De la baguette divinatoire/Partie 2/Chapitre 1

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CHAPITRE PREMIER.

DU PENDULE DIT EXPLORATEUR DEPUIS L’ANTIQUITÉ JUSQU’EN 1798.


158.Le pendule dit explorateur se compose, comme on l’a vu, d’un corps solide suspendu à un fil dont l’extrémité libre est tenue entre les doigts.

La citation la plus ancienne que je puisse produire où l’on en fait mention est empruntée à Ammien-Marcellin[1]. Il s’agit d’une conspiration contre l’empereur d’Orient, Valens (Flavius), qui régna de 364 à 379, dans laquelle les conjurés se livrèrent à des opérations magiques pour connaître le nom du successeur de Valens.

Hilaire, l’un d’eux, après avoir subi la question, raconte aux juges les cérémonies magiques auxquelles ils procédèrent pour savoir le nom du successeur de Valens.

Voici le texte latin :

« Et prior Hilarius : Construximus, inquit, magnifici judices, ad cortinæ similitudinem Delphicæ, diris auspiciis, de laureis virgulis infaustam hanc mensulam quam videtis : et imprecationibus carminum secretorum, choragiisque multis ac diuturnis ritualiter consecratam movimus tandem ; movendi autem, quoties super rebus arcanis consulebatur, erat institutio talis. Collocabatur in medio domus einaculatæ odoribus arabicis, undique lance rotunda pure superposita, ex diversis metallicis materiis fabrefacta : cujus in ambitu rotunditatis extremo elementorum viginti quatuor scriptiles formæ incisæ perite, dijungebantur spatiis examinate dimensis. Hac linteis quidam indumentis amictus, calceatusque itidem linteis soccis, torulo capite circumflexo, verbenas felicis arboris gestans, litato conceptis carminibus numine præscitionum auctore, cærimoniali scientia supersistit, cortinulis pensilem anulum librans sartum[2] ex carpathio filo perquam levi, mysticis disciplinis initiatum : qui per intervalla distincta retinentibus singulis litteris incidens saltuatim, heroos efficit versus interrogationibus consonos, ad numéros et modos plene conclusos : quales leguntur Pythici, vel exoraculis editi Branchidarum. Ibi tum quærentibus nobis, qui præsenti succedet imperio, quoniam omni parte expolitus fore memorabatur, et adsiliens anulus duas perstrinxerat syllabas ΘEO cum adjectione litteræ postrema, exclamavit præsentium quidam, Theodorum præscribente fatali necessitate portendi. Nec ultra super negotio est exploratum : satis enim apud nos constabat, hune esse qui poscebatur. »

Il existe deux traductions d’Ammien-Marcellin, une de l’abbé de Marolles et l’autre de M. de Moulines[3]. Ayant eu des motifs d’en suspecter l’exactitude, j’ai prié mon honorable confrère, M. Naudet, de vouloir bien traduire le morceau précédent, et grâce à son obligeance habituelle, je puis présenter à mes lecteurs une version qui reproduit aussi fidèlement que possible un texte dont le défaut de clarté est incontestable.

Hilarius commença ainsi : « Magnifiques juges, nous avons construit à l’instar du trépied de Delphes, avec des baguettes de laurier, sous les auspices de l’enfer, cette malheureuse table que vous voyez, et après l’avoir soumise, dans toutes les règles, à l’action des formules mystérieuses et des conjurations avec tous les accompagnements, pendant de longues heures, nous sommes parvenus à la mettre enfin en mouvement ; or, quand on voulait la consulter sur des choses secrètes, le procédé pour la faire mouvoir était celui-ci : on la plaçait au milieu d’une maison soigneusement purifiée partout avec des parfums d’Arabie ; on posait dessus un plateau rond sans rien dedans, lequel était fait de divers métaux. Sur les bords du plateau étaient gravées les vingt-quatrequatre lettres de l’alphabet, séparées exactement par des intervalles égaux. Debout au-dessus, quelqu’un instruit dans la science des cérémonies magiques, vêtu d’étoffe de lin, ayant des chaussures de lin, la tête ceinte d’une torsade [pareille[4]] et portant à la main un feuillage d’arbre heureux, après s’être concilié par certaines prières la protection du dieu qui inspire les prophéties, fait balancer un anneau suspendu au dais, lequel anneau est tressé d’un fil très-fin et consacré suivant des procédés mystérieux. Cet anneau sautant et tombant dans les intervalles des lettres selon qu’elles l’arrêtent successivement, compose des vers héroïques répondant aux questions posées, et parfaitement réguliers, comme ceux de la Pythie… Nous demandâmes quel serait le successeur du prince actuellement régnant ; et comme on disait que ce serait un homme d’une éducation parfaite, l’anneau ayant touché dans ses bonds deux syllabes ΘΕΟ avec l’addition d’une dernière lettre, quelqu’un de l’assistance s’écria que la destinée désignait Théodore. La consultation n’alla pas plus loin, car nous étions convaincus que c’était lui, en effet, que le sort désignait. »

159.Ce passage a été cité dans ces derniers temps comme une preuve que les anciens connaissaient les tables tournantes, et je le reproduis avec assurance, pour montrer que les mouvements d’un anneau suspendu à un fil étaient un moyen de divination. et qu’en conséquence l’usage du pendule explorateur n’est pas moderne, ainsi que beaucoup de gens le croient.

