l’on courrait risque de ne rencontrer que l’anarchie.

Quiconque prêche le suffrage universel comme principe unique d’ordre et de certitude, est menteur et charlatan : il trompe le peuple. La souveraineté sans la science est aveugle.

Quiconque admettant la réalité d’une science sociale, rejette comme inutile la réforme politique, est menteur et charlatan [3] : la science sans la sanction du peuple est impuissante.

La science de quelques-uns commandant à la volonté du plus grand nombre est humiliante : elle compromet l’égalité. — La souveraineté populaire méconnaissant la science est injurieuse : c’est une attaque à la liberté.

553. Les fonctions électorales s’exercent de la manière suivante :


Par la nation tout entière, pour la représentation nationale ;
Par communes et départements, pour les conseils municipaux et départementaux ;
Par la chambre des députés, pour les ministres et organes principaux des pouvoirs consulaire, administratif et judiciaire, choisis dans son sein ;
Par chacun des pouvoirs politiques et par catégories industrielles, pour la nomination de leurs fonctionnaires respectifs, présidents, syndics, secrétaires, etc., etc., et la réception des nouveaux membres ;
Enfin par les bataillons de la garde nationale, pour tous les grades militaires.


Les différents pouvoirs de l’État peuvent se demander et se proposer réciproquement des sujets ; mais s’en imposer jamais. — La police des assemblées électorales appartient au pouvoir consulaire, qui peut en poursuivre l’irrégularité, et les faire annuler par le pouvoir arbitral.

Les conditions d’éligibilité sont les mêmes que celles d’élection. — L’indemnité est de droit. Il est loisible aux collèges électoraux de spécialiser leur mandat, et par conséquent de le rendre impératif.

554. Le pouvoir constituant est donc fondamentalement le peuple. Après lui, la chambre des députés, les conseils municipaux et départementaux, enfin les assemblées corporatives, comme autant de fractions intégrales du souverain, exercent la puissance législative et réglementaire : leur caractère est l’indivision, la non-spécialité.

Chambre des députés. La chambre des députés est le grand jury national, où se discutent les lois et se débattent les intérêts généraux.

Le chef du pouvoir consulaire, procurateur suprême de la république (aujourd’hui le Roi), soit par lui-même, soit par ses procureurs généraux, spéciaux et substituts, procure l’action politique, propose, demande, requiert, rapporte, dénonce, avise, en un mot, fait tous actes de surveillance, de police, de poursuite et de contrôle, mais sans s’immiscer jamais ni dans l’administration ni dans la justice. Comme gardien de l’ordre public, il contrôle les formules de lois, auxquelles, sur sa requête, le pouvoir arbitral, comme faculté judiciaire de l’État (549), donne la sanction. — La chambre décrit et vérifie les lois, accorde les subsides, vote les contingents, exprime son blâme sur l’administration, la justice et l’enseignement ; approuve ou casse les arrêtés et les ordonnances administratifs, nomme les agents principaux des pouvoirs dont les nominations lui compétent.

555. Trois choses sont à considérer dans la chambre : son unité, sa formation, le mode de ses opérations.

a) La convention nationale doit être une, comme le souverain. On convient généralement aujourd’hui qu’une chambre haute est une doublure inutile, une superfétation anormale, par là même dangereuse. En théorie constitutionnelle il faut éviter surtout les rivalités de juridiction, les conflits administratifs et les doubles emplois, en un mot, tout ce qui gêne l’unité d’action de l’être collectif. Si les fonctions ont été exactement déterminées, sériées, coordonnées, l’ordre et la vie résulteront spontanément de leur rapport : il n’y aura pas besoin de correctifs ni de contre-poids.

Au reste, l’histoire de la pairie prouve que le mouvement est à sa suppression. Souvenir des anciens états généraux, divisés en trois ordres, clergé, noblesse et bourgeoisie, la pairie, relique féodale, nous fut importée d’Angleterre. La pensée première de l’assemblée constituante avait été de créer deux chambres ; l’opinion qui prévalut en 1791 rendit unique la représentation nationale. La constitution de l’an ii était encore plus démocratique ; mais les auteurs de la constitution de l’an iii, ayant jugé nécessaire d’imposer un frein à la fougue révolutionnaire, le conseil des Anciens fut institué à côté de celui des Cinq-Cents. Aussitôt commencèrent dans la république les défections et les intrigues. Dans la pensée des thermidoriens, le conseil des anciens devait être une sorte de sénat conservateur de la constitution : or, il est bon de le remarquer, ces prétendus conservateurs furent les premiers à jeter la constitution à bas, et à tendre les bras au héros usurpateur. — La chambre des pairs est renouvelée du conseil des Anciens.

Le conseil des Anciens, de même que celui des Cinq-Cents, était élu par les assemblées électorales, les premiers au nombre de 250, les seconds au nombre de 500 : cela revenait à nommer en tout 750 députés, qui, au lieu de former une assemblée unique, se divisaient en deux camps rivaux, dont le plus petit pouvait rendre nuls tous les actes du plus grand. — Aujourd’hui les pairs sont nommés par le roi : mais cette différence d’origine n’est nullement la cause de leurs inclinations aristocratiques et de leur dévotion ministérielle. Les mêmes électeurs avaient nommé les Anciens qui accueillirent le coup d’État de brumaire, et les Cinq-Cents qui voulurent l’empêcher : la rivalité de corps fut le principe réel de la trahison des premiers. Peut-être aussi les anciens ne furent si mauvais conservateurs que parce qu’ils étaient anciens. Quoi qu’il en soit, du moment que deux corps sont appelés à faire même besogne, il arrivera de deux choses l’une ; ou qu’ils s’entendront, et alors ce sera comme s’ils formaient une seule assemblée ; ou qu’ils se contrediront, et dans ce cas il faut croire que la mésintelligence procède d’un vice organique : l’incapacité et la corruption ne pouvant être présumées de l’un plutôt que de l’autre. Supprimez la chambre des députés, et ne conservez que la chambre des pairs, en lui rendant l’hérédité : et je me trompe fort, ou le progrès et la liberté n’y perdront rien. Peu à peu la chambre des pairs, sentant son importance, s’animera, s’opposera : du moins je ne sache pas que depuis 1830 la chambre élective ait rien produit, qui ne l’eût pu être tout aussi bien par la haute chambre.

Les pairs, avons-nous dit, sont à la nomination du roi. Ainsi le roi, qui accorde des honneurs et des rangs, qui nomme aux emplois, fait encore des législateurs. Or, comme nous le verrons plus bas, le roi est la personnification du souverain ; il est étrange qu’après que le souverain réel a nommé ses représentants, le souverain symbolique vienne leur en opposer d’autres…

553. b) Les députés sont élus par le peuple. Leur nombre, celui des électeurs qui les nomment, la durée du mandat, les conditions électorales et d’éligibilité, ont été l’objet d’une foule de combinaisons et de systèmes.

Le projet du 31 août 1789 voulait deux chambres ; c’était un échec au principe démocratique : en revanche tout Français était électeur, et tout électeur éligible. — La constitution de 91 n’admit qu’une chambre ; mais elle exigeait un cens d’éligibilité supérieur à celui d’élection.

Le projet de Condorcet, reproduit plus tard par Hérault de Séchelles, faisait nommer directement les députés par le peuple : — les constitutions, ou projets de constitution de 89 91, 95 admirent un double degré d’élection sous les mêmes conditions censitaires d’élection et d’éligibilité ; le projet de 1815 propose deux degrés d’élection, et un cens d’éligibilité ; — la Restauration supprima les assemblées primaires, fixa un cens électoral et un cens d’éligibilité, inventa le double vote, et rétablit la chambre des pairs ; — enfin la Charte de 1830 abaissa l’un et l’autre cens et supprima le double vote ; mais, divisant les collèges par arrondissement, elle organisa, pour ainsi dire, la corruption, et fit plus de mal que tous les gouvernements antérieurs.

Ce qui manque à ces diverses combinaisons, et il est infiniment regrettable que depuis treize ans les radicaux ne l’aient pas compris : c’est une pensée de progrès. Quiconque gagne sa vie à la sueur de son front n’est pas pour cela travailleur (414 et suiv.) ; de même quiconque est domicilié dans la cité, n’est pas pour cela citoyen. Le droit de contribuer à la reconnaissance et à la rédaction des lois par le vote électoral est un droit naturel : cette question n’en est même pas une. Mais comme ce qui doit être ne résulte pas nécessairement de ce qui est, et que le droit ne prouve pas la capacité, le suffrage universel, vrai en principe, peut, dans un moment donné, se trouver inapplicable. En effet, il ne suffit pas que des électeurs votent ; il faut qu’ils votent avec discernement [4]. Tout ce qui se fait maintenant par les collèges électoraux, par les chambres, par les tribunaux, par l’administration, par le peuple est illégal ; le droit est inconnu, la jurisprudence n’existe pas. Allons-nous conclure de là qu’il faut balayer les cours de justice, les préfectures, la monarchie, établir les repas communs et vivre en cénobites ?… Il est tout aussi peu raisonnable de réclamer, dans les conditions sociales où nous sommes, le suffrage universel. C’est au gouvernement, au pouvoir consulaire, à provoquer incessamment l’extension des droits électoraux : dans notre opinion, ce droit pourrait être actuellement conféré, sans danger pour la liberté, à un million d’électeurs ; et, comme nous l’avons dit (306), cette réforme provisoire suffirait…

557. La question du double degré étant toute réglementaire et ayant pour objet de rendre les élections plus faciles et plus rapides, surtout lorsque les délégués du peuple ne seraient que des messagers apportant un scrutin nominatif, nous n’avons pas à nous en occuper.

Quelle sera la durée du mandat ? — La même que celle de la session : pourquoi s’étendrait-elle au delà ? D’après la charte, le budget est consenti pour un an : la quinquennalité du mandat est une contradiction à ce droit. — Et puis, en faisant nommer les députés pour cinq ou sept ans, la charte a-t-elle voulu prendre des garanties contre le peuple ou contre le gouvernement ? Qu’elle s’explique.

