De la Syrie au commencement de 1862

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De la Syrie au commencement de 1862
Saint-Marc Girardin


DE LA SYRIE
AU COMMENCEMENT DE 1862

I. Documens diplomatiques distribués au sénat et au corps législatif, 1862. — II. Damas el le Liban (extraits du journal d’un voyage en Syrie au printemps de 1860). — III. The Massacres in Syria, by Lewis Farley ; London 1861. — IV. The Druzes and the Maronites under the Turkish rule from 1840 to 1860, by colonel Churchill ; London 1862. — V. Lettres particulières.

Il y a dans le recueil des documens diplomatiques distribués au sénat et au corps législatif une série de pièces et de dépêches relatives à la Syrie. Je voudrais, à l’aide de ces papiers diplomatiques, chercher d’une part quelle est la politique du gouvernement français en Syrie, d’autre part quelle est dans cette partie de l’empire turc la politique que suit la Porte-Ottomane. Je fais cette étude avec d’autant plus de plaisir que j’approuve fort humblement, mais très sincèrement, les principes généraux de la politique française en Orient, telle que l’exposent les documens distribués au sénat et au corps législatif. Je ne regrette qu’une chose, c’est que ces documens soient si peu nombreux. À comparer le petit livret jaune de notre ministère des affaires étrangères avec le livre bleu distribué au parlement anglais l’année dernière, sur la Syrie seulement, on est frappé de la différence. Les documens anglais forment une bibliothèque ; les nôtres font à peine un mince volume. Je sais bien qu’il faut ménager la patience du corps législatif et ne pas l’effrayer par de trop gros volumes. J’ai vu même dans ma carrière parlementaire qu’une des meilleures manières de cacher la vérité, si parfois on voulait la cacher, c’était de l’imprimer dans de gros in-folio. On n’allait pas y chercher la vérité plus qu’au fond de son puits. Cependant j’ai vu aussi que les documens ne sont trop longs que pour ceux qui ne veulent pas les lire. Pour les vrais curieux, ils sont toujours trop courts.

Je ne trouve par exemple, dans les documens de Syrie, rien qui se rapporte aux derniers actes de la commission internationale de Beyrouth, rien qui explique particulièrement l’arrestation et la déportation de Joseph Karam. Le recueil français s’arrête au règlement de l’organisation du Liban signé le 9 juin 1861 entre la Porte-Ottomane et les cinq grandes puissances ; il ne va pas au-delà du 1er juillet 1861, et nous n’y rencontrons rien qui nous permette de juger de la manière dont ce règlement a été mis en pratique par la Porte-Ottomane et par la commission internationale de Beyrouth. Cependant, si nous en croyons certaines correspondances privées, l’état de la Syrie, et en particulier du Liban, est loin d’être conforme à la lettre et à l’esprit du règlement du 9 juin 1861, et nous aurions souhaité que le corps législatif pût être à même de juger de cette différence : non que nous ayons l’intention de faire intervenir le corps législatif ou le sénat dans les négociations pendantes, les chambres n’avaient pas et ne prenaient pas non plus ce droit, même il y a quinze ans ; mais il n’y a pas en ce moment de négociations pendantes en Syrie, il n’y a qu’un règlement à exécuter. Comment ce règlement est-il appliqué ? comment la commission internationale de Beyrouth en comprend-elle et en surveille-t-elle l’exécution ? Et si ce règlement est déjà violé, à peine signé, par la Porte-Ottomane, où est le mal que ces violations soient signalées dans les discussions des assemblées législatives de l’Europe, soit en France, soit en Angleterre, soit en Prusse ? Nous parlons de la Prusse parce que nous voyons dans les documens diplomatiques français que le ministre de Prusse à Constantinople, M. de Goltz, a pris une part importante à la rédaction du règlement du 9 juin 1861. Loin que ces discussions puissent gêner la politique syrienne des gouvernemens européens, soit eh Angleterre, soit en France, soit en Prusse, elles leur donnent sur la Porte-Ottomane des moyens d’action et d’influence qu’il est bon de ne pas négliger. Elles contiennent les passions rancuneuses des Turcs contre les chrétiens d’Orient ; elles leur montrent que l’Europe ne cesse pas de veiller sur la condition de ses coreligionnaires en Turquie, et cette surveillance est un frein salutaire.


Toutes les correspondances particulières de Syrie et du Liban signalent deux choses fort contraires aux intentions et aux clauses du règlement du 9 juin 1861 : 1° le morcellement et la division morale des populations du Liban et de la » Syrie sont mille fois plus grands depuis la mise en pratique du nouveau règlement ; 2° le Liban est partout cerné ou occupé par les troupes turques. Reprenons ces deux points importans.

« S’il est un fait incontestable aujourd’hui dans la Syrie et dans le Liban, écrit un voyageur fort éclairé et fort sincère, c’est l’état de division et de morcellement dans lequel se trouve ce malheureux pays. L’œuvre de la Turquie est complète. La division, qui est, vous le savez, son seul moyen de gouvernement, est poussée à son comble ; toute la population chrétienne est réduite à l’état de fractionnement infinitésimal pour ainsi dire, comme un corps dont les atomes chimiques auraient perdu leur cohésion naturelle. Clergé, cheikhs, paysans, citadins, Grecs, Maronites, orthodoxes ou non, que sais-je encore ? tous se jalousent, se craignent, se défient les uns des autres, se trahissent, se refusent un appui mutuel, et au milieu de cette masse sans résistance la Turquie avance, recueillant les fruits d’une situation qu’elle a su habilement créer. Ses fonctionnaires sont partout, ses soldats presque partout. Je les ai rencontrés ces jours derniers sur des points où jamais ils n’avaient mis le pied. C’est un résultat de notre intervention auquel on pouvait ne pas s’attendre… Tout le pays mixte et tous les districts druses sont occupés militairement. Le Kesrouan proprement dit, c’est-à-dire les montagnes du nord, ne l’est pas ; mais tout le littoral, depuis Beyrouth jusqu’à Tripoli, est rempli de soldats turcs. Il y en a même à Sgorta, village de Yousef-Karam, situé un peu au-dessus de Tripoli. Il s’en trouve aussi dans la plaine de la Bekaâ, de telle sorte qu’il serait très facile, au premier jour, d’envelopper les montagnes et de pénétrer dans le cœur du pays chrétien. »

Cette division du pays est justement le contraire de ce que voulait la commission internationale de Beyrouth. Le gouvernement français voulait plus énergiquement que personne l’unité du commandement dans le Liban, afin d’y avoir, comme conséquence, l’union des populations. En 1845, on avait établi dans le Liban deux caïmacamies, l’une maronite et l’autre druse, et cette division a été, dit-on, une des causes principales des massacres du Liban. Il faut ajouter que cette division était devenue une rivalité soigneusement entretenue par la politique turque. Dans les négociations de 1861, il y a eu un moment où l’on proposait trois caïmacamies pour le Liban, une maronite, une druse, une grecque. Le gouvernement français combattit vivement cette trinité discordante. » La rivalité des populations, dit une dépêche française du 2 avril 1861, dégénère facilement en haines ardentes et en conflits armés entre tribus de races et de religions différentes, et si des divisions administratives mal combinées viennent non-seulement affaiblir l’autorité, mais en remettre une-part à chacun des groupes rivaux, les luttes, loin d’être prévenues, seront encouragées. C’est ce que l’on a vu sous le régime des deux caïmacamies. Si au contraire l’autorité est concentrée, il est dans sa nature, comme dans son intérêt, de consacrer tous ses efforts à faire vivre les populations en bonne intelligence, et, si elle sait être forte et respectée, elle y parvient. Ces deux combinaisons ne sont pas des théories ; elles ont été mises à l’épreuve, et l’expérience a prononcé. Le pouvoir unique et chrétien avait fait régner la paix et le bien-être là où les deux caïmacamies ont depuis amené les plus sanglans désordres. Seul aussi, ce pouvoir nous paraît en état de réparer le mal qu’elles n’ont pas empêché.

