De la Littérature historique

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
De la Littérature historique
Revue des Deux Mondes2e série de la nouv. période, tome 8 (p. 668-687).
DE LA


LITTÉRATURE HISTORIQUE





Histoire de la Réunion de la Lorraine à la France, avec notes, pièces justificatives et documens historiques entièrement inédits, par M. le comte d’Haussonville.





La vocation historique de notre siècle est de tout point incontestable : il a, Dieu merci, à sa disposition la matière et l’art; il a le sujet et la forme. Il a vu des événemens prodigieux, et peut-être, sous des auspices nouveaux, il en commence aujourd’hui de très considérables. Il décrit sans cesse ceux dont il a été déjà témoin et partie trop intéressée, et plus d’une fois, sous des plumes justement célèbres, il les a décrits avec un éclat de couleur ou une sagacité qu’admirera l’avenir. Pour ne citer qu’un nom, le premier de tous, les fragmens d’histoire, les épisodes de prédilection dans sa propre destinée que Napoléon dictait à Sainte-Hélène, ces récits sobres, sévères, impassibles jusqu’au moment où traverse l’éclair de la passion, ces lames d’airain burinées d’un style d’acier, la Campagne d’Italie, l’éexpédition d’Egypte, le Retour en France et le 18 Brumaire, etc., demeureront comme des monumens de l’art, comme des œuvres immortelles de réflexion et d’éloquence égales au génie d’activité du héros. Ce seront dans la mémoire des hommes les plus durables vestiges de son passage sur la terre, et le signe le moins douteux, comme le plus personnel, de sa supériorité sur ceux qu’il subjugua et sur ceux même qui l’ont vaincu.

Après lui, et sans atteindre au ton de sa parole souveraine, imperatoria brevitas, après lui, par d’autres qualités, la vive impression, la haute intelligence, la peinture complète, lors même qu’elle est partiale, ont marqué bien des pages de nos historiens actuels racontant nos faits contemporains.

Ce n’est pas tout. Cette habitude de peindre d’après nature, ce travail sur des modèles vivans a réagi d’une manière heureuse sur la contemplation studieuse du passé : l’histoire même ancienne a été mieux comprise, à la faveur et à la lumière de la grande histoire présente, qui se faisait et se récitait devant nous.

Ce n’est pas sans doute qu’une fâcheuse influence, de système plutôt que de passion, n’ait pu se glisser parfois dans notre interprétation historique des époques plus ou moins reculées. Quand un siècle est fort préoccupé de lui-même, il teint de ses couleurs les temps éloignés qu’il veut décrire.

Cela était arrivé en France à la grande littérature du XVIIe siècle. Cela se retrouve plus encore, je ne dis pas dans les peintures, mais dans les jugemens et dans les dédaigneuses prétéritions du XVIIIe siècle. Cela devait se rencontrer quelquefois aussi dans les œuvres historiques de notre temps, mais avec une grande compensation, celle qui résulte d’une étude plus approfondie des faits et d’une disposition d’esprit plus désintéressée, plus générale, et, si vous voulez, plus exercée, à force d’avoir vu des changemens rapides et comparé des ruines diverses.

De là, sous la condition première du savoir et du talent, plusieurs beaux écrits de notre XIXe siècle touchant l’état social, les événemens, les mœurs et même le génie théologique du moyen âge. De là par exemple les Lettres de M. Thierry sur nos anciennes communes, et certaines parties singulièrement pittoresques et vraies de l’Histoire des Ducs de Bourgogne par M. de Barante; de là, sous la plume de M. de Rémusat, les ries à la fois si animées et si analytiques d’Abailard et de saint Anselme, et, de la main de M. Cousin, les traits de biographie et d’histoire si attachans et si vrais mêlés à une Dissertation sur le Sic et Non de ce même Abailard, personnage mixte entre la science théologique, la liberté d’examen et l’imagination romanesque.

Dans la peinture d’un passé plus rapproché de nous, plus grand et plus connu que le moyen âge, plus analogue à notre civilisation, avec des caractères qui en sont profondément distincts, notre époque a également montré un heureux progrès d’intelligence et d’émotion historique. Est-il besoin de dire à quel point l’Angleterre de 1640 et des vingt années suivantes, le génie de la guerre civile et de la liberté légale, l’ascendant passager du despotisme sur un peuple ami des lois, le retour des principes indestructibles que la force avait comprimés, toutes ces grandes scènes de la glorieuse vie du peuple anglais apparaissent mieux expliquées et mieux retracées dans le livre d’un Français de nos jours qu’elles ne l’avaient été dans tous les écrits étrangers ou nationaux des contemporains et de leurs successeurs immédiats ? Et chez nous Français, dans notre propre pays, malgré tant de précieux témoignages du siècle de Louis XIV sur lui-même, malgré l’abondance des mémoires historiques inspirés par cette grande époque et écrits sous sa dictée, malgré tout l’éclat qui en avait presque directement rejailli sur les tableaux qu’en a laissés Voltaire, n’est-il pas vrai qu’une part éminente de ce règne, la principale œuvre de sa diplomatie, n’a été bien éclaircie et dignement dépeinte que de nos jours [1] et par un de nos récens maîtres en histoire, dont la méthode et le talent s’appliquent avec une égale supériorité aux sujets contemporains et à l’étude approfondie, parfois à la restitution d’époques plus anciennes incomplètement ou faussement reproduites avant nous ?

En signalant ces titres nouveaux et cette supériorité actuelle de notre littérature historique, nous voulons appeler et non décourager l’émulation; ils sont pour nous la preuve d’un rapport entre l’esprit du temps, la facilité des renseignemens et l’à-propos des tentatives de composition historique :

Clio gesta canens transactis tempora reddit.


M. Viennet, dans ses vers voltairiens pour l’esprit et la rime, a beau regarder les muses comme tout à fait surannées et gronder Clio comme la moins véridique de toutes; elle restera longtemps, nous le croyons, la muse favorite de notre époque. Elle y découvrira des points de vue sur le passé; elle y rajeunira des côtés entiers de l’histoire convenue, en les éclairant d’une lumière nouvelle; elle y traitera d’une manière isolée, distincte, et partant plus exacte et plus complète, des portions importantes qui demeuraient enveloppées et confuses dans la masse de l’histoire générale. Le goût des recherches neuves et précises, la découverte de documens inédits, l’étude des pièces officielles et jusqu’à la curiosité des autographes partis de mains célèbres, viennent merveilleusement à l’appui de cette disposition à mieux écrire l’histoire. Longtemps, dans notre pays, des écrivains, même estimables, croyaient qu’être historien, c’était recevoir de confiance ce que d’autres narrateurs avaient compilé avant nous, le récrire en meilleurs termes et y mêler une pointe de raison philosophique ou quelques lieux communs de morale. C’est ainsi que composaient même un homme d’un esprit rare, Duclos, et plusieurs hommes renommés dans les premières années de ce siècle. Il en était à peu près de même chez nos plus proches voisins : un habile critique anglais, tout en admirant la clarté, l’élégance facile, l’intérêt des récits de Hume, a noté de longs fragmens de son ouvrage où il suit pas à pas un seul guide antérieur, le docte Carte, se bornant à le renouveler par l’expression et à l’animer çà et là par l’épigramme; on peut s’assurer encore, par d’autres épreuves, que ce célèbre historien, pour décrire et juger la révolution d’Angleterre, n’avait pas même consulté le recueil imprimé des débats parlementaires, mais s’était contenté des extraits souvent tronqués et fautifs qu’en avait donnés Clarendon dans sa grande Histoire de la Rébellion.