Faut-il créer des incompatibilités ? — Question dénuée de sens : la convention nationale est nommée par tout le peuple ; les quatre pouvoirs et leurs subdivisions ne sont que l’être collectif différencié dans ses genres et ses espèces ; comme lui, la convention nationale, qui le représente et le résume, est nécessairement indifférenciée : l’hypothèse d’incompatibilité entre une fonction quelconque et le mandat de député est contradictoire.

c) Le mode des opérations de la chambre est déterminé par un règlement…

Je laisse de côté les autres expressions du pouvoir constituant, telles que les assemblées municipales, départementales, les corporations, etc., dont on peut déterminer le mode de formation et d’opération d’après ce modèle ; et j’arrive tout de suite aux pouvoirs constitués.

557. Toute division de la puissance souveraine, c’est-à-dire du travail collectif, doit être utile, spéciale, synthétique ou sériée, responsable, coordonnée.

L’Utilité doit être générale : ce qui ne profite qu’à un seul est suspect.

La Spécialité est engendrée par l’aptitude naturelle et l’éducation, et déterminée par la division du travail. Elle a pour effet de créer des incompatibilités et de prévenir le désordre du cumul. L’observation de cette règle entre les grands pouvoirs est d’une haute importance : là les vices qui résultent d’une spécification inexacte se traduisent en despotisme, conflits, collisions, vexations, concussions et révolutions.

Ainsi, le pouvoir consulaire doit être séparé de l’administration et de la justice, parce que, comme dans l’individu, l’attention, le jugement et la volonté sont facultés distinctes ; tout de même dans la société, dans l’homme collectif, il n’est pas bon que la faculté qui veille soit la même que celle qui juge, ni celle-ci la même que celle qui opère : sans quoi la surveillance pourrait être illusoire, le jugement partial et l’exécution sans contrôle. Dans notre régime de tarifs et de péages, la loi des octrois exclut de l’adjudication des fermes les marchands d’objets imposables : cette prévision est sage ; mais on a oublié d’exclure aussi les contrebandiers ; et dans plus d’une ville l’adjudication de l’octroi est allée de Cartouche à Mandrin.

La Synthèse ou série de la fonction a pour objet d’élever le travail à sa plus grande hauteur métaphysique (420-434) ; elle est le principe de l’égalité ou équivalence des capacités.

Comme le salaire est la récompense du travail, la Responsabilité du travailleur en est la sanction.

La Coordination exclut la hiérarchie. Elle détermine l’égalité entre les fonctions, et leur donne le caractère officiel, en les centralisant et les réunissant au domaine public : jusque-là, la fonction peut réunir les diverses qualités qui la rendent normale ; mais n’étant pas reconnue, elle n’existe qu’en projet.

La coordination des fonctions, synonyme de l’égalité des conditions, est l’essence de la démocratie, le but auquel tendent impérieusement les sociétés modernes, l’idéal que poursuivent les sectes communistes. Le système hiérarchique, précurseur de l’égalité, essentiellement féodal, établi sur le principe d’autorité, de propriété, d’inégalité universelle et permanente, d’asservissement progressif, est la source des calamités sociales, le mauvais génie de la civilisation. C’est ce système qui, sans règle et sans mesure, écrase les uns pendant qu’il élève les autres, entretient dans une honteuse indigence la masse des employés, livrés à la merci des chefs, et nourrit ces derniers dans un luxe insolent ; — met en défiance mutuelle les salariés de l’État, entrave l’exécution administrative par ses complications bureaucratiques, engendre la courtisanerie, la servilité, la dissimulation, l’oppression et l’intrigue. C’est lui que, sous les noms de théocratie, de royauté par droit divin, d’aristocratie, de pairie héréditaire, de féodalité industrielle, de maîtrises, majorats et droits d’aînesse, de concurrence et de propriété, nous combattons depuis des siècles ; système idolâtrique, que la théologie catholique soutient et soutiendra toujours, tantôt au profit du pape, lieutenant de Jésus-Christ sur la terre ; tantôt au profit des rois, dont l’autorité, selon la religion, vient de Dieu, représenté par le pape ; mais système artificiel, anti-social, inintelligent et réprouvé.

558. Les conditions de la fonction étant reconnues, il ne s’agit, pour mettre l’ordre dans la société, que d’en passer en revue tous les fonctionnaires, de leur appliquer le mètre, et de les ramener à leur type.


le roi


« Le roi est le chef suprême de l’État, déclare la guerre, fait les traités de paix, d’alliance et de commerce, nomme à tous les emplois d’administration publique, fait les règlements et ordonnances nécessaires pour l’exécution des lois ; — propose les lois, les sanctionne et les promulgue. »

Si la charte avait dit : Le roi est le propriétaire unique, et le seul travailleur de l’État : il laboure les terres, récolte la moisson, les foins et les vendanges ; fabrique les draps, les soies, les fers, extrait les houilles, fait les transports, produit tous les objets de consommation, frappe les monnaies, instruit la jeunesse, rend la justice, remporte les victoires : la charte aurait parlé tout aussi juste.

Non, ce n’est pas le roi qui nourrit la patrie, qui a vaincu à Navarin et à Mazagran, qui juge dans les cours du royaume, qui élabore les lois et qui administre ; ce n’est pas lui qui connaît de la science des savants et de l’art des industries : depuis longtemps la prérogative royale ne fait illusion à personne, même par métaphore. Qu’est-ce donc que la charte a voulu dire ? car, après tout, la charte ne peut être absurde.

La charte, expression de préjugés anciens et d’idées nouvelles, a voulu, par son esprit républicain, faire du roi un fonctionnaire ; en cela elle a eu raison ; — mais, par son esprit féodal, elle n’en a fait en réalité qu’un symbole, un mythe. Or, c’est à dégager le vœu de la charte de sa lettre mythologique que cette analyse sera consacrée.

559. La charte, amas incohérent de formules empruntées à la monarchie et à la démocratie, ne présente au premier coup d’œil que cette alternative : ou bien c’est la nation qui, par une série de fonctionnaires spéciaux et responsables, fait toutes les choses attribuées au roi, comme à la personnification visible du souverain : dans ce cas le roi est une fable, une allégorie ; — ou bien, c’est le roi qui réellement, en propriétaire et bon père de famille, administre son bien, soit par lui-même, soit par ses hommes : dans ce cas le roi est Celui qui est, et rien dans la société n’existe que par lui. Or, on verra tout à l’heure qu’il est possible de trouver un moyen terme : car si la royauté, comme la propriété elle-même, est sujette à métamorphose, elle ne disparaît pas complètement comme la religion et la philosophie. Il reste donc que le roi soit l’organe central du gouvernement (474) ; et c’est en ce sens que la révolution de 1789 a tranché la question.

Examinons d’abord la royauté dans les conditions que la charte lui a faites.

560. a) Le roi est-il spécial ? Non, d’après la charte : l’article qui définit ce fonctionnaire, à force d’étendre ses attributions, l’a réduit à une généralité logique, à une pure abstraction. L’action royale se fait partout sentir dans le gouvernement, mais jamais nette, immédiate, personnelle, distincte : toujours quelque chose venant des subalternes déguise, corrige ou dénature la volonté royale. Le roi de la charte n’a pas de spécialité, précisément parce qu’il est tout : mais, au point de vue du progrès, le roi est spécial, en ce sens qu’il est l’œil qui, du haut de l’organisme politique dominant tous les mouvements, veille sur l’ordre et la conservation de la société.

b) La fonction royale est-elle sériée ? Oui et non, d’après la charte : car, qu’est-ce que la royauté ? une sorte de pan-organon, une omni-fonction. Le roi travaille, tantôt avec un ministre, tantôt avec un autre : il est maître de varier ses occupations par toutes les divisions et sous-divisions des ministères : quelle synthèse peut résulter de cette infinie variété ! Mais le roi, par ses attributs monarchiques, personnifie le souverain : dès lors sa fonction n’est plus unité sérielle, espèce : elle est, selon le langage des métaphysiciens, genre suprême ; conséquemment la royauté est l’aliquid indivisum, le substantiel incommensurable, le causatif inconnu.

Le roi nomme à tous les emplois d’administration publique : preuve que l’action du roi, telle qu’on l’entend aujourd’hui, n’est ni spéciale ni sériée. C’est le droit féodal, conservé au bénéfice des gens de cour et de leurs créatures, au préjudice de l’égalité, de l’ordre, et de la royauté même, toujours victime de son indomptable aveuglement et de ses incorrigibles complaisances.

c) La personne du roi est inviolable et sacrée, c’est-à-dire, le roi est irresponsable. Donc le roi n’est pas fonctionnaire. Mais les ministres sont responsables : donc le roi est fonctionnaire ; car ses ministres, c’est lui.

Ainsi, d’après la charte, inspirée des vieilles traditions monarchiques, le roi ne rend compte de sa gestion qu’à Dieu ; il n’est jugé qu’après sa mort : ce sont les ministres qui, de son vivant, ont à s’expliquer pour lui avec les hommes. Mais comme, sous prétexte de garder le secret de l’État, les ministres en s’expliquant ne disent rien, le contrôle des actes royaux devient impossible, la responsabilité ministérielle n’est qu’un mot, et l’État va à la garde de Dieu.