« La position des chrétiens dans le Liban justifie entièrement l’avantage que nous demandons pour eux. En les envisageant, abstraction faite des communions, leur nombre dépasse deux cent mille âmes, tandis que celui des Druses est seulement de vingt-huit mille, et que les musulmans, réunis aux Métualis, restent au-dessous de dix-sept mille. Il est équitable de tenir compte de cette différence, et cette considération nous paraît rentrer dans la pensée des cabinets comme dans la situation même. Ce sont les chrétiens en effet qu’il s’agit de mettre à l’abri de nouveaux malheurs ; c’est en leur faveur que les puissances sont intervenues, et la nécessité de donner aux chrétiens une force défensive plus grande n’est que trop attestée par la passivité avec laquelle, malgré la supériorité du nombre, ils ont subi tous les outrages des Druses, des Métualis et des musulmans. »

Nous reviendrons plus tard sur cette nécessité si bien signalée par le gouvernement français de donner aux chrétiens une force défensive. Il nous suffit en ce moment de montrer que la France a voulu surtout éviter dans le Liban l’esprit de division et de morcellement. » En coopérant de tous nos efforts à la pacification du Liban, disait le 1er juillet 1861 M. Thouvenel dans la circulaire adressée aux agens diplomatiques français pour leur faire connaître l’acte constitutif de l’administration du Liban, nous avons été guidés uniquement par une pensée d’humanité ; nous n’avons eu d’autre objet que de contribuer, autant qu’il dépendait de nous, à prévenir le retour des événemens qui, l’an dernier, ont si profondément ému l’Europe. Convaincus que ces événemens n’étaient pas seulement l’effet des haines de race ou de religion et qu’il fallait les attribuer aussi à la constitution du pouvoir tel qu’il a été organisé en 1845, nous avons jugé qu’il importait de revenir à un système plus en harmonie avec les mœurs et les traditions du pays. Nous avons donc combattu toute division administrative en plusieurs caïmacamies, et nous avons été assez heureux pour faire partager aux puissances notre opinion sur ce point, bien que les commissaires, à l’exception de celui de l’empereur, eussent adopté d’abord un projet tendant à aggraver, par de nouvelles subdivisions, le régime qui a, selon nous, amené les massacres de 1860. Les cabinets, accueillant nos observations, ont pensé avec nous qu’il convenait d’instituer dans la montagne un pouvoir unique et de le confier à un gouverneur chrétien. »

En demandant pour le Liban un pouvoir unique et un gouverneur chrétien, le cabinet français voulait conserver au Liban « son indépendance administrative, c’est-à-dire le droit traditionnel et reconnu des populations de s’administrer elles-mêmes. » Cette indépendance administrative du Liban a été pendant longtemps un droit que personne ne contestait et que personne même ne songeait à proclamer et à protéger. Ce droit était conforme au vieux régime de l’empire ottoman, où il y avait plusieurs provinces qui jouissaient d’une sorte d’autonomie. Les populations s’administraient et se gouvernaient elles-mêmes ; elles payaient seulement un tribut. L’intolérance administrative sous le nom de centralisation n’avait pas encore pénétré en Turquie ; la manie de l’uniformité y était inconnue. Je ne veux rien exagérer ; il y a cependant des jours où je me prends à croire que de toutes les invasions qu’a subies l’Europe, la plus dommageable a été celle des garçons de bureau. C’est de France, dit-on, qu’elle s’est répandue sur toute l’Europe. La Turquie elle-même a été conquise, et ce jour-là elle s’est crue civilisée. Ce jour-là aussi elle a commencé à faire la guerre à toutes les indépendances locales et provinciales qui existaient dans son sein. C’est alors aussi que l’Europe est intervenue par ses diplomates pour protéger ces nationalités ou ces quasi autonomies mises en péril. Elle n’a pas voulu, et avec raison, que la Turquie administrative fût plus oppressive et plus spoliatrice que la Turquie barbare ; elle n’a pas voulu que le joug de l’écritoire fût plus dur et plus pesant que celui du sabre : elle s’est appliquée à donner au présent sous des formes nouvelles les garanties qu’avait le passé. De là la revendication que la France a faite de la vieille indépendance administrative du Liban, que l’Europe a reconnue et qu’elle a cru établir par le règlement du 9 juin 1861, ce règlement que la Turquie est en train d’abolir, à peine fait et à peine signé. La Turquie ne révoque pas formellement les actes internationaux qu’elle signe avec l’Europe et où elle s’oblige à respecter les droits de ses sujets chrétiens ; elle ne les*exécute pas, et l’Europe tolère ces inexécutions.

Le pouvoir unique et le gouverneur chrétien dans le Liban représentent, aux yeux de la France, l’indépendance traditionnelle du Liban. Le cabinet français aurait voulu plus, il ne le cache pas : il aurait voulu que le gouverneur chrétien du Liban fût indigène. » À la faveur de ce principe, dit la circulaire de M. Thouvenel du 1er juillet 1861, le Liban jouissait, antérieurement à l’année 1840, d’une prospérité relative, et il trouvait dans l’indigénat des chefs appelés à le gouverner un gage sérieux de l’indépendance de son administration. Nous eussions donc, sous ce rapport également, attaché de l’intérêt à renouer les traditions. » Mais à cette proposition d’un chef indigène, c’est-à-dire d’un Maronite, la Turquie et l’Angleterre se soulevèrent d’un seul bond ; je me trompe, l’Angleterre souleva la Turquie. La Russie et l’Autriche n’appuyèrent pas la France, sinon très faiblement, l’une parce qu’elle n’aime pas les catholiques, l’autre parce qu’elle aime les Turcs. La Prusse alors proposa une transaction : il fut dit que la Turquie nommerait un chrétien pour gouverneur du Liban ; mais il ne fut pas dit que ce chrétien devrait ou ne devrait pas être un indigène. La France accepta cette transaction, ne pouvant pas faire mieux, et Daoud-Efiendi, Arménien catholique qui avait su se faire donner un bon certificat par l’ambassade de France [1], fut nommé gouverneur du Liban. La dépêche dans laquelle M. Thouvenel autorise l’ambassadeur de France à Constantinople à accepter la transaction prussienne est importante à lire en face de l’état actuel du Liban et de la Syrie. « Nous persistons à croire que la combinaison dont nous avions indiqué les trois bases éssentielles [2] répondait au véritable objet que les puissances devaient avoir en vue, et nous sommes en outre convaincus qu’en se refusant à confier l’administration de la montagne à un chef indigène, la Porte est tombée elle-même dans une erreur qu’elle ne tardera pas à reconnaître. L’expérience lui démontrera que notre avis nous était uniquement suggéré par cette sollicitude désintéressée dont nous lui avons donné des témoignages réitérés. »

Je ne sais pas si la Porte reconnaîtra quelque jour son erreur ; pour le moment, elle est occupée à l’aggraver. Quel rôle en effet pouvait avoir dans le Liban un chrétien non indigène ? Ne s’appuyant sur aucune force nationale et locale, se sentant isolé et faible [3], n’ayant de pouvoir que celui qu’il apportait de Constantinople, il devait naturellement chercher à affaiblir par la division les forces qu’il lui croyait opposées. N’étant ni Maronite ni Druse, il devait tâcher de les exciter les uns contre les autres. La rivalité, la désunion, la discorde, devaient être ses moyens de gouvernement. Il devait enfin être Turc, quoique chrétien. Grâce à ces moyens, qui ont été employés, la montagne est en train de perdre sa quasi indépendance, et, comme le dit le voyageur que nous avons cité, l’œuvre de la Turquie est accomplie, c’est-à-dire le Liban est réduit à l’état des autres provinces de l’empire ottoman. La ruse a fait ce que la force n’avait pas pu ou n’avait pas voulu faire. Abdul-Aziz a conquis ce que Sélim Ier n’avait pu conquérir. Je suis bien persuadé que cette conquête frauduleuse ne durera pas, et que la Turquie aura à se repentir de sa mauvaise habileté ; mais en ce moment sans doute elle s’applaudit d’avoir éludé encore une fois les efforts de l’Europe en faveur des chrétiens d’Orient.

Comparons un instant le résumé que la circulaire de M. Thouvenel du 1er juillet faisait de la convention organique, comparons-le avec l’état actuel du Liban, et nous comprendrons mieux les mécomptes déjà certains de l’Europe, mécomptes que la France n’a point à s’imputer puisqu’elle les a prévus et signalés. « Le gouverneur de la montagne, dit la circulaire, ne relevant désormais à aucun titre ni du pacha de Beyrouth ni de celui de Damas, le Liban cesse d’être exposé aux empiétemens et aux excitations de fonctionnaires qui croyaient avoir pour mission de contribuer de tous leurs efforts à hâter l’anéantissement des privilèges de ce pays. » Oui, les fonctionnaires turcs ne songeaient qu’à anéantir les privilèges et l’indépendance administrative du Liban ; mais le gouverneur chrétien, non indigène, est un vrai fonctionnaire turc. Il a aussi pour mission, qu’il le sache ou non, d’anéantir les privilèges du Liban, car ce sont ces privilèges qui font obstacle à sou pouvoir.

