De la baguette divinatoire/Première partie/Chapitre 3

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CHAPITRE III.

DE L’USAGE DE LA BAGUETTE À PARTIR DU XVe SIÈCLE JUSQU’EN 1689.

56.Toutes les personnes qui ont traité de l’histoire de la baguette divinatoire ne reconnaissent pas d’écrit antérieur au Testament du frère Basile Valentin, où il soit question de l’emploi de la baguette à la découverte les métaux dans le sein de la terre. Basile Valentin vivait en l’année 1413, au couvent de Saint-Pierre d’Erfurth, dit Jean-Maurice Gudenus dans son Historia Erfordiensi, imprimée en 1675. Si cette allégation était vraie et que l’authenticité des livres qui portent le nom de B. Valentin fût incontestable, on ne pourrait douter que l’usage de la baguette pour découvrir les métaux dans le sein de la terre remonte au moins au XIVe siècle, car dans le XXVe chapitre du 1er livre de son Testament, intitulé de la Verge transcendante, on lit le passage suivant : « Car l’homme par une fausse opinion pense et croit toujours que son adresse empêche ou avance cette verge, et non les dons particuliers dont elle est douée par la bénédiction de Dieu. La meilleure partie de ce monde-là ne sait pas de quel costé ces verges ont frappé, et toutefois ces ignorants ouvriers les portent à leurs ceintures ou à leur chapeau, et les gardent saintement et religieusement suivant que la personne, par une grande superstition, espère en l’adresse de sa pauvre main ignorante et nécessiteuse, en laquelle, toutefois, il y a des dons et grâces suffisantes, partant qu’il…[1]. »

Je n’hésite donc pas à conclure de ce passage que si le Testament de Basile Valentin est authentique, la baguette portée à la ceinture ou au chapeau des ignorants ouvriers attesterait qu’entre leurs mains elle servait, avant le XVe siècle, à découvrir les métaux ; mais si on adopte l’opinion contraire, on est conduit, avec plusieurs auteurs, à n’en faire remonter l’usage qu’à la fin du ve siècle ou au commencement du XVIe. Quoi qu’il en soit, de l’Allemagne il est passé d’abord en Flandre, puis en Angleterre, en Suède, en France, en Italie, en Espagne, etc.

57.Paracelse, qui vécut de 1493 à 1541, condamne dans ses livres l’usage de la baguette comme incertain, trompeur et illicite ; un des partisans de Paracelse, Goclenius, auteur de Traités sur la vertu des plantes et l’onguent des armes, croit à son efficacité sans le condamner.

Agricola traite avec quelque détail, à la fin du IIe livre de son Traité de Re metallica, imprimé à Bâle en 1546, de la baguette divinatoire pour découvrir les mines, mais il n’a pas foi en ses indications. Il ne conçoit pas comment elle pourrait tourner sur son axe en vertu d’une action que l’on compare à celle du magnétisme sur le fer.

Belon, du Mans, en 1554 dit, dans son Voyage (liv. I, chap. L, pag. 45) : « Les ouvriers (de la mine de Siderocapsa, située en Macédoine, près de la Servie), qui beschent la mine dedans terre, et qui tirent à mont, n’ont point l’usage du caducée qui, en latin, est nommé virga divina, dont les Alemans usent en espiant les veines. »

Philippe Mélanchthon, qui vécut de 1497 à 1560, passe généralement pour avoir attribué à la sympathie du coudrier pour les métaux l’usage de la baguette, dans un discours sur la Sympathie, Son gendre, Gaspard Peucer, professe la même opinion dans son Traité de Prœcipuis divinationum generibus (liv. XIII, chap. X, pag. 545 de la traduction de Simon Goulard, 1584).

Porta parle de la baguette dans le même sens, 1569, (Magia naturalis, lib. XX, cap. VIII).

André Libavius, de l’école de Paracelse, qui mourut en 1616, croit à l’efficacité de la baguette d’après sa propre expérience. Il n’en condamne pas l’usage et l’attribue à la sympathie. (Syntagma arcanor. chimicor., page 260).