Si le monarque est énergique et volontaire, le gouvernement reçoit l’impulsion d’une volonté irresponsable, et tout le secret du despotisme consiste à intéresser au gouvernement personnel, par l’appât des emplois, des distinctions, des portefeuilles et des grâces, la majorité représentative : — si le roi est faible, le bon plaisir ne fait que changer d’organe, et la royauté est le couvre-chef du ministère.

d) Enfin la royauté n’est point coordonnée avec les fonctions de l’État : c’est la clef de voûte de l’édifice féodal, l’élément générateur d’une série hiérarchique (120, 509, 513, 554) ; là est son vice irrémédiable. En effet, malgré nos distinctions, purement verbales, de pouvoir législatif, pouvoir exécutif et ordre judiciaire, la royauté est la réunion de tous les pouvoirs : car le roi, c’est le ministère et toutes ses dépendances, c’est cette vaste machine qu’on appelle gouvernement, ce monde de fonctionnaires hiérarchisés, vivant des produits du peuple, le gouvernant comme il ne veut point être gouverné, et, quand ce peuple fatigué se mutine ou fait quelque sottise, l’emprisonnant, le jugeant, le condamnant et l’inquisitionnant. Grâce à cette fiction légale qu’on nomme le Roi (dont la personne réelle n’en peut mais), on a trouvé moyen de cumuler tous les pouvoirs, en ayant l’air de les séparer. Un juge d’instance et un sous-préfet, semble-t-il, n’ont rien de commun : mais, montez de deux ou trois degrés l’échelle féodale, et vous arrivez aux ministres de la justice et de l’intérieur, qui, d’après la politique en vogue, pour bien gouverner se doivent bien entendre, chose qu’ils manquent rarement de faire, pour notre plus grand bien, Dieu sait ! Au delà des ministres, il y a le roi, le roi qui, si la machine fonctionne mal, par le désaccord des ministres ou l’obstination de l’un d’eux, rétablit l’ordre, en changeant les acteurs. Mais la royauté tend par là même à devenir le centre de l’organisme politique, le pivot de la grande série sociale et l’expression de son unité : là est le gage de sa transformation et de son avenir.

361. Ainsi la royauté n’est qu’une forme symbolique et transitoire. Cette forme faisant place à une fonction réelle, le roi devient organe spécial, responsable et coordonné, issu, comme tout autre, par voie d’élection, du pouvoir constituant, et dont il est possible de déterminer les principaux traits. C’est ce que nous allons essayer, en opérant sur la charte, non plus par voie d’analyse, mais par voie d’interprétation et d’élimination.

Le roi de la charte est fonctionnaire universel. — C’est-à-dire qu’il doit exister dans l’État un organe surveillant tous les autres, leur communiquant le mouvement et la vie.

Le roi de la charte nomme à tous les emplois : c’était une conséquence de son droit antique de propriété ou suzeraineté absolue. — Le roi, le consul, ou tout ce qu’on voudra, de la société nouvelle, spécialisé dans ses attributions, et n’étant plus ni propriétaire ni suzerain, mais seulement chef du pouvoir consulaire, ne nomme à rien, ni dans l’administration, ni dans la justice, ni dans l’enseignement : ces trois pouvoirs étant égaux et parallèles à celui dont la royauté transformée fait partie. Dans la sphère même dont il est le premier agent, le roi n’a que son suffrage individuel : toute élection procédant nécessairement du pouvoir constituant, lequel, soit qu’il agisse en assemblées primaires ou par catégories politiques, soit qu’il se résume en conseils municipaux ou départementaux et en convention nationale, se compose d’individus égaux et qui tous n’ont qu’une voix.

Mais le pouvoir consulaire, chargé de la police générale, surveille et contrôle toutes les nominations et élections ; dénonce les vices de forme et les cas de nullité au pouvoir arbitral, qui juge dans son indépendance et sa haute impartialité.

562. Toute justice émane du roi, dit la Charte de 1830, après celle de 1814, qui le répétait, sans le comprendre peut-être, sur la foi des traditions des gens de robe. Lorsqu’au sein de la féodalité même commença une distribution plus régulière des pouvoirs, alors aussi l’on commença d’invoquer la maxime : Toute justice, c’est-à-dire toute juridiction, tout tribunal (l’abstrait pour le concret) émane du roi ; ce qui signifiait proprement : le roi peut abroger les justices seigneuriales et réformer leurs jugements. La féodalité étant tombée, le roi se trouva chef du pouvoir judiciaire comme du pouvoir administratif et de l’armée. Mais le roi n’est point la source du pouvoir arbitral, pas plus que du pouvoir enseignant, pas plus qu’il n’est distributeur d’emplois : le roi est à l’ordre judiciaire ce qu’un chef de parquet est au tribunal du même ressort, le moteur de son action, l’instigateur de ses jugements. Si le roi était prince de la justice, ou il serait une incompatibilité vivante, ou bien, confondu avec le chef du pouvoir arbitral, il ne serait rien, il serait moins que ce qu’il doit être.

563. Le roi, dit encore la Charte, commande les armées… D’après la nature des opérations du pouvoir constituant, et la critique que nous avons faite de l’état militaire (481-484), cela peut être et n’être pas. L’armée est la collection des citoyens s’armant pour la garde et la défense de la patrie, sous la conduite de chefs nommés par eux (553) ; d’autre part, le service militaire ne constitue point spécialité organique (484), par conséquent ne peut devenir objet de cumul (418, 554) : rien n’empêche donc que le fonctionnaire placé au centre de l’organisme ne commande les armées s’il est élu par les citoyens, mais aussi rien ne l’exige.

564. Si le roi ne peut être chef de l’administration, ni prince de la justice, ni grand maître de l’Université ; s’il n’est pas non plus de toute nécessité général ; et si néanmoins, comme les héros de l’Écriture, il a l’œil et la main sur tout, qu’est-il, et qu’est-ce que le pouvoir consulaire ?

Le pouvoir consulaire, inconnu, dans sa forme pure, des anciens et de la plupart des modernes, existe en France presque tout formé : c’est le Ministère public. Nous n’entrerons dans aucun détail sur son origine, son histoire et ses attributions ; les livres ne manquent pas sur cette matière : il suffit d’indiquer la généralisation qui doit faire de lui le premier des pouvoirs constitués, et de montrer que son chef suprême est le roi.

La compétence du ministère public s’étend en matière civile, domaniale, commerciale, criminelle, forestière, électorale, administrative (Ortolan, du Ministère public) ; ajoutez encore, en matière agricole, industrielle, universitaire, scientifique, financière, maritime, etc. C’est toujours la même spécialité de fonction, consistant, non pas à opérer directement, mais à procurer l’action ; non pas à s’immiscer dans l’administration, l’enseignement, la justice, etc., mais à surveiller l’application des lois économiques, à requérir le travail, la diligence et la fidélité, et à poursuivre les infractions dans les mille organes du souverain.

565. Le pouvoir administratif (ou pouvoir exécutif, né du mouvement industriel, 550) est encyclopédique, puisqu’en réalité c’est lui qui produit tout ; — le pouvoir judiciaire est encyclopédique, puisqu’il prononce sur tout ; — le pouvoir universitaire est encyclopédique, puisqu’il enseigne tout ; — le pouvoir consulaire est aussi encyclopédique, puisque sa surveillance s’étend à tout : mais il jouit, de plus que les autres pouvoirs, d’une sorte d’action instigatrice, exhortative, objurgative et répressive, qui fait de lui le principe du mouvement, le gardien de l’ordre dans la société, l’âme du progrès.

Or, le roi est le chef du pouvoir consulaire, le procurateur général de la république : ses avocats généraux sont les membres du conseil d’État ; puis viennent les procureurs généraux près les hautes cours ; au-dessous paraissent les préfets et sous-préfets, recteurs, procureurs du roi, substituts, commissaires généraux de police, gardes généraux, etc. Toutes ces fonctions sont encore à déterminer et spécialiser, de même que celle du roi, qui les résume ; un plus grand nombre d’autres, analogues à celles-là, sont à créer ; enfin, l’ordre entier doit être centralisé et coordonné dans ses parties, d’après les données de la statistique, le caractère des habitants, la nature des produits, les traditions, coutumes, etc.

566. Ministres. Le conseil d’État est le conseil naturel du roi ; c’est dans les comités du conseil d’État, reconstitué d’après les principes de la science économique, que doivent être pris les assesseurs immédiats du procurateur général, et ses substituts près les hautes cours et les différents ministères. Mais alors que sont les ministres eux-mêmes, relativement au chef du pouvoir consulaire ?

D’après la charte, le roi ne peut mal agir, parce que pour agir il lui faut le contre-seing d’un ministre, et que ce ministre, étant chargé de toute la responsabilité, plutôt que de violer la loi devra donner sa démission. En termes plus clairs, la charte, prévoyant le cas où la royauté symbolique serait attaquée d’ophthalmie, a pensé qu’au lieu de lui appliquer un collyre, il fallait lui lier les mains. Cette combinaison constitutionnelle, comme toute sottise philosophique, a eu ses partisans et ses admirateurs.

Mais de deux choses l’une : ou le roi règne et gouverne, et alors ses ministres sont ses commis ; ou bien le roi règne et ne gouverne pas, et alors de quoi sert-il, soit pour opérer le bien, soit pour empêcher le mal ? — La seconde partie de l’alternative est celle dont les exemples sont le plus rares, il faut nous en féliciter. Un homme qui travaille à assurer sa dynastie, qui bâtit pour l’éternité, est moins à craindre que des parvenus pressés de s’enrichir et de signaler leur passage par quelque folie d’éclat. En thèse générale, c’est donc le roi qui gouverne ; les ministres sont pour lui comme ces industriels qui, moyennant rétribution honnête, spéculant sur les chances de la cour d’assises, signent les journaux et vont en prison pour les rédacteurs. L’invention n’est pas très-morale ; et je conseillerais volontiers aux journalistes, avant d’attaquer le gouvernement personnel, de commencer par eux-mêmes l’application de leurs maximes.

Quoi qu’il en soit, le prince, assisté de secrétaires officieux, règne et gouverne, c’est-à-dire tient dans sa main tous les pouvoirs de l’État. Nous avons fait ressortir à plusieurs reprises les inconvénients de ce cumul, qui est l’essence même de la hiérarchie ; et nous ne reviendrons pas sur nos paroles. Mais la Charte, en soumettant la volonté royale au contre-seing des ministres, et en rendant ceux-ci responsables, obéissait à une tendance dont elle ne pénétrait pas toute la portée, et qui avait pour résultat de séparer complétement du pouvoir consulaire les fonctions ministérielles.