C’est le savant et minutieux investigateur D’israéli, le père de l’exministre et du spirituel romancier de ce nom, qui un des premiers inquiéta les Anglais sur cette manière confiante, expéditive, d’écrire l’histoire; c’est lui qui fit ressortir tout ce que les documens inédits, l’amas oublié des pièces officielles, les correspondances privées et secrètes renfermaient de curieux démentis à l’histoire courante, à la tradition vulgaire, et enfin tout ce que l’érudition des textes originaux jetait de lumières nouvelles sur les événemens et les hommes.

Vers le même temps, les collections d’Ellis et d’autres recueils restituaient à l’histoire britannique une foule de documens authentiques cachés jusque-là dans les archives de la couronne, ou de quelques grandes familles d’Angleterre, à peu près comme parmi nous le recueil tardif des lettres d’Henri IV, la publication commencée des lettres de Richelieu, les extraits de notre diplomatie en Orient au XVIe siècle ont apporté depuis quelques années à notre histoire mille curieux renseignemens, appréciés surtout, il faut en convenir, par le suffrage des critiques étrangers.

Quoi qu’il en soit, on ne peut trop accueillir et trop désirer les efforts tentés dans cette voie nouvelle de scrupuleuse recherche et de dépouillement direct des monument originaux; c’est là pour l’histoire un rajeunissement plus utile et plus vrai que les couleurs sceptiques ou religieuses dont une plume facile cherche à relever un canevas de renseignemens incomplets. Qu’on le sache bien, pour une grande partie des temps moyens et des temps modernes, l’histoire est à faire, c’est-à-dire à trouver dans les sources, à surprendre dans des monumens à part, dans les attestations contemporaines habilement recueillies.

A la vérité, pour réussir à pareille œuvre, il faut en borner l’étendue, choisir une époque, un fait important, un personnage caractéristique, puis l’étudier à fond par un examen comparé de ce qu’en a dit l’histoire générale et de ce que peut y ajouter l’étude des textes originaux. C’est là ce que nous paraît avoir commencé avec un heureux travail et une sagacité supérieure M. d’Haussonville dans l’Histoire de la réunion de la Lorraine à la France. On a dit, il y a longtemps, qu’un point de vue très intéressant de notre histoire serait de montrer surtout comment s’est formée notre grande unité nationale par l’accession, l’incorporation, l’effacement successif de plusieurs petites unités indigènes longtemps distinctes et même antipathiques, comme quelques-unes de nos provinces du midi et du nord. Ce que le temps a fait pour une telle œuvre, ce qu’a fait la guerre, la violence, ce qu’a fait le rapprochement graduel des mœurs, la diversité ou l’identité ancienne des langages, l’influence d’une civilisation et d’une littérature dominante, formerait dans cette étude historique autant de tableaux divers et attachans. Mais la loi qui préside à de telles réunions serait bien difficile à retrouver et à suivre avec certitude. Consultez-vous la langue, les mœurs, ce signalement principal de l’unité d’un peuple ? La ville de Valenciennes, résidence passagère des Mérovingiens, ne fut conquise par les armes françaises et réunie à la France par un traité qu’en 1678, et dès le milieu du XIVe siècle Valenciennes était la patrie et la première école du plus Français de nos vieux écrivains, Froissart, de celui qui rendait le mieux dans notre idiome du temps le génie chevaleresque et la gaieté guerrière des Français d’alors. Plus loin de notre frontière, Liège, autre ville réellement française, où le seigneur évêque protégea et inspira Froissart, n’a été réunie à la France, dont elle est une alluvion, que pendant une vingtaine d’années de nos plus grandes guerres, de nos plus grands débordemens de conquêtes, et on s’effraie de songer à tout ce qu’il faudrait aujourd’hui de remaniemens à l’orient et à l’occident de l’Europe pour ajouter à la France cet appendice qui lui est originairement identique !

Il faut donc reconnaître en principe que bien des conditions sont nécessaires pour rendre possibles ces réunions de territoire, que souvent une seule cause semblerait expliquer. Par là, le sujet qu’a choisi M. d’Haussonville, le point particulier qu’il a pris sur la carte de la France actuelle nous parait doublement instructif et piquant. Comment la Lorraine, si naturellement adhérente à la France, en affinité avec elle de mœurs et de langage, entraînée et comme enclavée dans la sphère de cette grande puissance dès le milieu du XVIe siècle par notre possession des trois évêchés, Metz, Toul et Verdun, ne fut-elle cependant incorporée à notre état français qu’en 1766, dans la langueur du règne de Louis XV ? Y a-t-il donc des conquêtes à la portée d’une époque de décadence ? y a-t-il des accroissemens amenés par le temps, rendus inévitables, qui échoient comme un fruit mûr tombe dans la main la plus débile ?

Quoi qu’il en soit de ce dénouement, ce qui le précéda, ce qui le suspendit, le rapprochement social dans le divorce politique, et pour conséquence dernière la réunion achevée même par l’autorité la moins conquérante, lorsque tout moyen de séparation fut pour ainsi dire épuisé, voilà sans doute un problème et un tableau dignes de la méditation et du talent d’un écrivain qui cherche la raison de l’histoire. Les préliminaires, les circonstances, les détails en seront d’un vif intérêt, et remontent d’abord à la crise la plus dramatique de notre histoire avant 1789, le débat sur le culte national et sur la maison régnante, la lutte contre le protestantisme, et l’attaque à la dynastie par la rébellion tumultueuse ou le protectorat oppressif.

Évidemment ces révolutions aristocratiques et populaires de notre ancienne histoire ne pouvaient se produire qu’à la faveur de cette composition fédérale de notre ancienne monarchie, ayant de grands vassaux plus ou moins indépendans, et à sa porte de petits états alliés plus ou moins dépendans par le voisinage, plus ou moins enhardis à l’hostilité par les troubles intérieurs de l’état principal. C’est ainsi qu’au XVIe siècle, quoique la grande féodalité fût déjà bien affaiblie, les princes lorrains se crurent un moment en droit d’espérer et de tenter ce qu’avait fait cinq siècles auparavant Hugues Capet, lorsqu’il réunit à son comté de Paris et à son duché de France la couronne incertaine des derniers et imbéciles Carlovingiens, apportant ainsi sa dot à cette monarchie française qu’il épousait.