« La montagne, dit la circulaire, se gouvernera elle-même sous un administrateur chrétien, au moyen d’institutions municipales qui assurent aux habitans des différentes races et des différens rites chrétiens les mêmes garanties d’impartialité et une égale participation à la gestion de leurs affaires communes. » Voilà assurément ce que voulait l’Europe, voilà ce que prescrit la convention organique ; mais voilà aussi ce que la Porte-Ottomane ne veut pas souffrir : elle veut que le Liban ne fasse plus une exception administrative dans l’empire, de peur que cette exception administrative ne devienne peu à peu une exception politique. La Turquie nouvelle, la Turquie centralisatrice, est ennemie de ces institutions municipales que supportait très bien l’ancienne Turquie ; elle craint qu’à l’aide de ces institutions les influences qui existent dans le pays ne prennent de la force ; elle se défie de tout ce qui ne procède pas d’elle-même : l’arrestation de Joseph Karam n’a pas d’autre cause. Il était puissant, non pas contre la Turquie, mais en dehors de la Turquie ; c’a été là son plus grand tort, et si par hasard Daoud-Effendi parvenait par son adresse à se créer un parti et une force dans le Liban, j’ose prédire que Karam sera renvoyé de Constantinople pour détruire Daoud-Effendi.

« L’ordre, dit encore la circulaire, sera maintenu par une force armée exclusivement recrutée au sein du pays. » Je reviendrai tout à l’heure sur ce point, qui touche à l’envahissement du Liban par les Turcs ; j’aime mieux arriver au dernier et au plus expressif paragraphe de la circulaire : « Dans ces conditions (celles qu’établit la convention organique du Liban), nous pouvons attendre que l’expérience prononce entre notre opinion et celle qui aurait voulu éloigner à jamais les indigènes de l’exercice de l’autorité supérieure. Il arrivera en effet de deux choses l’une : ou l’administration d’un gouverneur étranger donnera la paix et la prospérité au Liban, et dans ce cas, n’ayant nous-mêmes point d’autre but, nous ne regretterons nullement d’avoir acquiescé à cette transaction ; ou bien il sera démontré qu’aucune combinaison ne saurait être utilement substituée au principe d’une administration exclusivement indigène, et nous nous trouverons autorisés à revendiquer pour les habitans du Liban le privilège d’offrir eux-mêmes un candidat au choix de la Porte. »

Je ne saurais trop louer M. Thouvenel d’avoir si franchement réservé l’avenir. Oui, si le gouverneur chrétien et non indigène ne réussit pas, c’est-à-dire s’il ne peut pas assurer aux chrétiens les garanties que l’Europe a voulu leur assurer, celles de la vie, de la religion, de la propriété, de l’honneur (car ce ne serait pas réussir que de réussir pour les Turcs, en détruisant l’indépendance administrative), si le gouverneur chrétien et non indigène ne réussit pas selon l’esprit et la lettre du règlement organique de 1861, le cabinet français aura le droit non pas seulement de prétendre qu’il l’avait bien dit, ce qui est une pauvre consolation en ce monde, mais il aura le droit de revendiquer pour le Liban une administration indigène, c’est-à-dire l’ancienne forme de son indépendance. C’est la seule restauration que nous souhaitions ; nous ne souhaitons pas en effet celle de la famille Cheab, et nous ne croyons pas qu’il soit nécessaire de nous enfermer dans le cercle d’une seule dynastie.

Il n’est pas besoin de beaucoup de raisonnemens pour prouver que l’envahissement ou l’occupation presque entière du Liban est contraire aux intentions de l’Europe et au règlement organique du 9 juin 1861. Il suffit de lire l’article 15 de ce règlement. On est étonné de voir quelles précautions sont prises dans l’article 15 pour empêcher les soldats turcs de pénétrer dans le Liban, et plus étonné encore quand on apprend que ces précautions n’ont servi à rien. L’article 15 veut « qu’en temps ordinaire le maintien de l’ordre et l’exécution des lois soient exclusivement assurés par le gouverneur au moyen d’un corps de police mixte, recruté par la voie des engagemens volontaires et composé à raison de sept hommes environ par mille habitans. » Ainsi l’article 15, pour exclure les soldats turcs du Liban, pose le principe d’une sorte de gendarmerie mixte, dans laquelle il est bien entendu que les chrétiens auront la majorité, puisque cette gendarmerie est recrutée au prorata de la population, et qu’il y a dans le Liban près de deux cent mille chrétiens contre quarante-cinq mille Druses, Métualis et musulmans. Ce principe de l’armement des chrétiens est fort important, et j’en dirai un mot tout à l’heure. Je veux continuer à montrer les précautions prises par l’article 15 contre l’envahissement du Liban par les soldats turcs.

« Jusqu’à ce que la police locale ait été reconnue par le gouverneur en état de faire face à tous les devoirs qui lui seront imposés en temps ordinaire, les routes de Beyrouth à Damas et de Saïda à Tripoli seront occupées par des troupes impériales. Ces troupes seront sous les ordres du gouverneur de la montagne. En cas extraordinaire et de nécessité, et après avoir pris l’avis du medjlis administratif central, le gouverneur pourra requérir, auprès des autorités militaires de la Syrie, l’assistance des troupes régulières. L’officier qui commandera ces troupes en personne devra se concerter, pour les mesures à prendre, avec le gouverneur de la montagne, et, tout en conservant son droit d’initiative et d’appréciation pour toutes les questions purement militaires, telles que les questions de stratégie ou de discipline, il sera subordonné au gouverneur de la montagne durant le temps de son séjour dans le Liban, et il agira sous la responsabilité de ce dernier. Ces troupes se retireront de la montagne aussitôt que le gouverneur aura officiellement déclaré à leur commandant que le but pour lequel elles ont été appelées a été atteint. »

Ainsi, jusqu’à la formation du corps de gendarmerie mixte, les troupes turques ne peuvent occuper que deux routes. Elles ne doivent pas pénétrer ailleurs. « En cas extraordinaire, » et s’il y a quelque trouble dans le pays, le gouverneur chrétien peut, même après la formation du corps de gendarmerie indigène, requérir l’entrée dans le Liban des troupes turques ; mais elles dépendent de lui, et elles doivent se retirer dès que le gouverneur le demande.

Ne nous étonnons pas des prescriptions minutieuses que prend le règlement organique du 9 juin 1861 pour interdire ou pour limiter l’entrée des soldats turcs dans le Liban. Les massacres de 1860 ont appris à l’Europe ce que l’intervention des troupes turques dans le Liban peut causer d’attentats et d’outrages à l’humanité. Pourquoi donc, si nous en croyons le témoignage des voyageurs européens, pourquoi ces prescriptions n’ont-elles pas été respectées ? Pourquoi les Turcs sont-ils partout dans le Liban ou autour du Liban ? Y a-t-il eu des troubles et des révoltes ? A-t-il fallu, pour vaincre la rébellion, requérir l’assistance des troupes turques ? Pas le moins du monde. Un des chefs de la population maronite, et qui avait été nommé caïmacam provisoire des Maronites il y a près d’un an, Joseph Karam, a été arrêté ; mais cette arrestation ne s’est pas faite dans le Liban et à main armée : Karam est venu de son plein gré à Beyrouth pour s’entendre avec Fuad-Pacha. C’est là qu’il a été emprisonné, c’est de là qu’il a été transporté à Constantinople. Tout s’est fait sans violence, par ruse ou par intrigue ; tout s’est fait sans résistance. Il ne faut donc pas chercher la cause de l’envahissement du Liban dans les circonstances qui ont amené l’arrestation de Joseph Karam. Cet envahissement est un système, ce n’est pas un accident : c’est le développement d’une politique persévérante, ce n’est pas l’effet d’une nécessité passagère.