Les ministres, élus par la chambre des députés, sont les agents supérieurs du pouvoir exécutif, le deuxième dans l’État ; pouvoir qui ne se résume pas, comme le pouvoir consulaire, en un chef unique, mais qui, se divisant dès l’abord en plusieurs catégories égales, compte autant de représentants que de hautes spécialités. Les ministres sont indépendants, non-seulement les uns des autres, mais encore du procurateur général : celui-ci ne les nomme pas, ne leur commande rien ; il examine leurs actes, et en requiert l’annulation ou la sanction près du pouvoir arbitral…

Tels sont, d’après la nouvelle théorie, les rapports du pouvoir consulaire, ou ministère public, avec les ministres.

567. La liste civile est fixée pour toute la durée du règne.

Les appointements du roi portent le nom particulier de liste civile. Autrefois, le roi était propriétaire, rentier, péager, affermeur de gabelles, octroyeur de permis de travail : l’aubaine, la régale, etc., étaient la source de ses revenus. La Constituante, en supprimant ou en convertissant en contribution régulière les revenus royaux, et les remplaçant par une liste civile, a par là-même transformé le roi en fonctionnaire salarié : c’était changer son caractère.

Seul de tous les organes de l’État, le roi représente, dans sa splendeur et dans sa force, la société : de là l’étendue de la liste civile destinée aux frais de la magnificence consulaire, et dont il serait difficile d’enlever au chef du pouvoir central la libre disposition. Au reste, la liste civile, calculée pour des dépenses prévues et imprévues, est toute consommable ; d’ailleurs, par l’organisation du travail, l’égalité des salaires et la centralisation des propriétés, on n’a point à craindre que cette unique inégalité sociale, si toutefois c’en est une, devienne moyen de despotisme, ou principe de corruption [5].

568. On voit avec quelle facilité les prérogatives de la monarchie, autrefois si mystérieuses, environnées d’une sorte de terreur divine, maintenant transformées par une force invincible, se prêtent à des interprétations rationnelles. Il n’est pas jusqu’à l’inviolabilité royale qui ne trouve aussi son explication.

La personne du roi est inviolable et sacrée. Ces paroles de la Charte couvrent une vérité qui semble n’avoir jamais été comprise. Tout fonctionnaire public est inviolable dans l’exercice de ses fonctions. La raison de cette inviolabilité est que le fonctionnaire en exercice représente le souverain. Or, ce qui distingue le chef du pouvoir central de tous les fonctionnaires publics, c’est qu’il est, lui, toujours dans l’exercice de ses fonctions : l’impulsion et la surveillance dans le chef de l’État, de même que la vie dans l’homme, n’admettant pas d’interruption.

Tout citoyen doit au roi, symbole de la puissance consulaire, le signe de respect que le soldat doit à ses chefs ; le chrétien, dans le temple, au prêtre ; le citoyen, devant la justice, au magistrat ; l’étudiant, dans les cours, au professeur ; l’homme à l’homme dans son domicile. L’affectation de rester la tête couverte sur le passage du roi est une protestation de républicanisme imbécile, un acte de révolte mal fondé en droit. Alors même que le chef consulaire, ouvrant la session du parlement, fait son rapport aux députés, il ne perd point, en présence de la représentation nationale, l’inviolabilité de sa charge : il se couvre, et dit aux délégués du peuple : Asseyez-vous. Mais le procurateur général n’en demeure pas moins personnellement soumis à la loi du suffrage ; il ne peut empêcher les électeurs de demander son remplacement et même sa destitution ; car l’inviolabilité dont il jouit s’attache à l’homme politique, non à l’individu.

569. Le roi, consul, président ou procurateur général de la république, est un homme grave et digne, à l’esprit vif et prompt, à la volonté forte, à la pensée hardie ; doué d’un caractère à la fois réfléchi et résolu, d’une imagination vaste et d’une âme intrépide. Il n’est point parleur ni faiseur de harangues : on ne lui connaît pas de goûts frivoles, d’amusements secrets, de prédilections pour rien. Il évite la familiarité, les assiduités, ne cherche nullement à se rendre populaire : la sévérité de ses habitudes ne laisse voir en lui ni passion, ni attachement, ni sensibilité ; la majesté de son regard fait fuir la flatterie. Tout œil et tout intelligence, on ne sait s’il aime ou s’il hait ; s’il est heureux ou s’il souffre. La beauté lui plaît, parce qu’elle est une expression de l’ordre ; les arts lui sourient, comme manifestations de la loi. Ne vivant que par l’esprit, il est déjà hors de l’humanité…

570. Seul entre les pouvoirs constitués, le pouvoir consulaire est monocéphale, c’est-à-dire, se résume en un chef unique : il est contraire à toutes les notions que la force d’impulsion, le principe du mouvement et de la vie, la pensée directrice et centralisante, parte d’un être multiple, collectif et sérié ; du moins telle est l’opinion invincible et spontanée du genre humain. C’est au corps des électeurs et à l’assemblée nationale à prendre leurs mesures, pour que le chef de l’État soit l’expression complète et sincère de leurs idées, de leurs vœux et de leurs tendances…

Les autres pouvoirs affectent des formes particulières. Le pouvoir exécutif ou administratif, qui embrasse à lui seul l’immense majorité de la nation, se divise tout d’abord en plusieurs grandes catégories (agricole, industrielle, commerciale, etc.), lesquelles donnent lieu à autant de ministères, puis vont en se subdivisant, comme le travail lui-même, à l’infini.

Le pouvoir arbitral n’a que deux degrés de juridiction ; mais il se divise en spécialités selon la nature des causes (577), et se résume en une cour suprême dont les membres, tous nommés par la chambre des députés sur la présentation du procureur général, choisissent entre eux leurs présidents, vice-présidents et secrétaires.

Le pouvoir enseignant, ou l’université, se compose de toutes les écoles d’arts, sciences et métiers, à tous les degrés, centralisées dans l’Institut. L’Institut se recrute par lui-même, et se gouverne en république. Le pouvoir consulaire n’a d’action sur lui que relativement à la tenue des écoles, dont les inspecteurs relèvent tous de l’autorité centrale, et sont nommés par son chef. — C’est en traitant de l’éducation qu’on aura à déterminer le rôle de la femme dans la société. La femme, jusqu’à ce qu’elle, soit épouse, est apprentie (529), tout au plus sous-maîtresse : à l’atelier, comme dans la famille, elle reste mineure, et ne fait point partie de la cité. La femme n’est pas, comme l’on dit vulgairement, la moitié ni l’égale de l’homme, mais le complément vivant et sympathique qui achève de faire de lui une personne ; là est le principe de la famille et la loi de monogamie.

571. Ainsi l’Économie sociale, éclairée par la théorie sérielle, sûre de son objet, de ses limites et de sa méthode, constituée sur une base indestructible, se rallie, après une évolution immense, à la politique instinctive et traditionnelle, et s’en saisit pour la rectifier, la conduire et ne l’abandonner jamais.

Que des sophistes, se séparant des faits accomplis et méconnaissant le progrès interne des sociétés, nous demandent ce qu’ont produit pour la félicité publique et l’établissement de l’ordre l’abolition des castes en 89, le renversement de la monarchie en 92, la suppression des cultes en 93, les institutions démocratiques de l’an ii et de l’an iii et la distinction des pouvoirs ; qu’ils se moquent de la métaphysique républicaine, et jettent le ridicule sur les abstractions parlementaires, nous pouvons leur répondre :

Toute critique qui ne va point jusqu’à pénétrer le sens des opinions et la tendance des faits, est ignorante et injuste : cette critique est la vôtre. Lorsque, sans études préliminaires et sans méthode, les hommes de la révolution abordèrent les problèmes les plus élevés de la science, ils durent manquer le but et s’égarer dans des généralités ontologiques, nous le reconnaissons de bonne foi, et nous-mêmes l’avons plus d’une fois constaté. Mais en proclamant la liberté, l’égalité et la fraternité ; en distinguant les pouvoirs et donnant pour sanction à la loi le consentement du peuple ; en cherchant, enfin, dans la réforme politique la formule de l’organisation du travail et le principe du bonheur commun, ces hommes obéissaient à l’instigation de la Providence (497), et devançaient, dans l’impétuosité de leur génie, les temps marqués par elle.

Ce qui fut pour eux comme une religion pleine de mystères, pour nous devenu vérité limpide et théorie démontrée, la coordination des fonctions succédant à la hiérarchie des fonctionnaires, en un mot la démocratie organisée, grâce à eux surtout, est à la veille de recevoir son éclatante réalisation.

Pour arriver à ce but, que reste-t-il à faire ? peu de chose : revoir, l’une après l’autre, toutes nos divisions et classifications politiques ; appliquer à chaque fonction les règles données par la science ; séparer, réunir, niveler, centraliser et circonscrire ; constituer enfin la grande série sociale sur son quadruple pivot, d’après les indices de la tradition et les lois absolues de la métaphysique.

572. Aux exemples que nous avons donnés de cette méthode nous ajouterons, avant de finir, quelques observations sur l’état actuel des pouvoirs.

Rien de plus vulgaire que la délimitation, devenue presque officielle, des pouvoirs, en pouvoir constituant, pouvoir législatif et pouvoir exécutif. Cette délimitation, qui témoigne d’un sentiment profond de la série, est purement nominale et n’a rien de réel.

Et d’abord, qu’est-ce que le pouvoir constituant, par opposition au pouvoir législatif ?

Sous l’empire des idées du dix-huitième siècle, l’homme était censé ne faire partie de la société que par suite du consentement exprimé ou tacite : la loi politique était une convention libre, dont le peuple était maître de modifier et de refaire les dispositions. En dehors de cette convention ou de ce pacte, il y avait la loi naturelle, base des lois civiles : loi qui, puisée dans la conscience, disait-on (126), puis développée par le législateur, réglait les rapports privés des citoyens. Le peuple souverain devait intervenir dans la confection des lois civiles comme des lois politiques : mais tandis qu’il s’exprimait sur les premières par l’organe de ses mandataires, il se prononçait directement sur les secondes, qui toujours devaient être soumises à son acceptation. C’est d’après cette théorie que la constitution de l’an v fut soumise aux assemblées primaires ; que Bonaparte se fit élire par le peuple, et que tout récemment M. Ledru-Rollin, parlant sur la loi de régence, soutenait que les députés n’avaient pas mandat pour voter cette loi.

