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De la Production du sucre dans l’économie animale

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PHYSIOLOGIE

DE LA PRODUCTION DU SUCRE DANS L’ÉCONOMIE ANIMALE.
M. CLAUDE BERNARD ET SES ADVERSAIRES.


De toutes les sciences, celle que les gens du monde devraient le mieux connaître, celle qui peut inspirer le plus de curiosité aux hommes même que leurs occupations, leurs plaisirs ou leurs goûts éloignent des études scientifiques, c’est, sans contredit, la physiologie. Il est sans doute intéressant de savoir d’une manière générale comment se passent les phénomènes célestes, quelles senties causes des éclipses ou des marées, d’apprendre les grandes divisions des trois règnes de la nature, et de pouvoir expliquer par la chimie les faits de tout genre qui se passent journellement sous nos yeux ; mais il est encore plus attachant pour tout homme qui réfléchit de passer du monde extérieur à l’intérieur même de l’organisation, et de quitter en quelque sorte la forme pour le fond des choses. On serait même étonné que cette science, qui nous apprend comment nous marchons, nous respirons et parlons, qui peut-être un jour nous fera pénétrer jusqu’aux plus secrets liens de l’organisme avec la pensée et la volonté, ait été longtemps, sinon négligée, du moins entourée de mystères, d’erreurs et de préjugés, et que la physiologie soit une science toute moderne, si l’on ne savait bien que l’esprit humain, compliqué dans sa nature, ne marche pas méthodiquement, et que les idées les plus simples sont aussi les plus tardives. De nos jours cette science, la science de la vie, a pris son véritable rang, et elle a fait de rapides progrès. Elle a commencé à devenir sérieusement expérimentale; les découvertes se sont multipliées, et les savans ont été attirés vers les phénomènes dont elle s’occupe. Elle a cessé de n’être cultivée que par quelques rêveurs ou quelques philosophes, et elle a suivi l’anatomie dans ses progrès. Déjà Haller, vers la fin du XVIIIe siècle, avait marché dans la voie ouverte cent ans auparavant par Harvey. Il avait enseigné comment il faut en physiologie parler et agir, et avait préparé les esprits à comprendre l’anatomie générale, la mère de la physiologie, créée par Bichat. C’est ce dernier en effet qui, au milieu du développement expérimental de toutes les sciences, a donné à celle-ci une impulsion analogue. Cependant Bichat lui-même était encore un théoricien. Quoique observateur, il passait bien rapidement de ses observations à des hypothèses sur la vie ou sur la pensée; c’était un philosophe qui s’appuyait sur des faits au lieu de s’appuyer sur des idées. Aujourd’hui on a fait un pas de plus vers la réalité, et la physiologie est dans cette phase pratique que traversent nécessairement toutes les sciences, et où quelques-unes disparaissent, comme cela est arrivé pour l’astrologie, la scolastique et l’alchimie. Plus tard viendront les théories, maintenant on accumule des faits. M. Magendie est le représentant le plus moderne et le plus illustre de la science ainsi comprise. Il a encore augmenté cette tendance à observer et à expérimenter sur la vie en physicien et en chimiste, à réunir sans trop conclure des faits certains et déterminés. Cette marche est lente, exclusive, un peu étroite, et elle interdit dans la science l’emploi de l’imagination; mais elle est plus certaine et doit conduire à des inductions aussi larges et mieux assurées que les vues arbitraires et hypothétiques par lesquelles d’autres auraient voulu commencer.

Le nom et les succès de M. Magendie sont connus et appréciés de tout le monde, et il était depuis longtemps l’un des savans les plus populaires de France. Pourtant l’on sait peu en général et ce qu’il a fait, comment il observait, et sur quoi portaient ses observations. On sait qu’il a tué un grand nombre de chiens pour étudier leur organisation, et voilà tout. Les buts divers de ses expériences, les difficultés dont elles étaient entourées sont inconnus. On ignore s’il a laissé une doctrine et des élèves, et si des observations dont les circonstances paraissaient dès l’abord extraordinaires ont marqué sa trace dans une science dont le nom est célèbre, mais dont l’objet est mal connu. Les écrivains qui prétendent s’adresser au public plutôt qu’aux savans, et lui exposer les découvertes en langage usuel, ont fait rarement des excursions dans la physiologie, et lorsqu’ils ont parlé d’elle, ils ne se sont guère occupés que de la partie la plus métaphysique. La physiologie expérimentale est pourtant plus curieuse peut-être, et si l’on ne s’effraie pas trop de quelques expressions techniques, on peut y trouver de l’intérêt même sans l’approfondir. Ces expressions du reste ne sont nullement incompréhensibles, mais elles représentent des idées ou des choses qui ne sont pas dans le monde le sujet le plus habituel de la conversation, et une fausse délicatesse peut les trouver.de mauvais goût. Ce dernier inconvénient nous eût, nous aussi, arrêté, si le point de science que nous voulons exposer n’eût pas été aussi intéressant qu’il l’est réellement, et si la découverte nouvelle n’eût pas été non-seulement belle, mais originale. Le monde savant s’en occupe, les hommes compétens se passionnent, les académies discutent, le public même s’inquiète et prend parti, et la libre discussion, chassée de partout, semble s’être réfugiée dans la physiologie. De toutes ces querelles d’ailleurs, un nom est sorti, qui leur doit son illustration, et celui qui le porte est sans doute destiné à les terminer. Ce nom est celui de M. Claude Bernard, que les personnes étrangères au mouvement scientifique ont été quelque peu étonnées de voir élire membre de l’Académie des Sciences à la place de M. Roux, et qui, après y être entré victorieux, en est réduit maintenant à combattre pour sa découverte et pour sa réputation. Rendre compte de ce combat, ainsi que des événemens qui l’ont amené, ce sera introduire nos lecteurs au cœur même de la physiologie.

C’est du foie qu’il s’agit. On sait qu’un des buts principaux de la science qui nous occupe est de déterminer l’usage de chacun des organes qui remplissent le corps humain. L’organisation est un système compliqué dont toutes les parties semblent se rapporter les unes aux autres et agir de concert. Le raisonnement le plus simple conduit à penser que chaque organe a son rôle dans la vie, et que, l’impulsion une fois donnée, dès que l’âme est unie au corps, celui-ci fonctionne jusqu’à la mort, comme une montre marque l’heure lorsqu’elle est montée. Toutefois, de même que dans une montre chaque rouage, chaque pignon et chaque roue a son usage déterminé et nécessaire, il semble que, dans le corps aussi, chaque organe doit avoir une fonction spéciale et indispensable à la vie de l’individu. Un organe inutile dans l’organisation nous ferait l’effet d’une roue immobile ou d’un ressort sans action, car le système total ne devant pas dépasser certaines limites, on est disposé à penser qu’il n’est pas chargé ou compliqué inutilement. Ce dernier point est controversé, et il y a des gens qui prétendent que tout n’est pas arrangé le mieux du monde, du moins d’après les procédés ordinaires de la raison humaine; mais cette question appartient plutôt à la métaphysique qu’à la physiologie, et il reste vrai dans cette dernière science que toutes les fois que l’on trouve un organe dans un être animé, on doit, sa position et sa structure étant connues, chercher quel en est l’objet, et comment il sert, pour sa part, à la vie et au bien-être du corps tout entier, quoiqu’on puisse prévoir parfois, avec Bacon, que cette re- cherche sera stérile.

On s’est bien vite aperçu que la fonction des yeux était de voir, celle des jambes de marcher, celle des oreilles d’entendre; pour d’autres organes cependant, la chose était plus difficile ; pour quelques-uns même, la question est loin d’être décidée, et restera peut-être insoluble. Les organes des sens ont montré les premiers quelles sont leurs fonctions, puis on a vu peu à peu que le poumon respire, que le cerveau sert à sentir, que le cœur se contracte, et envoie le sang dans toutes les parties du corps; mais les amygdales, le corps thyroïde, un certain organe dans le nez du chien, la rate, ont des fonctions, si elles en ont, encore inconnues. Entre ces extrêmes se place un organe au moins aussi remarquable que les premiers, car il est plus volumineux même que le cœur et le cerveau : c’est le foie. C’est sur ce mystérieux viscère qu’ont le plus discuté les anciens, et c’est sur lui que se poursuit sous nos yeux mêmes un important débat. Le foie est presque égal en grosseur au poumon, et aucun animal n’en est privé. On le trouve à tous les degrés de l’échelle, chez les mammifères les plus complets et chez les individus les plus imparfaits des insectes et des mollusques. Parfois le cœur et le poumon sont atrophiés, et remplissent des fonctions à peine comparables à ce que nous appelons, chez les animaux supérieurs, la respiration et la circulation, tandis que le foie fonctionne à merveille, et subsiste presque seul dans la cavité abdominale. Dans le fœtus, il apparaît avant la plupart des autres organes, vers les premiers temps de la gestation, comme s’il était indispensable même à la vie embryonnaire. Enfin son poids est considérable par rapport au poids du corps, et il sécrète en abondance un liquide qui, a priori, semble ne pas devoir être inutile dans l’organisation. Toutes ces raisons rendent intéressante la recherche du rôle de cet organe, rôle fort important, si l’on se fie aux apparences et aux règles qui nous servent à juger des machines qui fonctionnent devant nous. Depuis trois ans, la discussion s’est ouverte de nouveau sur ce sujet, souvent étudié, et un mois ne se passe guère sans que l’Académie des Sciences ne soit prise pour juge entre les deux théories diverses de M. Bernard et de M. Figuier. Avant de chercher qui des deux a raison, jetons un coup d’œil rapide sur ce qu’on savait du foie avant les premières expériences qui ont fait connaître M. Bernard.