Je trouve dans une correspondance privée de Syrie des détails curieux sur cette arrestation de Karam, qui a fait du bruit en Europe et qui méritait d’en faire, parce qu’elle est un des signes de la. politique turque. Joseph Karam a fait des fautes ; seulement ce ne sont pas ses fautes qui ont amené sa captivité, à moins qu’on ne prenne pour une faute la confiance qu’il a eue en Fuad-Pacha, et qui l’a conduit à Beyrouth sans rien soupçonner. Ancien caïmacam provisoire des Maronites et l’un des chefs les plus aimés du Liban, Joseph Karam avait peut-être espéré être nommé gouverneur chrétien de la montagne. Malheureusement Karam n’était pas le candidat de la France. Le gouvernement français avait pris pour candidat l’émir Medjid, un des membres de la famille Cheab. La France ne fit pas réussir son candidat : elle n’eût pas été, je crois, plus heureuse avec Karam qu’avec Medjid. La Porte et les puissances européennes ne voulaient pas un indigène. Quoi qu’il en soit, Fuad-Pacha, voyant Karam abandonné par la France et sachant son influence réelle dans le Liban, se rapprocha de lui et alla le voir dans son village d’Éden, où Karam lui fit une réception triomphale, ce qui donna à Karam l’air d’un personnage rallié aux Turcs. Le nouveau gouverneur du Liban, Daoud-Pacha, qui voulait aussi s’attacher Karam, lui offrit le commandement supérieur de la milice indigène. Karam aurait dû accepter ; Fuad lui conseilla de refuser.

Que voulait Fuad-Pacha en conseillant ce refus à Karam ? Plusieurs choses à la fois : il voulait montrer que Karam n’acceptait pas la nouvelle organisation du Liban, puisqu’il refusait d’y prendre part. Cela en même temps détachait d’autant plus Karam de la France, dont le commissaire a pris à cœur le succès de la nouvelle constitution. Isolé de la France, Karam était plus faible et plus facile à détruire. Fuad trouvait dans le refus de Karam un autre avantage. Ce refus créait un embarras à Daoud-Pacha, dont Fuad n’a vu la nomination qu’avec répugnance, parce que Daoud est chrétien, et parce que surtout il n’est pas une de ses créatures. Depuis le jour où le projet proposé par lord Dufferin, et accepté par l’Angleterre, a fait croire à Fuad-Pacha qu’une vice-royauté syrienne était possible, il s’est fait d’une principauté en Syrie le but mystérieux de ses pensées et de ses actions. Cette principauté ne peut exister qu’en y incorporant le Liban et en détruisant l’indépendance traditionnelle du pays. Pour cela, il faut que la constitution nouvelle ne puisse pas aisément être mise en pratique, ce qui fera échec à la France, échec à Daoud-Pacha, échec aux chrétiens ; il faut aussi qu’en détruisant le Liban dans le présent, il l’empêche de renaître dans l’avenir. C’est pour cela qu’il a arrêté Karam après l’avoir séparé de ses deux appuis naturels, les Maronites en faisant venir Karam à Beyrouth, la France en lui montrant Karam comme opposé à la nouvelle constitution ; c’est pour cela qu’il a emmené son prisonnier à Constantinople, pour confirmer son isolement et aussi pour l’avoir sous la main, comme un prétendant, s’il faut quelque jour l’opposer encore une fois à Daoud-Pacha.

Quel machiavélisme, dira-t-on, vous imputez à Fuad-Pacha ! — L’Italie élève une statue à Machiavel comme au principal inspirateur de sa restauration nationale : j’aimerais mieux pour elle d’autres auspices ; mais ce qui est honoré en Italie peut bien être pratiqué en Syrie, où l’art de diviser et de désunir ses adversaires est depuis longtemps mis en usage par les Turcs.

Nous avons lu récemment une réclamation adressée par Karam à la commission internationale de Beyrouth, où il se plaint d’avoir été arrêté et transporté à Constantinople sans avoir été jugé. Cette plainte est juste. Karam a été traité en condamné politique, et privé, à ce titre, des garanties que la nouvelle organisation du Liban assure aux Maronites. En politique, il a fait des fautes : il a été trop Français pour les Turcs et pour l’Angleterre, sans l’être assez pour la France, dont il n’a pas suivi aveuglément les directions. Il a été trop indigène et trop démocrate contre le gouverneur du Liban, Daoud-Pacha, sans être cependant assez démocrate pour le parti démocratique. Il s’est trop confié à Fuad-Pacha, qu’il a cru son patron parce qu’il le voyait peu favorable à Daoud-Pacha. Ce sont toutes ces fautes qui ont perdu Karam. Il n’y a pas là un délit qu’on puisse discuter devant un tribunal, il y a assez d’erreurs et d’échecs pour perdre pendant quelque temps un personnage politique. Or c’est un drame politique qui se joue à cette heure dans le Liban, drame de village ou de petite ville, je l’avoue ; mais ce drame a ses acteurs qui ont leur rôle à jouer, rôle écrit par les événemens, comme pour les acteurs des grands théâtres. Le rôle de Karam était de rester dans la retraite ; il n’a pas pu et il n’a pas voulu le jouer. Avant de le blâmer, demandez à ceux qui en Europe ont été quelque chose s’il est facile et s’il est agréable de n’être plus rien. Toute la question de Joseph Karam est là. Il n’a pas été assez tranquille pour rassurer ses rivaux et ses ennemis, qui savaient son influence réelle ; il n’a pas été assez actif et assez remuant pour se défendre. Il a fait trop et trop peu. Quoi qu’il en soit, comme on assure que sa prison à Constantinople n’est pas un cachot, son exil fait pour lui l’effet de cette retraite qu’il n’a pas su garder. Il est en disponibilité. Il y a en lui assez d’indigène, assez de démocrate, assez de Français, pour que ces qualités, qui ont fait sa perte récemment, fassent un jour sa force, et que Karam soit rappelé comme l’homme qui représente le mieux le Liban nouveau, après avoir été éloigné comme l’homme qui empêchait le Liban nouveau de se former.

Il ne faut pas que l’arrestation de Joseph Karam, qui n’est qu’un épisode de la question du Liban, nous fasse oublier les deux principes fondamentaux de l’article 15 du règlement organique : — l’exclusion des troupes turques du Liban, — l’armement des chrétiens ou la formation d’une gendarmerie mixte dans laquelle les chrétiens doivent avoir la majorité. Les deux principes se tiennent. Les chrétiens doivent être armés parce que les Turcs doivent être exclus, et qu’il faut dans le Liban un corps armé afin de maintenir l’ordre. Jusqu’ici, ces deux principes fondamentaux de la nouvelle constitution du Liban sont ouvertement violés.

L’Europe semble avoir oublié que l’admissibilité des chrétiens dans le service militaire est un des principes que le traité de Paris de 1856 a proclamés. Depuis ce traité, les chrétiens en Orient ont le droit de porter les armes et d’être élevés, comme tous les autres sujets turcs, aux emplois militaires. Pourquoi ce principe n’est-il pas appliqué ? Pourquoi a-t-on permis à la Turquie de le détruire par l’impôt d’exonération et de substituer des contribuables à des conscrits ? Le règlement organique du Liban avait, conformément aux principes du traité de Paris, établi pour la montagne une gendarmerie mixte. Cette gendarmerie mixte n’est pas formée. Les chrétiens sont désarmés, les soldats turcs envahissent ou entourent le Liban. Qui peut douter qu’il n’y ait là de la part de la Porte-Ottomane un plan formé de ne jamais permettre aux chrétiens de porter les armes, soit comme sujets directs du sultan, soit comme vassaux plus ou moins indépendans ? Or, en Orient plus que partout ailleurs, quiconque est désarmé est sans droits.

Comme j’ai souvent réclamé pour les chrétiens d’Orient ce droit de porter les armes et d’être admissibles aux emplois militaires que leur assurait le traité de Paris, je me défie quelque peu de moi-même, et je cherche sur ce point le témoignage des Européens qui ont récemment parcouru l’Orient ou qui l’habitent. Si ces Européens sont des Anglais, leur parole n’en a que plus de prix à mes yeux, parce que, les Anglais étant en général favorables aux Turcs, on peut prendre leur témoignage en faveur des chrétiens comme très véridique. M. Farley a publié à la fin de l’année dernière, sous le titre de Massacres en Syrie [4], un ouvrage très intéressant et très impartial. Il pense sur ces massacres ce que toute l’Europe en pense, et il les impute sans hésiter aux Turcs ; mais, allant plus loin que beaucoup de publicistes anglais, il n’accuse pas seulement les Turcs, il cherche les moyens de préserver les chrétiens des dangers qui les menacent. « Il faut, dit-il, que le gouverneur chrétien du Liban ait le droit d’organiser une force armée capable de défendre le pays placé sous sa juridiction. Sur ce point, je puis exposer les opinions des Syriens eux-mêmes, et comme elles viennent de ceux qui sont le plus intéressés dans la question, elles méritent, je pense, quelque respect et quelque considération. Les chrétiens de Syrie demandent que la création d’une armée chrétienne par la voie de la conscription soit enfin décidée. Chaque année, on lèverait un certain nombre de chrétiens proportionné à la population. On estime qu’on pourrait lever deux mille hommes chaque année, de sorte qu’au bout de cinq ans l’on aurait un effectif valide de dix mille hommes. Tous les ans, deux mille hommes seraient libérés et remplacés par deux mille nouvelles recrues, de sorte qu’au bout de quinze ans il y aurait en Syrie trente mille chrétiens exercés au maniement des armes. La condition indispensable au succès de ce plan, c’est que dans cette armée les officiers soient chrétiens, que les régimens soient tout à fait distincts des régimens musulmans et qu’ils aient une administration militaire tout à fait à part. Grâce à ce système, les chrétiens de Syrie, ayant dix mille hommes de troupes régulières avec une réserve de vingt mille hommes exercés, seraient assurés d’une protection efficace. Alors le pays ne serait plus à la merci des égorgeurs comme il l’a été jusqu’ici, et d’égorgeurs qui attentent à la fois aux droits sacrés de l’humanité et nuisent aux intérêts du gouvernement ottoman.

