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De la comédie anglaise

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Œuvres mêlées, Texte établi par Charles GiraudJ. Léon Techener filstome II (p. 383-388).


XIV

DE LA COMÉDIE ANGLOISE.

(1677.)



Il n’y a point de comédie qui se conforme plus à celle des anciens que l’angloise, pour ce qui regarde les mœurs. Ce n’est point une pure galanterie pleine d’aventures et de discours amoureux, comme en Espagne et en France ; c’est la représentation de la vie ordinaire, selon la diversité des humeurs et les différents caractères des hommes. C’est un Alchimiste, qui par les illusions de son art, entretient les espérances trompeuses d’un vain curieux ; c’est une personne simple et crédule, dont la sotte facilité est éternellement abusée ; c’est quelquefois un Politique ridicule, grave, composé, qui se concerte sur tout, mystérieusement soupçonneux ; qui croit trouver des desseins cachés dans les plus communes intentions, qui pense découvrir de l’artifice dans les plus innocentes actions de la vie ; c’est un Amant bizarre, un faux Brave, un faux Savant : l’un, avec des extravagances naturelles ; les autres, avec de ridicules affectations. À la vérité, ces fourberies, ces simplicités, cette politique, et le reste de ces caractères ingénieusement formés, se poussent trop loin, à notre avis, comme ceux qu’on voit sur notre théâtre demeurent un peu languissants, au goût des Anglois ; et cela vient peut-être de ce que les Anglois pensent trop, et de ce que les François d’ordinaire ne pensent pas assez.

En effet, nous nous contentons des premières images que nous donnent les objets ; et pour nous arrêter aux simples dehors, l’apparent presque toujours nous tient lieu du vrai, et le facile du naturel. Sur quoi je dirai, en passant, que ces deux dernières qualités sont quelquefois très-mal à propos confondues. Le facile et le naturel conviennent assez dans leur opposition à ce qui est dur ou forcé : mais quand il s’agit de bien entrer dans la nature des choses, ou dans le naturel des personnes, on m’avouera que ce n’est pas toujours avec facilité qu’on y réussit. Il y a je ne sais quoi d’intérieur, je ne sais quoi de caché, qui se découvriroit à nous, si nous savions approfondir les matières davantage. Autant qu’il nous est mal aisé d’y entrer, autant il est difficile aux Anglois d’en sortir. Ils deviennent maîtres de la chose à quoi ils pensent, qu’ils ne le sont pas de leur pensée. Possédés de leur esprit, quand ils possèdent leur sujet, ils creusent encore où il n’y a plus rien à trouver, et passent la juste et naturelle idée qu’il faut avoir, par une recherche trop profonde.

À la vérité, je n’ai point vu de gens de meilleur entendement que les François qui considèrent les choses avec attention, et les Anglois qui peuvent se détacher de leurs trop grandes méditations, pour revenir à la facilité du discours, et à certaine liberté d’esprit qu’il faut posséder toujours, s’il est possible. Les plus honnêtes gens du monde, ce sont les François qui pensent et les Anglois qui parlent.

Je me jetterois insensiblement en des considérations trop générales ; ce qui me fait reprendre mon sujet de la comédie, et passer à une différence considérable qui se trouve entre la nôtre et la leur : c’est qu’attachés à la régularité des anciens, nous rapportons tout à une action principale, sans autre diversité que celle des moyens qui nous y font parvenir. Il faut demeurer d’accord qu’un événement principal doit être le but et la fin de la représentation, dans la tragédie, où l’esprit sentiroit quelque violence dans les diversions qui détourneroient sa pensée. L’infortune d’un roi misérable, la mort funeste et tragique d’un grand héros, tiennent l’âme fortement attachée à ces importants objets ; et il lui suffit, pour toute variété, de savoir les divers moyens qui conduisent à cette principale action. Mais la comédie étant faite pour nous divertir, et non pas pour nous occuper ; pourvu que le vraisemblable soit gardé, et que l’extravagance soit évitée, au sentiment des Anglois, les diversités font des surprises agréables, et des changements qui plaisent ; au lieu que l’attente continuelle d’une même chose, où l’on ne conçoit rien d’important, fait nécessairement languir notre attention.

Ainsi donc, au lieu de représenter une fourberie signalée, conduite par des moyens qui se rapportent tous à la même fin, ils représentent un trompeur insigne, avec des fourberies diverses, dont chacune produit son effet particulier par sa propre constitution. Comme ils renoncent presque toujours à l’unité d’action, pour représenter une personne principale qui les divertit par des actions différentes ; ils quittent souvent aussi cette personne principale, pour faire voir diversement ce qui arrive, en des lieux publics, à plusieurs personnes. Ben-Johnson en a usé de la sorte dans Bartholomew Fair[1]. On vient de faire la même chose dans Epsom-Wells[2] ; et dans toutes les deux comédies, on représente comiquement ce qui se passe de ridicule, en ces lieux publics.

On voit quelques autres pièces où il y a comme deux sujets, qui entrent si ingénieusement l’un dans l’autre, que l’esprit des spectateurs (qui pourroit être blessé par un changement trop sensible) ne trouve qu’à se plaire dans une agréable variété qu’ils produisent. Il faut avouer que la régularité ne s’y rencontre pas ; mais les Anglois sont persuadés que les libertés qu’on se donne pour mieux plaire, doivent être préférées à des règles exactes, dont un auteur stérile et languissant se fait un art d’ennuyer.

Il faut aimer la règle, pour éviter la confusion ; il faut aimer le bon sens qui modère l’ardeur d’une imagination allumée ; mais il faut ôter à la règle toute contrainte qui gêne, et bannir une raison scrupuleuse, qui, par un trop grand attachement à sa justesse, ne laisse rien de libre et de naturel. Ceux que la nature a fait naître sans génie, ne pouvant jamais se le donner, donnent tout à l’art qu’ils peuvent acquérir ; et pour faire valoir le seul mérite qu’ils ont d’être réguliers, ils n’oublient rien à décrier les ouvrages qui ne le sont pas tout à fait. Pour ceux qui aiment le ridicule, qui prennent plaisir à bien connoître le faux des esprits, qui sont touchés des vrais caractères, ils trouveront les belles comédies des Anglois selon leur goût, autant et peut-être plus qu’aucunes qu’ils aient jamais vues.

Notre Molière, à qui les anciens ont inspiré le bon esprit de la comédie, égale leur Ben Johnson à bien représenter les diverses humeurs et les différentes manières des hommes : l’un et l’autre conservant dans leurs peintures un juste rapport avec le génie de leur nation. Je croirois qu’ils ont été plus loin que les anciens en ce point-là, mais on ne sauroit nier qu’ils n’aient eu plus d’égard aux caractères qu’au gros des sujets, dont la suite aussi pourroit être mieux liée, et le dénoûment plus naturel.



  1. C’est-à-dire, la Foire de la Saint-Barthélémy.
  2. C’est-à-dire, les Eaux d’Epsom. Cette comédie est de Shadwell.