Mais de Hugues Capet aux Guises, les différences des deux situations étaient plus grandes que les ressemblances, et dès lors le succès ne pouvait être le même. Le point d’appui des princes lorrains était trop faible pour la hauteur de leur ambition. Leur titre non pas seulement de grands vassaux, pour une partie de leur mouvance, mais de princes possessionnés indépendans, ne suffisait pas. Être duc actuel ou futur de la Lorraine était trop peu pour absorber le reste de la France. Ces princes avaient besoin de s’appuyer sur un fanatisme populaire ou un ascendant ecclésiastique étranger. Il leur fallait être rois de Paris par la ligue, et dès lors l’ambition du plus hardi d’entre eux, forcée tantôt de s’approcher du roi véritable pour le dominer, tantôt de conspirer ouvertement contre lui à l’aide des passions d’une assemblée, était soumise aux hasards d’une entreprise qui peut tout à coup être arrêtée par un crime de palais ou par une défection populaire.

Le rôle des Guises en France est donc l’avant-scène de l’histoire locale, et pourtant assez étendue, qu’entreprend M. d’Haussonville. S’attarder longtemps à cette avant-scène, raconter ce qui est bien connu, retoucher de vieux portraits et expliquer de nouveau la ligue, c’était même une tentation qui s’offrait ici d’abord au talent; mais l’excellent esprit de l’auteur n’y a pas cédé : il aime dans les choses non pas seulement la nouveauté de la forme, mais celle du fond. Il veut écrire non de seconde main, mais d’original, sur des faits négligés ou mal compris, et d’après des documens nouveaux.

Sauf donc quelques pages bien frappées, qui résument vivement le caractère, l’ascendant, la vie et la mort du duc de Guise, nous avançons vite dans le récit vers l’histoire intérieure de la Lorraine, c’est-à-dire l’état précaire où la laissait la grande tentative manquée par des princes issus de sa maison régnante, et dès lors la rancune défiante et ambitieuse que lui gardait en retour la royauté française, un moment insultée de cette inégale concurrence. En voyant l’auteur ainsi arriver d’une marche prompte et sûre au cœur du sujet, à son point de nouveauté distincte et d’originalité propre, on peut regretter seulement une réflexion qui lui échappe sur le malheur de la Lorraine de s’être trouvée compromise dans l’ambition des Guises, et d’avoir à ce prix dû perdre plus tard son indépendance. L’habile historien, malgré la nuance de partialité lorraine qui anime, j’en conviens, ses recherches et son récit, ne peut ignorer que le sort de ces petits états voisins des grands ne dépend pas du hasard de quelque ambition imprudente et de quelque lutte trop vite engagée. La raison, la cause de la réunion existant toujours, l’occasion ne manque jamais; avec ou sans les Guises, il était impossible à la Lorraine d’éviter la puissante attraction de la France. Le voisinage l’y soumettait; les mœurs, les usages, la langue, l’y préparaient chaque jour, et loin d’imputer une adjonction inévitable à telle ou telle rencontre d’événemens ou d’hommes, on doit s’étonner que cette adjonction si naturelle ait été si tardive.

Cela tenait, il faut le dire, à ce qui s’est considérablement affaibli de nos jours, à la puissance du droit public dans l’ancienne Europe, et par conséquent aux difficultés, à la lenteur de toute modification dans ce droit, de tout changement dans l’état des souverainetés et la répartition des territoires. Le seul traité de Vienne, dans notre siècle, a transféré, morcelé, accru ou absorbé plus de possessions antérieures, plus de statu que préalables que l’Europe n’avait vu de changemens pendant une durée de plusieurs siècles.

C’est ainsi, c’est en vertu de cet état des esprits que l’ancienne France avait mis tant d’années et pour ainsi dire tant de procédés successifs à s’approprier la Lorraine, travaillant d’abord à la détacher de l’Allemagne, puis à la dominer par son alliance, puis à la cerner et à l’isoler comme par autant de postes jetés en avant d’elle, puis à y séjourner militairement sur quelques points, à diverses époques, enfin à la couvrir et à l’enclore par des conquêtes durables, lui laissant même, en-deçà de ses conquêtes, une existence distincte et intérieurement indépendante, jusqu’à l’heure où, de l’état de suzeraineté amie et de principauté de famille, on la fit passer, en 1766, à l’état de province française, pour devenir en 1790 les départemens de la Meuse, de la Meurthe, de la Moselle et des Vosges.

C’est ce long acheminement à une fin nécessaire, c’est ce travail d’appropriation et de conquête graduelle que M. d’Haussonville excelle à décrire avec un sentiment des lieux, une intelligence native des faits, un patriotisme local qui répand sur ses récits autant d’intérêt que de clarté. Prenons pour cela son livre à la mort soudaine de Henri IV, de cet habile et excellent prince, qui, dans sa haute fortune, gardait à la Lorraine un malin vouloir de la candidature que le duc Charles III avait osé élever jusqu’à la couronne de France. Voilà bien des événemens interceptés, détruits en germe par cette mort funeste! L’Allemagne et la maison d’Autriche respirent d’un grand danger, ou du moins d’une grande commotion qui les menaçait. La lutte des intérêts protestans et des intérêts catholiques va être laissée à elle-même, délivrée de la puissante et douteuse intervention qu’elle avait sollicitée, jusqu’au moment du moins où le génie du cardinal de Richelieu reprendra plus hardiment la politique d’Henri IV, encore gêné dans son abjuration et dans sa gloire par les souvenirs de son ancien culte et les fanatiques défiances qui ne cessaient de les lui reprocher.

Ce crime, cette calamité de la mort d’Henri IV fut un grand changement ou du moins une grande suspension dans le mouvement des affaires de l’Europe, et à ce point de vue M. d’Haussonville en marque les effets immédiats dans quelques pages aussi justes et aussi courtes que fortement tracées; mais, en ce qui concerne la Lorraine, elle ne changea rien à la tendance des choses, et pour ainsi dire au mouvement instinctif de la France pour s’affermir et se compléter. Là commence le long drame de la réunion, assez souvent interrompu par des intermèdes de repos ou d’intrigues insignifiantes, puis repris par des actes décisifs, mais non persistans, comme le jour où Louis XIII mit garnison dans Nancy, et le jour où Louis XIV conquit tout à fait la Lorraine, pour la rendre bientôt par un traité. C’étaient là des essais de prise de possession, comme la Moldavie et la Valachie en ont tant éprouvé depuis un demi-siècle. Toutefois ces tâtonnemens de conquêtes, qui, pour l’avenir, avancent fort peu la réunion d’un peuple encore inculte à une domination arbitraire et dure, préparent déjà et cimentent à demi la réunion de deux pays inégaux en force matérielle, mais rapprochés par une civilisation analogue et croissante. Ce n’est pas que, durant la régence de Marie de Médicis et sous Richelieu, les procédés de la France envers la Lorraine, tels que le cardinal les avoue ou plutôt les célèbre dans ses Mémoires, n’aient été fort rudes et fort iniques, mêlés de guet-apens et de guerres, de perfidies et de cruautés : il n’importe; cela n’augmentait ni ne créait pour l’avenir l’incompatibilité d’humeurs entre les deux pays. La monarchie française, sous ce rapport, traitait ses sujets futurs comme ses sujets actuels, et disons-le même, elle était moins rude et moins impitoyable pour ses grands vassaux externes en quelque sorte que pour ses vassaux intérieurs et domestiques.