« Il n’y a rien d’exorbitant, ajoute M. Farley, dans cette demande des chrétiens de Syrie, et si elle n’est pas agréée, comment réaliser les promesses généreuses faites par le nouveau sultan à son avènement à la couronne ? Comment exécuter le hat-humayoun de 1856 ? Si les intentions manifestées par le sultan sont remplies, et si elles sont réellement mises en pratique selon les moyens désignés, alors les chrétiens de Syrie peuvent regarder l’avenir avec confiance ; mais si le contraire malheureusement arrive, personne ne pourra refuser aux chrétiens de Syrie le droit de demander une intervention des puissances européennes qui leur garantisse leurs vies et leurs biens, ou bien au moins la faculté de quitter leur pays et de chercher en quelque autre lieu la sécurité qu’ils ne peuvent plus avoir dans leurs foyers. Pourquoi resteraient-ils en Syrie seulement pour y trouver un tombeau ? Ceux qui sont tombés victimes des derniers massacres sont tombés martyrs de leur foi et de leur honneur : ils se sont montrés inébranlables sous les coups qui les frappaient ; mais peut-on exiger que cet état de martyre continu s’éternise ? Les survivans des massacres de 1860 peuvent-ils, oubliant une si terrible expérience, se laisser surprendre sans cesse par les mêmes désastres ? Ce ne serait plus la couronne du martyre qu’ils mériteraient, ils tomberaient justement victimes d’un fatal et inexcusable engourdissement. Les puissances européennes ne voudront pas réduire ce peuple infortuné à la nécessité d’abandonner leur terre natale, et au nom de la civilisation, au nom du christianisme, les chrétiens de Syrie espèrent que l’Europe leur assurera les moyens de pouvoir désormais défendre par eux-mêmes leur honneur et leur vie. »

M. Farley a mille fois raison, et il pose la question des chrétiens d’Orient comme il faut la poser devant l’Europe : ou intervenez par vos soldats pour protéger la vie et l’honneur des chrétiens de Syrie, ou permettez-leur d’émigrer d’une terre où ils ne peuvent plus vivre en repos, ou bien faites qu’ils puissent s’armer pour se défendre eux-mêmes contre les dangers qui les menacent. L’intervention, c’est ce qu’avait fait la France, c’est ce qu’il fallait peut-être continuer par l’occupation ; l’Angleterre ne l’a pas voulu. L’émigration, c’est la dépopulation de la Syrie, c’est le désert arrivant jusqu’aux bords de la Méditerranée. L’armement des chrétiens, c’est, dit-on, la guerre civile. Peut-être ; mais que l’Europe daigne se souvenir qu’elle n’a jusqu’ici empêché la guerre civile en Orient que par les massacres. Oui, quand les victimes sont désarmées et dispersées, quand les bourreaux sont armés et enrégimentés, il n’y a pas de guerre civile, cela est vrai ; mais qu’y a-t-il, Dieu de pitié et de justice ! Damas, Deir-el-Kamar, Zahlé et toute la Syrie le savent. Quant à moi, je remercie M. Farley de préférer la guerre civile aux massacres. Veut-on se défier aussi de M. Farley, parce que c’est un publiciste, et que les publicistes un peu dignes de ce nom ont tous un coin de romanesque qui fait que le malheur des peuples opprimés les touche et les irrite ? Eh bien ! consultons cette enquête anglaise ouverte par sir Henri Bulwer, dont j’ai déjà plusieurs fois interrogé les témoignages, écoutons les consuls anglais. J’aime leur consciencieuse véracité, que j’oppose volontiers à la politique des ministres anglais.

La dixième question posée par sir Henri Bulwer aux consuls anglais qu’il consultait sur la condition des chrétiens en Orient était ainsi conçue : « La population chrétienne aimerait-elle mieux entrer au service militaire que de payer la taxe qui l’en exempte ? Gagnerait-elle plus à servir dans l’armée qu’à payer l’impôt d’exonération ? » Je viens de relever dans l’enquête les réponses des consuls anglais sur cette question, et je veux les mettre sous les yeux des lecteurs, afin qu’on voie quelle est l’importance qui s’attache, en Orient, à ce droit de porter les armes et d’être admissible aux emplois militaires, — ce droit que l’Europe voulait que la Turquie accordât aux chrétiens, et que la Turquie leur refuse obstinément, au mépris des promesses qu’elle a faites dans le traité de Paris.

Le consul de Monastir en Macédoine répond que « les chrétiens aimeraient beaucoup mieux entrer dans l’armée que de payer la taxe d’exonération, pourvu qu’ils formassent des régimens séparés, et qu’ils eussent le même droit d’avancement que les musulmans. Dans ce cas, il leur serait très avantageux de servir dans l’armée [5]. » Le consul de Salonique, M. Charles Calvert, répond comme son collègue de Monastir : « Les chrétiens, dit-il, n’aimeraient pas à entrer au service militaire, si, une fois enrôlés dans l’armée du sultan, ils étaient forcés de quitter le pays où ils ont leur habitation ; mais s’ils étaient appelés à fournir leur contingent dans un corps de police bien organisé, servant dans leur province ou à peu de distance, ils aimeraient probablement mieux fournir ce contingent que de payer la taxe d’exonération, pourvu cependant que le corps de police auquel ils appartiendraient fût composé et commandé exclusivement par des chrétiens, et que les soldats et les officiers fussent régulièrement payés et nourris. Dans ces conditions, il leur serait bien plus avantageux d’entrer au service que de payer la taxe. — Je dois remarquer que les chrétiens, sur cette question, diffèrent entièrement des Juifs, qui ont si peu de goût pour la profession des armes, qu’ils aimeraient mieux payer dix fois la taxe que d’entrer dans l’armée. »

Je ne veux interrompre par aucune réflexion le relevé que je fais des réponses de l’enquête anglaise. Il m’est impossible cependant de ne pas remarquer, outre la conformité d’opinions entre M. Farley, qui n’est qu’un simple voyageur, et les deux consuls anglais de Monastir et de Salonique, il m’est impossible, dis-je, de ne pas remarquer que le corps de police armée ou de gendarmerie du Liban semble avoir été créé pour ainsi dire d’après le système de M. Calvert. C’est cette gendarmerie provinciale servant dans son pays, y maintenant l’ordre, que demandent les chrétiens de la Turquie d’Europe, et à laquelle ils sont prêts à fournir leur contingent. On conçoit en effet, en considérant l’étendue de l’empire turc et la diversité extrême de ses provinces, que le consul anglais de Salonique ait pu remarquer que les chrétiens de la Macédoine ou de la Thessalie soient peu disposés à servir hors de leurs provinces, tantôt envoyés à Bagdad, tantôt à Belgrade, n’étant pas seulement dépaysés, mais souvent même contraints à l’apostasie, surtout s’ils ne forment pas des régimens à part, commandés par des officiers chrétiens. La formation de gendarmeries provinciales est donc le vœu des chrétiens d’Orient ; c’est pour le Liban la prescription impérative du règlement du 9 juin 1861.