Démocrite pensait que le foie est le siège de l’amour, et les anciens localisaient à droite une passion que nous plaçons aujourd’hui à gauche, avec autant de raison, dans le cœur. Sans doute l’importance de l’organe, sa présence constante, les maladies souvent incurables dont il est le siège, la mort dont il est souvent la cause, les déterminaient. Les poètes ont moins d’imagination que les anatomistes, ils suivirent leurs indications et chantèrent le foie à l’envi : « L’amour tendit son arc, dit Anacréon, et lança sa flèche au milieu du foie. » Plus tard, on mit dans cet organe l’origine de toutes les veines, et les plus habiles y placèrent la sanguification. C’est là, pensaient-ils, que les alimens digérés se transforment en sang. On ne connaissait pas alors les vaisseaux chylifères qui portent le chyle dans la veine jugulaire, et l’on croyait que le produit de la digestion se rendait de l’estomac et de l’intestin directement dans le foie. En même temps on voyait ce viscère, gorgé de sang, donner naissance à une foule de vaisseaux chargés d’aller porter la vie dans toutes les parties du corps. Il était donc assez raisonnable d’admettre que c’était là que se formait le sang. On retrouve des traces de cette opinion dans le nom même de la substance du foie, le parenchyme (de χυειν (chuein), fundere, répandre). On pensait que, du foie, le sang s’épanchait par les veines dans toutes les parties du corps. On ajoutait, pour compléter cette théorie, et c’est l’avis d’Aristote et de Galien, que, par son voisinage de l’estomac et sa position, il entretenait la chaleur nécessaire à la coction des alimens. La bile, sécrétée par le foie et envoyée à l’intestin, était la partie excrémentielle du sang épuré, et l’on sait que les qualités diverses de ce liquide, sa nature, son abondance, son amertume, étaient la base d’une foule de systèmes de pathologie et de thérapeutique.

En 1621, Aselli découvrit les vaisseaux chylifères ou lymphatiques, et démontra que le chyle ne se rend pas directement dans le foie, mais remonte jusqu’à la veine jugulaire sans traverser aucun viscère. D’ailleurs les altérations du foie ne correspondaient pas à des altérations du sang. Il fallut bien renoncer alors aux théories des anciens anatomistes, auxquelles la découverte de la circulation vint peu après porter un dernier coup. En même temps, la structure des glandes commença d’être mieux étudiée, et l’on reconnut une analogie évidente entre le foie, le pancréas, les reins, les glandes salivaires, etc. Du moins c’était là ce que pensait Glisson et ce qu’il tenta de démontrer. Il y eut alors au XVIIe siècle, entre les anatomistes, surtout entre Bartholin et Swammerdam, une discussion qui, par le sujet et la violence, est tout à fait analogue à celle dont nous sommes témoins aujourd’hui. Des pamphlets nombreux et des mémoires furent échangés, et la lutte se termina par la victoire complète de Bartholin. Dès-lors il fut démontré qu’il n’y a rien de mystérieux dans les fonctions du foie, qu’il n’est ni le siège du plaisir, ni celui de la colère, qu’il n’est pas non plus l’origine des veines ou l’instrument destiné à cuire les alimens dans l’estomac, mais que c’est une glande qui sécrète un liquide abondant, jaune ou noirâtre, très amer, et qui pour la consistance ressemble à un sirop. Cette bile est conduite dans l’intestin, où elle se mêle aux alimens pour aider à la digestion. Borelli, appliquant les mathématiques à la physiologie et calculant la surface de sécrétion du foie, avait démontré qu’un homme sécrète en vingt-quatre heures 34 livres de bile. Cela est évidemment exagéré. Graaf a trouvé directement qu’un chien en sécrète en huit heures 6 drachmes, ce qui, d’après un calcul de Haller, donne pour l’homme 24 onces en vingt-quatre heures, ou mie once par heure. Muckius et Berenhorst sont encore arrivés à des résultats différens, et enfin les expériences récentes de M. Blondlot ont démontré qu’il faut réduire le poids de la bile sécrétée en un jour à 10 ou 12 grammes. Cela sans doute est loin du calcul de Borelli, mais c’est pourtant une sécrétion considérable.

La discussion de Bartholin et de Swammerdam fit étudier de plus près l’anatomie du foie, alors encore mal connue. Ainsi l’on découvrit la vésicule du fiel et ses usages. C’est une petite poche placée dans un sillon à la partie inférieure du foie et communiquant avec le conduit excréteur de la bile. Les divers tubes qui unissent cette vésicule au foie et le foie à l’intestin ont une disposition telle que, lorsque la bile devient nécessaire à la digestion, la vésicule se vide directement dans l’intestin. Si au contraire ce dernier organe est inactif, toute la bile sécrétée va remplir la vésicule, qui peut contenir à peu près tout le liquide produit en vingt-quatre heures. On remarqua aussi que cette vésicule existe chez presque tous les carnivores, comme les tigres, les lions, les chiens, les chats, tandis qu’elle manque chez une foule d’herbivores, tels que les chevaux, les cerfs, les éléphans. On la trouve chez la plupart des oiseaux et chez tous les poissons, mais non chez les reptiles. C’était donc encore là un organe important, et dont les usages évidens et la disposition ingénieuse démontraient toute l’utilité de la bile pour la digestion. Si, par exemple, les carnivores en possèdent une, tandis que les herbivores en sont souvent privés, cela tient à ce que les premiers font des repas plus espacés et plus copieux que les autres et ont besoin, à un moment donné, d’une grande quantité de liquide digestif. En outre la sécrétion augmente pendant la digestion, et c’est alors que la bile vient se mêler aux alimens, et les animaux en sécrètent d’autant plus que leur nourriture est plus compliquée et plus indigeste. Le volume du foie et la quantité de bile qu’il sécrète chez l’homme ont été souvent allégués pour démontrer que nous sommes destinés à manger la chair des animaux. Enfin les progrès de la science, en permettant d’analyser la bile, vinrent encore confirmer toutes les théories. On démontra que c’était là un liquide singulier et compliqué, dont la sécrétion devait être laborieuse, car il ne contient pas moins de vingt-trois substances diverses, dont quelques-unes lui sont propres et ne se rencontrent nulle part ailleurs.

Un organe si gros, si constant chez tous les êtres, un liquide si singulier et si abondant, tant de vaisseaux, tant de nerfs, tant de conduits, des maladies si fréquentes et si graves, tout se réunissait pour donner au foie et à la bile une grande importance. A quoi bon, disait-on, dépenser tant d’imagination et tant d’esprit, inventer des procédés si ingénieux, si ce n’est pour un but utile? Un grand effort de logique n’était pas très nécessaire pour deviner que le liquide arrivant sur les alimens au moment où ceux-ci passent de l’estomac dans l’intestin, c’est à la digestion qu’il devait servir. Aussi, après avoir beaucoup raisonné jusqu’au milieu du dernier siècle touchant l’influence de la bile sur la masse générale des humeurs, après avoir affirmé son action sur toutes les fonctions qui dépendent de l’irritabilité, sur le caractère, sur la chaleur du corps, sur le tempérament, sur l’imagination, on se mit à restreindre son usage et à la considérer comme un simple agent de la digestion.

Je ne veux pas décrire toutes les expériences faites pour déterminer l’action chimique de la bile et les innombrables observations des naturalistes, qui ont opéré tantôt directement sur les animaux, tantôt par les digestions artificielles dont l’inventeur est Spallanzani. Il suffit de dire que l’on crut longtemps la bile employée à continuer sur les alimens l’action des acides de l’estomac et à dissoudre ce qui était encore solide, puis à émulsionner les substances grasses (comme la soude émulsionne l’huile) pour former un savon capable de passer dans les chylifères, le suc gastrique étant sans action sur les substances de cette nature. Ce n’était pas là un usage fort important, et les substances grasses n’entrent pas en assez grande proportion dans les alimens pour nécessiter un organe de cette grosseur relative et un liquide aussi abondant. Cependant le foie fut bientôt dépossédé même de cet usage restreint. Avec notre siècle naquit l’expérience, et surtout l’expérience appliquée à la physiologie. On lia chez des chiens le canal cholédoque, qui conduit la bile à l’intestin; on fit écouler le liquide par un trou fait à la peau, et les chiens qui résistaient à cette grave opération digéraient comme à l’ordinaire. M. Blondlot, auquel on doit cette expérience, a même remarqué que les chiens de chasse sur lesquels il opérait ne remplissaient que mieux leurs fonctions. En même temps on observa et l’on découvrit des exemples d’hommes ou d’animaux ayant vécu sans foie ou avec un foie trop altéré pour sécréter de la bile. Tous pourtant, s’ils étaient malades, ne souffraient pas spécialement des voies digestives. On vit en outre que le foie de l’embryon dans le corps de sa mère fonctionne, et pourtant il n’y a pas là d’alimens à digérer, ni de graisses à émulsionner. Enfin un physiologiste éminent, dont le nom reviendra souvent tout à l’heure, et qui a porté la lumière dans toutes les questions qu’il a traitées, M. Claude Bernard, a découvert que chez le lapin une disposition anatomique particulière permet d’examiner le chyle avant qu’il ait été soumis à l’action de la bile, et il a remarqué que tous les usages attribués au foie dans la digestion devaient être reportés sur une petite glande jusqu’alors à peine connue et nullement étudiée, le pancréas.

On en était donc arrivé, dans ces dernières années, à croire que la bile n’est qu’une sorte de caput mortuum destiné à être expulsé du corps sans remplir aucun usage. Le foie n’était plus pour les physiologistes modernes qu’une sorte de dépurateur du sang, comme le rein et le poumon. L’expérience avait vaincu les partisans des causes finales, qui ne s’expliquaient pas comment un organe aussi important, un liquide aussi compliqué, qui renferme des substances dont les élémens seuls se trouvent dans le sang, étaient presque inutiles à l’économie. Pourtant la chimie est assez pratiquement parfaite aujourd’hui pour que ce résultat soit certain, et pour que, s’il est permis d’affirmer quelque chose, on puisse dire que la bile n’est d’aucune utilité dans la digestion ni dans aucune autre fonction. Ce résultat dérange un peu les théories, et cela n’est pas rare de nos jours. Ainsi la bile ne sert de rien; mais en est-il de même du foie, et faut-il revenir à l’ancienne opinion, qui considérait l’organe en lui-même, et ne lui attribuait pas pour unique fonction la sécrétion de la bile? C’est ce que pense M. Bernard, tout en croyant peu sans doute aux causes finales et aux théories abstraites, et la fonction nouvelle qu’il a découverte est assurément bien imprévue. Suivant lui, le foie ne sert pas simplement à épurer le sang et à en retirer les parties malfaisantes, mais il est le siège d’une production constante de sucre, qu’il sait fabriquer aussi bien tout au moins que la canne ou la betterave. Non-seulement il enlève au sang ses principes amers, mais il sucre ce liquide d’une façon très sensible. Pour raconter comment on a pu être conduit à cette découverte, sur quelles expériences elle s’appuie, de quelles attaques elle peut être l’objet, il faut expliquer un peu la situation du foie, ses rapports avec les principales veines. Qu’on ne s’effraie pas trop, ma description sera aussi peu anatomique que possible. Je tâcherai d’être clair, et je serai certainement court.