Keckermannus (né en 1573, mort en 1609) cite Mélanchthon pour appuyer son opinion sur la baguette (Systemat. physic. lib. I, cap. VIII).

Dans un des sept discours qui font suite à ceux de Simon Maïole, évêque de Volturara, on approuve l’usage de la baguette, et on le fait dépendre d’une propriété physique des corps, d’une sympathie (Dies caniculares illustrissimi et reverendissimi præsulis Simonis Maïoli, pars secunda, colloq. IV, p. 690, édition de 1614).

Michaël Mayerus, auteur d’un grand nombre d’ouvrages allégoriques sur l’alchimie, dans son livre de Verum inventum, hoc est munera Germaniæ (cap. IV, pag. 84), à propos de la poudre à canon qu’il dit avoir été découverte en Allemagne, et fabriquée originairement avec du charbon de coudrier, parle de la sympathie du coudrier avec les métaux, et de l’application de cette propriété à la recherche des métaux au moyen de la baguette.

Le père Laurentius Forerus (jés.), auteur du Viridarium philosophicum seu disputationes de setectis in philosophiâ materiis (1624), condamne l’usage de la baguette comme une pratique superstitieuse.

58.Parlons maintenant de l’emploi de la baguette pour découvrir non pas seulement les métaux, mais encore les eaux souterraines.

Il est fort difficile de fixer avec précision l’époque où l’on commença à chercher les sources avec la baguette ; quoi qu’il en soit, ce ne fut que longtemps après qu’on en avait fait usage pour les métaux. Le père Pierre Lebrun pense qu’un baron de Beau-Soleil et la dame de Berterau, sa femme, venus de Bohême en France en 1630, l’employèrent les premiers à la recherche des eaux souterraines. Ils s’étaient munis d’un grand compas, d’une boussole à sept angles, d’un astrolabe minéral, d’un géométrique minéral, d’un rateau métallique, etc., et surtout de sept verges métalliques et hydroïques par lesquels ils prétendaient découvrir et distinguer les métaux, les minéraux et les qualités diverses des eaux souterraines. 1630 est donc la date la plus reculée que nous ayons à citer pour l’application de la baguette à la découverte des sources, du moins en France.

Le baron de Beau-Soleil fut chargé de la mission de découvrir des mines au moyen de la baguette. Dix ans après son arrivée en France, la dame de Berterau dédia au cardinal de Richelieu, un petit livre devenu fort rare aujourd’hui ; il porte le titre De la restitution de Pluton dédiée à Son Éminentissime. On y trouve un Catalogue de plusieurs minières découvertes en France par le moyen de la baguette divinatoire. Ce catalogue a été réimprimé par l’abbé de Vallemont dans sa Physique occulte, page 493, édition de 1693[2].

Cet auteur dit que le baron de Beau-Soleil dépensa à faire ses recherches 300 000 livres. Le père Lebrun pense que c’est à partir de son séjour en France que l’on chercha les eaux souterraines avec la baguette. Celle-ci y était déjà employée à découvrir les métaux.

Il importe de relever, en passant, une erreur échappée à deux écrivains d’un vrai mérite, le père Dechales[3] et le père Ménestrier[4], lorsqu’ils ont dit que la baguette avait été employée dès la plus haute antiquité à la recherche des sources.

59.Continuons la revue des écrits les plus remarquables où il est question de la baguette depuis 1630 jusqu’à 1689. Je citerai les opinions de leurs auteurs, et autant que possible la date de leurs publications.

Le père Cœsius ( jés. ), auteur d’une Minéralogie imprimée en 1636, est contre l’efficacité de la baguette ; il admet l’opinion d’Agricola[5], et cependant, dit le père Lebrun, il pose la question de savoir si l’usage de la baguette peut être permis pour chercher l’or.

Robert Fludd, dans sa Philosophia moysaïca, ce bizarre ouvrage où l’on trouve plus d’une observation remarquable, avant de parler de la baguette, signale la sympathie de l’écrevisse et de l’huître avec la lune, de l’herbe de rue avec le figuier, et du myrthe avec le grenadier. Puis, comme exemple de la sympathie du minéral avec la plante, il cite le mouvement vers la terre de la baguette de coudrier fourchue lorsqu’un homme qui la tient verticalement vient à passer au-dessus d’une veine d’or ou d’argent[6].