Mais d’après la science nouvelle, l’homme, qu’il le veuille ou ne le veuille pas, fait partie intégrante de la société, qui, antérieurement à toute convention, existe par le fait de la division du travail et par l’unité de l’action collective ; les lois concernant la production, la répartition, l’administration, la transmission, l’enseignement, etc., résultent objectivement des rapports qu’engendre ce double fait, et sont indépendantes de la volonté et de la connaissance de l’homme. D’où il suit que, lois industrielles, lois civiles et lois politiques étant absolument les mêmes, l’autorité constituante ne fait qu’un avec l’autorité législative, ou plutôt, ainsi que nous l’avons exprimé, le pouvoir constituant, c’est-à-dire le Législateur, est l’Être collectif, le Travailleur indifférencié décrivant ses propres lois, puis les contrôlant, les promulguant, les appliquant et les enseignant par ses quatre grandes facultés.

573. La distinction du pouvoir législatif et pouvoir exécutif n’est aussi, comme la précédente, qu’une sophistication.

La loi est l’expression, formulée par la représentation nationale, des rapports qui naissent entre les hommes du travail et de l’échange. La société est l’organisme fondé sur la connaissance réfléchie de ces lois.

Cela posé, comment concevoir dans le peuple une catégorie légiférante à côté d’une catégorie exécutante ? N’est-ce point séparer, dans le travailleur collectif, l’action de la pensée, par conséquent violer une des lois essentielles du travail (420-440) ?

Sans doute nous avons reconnu divers ordres de fonctionnaires spécialement dévoués à la spéculation : un pouvoir enseignant, un autre arbitral, un troisième consulaire. Mais quelle différence de cette spécification à celle dont nous faisons la critique ! Le pouvoir enseignant ne fait que transmettre, de génération en génération, les idées, c’est-à-dire les lois, que le peuple, le grand Travailleur, dans son action intelligente, découvre sans cesse ; — le pouvoir arbitral, affranchi des obscurités que la passion et l’intérêt peuvent répandre sur l’esprit des travailleurs, juge d’après ces mêmes lois ; — le pouvoir consulaire pourvoit à leur prompte et entière exécution. Ces trois pouvoirs ne légifèrent point en dehors du peuple, de même qu’ils ne pensent pas pour lui…

574. Au reste, cette division de pouvoir législatif et pouvoir exécutif n’existe que dans les livres et n’a jamais été observée. La charte dit :

« Au roi seul appartient la puissance exécutive. »

Puis elle ajoute :

« La puissance législative s’exerce collectivement par le roi, la chambre des pairs et la chambre des députés. »

Voilà bien, en faveur de l’autorité royale, un cumul nettement avoué. Pourquoi séparer d’abord pour réunir ensuite ?… Toutefois, là ne se trouve pas le mal. Les membres de la chambre élective, la plupart propriétaires et industriels, participent aussi, en leur qualilé de producteurs, au pouvoir exécutif, avec cette seule différence que l’action royale est officielle et centralisée, tandis que la leur ne l’est pas. Ce qu’il importe de déterminer, c’est la part qui doit revenir à chacun dans l’exécution. La solution de ce problème se trouve dans la division du travail : nous en avons exposé les règles et décrit le progrès dans l’Humanité. D’après ces règles et ce progrès, le devoir de l’autorité centrale est de procurer l’action publique : or, la royauté, constituée en système féodal, choisissant de l’exécution ce qui convient à ses vues, non-seulement procure l’action publique, pourvoit et surveille, mais encore elle administre, ordonne les dépenses, tient les fonds et nomme aux emplois : ce qui tend à changer la législation en arbitraire, par l’influence que le pouvoir royal, nommant aux emplois, ne peut manquer d’exercer sur la raison des députés. — Les députés ne délibèrent pas en présence du roi, par respect, dit-on, pour la liberté des votes : mais ils délibèrent en présence des ministres, ce qui revient tout à fait au même. Les ministres, du troupeau fidèles gardiens, observent de l’œil Robin-mouton. Aussi voyons-nous, malgré cette prétendue division de pouvoirs, le corps législatif toujours tenu en laisse par la cour : le vent des Tuileries fait virer à sa guise la girouette du Palais-Bourbon.


Caste de gouvernants, et peuple de gouvernés ;
Capitalistes payants, et travailleurs gagés (397) ;
Praticiens qui commandent, et prolétaires qui obéissent ;
Pouvoir législatif, et pouvoir exécutif ;


Divisions élémentaires, inorganiques et anormales, séries artificielles, transportées de la grammaire à la société.

575. S’il est une institution démocratique dans son principe et dans son essence, c’est sans contredit la commune. Or tout, dans la commune, est entaché de cumul, d’irresponsabilité et d’aristocratie.

Le maire est officier de l’état civil, officier de police judiciaire, et juge administratif : en synthétisant ces attributions, on trouve que dans sa commune le maire est despote. La première et la troisième de ces fonctions appartiennent au pouvoir arbitral, la seconde au pouvoir consulaire : ni l’une ni l’autre ne convient au chef du conseil municipal.

Je sais bien que dans une localité où, par le petit nombre des habitants, la division des pouvoirs est nécessairement restreinte, il est quelquefois permis de déroger à cette règle : mais, hormis ce cas extrême, il faut que les fonctions soient distinctes, et toujours, en présence du fonctionnaire spécial, l’individu qui le remplace d’office doit se démettre. C’est ainsi que, dans le flagrant délit, le procureur du roi, en l’absence du juge d’instruction, procède à l’interrogatoire des témoins, fait des perquisitions et lance des mandats ; mais ces attributions cessent aussitôt que le juge d’instruction paraît. Ce n’est pas là une violation de la loi de division ; c’est, si j’ose ainsi dire, une résomption momentanée des spécialités du travail.

Le maire est administrateur et rien de plus ; chef du conseil municipal, il est, par rapport à la commune, ce que le président de la chambre des députés est relativement à la nation. Comme la chambre délibère sur des questions d’intérêt général, ainsi la municipalité délibère sur des questions d’intérêt local ; — comme celle-ci se divise en comité spéciaux pour élaborer les matières politiques, de même celle-ci se subdivise en spécialités municipales. La commune, en un mot, de même que les collèges électoraux et la représentation nationale, est l’un des principaux foyers du pouvoir exécutif et constituant.

576. Dans la condition actuelle, les habitants d’une commune ne sont pas tous électeurs municipaux ; il y a, comme pour l’élection des députés, une condition fiscale à remplir : système propriétaire. — Puis le maire n’est pas l’élu direct des électeurs ; il est choisi par le préfet, et, lorsque la commune est d’une certaine étendue, par le roi lui-même, entre les conseillers élus : système hiérarchique. — Enfin le maire et les adjoints sont irresponsables ; les délibérations des conseils municipaux se tiennent à huis clos ; elles ne sont pas même textuellement rapportées ; le maire et ses affiliés agissent à leur guise ; la commune est leur patrimoine ; ses biens et ses revenus sont leur chose ; ils ordonnancient des dépenses, créent des emplois et des sinécures, font arbitrairement la police, et ne rendent point de comptes. La municipalité, en un mot, est moins libérale, moins démocratique, plus jalouse et plus vexatoire que la représentation nationale, la première autorité de la nation : système aristocrate.

Le pouvoir central, pense-t-on, intervenant dans la gestion des communes, peut rejeter les dépenses imprudentes, casser les adjudications illégales, refuser les emprunts contractés sans nécessité, retrancher les centimes additionnels, etc. Sans doute, il appartient au pouvoir central d’enseigner aux communes les règles d’une bonne administration, et de tenir en bride l’arbitraire municipal : mais le gouvernement, pour s’affermir sur sa base hiérarchique, tient à se faire agréer des municipaux, et par eux de toute la caste électorale, qui lui envoie des députés. Comment un ministre contredirait-il des gens qui votent une garniture de diamants à la naissance de l’héritier présomptif, trente mille francs à son passage, et des dragées à ses noces ?…

577. Bien des gens s’imaginent que l’ordre judiciaire est ce que nous avons de mieux défini, de plus parfaitement organisé dans nos institutions. Nous avons présenté sommairement nos vues à cet égard (549) : quelques mots de plus suffiront.

a) On compte, au civil, quatre degrés de juridiction : 1. Justice de paix ; 2. Instance ; 3. Cour royale ; 4. Cour de cassation. Pourquoi ces quatre degrés ? pourquoi pas six ou huit ?…

b) Outre les tribunaux civils, il y a des tribunaux de police, de commerce et d’administration. Sur quoi se fondent ces divisions ? et si ces divisions s’expliquent en économie, pourquoi, du moins, ne se groupent-elles pas en une série supérieure ?

L’empereur Nicolas a créé dans ses États presque autant de tribunaux que la matière judiciaire présente de variétés : ce système est-il meilleur ou pire que le nôtre ? quel est le principe de division, le point de vue sériel (248) sous lequel doivent s’opérer les catégories du pouvoir arbitral ?…

c) Le conseil d’État est tribunal administratif et machine administrative.

Le préfet est juge administratif et chef d’administration.

Les juges de commerce sont commerçants et industriels : c’est-à-dire qu’en dehors des tribunaux civils, les hommes qui rendent la justice sont à la fois juges et parties. Il s’ensuit que l’administration, dans ses démêlés avec les particuliers, n’a jamais tort, qu’aux yeux des juges de commerce, créanciers, débiteurs ou associés des justiciables, les faillis sont excusés d’avance, et les banqueroutiers dignes de pitié.

578. Par la charte de 1830, le gouvernement de juillet avait promis la liberté de l’enseignement. De toutes les promesses qu’il nous a faites, c’était celle qu’il devait le moins tenir : il ne l’a pas tenue ; loin de là, il poursuit son œuvre de centralisation et d’unité : nous devons le remercier hautement [6].

Mais après avoir unifié et centralisé, il faut démocratiser l’enseignement, abolir la hiérarchie universitaire, et faire intervenir, non pas les élèves, à Dieu ne plaise ! mais le corps entier des professeurs, dans l’administration des collèges et la direction de l’enseignement.