M. Finn, consul anglais à Jérusalem, répond à la dixième question : ’Excepté à Jérusalem, où les prêtres gouvernent, les chrétiens aimeraient certainement mieux entrer dans l’armée que de payer la taxe d’exonération ; ils pensent qu’ils y gagneraient en considération. Je suis informé que dans quelques parties de la Syrie la jeunesse chrétienne demande à servir personnellement dans l’armée, sans même réclamer le droit de faire des compagnies ou des régimens séparés [6]. » Le consul anglais de Smyrne, M. Charles Blunt, croit que c’est le vœu et l’avantage des chrétiens de payer la taxe d’exonération. Le consul de Pristina, M. E. Blunt [7], dit au contraire « qu’en Bulgarie les chrétiens et surtout les paysans, qui forment la principale partie de la population, aimeraient mieux entrer au service militaire que de payer la taxe d’exonération. » Le consul de Prevesa en Albanie croit que rien ne serait plus désagréable aux chrétiens que d’être soumis personnellement au service militaire, au lieu de payer la taxe. « Le bruit d’un pareil système déterminerait, j’en suis convaincu, une émigration considérable de tous ceux qui seraient en âge de satisfaire à la conscription, et quoiqu’on parle sans cesse de l’injustice d’exclure les chrétiens du service militaire, ceux-ci sentent trop les avantages qu’ils recueillent de l’exemption pour qu’on puisse croire à la sincérité de leur zèle militaire. Sans doute la conscription qui frappe uniquement sur les Ottomans tend à épuiser leur race ; mais d’un autre côté former des corps de troupes chrétiennes ou des corps mixtes serait une politique fort dangereuse à suivre pour la Porte-Ottomane. » Le consul d’Alep en Syrie, M. Skene, dit que » les chrétiens de la Syrie septentrionale ne sont pas une population belliqueuse comme ceux du Mont-Liban et de l’Albanie ou les montagnards de la Crète, ils n’ont ni le goût ni l’habitude de manier les armes. On rencontre à peine parmi eux quelques sportsmen. Je ne crois pas que dans cette partie du pays aucun chrétien préfère le service militaire au paiement de la taxe d’exonération. À Marash, la communauté arménienne offrait de fournir son contingent pour le service militaire ; mais je crois que les Arméniens ne faisaient cette offre que pour obtenir d’être déchargés de la taxe, et que s’ils avaient été pris au mot, ils auraient retiré leurs offres. Cependant les chrétiens, selon moi, auraient plus d’avantages à servir dans l’armée qu’à payer la taxe, pourvu que le recrutement se fît avec équité, ce qui jusqu’ici n’est point le cas. Si, au lieu de prendre tous les jeunes gens d’un district et de ne prendre personne dans un autre district, on n’enrôlait que ceux qui ne sont pas nécessaires au travail des champs et au soutien des familles, les soldats chrétiens qui reviendraient de l’armée après sept ans de service seraient bien utiles au pays. Une population qui manque de courage, qui tremble à la vue d’un fusil ou d’un sabre et qui n’ose pas s’approcher d’un cheval ne peut que gagner à mener pendant quelque temps la vie de soldat… Mais les chrétiens en général répugnent à cette idée, faute de goût pour la profession militaire et par crainte des mauvais traitemens [8]. »

Voilà deux consuls, l’un de la Turquie d’Europe et l’autre de la Turquie d’Asie, qui croient que les chrétiens d’Orient ne veulent pas entrer dans l’armée ; mais n’oublions pas que l’un, celui de Prevesa, avoue d’une part que les chrétiens se plaignent de l’injustice qu’on leur fait de les exclure de la profession des armes, et d’autre part qu’il prétend que la formation de corps de troupes chrétiennes mettrait la Porte en danger. Cette réponse prouve bien que la Turquie pourrait perdre quelque chose à l’armement des chrétiens, mais elle ne prouve pas que les chrétiens n’y gagneraient pas quelque chose, et cet avantage les tente, puisqu’ils le réclament. Quant au consul d’Alep, il croit que la population chrétienne gagnerait beaucoup à servir pendant quelque temps ; il se plaint qu’elle n’ait pas le goût des armes, il voudrait même le lui donner.

Le consul de Bosnie ne croit pas non plus que les chrétiens aimassent mieux servir dans l’armée que de payer la taxe, quoique, dit-il, il entende souvent soutenir le contraire. Le major Cox, en Bulgarie, dit que la taxe d’exonération est légère, et que les habitans sont très sensibles aux avantages qu’elle leur procure. Le consul-général de Syrie, M. Moore, à Beyrouth, pense au contraire que les chrétiens préféreraient le service militaire au paiement de la taxe, pourvu qu’ils formassent des régimens purement chrétiens, commandés par des officiers chrétiens ; mais s’ils doivent être incorporés dans des régimens turcs et commandés par des officiers turcs, les chrétiens aiment mieux payer la taxe. « S’ils formaient des régimens chrétiens, ce système serait pour eux plus avantageux que le paiement de la taxe d’exonération. » Le consul anglais des Dardanelles estime que les chrétiens aiment mieux payer la taxe que de servir dans l’armée ; mais il va plus loin : il dit que « la conscription est abhorrée par toutes les classes de musulmans, qui paieraient volontiers la taxe pour être dispensés du service militaire. »

Que conclure des divers témoignages que je viens de citer ? — L’idée de l’admissibilité des chrétiens d’Orient au service et aux grades militaires est partout répandue en Orient. Dans beaucoup de provinces, les chrétiens la demandent, mais ils demandent aussi à former des régimens à part. Dans quelques parties de l’empire ottoman, si les chrétiens répugnent au service militaire, c’est dans la crainte d’être enrégimentés avec les Turcs et maltraités par les officiers turcs. La Porte résiste tant qu’elle peut à cette admissibilité des chrétiens au service et aux grades militaires ; quelques consuls anglais croient que l’armement des chrétiens mettrait en péril l’empire ottoman. Cependant la Porte a promis, dans le traité de Paris, d’établir l’égalité militaire ; elle ne l’a pas fait, et elle a remplacé l’égalité du service militaire par une taxe d’exonération qui ne frappe que les chrétiens. Enfin le règlement du 9 juin 1861 a essayé d’établir dans le Liban un corps mixte de gendarmerie ; la Porte, qui l’a signé, est en train de l’abolir par l’inexécution.

Le motif qui pousse les chrétiens d’Orient et leurs partisans à réclamer si vivement pour eux le droit de porter les armes et de former des régimens séparés est facile à comprendre : ils veulent premièrement se défendre contre les Turcs, qui les égorgent. Qui pourrait trouver cette raison mauvaise après les massacres de Syrie ? Ils réclament en second lieu l’exercice d’un droit que leur reconnaît solennellement le traité de Paris de 1856, et dans le Liban surtout ils demandent l’exécution de l’article 15 du règlement du 9 juin 1861. Peut-on trouver extraordinaire qu’ils croient que les traités sont faits pour être exécutés, même ceux qui sont signés avec la Porte-Ottomane ? Mais j’ai une bien meilleure raison à donner : c’est la nécessité qui force les chrétiens d’Orient à réclamer le droit de porter les armes, la nécessité de se défendre contre les bandes d’Arabes pillards qui ravagent la Syrie particulièrement, et contre lesquelles la Porte-Ottomane ne les défend pas, soit impuissance, soit insouciance. Cette intervention des bandes arabes est un point important dans la question d’Orient. Je ne le trouve nulle part mieux traité que dans l’extrait d’un voyage fait au commencement de 1860 par deux jeunes princes français [9].