Le foie est placé, comme on sait, à droite, dans une excavation profonde du diaphragme, au-dessous de la cinquième côte. Il a la forme d’un œuf, avec un prolongement en arrière qui porte le nom de lobule de Spigel, quoique Eustachi, Jacobus Sylvius et Vidus Vidius l’aient décrit avant Spigel. Il est suspendu par des replis du péritoine, et pèse environ deux kilogrammes; sa largeur et sa longueur varient entre 0m, 15 et 0m, 25, et son épaisseur entre 0m, 10 et 0m, 14, selon la stature, l’embonpoint, les habitudes du corps, la nature même des vêtemens. Il communique avec l’intestin par un conduit qui s’embranche sur la vésicule. Enfin, et ceci est important, il reçoit plus de sang que tous les autres organes, et surtout du sang veineux par une veine considérable qui depuis longtemps a reçu le nom de veine-porte. Ce sang, lorsqu’il a traversé le foie, passe dans les veines sus-hépatiques, qui vont se jeter dans la veine-cave. Le tissu de l’organe est composé de petits lobules unis ensemble par du tissu cellulaire et des vaisseaux. La forme, la grosseur de ces lobules varient d’ailleurs souvent, et chaque animal a les siens; tantôt ils sont coniques, tantôt oblongs, tantôt trifoliés. Entre eux se ramifient la veine-porte et les filets nerveux qui viennent donner au foie la vie et la faculté de remplir ses fonctions.

Voilà, je crois, tout ce qu’il est nécessaire de connaître sur l’anatomie du foie pour comprendre la découverte de M. Bernard et ses conséquences. Une description complète de cet organe, dans l’état de précision et de minutie auquel on est arrivé, tiendrait près d’un volume; mais elle est inutile ici, car il est bien clair qu’aucune induction tirée de la conformation ou de la structure du foie ne pouvait conduire à un résultat pareil, et l’expérience physiologique pouvait seule guider M. Bernard. L’auteur de la récente découverte avait été dès longtemps frappé de ce fait, que parfois du sucre se produit dans l’organisme en assez grande abondance pour causer une maladie grave à laquelle on a donné le nom de diabète sucré. Chez les personnes qui en sont atteintes, le sang, les tissus, tous les organes sont imprégnés de matière sucrée, tous les alimens semblent se transformer en sucre, et la mort arrive bientôt. M. Bernard pensa qu’il serait singulier qu’une maladie produisît chez les êtres animés cette faculté de faire du sucre. Les maladies ne sont d’ordinaire que des excitations morbides de fonctions qui existent déjà à l’état normal. Il était donc simple de croire qu’un organe avait la propriété de faire du sucre, propriété qui, activée par la maladie, pouvait devenir mortelle. D’un autre côté, les alimens sont souvent sucrés, et le sang, d’après les analyses les plus récentes, paraissait ne l’être jamais. Il devait donc y avoir, pensa M. Bernard, un organe producteur de sucre et un autre destructeur. Ces deux organes étaient inconnus, et c’est au second qu’il pensa d’abord devoir s’attacher, cette recherche étant plus facile. Dès 1843, il introduisit de l’eau sucrée dans les veines d’un animal vivant, désireux de poursuivre le sucre dans l’organisation jusqu’au point où il se détruirait, et comptant ainsi découvrir l’organe destructeur. C’est là, je crois, sa première expérience : elle ne semble pas heureuse, car il retrouva partout le sucre qu’il avait injecté, et qui, loin de se détruire, rendit l’animal diabétique. Il avait simplement démontré que le sucre ordinaire ne peut pas être détruit directement dans le sang. Ce fait avait et surtout a eu depuis quelque importance, mais ce n’était point ce qu’il cherchait. Il recommença l’expérience en nourrissant des chiens avec des alimens sucrés; c’était de la soupe au lait. Au bout de sept jours, un chien fut sacrifié pendant la digestion. Le sang qui sort du foie par les veines hépatiques fut analysé; il était sucré : le foie n’était donc pas l’organe destructeur du sucre. Cela eût paru concluant à un observateur ordinaire; mais tel n’est pas le cas de M. Bernard. Il crut une contre-épreuve nécessaire pour bien démontrer que le sucre trouvé dans le sang venait directement des alimens, et ne provenait pas de l’organe encore inconnu qui, suivant lui, sécrétait sans cesse un principe sucré. Cette épreuve consistait à nourrir un chien avec des substances non sucrées et à analyser le sang sortant du foie. Dans le cas où ce sang ne contiendrait pas de sucre, la première expérience serait vérifiée. Un chien nourri exclusivement avec de la viande fut donc tué, et le sang de ses veines hépatiques, c’est-à-dire le sang qui sort du foie, fut analysé. Ce sang contenait du sucre comme celui du chien nourri de soupe au lait.

C’était là un résultat inattendu. Au lieu de découvrir l’organe destructeur, M. Bernard avait trouvé l’organe producteur du sucre : ces hasards n’arrivent qu’aux habiles. Il vérifia cent fois le fait, et toujours le sang des veines hépatiques était sucré, quelle que fût la nourriture de l’animal. Il varia de mille manières ses expériences, et trouva toujours que chez les animaux nourris de sucre, tous les organes, le sang de toutes les veines sont sucrés; que chez les animaux nourris de viande, le sang des veines hépatiques, le sang qui sort du foie contient seul du sucre. En outre le tissu du foie en renferme toujours des quantités considérables, et en 1848 M. Bernard put annoncer [1] qu’il avait découvert qu’un organe produisait sans cesse et en abondance du sucre aux dépens du sang qui le traverse, que cette production est indépendante de la nature des alimens, et que cet organe est le foie.

Qu’est-ce que le sucre? C’est une substance soluble dans l’eau, d’une saveur suis generis, et capable de se dédoubler par la fermentation en alcool et en acide carbonique. Ainsi le raisin contient du sucre, et le vin provient du raisin fermenté. Mais la betterave, la canne, le lait contiennent du sucre : est-ce toujours la même matière? C’est là une question dont tous les détails ne sont pas très bien éclaircis. On sait qu’il y a plusieurs espèces de sucre, cinq probablement; toutefois ce nombre est encore mal fixé. Pour le moment, il suffit d’en distinguer deux : le sucre de canne et le sucre de fruits acides ou glycose [2]. Le premier se trouve dans la canne, la betterave, la carotte, le maïs, l’ananas, le potiron, qui est peut-être appelé à remplacer la betterave dans une partie de la France : c’est celui qu’on emploie dans l’économie domestique; il cristallise et se purifie facilement. Le glycose existe dans le raisin et dans d’autres fruits acides : il cristallise plus difficilement que le premier, et la saveur en est moins agréable. Enfin il y a entre les deux sucres une petite différence de composition, non pas quant à la nature des élémens, mais quant aux proportions. Lorsqu’on fait bouillir le premier avec un acide, il se change en glycose, et les réactions chimiques de tous deux sont quelque peu différentes. C’est le glycose que produit le foie et que renferme le sang des veines hépatiques. On peut l’obtenir aussi en faisant bouillir une dissolution d’amidon, de fécule de cellulose, ou, ce qui revient au même, de chiffons. Ceci est important. Jusqu’ici en effet, une opinion admise par tous les chimistes, et que M. Liebig avait énoncée le premier, c’était que les organes des animaux sont inhabiles à combiner des corps simples de manière à produire les principes immédiats qui les constituent. D’après la théorie moderne, ils les prennent tout formés dans les végétaux dont ils se nourrissent. Ainsi la plus grande partie du sang, des muscles et des organes est composée d’albumine et de fibrine. Eh bien! les animaux ne puisent pas dans leurs alimens l’oxygène, l’hydrogène, l’azote, le carbone et le soufre, pour les combiner et produire ces substances. L’estomac n’est pas une sorte de magicien qui peut transformer en chair et en sang le pain, les légumes, les racines et les fruits. Tous les végétaux renferment du gluten, de la caséine et de la légumine, qui ont la plus grande analogie et presque une identité de composition avec l’albumine, la fibrine et la caséine des animaux. La transformation de l’albumine végétale en albumine animale n’a besoin que de chaleur et d’oxygène. Les alimens, soit végétaux, soit animaux, renferment donc tout formés les principes essentiels du sang et des organes, et ce n’est presque qu’une opération de triage qui se passe chez les animaux. Les plantes prennent dans la terre les corps simples pour faire de l’albumine, de la fibrine et de la caséine. Les animaux ne créent le sang que sous le rapport de la forme, mais ils n’en sauraient produire, s’ils se nourrissaient avec des substances qui n’en contiendraient pas les principes constitutifs. Pour les corps simples, cela est clair, mais cela est vrai et curieux pour certains composés eux-mêmes. L’animal fait avec ces composés ce que la plante a fait avec les élémens. Lorsque les plantes ont produit ces principes, alors commence la vie de l’homme. La fibrine est du gluten, la caséine est de la légumine, et l’albumine du sang est de l’albumine végétale. Un exemple rend cela bien frappant : les Chinois extraient la légumine que contiennent les pois par la cuisson, la traitent comme on fait la caséine du lait, et font un fromage identique pour sa composition, son goût et ses propriétés au fromage ordinaire.