J’avoue que, si la démocratie est d’une pratique difficile dans la sphère politique, elle l’est bien davantage encore dans l’enseignement. Ici la divergence des opinions et des vues croît en raison même des connaissances des individus : et peut-être qu’en l’absence d’une coordination puissante de la société, qui enserre, contienne et dirige le pouvoir universitaire, la constitution définitive de ce pouvoir est radicalement impossible.

Mais, laissant de côté les questions d’application et d’opportunité, il faut reconnaître que la hiérarchie universitaire est la source des plus honteux monopoles : grammaire, histoire, géographie, grec et latin, philosophie et mathématiques, toutes les matières d’enseignement deviennent, entre les mains des agents de l’Université, je devrais dire, des préposés de la férule, moyen de fortune, de considération et d’avancement. Les faits sont connus de tout le monde : je ne déshonorerai point ce livre en en rapportant les plus fameux exemples. L’industrialisme et l’arbitraire, qui règnent partout dans l’Université, sont le vrai motif des pétitions en faveur de la liberté d’enseignement : mais, tout unis de sentiments que nous soyons aux auteurs de ces pétitions, nous ne pouvons partager leurs vues : mieux vaut encore la hiérarchie qui conduit à l’ordre, qu’une liberté qui se résoudrait dans le despotisme.

579. La division des fonctions dans l’enseignement est identique à la classification des sciences : de sorte que, tracer l’arbre généalogique des connaissances humaines, c’est organiser le pouvoir enseignant, l’Université.

« Une classification vraiment naturelle des sciences doit servir de type pour régler convenablement les divisions en classes et sections d’une société de savants qui, se partageant entre eux l’universalité des connaissances humaines, voudraient que sciences mathématiques, physiques, morales et politiques, histoire, procédés des arts, etc., rien ne fût étranger à leurs travaux…

« Qui ne voit également que la disposition la plus convenable d’une grande bibliothèque, et le plan le plus avantageux d’une bibliothèque générale, ou même d’un catalogue de livres plus restreint, serait encore le résultat d’une bonne classification de nos connaissances ? que c’est à elle d’indiquer la meilleure distribution des objets d’enseignement et le nombre des cours, soit dans les établissements destinés à l’instruction commune, soit dans les écoles supérieures ?…

« Ceux qui ont cherché à réunir les vérités relatives à un objet pour en former des sciences n’ont pas toujours su ou embrasser cet objet, ou s’y borner : ils ont rarement cherché les rapports des vérités dont ils s’occupaient avec l’ensemble des connaissances humaines. De là tant de sciences dont les limites sont mal tracées… »

Ces paroles du savant Ampère doivent être pour nous un oracle. Le vrai système de l’enseignement, la série naturelle des études et des instructeurs, est adéquate à l’ordre généalogique des sciences, à l’encyclopédie naturelle.

580. Toute science est, objectivement, perception de rapports ; subjectivement, classification d’idées (356) : or, les idées deviennent visibles par les signes (248, 269) ; d’où il suit que l’art de combiner les signes constitue toute la science de l’homme.

D’après cela, il est aisé de déterminer la première des spécialités enseignantes, celle d’où toutes les autres découlent, non comme de leur source, mais comme de leur rudiment.

L’homme qui enseigne la prononciation, les lettres, les flexions, les chiffres, les figures, les notes, l’accent, le rhythme, le geste et le pas ; le Maître d’école, en un mot, l’initiateur de l’enfance, ayant pour spécialité d’enseigner les signes, instruments de tout art et de toute science, le Maître d’école est l’organe cardinal du pouvoir universitaire, le point de ralliement de toutes les études, le premier interprète de la loi sérielle.

Mais ici, comme ailleurs, l’organisation a suivi une marche rétrograde : la société, qui s’est donné des rois avant d’avoir su faire des artisans, devait créer l’Institut, avant de définir le Maître d’école.

581. Après l’instituteur primaire viennent, dans l’ordre naturel du dédoublement scientifique, les professeurs de langues, de mathématiques, de chant, de physique, d’histoire naturelle, d’arts et métiers : l’application accompagnant toujours la théorie, souvent même la devançant ; et la spécialité des leçons se resserrant à mesure que l’aptitude naturelle de l’élève se déclare, et que ses progrès sont plus rapides.

Que signifie donc cette suite de professeurs de 8e, 7e, 6e, 5e, 4e, 3e, 2e, 1re, qui, distingués les uns des autres, comme les capitaines d’un régiment, par le numéro de leur compagnie, composent presque tout le personnel des collèges et, seuls encore, présentent l’apparence de distribution et de série ? — Sans doute, on ne parle correctement sa langue que lorsqu’on l’a étudiée comparativement avec une autre ; on ne sait bien que ce que l’on exprime avec netteté et précision : l’art de parler et d’écrire est le premier de tous. Mais qu’y a-t-il de commun entre la science et les lettres, et ces huit années d’éducation moyen âge ?…

582. L’émulation a toujours été regardée, avec raison, comme le grand ressort de renseignement et le mobile le plus énergique de la jeunesse : la classification scolastique des études en a fait un principe de vanité sotte et une cause de découragement.

Dans chacune de ces huit classes, qui ne sont après tout que la même, graduée selon le temps, il y a des prix de thème, version, vers latins, excellence, narration, histoire, géographie, etc. Or, cette division pompeuse, de même que la hiérarchie octavale des professeurs, ne contient qu’une espèce, la mémoire. Aussi arrive-t-il constamment que, dans chaque classe, le même sujet remporte presque tous les prix ; puis que dans toutes ses classes il les remporte encore : et le public s’étonne qu’en une même génération se rencontrent tant de précoces génies. On se montre avec complaisance le pauvre enfant qui a obtenu huit prix dans sa classe : on ne songe pas qu’on lui a donné, sous des noms différents, huit fois le même prix..

Établissez des prix de courage, de force, d’adresse, de course, de danse, de chant, de menuiserie, de métallurgie, etc. : ceux-là vaudront bien les autres, et ne seront pas moins significatifs. Alors, ainsi que dans l’Humanité même, vous verrez, parmi cette jeunesse, le nivellement des capacités se produire, à mesure que vous vous éloignerez du bas âge.

Je demande la permission de rapporter un fait qui m’est personnel, et qui prouve combien nos distributions de prix sont absurdes.

Dans mes premières années de collége, je réussissais constamment en thème ; j’étais moins heureux en version. Ne sachant à quoi attribuer cette infériorité toute spéciale, je me mis à composer mes phrases d’après mes lectures, et à transporter de mes livres dans mes devoirs les tours que j’avais retenus. Je fis plus mal encore : le professeur me reprocha la prétention et la recherche, pendant que je négligeais le sens. Enfin je m’aperçus que, comme les thèmes roulaient sur une ou plusieurs règles de rudiment qu’il fallait apprendre, de même les versions étaient choisies de manière à nous exercer sur la même règle, mais en mode inverse : en sorte que de thème à version c’était toujours même besogne. Je sus dès lors à quoi m’en tenir ; je reconquis en version ma supériorité de thème, et je fus applaudi !

On appelle cela enseigner une langue : je dis que c’est siffler des merles. Comment, avec ce procédé mécanique et moutonnier, le jeune homme apprendra-t-il à revêtir sa pensée, toujours originale en lui, d’un style propre à cette pensée et original comme elle ? Tous les prix d’honneur et les rhétoriques n’y peuvent rien : en croit former des écrivains ; on n’élève que des greffiers.

583. Tant qu’on ne suivra pas, dans le progrès des études, mode naturel de spécification et de dédoublement, les trois quarts des élèves, jusqu’au moment où ils seront affranchis de l’école, seront condamnés à une incurable médiocrité. Je sais que les enfants ne montrent pas d’abord des facultés égales, et que, dès la croix de par Dieu, il se manifeste des inégalités affligeantes… Ces inégalités, souvent plus apparentes que réelles, tiennent surtout à ce que le développement de la vie et de la raison ne se mesure pas selon le temps, mais qu’il a lieu par secousses irrégulières, par crises et par fougues. Il est aussi des caractères impénétrables, des natures excentriques, pour lesquels les méthodes ordinaires sont impuissantes, et que l’on se hâte de condamner faute de savoir les comprendre. La nature vivante et réfléchissante ne suit pas, dans ses progrès, la marche didactique de l’école : souvent la capacité se cache, puis éclate tout à coup, au moment où l’on s’y attend le moins. Tel qui n’aura rien appris chez le maître d’école, parvenu à dix-huit ans, à cette époque de fièvre, de passion et d’enthousiasme, deviendra maître sur le chantier, à la manœuvre et aux exercices. De la hache et de la pioche il remontera à la lecture et au au calcul : le dédoublement des connaissances, pour lui, semblera suivre une marche rétrograde. C’est que tout est commencement et fin pour la nature, et que, sur quelque point de l’âme qu’elle appuie le compas, elle y décrit la série et y fait naître l’intelligence.

Attendre patiemment l’heure du berger, épier la nature, saisir la pensée au moment de son éclosion, sont des choses que l’on ne pratique pas dans nos écoles : la méthode, conçue dans le cerveau d’un ministre ou d’un commis, est tracée ; la destination de l’élève est arrêtée par sa famille : marche, enfant ! marche, jeune homme ! Les conditions qu’on te fait sont antipathiques à ton âme : n’importe, tu t’y soumettras, ou tu ne seras qu’une bête.

584. Comment ne voit-on pas qu’en tout homme l’activité obéit à une tendance particulière ; que cette tendance, nécessairemement spéciale, est le principe de la capacité future ; que c’est au maître à la deviner, à s’en saisir, à s’y placer comme en un foyer, pour de là opérer en tous sens et selon toutes les directions.