Richelieu, quelque irrité qu’on le suppose contre les princes de Lorraine, n’aurait osé contre eux rien de semblable à ce qu’il fit contre les plus grands noms de la noblesse de France; c’est que dans la vive attaque à l’aristocratie le respect aux souverainetés, même aux plus petites, se conservait encore tout entier. La monarchie française, avant de conquérir au dehors les annexes, même les plus voisines et les plus accessibles, avait besoin de subjuguer au dedans toute force rebelle et tout reste de féodalité indépendante et de privilèges hautains ou réfractaires : elle affermissait son unité avant de prendre toute son étendue naturelle.

C’est la réflexion qui frappe à la lecture des détails, d’ailleurs si curieux et parfois si neufs, que donne l’auteur sur l’administration du duc Henri II, après Charles III, et sur l’avènement et les premiers actes de Charles IV : c’est la vérité que font partout ressortir ses relations et ses luttes avec la cour de France, ses velléités timides de coalition avec l’Angleterre, ses soumissions sous la pesante main de Richelieu, sa campagne forcée à notre suite en Allemagne avec les troupes qu’il avait intentionnellement équipées contre nous, ses embarras, sa faiblesse et son petit rôle devant la grande figure de Gustave-Adolphe, ses cessions partielles à la France, et finalement son abdication inutile en faveur de son frère le cardinal de Lorraine, second du nom et de titre, sans l’être de génie. Dans toute cette complication d’événemens si bien démêlés par l’historien, il ne nous a paru manquer qu’une chose, un héros. En vérité, Charles IV ne peut prétendre à l’être, malgré ses succès de jeunesse à la cour de France, son air guerrier, ses qualités brillantes, sa prodigieuse adresse à tous les exercices du corps. M. d’Haussonville en fait un portrait vivement touché, à la manière de Salluste; mais il ne suffit pas de dire de ce prince comme de Catilina : Corpus patiens inediœ, vigiliœ, algoris suprà quâm cuique credibile, etc. Animus audax, subdolus, varius, cujus rei libet simulator ac dissimulaior, etc., alieni appetens, sut profusus, ardens in cupiditaiibus. — « Personne mieux que lui ne faisait de son corps ce qu’il voulait : il l’avait habitué au travail et rompu à la fatigue. Ni le froid, ni le chaud ne lui importaient, ni la faim, ni la soif, etc. Il était profondément sagace et prompt à apprendre ce qu’il avait intérêt à connaître, etc. Chez lui, le don et une sorte de divination naturelle suffisaient si bien à tout, qu’il semblait ne rien ignorer. » Et ailleurs encore : « Il avait le cœur haut et l’esprit fin. Son courage était sans égal; il recherchait les hasards, paraissait s’y complaire, et sa gaieté n’était jamais si grande que dans le danger. »

Tous ces traits, et d’autres encore qu’on pourrait recueillir, saillans et bien contrastés par eux-mêmes, ne suffisent pas pour recommander un personnage, si les actions manquent, si le caractère se dément, s’il y a disproportion même entre les facultés apparentes et les résultats. On revient alors, pour qualifier et juger Charles IV, aux deux épithètes que lui donne M. Cousin dans un de ses piquans articles sur les carnets de Mazarin ; on l’appelle l’incertain et aventureux Charles IV, et on le juge un antagoniste trop faible, un esprit trop versatile et trop léger pour nous intéresser longtemps à ses levées d’armes et à ses fuites, à ses tentations d’audace et à ses impuissances devant les hommes d’état qu’il avait en tête. En histoire, les portraits ont besoin d’être soutenus par le récit. Tout ce que Voltaire décrit si bien de la personne de Charles XII et de ce corps de fer gouverné par une âme inébranlable attacherait peu le lecteur, si on ne voyait vite à l’appui le passage de la Dwina, la victoire de Narva, l’invasion de la Saxe, et même, dans le détrônement du roi Auguste, ces éclairs de génie politique mêlés aux prodiges de hardiesse militaire et frappant la Russie au point vulnérable de sa grandeur, au lieu d’aller, comme plus tard, à Pultawa, se perdre dans ses déserts glacés, et se briser contre la discipline et l’artillerie de ses masses barbares.

Ce sont là de grandes inégalités de conduite et de destinée; mais il y avait dans Charles XÏI un homme enfin, dont le courage et l’esprit d’entreprise élevèrent un moment la Suède bien haut. Charles IV au contraire non-seulement ne fit rien, et probablement ne pouvait rien pour agrandir la Lorraine : il ne fit rien pour sa propre gloire. Tous ses projets manquèrent, toutes ses velléités avortèrent. Il lutta sans grandeur et tomba sans bruit. Le nouvel historien ne s’y trompe pas sans doute. « L’à-propos, dit-il, manquait complètement à Charles IV, et jamais prince ne comprit moins son rôle entre les maisons de France et d’Autriche, qui reprenaient le cours un moment interrompu de leurs vieilles rivalités. La Lorraine avait surtout besoin alors d’un souverain pacifique, modéré et prudent, satisfait de garder dans la querelle une attitude conciliante et modeste. « Charles ne l’entendit jamais ainsi. Amoureux de la guerre, il souhaitait beaucoup plus qu’il ne redoutait un conflit, d’où il espérait tirer à la fois renommée et puissance. Les exploits d’un Walstein, les lauriers d’un Gustave-Adolphe lui agréaient mieux que la paisible sagesse d’un Charles III. »

Mais c’était précisément cette supériorité d’un Walstein qui manquait absolument à Charles IV, et quoi qu’il ait pu rêver, la mesure de ses talens politiques et guerriers ne lui permit pas de prendre par lui-même, dans les affaires de l’Europe, le rôle que ne pouvait lui donner la petitesse de ses états. Il ne sut ni choisir entre la France, et l’Autriche, ni porter le secours de son bras là où il ne pouvait fournir une armée.

