De la Paix perpétuelle/Édition Garnier

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DE
LA PAIX PERPÉTUELLE
PAR LE DOCTEUR GOODHEART[1]

TRADUCTION DE M. CHAMBON.
(1769)

I.

La seule paix perpétuelle qui puisse être établie chez les hommes est la tolérance : la paix imaginée par un Français, nommé l’abbé de Saint-Pierre, est une chimère qui ne subsistera pas plus entre les princes qu’entre les éléphants et les rhinocéros, entre les loups et les chiens. Les animaux carnassiers se déchireront toujours à la première occasion[2].

II.

Si on n’a pu bannir du monde le monstre de la guerre, on est parvenu à le rendre moins barbare : nous ne voyons plus aujourd’hui les Turcs faire écorcher un Bragadino[3], gouverneur de Famagouste, pour avoir bien défendu sa place contre eux. Si on fait un prince prisonnier, on ne le charge point de fers, on ne le plonge point dans un cachot, comme Philippe, surnommé Auguste, en usa avec Ferrand, comte de Flandre[4], et comme un Léopold d’Autriche traita plus lâchement encore notre Richard Cœur-de-Lion[5]. Les supplices de Conradin[6], légitime roi de Naples, et de son cousin, ordonnés par un tyran vassal, autorisés par un prêtre souverain, ne se renouvellent plus : il n’y a plus de Louis XI surnommé très-chrétien ou Phalaris, qui fasse bâtir des oubliettes, qui érige un taurobole dans les halles, et qui arrose de jeunes princes souverains[7] du sang de leur père. Nous ne voyons plus les horreurs de la rose rouge et de la rose blanche[8], ni les têtes couronnées tomber dans notre île sous la hache des bourreaux ; l’humanité semble succéder enfin à la férocité des princes chrétiens : ils n’ont plus la coutume de faire assassiner des ambassadeurs qu’ils soupçonnent ourdir quelques trames contre leurs intérêts, ainsi que Charles-Quint fit tuer les deux ministres de François Ier, Rincon et Frégose ; personne ne fait plus la guerre comme ce fameux bâtard du pape Alexandre VI, qui se servit du poison, du stylet, et de la main des bourreaux plus que de son épée : les lettres ont enfin adouci les mœurs. Il y a bien moins de cannibales dans la chrétienté qu’autrefois ; c’est toujours une consolation dans l’horrible fléau de la guerre, qui ne laisse jamais l’Europe respirer vingt ans en repos.

III.

Si la guerre même est devenue moins barbare, le gouvernement de chaque État semble devenir aussi moins inhumain et plus sage. Les bons écrits faits depuis quelques années ont percé dans toute l’Europe, malgré les satellites du fanatisme qui gardaient tous les passages. La raison et la pitié ont pénétré jusqu’aux portes de l’Inquisition. Les actes d’anthropophages, qu’on appelait actes de foi, ne célèbrent plus si souvent le Dieu de miséricorde à la lumière des bûchers et parmi les flots de sang répandus par les bourreaux. On commence à se repentir en Espagne d’avoir chassé les Maures, qui cultivaient la terre ; et s’il était question de révoquer aujourd’hui l’édit de Nantes, personne n’oserait proposer une injustice si funeste.

IV.
Si le monde n’était composé que d’une horde sauvage, vivant de rapines, un fripon ambitieux serait excusable peut-être de tromper cette horde pour la civiliser, et d’emprunter le secours des prêtres. Mais qu’arriverait-il ? Bientôt les prêtres subjugueraient cet ambitieux lui-même, et il y aurait entre sa postérité et eux une haine éternelle, tantôt cachée, tantôt ouverte : cette manière de civiliser une nation serait en peu de temps pire que la vie sauvage. Quel homme en effet n’aimerait pas mieux aller à la chasse avec les Hottentots et les Cafres que de vivre sous des papes tels que Sergius III, Jean X, Jean XI, Jean XII, Sixte IV, Alexandre VI, et tant d’autres monstres de cette espèce ? Quelle nation sauvage s’est jamais souillée du sang de cent mille manichéens, comme l’impératrice Théodora ? Quels Iroquois, quels Algonquins ont à se reprocher des massacres religieux tels que la Saint-Barthélemy, la guerre sainte d’Irlande, les meurtres saints de la croisade de Montfort, et cent abominations pareilles, qui ont fait de l’Europe chrétienne un vaste échafaud couvert de prêtres, de bourreaux, et de patients ? L’intolérance chrétienne a seule causé ces horribles désastres : il faut donc que la tolérance les répare.
V.

Pourquoi le monstre de l’intolérantisme habita-t-il dans la fange des cavernes habitées par les premiers chrétiens ? Pourquoi, de ces cloaques où il se nourrissait, passa-t-ii dans les écoles d’Alexandrie, où ces demi-chrétiens demi-juifs enseignèrent ? Pourquoi s’établit-il bientôt dans les chaires épiscopales, et siégea-t-il enfin sur le trône à côté des rois, qui furent obligés de lui faire place, et qui souvent furent précipités par lui du haut de leur trône ? Avant que ce monstre naquît, jamais il n’y avait eu de guerres religieuses sur la terre ; jamais aucune querelle sur le culte. Rien n’est plus vrai, et les plus déterminés imposteurs qui écrivent encore aujourd’hui contre la tolérance n’oseraient contrarier cette vérité.

VI.

Les Égyptiens semblent être les premiers qui ont donné l’idée de l’intolérance ; tout étranger était impur chez eux, à moins qu’il ne se fît associer à leurs mystères ; on était souillé en mangeant dans un plat dont il s’était servi, souillé en le touchant, souillé même quelquefois en lui parlant. Ce misérable peuple, fameux seulement pour avoir employé ses bras à bâtir les pyramides, les palais et les temples de ses tyrans, toujours subjugué par tous ceux qui vinrent l’attaquer[9] a payé bien cher son intolérantisme, et est devenu le plus méprisé de tous les peuples après les Juifs.

VII.

Les Hébreux, voisins des Égyptiens, et qui prirent une grande partie de leurs rites, imitèrent leur intolérance, et la surpassèrent ; cependant il n’est point dit dans leurs histoires que jamais le petit pays de Samarie ait fait la guerre au petit pays de Jérusalem uniquement par principe de religion. Les Hébreux juifs ne dirent point aux Samaritains : Venez sacrifier sur la montagne Moriah, ou je vous tue ; les Juifs samaritains ne dirent point : Venez sacrifier à Garizim, ou je vous extermine. Ces deux peuples se détestaient comme voisins, comme hérétiques, comme gouvernés par de petits roitelets dont les intérêts étaient opposés ; mais, malgré cette haine atroce, on ne voit pas que jamais un habitant de Jérusalem ait voulu contraindre un citoyen de Samarie à changer de secte. Je consens qu’un imbécile me haïsse, mais je ne veux pas qu’il me subjugue et me tue. Le ministre Louvois disait aux plus savants hommes qui fussent en France : « Croyez à la transsubstantiation, dont je me moque entre les bras de Mme Dufresnoi, ou je vous ferai rouer. » Les Juifs, tout barbares qu’ils étaient, n’ont point approché de cette abomination despotique.

VIII.

Les Tyriens donnèrent aux Juifs un grand exemple, dont cette horde, nouvellement établie auprès d’eux, ne profita pas ; ils portèrent la tolérance, avec le commerce et les arts, chez toutes les nations. Les Hollandais de nos jours pourraient leur être comparés, s’ils n’avaient pas à se reprocher leur concile de Dordrecht contre les bonnes œuvres, et le sang du respectable Barneveldt, condamné à l’âge de soixante et onze ans pour avoir contristé au possible l’Église de Dieu[10]. Ô hommes ! ô monstres ! des marchands calvinistes, établis dans des marais, insultent au reste de l’univers ! Il est vrai qu’ils expièrent ce crime en reniant la religion chrétienne au Japon[11].

IX.

Les anciens Romains et les anciens Grecs, aussi élevés au-dessus des autres hommes que leurs successeurs sont rabaissés au-dessous, se signalèrent par la tolérance comme par les armes, par les beaux-arts, et par les lois.