« Seuls craints, seuls respectés, méprisant de fait le pouvoir du sultan, dont ils reconnaissent l’autorité nominale, les chefs de bande qui parcourent la Syrie sont les véritables maîtres du pays. C’est à eux que le voyageur doit demander aide et protection. L’émir Harfouche, condamné à mort depuis longtemps, parcourt impunément avec ses cavaliers la vallée de Baalbek ; les cheikhs des Bédouins Anazé occupent la plaine de Homs et rançonnent cette ville ; enfin Akiel-Aga gouverne sans contrôle toute la Galilée, depuis le Jourdain jusqu’à la mer. L’histoire de ce hardi partisan mérite peut-être d’être rapportée ; elle est un exemple curieux de la faiblesse matérielle du gouvernement turc et de la dépendance à laquelle il est réduit en gardant les airs du commandement. Algérien de naissance, mais élevé en Égypte, où il devint bachi-bouzouk de Méhémet-Ali, Akiel-Aga commandait pour lui à Nazareth, lorsque la Syrie fut rendue aux Turcs. Après quelques ménagemens hypocrites, ceux-ci s’emparèrent de sa personne par trahison et l’envoyèrent aux galères à Constantinople ; mais, assez heureux pour en sortir, grâce aux amis qu’il s’était faits durant sa prospérité, il retourna en Galilée, où son nom n’était pas oublié. Quelques vagabonds réunis autour de lui formèrent bientôt le noyau d’une tribu. Bon et généreux, il se fait aimer de tous ceux qui le servent, et attire auprès de lui l’Arabe errant à la recherche du plus fort, aussi bien que le paysan qui, de guerre lasse, abandonne le rôle de pillé pour celui de pillard. Aussi trente-deux tribus lui obéissent-elles aujourd’hui. Depuis Naplouse jusqu’au Carmel, depuis Césarée jusqu’à Banias, son autorité est incontestée, et il lève sans difficulté sur tous les villages de ce vaste district le quart du produit de la récolte. Les Turcs se sont hâtés de composer avec lui aussitôt qu’il a été puissant. Ils lui paient aujourd’hui 30,000 fr. par an ; mais, habiles à déguiser leur faiblesse sous de pompeuses paroles, ils lui ont donné la mission officielle de faire la police du pays, et décorent ce tribut du nom de traitement. Il leur a mal réussi un jour de prendre ces vains mots un peu trop au sérieux. « Nous étions tranquillement campés au pied du Thabor, me disait le mois dernier un parent d’Akiel-Aga, quand nous vîmes arriver de Damas un prétendu caïmacam à la tête de sept cents cavaliers. Il envoyait à Akiel-Aga un firman qui le destituait et le sommait de lui céder la place. Celui-ci, qui se sentait le plus fort, voulut se donner l’avantage de la modération, et engagea l’intrus à se retirer sans tenter le sort des armes, « car, dit-il, si j’occupe le pays au nom du sultan, je ne dois mon pouvoir qu’à moi-même, et je ne le céderai à personne. » Mais ses envoyés furent insultés, et désormais la poudre seule pouvait décider entre les deux compétiteurs. Akiel-Aga, qui a appris la guerre à l’école de Soliman-Pacha, prit aussitôt ses dispositions pour le combat. Il défend de tirer un coup de fusil avant son signal et jure de tuer de sa main le premier qui désobéira : précaution inutile, car tous les Arabes enrôlés volontairement ont en lui une aveugle confiance. C’est en vain que les Turcs, abordés par trois colonnes, tirent au hasard dans toutes les directions : personne ne leur répond. Enfin une décharge à bout portant les met en désordre ; on les pousse, on pille leur camp, et deux cents d’entre eux restent sur le terrain. Plusieurs des nôtres, il est vrai, partagèrent leur sort, et le cheikh nous montrait dans son épaule une récente et profonde blessure, souvenir de ce sanglant combat. Il oubliait d’ajouter, tant cela lui paraissait naturel, que le pacha de Damas, voyant revenir son lieutenant seul et battu, s’était hâté de confirmer Akiel-Aga dans les fonctions publiques auxquelles il était si difficile de le faire renoncer. Voilà comment le gouvernement turc fait respecter son autorité. »

Comme le jeune auteur qui a fait et écrit ce voyage est aussi habile à résumer judicieusement les faits qu’à les raconter d’une manière vive et piquante, voici comment il achève ce tableau de l’envahissement de la Syrie par les bandes arabes : « Par suite des besoins mêmes de la population et des rapports croissans avec l’Europe, l’agriculture se développerait en Syrie, en dépit de tous les obstacles, si le gouvernement lui assurait seulement quelque sécurité ; mais, je l’ai déjà dit, il est trop faible pour cela. La Syrie de fait ne lui appartient pas, et à peine a-t-il levé l’impôt, qu’Akiel-Aga ou l’émir Harfouche vient rançonner les villages, permettant au Bédouin vagabond et au brigand solitaire d’errer sur leurs traces dans la campagne pour piller le laboureur et ravager sa moisson. Celui-ci finit par ne plus semer ce qu’il sait ne devoir jamais récolter, et les plus riches plaines du monde, couvertes d’herbes sauvages, servent de pâturages aux chevaux d’un chef arabe. La vie sédentaire et laborieuse est devenue impossible. Les villages sont désertés, et la Syrie est envahie par des tribus nomades, ennemies de toute loi, dont la brutale domination est le dernier mot de la décadence de l’Orient. »

Ainsi ce ne sont plus les Turcs qui sont maîtres du pays, ce sont les chefs de bande, ce sont les Bédouins, qui partout avec eux portent la stérilité, la dépopulation, et qui font chaque jour avancer le désert. S’il pouvait y avoir parmi ces chefs de bande quelque Abd-el-Kader ou quelque Méhémet-Ali, c’est-à-dire quelque homme à la fois hardi et intelligent, qui d’aventurier se fît chef, de chef conquérant, de conquérant administrateur, et qui cherchât à organiser en principauté régulière le pays qu’il se contente aujourd’hui de piller et de ruiner, je ne cache pas que, persuadé comme je le suis qu’on ne peut tirer le salut de l’Orient que de l’Orient lui-même et des élémens de la société orientale, je me garderais de trop médire de ces chefs de bande, et je me défierais des voyageurs qui les maudissent ; mais qu’attendre de ces pillards sans ambition et sans prévoyance ? La civilisation n’a rien à en espérer. La bande pillarde et vagabonde est un des plus anciens faits de l’histoire d’Orient. Il sort parfois de ces bandes des fondateurs d’empire, et je crois que Ninus, Arsace, Cyrus dans l’antiquité, ne furent d’abord que des chefs de bande ; seulement ils ont conçu la pensée de faire plus que de parcourir le désert en vainqueurs vagabonds. À prendre les témoignages des voyageurs les plus récens, il ne semble pas que parmi les chefs de bande qui maîtrisent et ravagent la Syrie et la Palestine, il se prépare aucun Cyrus, aucun Méhémet-Ali. Ils pillent pour s’enrichir, voilà toute leur politique, et de même que les pachas ne songent dans leurs provinces qu’à faire vite la plus grosse fortune possible, de même qu’à Constantinople les ministres n’ont pas d’autre souci et emploient pour y réussir la ruse et l’intrigue, de même dans le désert, où la ruse et l’intrigue ne sont pas de mise, les chefs de bande s’enrichissent par le brigandage. Pachas, ministres, chefs de bande, chacun dans cet empire qui s’écroule cherche pour ainsi dire à prendre, selon la fable, sa part du dîner de son maître, ne pouvant plus le défendre. Quelqu’un qui a bien vu Constantinople, et qui a bien observé et de haut le gouvernement ottoman, me disait qu’à Constantinople, quand une maison brûle, il y a parmi ceux qui viennent au secours plus de pillards que de travailleurs, et il assurait que c’était là l’image du gouvernement ottoman.

On voit contre quels dangers les chrétiens d’Orient demandent qu’on les laisse se défendre, et quel besoin ils ont de s’organiser militairement. Si l’Europe ne veut pas que la Syrie tombe de plus en plus dans l’anarchie et dans la misère, si elle ne veut pas que le désert s’avance de plus en plus vers la Méditerranée, il faut qu’elle protège les chrétiens de la Syrie et du Liban par une occupation européenne, ou qu’elle leur permette de se protéger eux-mêmes par une organisation militaire. L’Europe n’a pas voulu exercer la protection par l’occupation. Elle a voulu que la France évacuât la Syrie, quand l’œuvre d’humanité que nous venions accomplir était à moitié faite. Elle s’est exposée à ce que les chrétiens de Syrie disent partout avec tristesse : « L’Europe a empêché la France de nous sauver. » Eh bien ! soit ; mais alors que l’Europe au moins ne souffre pas que la Turquie s’oppose à ce que les chrétiens s’arment et s’organisent militairement sous la suzeraineté du sultan ; qu’elle ne laisse pas abolir le règlement organique du Liban, à peine fait, à peine signé ; qu’elle le maintienne dans l’article le plus significatif et le plus efficace ; qu’elle veille à la formation de cette gendarmerie chrétienne que prescrit l’art. 15.