La principauté de Bouillon, transmise nominalement par les femmes jusqu’au père du vicomte de Turenne, était bien moindre encore que la Lorraine; mais elle donna un grand général à la France. Le XVIe et le XVIIe siècle avaient vu plusieurs exemples de ces titulaires de petites souverainetés devenus par leur épée et leur conseil les soutiens illustres des plus grandes puissances. Charles IV, que son spirituel et savant historien accuse de trop d’ambition active et guerrière, ne fit pourtant rien de semblable, et se consuma dans des projets sans portée et des intrigues sans but.

Sa plus grande faute ne fut pas de méconnaître le génie et l’ascendant futur de Richelieu, très marqués cependant dès l’origine : ce fut de ne pas opter entre la France et l’Autriche, et de ne pas se porter tout entier du côté qu’il aurait choisi. Son indécision, puis, quand il choisit enfin, son activité contrainte et passive hâtèrent par l’insignifiance de son règne l’annulation de son petit état, destiné dès lors à être englobé dans la France, dont la Lorraine pouvait rester longtemps une vaillante et fidèle avant-garde.

Cet intérêt et l’espoir de ce rôle une fois manques par les vacillations vaniteuses de Charles IV, il reste encore pour l’histoire le piquant tableau des intrigues politiques d’alors et le tableau instructif et moral de l’état intérieur de la Lorraine. Sous ce double rapport, les récits de M. d’Haussonville sont attachans, curieux, tout à fait neufs d’agrément et de vérité. Il a ouvert, dans l’époque de Louis XIII et les temps qui suivirent, un filon négligé.

Au siècle dernier, un savant religieux, homme d’esprit, à qui toutes les archives étaient ouvertes, le père Griffet, que M. Royer-Collard nommait le plus impartial des jésuites, a fort habilement décrit la concentration et l’accroissement de la France sous Richelieu. Beaucoup plus tard, depuis la révolution et l’empire, et après quelques essais de la restauration et de la charte, un homme de lettres, qui connaissait les affaires et la vie, M. Jay, a écrit l’histoire du grand cardinal dans une vue de réhabilitation posthume du despotisme, au nom de la gloire.

De nos jours enfin, un écrivain royaliste et sceptique, du reste chercheur habile, M. Bazin, a curieusement traité ce qu’il n’hésitait pas à nommer le siècle de Louis XIII. Eh bien ! nous sommes frappé de tous les faits retrouvés ou mieux éclaircis, de toutes les vues, de tous les détails caractéristiques, qui, manquant à ces divers ouvrages, où ils pouvaient avoir leur place, abondent et se pressent dans le livre vraiment nouveau de M. d’Haussonville. C’est que la méthode de l’auteur est excellente, qu’il ne se paie jamais de généralités et de mots, et qu’il veut connaître et décrire une époque éloignée, comme un esprit bien fait étudie et pénètre les affaires contemporaines qu’il a sous les yeux. A cet égard, le talent remarquable, la sagacité complète dont M. d’Haussonville a fait preuve, il y a quelques années, dans son livre de la politique extérieure de la France, se reproduit très heureusement dans ce nouveau volume, où elle s’applique, à deux siècles de distance, dans des conditions de politique et de société si différentes. C’est que le scrupule des recherches, la sûreté du jugement et l’art de l’exposition doivent être toujours les mêmes, quel que soit le sujet. On ne raconte bien que ce qu’on sait avec la plus juste précision, et on ne connaît bien les faits qu’en étudiant à fond les pièces originales. M. d’Haussonville s’est servi de cette étude à tous les degrés, et pour toutes les faces de l’histoire, depuis les chroniques romanesques de la cour jusqu’aux vieilles lois et coutumes du pays. Par là, et grâce à cette variété de détails nouveaux, la Lorraine, déjà dominée par la langue et les mœurs de France, avant d’être conquise et tout à fait assimilée, garde sous la plume de l’historien sa physionomie à part, son originalité, lors même qu’elle va perdre son indépendance. On s’intéresse au peuple, tout en se détachant du souverain compromettant et vaniteux. On souhaite la durée de l’un, sans s’inquiéter beaucoup pour la couronne ducale de l’autre. C’est qu’en effet, si la société lorraine avait des mœurs saines et fortes, de précieux usages, des libertés bien acquises et sagement maintenues, la cour de Charles IV, moitié intrigante, moitié chevaleresque, semble frivole et vaine.

Cela même n’est pas une des moins agréables diversions du récit de M. d’Haussonville. Aujourd’hui surtout qu’il est reconnu avec raison que tout ce qui a fait partie des influences d’un temps fait partie de son histoire, et depuis que de grands et graves talens ont rendu à la célébrité et presque à la gloire jusqu’aux faiblesses et aux pénitences modestement cachées du XVIIe siècle, on ne s’étonnera pas de trouver mêlés aux angoisses politiques du petit royaume de Lorraine les combats du cœur et les faiblesses de son roi. Mme de Chevreuse, la veuve du connétable de Luynes, l’ambitieuse amie de la reine Marie de Médicis, la persécutée de Richelieu, Mme de Chevreuse, à la cour de Nancy, ne commence pas seulement un chapitre de roman; elle noue une intrigue politique, elle prépare une guerre que Charles IV ne fera pas. M. d’Haussonville, toujours exact et précis, remarque, la chronologie à la main, qu’à cette époque surtout Mme de Chevreuse devait avoir un grand ascendant diplomatique. Ce n’était pas en effet la duchesse de Chevreuse de la fronde et du cardinal de Retz, si belle encore et si redoutée, mais ayant déjà quarante-cinq ans; c’était la duchesse de Chevreuse de 1626, c’est-à-dire de vingt ans plus jeune, et dans tout l’éclat, dans tout l’épanouissement, dans toute la primeur de sa beauté.

Cette remarque et toutes les conséquences qui s’y rapportent, l’étude comparée des portraits de Mme de Chevreuse à plusieurs époques de sa vie, le récolement scrupuleux des divers témoignages contemporains sur ses traits, ses yeux, sa voix, sa grâce, son esprit, tout cela forme sous la main de l’historien un très piquant épisode, que nous ne pouvons lui reprocher. La sévère exactitude de M. d’Haussonville ne fait d’ailleurs défaut nulle part. Tandis que la nacelle enchantée qui porte Mme de Chevreuse descend sur le palais de Charles IV à Nancy, et que le duc, perdant la tête plus que jamais, multiplie les fêtes, les tournois aux flambeaux, et y remporte lui-même des prix qu’il dépose aux pieds de sa belle cousine, le commandant des troupes du roi (de France) dans la ville de Metz écrit jour par jour au cardinal sur les mauvais procédés et les mauvaises pensées du duc de Lorraine envers la France à mesure que l’empereur prévaut en Allemagne contre les protestans. Il dénonce particulièrement les prohibitions faites aux sujets lorrains de vendre leurs blés à Metz, et les galanteries qui se font à Nancy durant ce carnaval, ès-quelles madame de Chevreuse a bonne part. Le cardinal en conséquence renforce les garnisons des trois évêchés, presse l’achèvement d’une citadelle commencée depuis un demi-siècle à Verdun, et y fait travailler sans interruption cette fois malgré les excommunications de l’évêque, que le cardinal premier ministre fait judiciairement déclarer abusives et attentatoires aux droits de la couronne.