Cette explication a suffi sans doute pour montrer qu’une objection grave se présentait tout d’abord à M. Bernard. S’il croyait, comme tous les chimistes, que les animaux ne peuvent produire eux-mêmes leurs principes immédiats, il devait penser qu’ils ne devaient pas plus faire du sucre que de la fibrine et de l’albumine, et son expérience attaquait du même coup les principes de la physiologie et de la chimie. Lorsqu’on trouvait autrefois dans des cas particuliers du sucre dans l’économie, on l’attribuait à la transformation de la fécule ou de l’amidon des alimens, transformation que la chaleur seule suffit à produire; mais personne n’avait songé à le croire formé de toutes pièces. Le fait était donc important à vérifier, et il fallut se garder avec soin de toutes les causes d’erreur. Le glycose pouvait provenir des alimens, et le foie n’avait alors que la propriété de transformer la fécule et peut-être aussi d’accumuler le sucre, comme il accumule souvent les substances minérales ingérées et en particulier les poisons. M. Bernard a analysé avec soin la viande dont il nourrissait ses chiens (c’était de la tête de veau cuite), et n’y a jamais trouvé la moindre trace ni de matière sucrée, ni de substances féculentes ou autres capables d’être transformées, par les procédés digestifs ou chimiques ordinaires, en sucre. Pourtant il a vu que le sang du foie d’un Carnivore contient toujours autant de glycose que celui qui sort du foie d’un herbivore. Le glycose trouvé ne venait donc pas des alimens. Les expériences ont été variées et répétées maintes fois, et toujours le même résultat s’est présenté.

La découverte se répandit bientôt, et M. Bernard eut en 1850 le prix de physiologie expérimentale décerné par l’Académie des Sciences. Il put alors faire des expériences sur les foies humains. Il fallait, bien entendu, opérer sur des hommes morts en bonne santé, car chez les individus morts de maladie la fonction glycogénique pouvait s’être altérée comme les autres, et le manque de sucre dans le foie et les veines hépatiques n’aurait rien prouvé. Il étudia donc le foie des suppliciés [3], et eut la joie, grande pour un inventeur, de voir se confirmer toutes les idées que lui avaient données ses observations sur les chiens. Ses expériences, qui remontent aux années 1853 et 1852, ont porté sur les assassins Aymé, Lafourcade, Bixner et Viou. Le foie de l’un pesait 3k, 300, et contenait 23g,27 de sucre, ou 1,79 pour 100; ceux du second et du troisième donnèrent à peu près le même résultat, et le dernier, qui pesait 1k, 200, contenait 25g,704, ou 2,142 pour 100. M. Bernard vérifia aussi que chez des hommes morts de maladie la fonction s’était altérée, et que l’absence du sucre correspondait en général à une altération du foie. Enfin, pour rendre sa théorie plus générale, il opéra sur tous les animaux qu’il put soumettre à ses expériences, et trouva du sucre chez le singe, le chat, la taupe, le hérisson, la chauve-souris, les oiseaux. Il était intéressant d’examiner quelle influence pouvaient avoir sur la production du sucre les altérations de la cellule hépatique ou les maladies du foie. M. Bernard a étudié cette maladie connue sous le nom de foie gras, et que l’on donne artificiellement aux oies et aux canards en les soumettant à une certaine nourriture. Les cellules du foie se gorgent alors de graisse. Il semble que dans ce cas la production du sucre doive diminuer. Il n’en est rien cependant, elle augmente au contraire, et tandis que chez un canard ordinaire on ne trouve que 1g,27 de glycose pour 100 grammes de foie, chez un canard malade on en trouve 1g,40. D’autres maladies du foie, comme les kystes, les cancers, les hydatides, empêchent le sucre de se produire dans les parties qu’elles envahissent, mais les parties restées saines continuent à fonctionner. Ainsi un surmulot, dont une moitié du foie était envahie par un cancer encéphalique, produisait encore du sucre avec l’autre moitié. Chez les animaux hibernans, c’est-à-dire passant une partie de leur vie dans un sommeil continu, la fonction glycogénique n’échappe pas à l’engourdissement périodique qui frappe toutes les autres, mais au réveil elle reprend comme elles. Les poissons de mer même font du sucre, et aussi les mollusques connue l’huître et les moules, les crustacés comme le homard et l’écrevisse. Chez les insectes dont le foie était jusqu’ici mal déterminé, M. Bernard a trouvé sur les parois de l’intestin de petites cellules analogues aux cellules hépatiques, et qui contenaient un liquide sucré.

Toutes ces observations si variées, si nombreuses, — et avant toutes celle que j’ai citée la première, l’expérience qui est la base fondamentale de la théorie, et qui consiste à trouver du sucre dans les veines hépatiques venant du foie, quelle que soit la nature de l’alimentation, et à n’en trouver ni dans l’estomac, ni dans le cœur, ni dans le sang d’aucune des autres parties du corps, — tous ces résultats si concluans avaient donc conduit M. Bernard à attribuer au foie la double fonction d’épurer le sang en lui enlevant les principes qui se retrouvent dans la bile et de lui ajouter du sucre, non pas formé par une pure opération chimique aux dépens de la fécule ou de l’amidon avalés, non pas séparé simplement des alimens, mais formé et pour ainsi dire créé de toutes pièces. Ces deux fonctions à la fois importantes et contraires, — la sécrétion de la bile et la production du sucre, — sont pour lui indépendantes l’une de l’autre, à tel point que l’une peut cesser tandis que l’autre subsiste, et que parfois même certains animaux possèdent deux organes différens affectés chacun à l’une d’elles. Ainsi, chez les insectes sur lesquels l’observateur avait opéré en dernier lieu, ce fait est à peu près démontré. M. Léon Dufour a décrit chez ces animaux des tubes déliés, capillaires, lisses ou boursouflés, tantôt courts, tantôt longs et reployés, qui renferment un liquide vert, jaune ou brun, en général amer. Ce liquide est suivant lui de la bile, et ces tubes ne contiennent pas de glycose. C’est au contraire dans une portion toute différente du corps, dans des cellules adhérentes à l’intestin, que M. Bernard a trouvé une production de matière sucrée. Il y a donc là une séparation anatomique évidente entre les deux fonctions et un organe affecté à chacune d’elles. Il y a deux foies, l’un pour la bile, l’autre pour le sucre. Chez les mollusques, on trouve une séparation physiologique non moins remarquable. Ainsi les limaces sécrètent tantôt du sucre, tantôt de la bile. Ces deux sécrétions ne sont jamais concomitantes. L’une commence quand l’autre cesse, et ces variations sont en rapport avec les diverses phases de la digestion.

Il y avait pour asseoir cette théorie bien des objections à lever, bien des vérifications à faire, et c’est dans ces combats et ces vérifications que le sagace observateur est surtout admirable. Ainsi l’on rencontrait cette difficulté : le foie est essentiellement propre à la localisation des substances introduites dans l’économie. Des matières qui n’ont été ingérées qu’en très petite quantité et à de très longs intervalles s’accumulent dans cet organe, et y restent des années entières. Les métaux par exemple administrés en solutions dans quelques maladies s’y retrouvent après la mort, même lorsque la médication a depuis longtemps cessé. Bien plus, nous avalons sans cesse dans les alimens des parcelles imperceptibles de cuivre, de fer, d’étain ou d’argent détachés des casseroles ou de la vaisselle. Toutes ces parcelles arrivent dans le foie, portées par le sang qui les dissout; mais, au lieu de le traverser, elles s’y accumulent. Eût-on par exemple avalé une fois dans sa vie même une faible dose d’arsenic par ordonnance du médecin ou autrement, cet arsenic n’est pas expulsé du corps, mais reste dans le foie, où les réactifs peuvent le déceler encore après dix ou vingt ans. C’est dans cet organe que M. Flandin recommande d’aller chercher après la mort les substances vénéneuses et il a raison. L’arsenic, les sels de cuivre et de plomb, comme le vert-de-gris ou la céruse, demeurent dans le foie après avoir disparu depuis longtemps de l’estomac ou des intestins. Cette faculté du foie, souvent fort utile, a nui souvent aussi aux résultats des recherches de la médecine légale, et l’on se souvient peut-être que dans le procès de Mme Lafarge les juges furent ébranlés dans leur conviction lorsqu’on leur affirma ce fait, bien établi, qu’il suffit d’avoir une fois dans sa vie absorbé une dose quelconque d’arsenic pour que le foie en contienne, et qu’ainsi il n’est peut-être pas d’homme au monde vivant de la vie civilisée, c’est-à-dire mangeant avec des fourchettes des viandes cuites dans des casseroles métalliques, dont le foie ne renferme des quantités très appréciables d’arsenic, de cuivre et d’argent. Pour lever tous les doutes, il fallut montrer la proportion énorme de poison que renfermait la victime. Pourquoi ce que l’on sait des métaux ne serait-il pas aussi vrai du glycose? Pourquoi tout ce que nos alimens renferment de matières sucrées ou féculentes ne viendrait-il pas s’accumuler dans le foie et tromper l’observateur? Dans ce cas, les expériences de M. Bernard nous apprendraient seulement que le foie se comporte à l’égard du sucre connue envers le fer, l’arsenic, le zinc et le cuivre, et l’intérêt en serait fort diminué. A cette objection il y a plusieurs réponses excellentes. D’abord ce n’est pas seulement dans le foie qu’on trouve le glycose, les veines hépatiques en contiennent. Le sang qu’elles conduisent en enlève donc sans cesse au foie, qu’il lave pour ainsi dire à chaque instant, et la quantité de sucre qu’elles emportent est très évidemment supérieure à celle qui arrive de l’estomac sous la forme de sucre ou sous la forme peu différente d’amidon, de fécule ou de dextrine. Ce sang au contraire ne contient aucun des métaux que le foie a la propriété singulière de retenir. De plus, le sucre est le plus altérable de tous les corps. La fermentation, la chaleur, les acides, les alcalis le décomposent et le transforment. Comment supposer qu’il puisse rester immuable dans le foie, c’est-à-dire dans le lieu où se passent tant de phénomènes chimiques, où tant de substances se combinent et se décomposent et que traversent à tout moment de si grandes quantités de sang? Enfin les animaux, même encore embryonnaires, ont un foie sucré, et ce glycose ne peut évidemment provenir des alimens. Le poulet et le passereau dans leur coquille, le veau dans le ventre de sa mère ont été étudiés par M. Bernard, qui a vérifié le fait que sa théorie faisait prévoir, et ici le sucre des alimens n’est évidemment pour rien dans le phénomène. On ne peut supposer que ce glycose ait passé directement du foie de la mère dans celui de l’embryon, car le sang qui vient nourrir le fœtus de veau ne contient ni sucre ni matières féculentes. Bien plus, chez le veau, après cinq mois de la vie embryonnaire, on trouve du sucre; après deux mois, on n’en trouve pas. Il est donc bien clair que c’est là une fonction qui naît à une certaine époque de la vie fœtale, au moment où elle devient nécessaire à la vie, de même que les autres fonctions, qui toutes apparaissent successivement plus ou moins tôt suivant leur importance. Le même fait a été vérifié chez l’homme, le cochon d’Inde et le mouton.