Les Athéniens érigèrent un temple à Socrate, et condamnèrent à mort les juges iniques qui avaient empoisonné ce vieillard respectable, ce Barneveldt d’Athènes. Il n’y a pas un seul exemple d’un Romain persécuté pour ses opinions, jusqu’au temps où le christianisme vint combattre les dieux de l’empire. Les stoïciens et les épicuriens vivaient paisiblement ensemble. Pesez cette grande vérité, chétifs magistrats de nos pays barbares, dont les Romains furent les conquérants et les législateurs ; rougissez, Séquanais, Septimaniens, Cantabres, et Allobroges,

X.

Il est constant que les Romains tolérèrent jusqu’aux infâmes superstitions des Égyptiens et des Juifs ; et dans le temps même que Titus prenait Jérusalem, dans le temps même qu’Adrien la détruisait, les Juifs avaient dans Rome une synagogue : il leur était permis de vendre des haillons, et de célébrer leur pâque, leur pentecôte, leurs tabernacles : on les méprisait, mais on les soutirait. Pourquoi les Romains oublièrent-ils leur indulgence ordinaire jusqu’à faire mourir quelquefois des chrétiens pour lesquels ils avaient autant de mépris que pour les Juifs ? Il est vrai qu’il y en eut très-peu d’envoyés au supplice. Origène lui-même l’avoue dans son troisième livre contre Celse, en ces propres mots : « Il y a eu très-peu de martyrs, et encore de loin à loin ; cependant, dit-il, les chrétiens ne négligent rien pour faire embrasser leur religion par tout le monde ; ils courent dans les villes, dans les bourgs, dans les villages. » Mais enfin il est vrai qu’il y eut quelques chrétiens d’exécutés à mort : voyons donc s’ils furent punis comme chrétiens ou comme factieux.

Faire périr un homme dans les tortures, uniquement parce qu’il ne pense pas comme nous, est une abomination dont les anthropophages mêmes ne sont pas capables. Comment donc les Romains, ces grands législateurs, auraient-ils fait une loi de ce crime ? On répondra que les chrétiens ont commis tant de fois cette horreur que les anciens Romains peuvent aussi s’en être souillés. Mais la différence est sensible. Les chrétiens, qui ont massacré une multitude innombrable de leurs frères, étaient possédés d’une violente rage de religion ; ils disaient : Dieu est mort pour nous, et les hérétiques le crucifient une seconde fois : vengeons par leur sang le sang de Jésus-Christ. Les Romains n’ont jamais eu une telle extravagance. Il est évident que s’il y eut quelques persécutions, ce fut pour réprimer un parti, et non pour abolir une religion.

XI.

Rapportons-nous-en à Tertullien lui-même. Jamais homme n’écrivit avec plus de violence ; les Philippiques de Cicéron contre Antoine sont des compliments en comparaison des injures que cet Africain prodigue à la religion de l’empire, et des reproches qu’il fait aux mœurs de ses maîtres. On accusait les chrétiens de boire du sang, parce qu’en effet ils figuraient le sang de Jésus-Christ par le vin qu’ils buvaient dans leur cène ; il récrimine en accusant les dames romaines d’avaler une liqueur plus précieuse que le sang de leurs amants, une chose que je ne puis nommer, et qui doit former un jour des hommes : Quia futurum sanguinem lambunt. (Chapitre ix.)

Tertullien ne se borne pas, dans son Apologétique, à dire qu’il faut tolérer la religion chrétienne ; il fait entendre en cent endroits qu’elle doit régner seule, qu’elle est incompatible avec les autres.

Celui qui veut être admis dans ma maison y sera reçu s’il est sage et utile ; mais celui qui n’y entre que pour m’en chasser est un ennemi dont je dois me défaire. Il est évident que les chrétiens voulaient chasser les enfants de la maison : il était donc très-juste de les réprimer ; on ne punissait pas le christianisme, mais la faction intolérante, et encore la punissait-on si rarement qu’Origène et Tertullien, les deux plus violents déclamateurs, sont morts dans leur lit. Nous ne voyons aucun de ceux qu’on appelait papes de Rome supplicié sous les premiers césars. Ils étaient intolérants et tolérés dans la capitale du monde. La misérable équivoque du mot martyr ne doit point faire croire que le pape Télesphore ait été supplicié. Martyr signifiait témoin, confesseur.

XII.

Pour bien connaître l’intolérance des premiers chrétiens, ne nous en rapportons qu’à eux-mêmes. Ouvrons ce fameux Apologétique de Tertullien : nous y verrons la source de la haine des deux partis. Tous deux croyaient fermement à la magie ; c’était l’erreur générale de l’antiquité, depuis l’Euphrate et le Nil jusqu’au Tibre. On imputait à des êtres inconnus les maladies inconnues qui affligeaient les hommes : plus la nature était ignorée, plus le surnaturel était en vogue. Chaque peuple admettait des démons, des génies malfaisants ; et partout il y avait des charlatans qui se vantaient de chasser les démons avec des paroles. Les Égyptiens, les Chaldéens, les Syriens, les Juifs, les prêtres grecs et romains, avaient tous leur formule particulière. On opérait des prodiges en Égypte et en Phénicie en prononçant le mot Iao, Jéhova, de la manière dont on le prononce dans le ciel. On faisait plusieurs conjurations par le moyen du mot abraxa[12]. On chassait par la parole tous les mauvais démons qui tourmentaient les hommes. Tertullien ne conteste pas le pouvoir des démons. « Apollon, dit-il dans son chapitre XXII, devina que Crésus faisait cuire dans son palais, en Lydie, une tortue avec un agneau dans une marmite d’airain. Pourquoi en fut-il si bien informé ? C’est qu’il alla en Lydie en un clin d’œil, et qu’il en revint de même. »

Tertullien n’en savait pas assez pour nier ce ridicule oracle ; il était si ignorant qu’il en rendait raison et qu’il l’expliquait. « Les démons, continue-t-il, séjournent dans l’air entre les nuées et les astres. Ils annoncent la pluie quand ils voient qu’elle est prête à tomber, et ils ordonnent des remèdes pour des maladies qu’eux-mêmes ont envoyées aux hommes. »

Ni lui ni aucun Père de l’Église ne contestent le pouvoir de la magie ; mais tous prétendent chasser les démons par un pouvoir supérieur. Tertullien s’exprime ainsi : « Qu’on amène un possédé du diable devant votre tribunal : si quelque chrétien lui commande de parler, ce démon avouera qu’il n’est qu’un diable, quoique ailleurs il soit un dieu. Que votre vierge céleste qui promet les pluies, qu’Esculape qui guérit les hommes, comparaissent devant un chrétien ; si dans le moment il ne les force pas d’avouer qu’ils sont des diables, répandez le sang de ce chrétien téméraire. »

Quel homme sage ne sera pas convaincu, en lisant ces paroles, que Tertullien était un insensé qui voulait l’emporter sur d’autres insensés, et qui prétendait avoir le privilége exclusif du fanatisme ?

XIII.

Les magistrats romains étaient, sans doute, bien excusables, aux yeux des hommes, de regarder le christianisme comme une faction dangereuse à l’empire. Ils voyaient des hommes obscurs s’assembler secrètement, et on les entendait ensuite déclamer hautement contre tous les usages reçus à Rome. Ils avaient forgé une quantité incroyable de fausses légendes. Que pouvait penser un magistrat quand il voyait tant d’écrits supposés, tant d’impostures appelées par les chrétiens eux-mêmes fraudes, et colorées du nom de fraudes pieuses ? Lettres de Pilate à Tibère sur la personne de Jésus ; Actes de Pilate ; Lettres de Tibère au sénat, et du sénat à Tibère, à propos de Jésus ; Lettres de Paul à Sénèque, et de Sénèque à Paul ; Combat de Pierre et de Simon devant Néron ; prétendus vers des sibylles ; plus de cinquante évangiles tous différents les uns des autres, et chacun d’eux forgé pour le canton où il était reçu ; une demi-douzaine d’apocalypses qui ne contenaient que des prédictions contre Rome, etc., etc.

Quel sénateur, quel jurisconsulte, n’eût pas reconnu à ces traits une faction pernicieuse ? La religion chrétienne est sans doute céleste ; mais aucun sénateur romain n’aurait pu le deviner.

XIV.