Tout cela, bien attesté et bien raconté dans un chapitre de l’historien, nous fait comprendre et nous met sous les yeux à quel point cette petite souveraineté de Lorraine était de toutes parts investie et resserrée, indépendamment des étourderies du jeune duc, suspect et mis en surveillance dans sa cour et au milieu de ses fêtes.

Richelieu, qui, tout grand homme qu’il était, avait malheureusement plusieurs sujets de rancune contre Mme de Chevreuse, fut impitoyable à la poursuivre pour elle-même et dans son protecteur. Il employait à cette inquisition de police généraux, gouverneurs de provinces voisines, agens publics, agens secrets, dames de cour et dames anonymes. Pour résister à un blocus si vigilant, il aurait fallu tout ce que le duc de Lorraine n’avait pas, coup d’œil et fermeté, décision rapide et persévérante, non pas seulement grâce chevaleresque dans un tournoi, mais génie militaire s’attachant une fois pour toutes à une cause et servant l’Allemagne au point de se faire grandement compter par elle, ou se dévouant à la France sous le drapeau de Gustave-Adolphe, de manière à le remplacer, du moins comme général. Au lieu de cela, le duc de Lorraine vint à Paris faire ses soumissions et ses excuses en même temps que Mme de Chevreuse, et ils s’en retournèrent comme deux exilés, l’une à Dampierre, l’autre dans son duché, pour y tramer de nouvelles intrigues avec Gaston d’Orléans et y recevoir bientôt après garnison dans sa capitale.

A travers ces affaiblissemens et ces fautes, la réunion qui devait tarder si longtemps encore s’acheminait sans doute, — et, il faut le dire, comme on peut le constater par tant de témoignages du temps et de pièces inédites qu’emploie M. d’Haussonville, cette réunion, facilitée par l’imprudence de la cour lorraine, ne semblait pas rencontrer grand obstacle dans l’instinct et le bon sens du pays. Richelieu peut se faire préparer des mémoires et des notes sur la meilleure manière de prendre la Lorraine, sur la question de savoir s’il faut envoyer au duc des huissiers ou des régimens, le déposséder partiellement par des procès, des reprises, des séquestres, ou envahir tout à coup ses états : ce qui importe davantage, ce qui est décisif et constaté involontairement par l’historien, c’est, ce semble, qu’il n’y avait plus dès lors dans la race lorraine cette répugnance du joug voisin, cette personnalité nationale qui est l’âme d’un petit état et qui seule le fait durer devant des ennemis égaux ou supérieurs, rien enfin de cette ténacité des républiques grecques de l’antiquité ou des cités italiennes du moyen âge à garder leur existence propre, et surtout à ne pas se fondre dans l’existence d’une autre. Athènes ne pouvait pas rester sujette de Lacédémone, ni Sienne ou Pise être incorporée à Florence; mais la Lorraine, duché à part, semblait toujours en train de devenir une province ou du moins un pays d’état du grand royaume de France. Quelque tard que se fît la réunion officielle et définitive, elle n’en devait pas moins être absolue et complète, précisément parce qu’elle aurait été préparée par les mœurs, et serait naturelle avant d’être politiquement déclarée.

Et cela se faisait ainsi, notons-le bien, quoique la Lorraine fût à l’intérieur, et sauf la pression étrangère, un pays librement gouverné, qu’elle eût des institutions, des garanties contre le pouvoir arbitraire, et que ses habitans vécussent dans un bien-être et une sécurité qui se retrouvent rarement sous une grande domination. C’est, il faut le dire, que sous ce dernier rapport, la distinction entre la Lorraine et la France n’était pas alors aussi réelle et aussi frappante qu’elle a pu le devenir. Même avec Richelieu et après Richelieu, la France n’apparaissait pas comme une terre de souveraineté absolue qui ne pourrait englober de petits états, sans les asservir tout à fait et absorber dans son uniformité leurs usages et leurs droits de liberté locale. On sait ce que conservaient de privilèges particuliers et de libres coutumes diverses provinces plus ou moins difficilement réunies au noyau central de la France; on sait enfin ce que plus tard, même dans l’unité croissante du pouvoir, Louis XIV laissa de privilèges à la Franche-Comté et reconnut de garanties expresses à la ville de Strasbourg.

Ainsi, en même temps que la civilisation, le culte, la langue, les mœurs assimilaient la Lorraine à la France, les institutions de liberté, quoique très réelles et sincèrement établies chez elle, ne la séparaient pas de nous, qui en gardions encore l’image et le principe. C’est là même ce que l’habile historien aurait pu marquer davantage dans ses récits. « L’ancienne France, a dit souvent un grand orateur politique de nos jours, était hérissée de libertés; il aurait fallu alors casser d’autorité bien iles arrêts de cour souveraine, biffer bien des protestations, annuler bien des interdits, pour faire ou pour maintenir ce que peut aujourd’hui un arrêté administratif et parfois un ordre télégraphique. Prenons garde à ce progrès, ajoutait-il, et craignons d’avoir perdu en forme tutélaire du droit ce que nous avons gagné en uniformité et en célérité.»

Nous n’exagérons pas cette opinion piquante et prévoyante d’un homme politique justement honoré; nous n’avons ni prédilection ni regret pour l’ordre de choses qu’il rappelait ainsi. A nos yeux, il n’importe pas qu’un pays soit hérissé de libertés; c’est assez qu’il en soit bien et sagement muni, et surtout qu’on ne puisse les retirer à volonté. Mais enfin, dans cette étude spéculative du passé, la reconnaissance de l’état fréquemment légal de l’ancienne France, la remarque tout historique sur l’action régulière de ses parlemens, sur la protection qu’ils donnaient aux droits privés et à certains droits publics, sur les privilèges plus ou moins étendus de quelques provinces, sur les garanties municipales des villes, sur la perspective des états-généraux, suffit pour expliquer comment la Lorraine, malgré ses habitudes permanentes de libertés locales, ses assemblées presque annuelles, son droit surtout de voter librement les aides et les subsides, n’avait pas de répugnance absolue pour le régime moins paternel et les entraves plus étroites de la grande monarchie dont elle était trop voisine pour n’en être pas tôt ou tard dépendante. Ce qui restait de corps intermédiaires indépendans et de vieilles libertés dans la France des commencemens du XVIIe siècle devait faire illusion et imposer au loin, et tout, jusqu’aux arrêts de parlement par lesquels Richelieu croyait avoir besoin de préparer ses envahissemens de la Lorraine, donnait l’idée d’une puissance qui n’était pas sans justice et sans lois. Entre la Lorraine et la France, ce n’était donc pas l’esprit de liberté luttant contre l’esprit de servitude; c’était une liberté locale et contente d’elle-même qui répugnait, plus faiblement chaque jour, à se perdre dans les institutions moins favorables et moins connues d’elle d’une grande nation voisine.