Votre élève est-il né entreprenant et dévastateur ? aime-t-il à s’exercer sur le bois, la pierre ou le fer ? son cerveau, doué d’une grande puissance d’objectivation, n’admet-il que des représentations concrètes et des images ? Gardez-vous de débuter avec lui par des abstractions et des lois. Donnez-lui des outils à manier, des arbres ou des pierres à équarrir : le temps viendra où de la pratique il remontera aux théories ; et tandis que, pour d’autres, l’intelligence précède l’action, pour lui ce sera l’action qui aura précédé l’intelligence.

L’homme, de la spécialité qui lui est dévolue, peut toujours s’étendre à d’autres, et de là s’élever aux lois générales de la nature et de l’esprit (436) ; seulement, il pénètre dans les sphères qui l’environnent, avec d’autant moins de vigueur, de netteté et de plénitude, qu’elles s’éloignent davantage de celle qui lui est propre. Ainsi se manifeste toute spécialité : une et multiple, simple et sériée, pratique et métaphysique ; lumière intelligible, dont la projection s’affaiblit à mesure qu’elle s’éloigne du centre rayonnant ; mais lumière immortelle, image de la gloire infinie du Créateur, principe de certitude et gage de notre égalité sur la terre.


585. Que la postérité dise si nous nous sommes trompés : — la génération présente ne niera pas que nos réformes ne continuent les faits accomplis, et que nos idées ne se déroulent sur la ligne même des traditions et du progrès.

Le christianisme, en se débattant au dix-neuvième siècle contre l’indifférence, a jeté son cri de détresse et dit son chant funèbre.

La philosophie, en produisant l’éclectisme, s’est disséquée de ses propres mains.

Épuisée d’arguments et de foi, la société plonge sous la vague sensualiste et s’abreuve de jouissances ; mais, prête à périr, l’instinct de conservation la soulève ; et, tandis qu’elle s’efforce de croire et de raisonner encore, tandis qu’elle embrasse d’une étreinte convulsive les antiques objets de son amour et de son orgueil, elle ne trouve plus qu’un fantôme et des lambeaux de cadavre.

Épouvantée, elle s’écrie : « Qu’y a-t-il de certain ? La vérité est-elle la réalité même, la nature des choses tombant sous la connaissance de l’homme ; ou bien n’est-elle qu’une apparence, une conception, arbitraire ou nécessaire, de notre esprit [7] ? »

Honneur au corps savant qui, en posant le problème de la certitude, s’est fait l’interprète de nos besoins ! Mais honte à lui et malédiction, s’il a eu seulement en vue de glorifier quelque philosophe, ou si, spéculant sur l’impuissance des tentatives, il a voulu exploiter le scepticisme aux dépens de la liberté, comme naguère aux dépens de la science sociale il exploitait l’indifférence politique ! L’académie des sciences morales et politiques continuerait-elle la conspiration des sophistes ?… L’exposé des motifs de son jugement nous l’apprendra.

La tâche offerte aux méditations des jeunes philosophes est épineuse, non par la difficulté du problème à résoudre : cette solution est faite ; — mais par l’incapacité, pour ainsi dire invincible, du jury. Il s’agit, en effet, de rendre intelligibles, à des hommes vieillis dans la sophistique et dans la foi, les propositions suivantes :

586. Et d’abord, pour donner une théorie complète de la vérité et de ses fondements, il n’était pas nécessaire, comme l’a dit un spirituel critique, de réunir à soi seul Pascal, Leibnitz ; Malebranche et Descartes. La théorie du vrai constitue une science dont les éléments pouvaient être aperçus et combinés par un esprit médiocre, bien que les limites n’en doivent jamais être atteintes.

Cette première observation, la philosophie, prétentieuse et guindée, ne la pouvait faire.

587. En second lieu, les sciences mathématiques semblent seules, jusqu’à ce jour, avoir le caractère de la certitude, et par là elles s’isolent de toutes les autres connaissances, sur lesquelles plane un doute irrémédiable. Or, cet isolement des mathématiques est lui-même quelque chose de mystérieux, d’incompréhensible, qui les ramène sous l’empire du doute. L’esprit, dit-on, n’est sûr de rien, si ce n’est des vérités mathématiques ; mais, précisément parce qu’il n’est sûr que de cela, l’esprit doit douter encore des vérités mathématiques. Car, ainsi que nous l’avons fait voir (339 et suiv.), l’unité ne se comprend que par la série, c’est-à-dire, que ce qui n’a de rapport avec rien est inintelligible. Les apparences mathématiques, sans rapport avec les autres apparences de l’esprit, sont donc aussi inintelligibles. C’est ce qu’ont profondément senti tous les grands sceptiques ; mais sans qu’ils aient pu, comme nous venons de faire, en donner la raison ; parce que, s’ils avaient connu cette raison, ils eussent connu la loi sérielle, ils eussent connu ce qui fait le caractère de la certitude, et leur doute se fût dissipé à l’instant.

La réduction des mathématiques, au nombre des connaissances douteuses, était nécessaire à la solution du problème de la certitude : or, la philosophie ne pouvait non plus opérer cette réduction.

588. La théorie du vrai est la Méthode naturelle de classification et de composition des idées. — Les mathématiques sont des méthodes particulières de classification, de différenciation el de série (157-176) ; la série est le caractère commun qui les assimile aux autres sciences, et qui donne à toutes la certitude. Cette proposition, qui met sur la même ligne toutes les sciences, était après les prolégomènes qu’on vient de lire (586, 587), la première que nous eussions à démontrer.

589. Ainsi l’idée est l’aperception d’une série (355) ; la vérité, pour l’homme, ou la certitude, est l’intelligence du rapport qui, sous un point de vue donné, constitue cette série.

Ce que l’on appelle conception est la vue de l’élément, de la raison et des modes de la série (341-354).

590. La série n’est point une forme de l’entendement, amorphe de sa nature : elle est d’abord une impression de la réalité sur l’entendement.

Mais la vérité n’est pas seulement la réalité, la nature des choses tombant sous la connaissance de l’homme : en vertu de l’activité propre de l’entendement, elle est encore, en certains cas, une création opérée par l’esprit à l’image de la nature.

Nous savons, en effet, qu’il est des séries réelles et des séries idéelles (360-363) : les premières formées d’éléments inintelligibles et indissolubles ; les secondes composées d’unités, pour ainsi dire, conventionnelles, créées par une abstraction ou sériation logique de l’entendement (241-247), par conséquent susceptibles d’exposition, de transcription et d’analyse.

Mais dans ces deux catégories de représentations, la certitude est égale : la série idéelle étant un calque de la série réelle, paradigme authentique de l’intelligence. De là l’axiome aussi nouveau qu’irréfragable : Tout ce que l’observation révèle est loi de la pensée ; tout ce qui est intelligible à l’entendement est possible à l’expérience (355-356).

Il est donc également vrai de dire et que les choses sont les types des idées, et qu’elles sont des idées réalisées : l’objectif et le subjectif sont adéquats l’un à l’autre, sinon quant à la substance, du moins quant à la forme.

591. Qu’est-ce, à présent, que la faculté de connaître ? La faculté, disait Kant, d’unir synthétiquement la diversité de l’aperception (341). Si, par impossible, les unités sérielles étaient réfléchies sur un moi doué de sensibilité, mais multiple en son essence, ce moi n’éprouverait qu’un sentiment vague ; il ne verrait, ne connaîtrait, ne penserait rien.

Cette faculté est unique ; car si elle n’était pas unique, la diversité de l’aperception ne serait pas synthétisée dans l’entendement. Les autres facultés intellectuelles sont des modes de celle-là : la mémoire est une synthèse du temps, synthèse toujours croissante dans son amplitude, comme dans ses unités ; — l’imagination est le jeu spontané de la pensée à travers les séries qu’elle reçoit, copie ou transpose ; — le raisonnement est la vérification du rapport et du point de vue qui constituent la série.

592. Si le raisonnement n’est que l’art de classer les idées (237, 288, 302), de construire et d’analyser des séries ; et s’il est possible, par l’observation, de découvrir les lois essentielles de toute série, il s’ensuit, non qu’avec la métaphysique la science universelle nous soit donnée : — la connaissance des lois du vrai ne supplée point à l’expérience ; elle ne fait que la diriger et la servir ; — mais que nous pouvons avec certitude juger du vrai et du faux, de l’ordre et du désordre, du bien et du mal ; conséquemment que, sous l’observation de certaines lois, notre raison est infaillible.

593. Et non-seulement notre raison est infaillible ; mais connaissant les lois du vrai, elle connaît par là même les causes de ses erreurs, et peut se rendre compte des notions incomplètes qui l’ont égarée.

La religion est un acte de foi, dont la formule ne couvre de vérité qu’autant que l’intuition du révélateur a été immédiate et pure, et son verbe dégagé de toute analogie, allégorie et symbolisme (14, 24-78). Poser le problème de la certitude, c’est demander si la fin des religions approche.

La philosophie est la prétention de créer la vérité avec des mots, c’est-à-dire de connaître la série naturelle par la série logique (248), inventée seulement pour la rapidité du discours. Cette prétention, qui dérive de l’idée de causalité (79-150), n’aboutit qu’à changer l’expression des idées acquises sans en découvrir de nouvelles : tous les systèmes de philosophie en sont là (195-218).

594. La plus haute probabilité se distingue essentiellement de. la certitude. En effet, la probabilité nous est donnée, soit par un postulé sériel, plus ou moins éloigné (321), soit par une série logique, artificielle ou similiforme, prise pour série naturelle (232, 235), soit enfin par une série calculée sous un point de vue simple, lorsqu’il aurait dû être complexe (270, 273 et suiv.).

Ainsi, la vie humaine se développe dans le temps : sous ce rapport, elle est susceptible de comparaison avec toutes les choses qui mesurent la durée. La théorie des probabilités, fondée sur des comparaisons et des proportions, peut donc nous servir à préjuger le nombre de nos jours. Mais ce calcul n’est jamais d’une absolue certitude : il s’écarte, au contraire, d’autant plus de la certitude que l’application se spécialise davantage, que la série artificielle et simple, établie sous l’unique point de vue de la comparaison des âges, embrasse un moindre nombre de sujets. La certitude, en ceci, résulterait d’un calcul qui aurait pour base, non-seulement la moyenne de longévité, mais toutes les causes, tant internes qu’externes, morales et physiques, dont l’enchaînement et la combinaison doivent amener, à un moment fixe, la mort. Ce calcul ne serait, comme l’on voit, que la construction d’une série complexe : or, comme la série simple et la série composée sont incommensurables, entre la plus haute probabilité donnée par la première et la certitude fournie par la seconde, il y a un abîme.