Un Marcel, en Afrique, jette son ceinturon par terre, brise son bâton de commandement, à la tête de sa troupe, et déclare qu’il ne veut plus servir que le Dieu des chrétiens ; on fait un saint de ce séditieux !

Un diacre, nommé Laurent, au lieu de contribuer comme un citoyen aux nécessités de l’empire, au lieu de payer au préfet de Rome l’argent qu’il a promis, lui amène des borgnes et des boiteux ; et on fait un saint de ce téméraire !

Polyeucte, emporté par le fanatisme le plus punissable, brise les vases sacrés, les statues d’un temple où l’on rendait grâces au ciel pour la victoire de l’empereur ; et on fait un saint de ce perturbateur du repos public, criminel de lèse-majesté !

Un Théodore, imitateur d’Érostrate, brûle le temple de Cybèle dans Amasie en 305 ; et on fait un saint de cet incendiaire ! Les empereurs et le sénat, qui n’étaient pas illuminés par la foi, ne pouvaient donc s’empêcher de regarder le christianisme comme une secte intolérante et comme une faction téméraire qui, tôt ou tard, aurait des suites funestes au genre humain.

XV.
Un jour, un Juif de bon sens et un chrétien comparurent devant un sénateur éclairé, en présence du sage Marc-Aurèle, qui voulait s’instruire de leurs dogmes. Le sénateur les interrogea l’un après lautre.

LE SÉNATEUR, au chrétien.

Pourquoi troublez-vous la paix de l’empire ? Pourquoi ne vous contentez-vous pas, comme les Syriens, les Égyptiens, et les Juifs, de pratiquer tranquillement vos rites ? Pourquoi voulez-vous que votre secte anéantisse toutes les autres ?

LE CHRÉTIEN.

C’est qu’elle est la seule véritable. Nous adorons un Dieu juif, né dans un village de Judée, sous l’empereur Auguste, l’an de Rome 752 ou 756 ; son père et sa mère furent inscrits, selon le divin saint Luc, dans ce village, lorsque l’empereur fit faire le dénombrement de tout l’univers, Cyrenius étant alors gouverneur de Syrie.

LE SÉNATEUR.

Votre Luc vous a trompés. Cyrenius ne fut gouverneur de Syrie que dix ans après l’époque dont vous parlez : c’était Quintilius Varus qui était alors proconsul de Syrie ; nos annales en font foi[13]. Jamais Auguste n’eut le dessein extravagant de faire un dénombrement de l’univers ; jamais même il n’y eut sous son règne un recensement entier des citoyens romains. Quand même on en aurait fait un, il n’aurait pas eu lieu en Judée, qui était gouvernée par Hérode, tributaire de l’empire, et non par des officiers de César. Le père et la mère de votre Dieu étaient, dites-vous, des habitants d’un village juif ; ils n’étaient donc pas citoyens romains : ils ne pouvaient être compris dans le cens.

LE CHRÉTIEN.

Notre Dieu n’avait point de père juif. Sa mère était vierge. Ce fut Dieu même qui l’engrossa par l’opération d’un esprit, qui était Dieu aussi, sans que la mère cessât d’être pucelle. Et cela est si vrai que trois rois ou trois philosophes vinrent d’Orient pour l’adorer dans l’étable où il naquit, conduits par une étoile nouvelle qui voyagea avec eux.

LE SÉNATEUR.

Vous voyez bien, mon pauvre homme, qu’on s’est moqué de vous. S’il avait paru alors une étoile nouvelle, nous l’aurions vue ; toute la terre en aurait parlé ; tous les astronomes auraient calculé ce phénomène.

LE CHRÉTIEN.

Cela est pourtant dans nos livres sacrés.

LE SÉNATEUR.

Montrez-moi vos livres.

LE CHRÉTIEN.

Nous ne les montrons point aux profanes, aux impies ; vous êtes un profane et un impie, puisque vous n’êtes point de notre secte. Nous avons très-peu de livres. Ils restent entre les mains de nos maîtres. Il faut être initié pour les lire. Je les ai lus, et si Sa Majesté impériale le permet, je vais vous en rendre compte en sa présence : elle verra que notre secte est la raison même.

LE SÉNATEUR.

Parlez, l’empereur vous l’ordonne, et je veux bien oublier qu’en digne chrétien que vous êtes vous m’avez appelé impie.

LE CHRÉTIEN.

Oh ! seigneur, impie n’est pas une injure : cela peut signifier un homme de bien qui a le malheur de n’être pas de notre avis. Mais, pour obéir à l’empereur, je vais dire tout ce que je sais.

Premièrement, notre Dieu naquit d’une femme pucelle, qui descendait de quatre prostituées : Bethsabée, qui se prostitua à David ; Thamar, qui se prostitua à Juda le patriarche ; Ruth, qui se prostitua au vieux Booz ; et la fille de joie Rahab, qui se prostituait à tout le monde : le tout pour faire voir que les voies de Dieu ne sont pas celles des hommes.

Secondement, vous devez savoir que notre Dieu mourut par le dernier supplice, puisque c’est vous qui l’avez fait mettre en croix comme un esclave et un voleur : car les Juifs n’avaient pas alors le droit du glaive ; c’était Pontius Pilatus qui gouvernait Jérusalem au nom de l’empereur Tibère : vous n’ignorez pas que ce Dieu, ayant été pendu publiquement, ressuscita secrètement ; mais ce que vous ne savez peut-être pas, c’est que sa naissance, sa vie, sa mort, avaient été prédites par tous les prophètes juifs : par exemple, nous voyons clair comme le jour lorsqu’un Isaïe[14] dit, sept[15] ou quatorze cents ans avant la naissance de notre Dieu : une fille ou femme va faire un enfant qui mangera du beurre et du miel, et il s’appellera Emmanuel, cela veut dire que Jésus sera Dieu.

Il est dit, dans une de nos histoires[16], que Juda serait comme un jeune lion qui s’étendrait sur sa proie, et que la vierge ne sortirait point des cuisses de Juda jusqu’à ce que Shilo parût. Tout l’univers avouera que chacune de ces paroles prouve que Jésus est Dieu. Ces autres paroles remarquables[17] : il lie son ânon à la vigne, démontrent par surabondance de droit que Jésus est Dieu.

Il est vrai qu’il ne fut pas Dieu tout d’un coup, mais seulement fils de Dieu. Sa dignité a été bientôt augmentée, quand nous avons fait connaissance avec quelques platoniciens dans Alexandrie. Ils nous ont appris ce que c’était que le verbe dont nous n’avions jamais entendu parler, et que Dieu faisait tout par son verbe, par son logos, alors Jésus est devenu le logos de Dieu ; et comme l’homme et la parole sont la même chose, il est clair que Jésus, étant verbe, est Dieu manifestement.

Si vous nous demandez pourquoi Dieu est venu se faire supplicier en Judée, il est avéré que c’est pour ôter le péché de la terre : car depuis son exécution, personne n’a commis la plus petite faute parmi ses élus. Or ses élus, du nombre desquels je suis, composent tout le monde ; le reste est un ramas de réprouvés qui doit être compté pour rien. Le monde n’a été créé que pour les élus ; notre religion remonte à l’origine du monde, car elle est fondée sur la juive, qu’elle détruit, laquelle juive est fondée sur celle d’un Chaldéen nommé Abraham ; la religion d’Abraham a renchéri sur celle de Noé, que vous ne connaissez pas, et celle de Noé est une réforme de celle d’Adam et d’Ève, que les Romains connaissent encore moins. Ainsi Dieu a changé cinq fois sa religion universelle, sans que personne en sût rien, excepté fois les Juifs, et excepté nous aujourd’hui, qui sommes substitués aux Juifs. Cette filiation aussi ancienne que la terre, le péché du premier homme racheté par le sang du Dieu hébreu[18], l’incarnation de ce Dieu prédite par tous les prophètes, sa mort figurée par tous les événements de l’histoire juive, ses miracles faits à la vue du monde entier dans un coin de la Galilée, sa vie écrite hors de Jérusalem cinquante ans après qu’il eut été supplicié à Jérusalem, le logos de Platon que nous avons identifié avec Jésus, enfin les enfers dont nous menaçons quiconque ne croira pas en lui et en nous : tout ce grand tableau de vérités lumineuses démontre que l’empire romain nous sera soumis, et que le trône des césars deviendra le trône de la religion chrétienne.