Toutes les fonctions de la vie animale ou organique, la respiration, la circulation, la digestion, la pensée même, sont, comme on sait, sous la dépendance des nerfs, et par conséquent du cerveau d’où ils sortent. En coupant certains filets nerveux, on empêche les glandes de sécréter, les yeux de voir et les oreilles d’entendre. Pour démontrer qu’en découvrant la sécrétion du sucre par le foie il avait découvert une fonction réelle et inconnue, et non un accident de l’organisation, M. Bernard devait montrer qu’elle aussi dépend de certains nerfs, et que, ces nerfs étant coupés ou paralysés, la glycogénie est subitement arrêtée, comme la section des nerfs pneumo-gastriques empêche l’estomac de digérer, et celle du grand sympathique empêche le cœur de battre. L’irritation de ces mêmes nerfs devait au contraire activer la fonction, si elle était réellement inhérente à la vie. Cette vérification était importante et difficile, et tant qu’elle n’était pas faite, le doute devait subsister. On sait que la moelle épinière est un long cordon qui prend naissance à la partie inférieure du cerveau, et d’où sortent les nerfs qui vont animer toutes les parties du corps. On sait aussi qu’elle est divisée en trois couches longitudinales. La couche moyenne préside aux sécrétions, tandis que la couche antérieure est en rapport avec les phénomènes du mouvement, et que la sensibilité dépend de la couche postérieure. Les nerfs qui se rendent au foie sont, nous l’avons dit, des filets du nerf phrénique, du pneumo-gastrique et du grand sympathique. Ce sont sur les nerfs de la seconde espèce qu’il fallait opérer, car ils prennent naissance dans la couche moyenne, et c’est d’eux que doit dépendre la sécrétion glycogénique. Dans une expérience mémorable, M. Bernard a vu que si l’on pique la moelle épinière un peu au-dessus du point d’où se détache le pneumo-gastrique, au-dessous des tubercules de Wenzel, avec un instrument tranchant, la sécrétion du sucre est activée dans des proportions considérables, l’organisme tout entier se gorge de matière sucrée, et l’animal est diabétique. C’est d’ordinaire sur des lapins que se fait cette expérience, et, si elle est bien conduite, il est rare que l’animal succombe ou même souffre beaucoup. Elle est pourtant difficile, et il faut toute l’habileté de M. Bernard pour l’avoir conçue, l’avoir tentée et avoir réussi. D’abord il n’est pas aisé de trouver le point précis; de plus, si l’on déchire trop la couche postérieure en la traversant, l’animal souffre et peut mourir de douleur; si l’on va trop loin, on arrive à la couche qui préside à la locomotion, et ses altérations causent des mouvemens désordonnés qui rendent l’observation impossible. Quoi qu’il en soit, l’expérience a été répétée souvent, et d’ordinaire, lorsqu’il sort des mains de M. Bernard, l’animal, bien qu’un peu étourdi, se tient sur ses pattes et ne tourne ni à droite ni à gauche, ce qui arriverait si la lésion n’avait pas porté exactement sur la ligne moyenne du plancher du quatrième ventricule. Ainsi l’excitation portée sur les nerfs du foie augmente la sécrétion du sucre, comme celle des nerfs du poumon active la respiration, ou comme celle des nerfs des glandes de la bouche agit sur la sécrétion de la salive. Si au lieu d’exciter les nerfs on les paralyse, l’effet inverse est produit. Ainsi la section des pneumo-gastriques arrête la sécrétion du sucre, ce qu’on peut vérifier facilement en tuant l’animal quelques jours après l’opération. Ni son sang ni son foie ne contiennent alors de glycose. Si même l’animal était diabétique, la section de ces nerfs le guérirait aussitôt, pour lui donner, il est vrai, une paralysie plus grave que sa maladie; mais enfin sa glycogénie morbide serait arrêtée comme la glycogénie naturelle. La sécrétion du sucre par le foie est donc bien réellement une fonction toute semblable à la respiration, la circulation ou la digestion, puisqu’elle dépend, comme celles-ci, du système nerveux [4].

Ce que M. Bernard avait démontré artificiellement, des observations faites sur des maladies naturelles vinrent bientôt le confirmer, et la pathologie, qui s’occupe des fonctions malades, est venue au secours de sa sœur la physiologie, qui ne comprend que les fonctions de la vie. Un praticien depuis longtemps connu, célèbre même depuis quelques années, car il a une qualité que les gens du monde apprécient, il guérit, — M. Rayer, a dès l’origine donné à M. Bernard le secours de sa science, de son talent et de son autorité en de pareilles matières; il a cité le premier une malade devenue diabétique à la suite d’une chute sur la nuque. Le pneumo-gastrique avait été excité, il avait réagi sur le foie, qui avait produit un excès de sucre. Plusieurs observations ont confirmé celle de M. Rayer. On a cité des apoplexies qui avaient eu des effets analogues, des chutes et aussi des coups reçus tantôt sur le foie, tantôt sur la tête, qui avaient amené le diabète. Le galvanisme enfin a excité à son tour la production du glycose, et on a vérifié que les agens de toute espèce qui excitent ou paralysent le système nerveux, et par conséquent les fonctions qui en dépendent, influent aussi sur la glycogénie. Enfin, et cela peut-être est plus curieux encore, on a vu dans quelques maladies la matière produite par le foie s’altérer à son tour et faire place à des substances d’une composition analogue. Ainsi, dans le cas où la moelle est altérée en un point autre que celui que nous avons nommé, par exemple au-dessus du renflement brachial, le foie produit de l’amidon ou de la dextrine, qui n’attendent plus qu’une dernière transformation chimique très simple pour devenir du sucre. Il y a là toute une série de découvertes nouvelles que M. Bernard n’a pas encore complétées, qui sur bien des points sont discutables, mais qui deviendront sans doute bientôt l’objet des recherches de cet habile observateur.

Bien d’autres causes agissent également sur la sécrétion glycogénique, bien des maladies l’activent ou l’arrêtent : la température, l’âge, le sexe, le froid, la chaleur, ont des influences que l’on a tenté de déterminer; mais il faut se borner, et je ne parlerai que d’une seule chose qui peut agir sur la production du sucre, de l’alimentation. Là est du reste le nœud de la question. Quelle influence a sur la sécrétion du glycose la nature des alimens? Si, comme on l’a cru jusqu’ici, les alimens féculens, si propres à devenir du sucre, en augmentent fortement la production, et que celle-ci soit très faible, lorsque la nourriture ne contient ni fécule, ni dextrine, ni amidon, il ne se passe dans le foie qu’une action chimique ordinaire, — la théorie de M. Bernard est bien près d’être ébranlée, et les physiologistes qu’il a convaincus sont dupes d’une illusion. Eh bien! là encore l’expérience l’a favorisé. Il est bien clair d’abord que l’abstinence fait décroître la sécrétion. Un animal bien constitué peut vivre douze jours sans prendre d’autres alimens que de l’eau pure, et les chiens soumis à ce régime cessent d’avoir un foie sucré trois ou quatre jours avant leur mort. Chez les oiseaux, la sécrétion est interrompue après quarante-huit heures d’inanition. Si un chien est nourri avec de la graisse, la quantité de sucre que contient son foie est très faible. Si au contraire l’alimentation est azotée, la proportion de sucre augmente très sensiblement. Ainsi la viande, l’albumine, la fibrine, sont très favorables à la sécrétion, et M. Lehmann a vérifié que le sang perd, en traversant le foie, quelque peu de fibrine et d’azote, qui se retrouvent dans les matières azotées de la bile. Quant aux alimens féculens ou sucrés, ils n’agissent pas sensiblement sur la fonction, contrairement à toutes les théories anciennes, qui voulaient que le sucre trouvé dans l’économie provînt toujours de la fécule ou de l’amidon ingérés. Remarquons toutefois que les choses se passent ainsi, dans l’état normal, chez des animaux bien portans, mais que dans les cas pathologiques il en peut être autrement. Chez les malades affectés du diabète, c’est-à-dire d’une maladie qui exagère leur faculté glycogénique, du sucre, provenant soit de la fécule, soit de l’amidon des alimens, peut arriver directement dans le foie. Une expérience déjà ancienne a prouvé ce fait, et ce n’est pas sans raison que M. Bouchardat a conseillé, comme le rappelait dernièrement M. Payen [5], de donner aux diabétiques un pain privé de fécule et composé uniquement de gluten. Néanmoins, à l’état sain, M. Bernard pense avoir démontré que le sucre produit par le foie est fait aux dépens des matières albuminoïdes, ce qu’aucune des réactions chimiques qui se passent dans les cornues ou dans l’estomac ne devait faire présumer.