Quoiqu’il en soit, ce côté constitutionnel du sujet historique traité par M. d’Haussonville méritait bien une place à part dans ses recherches et ses récits. Tout le monde sait avec quel plaisir on suivait encore, il y a vingt ans, ces vestiges du droit, ces premières traces de libertés politiques et d’administration régulière et tempérée qui se rencontrent partout dans les monumens de l’histoire des communes en France. Un état longtemps souverain comme la Lorraine prête encore mieux à cette étude, et il est certain que l’esprit général des habitans, leur sens droit et industrieux, leur goût de la justice, semblaient très-heureusement s’adapter aux institutions de forme un peu démocratique qu’ils avaient reçues de bonne heure et qu’ils gardèrent longtemps. Chose remarquable : en Lorraine, les corps privilégiés même concouraient au maintien du droit commun. Le peuple tenait à sa liberté, et la noblesse était protectrice du peuple. Cette disposition ne se marquait cependant par aucun esprit d’indiscipline et de soulèvement, mais par de sages représentations, faites avec fermeté dans tous les rangs, et auxquelles accédait le souverain. M. d’Haussonville en donne, dès la première partie de son histoire, un exemple fort curieux, antérieur il est vrai à l’imprudent Charles IV. Évidemment toutefois la même tradition se maintenait dans la gestion intérieure du duché, et les excès, les fautes qui compromirent le prince tenaient surtout à sa conduite plus ou moins inhabile et présomptueuse avec l’étranger. Voici l’exemple cité par M. d’Haussonville, et que cent ans plus tard n’imitait guère la France. Le duc Charles III, à la suite des longs troubles de la ligue, trouvant son trésor chargé de plusieurs emprunts dont l’intérêt lui semblait une lourde charge, voulut en réduire le taux. Pareil coup d’état de la part d’un prince débiteur était alors et longtemps après chose fort commune. Nous voyons, au temps de Louis XIV, le poète favori du roi plaisanter sur les édits de réduction.

……….. Plus pâle qu’un rentier,
A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier.

Cela ne se faisait pas ainsi en Lorraine. « La sensation fut grande, dit M. d’Haussonville, quand on apprit l’intention de Charles III. Comme d’ordinaire, ce fut le corps de l’ancienne chevalerie de Lorraine qui se fit auprès du souverain l’interprète des sentimens de populations. Les principaux de la noblesse, parmi lesquels les chroniques locales citent le marquis de Beauvau, les comtes de Salm et des Armoises, s’adressèrent à Charles III, dans un langage que leurs services passés autorisaient, et dont la déférence n’excluait pas un certain accent de mâle liberté. Les conventions, représenta le marquis de Beauvau, étaient des chaînes respectables qui liaient les souverains comme les autres hommes, et toute la puissance de Charles ne pouvait le dispenser de remplir à la lettre les engagemens contractés avec les créanciers. Réduire les intérêts de leurs contrats, ce serait évidemment abuser de leur bonne foi et détruire toute confiance entre le prince et les particuliers.... la prochaine assemblée des assises ne consentirait jamais à un règlement semblable.... » Il finit en disant que, « comme il était sûr de n’être pas désavoué par les anciens chevaliers, il offrait, en leur nom, de remettre dans les coffres du duc tout l’argent qui pouvait lui revenir de cette réduction, et qu’il allait se cotiser pour donner l’exemple aux autres. Touché de cette intervention, qui faisait pressentir une résistance plus formelle encore, le roi remercia les chevaliers et les assura qu’il pouvait avant peu, avec de l’ordre et de l’économie, trouver moyen d’acquitter ses dettes sans les faire payer à son peuple, et ce qui vaut mieux encore, il tint sa promesse. »

Que malgré ses précédens, si honorables en fait de crédit public, la Lorraine ait eu dans la suite de grandes charges à supporter par les apprêts des guerres que projetait son prince et les rudes précautions que faisait peser sur elle la défiance du gouvernement français, nous le croyons sans peine; mais nulle part nous ne voyons que l’administration intérieure du duché en soit devenue plus tyrannique. Cela tenait non pas seulement à l’esprit de la maison régnante, mais à la puissance des garanties locales, des formes établies et respectées.

Sous ce rapport, en rendant pleine justice aux scrupuleuses recherches, au savoir pénétrant de l’historien, nous avons un doute, à lui soumettre sur une partie de son travail et l’emploi de son érudition dans un point si important. Pourquoi faire des anciennes institutions du duché de Lorraine, de l’action régulière de ses trois ordres, des attributions permanentes de son tribunal des assises, l’objet d’une note en appendice, au lieu d’en résumer l’esprit et d’en marquer partout l’influence dans le texte du récit ? De nos jours, nous abusons des notes, des longues citations de pièces officielles, de tous ces matériaux indigestes de l’histoire. Nous les jetons en bloc au lecteur, qui les étudie rarement. Quant à l’auteur, il ne saurait lui-même les avoir trop lus, trop retournés en tout sens et expliqués l’un par l’autre. C’est là qu’est la vérité, et non-seulement la vérité, mais la chaleur et le coloris de l’histoire. Pour cela, il faut faire jaillir ce feu vital et en éclairer l’ensemble même du récit. C’est ainsi que faisaient les historiens de l’antiquité, auxquels la typographie n’offrait pas ses ressources pour multiplier les notes, contre-notes, pièces officielles, et qui, j’en conviens, n’avaient pas à soulever ce poids énorme de renseignemens dont est surchargée la vieillesse du monde. Ils étudiaient cependant, ils faisaient de grandes et difficiles recherches; mais, ou ils ne prenaient que l’essence des témoignages pour vivifier leur récit, ou parfois ils plaçaient dans leur texte même le monument original, qui était là debout comme une inscription du passé. Rien ne s’oublie d’une semblable composition; tout y est saisissant et nécessaire. Le même procédé nous frappe dans Machiavel (Histoire de Florence) et quelques autres modernes, y compris Voltaire, qui en a fait parfois un instructif et piquant usage, comme par exemple dans le chapitre où il résume brièvement, avec une vive clarté, tout à travers le récit, l’origine, la forme, la durée des institutions de la Suède, de son ordre des paysans et de son sénat, au lieu d’en renvoyer la démonstration à des notes; mais nous insistons trop sur ce détail, et il vaut mieux, en louant les recherches, la méthode générale et le talent de l’auteur, le presser de finir son ouvrage, que ce premier volume laisse en suspens à l’évasion du successeur provisoire de Charles IV, de son frère le cardinal Nicolas, marié à sa cousine Claude en supplément de droit héréditaire, et forcé de fuir avec sa femme devant l’invasion française.