LE SÉNATEUR.

Cela pourrait arriver. La populace aime à être séduite ; il y a toujours au moins cent gredins imbéciles et fanatiques contre un citoyen sage. Vous me parlez des miracles de votre Dieu : il est bien certain que si on se laisse infatuer de prophéties et de miracles joints au logos de Platon ; si on fascine ainsi les yeux, les oreilles, et l’esprit des simples ; si, à l’aide d’une métaphysique insensée, réputée divine, on échauffe l’imagination des hommes, toujours amoureux du merveilleux, certes on pourra parvenir un jour à bouleverser l’empire. Mais, dites-nous, quels sont les miracles de votre Juif-Dieu ?

LE CHRÉTIEN.

Le premier est que le diable l’emporta[19] sur une montagne ; le second, qu’étant à une noce de paysans où tout le monde était ivre[20] et tout le vin ayant été bu, il changea en vin l’eau qu’il fit mettre dans des cruches ; mais le plus beau de tous ses miracles est qu’il envoya deux diables[21] dans le corps de deux mille cochons, qui allèrent se noyer dans un lac, quoiqu’il n’y eût point de cochons dans le pays.

XVI.

Marc-Aurèle, ennuyé de ces choses divines, qui ne paraissaient que des bêtises à son esprit aveuglé, imposa silence au chrétien, qui aurait encore parlé longtemps. Il ordonna au Juif de s’expliquer, de lui dire en effet si la secte chrétienne était une branche de la judaïque, et ce qu’il pensait de l’une et de l’autre. Le Juif s’inclina profondément, puis leva les yeux au ciel, puis s’énonça en ces termes :

« Sacrée Majesté, je vous dirai d’abord que les Juifs sont bien éloignés de vouloir dominer comme les chrétiens. Nous n’avons pas l’audace de prétendre soumettre la terre à nos opinions ; trop contents d’être tolérés, nous respectons tous vos usages, sans les adopter : on ne nous voit point porter la sédition dans vos villes et dans vos camps ; nous n’avons coupé le prépuce à aucun Romain, tandis que les chrétiens les baptisent. Nous croyons à Moïse, mais nous n’exhortons aucun Romain à y croire ; nous sommes (du moins à présent) aussi paisibles, aussi soumis, que les chrétiens sont turbulents et factieux.

Vous voyez les beaux miracles que nos ennemis cruels imputent à leur prétendu Dieu. S’il s’agissait ici de miracles, nous vous ferions voir d’abord un serpent[22] qui parle à notre bonne mère commune ; une ânesse qui parle à un prophète idolâtre[23] et ce prophète, venu pour nous maudire, nous bénissant malgré lui ; nous vous ferions voir un Moïse surpassant en prodiges tous les sorciers d’un roi d’Égypte, remplissant tout un pays de grenouilles et de poux, conduisant deux ou trois millions de Juifs à pied sec à travers la mer Rouge[24], à l’exemple de l’ancien Bacchus ; je vous montrerais un Josué, qui fait tomber une pluie de pierres sur les habitants d’un village ennemi, à onze heures du matin, et arrêtant le soleil et la lune à midi pour avoir le temps de tuer mieux ses ennemis, qui étaient déjà morts. Vous m’avouerez, Sacrée Majesté, que les deux mille cochons dans lesquels Jésus envoie le diable sont bien peu de chose devant le soleil et la lune de Josué, et devant la mer Rouge de Moïse ; mais je ne veux point insister sur nos anciens prodiges ; je veux imiter la sagesse de notre historien Flavien Josèphe, qui, en rapportant ces miracles tels qu’ils sont écrits par nos prêtres, laisse au lecteur la liberté de s’en moquer.

Je viens à la différence qui est entre nous et les sectaires chrétiens.

Votre Sacrée Majesté saura que de tout temps il s’est élevé en Égypte et en Syrie des enthousiastes qui, sans être légalement autorisés, se sont avisés de parler au nom de la Divinité ; nous eu avons eu beaucoup parmi nous, surtout dans nos calamités ; mais assurément aucun d’eux n’a prédit ni pu prédire un homme tel que Jésus. Si par impossible ils avaient prophétisé touchant cet homme, ils auraient au moins annoncé son nom, et ce nom ne se trouve dans aucun de leurs écrits ; ils auraient dit que Jésus devait naître d’une femme nommée Mirja, que les chrétiens prononcent ridiculement Maria ; ils auraient dit que les Romains le feraient pendre à la sollicitation du sanhédrin. Les chrétiens répondent à cette objection puissante qu’alors les prophéties auraient été trop claires, et qu’il fallait que Dieu fût caché. Quelle réponse de charlatans et de fanatiques ! Quoi, si Dieu parle par la voix d’un prophète qu’il inspire, il ne parlera pas clairement ! Quoi, le Dieu de vérité ne s’expliquera que par les équivoques qui appartiennent au mensonge ! Cet énergumène imbécile, qui a parlé avant moi, a montré toute la turpitude de son système, en rapportant les prétendues prophéties que la secte chrétienne tâche de corrompre en faveur de Jésus par des interprétations absurdes. Les chrétiens cherchent partout des prophéties : ils poussent la démence jusqu’à trouver Jésus dans une églogue[25] de Virgile ; ils ont voulu le trouver dans les vers des sibylles, et, n’en pouvant venir à bout, ils ont eu la hardiesse absurde d’en forger une en vers grecs acrostiches, qui pèchent même par la quantité ; je la mets sous les yeux de Votre Sacrée Majesté. »

Le Juif, à ces mots, fouillant dans sa poche sale et grasse, en tira la prédiction que saint Justin et d’autres avaient attribuée aux sibylles :


Avec cinq pains et deux poissons[26]
Il nourrira cinq mille hommes au désert.
Et en ramassant les morceaux qui resteront
Il en remplira douze paniers.


XVII.

Marc-Aurèle leva les épaules de pitié, et le Juif continua ainsi : « Je ne dissimulerai point que, dans nos temps de calamité, nous avons attendu un libérateur. C’est la consolation de toutes les nations malheureuses, et surtout des peuples esclaves. Nous avons toujours appelé messie quiconque nous a fait du bien, comme les mendiants appellent domine, monseigneur, ceux qui leur font quelque aumône : car nous ne devons pas ici faire les fiers, nec tanta superbia victis[27]. Nous pouvons nous comparer à des gueux sans rougir.

Nous voyons dans l’histoire de nos roitelets que le Dieu du ciel et de la terre envoya un prophète[28] pour élire Jéhu, hérétique, roitelet de Sichem, et même Hazaël, roi de Syrie, tous deux messies du Très-Haut ; notre grand prophète Isaïe, dans son seizième capitulaire, appelle Cyrus messie ; notre grand prophète Ézéchiel, dans son vingt-huitième capitulaire, appelle messie et chérubin un roi de Tyr. Hérode, connu de Votre Majesté, a été appelé messie.

Messie signifie oint. Les rois juifs étaient oints ; Jésus n’a jamais été oint, et nous ne voyons pas pourquoi ses disciples lui donnent le nom d’oint, de messie. Il n’y a qu’un seul de leurs historiens qui lui donne ce titre de messie, d’oint : c’est Jean[29] ou celui qui a écrit un des cinquante évangiles sous le nom de Jean. Or cet évangile n’a été écrit que plus de quatre-vingts ans après la mort de Jésus : jugez quelle foi on peut avoir à un pareil ouvrage.