Mais il faut convenir que le texte d’Ammien-Marcellin est d’une grande obscurité et qu’on ne peut se faire, du procédé magique, une idée assez précise pour le mettre en pratique sans hésitation : par exemple, comment met-on la table en mouvement ? Y appose-t-on les mains ? ou bien le mouvement est-il l’effet d’opérations magiques qui n’en comportent pas l’intervention directe ? c’est ce que le texte ne dit pas. Ce défaut de précision explique comment M. de Moulines a pu le traduire sans faire mention du mouvement de la table. Je donne en note sa traduction du passage cité[5]. D’un autre côté, on comprend difficilement comment un anneau fait d’un fil très-fin, suspendu à un dais, est mis en mouvement en même temps que l’est le plateau posé sur la table. C’est un exemple de toutes les difficultés que présente la traduction de textes où il est question d’opérations, de procédés qu’on ne pratique plus et dont on ne possède pas d’ailleurs de descriptions claires et authentiques. La difficulté est la même lorsqu’il s’agit de traduire des textes anciens relatifs à un système d’idées obscures telles que l’alchimie ; aussi, lorsqu’il s’agit aujourd’hui de les interpréter, rien ne peut remplacer, suivant moi, les traductions de ces textes faites autrefois à des époques où ces idées étaient admises.

160.Le père G. S’chott mentionne le pendule explorateur dans sa Physica curiosa, imprimée en 1662 (lib. XII, p. 1532). Il parle de l’usage qu’on en faisait pour savoir les heures du jour. Je cite le passage comme le père Lebrun l’a déjà fait dans ses Lettres[6].

161.Le père Kircher, dans son livre de Mundo subterraneo, imprimé en 1678, fait aussi mention du pendule explorateur.

Je ne me rappelle pas avoir vu ces passages cités dans les ouvrages postérieurs au xviiie siècle, où l’on a parlé du pendule explorateur.


  1. Lib. XXIX, cap. I.
  2. On arctum.
  3. Traduction de l’abbé de Marolles, 3 volumes in-12. Paris, Claude Barbin, 1672 ; 3e volume.
    Traduction nouvelle (de Moulines). Berlin, 1776 ; 3 volumes ; 3e volume, page 223 ; — et Lyon, 1778 ; 3e volume, page 202.
  4. J’ajoute ce mot. (Note de M. Naudet.)
  5. Hilarius commença en ces termes : « Très-magnifiques juges, nous avons fait sous de noirs auspices, avec des branches de laurier et à l’imitation du trépied de Delphes, cette fatale petite table dont nous nous sommes enfin servis, après l’avoir consacrée par des vers magiques, par des imprécations et des cérémonies sans fin : voici ce qu’il fallait observer toutes les fois qu’on la consultait sur des affaires secrètes. On la plaçait au milieu de la maison, purifiée partout par des parfums de l’Arabie ; ensuite on mettait simplement dessus un bassin rond composé de divers métaux ; tout autour étaient gravées, avec délicatesse et à des distances exactement mesurées, les vingt-quatre lettres de l’alphabet. Un homme vêtu de lin, avec un petit chapeau sur la tête, et tenant à la main de la verveine, qui est un arbrisseau de bon augure, après avoir sacrifié à la divinité qui préside à la connaissance de l’avenir, et récité les hymnes prescrits, s’arrêtait selon l’art des cérémonies, puis balançait un anneau suspendu, et composé d’un fil extrêmement délié de Carpathie, qu’on avait consacré selon les règles de la magie*. Cet anneau, en sautillant sur les intervalles qui contenaient les lettres, formait des réponses en vers héroïques, complets pour le nombre et pour la mesure, et tels que les vers pythiques ou ceux que rendent les oracles des Branchides. Nous étant donc enquis de celui qui succéderait à l’empire, parce qu’on nous avait dit que ce serait un personnage accompli à tous égards, l’anneau, en sautillant, toucha les deux syllabes ΘEO et la lettre Δ ; quelqu’un des assistants s’écria aussitôt que le destin nommait Théodore. On n’en demanda pas davantage, attendu que nous savions tous que c’était celui qu’on désirait. »

    * « Ce passage est exprimé d’une manière fort obscure dans l’original, et je n’ai rien trouvé dans les commentateurs qui tende à l’éclaircir. (Traducteur.) »

  6. « Eodem libro syntagm. 2 discussimus pulsum annuli filo intra scyphum suspensi, et horas indicantis. Utrumque effectum contingere quidem concessimus, at non virtute virgulæ, aut annuli, sed aut fraude utentium, aut motione occulta cacodæmonis, vel fortassis etiam phantasiâ manum in motum concitante. Universaliter autem asserere non ausim, Dæmonem semper utrumque effectum præstare, quoniam certò mihi constat, viros religiosos ac probissimos, experimentum non semel, et infallibili cum successu tentasse. Qui quidem mordicus defendunt, naturalem esse, nec fraudem ullam, autullam phantasiæ emphasin intervenire. Sed nondum persuaserunt. »