L’Europe a deux choses à faire en Syrie : y développer l’agriculture, le commerce et l’industrie par l’introduction de l’activité et de la richesse européennes, y protéger les habitans en leur assurant la paix et la sécurité. Pour arriver à ce but, il faut à la Syrie deux genres de force, celle qui lui viendra de l’Europe et celle qui lui viendra de son sein : l’immigration européenne et l’organisation défensive des populations chrétiennes. Pour mieux appeler l’immigration européenne, pour mieux l’associer au pays, l’auteur du journal déjà cité, M. le comte de Paris, voudrait même que Beyrouth et Tripoli appartinssent aux populations du Liban. « Les villes de Beyrouth et de Tripoli, dit-il, possédées par une population musulmane, et occupant les débouchés de la contrée, sont pour les Maronites un danger aussi menaçant et une aussi grande cause d’affaiblissement politique que le voisinage des Druses. Les habitans du Liban ne peuvent se mettre en relations avec cette partie du monde que par ces deux places, situées au bord de la mer, au pied de la montagne et à l’entrée des routes qui y pénètrent. C’est là qu’ils font tous leurs échanges, leurs exportations et leurs approvisionnemens ; c’est là qu’ils se trouvent en rapports avec les Européens. Relégués dans leurs vallées isolées, les Maronites seront toujours faibles et divisés tant que ces deux villes seront soumises directement à une influence qui leur est hostile. Le Liban ne sera constitué d’une manière rationnelle, et par conséquent durable, que le jour où, sans blesser les intérêts généraux qui y sont engagés, on lui aura donné pour capitales politiques ses capitales commerciales. »

Je laisse à l’avenir le soin de prononcer sur cette proposition, qui me paraît digne de la plus sérieuse attention, et je reviens à la conclusion que je veux tirer des documens diplomatiques sur la Syrie. Ces documens n’éclairent pas et ils ne pouvaient pas éclairer les événemens qui ont eu lieu récemment en Syrie. Ils ne s’appliquent qu’au passé, puisqu’ils s’arrêtent à la rédaction du règlement organique du 9 juin 1861 ; mais ils expliquent l’avenir tel que l’entend la France. La France a cédé pour le moment sur l’indigénat du commandement en Syrie ; mais elle a soigneusement réservé l’avenir, et si l’expérience, qui se fait en ce moment, d’un gouverneur chrétien étranger au pays ne réussit pas, la France aura le droit de reprendre avec plus d’autorité que jamais son projet de commandement indigène. Il faut, pour accomplir la régénération de l’Orient par lui-même, et c’est ce principe que la France a adopté, dans le Liban comme ailleurs, il faut beaucoup veiller sur le présent et ne jamais engager l’avenir. Nous sommes convaincus qu’ayant si bien pourvu à l’avenir par ses réserves, le gouvernement français surveillera avec un soin scrupuleux l’exécution du règlement organique du Liban, et le protégera contre l’habile désuétude que la Porte espère lui appliquer.

La France en effet a beaucoup à faire en Orient, parce que l’Orient attend beaucoup d’elle. Il lui demande même plus qu’elle ne peut faire : il lui remettrait volontiers le soin entier de son avenir, ce qui serait pour la France et pour l’Orient un grand danger : pour la France, parce que disposée à prendre en main la cause des populations souffrantes, elle se charge souvent de plus d’obligations qu’elle n’en peut remplir ; pour l’Orient, parce que tout peuple qui attend sa destinée de l’étranger n’a jamais qu’une condition précaire, et qu’il n’y a de salut pour les nations que celui qu’elles se font elles-mêmes. Je ne souhaite donc ni à l’Orient ni à la France que nous ayons trop à nous mêler du sort des populations chrétiennes ; mais quoi que nous fassions ou ne fassions pas, sachons bien que la France a une grande responsabilité en Orient, parce que son nom y a une grande prépondérance. L’Orient sent instinctivement que, comme l’a dit l’empereur Napoléon III, la France est la seule nation qui prenne volontiers les armes pour une idée étrangère à ses intérêts. Les nécessités de la politique détournent parfois pendant quelque temps notre pensée et notre action du sort des populations orientales. Nous y revenons, dès que nous le pouvons, par une pente naturelle. Nous avons beau changer de politique en Occident, changer même de gouvernemens, d’institutions, de dynasties ; nous ne changeons pas de politique en Orient. Que nous soyons une république, un royaume ou un empire, nous nous intéressons toujours aux chrétiens d’Orient, parce qu’ils souffrent. La France a sur la question d’Orient depuis cinquante ans la même doctrine et la même tradition. 1814, 1830,1848, 1851 pensent là-dessus de la même manière. Il y en a eu en 1860 et 1861 un bel et significatif exemple.

C’est au printemps de 1860, avant les massacres de Syrie, que M. le comte de Paris et M. le duc de Chartres visitaient l’Égypte, la Palestine et la Syrie ; c’est au mois d’août 1860 que l’empereur Napoléon III envoyait nos soldats en Syrie ; enfin, au moment où nos troupes commençaient à évacuer la Syrie, M. le comte de Chambord y abordait, pour aller de là visiter Jérusalem et l’Égypte. J’ai lu des extraits du voyage de M. le comte de Paris, des lettres de plusieurs officiers fort attachés à l’empereur, des lettres aussi écrites par quelques-uns des compagnons du comte de Chambord ; j’ai trouvé dans ces pages venues de côtés si divers la même pensée et le même sentiment. Représentans des grandeurs passées, agens des grandeurs présentes, tous se réunissent dans la même idée, dans la même émotion, j’allais presque dire dans le même instinct généreux : la France doit secourir et sauver les chrétiens d’Orient. Cette unanimité m’a profondément touché. Transportez, me disais-je, en Occident ces âmes et ces esprits d’élite : quelles divisions, quelles luttes, quels discords ! Ici, en Orient, quelle union, quelle communauté de sympathie et de zèle ! Orléanistes, légitimistes, bonapartistes en Europe ; ici, Français seulement. Prenez un de ces matelots français que M. le comte de Chambord a visités à l’hôpital de Beyrouth, prenez en Syrie un de nos anciens soldats rencontrés par M. le comte de Paris, prenez un officier de la garde impériale ; princes exilés, matelots malades, officiers d’aujourd’hui, soldats d’avant-hier établis en Syrie, tous ont le même sentiment, tous ont la même cause, tous parlent de la France et de ses devoirs en Orient avec le même amour, avec le même dévouement. Le lien rompu ailleurs se renoue ici par une étreinte de mains entre le prince et le soldat, par une rencontre de pensée et d’émotion entre M. le comte de Chambord et M. le comte de Paris, par un commun enthousiasme pour la gloire de la France. Héritiers de saint Louis ou héritiers du vainqueur dés Pyramides, princes anciens ou princes nouveaux, je les défie, dès qu’ils touchent, par la curiosité du voyageur ou par l’attention du chef d’état, à cette terre de l’Orient, je les défie de ne pas se réunir par je ne sais quelle fusion instinctive de pensées et de sentimens, fusion plus sure et plus sincère que toutes celles qui ont été rêvées par la politique, fusion qu’inspire et qu’affermit le génie de la France.

Ce qui est pour nous un sujet de joie patriotique est pour l’Orient, sachons-le bien, un grand sujet d’encouragement et d’espérance. On réfléchit peut-être moins en Orient qu’en Occident, mais on sent très vivement, et quand les pauvres chrétiens de là-bas voient passer tantôt les soldats que l’empereur des Français leur envoie comme libérateurs, tantôt de nobles jeunes gens et d’illustres pèlerins qu’on leur dit fils et petits-fils de je ne sais combien de rois de France, quand ils voient les uns et les autres s’attendrir sur leurs malheurs et appeler de leurs vœux et de leurs efforts un meilleur avenir, soyez sûrs qu’ils ne cherchent pas à savoir si les uns ont détrôné les autres ; ils se disent seulement, avec un pieux sentiment de reconnaissance et d’espérance, que ces soldats, ces matelots, cet empereur, ces princes de deux branches, je me trompe, de deux exils, tout cela, c’est la France qui aime, qui secourt l’Orient, et qui le délivrera pour lui-même et non pour elle, pour avoir non des sujets, mais des frères de plus de religion et de liberté.


SAINT-MARC GIRARDIN.


  1. Voyez la dépêche du 28 mai 1861.
  2. Le pouvoir unique ; — le gouverneur chrétien, — indigène.
  3. Dans la conférence tenue à Constantinople pour rédiger la convention du 9 juin 1861, le grand-vizir Aali-Pacha disait qu’il importait de placer dans le Liban un chef étranger aux animosités locales et aux antipathies qui naissent de la diversité des races ; l’internonce d’Autriche, M. de Prokesch, objecta que si des rivalités locales étaient à craindre pour un indigène, rien ne prouvait d’autre part qu’un étranger ne fût pas exposé à avoir tout lé monde contre lui. (Dépêche du 4 juin 1861.)
  4. The Massacres in Syria, by J. Lewis Farley, author of The Two years in Syria ; London 1861.
  5. Papers relating to the condition of christians in Turkey, p, 3.
  6. Papers relating lo the condition of christians in Turhey, p. 32.
  7. Ne nous étonnons pas de trouver souvent les mêmes noms. Les Anglais ont la bonne habitude d’avoir des familles consulaires dont les membres se sont, pour ainsi dire, partagé les diverses stations de l’Orient.
  8. Papers relating to the condition of christians in Turkey, p. 58.
  9. Damas et le Liban (Extraits du journal d’un Voyage en Syrie au printemps de 1860).