Les hommes, les animaux et les plantes sont animés d’un mouvement continuel. Il se passe sans cesse en eux une succession de phénomènes de production et de destruction, de combinaison et de décomposition, qui est la vie. Chaque substance nouvelle introduite dans l’économie se transforme, s’assimile, comme on dit, c’est-à-dire devient de la chair, du sang ou de l’écorce, puis est expulsée au dehors après avoir servi quelque temps à entretenir la vie, le mouvement ou la sensibilité. C’est la nutrition qui préside à ces transformations continuelles. Quel rôle joue le sucre dans cette machine compliquée qu’on appelle l’organisation? Où se détruit-il, s’il se détruit, et que deviennent ses élémens? Nous avons vu qu’on ne le trouve que dans le foie, dans les veines hépatiques et dans la veine-cave, où celles-ci se jettent. Nulle part ailleurs, sa présence ne peut être constatée. Si même on injecte une très petite quantité d’eau sucrée dans les veines d’un animal, ce sucre ne se retrouve bientôt plus ni dans le sang ni dans aucun des liquides de l’économie. La faculté de destruction est donc encore supérieure à la faculté de production. Rappelons d’ailleurs qu’il s’agit toujours ici de sucre de raisin ou glycose. Le sucre de betterave n’est jamais détruit, tandis que si le poids de glycose injecté n’est pas supérieur à 0,12 du poids de l’animal, il disparaît. On a pensé que l’organe qui le détruit, et qui empêche le sucre produit à chaque instant par le foie de s’accumuler dans le corps et de donner le diabète, est le poumon. La respiration est une combustion, et on a cru que le sucre était brûlé au moment où le sang vient au contact de l’air. En effet on ne trouve de sucre dans la circulation qu’entre le foie et le poumon. Une partie de ses élémens servirait alors à la respiration, le reste deviendrait du sang, des muscles et des nerfs. Cette théorie a été appuyée par plusieurs expériences. Ainsi l’on a vu qu’il y a dans le corps un excès de sucre, lorsque la respiration est troublée artificiellement ou naturellement. Le sang d’un animal auquel on bouche le nez quelques instans devient sucré, et d’après Reynoso, l’éthérisation, qui trouble aussi la respiration, produit le même effet. Le diabète est souvent une conséquence d’une maladie du poumon. Ces expériences et ces résultats paraissaient concluans, et une nouvelle découverte de M. Bernard semblait les confirmer. Il a vu que les embryons, qui ne respirent pas encore, sont diabétiques, c’est-à-dire que leur organisation tout entière contient du sucre. L’oxygène ne pénétrant pas dans leur poumon, le glycose produit n’est pas brûlé. C’est du moins là ce qu’il a pensé tout d’abord. Cependant M. Bernard ne tient pas à ses théories, et il les abandonne facilement. Il s’attache même volontiers à rechercher ce qui peut les ébranler. Il pense que les preuves à l’appui ne manquent jamais, lorsque les doctrines sont bonnes. Aussi a-t-il fait sans hésiter une expérience dont le résultat pouvait nuire à sa théorie. Il a étudié le fœtus aux différens âges, et il a vu que les fœtus sont diabétiques avant le quatrième mois de la vie embryonnaire, lorsque le foie ne sécrète pas encore de sucre, tandis que le diabète diminue lorsque le foie fonctionne, quoiqu’il n’y ait pas encore alors de respiration. Bien plus, on sait que les produits de la combustion du sucre sont de l’acide carbonique et de l’eau; si le glycose était détruit par la respiration, l’air que les animaux expirent devrait contenir d’autant plus d’acide carbonique, que leur foie ou leur sang serait plus sucré, et c’est justement le contraire qui arrive. Plus un chien sécrète et paraît brûler de glycose, moins il exhale d’acide carbonique. Enfin on a vu que l’oxygène ne détruit pas mieux le sucre que les autres gaz. Il fallut donc renoncer à l’hypothèse, d’abord si satisfaisante et si bien prouvée, de la destruction du sucre par la respiration, et les théories qu’on a proposées ne satisfont pas entièrement l’esprit. Ainsi l’on a pensé que le sucre se détruit au contact des alcalis du sang; mais le sang sucré n’est ni plus ni moins alcalin que le sang ordinaire, et les alcalis n’ont pas sur le glycose une action très efficace. La destruction du sucre n’est pas non plus due à la fermentation ordinaire qui produirait de l’alcool ou de l’acide carbonique, car toutes les fois que l’on a tenté de faire fermenter le sucre dans les veines d’un animal, ou même d’y injecter de l’alcool, la mort a été instantanée. Il y a une autre fermentation qui transforme le sucre en acide lactique : peut-être se produit-elle, et c’est là, je crois, l’avis de M. Bernard ; mais, dans l’état actuel de nos connaissances, le plus sûr est de ne rien affirmer, et de faire à cette question une réponse dont on est trop avare dans les sciences comme dans la vie commune : Je n’en sais rien.

Quant à l’utilité de la production de sucre, là aussi rien n’est bien positif. On avait d’abord pensé que le glycose sert, en se détruisant, à entretenir la chaleur du corps. Il n’est pas prouvé pourtant que la chaleur vitale augmente avec la proportion de sucre. Il serait plus vrai, je pense, d’admettre là-dessus une théorie de M. Bernard qui est peut-être destinée à un grand avenir. Il a fait là, entre mille autres, une découverte qui suffirait seule à l’illustrer. Il a vu que le sang sucré et en fermentation lactique produit des cellules, c’est-à-dire l’origine de tous les tissus ; il a vu que le sucre se rencontre partout où un développement doit s’accomplir, dans le blanc d’œuf, dans les eaux de l’amnios, dans la sève des plantes. Il en a conclu que dans la germination végétale, comme dans la germination animale, la présence du sucre est toujours nécessaire à la formation des membranes et des tissus, qu’il sert à la nutrition, et qu’ainsi, si l’animal meurt quelques jours après qu’on lui a coupé les pneumo-gastriques, lorsque le foie a cessé ses fonctions, cela tient à ce que la formation des tissus nouveaux nécessaires au renouvellement de l’individu a été brusquement interrompue. En un mot le sucre serait l’agent inconnu jusqu’ici de la nutrition, c’est-à-dire de la plus mystérieuse des fonctions.

Nous n’avons énuméré aussi longuement toutes ces expériences et tous ces résultats que pour bien montrer l’habileté et la sagacité de M. Bernard, et pour rendre compréhensibles aussi les attaques dont il est aujourd’hui l’objet. Longtemps il a joui en paix du fruit de ses travaux et de ses découvertes, et son mérite a été incontesté. L’Académie des Sciences, après lui avoir décerné le prix de physiologie expérimentale, lui a donné place parmi ses membres. Il a été élu professeur à la Sorbonne et suppléant de M. Magendie au Collège de France, où il l’a remplacé définitivement. Il a mérité et obtenu toutes les récompenses et tous les honneurs que peut ambitionner un savant. Toutes les académies de l’Europe l’ont nommé leur correspondant, et la plupart des physiologistes ont applaudi à ses expériences et vérifié ses résultats. Cette adhésion universelle était singulière. Les découvertes de M. Bernard ébranlaient la chimie et la physiologie tout à la fois, et je ne crois pas qu’on puisse trouver dans l’histoire de la science un résultat plus imprévu que celui auquel il est arrivé. Assigner à un organe aussi important que le foie une fonction que rien ne pouvait faire prévoir, découvrir dans le corps humain, si étudié, si labouré en tous sens par les expérimentateurs, toute une série de phénomènes nouveaux et inconnus, leur attribuer l’influence la plus essentielle sur la nutrition et la vie, s’appuyer sur eux pour édifier toute une théorie sur la formation des tissus des organes, des végétaux et des animaux, et n’être exposé à aucune critique, à aucune attaque sérieuse ou frivole, de bonne ou de mauvaise foi, c’était en vérité un bonheur insolent, c’était triompher sans combattre. M. Bernard lui-même devait désirer d’être contredit. La discussion seule pouvait éclairer de telles questions : les attaques découvrent les points faibles des théories, et le désir de répondre et de se défendre fait trouver de nouvelles démonstrations. Pourtant, dès le premier jour, les expériences et les hypothèses de M. Bernard passèrent à l’état de vérités démontrées sans luttes et sans retard. Le fléau de notre temps, l’indifférence, paraissait avoir envahi la science elle-même, et les savans ne semblaient pas plus tenir à leurs opinions que n’y ont tenu tant de politiques et d’écrivains. Chez eux aussi, on n’en croyait plus sa raison ou ses convictions anciennes, et les succès d’un plus heureux ou d’un plus habile faisaient oublier ce qu’on avait cru vrai tant d’années, ce qu’on avait démontré tant de fois. Certes je ne prétends pas qu’il faille discuter et nier la vérité parce qu’elle ne nous convient pas, mais au moins faut-il, quand on le peut, ne pas changer en un jour et ne pas abandonner le terrain sans combat. La discussion est enfin venue, et, pour être tardive, elle n’en est pas moins redoutable. Si même, comme je le disais, M. Bernard devait désirer des attaques, je doute qu’il les eût choisies de cette nature. La contradiction est complète au nom de la physiologie comme au nom de la chimie. Les adversaires de la glycogénie, s’ils croient à la réalité des résultats de M. Bernard, pensent du moins que ses expériences, quoique très vraies et très correctes, ne prouvent rien; mais ceci veut une explication.

M. Figuier, le premier et le plus terrible des adversaires de M. Bernard, est plutôt un écrivain sur les sciences qu’un savant de profession et un expérimentateur. Jusqu’ici il avait raconté les travaux des autres, mais il n’avait point travaillé lui-même. M. Figuier, on s’en souvient, a exposé les principes de l’aérostatique, de la télégraphie et de la photographie. Ces études, quelque peu corrigées et augmentées, ont formé une Histoire des principales découvertes scientifiques modernes qui plaît aux gens du monde par sa clarté, aux savans par son exactitude. Peut-être, au moment d’exposer la découverte de M, Bernard, M, Figuier a-t-il pensé qu’elle n’avait pas subi assez d’épreuves, et qu’une théorie ainsi inattaquée était loin d’être inattaquable. Il a voulu semer quelques épines sur le chemin que suivait M. Bernard pour arriver à la vérité. M. Figuier d’ailleurs a le bonheur de croire aux théories, et il lui répugnait d’admettre sans contestation une découverte si contraire à toutes les idées reçues. — Comment ! se disait-il, on a cru depuis tant d’années que les animaux ne peuvent faire de l’albumine ou de la fibrine, qui leur est si nécessaire? C’est là le résultat le plus clair des travaux de M. Liebig et en général de tous les expérimentateurs de notre temps, et nous admettrions sans nous révolter que le foie peut produire une substance si spéciale, si compliquée, si inutile ! Une sécrétion de cette importance aurait si longtemps échappé à tous les yeux, et la cause finale du foie ne serait pas de faire de la bile! Bien plus, le foie peut-être n’aurait pas de cause finale, car d’admettre que pour naître, vivre et se nourrir, il faut être sucré, cela est impossible. Enfin l’organisation produirait sans cesse et sans arrêt une substance destinée à être aussitôt détruite on ne sait où et on ne sait comment! Que deviennent alors les belles relations qu’a établies la science moderne entre le règne végétal et le règne animal? Que deviennent ces beaux travaux qui ont assimilé les principes immédiats des animaux à ceux des plantes, et qui ont démontré que là où finit la vie végétale, la vie animale commence, que les végétaux puisent dans la terre et chez les minéraux leur nourriture que plus tard les animaux viennent prendre chez eux ? Rien ne se tient plus alors dans la nature. Les règnes différens ne sont plus créés les uns pour les autres, les hommes peuvent vivre sans animaux, ceux-ci pourraient subsister sans plantes, et tout n’est plus arrangé le mieux du monde pour le plus grand bien de chacun et l’existence la plus simple et la plus facile. En un mot, la chimie, la physiologie et la philosophie même semblaient à M. Figuier contredire les découvertes de M. Bernard.