La continuation de cette crise et les péripéties à venir jusqu’à la cession définitive de la Lorraine à la France nous promettent bien d’autres attachans détails, pour lesquels sans doute se sont empressées de contribuer toutes les archives du pays. M. d’Haussonville a beaucoup cherché et habilement choisi dans quelques archives particulières de Lorraine et dans quelques manuscrits inédits de l’histoire locale. Cependant la mine inépuisable, c’est le dépôt des affaires étrangères, d’où il a tiré quelques pièces précieuses, et qui lui fournirait encore davantage pour l’avenir. Nous savons, il est vrai, que plusieurs in-folio, transcrits de la correspondance ministérielle sous Richelieu, existent à la Bibliothèque impériale, et nous y avons remarqué sur les affaires diplomatiques du temps plusieurs lettres qui, sous le contre-seing de Châteauneuf ou de tel autre, laissent voir la griffe du cardinal; mais c’est surtout le riche dépôt des affaires étrangères qui peut encore beaucoup donner au savant et spirituel historien. Même sous l’indolent Louis XV, ce département était toujours très actif et bien renseigné sur tous les points de l’Europe. Il abondait en savoir, à défaut de décision et d’influence. Quel meilleur usage à faire de cette vieille diplomatie que de la confier rétrospectivement à l’histoire, que d’en éclairer à propos les annales de notre pays et le récit des événemens qui ont servi à la formation et à l’unité de la France ? Nous ne pouvons en même temps trop inviter M. d’Haussonville à poursuivre sa tâche pendant qu’il a la vive impression et la ferveur de son sujet. Il en est de l’étude historique d’une ancienne époque comme d’un voyage en pays étranger : on en a d’abord la curiosité et le goût; on porte un intérêt passionné à tous les objets, comme à autant d’aspects nouveaux des lieux et des hommes; on voit tout, parce qu’on regarde avec attention, et si parfois on est ébloui, l’éblouissement n’est pas sans charme, même pour autrui, parce qu’il est plein de vérité pour nous-mêmes. Ayant pris l’accent de la contrée, on la comprend mieux, et on la décrit dans un langage qui lui ressemble. Tel est littérairement le mérite incontestable et distingué du premier volume de M. d’Haussonville; telle est la supériorité que l’auteur gardera dans la suite de cet ouvrage, s’il le continue vivement, comme il l’a conçu, sous l’inspiration directe et le commerce assidu des faits et des hommes qu’il décrit.

On ne peut trop accueillir et trop honorer, dans l’instabilité de nos temps, dans nos vicissitudes de destinées individuelles comme d’institutions publiques, cette aptitude à changer de carrière, ou à se passer tout à fait de son ancienne carrière, et à trouver dans l’étude, dans le travail spéculatif un noble emploi de ses loisirs et des forces de son esprit. M. le comte d’Haussonville, par l’indépendance de sa situation sociale, par l’éducation de sa jeunesse, par les goûts sérieux de son esprit, par son caractère et ses principes, était naturellement appelé à faire longtemps partie de ces chambres législatives où il a paru quelques années avec distinction. Chez nos braves alliés, les Anglais, il eût été vingt ou vingt-cinq ans de suite réélu membre de la chambre des communes, s’attachant soit à y défendre, soit à y blâmer la marche du pouvoir, selon qu’elle lui aurait paru se rapprocher ou s’éloigner de certains principes de liberté, de justice légale et de perfectionnement éclairé, qu’il faut toujours recommander à la politique active et fortifier dans l’esprit d’une nation; puis, à son jour, par un privilège de naissance qu’auraient pleinement justifié les services, comme cela se fait sans cesse en Angleterre, comme nous en avons vu quelques nobles exemples durant nos études de gouvernement représentatif, il serait passé à la chambre des pairs, toujours occupé de recherches et de travaux, mais les vouant surtout à l’intérêt public, à ces questions de réformes graduelles, d’améliorations et parfois de hautes réparations sociales, qui ne manquent jamais de s’élever dans un grand état librement gouverné, et qui reçoivent une heureuse solution, lorsque beaucoup d’hommes d’un esprit libre et désintéressé, estimés de leurs concitoyens et s’estimant eux-mêmes, peuvent longtemps s’occuper d’un changement à faire et y mettre le prix de leurs efforts et l’honneur de leur vie.

Cette continuité et ces degrés successifs de la vie publique, par où se maintiennent à leur place naturelle tant d’hommes distingués de l’empire britannique, ailleurs il est nécessaire, bon gré mal gré, d’y substituer autre chose, une autre occupation possible, un autre but légitime, une autre ambition différemment honorable.

La philosophie, l’histoire, les lettres, cette belle et croissante éducation des âmes, restreinte aujourd’hui pour la première jeunesse, demeure toujours ouverte aux vocations généreuses de l’âge adulte. Ces précieux instrumens, cette forte armure de l’homme public, si recherchée et si enviée là où il y a publicité et concurrence des esprits, tout cela, disons-nous, est encore une puissante occupation de la retraite, un fécond exercice pour la méditation, dans le silence général et l’apaisement de toute rivalité possible. La presse polémique en effet ne peut guère coexister avec ce calme extérieur imposé dans les hautes régions de la société. C’est beaucoup, sans être trop sans doute, s’il reste à cette presse la faculté de donner dans quelques rares occasions quelque avertissement impartial, tel qu’il peut résulter de détails techniques et désintéressés, où les faits et les chiffres parlent seuls. Mais, en dehors de la presse polémique, ainsi désarmée, sans doute par la considération de son crédit probable dans un pays comme la France, originairement si intelligent et si vif, c’est justice et nécessité qu’il reste au moins la presse contemplative, celle qui, en histoire, en droit public, s’occupe d’un passé plus ou moins lointain, avec liberté sans doute, mais une liberté toute de philosophie ou d’imagination, décrivant des temps, des mœurs, des caractères qui ne sont plus et ne peuvent renaître, s’intéressant à des constitutions d’un autre siècle, à des luttes désormais inconnues, à des dévouemens, à des courages civils, dont la contagion n’est pas à craindre. Considérée à ce point de vue, l’histoire est une sorte de musée de l’hôtel de Cluny, où les armes les plus redoutables ne sont plus que des curiosités savantes et des échantillons inoffensifs de la vigueur des anciens bras.

Que dans l’ordre politique la censure même la plus scrupuleuse accueille donc volontiers et que l’attention de tous les esprits éclairés encourage et récompense ces études historiques, ces restitutions piquantes et fidèles du passé, qui étaient déjà depuis longtemps dans l’esprit et dans le goût de notre époque, et qui lui deviennent plus que jamais un délassement nécessaire et permis !


VILLEMAIN, de l’Institut.

  1. Histoire des Négociations relatives à la succession d’Espagne, par M. Mignet.