Jésus était un homme de la populace, qui voulut faire le prophète comme tant d’autres ; mais jamais il ne prétendit établir une loi nouvelle. Ceux qui se sont avisés d’écrire sa vie, sous le nom de Matthieu, Marc, Luc, et Jean, disent en cent endroits qu’il suivit la loi de Moïse. Il fut circoncis suivant cette loi ; il allait au temple suivant cette loi. « Je suis venu, dit-il, pour accomplir la loi qui a été donnée par Moïse ; vous avez la loi et « les prophètes. La loi de Moïse ne doit point être détruite[30]. »

Jésus n’était donc réellement qu’un de nos Juifs prêchant la loi juive. Il est dit, dans cette loi juive, qu’elle doit être éternelle. « N’y ajoutez pas un seul mot, et n’en ôtez pas un seul[31]. »

Il y a plus ; nous voyons dans cette loi ces propres paroles : « S’il s’élève au milieu de vous un prophète, ou quelqu’un qui dise avoir eu des visions en songe, et qu’il prédise des signes et des prodiges, et si ces signes et ces prodiges arrivent, et s’il vous dit : Suivons de nouveaux dieux, que ce prophète soit puni de mort… parce qu’il a voulu vous détourner de la voie que le Seigneur Dieu vous a prescrite... Si votre frère, ou le fils de votre mère, ou votre fils, ou votre fille, ou votre femme, ou votre ami, que vous aimez comme votre âme, vous dit : Allons, servons d’autres dieux, etc., tuez-le aussitôt, et que tout le peuple le frappe après vous[32]. »

Selon tous ces préceptes, dont je ne garantis pas la douceur, Jésus devait périr par le dernier supplice s’il avait voulu changer quelque chose à la loi de Moïse. Mais si nous en voulons croire le propre témoignage de ceux qui ont écrit en sa faveur, nous verrons qu’il n’a été accusé devant les Romains que parce qu’il avait toujours insulté la magistrature et troublé l’ordre public. Ils disent[33] qu’il appelait continuellement les magistrats hypocrites, menteurs, calomniateurs, injustes, race de vipères, sépulcres blanchis.

Or, je demande quel est le Romain qu’on ne punirait pas s’il allait tous les jours au pied du Capitole appeler les sénateurs sépulcres blanchis, race de vipères. On l’accusa d’avoir blasphémé[34] d’avoir battu des marchands dans le parvis du temple, d’avoir dit qu’il détruirait le temple, et qu’il le rebâtirait dans trois jours : sottises qui ne méritaient que le fouet.

On dit qu’il fut encore accusé de s’être appelé fils de Dieu ; mais les chrétiens ignorants, qui ont écrit son histoire, ne savent pas que, parmi nous, fils de Dieu signifie un homme de bien, comme fils de Bélial veut dire un méchant. Une équivoque a tout fait, et c’est à une pure logomachie que Jésus doit sa divinité. C’est ainsi que parmi ces chrétiens, celui qui ose se dire évêque de Rome prétend être au-dessus des autres évêques parce que Jésus lui dit un jour, à ce qu’on prétend : Tu es Pierre[35] et sur cette pierre je bâtirai mon assemblée.

Certainement Jésus, malgré l’équivoque, ne songea jamais à se faire regarder comme fils de Dieu au pied de la lettre, ainsi qu’Alexandre, Bacchus, Persée, Romulus. L’évangile attribué à Jean dit même positivement qu’il fut reconnu par Philippe et par Nathanael pour fils de Joseph, charpentier du village de Nazareth[36].

D’autres chrétiens lui ont composé des généalogies ridicules et toutes contradictoires[37], sous le nom de Matthieu et de Luc : ils disent que Mirja ou Maria l’enfanta par l’opération d’un esprit, et en même temps ils donnent la généalogie de Joseph, son père putatif ; et ces deux généalogies sont absolument différentes dans les noms et dans le nombre de ses prétendus ancêtres : il est bien sûr, Sacrée Majesté, qu’une imposture si énorme et si ridicule aurait été pour jamais ensevelie dans la fange où le christianisme est né si les chrétiens n’avaient pas rencontré dans Alexandrie des platoniciens dont ils ont emprunté quelques idées, et s’ils n’avaient appuyé leurs mystères par cette philosophie dominante : c’est là ce qui les a fait réussir auprès de ceux qui se payent de grands mots et de chimères philosophiques.

C’est avec je ne sais quelle trinité de Platon, avec je ne sais quels mystères emphatiques, touchant le verbe, qu’on en imposa à la multitude ignorante, avide de nouveautés. La morale de ces nouveaux venus n’est certainement pas meilleure que la vôtre et la nôtre ; elle est même pernicieuse. On fait dire à ce Jésus « qu’il est venu apporter la guerre, et non la paix[38] ; qu’il ne faut pas prier ses amis à dîner quand ils sont riches ; qu’il faut jeter dans un cachot celui qui n’aura pas une belle robe au festin ; qu’il faut contraindre les passants de venir à son festin[39], et cent autres bêtises atroces de la même espèce.

Comme les livres chrétiens se contredisent à chaque page, ils lui font dire aussi qu’il faut aimer son prochain, quoique ailleurs il prononce qu’il faut haïr son père et sa mère pour être digne de lui[40] mais par une erreur inconcevable, on trouve dans l’évangile attribué à Jean ces propres paroles : « Je fais un commandement nouveau[41], c’est de vous aimer les uns les autres. » Comment peut-il donner l’épithète de nouveau à ce commandement, puisque ce précepte est de toutes les religions, et qu’il est expressément énoncé dans la nôtre en termes infiniment plus forts : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même[42] » ?

« Vous voyez, magnanime empereur, comme, dans les choses les plus raisonnables, les chrétiens introduisent l’imposture et le déraisonnement. Ils couvrent toutes leurs innovations des voiles du mystère et des apparences de la sanctification. On les voit courir de ville en ville, de bourgade en bourgade, ameuter les femmes et les filles ; ils leur prêchent la fin du monde. Selon eux, le monde va finir ; leur Jésus a prédit que dans la génération où il vivait[43] la terre serait détruite, et qu’il viendrait dans les nuées avec une grande puissance et une grande majesté. L’apostat Saul l’a prédit de même : il a écrit aux fanatiques de Thessalonique[44] qu’ils iraient avec lui dans les airs au-devant de Jésus.

Cependant le monde dure encore ; mais les chrétiens en attendent toujours la fin prochaine : ils voient déjà de nouveaux cieux et une nouvelle terre se former ; deux insensés, nommés Justin et Tertullien, ont déjà vu de leurs yeux, pendant quarante nuits[45], la nouvelle Jérusalem, dont les murailles, disent-ils, avaient cinq cents lieues de tour, et dans laquelle les chrétiens doivent habiter pendant mille ans, et boire d’excellent vin d’une vigne dont chaque cep produira dix mille grappes, et chaque grappe dix mille raisins.

Que Votre Majesté ne s’étonne point s’ils détestent Rome et votre empire, puisqu’ils ne comptent que sur leur nouvelle Jérusalem. Ils se font un devoir de ne jamais faire de réjouissance publique pour vos victoires ; ils ne couronnent point de fleurs leurs portiques, ils disent que c’est une idolâtrie. Nous, au contraire, nous n’y manquons jamais. Vous avez daigné même recevoir nos présents ; nous sommes des vaincus fidèles, et ils sont des sujets factieux. Daignez juger entre eux et nous. »

L’empereur alors se tourna vers le sénateur, et lui dit : « Je juge qu’ils sont également insensés ; mais l’empire n’a rien à craindre des Juifs, et il a tout à redouter des chrétiens. »

Marc-Aurèle ne se trompa point dans sa conjecture.

XVIII.

On sait assez comment les chrétiens, s’étant prodigieusement enrichis par le commerce pendant près de trois cents années, prêtèrent de l’argent à Constance Chlore, et à Constance, fils de ce Constance et d’Hélène, sa concubine. Ce ne fut pas certainement par piété qu’un monstre tel que Constantin, souillé du sang de son beau-père, de son beau-frère, de son neveu, de son fils, et de sa femme, embrassa le christianisme. L’empire dès lors pencha visiblement vers sa ruine.

Constantin commença d’abord par établir la liberté de toutes les religions, et aussitôt les chrétiens en abusèrent étrangement. Quiconque a un peu lu sait qu’ils assassinèrent le jeune Candidien, fils de l’empereur Galérius, et l’espérance des Romains ; qu’ils massacrèrent un fils de l’empereur Maximin, presque au berceau, et sa fille, âgée de sept ans ; qu’ils noyèrent leur mère dans l’Oronte ; qu’ils poursuivirent d’Antioche à Thessalonique l’impératrice Valéria, veuve de Galérius ; qu’ils hachèrent son corps en pièces, et jetèrent ses membres sanglants dans la mer.