Faut-il, pour arriver à la vérité, pour découvrir une loi naturelle, avoir un parti pris d’avance et tenter de rapporter à une opinion préconçue tous les phénomènes observés? Faut-il au contraire travailler au hasard et découvrir des faits qui plus tard servent à établir une théorie? C’est là sans doute une grave question. Avec un parti pris et une opinion faite, on sait tirer d’une découverte une foule de conséquences souvent ingénieuses et parfois même vraies; on peut être conduit à des conclusions et à des découvertes nouvelles; on sait même parfois rectifier par le raisonnement les résultats obtenus par l’observation, et l’on recommence sans cesse jusqu’au moment où l’on a obtenu un résultat satisfaisant, où la loi trouvée est raisonnable, et l’expérience d’accord avec la raison. Si Lavoisier n’avait été convaincu d’avance que l’eau ne peut se changer en terre malgré l’assertion des chimistes de son temps, il s’en serait tenu à sa première expérience, qui semblait lui donner tort, et il n’aurait pas eu l’idée ingénieuse, mais hardie, de nier son propre résultat et d’attribuer à une décomposition du verre la poussière terreuse qu’il vit au fond de son alambic. Les expériences qui ne sont pas guidées par des théories, qui ne sont pas destinées à vérifier des lois formulées par la raison, peuvent sans cesse rester stériles, et l’on peut passer auprès du plus beau résultat sans l’entrevoir. D’un autre côté aussi, la méthode contraire est dangereuse. On voit mal lorsqu’on veut voir d’une certaine façon. L’imagination agit sur les sens eux-mêmes, et l’on voit ce que l’on voudrait voir et non pas ce qui est. On nie les faits les plus concluans, on exagère l’importance de faits douteux. Cela est si facile d’inventer une théorie et de la vérifier. Les faits se présentent en foule à un esprit complaisant qui repousse ce qui lui déplaît. Si Harvey, avant de faire ses expériences, n’avait pas débarrassé son esprit de tous les préjugés et de toutes les théories de son temps, jamais il n’aurait découvert la circulation, et ses observations mal comprises n’auraient peut-être fait que confirmer ses erreurs. N’est-il pas plus commode d’élever un édifice sur un terrain vide et uni que sur un sol embarrassé de constructions qu’il faut respecter, de murs que l’on ne veut pas abattre? Entre ces deux méthodes, le choix est difficile. Je sais bien qu’on nous dit : Il faut avoir des théories qui puissent guider l’observation, et il faut les abandonner quand les faits sont contraires; — mais là justement est le difficile. Pour s’arrêter ainsi à temps, il faut un esprit bien flexible, qui respecte les faits et n’aime pas à les plier à sa volonté. Il faut ne pas vouloir toujours avoir raison. Une telle sagesse, une telle modération, sont rares, et le juste milieu ne convient pas à tous les esprits. Aussi, tout en admettant que c’est là le meilleur et le plus sûr, ne puis-je faire un crime à M. Figuier d’avoir suivi le chemin contraire, et d’avoir désigné d’avance le but où il aspirait et les moyens d’y arriver.

Les expériences de M. Bernard paraissent bien précises et bien certaines. Aussi M. Figuier, dans son premier mémoire, publié il y a un an, en février 1855, ne les attaque-t-il pas directement. Il pense qu’il y a du sucre là où on en a trouvé, mais il pense aussi qu’il peut en exister dans des parties de l’organisme où l’on n’en a pas découvert, c’est-à-dire dans le sang avant le foie ou après le poumon. Suivant lui, les vaisseaux, la chair et le sang contiennent toujours du glycose, et en nourrissant les chiens avec de la viande, on leur administre, sans s’en douter, le composé que l’on est ensuite tout étonné de retrouver dans le foie. D’après M. Figuier, là est le point faible de la théorie nouvelle, et tout le sucre décelé par les réactifs dans l’économie animale provient des alimens. C’est, on le voit, nier d’un seul coup la découverte tout entière de M. Bernard et ébranler ses expériences jusqu’en leurs fondemens.

Il est rare que pour découvrir une substance dans un liquide, on puisse isoler cette substance, la purifier, puis l’analyser et constater son identité. Ce serait là une opération longue et difficile, impossible souvent, surtout lorsqu’on opère sur des matières organiques dont la décomposition est toujours facile, ou lorsque les quantités sont très faibles. Ainsi, lorsqu’on veut chercher le sucre dans l’économie, on ne peut éliminer les trente ou quarante substances qui composent le sang, puis analyser le résidu et voir si c’est bien du sucre. On n’opère presque jamais directement et l’on se sert de liquides qui, au contact de la substance cherchée, se combinent avec elle et indiquent sa présence soit en se colorant, soit en se solidifiant, soit en donnant un précipité d’une couleur déterminée. Ces liquides portent le nom de réactifs. Pour qu’un réactif soit bon, il faut évidemment que ses réactions ne se manifestent qu’en présence de la substance cherchée, et apparaissent toujours lorsqu’il est en contact avec elle. La chimie pratique apprend à connaître ces réactifs et à les employer, c’est même là le but le plus immédiat de cette science. Ainsi certains réactifs deviennent rouges en présence du fer, jaunes en se combinant avec le plomb, verts avec de l’alcool, etc., et toutes les fois que ces changemens se produisent, on peut affirmer que du fer, du plomb, ou de l’alcool sont dissous dans le liquide essayé. Chaque substance a ainsi le réactif qui lui est propre et dont la connaissance évite au chimiste le soin, souvent impossible, de chercher à séparer du mélange le composé qu’il veut découvrir. On a cru jusqu’ici posséder un liquide excellent pour déceler jusqu’aux moindres traces de sucre de la dernière espèce. Si l’on fait chauffer du glycose avec un sel de cuivre dissous dans certaines conditions, la couleur bleue du sel disparaît, et une substance jaune se précipite au fond du vase. On avait dans ce réactif la plus absolue confiance, et toutes les fois que la réaction se manifestait, on ne doutait pas de la présence du glycose. Surtout dans le cas où il n’y avait pas de réaction et où le sel de cuivre chauffé avec un liquide restait bleu, on se croyait en droit de nier la présence du sucre de raisin. M. Figuier et en même temps que lui M. Longet, dont le travail est moins théorique, découvrirent que la réaction ne se manifeste pas toujours, même en présence du glycose, lorsqu’une substance particulière, l’albuminose, est avec lui dissoute dans le liquide étudié. Cette substance masque les réactions du glycose, et elle existe toujours dans le sang. Il faut la détruire avant de chercher le sucre, qu’on ne peut trouver que quand elle a disparu. C’est une précaution que M. Bernard n’a jamais prise, et toutes ses analyses du sang sont entachées d’erreur. Il a trouvé du sucre dans la veine-cave et les veines hépatiques, seulement parce que là il n’y a pas d’albumine : il n’en a pas trouvé dans la veine-porte ou dans le cœur, parce que là la composition du sang n’est plus la même; mais la présence réelle du glycose n’a jamais eu d’influence sur le résultat de ses analyses. Enfin les précautions qu’il prenait pour ne pas administrer du sucre ou des féculens aux animaux étaient inutiles, puisque toute chair en contient une petite quantité qui, en s’accumulant dans le foie, où elle n’est plus masquée par l’albuminose, produit les réactions évidentes qui sont le fondement de sa théorie.