La puissance de calculer, ou, pour mieux dire, de voir intuitivement toutes les séries complexes, quel qu’en soit le degré, produit en Dieu la science de l’avenir.

595. L’Industrie humaine consiste dans le remaniement des réalités sériées, ou, si l’on aime mieux, dans la substitution de séries idéelles aux séries naturelles des corps (371). — Toutes les lois, formes et puissances de la série trouvent dans le travail leur application (416-442).

Il suit de là :

Que le travail étant une opération sérielle, toute spécialité productive est rudiment de science, démonstration métaphysique, source de poésie et d’art, exposition de l’absolu, réduction de l’infini ;

Que comme la série est la Forme de la capacité intelligente, de même elle est la Loi de la faculté industrielle ;

Que, comme la forme de la raison est pure, impersonnelle et absolue, ainsi la loi du travail est le mètre du talent ;

Conséquemment, que toute intelligence étant appelée, d’abord à concevoir par l’entendement, puis à exprimer par le travail la série au delà de laquelle il n’y a rien pour l’esprit, l’inégalité des intelligences n’est autre chose que l’incapacité plus ou moins prolongée où se trouvent ces intelligences de concevoir et d’exprimer la série, l’ordre, le vrai ; c’est-à-dire n’est qu’un fait anormal et transitoire (308-319).

Et de même enfin que les sciences ne se hiérarchisent pas, mais se coordonnent en chœur autour de la loi sérielle : de même, dans la société, les fonctions ne sont point, les unes par rapport aux autres, subalternes, mais sœurs, mais égales.

L’opinion de l’inégalité essentielle des capacités est une erreur populaire, entretenue et caressée, comme tant d’autres, par les théologiens et les sophistes, de tous les hommes les plus incapables d’en juger, comme ils sont les seuls qui y aient intérêt.

596. Coordonner ou classer des fonctions nécessairement égales ; répartir les instruments du travail et les produits selon les spécialités individuelles et d’après les lois de l’échange : tel est le problème de la création de l’ordre dans l’Humanité.

Organiser la société, c’est décrire une série : série réelle et série idéelle tout ensemble ; car, si la série sociale est inaltérable dans sa forme, ses unités organiques sont à la fois vivantes, intelligentes et intelligibles.

Organiser la société, c’est opérer la synthèse de la matière et de l’esprit, c’est renouveler le miracle de la création. Un jour, le problème cosmogonique sera résolu par l’Économie sociale (321) : avec lui bien d’autres énigmes seront expliquées…

597. Et maintenant, démocrates, sommes-nous dans le vrai ? sommes-nous dans le progrès ?

La théorie sérielle était au fond de la pensée démocratique : car, si cette théorie a pour condition formelle la comparaison des méthodes (157-173), elle a pour condition causative la liberté des opinions, sans laquelle point de recherches, point d’idées.

Dans la sphère politique, la démocratie est la souveraineté passant de l’individu-roi à l’universalité des citoyens ; dans la sphère intellectuelle, la démocratie est la souveraineté passant de la raison sacerdotale et patricienne à la raison collective : — sous l’un et l’autre point de vue, la démocratie n’est point loi, mais matière de législation ; elle n’est pas forme politique, mais sujet d’organisation politique.

Organiser la démocratie est donc une expression parfaitement juste, qui montre à la fois et le faux des prétentions monarchiques, théocratiques et nobiliaires, et la nullité de ceux qui croient avoir tout dit, quand ils se sont proclamés démocrates.

498. La théorie sérielle, produit spontané, expression pure de la démocratie, contient en essence :

Un art nouveau, supérieur à l’ancien, sinon peut-être par l’exécution des détails, du moins par les conceptions d’ensemble ; soumis aux lois d’une métaphysique inconnue, qui déjà s’annonce par divers symptômes.

Une littérature savante, synthétique, où le sentiment résultera de l’idée, où l’image sera formule ;

Une morale, j’ai presque dit une spiritualité, qui laissera loin derrière elle la morale et la spiritualité chrétienne, déshonorée par les folies des mystiques et les impuretés des casuistes.

599. Soyez fidèles à votre drapeau, démocrates, et toutes ces choses vous viendront infailliblement.

Fuyez ceux dont l’impuissance ne connaît de remède aux misères publiques que le retour à des idées vaincues, et dont la bouche ne s’exprime jamais sur l’égalité qu’avec des réserves injurieuses.

Laissez la religion aux prêtres : « Qu’ont-ils vu, ces théologiens ? qu’ont-ils vu plus que les autres ? quelle ignorance est la leur, et qu’il serait aisé de les confondre, si, faibles et présomptueux, ils ne craignaient d’être instruits ! Ils n’ont rien vu ; ils ne savent rien ; ils n’ont pas de quoi établir leur chimère de révélation : et cette fragilité de la raison humaine, qui faisait leur science, leur échappe [8]… »

La religion n’a que la foi ; le peuple veut qu’on lui fasse raison et justice.

Méprisez les philosophes : le plus grand effort de leur prétendue sagesse a été de poser en dogme le doute universel, le chef-d’œuvre de leur politique est cet ignoble juste-milieu, qui, opposant à la royauté la bourgeoisie, prétend soumettre à la bourgeoisie le peuple. Par eux la royauté, dont les destinées devaient être si glorieuses, a été faite instrument du monopole ; par eux la bourgeoisie, jadis avant-garde de la colonne révolutionnaire, n’est plus, si j’ose ainsi dire, que le punctum saliens de l’égalité.

La philosophie, aujourd’hui comme toujours, est girondine et thermidorienne ; le peuple entier est jacobin.

N’attendez rien, ni des rhéteurs qui vous gouvernent, ni des prêtres qui vous sermonnent : leur cerveau est moulé, leurs idées sont irréformables.

Ne cherchez point à les convaincre : le délire qui les agite est un signe non équivoque de mort. En vain leur diriez-vous que votre propre intérêt vous défend d’exiger une rigoureuse justice ; en vain offririez-vous à la dynastie les plus belles espérances : ils ne vous croiront pas ; leur mauvais génie les pousse à refuser tout : Quos vult perdere Jupiter dementat.

Plus de pétitions ni de remontrances : on y répond par des pasquinades. — À la balance du monopole, les douleurs du peuple ne pèsent rien.

600. Travaillez à la réforme, à la constitution de la science nouvelle, qui est la constitution même de la société et de l’ordre public : travaillez-y par le dépouillement des institutions et des lois, par la critique des fonctions sociales, par l’interprétation des principes d’égalité répandus dans la charte et dans les codes, par les discussions économiques, et par la détermination des mesures à prendre en cas d’événement. Que rien n’échappe à votre investigation calme, sagace, inflexible et sûre ; qu’une propagande loyale, marchant le front levé, porte sous le chaume et dans l’atelier le dogme égalitaire…

Et quand vous vous sentirez assez forts, ne demandez pas : exigez.

Que craignez-vous ? les foudres de l’Église ? elles sont éteintes. — Les sarcasmes des sophistes ? n’est pas plaisant qui fait le singe ; n’est pas ridicule qui dit vrai. — Les violences du pouvoir ? jamais il ne se commettra avec la science. La dialectique sérielle est une machine qui dévorera la charte, les codes, les tribunaux, et tout l’arsenal administratif ; qui brisera les canons du despotisme, et fera trembler ses bastilles. Un kilogramme de poudre soulève à peine une bombe : une seule de vos idées fera bondir des millions de soldats.

Et si le pouvoir, pour échapper aux traits de votre brûlante critique, osait, comme un jour, interdire la science même et suspendre la communication des idées, alors, démocrates, vous seriez dans le cas de légitime défense : Tunc dolus an virtus quis in hoste requirat ? Vous demanderiez à l’histoire comment les hommes libres se défont des tyrans, et les premiers d’entre vous montreraient au peuple, par leur dévouement et leur exemple, quel est, en pareille extrémité, son droit et son devoir.


La vérité a lui sur nos têtes :
Le temps de la résignation est passé.




fin



  1. Là est la plus grande erreur de tout l’ouvrage. L’auteur a prouvé lui-même, depuis la première édition de ce livre, qu’il y avait tout à faire encore dans la question du crédit, de la circulation, de la valeur, et des monnaies. (Note de l’éditeur.)
  2. Tout cela est fort obscur et n’apprend rien. L’auteur eût mieux fait de ne rien définir. (Note de l’éditeur.)
  3. Si les adversaires de l’auteur avaient lu ses ouvrages, ils ne l’accuseraient pas d’entraver le mouvement politique. Toutefois, il faut reconnaître que, depuis la première édition de ce livre, l’écrivain a quelque peu modifié ses vues : toute la politique, a-t-il dit, est dans le socialisme. (Note de l’éditeur.)
  4. Un écrivain radical, M. Anselme Petetin, écrivait dernièrement dans la Revue Indépendante, que le vote universel pourrait bien aujourd’hui avoir pour résultat immédiat de ramener les Bourbons. M. Petetin n’en concluait pas moins à l’application immédiate du vote universel. Si c’est là de la démocratie, à coup sûr ce n’est pas de la prudence.
  5. L’auteur a cru devoir laisser subsister ce paragraphe, la liste civile conservant, sous le gouvernement républicain, son analogue dans le traitement du président, des ministres et hauts fonctionnaires, et dans l’indemnité des représentants. (Note de l’éditeur.)
  6. La république, en proclamant la gratuité de l’enseignement, a pu faire ce que n’avait pu réaliser la monarchie. Organisez la gratuité de l’enseignement, et vous pouvez sans péril en accorder la liberté. (Note de l’éditeur.)
  7. Programme des prix proposés pour 1845, par l’Académie des sciences morales et politiques.
  8. Bossuet, Oraisons funèbres.