C’est ainsi que ces doux chrétiens se préparèrent au grand concile de Nicée ; c’est par ces saints exploits qu’ils engagèrent le Saint-Esprit à décider, au milieu des factions, que Jésus était omousios à Dieu, et non pas omoiousios, chose très-importante à l’empire romain. C’est dans la dernière partie des actes de ce concile de discorde qu’on lit le miracle opéré par le Saint-Esprit pour distinguer les livres canoniques des livres nommés apocryphes. On les met tous sur une table, et les apocryphes tombent tous à terre.

Plût à Dieu qu’il ne fût resté sur la table que ceux qui recommandent la paix, la charité universelle, la tolérance, et l’aversion pour toutes ces disputes absurdes et cruelles qui ont désolé l’Orient et l’Occident ! Mais de tels livres, il n’y en avait point.

XIX.

L’esprit de contention, d’irrésolution, de division, de querelle, avait présidé au berceau de l’Église. Paul, ce persécuteur des premiers chrétiens, que son dépit contre Gamaliel son maître avait rendu chrétien lui-même ; ce fougueux Paul, assassin d’Étienne, avait fait éclater l’insolence de son caractère contre Simon Barjone. Immédiatement après cette querelle, les disciples de Jésus, qui ne s’appelaient pas encore chrétiens, se divisèrent en deux partis, l’un nommé les pauvres, l’autre les nazaréens. Les pauvres, c’est-à-dire les ébionites, étaient demi-juifs, ainsi quêteurs adversaires : ils voulaient retenir la loi mosaïque ; les nazaréens, nommés ainsi de Jésus, originaire de Nazareth, ne voulurent point de l’Ancien Testament : ils ne le regardèrent que comme une figure du Nouveau, une prophétie continuelle touchant Jésus, un mystère qui annonçait un nouveau mystère. Cette doctrine, étant beaucoup plus merveilleuse que l’autre, l’emporta à la fin, et les ébionites se confondirent avec les nazaréens.

Parmi ces chrétiens, chaque ville syrienne, égyptienne, grecque, romaine, eut sa secte qui différait des autres. Cette division dura jusqu’à Constantin, et au temps du grand concile de Nicée, tous ces petits partis furent étouffés par les deux grandes sectes des omoiousiens et des omousiens, les premiers tenant pour Arius et Eusèbe, les seconds pour Alexandre et Athanase ; et c’était le procès de l’ombre de l’âne : personne n’y comprenait rien, Constantin lui-même avait senti le ridicule de la dispute, et avait écrit aux deux partis « qu’il était houleux de se quereller pour un sujet si frivole ». Plus la dispute était absurde, plus elle devint sanglante : une diphthongue de plus ou de moins ravagea l’empire romain trois cents années[46].

XX.

Dès le ive siècle, l’Église d’Orient commence à se séparer de celle d’Occident : tous les évêques orientaux, assemblés à Philippopoli en 342, excommunient l’évêque de Rome Jules. Et la haine qui a été depuis irréconciliable entre les prêtres chrétiens qui parlent grec, et les prêtres chrétiens qui parlent latin, commence à éclater. On oppose partout concile à concile, et le Saint-Esprit, qui les inspire, ne peut empêcher que quelquefois les Pères ne se battent à coups de bâton. Le sang coule de tous côtés sous les enfants de Constantin, qui étaient des monstres de cruauté comme leur père. L’empereur Julien, le philosophe, ne peut arrêter les fureurs des chrétiens. On devrait avoir continuellement sous les yeux la 52e lettre de ce grand empereur.

« Sous mon prédécesseur, plusieurs chrétiens ont été chassés, emprisonnés, persécutés ; on a égorgé une grande multitude de ceux qu’on nomme hérétiques, à Samosate en Paphlagonie, en Bithynie, en Galatie, en plusieurs autres provinces ; on a pillé, on a ruiné des villes. Sous mon règne, au contraire, les bannis ont été rappelés, les biens confisqués ont été rendus. Cependant ils sont venus à ce point de fureur qu’ils se plaignent de ce qu’il ne leur est plus permis d’être cruels, et de se tyranniser les uns les autres. »

XXI.

On sait assez que l’impitoyable Théodose[47], soldat espagnol parvenu à l’empire, cruel comme Sylla et dissimulé comme Tibère, feignit d’abord de pardonner au peuple de Thessalonique, ville où il avait reçu le baptême. Ce peuple était coupable d’une sédition arrivée en 390 dans les jeux du cirque. Mais au bout de six mois, après avoir promis de tout oublier, il invita le peuple à de nouveaux jeux ; et, dès que le cirque fut rempli, il le fit entourer de soldats, avec ordre de massacrer tous les spectateurs, sans pardonner à un seul. On ne croit pas qu’il y ait jamais eu sur la terre une action si abominable. Cette horreur de sang-froid. qui n’est que trop vraie, ne paraît pas être dans la nature humaine ; mais ce qui est plus contraire encore à la nature, c’est que des soldats aient obéi, et que, pour une solde modique, ces monstres aient égorgé quinze mille personnes sans défense, vieillards, femmes, et enfants.

Quelques auteurs, pour excuser Théodose, disent qu’il n’y eut que sept mille hommes de massacrés ; mais il est aussi permis d’en compter vingt mille que de réduire le nombre à sept. Certes il eût mieux valu que ces soldats eussent tué l’empereur Théodose, comme ils en avaient tué tant d’autres, que d’égorger quinze mille de leurs compatriotes. Le peuple romain n’avait point élu cet Espagnol pour qu’il le massacrât à son plaisir. Tout l’empire fut indigné contre lui et contre son ministre Rufin, principal instrument de cette boucherie. Il craignit que quelque nouveau concurrent ne saisît cette occasion pour lui arracher l’empire ; il courut soudain en Italie, où l’horreur de son crime soulevait tous les esprits contre lui, et, pour les apaiser, il s’abstint pendant quelque temps d’entrer dans l’église de Milan. Ne voilà-t-il pas une plaisante réparation ! Expie-t-on le sang de ses sujets en n’allant point à la messe ? Toutes les histoires ecclésiastiques, toutes les déclamations sur l’autorité de l’Église, célèbrent la pénitence de Théodose ; et tous les précepteurs des princes catholiques proposent encore aujourd’hui pour modèles à leurs élèves les empereurs Théodose et Constantin, c’est-à-dire les deux plus sanguinaires tyrans qui aient souillé le trône des Titus, des Trajan, des Marc-Aurèle, des Alexandre Sévère, et du philosophe Julien, qui ne sut jamais que combattre et pardonner.

XXII.

C’est sous l’empire de ce Théodose qu’un autre tyran, nommé Maxime, pour engager dans son parti les évêques espagnols, leur accorde, en 383, le sang de Priscillien et de ses adhérents[48], que ces évêques poursuivaient comme hérétiques. Quelle était l’hérésie de ces pauvres gens ? On n’en sait que ce que leurs ennemis leur reprochaient. Ils n’étaient pas de l’avis des autres évêques ; et sur cela seul, deux prélats députés par les autres vont à Trêves, où était l’empereur Maxime : ils font donner la question, en leur présence, à Priscillien et à sept prêtres, et les font périr par la main des bourreaux.

Depuis ce temps la loi s’établit, dans l’Église chrétienne, que le crime horrible de n’être pas de l’avis des évêques les plus puissants serait puni par la mort ; et comme l’hérésie fut jugée le plus grand des crimes, l’Église, qui abhorre le sang, livra bientôt tous les coupables aux flammes. La raison en est évidente : il est certain qu’un homme qui n’est pas de l’avis de l’évêque de Rome est brûlé éternellement dans l’autre monde[49]. Dieu est juste ; l’Église de Dieu doit être juste comme lui : elle doit donc brûler dans ce monde les corps que Dieu brûle ensuite dans l’autre ; c’est une démonstration de théologie.