Les conclusions du mémoire de M. Figuier étaient hardies et ses expériences redoutables. Dans les premiers temps, les partisans de la fonction glycogénique essayèrent d’en nier l’importance, et surtout critiquèrent les conditions des observations. Ainsi, et il faut le reconnaître, quelque opinion que l’on ait, les expériences nouvelles n’étaient pas exposées avec assez de détail et de précision. Le sang analysé avait été pris aux abattoirs, et là, pour saigner les bœufs assommés, le boucher enfonce un couteau jusque dans l’oreillette droite; le sang qui s’écoule vient donc en partie des veines hépatiques. De plus, pour faire dégorger le sang, on appuie le pied dans la région du foie, et le sang de cet organe se mêle aussitôt à celui de la circulation générale; les efforts de l’animal égorgé sont très violens, et M. Bernard a déjà remarqué que dans les agonies douloureuses le sang du corps tout entier est sucré, parce que les contractions du diaphragme compriment le foie. Enfin on sait aussi que lorsqu’on tue un animal par hémorrhagie, les dernières palettes de sang sont toujours sucrées, tandis que les premières ne le sont pas. Pourtant, malgré ces objections, les mémoires de M. Figuier et de M. Longet firent une certaine sensation, et l’Académie des Sciences fut saisie de la question. Une commission fut nommée, qui s’occupa surtout du point de vue chimique, et dans la séance du 18 juin 1855 le rapporteur objecta seulement à la théorie de M. Figuier que, puisque le sel de cuivre ou liquide de Frommerts n’indiquait pas toujours la présence du sucre, le contraire pouvait avoir lieu, et qu’il n’était pas impossible qu’une réaction se manifestât même sans glycose. On n’avait pas plus droit d’affirmer la présence du sucre au nom du réactif que, d’après M. Figuier, on n’avait celui de la nier. L’auteur fut donc invité à faire des recherches plus directes et à employer un procédé dont M. Bernard s’est toujours servi, la fermentation. Pour être certain que le sang contient bien réellement du sucre, il faut que nous le voyions se dédoubler en alcool et en acide carbonique. Alors, lui a-t-on dit, la théorie glycogénique sera bien réellement ébranlée. On fit en effet de ce point le nœud de la question, et il faut convenir que l’expérience était périlleuse, et qu’une preuve aussi irrécusable que tout sang, toute chair, toute matière animale contient du sucre, devait embarrasser les partisans de M. Bernard. A leur grand désappointement, M. Figuier, dans un mémoire présenté à l’Académie des Sciences au mois d’avril 1855, démontra que la fermentation bien faite corroborait ses premières expériences avec le sel de cuivre, et que si entre les mains de M. Bernard elle avait eu des résultats si différens, il fallait en accuser l’albuminose, qu’il ne songeait pas à écarter, et qui là aussi gêne la réaction. Il a donc obtenu avec un sang quelconque de l’alcool et de l’acide carbonique, et la présence du glycose dans le sang est difficile à nier. Pour lui, du reste, l’expérience est concluante, et il n’y a pas dans l’économie d’autre sucre que celui qui lui vient des alimens. Dans un article publié en septembre dernier, M. Doyère a même présenté la question comme terminée, et M. Bernard comme vaincu. Il pense, avec M. Figuier, que, quelques précautions qu’on prenne dans les expériences, on donne aux chiens de la chair ou du sang sucré qui se retrouvent ensuite dans leur sang et dans leur chair, que ce sucre vient s’accumuler dans le foie, qui contient de grandes quantités de sang et sert de réservoir aux produits de la digestion; mais jamais le sucre trouvé n’a pu être formé par cet organe, et il faut renoncer à lui attribuer cette fonction nouvelle et singulière.

Le mémoire de M. Figuier est intéressant, ses expériences, surtout les dernières, paraissent faites avec soin; pourtant sa conclusion nous semble trop absolue. Elle va plus loin que ses observations, et sa découverte a été niée depuis devant l’Institut même. L’adversaire de M. Bernard a constaté ce fait déjà entrevu, mais seulement dans des circonstances spéciales, par M. Magendie, que le sang contient du sucre. On ne peut plus dire : Il n’y a pas de sucre avant le foie, il y en a après; donc le foie sécrète du sucre. Mais ce n’est pas sur cette seule observation que s’appuient les idées nouvelles, et l’on a été bien imprudent de placer là le criterium de la théorie glycogénique. D’abord peut-on comparer la quantité de sucre presque infiniment petite que contient le sang dans la veine-porte avec les réactions si manifestes du glycose dans le foie, dans les veines hépatiques et la veine-cave? Comment expliquer cette différence dans le système de M. Figuier? Pourquoi telle partie du sang serait-elle plus sucrée que telle autre? Les quantités considérables de glycose peuvent-elles provenir de ces parcelles introduites dans l’économie par les alimens? Comment même la viande en contient-elle? Les moutons ayant servi dans toutes les expériences à nourrir les chiens avaient ét6 tués par hémorrhagie, et leur chair ne devait plus contenir ni sucre ni sang. Tout cela, du reste, est uniquement de la chimie. M. Figuier n’a envisagé qu’un côté de la question, et, suivant nous, le côté le plus facilement discutable. M. Bernard est surtout un physiologiste, et c’est sur la physiologie que repose la plus grande partie de ses démonstrations. On ne saurait comment expliquer, par exemple, dans le système de M. Figuier, ni l’action des nerfs, du galvanisme, de la section des pneumo-gastriques, ni les expériences diverses sur les embryons, l’effet de la quantité et de la qualité des alimens, du chaud et du froid, de l’âge et du sexe. Comment d’ailleurs le sucre, qui est si altérable, peut-il s’accumuler dans le foie? Les oscillations mêmes de la production du sucre, que M. Figuier invoque contre la théorie glycogénique, ne sont-elles pas des preuves à l’appui? Toutes les sécrétions ne sont-elles pas aussi oscillantes et soumises à des influences diverses et variables?

Il est impossible de donner ici plus de détails sur cette question et d’exposer plus longuement, et les objections de M. Figuier, et les réponses qu’on y peut faire. Nous en avons dit assez, je pense, pour montrer que jusqu’ici la théorie de M. Bernard est peut-être ébranlée, mais qu’elle est loin d’être détruite, comme quelques savans se sont trop empressés de le croire. A toutes les questions que je viens de poser, à quelques autres plus techniques qu’on pourrait faire, il n’a guère été répondu ni dans le mémoire de M. Longet, ni dans ceux de M. Figuier, ni dans sa Lettre à M. Lehmann, quelque bien tournés, quelque clairs que soient ces écrits. On doit donc attendre de nouvelles observations pour douter de la théorie de M. Bernard. Cette théorie est imprévue et singulière, il est vrai, mais je me défie des théories vraisemblables, et pourtant les adversaires de la glycogénie sont plus repoussés par son étrangeté qu’attirés par de bonnes raisons, M. Figuier nous permettra donc de ne pas attacher une importance trop exclusive à son expérience : c’est une difficulté qu’il propose, une raison de croire qu’il nous enlève; mais il en reste d’autres qui ont aussi leur valeur. Toutes les découvertes sont exposées à des objections, Harvey, lorsqu’il découvrit la circulation du sang, fut en butte à de vives attaques, combattu, comme M. Bernard, par des théories, des préjugés, des expériences, et le temps lui a donné raison. Peut-être M. Bernard triomphera-t-il de même des assertions de M. Figuier, et il a pour les réfuter bien des observations, bien des raisonnemens. Les autorités même ne lui manquent pas. Il est singulier que M. Figuier affirme avec tant de certitude, lorsque le doute tout au plus serait permis en face des mémoires si remarquables de M. Bernard et de tant de savans qui les ont appuyés et confirmés. Ainsi M. Poggiale, professeur de chimie au Val-de-Grâce, a communiqué le 16 avril 1855 à l’Académie des Sciences un mémoire où il conclut comme M. Bernard. Il pense que le sucre se forme aux dépens des alimens azotés, et peut-être aussi des graisses. Il en est de même de M. Leconte. M. Moleschott, professeur de chimie à Heidelberg, a en 1852 enlevé le foie à des grenouilles qu’il a pu, après l’opération, conserver quelques semaines vivantes, et le sucre avait disparu du sang, de l’estomac et des muscles. Les analyses de M. Lehmann surtout ont confirmé celles du physiologiste qui nous occupe. Enfin M. Magendie, M. Dumas et M. Rayer ont appuyé et vérifié les expériences et les conclusions de M. Bernard.

Je ne cite point tous ces noms pour écraser M. Figuier sous le poids des autorités. Les autorités ne sont rien, la raison et l’expérience sont tout, et les membres même de l’Académie des Sciences peuvent se tromper. Les défenseurs illustres n’ont jamais manqué aux causes les plus mauvaises. Pourtant M. Figuier n’a pas mis peut-être dans ses travaux toute la réserve nécessaire en présence de tant et de si habiles adversaires. Il aurait peut-être dû se souvenir que, M. Magendie mort, M. Bernard est le premier des physiologistes vivans, et qu’il mérite d’être toujours très sérieusement discuté. Même quand il a tort, et nous ne croyons pas que ce soit ici le cas, on peut dire que par son habileté, sa sagacité, sa merveilleuse faculté d’expérimentation et d’induction, il mérite presque toujours d’avoir raison. D’un autre côté aussi, M. Bernard lui-même n’a pas toujours, ni dans ses leçons, ni dans son livre, assez estimé ses adversaires. Il a trop dédaigné leurs personnes et leurs travaux. Il a un peu abusé de sa position supérieure et de son talent. Il n’a pas toujours assez réfléchi que le dédain n’a jamais convaincu personne, et il a confondu dans un égal mépris des objections très réelles et des assertions hasardées. La cause de M. Bernard est d’ailleurs assez bonne, je pense, pour qu’il puisse convenir que parfois il s’est trompé. Rien n’est plus funeste pour les savans et pour la science que l’intervention du principe qu’on appelle aujourd’hui le principe d’autorité. Les discussions les plus vives et les plus fondamentales ne doivent jamais passer certaines limites, et il convient qu’on puisse penser comme on veut sur la glycogénie sans être exposé à des injures ou à des personnalités. La liberté de discussion est assez généralement honnie. Tâchons de lui offrir un dernier refuge et de la conserver pour l’attaque comme pour la défense des théories les plus diverses. Dans la science aussi elle est désirable et féconde, et ne manque pas de grandeur.


PAUL DE REMUSAT.

  1. De l’Origine du Sucre dans l’économie animale (Archives générales de Médecine, octobre 1848. et Mémoires de la Société de biologie, 1849).
  2. Glycose vient du mot grec γλυκυς (glukus), doux. Les chimistes disent habituellement glucose, malgré la règle de grammaire qui change dans les mots tirés du grec u en y. M. Bernard rétablit la véritable orthographe dans les composés comme glycogénique, glycogénie, glycérine, et il a raison. Nous croyons devoir, pour plus de régularité, dire aussi glycose, malgré l’usage.
  3. Toutes les expériences de M. Bernard out été exposées par lui dans un mémoire intitulé Nouvelle Fonction du sucre considéré comme organe producteur de matière sucrée chez l’homme et les animaux, in-4", Baillière 1853. Il les a reprises et complétées depuis dans les leçons qu’il a faites l’an dernier au Collège de France, et qu’il a publiées sous ce titre : Leçons de Physiologie expérimentale appliquée à la médecine, etc.; in-8°, Paris, Baillière 1855.
  4. L’action des nerfs sur le foie et ses sécrétions n’est peut-être pas aussi directe qu’on peut l’imaginer d’après ce résumé des expériences de M. Bernard. Il y a là une action réflexe; mais ceci touche à des considérations élevées de physiologie qui ne tiennent pas à notre sujet, et qui n’ont d’ailleurs pas d’influence sur la réalité de la démonstration.
  5. Dans la Revue des Deux Mondes du 16 octobre 1855.