Le célèbre chimiste Rodolphe Glauber, dans la deuxième partie de L’Œuvre minérale[7], croit, d’après sa propre expérience, à l’efficacité de la baguette pour la recherche des métaux. Il l’attribue à une propriété physique.

Le père Jean-François (jés.) publia à Rennes, en 1653, un livre de la Science des eaux, où il parle de la baguette pour les découvrir ; mais il en condamne l’usage.

Le père Kircher (jés.), dont la vaste science est connue de tous, adoptant l’opinion d’Agricola dans son de Arte magnetica[8], va encore plus loin ; car, après avoir montré par l’expérience que les baguettes de bois prétendues sympathiques avec certains métaux, mises en équilibre sur un pivot, restent en repos par rapproche de ces métaux, il conclut que ces sympathies sont tout à fait chimériques. Dans son livre de Mundo subterraneo[9], imprimé en 1678, en revenant sur ce sujet il est encore plus explicite. Si le mouvement de la baguette ne provient pas d’un jeu ou d’une fourberie de la part de celui qui la tient, il n’est pas naturel. Une vapeur dégagée d’un métal serait impropre à le produire, et, suivant lui, ceux qui soutiendraient une telle opinion seraient ridicules.

Edo Neuhusius croit à l’efficacité de la baguette ; il en attribue la cause à une sympathie, ou aux astres, ou à quelque autre cause[10].

60.Le père Gaspard Schott (jés.) considère l’usage de la baguette comme superstitieux ou plutôt diabolique (Physica curiosa, 1662, lib. XII, cap. IV, pag. 1527) ; mais des renseignements qui lui furent donnés plus tard par des hommes qu’il considérait comme religieux et probes, lui firent dire dans une annotation à ce passage, qu’il ne voudrait pas assurer que le démon fait toujours tourner la baguette. Je reproduis en note ce passage, parce qu’on y trouve la mention du pendule qu’on a qualifié plus tard d’explorateur[11]. de certains corps placés au-dessous de la baguette ; il est un des premiers qui ait soutenu cette hypothèse.

Enfin, le célèbre botaniste J. Ray en 1686, dans son Histoire des plantes, met la baguette divinatoire au nombre des choses superstitieuses.


  1. Nous empruntons ce passage à une traduction manuscrite que nous possédons, qui porte la date de 1651 et qui est de la main d’un sieur Sébastien Thiromont, mort à Paris, le 26 de novembre 1695.
  2. La restitution de Pluton a été réimprimée en 1779, par Gobet, dans les anciens Minéralogistes du royaume de France.
  3. Le père Dechales, de Fontibus naturalibus, tome II, prop. 26 : « Corylus omni tempore tanquam fontium index habitus est. »
  4. Le père Ménestrier, Des indications de la baguette dans sa Philosophie des images énigmatiques ; 1694, page 459 : « Or, est-il croyable que, depuis tant de siècles qu’on se sert de la baguette pour chercher des sources, il ne se soit trouvé personne qui ait pu faire des découvertes semblables à celles qu’a faites J. Aymar ? »
  5. Mineralogia, Lugduni, 1636 ; pages 124 et 125.
  6. Philosophia moysaïca, Goudæ ; 1638 ; fol. 117.
  7. Pars secunda Operis mineralis ; 1652, page 29. Traduction de du Teil ; IIe partie, page 30.
  8. De Arte magnetica ; 1654 ; pages 500 à 504.
  9. De Mundo subterraneo ; 1678 ; tome II, page 200.
  10. Edo Neuhusius, Sacror. fatidic., 1658 ; lib. II, cap. XXI, page 383.
  11. « Discussimus pulsum annuli filo intra scyphum suspensi et horas indicantis. Utrumque effectum contingere quidem concessimus, et non virtute virgulæ aut annuli, sed aut fraude