XXIII.
C’est encore sous le règne de Théodose, en 415, que cinq cents moines, brûlants d’un divin zèle, sont appelés par saint Cyrille pour venir égorger dans Alexandrie tous ceux qui ne croient pas en notre Seigneur Jésus. Ils soulèvent le peuple ; ils blessent à coups de pierres le gouverneur, qui était assez insolent pour vouloir contenir leur saint emportement. Il y avait alors dans Alexandrie une fille nommée Hypatie, qu’on regardait comme un prodige de la nature. Le philosophe Théon, son père, lui avait enseigné les sciences ; elle les professait à l’âge de vingt-huit ans, et les historiens, même chrétiens, disent que des talents si rares étaient relevés par une extrême beauté jointe à la plus grande modestie ; mais elle était de l’ancienne religion égyptienne. Oreste, gouverneur d’Alexandrie, la protégeait. C’en est assez : saint Cyrille envoie un de ses sous-diacres, nommé Pierre, à la tête des moines et des autres factieux, à la maison d’Hypatie ; ils brisent les portes ; ils la cherchent dans tous les recoins où elle peut être cachée ; ne la trouvant point, ils mettent le feu à la maison. Elle s’échappe ; on la saisit, on la traîne dans l’église nommée la Césarée, on la dépouille nue ; les charmes de son corps attendrissent quelques-uns de ces tigres ; mais les autres, considérant qu’elle ne croit pas en Jésus-Christ, l’assomment à coups de pierres, la déchirent, et traînent son corps par la ville.

Quel contraste s’offre ici aux lecteurs attentifs ! Cette Hypatie avait enseigné la géométrie et la philosophie platonicienne à un homme riche, nommé Synesius, qui n’était pas encore baptisé ; les évêques égyptiens voulurent absolument avoir Synesius le riche pour collègue, et lui firent conférer l’évêché de Ptolémaïde. Il leur déclara que s’il était évêque, il ne se séparerait point de sa femme, quoique cette séparation fût ordonnée depuis quelque temps aux prélats ; qu’il ne voulait pas renoncer au plaisir de la chasse, qui était défendue aussi ; qu’il n’enseignerait jamais des mystères qui choquent le bon sens ; qu’il ne pouvait croire que l’âme fût produite après le corps ; que la résurrection et plusieurs autres doctrines des chrétiens lui paraissaient des chimères ; qu’il ne s’élèverait pas publiquement contre elles, mais que jamais il ne les professerait ; que si on voulait le faire évêque à ce prix, il ne savait pas même encore s’il daignerait y consentir.

Les évêques persistèrent : on le baptisa, on le fit diacre, prêtre, évêque ; il concilia sa philosophie avec son ministère : c’est un des faits les plus avérés de l’histoire ecclésiastique. Voilà donc un platonicien, un théiste, un ennemi des dogmes chrétiens, évêque avec l’approbation de tous ses collègues, et ce fut le meilleur des évêques, tandis qu’Hypatie est pieusement assassinée dans l’église, par les ordres ou du moins par la connivence d’un évêque d’Alexandrie décoré du nom de saint.

Lecteur, réfléchissez et jugez ; et vous, évêques, tâchez d’imiter Synesius.

XXIV.

Pour peu qu’on lise l’histoire, on voit qu’il n’y a pas eu un seul jour où les dogmes chrétiens n’aient fait verser le sang, soit en Afrique, soit dans l’Asie Mineure, soit dans la Syrie, soit en Grèce, soit dans les autres provinces de l’empire. Et les chrétiens n’ont cessé de s’égorger en Afrique et en Asie que quand les musulmans, leurs vainqueurs, les ont désarmés et ont arrêté leurs fureurs.

Mais à Constantinople, et dans le reste des États chrétiens, l’ancienne rage prit de nouvelles forces. Personne n’ignore ce que la querelle sur le culte des images a coûté à l’empire romain. Quel esprit n’est pas indigné, quel cœur n’est pas soulevé, quand on voit deux siècles de massacres pour établir un culte de dulie à l’image de sainte Potamienne et de sainte Ursule ? Qui ne sait que les chrétiens, dans les trois premiers siècles, s’étaient fait un devoir de n’avoir jamais d’images ? Si quelque chrétien avait alors osé placer un tableau, une statue dans une église, il aurait été chassé de l’assemblée comme un idolâtre. Ceux qui voulurent rappeler ces premiers temps ont été regardés longtemps comme d’infâmes hérétiques : on les appelait iconoclastes ; et cette sanglante querelle a fait perdre l’Occident aux empereurs de Constantinople.

XXV.

Ne répétons point ici par quels degrés sanglants les évêques de Rome se sont élevés, comment ils sont parvenus jusqu’à l’insolence de fouler les rois à leurs pieds, et jusqu’au ridicule d’être infaillibles. Ne redisons point comment ils ont donné tous les trônes de l’Occident, et ravi l’argent de tous les peuples ; ne parlons point de vingt-sept schismes sanglants de papes contre papes qui se disputaient nos dépouilles. Ces temps d’horreurs et d’opprobres ne sont que trop connus. On a dit[50] assez que l’histoire de l’Église est l’histoire des folies et des crimes.

XXVI.

Omnia jam vulgata.

(Virg., Georg., lib. III, v. 4.)

Il faudrait que chacun eût, au chevet de son lit, un cadre où fussent écrits en grosses lettres : « Croisades sanglantes contre les habitants de la Prusse et contre le Languedoc ; massacres de Mérindol ; massacres en Allemagne et en France au sujet de la réforme ; massacres de la Saint-Barthélemy, massacres d’Irlande ; massacres des vallées de Savoie ; massacres juridiques ; massacres de l’Inquisition ; emprisonnements, exils sans nombre pour des disputes sur l’ombre de l’âne. »

On jetterait tous les matins un œil d’horreur sur ce catalogue de crimes religieux, et on dirait pour prière : « Mon Dieu, délivrez-nous du fanatisme. »

XXVII.

Pour obtenir cette grâce de la miséricorde divine, il est nécessaire de détruire, chez tous les hommes qui ont de la probité et quelques lumières, les dogmes absurdes et funestes qui ont produit tant de cruautés. Oui, parmi ces dogmes il en est peut-être qui offensent la Divinité autant qu’ils pervertissent l’humanité.

Pour en juger sainement, que quiconque n’a pas abjuré le sens commun se mette seulement à la place des théologiens qui combattirent ces dogmes avant qu’ils fussent reçus : car il n’y a pas une seule opinion théologique qui n’ait eu longtemps et qui n’ait encore des adversaires ; pesons les raisons de ces adversaires ; voyons comment ce qu’on croyait autrefois un blasphème est devenu un article de foi. Quoi ! le Saint-Esprit ne procédait pas hier, et aujourd’hui il procède ! Quoi ! avant-hier Jésus n’avait qu’une nature et une volonté, et aujourd’hui il en a deux ! Quoi ! la cène était une commémoration, et aujourd’hui !... n’achevons pas, de peur d’effrayer, par nos paroles, plusieurs provinces de l’Europe. Eh ! mes amis, qu’importe que tous ces mystères soient vrais ou faux ? Quel rapport peuvent-ils avoir avec le genre humain, avec la vertu ? Est-on plus honnête homme à Rome qu’à Copenhague ? Fait-on plus de bien aux hommes en croyant manger Dieu en chair et en os qu’en croyant le manger par la foi ?

XXVIII.

Nous supplions le lecteur attentif, sage et homme de bien, de considérer la différence infinie qui est entre les dogmes et la vertu. Il est démontré que si un dogme n’est pas nécessaire en tout lieu et en tout temps, il n’est nécessaire ni en aucun temps ni en aucun lieu. Or certainement les dogmes qui enseignent que l’Esprit procède du Père et du Fils n’ont été admis dans l’Église latine qu’au viiie siècle, et jamais dans l’Église grecque. Jésus n’a été déclaré consubstantiel à Dieu qu’en 325 ; la descente de Jésus aux enfers n’est que du siècle ve ; il n’a été décidé qu’au vie siècle que Jésus avait deux natures, deux volontés, et une personne ; la transsubstantiation n’a été admise qu’au xiie.

Chaque Église a encore aujourd’hui des opinions différentes sur tous ces principaux dogmes métaphysiques : ils ne sont donc pas absolument nécessaires à l’homme. Quel est le monstre qui osera dire de sang-froid qu’on sera brûlé éternellement pour avoir pensé à Moscou d’une manière opposée à celle dont on pense à Rome ? Quel imbécile osera affirmer que ceux qui n’ont pas connu nos dogmes, il y a seize cents ans, seront à jamais punis d’être nés avant nous ? Il n’en est pas de même de l’adoration d’un Dieu, de l’accomplissement de nos devoirs. Voilà ce qui est nécessaire en tout lieu et en tout temps. Il y a donc l’infini entre le dogme et la vertu.

Un Dieu adoré de cœur et de bouche, et tous les devoirs remplis, font de l’univers un temple, et des frères de tous les hommes. Les dogmes font du monde un antre de chicane, et un théâtre de carnage. Les dogmes n’ont été inventés que par des fanatiques et des fourbes : la morale vient de Dieu.

XXIX.

Les biens immenses que l’Église a ravis à la société humaine sont le fruit de la chicane du dogme ; chaque article de foi a valu des trésors, et c’est pour les conserver qu’on a fait couler le sang. Le purgatoire des morts a fait seul cent mille morts : qu’on me montre dans l’histoire du monde entier une seule querelle sur cette profession de foi : « J’adore Dieu, et je dois être bienfaisant ! »

XXX.

Tout le monde sent la force de ces vérités. Il faut donc les annoncer hautement ; il faut ramener les hommes, autant qu’on le peut, à la religion primitive, à la religion que les chrétiens eux-mêmes confessent avoir été celle du genre humain, du temps de leur Chaldéen ou de leur Indien Abraham ; du temps de leur prétendu Noé, dont aucune nation, hors les Juifs, n’entendit jamais parler ; du temps de leur prétendu Énoch, encore plus inconnu. Si, dans ces époques, la religion était la vraie, elle l’est donc aujourd’hui. Dieu ne peut changer ; l’idée contraire est un blasphème.

XXXI.

Il est évident que la religion chrétienne est un filet dans lequel les fripons ont enveloppé les sots pendant plus de dixsept siècles, et un poignard dont les fanatiques ont égorgé leurs frères pendant plus de quatorze.

XXXII.

Le seul moyen de rendre la paix aux hommes est donc de détruire tous les dogmes qui les divisent, et de rétablir la vérité qui les réunit : c’est donc là en effet la paix perpétuelle. Cette paix n’est point une chimère ; elle subsiste chez tous les honnêtes gens, depuis la Chine jusqu’à Québec : vingt princes de l’Europe l’ont embrassée assez publiquement ; il n’y a plus que les imbéciles qui s’imagent croire les dogmes. Ces imbéciles sont en grand nombre, il est vrai ; mais le petit nombre, qui pense, conduit le grand nombre avec le temps. L’idole tombe, et la tolérance universelle s’élève chaque jour sur ses débris : les persécuteurs sont en horreur au genre humain.

Que tout homme juste travaille donc, chacun selon son pouvoir, à écraser le fanatisme, et à ramener la paix, que ce monstre avait bannie des royaumes, des familles, et du cœur des malheureux mortels. Que tout père de famille exhorte ses enfants à n’obéir qu’aux lois, et à n’adorer que Dieu.

FIN DE LA PAIX PERPÉTUELLE.
  1. Cet écrit doit avoir suivi de très-près ou précédé de très-peu l’opuscule qui précède. Les Mémoires secrets en parlent, pour la première fois, à la date du 17 septembre 1769 ; mais d’Alembert en parle dans une lettre à Frédéric, du 7 août, comme d’un ouvrage déjà publié. (B.)

    — Le nom de Goodheart est formé de deux mots anglais qui signifient bon cœur.

    Le nom de Chambon est celui d’un théologien non moins imaginaire que le docteur, et dont Voltaire avait signé l’année précédente ses Conseils raisonnables à M. Bergier.

  2. Le projet d’une paix perpétuelle est absurde, non en lui-même, mais de la manière qu’il a été proposé. Il n’y aura plus de guerre d’ambition ou d’humeur lorsque tous les hommes sauront qu’il n’y a rien à gagner, dans les guerres les plus heureuses, que pour un petit nombre de généraux ou de ministres ; parce qu’alors tout homme qui entreprendrait la guerre par ambition ou par humeur serait regardé comme l’ennemi de toutes les nations, et qu’au lieu de fomenter des troubles chez ses voisins, chaque peuple emploierait ses forces pour les apaiser : lorsque tous les peuples seront convaincus que l’intérêt de chacun est que le commerce soit absolument libre, il n’y aura plus de guerre de commerce ; lorsque tous les hommes conviendront que si l’héritage d’un prince est contesté, c’est aux habitants de ses États à juger le procès entre les compétiteurs, il n’y aura plus de guerre pour des successions ou d’antiques prétentions. Alors les guerres devenant extrêmement rares, les auteurs des guerres étant souvent punis, on pourrait dire : Les hommes jouissent d’une paix perpétuelle, comme on dit qu’ils jouissent de la sûreté dans les États policés, quoiqu’il s’y commette quelquefois des assassinats.

    L’établissement d’une dicte européane pourrait être très-utile pour juger différentes contestations sur la restitution des criminels, sur les lois du commerce, sur les principes d’après lesquels doivent être décidés certains procès où l’on invoque les lois de différentes nations. Les souverains conviendraient d’un code d’après lequel ces contestations seraient décidées, et s’engageraient à se soumettre à ses décisions, ou à en appeler à leur épée : condition nécessaire pour qu’un tel tribunal puisse s’établir, puisse être durable et utile. On peut persuader à un prince qui dispose de deux cent mille hommes qu’il n’est pas de son intérêt de défendre ses droits ou ses prétentions par la force ; mais il est absurde de lui proposer d’y renoncer. (K.)

  3. Voyez tome XII, pages 448 et 453.
  4. Voyez tome XII, page 421.
  5. Ibid., page 409.
  6. Ibid., pages 492-493.
  7. C’étaient les enfants du comte d’Armagnac. (Note de Voltaire.) — Voyez tome XII, page 119.
  8. Voyez tome XII, page 205.
  9. Voyez les notes, tome XVII, page 280 ; et XXV, pages 51-53.
  10. Contristati valde, I. Rois, XXX, 6 ; II Rois, XIII, 21 ; I. Mach., X, 68 ; Contristati valde, I. Mach., XIV, 16 ; Matth., XVIII, 31 ; XXVI, 12.
  11. Voyez tome XIII, page 171.
  12. Voyez tome XVIII, page 23.
  13. Histoire romaine. (Note de Voltaire.)
  14. VII, 14, 15.
  15. Telle est la différence entre les chronologies de la Bible. (Note de Voltaire.)
  16. Genèse, xlix, 9, 10.
  17. Ibid., 11.
  18. Le péché originel n’était point connu alors. (Note de Voltaire.) — Voyez tome XX, page 153.
  19. Matthieu, iv, 8 ; Luc, iv, 5.
  20. Jean, ii, 9.
  21. Matthieu, viii, 32 ; Marc, v, 13.
  22. Genèse, III, 1.
  23. Nombres, XXII, 28 ; et XXIII, 11.
  24. Exode, XIV, 16.
  25. La sixième.
  26. Voyez tome XI, page 91 ; XVII, 314 ; XVIII, 109.
  27. Virgile, Æn., I, 533.
  28. III. Rois, XIX, 15, 16.
  29. I, 41 ; et iv, 25.
  30. Jean, chapitre xxiii. (Note de Voltaire.) — L’évangile de saint Jean n’a que vingt et un chapitres ; dans les chapitres vii, 19, et x, 35, on trouve le sens de ce que dit Voltaire. (B.)
  31. Deutéron., chap. iv, 2. (Note de Voltaire.)
  32. Deutéronome, chap. xiii. (Note de Voltaire.)
  33. Matthieu, xxiii.
  34. Jean, ii, 15, 20.
  35. Matthieu, xvi, 18.
  36. Jean, chap. i, verset 45. (Note de Voltaire.)
  37. Voyez tome XIX, page 217.
  38. Matth., ch. X, v. 34. (Note de Voltaire.)
  39. Luc, ch. xiv, v. 1-2. (Id.)
  40. Ibid., v. 26. (Id.)
  41. Jean, chap. xiii, verset 34. (Note de Voltaire.)
  42. Lévit., chap. xix. (Id.)
  43. Luc, chap. xxi, verset 27. (Id.)
  44. Thessal., iv, 17.
  45. Voyez Irénée. (Note de Voltaire.)
  46. Voyez tome XI, page 149.
  47. Surnommé le Grand, ainsi que Constantin ; voyez tome XX, page 511.
  48. Voyez tome XV, page 497 ; et XXVI, 289.
  49. Voyez tome XV, page 504.
  50. Tome XIII, page 177.