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De la discussion de l’adresse et de la situation nouvelle des partis

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De la discussion de l’adresse et de la situation nouvelle des partis


DE


LA DISCUSSION DE L'ADRESSE


ET


DE LA SITUATION DES PARTIS.




Il y a six semaines, au moment où la session s’est ouverte, les ministres et leurs amis étalaient en tous lieux une confiance présomptueuse. A les entendre, la politique du cabinet avait remporté, au dehors comme au dedans, une victoire éclatante et définitive, une victoire telle que les adversaires de cette politique devaient eux-mêmes reconnaître leur défaite et se condamner au silence. Jamais d’ailleurs publique n’avait été plus satisfaite, la vie politique plus éteinte, l’opposition plus divisée et plus impuissante. C’est tout au plus si deux questions spéciales, celle de l’Université et celle des légitimistes, pouvaient soulever quelques débats dans la chambre. Sur tout le reste, le cabinet n’avait pas un mot à dire. Il lui suffisait de monter au Capitole et de rendre grace à la fortune.

Assurément, cette opinion n’était pas celle des hommes politiques de quelque valeur, de ceux dont l’œil est assez pénétrant pour saisir la réalité à travers de vaines apparences. Sous quelques faux semblans plus ou moins spécieux, ces hommes distinguaient très nettement une politique stérile au dedans, faible au dehors. Ils savaient aussi qu’une telle politique, quel que fût son succès passager, ne peut convenir long-temps à la France, dont elle mine, dont elle détruit à la fois la grandeur et les institutions ; mais au milieu de l’abattement des esprits et de la fièvre des intérêts privés, ces hommes doutaient que le jour du réveil fût venu. S’ils comptaient faire entendre de généreuses protestations, c’était donc sans espoir d’un résultat immédiat et pour préparer un meilleur avenir ; c’était aussi pour accomplir leur devoir envers eux-mêmes et envers leur pays. Ainsi, ministériels et opposition, tout le monde s’accordait sur un point : c’est que le cabinet n’était pas quant à présent sérieusement menacé, et que, selon toute probabilité, il traverserait facilement la session.

Depuis ce moment, aucun évènement extérieur ou intérieur n’est survenu. De plus, une adresse préparée par une commission presque exclusivement ministérielle a été votée sans un seul amendement. Cependant il n’est personne qui ne sente que la situation respective des partis est notablement modifiée. Il n’est personne qui ne voie que le parti ministériel, malgré sa victoire, est inquiet, troublé, travaillé par de sourds mécontentemens et des divisions intestines, tandis que l’opposition, malgré sa défaite, est pleine de confiance, d’énergie, d’activité. Il n’est personne enfin qui ne dise que le cabinet a reçu de cruelles blessures et qu’il est douteux qu’il survive long-temps. D’où vient un changement Si prompt et si complet ?

Beaucoup de causes y ont concouru ; mais ces causes peuvent toutes se réduire à deux. L’opposition, malheureusement divisée depuis dix- huit mois, a senti le besoin de se réorganiser, et s’est réorganisée. Le ministère a trouvé le moyen d’accumuler en trois semaines plus de fautes qu’il n’en aurait fallu jadis pour tuer trois ou quatre cabinets, des fautes qui ont fait toucher au doigt les erreurs fondamentales et les vices de sa politique. La réorganisation de l’opposition et les fautes récentes du ministre, voilà donc les deux faits qu’il s’agit d’abord d’examiner et de mettre en lumière. Il sera bon de rechercher ensuite ce qu’il convient de faire dans la situation nouvelle des partis, et comment la France peut sortir d’une situation pleine de difficultés et de périls.

En 1842, après une session où les diverses nuances de l’opposition constitutionnelle avaient paru se réunir sur un terrain commun, la chambre, on le sait, fut dissoute, et toutes les opinions durent se soumettre au jugement du pays. Bien que partiellement faussé par de déplorables manœuvre, ce jugement fut tel que la retraite du ministre paraissait inévitable, quand un affreux malheur vint soudainement frapper la France, et confondre dans un sentiment commun tous les hommes dévoués au gouvernement de juillet. La question ministérielle disparut aussitôt devant la question dynastique, et l’opposition constitutionnelle tout entière consentit à ajourner ses justes griefs jusqu’au jour où la loi aurait autant que possible, comblé le vide qui s’était fait auprès du trône et assuré l’avenir. C’était une noble, une bonne résolution, et qui devait porter ses fruits. Malheureusement, au dernier moment, une dissidence imprévue éclata entre la gauche et le centre gauche, non sur la personne ou les pouvoirs du régent futur, mais sur la manière dont la régence devait être constituée. Plus malheureusement encore, cette dissidence fut commentée, exploitée, envenimée, de telle sorte qu’entre les deux partis qui font la force de l’opposition, la bonne harmonie cessa d’être aussi complète. C’est dans cette situation que s’ouvrit la dernière session et que le ministère dut pour la première fois expliquer sa politique devant la chambre nouvelle et la faire approuver.

Voici, je crois, quelle était, à cette époque, la statistique réelle de la chambre. Las de soutenir une politique qui n’était pas la leur, M. Dufaure, M. Passy et leurs amis avaient définitivement rompu avec le ministère et passé dans les rangs de l’opposition. En joignant leurs votes à ceux des diverses oppositions, on arrivait à 220 voix mais il n’en faut pas conclure que les 239 voix qui restaient appartinssent au ministère. Sur ces 239 voix, le ministère n’en pouvait revendiquer que 200 à peu près. Il y avait donc entre le parti ministériel et l’opposition trente à quarante députés peu bienveillans pour le ministère, peu disposés à l’appuyer, mais qui n’étaient pas encore décidés à le renverser. Je ne crois pas me tromper en affirmant que, si les deux fractions principales de l’opposition eussent été unies alors comme l’année précédente, la plupart de ces députés flottans se seraient joints à elle et auraient donné force au jugement du pays. Pourtant, il faut en convenir, les divisions plus apparentes que réelles de l’opposition constitutionnelle faisaient craindre son triomphe, et le silence des uns, comme les discours des autres, pouvaient inspirer sur les difficultés du lendemain, d’assez légitimes inquiétudes. Le jour où la question de cabinet se posa sur les fonds secrets, le ministère, à sa grande surprise, eut donc 45 voix de majorité.

On pourrait, en décomposant cette majorité, retrancher encore quelques-unes de ces 45 voix ; mais ce serait un travail stérile, et il est plus simple de reconnaître qu’à cette époque il y avait dans la chambre, au moins jusqu’au jour où l’opposition reconstituée serait en mesure de prendre elle-même le pouvoir, une majorité décidée à laisser vivre le cabinet. Cette majorité était-elle également décidée à le laisser gouverner ? C’est une autre question. M. Duchâtel, qui parait penser qu’un cabinet, quand il vit, gouverne toujours assez, a trouvé la distinction fort ridicule. « Fallait-il donc, s’est-il écrié, que le cabinet se retirât parce que la loi des monnaies était rejetée ? » Non sans doute ; toutefois, en parlant ainsi, M. Duchâtel oubliait qu’outre la loi des monnaies, et sans rappeler l’enquête électorale et le droit de visite, le cabinet avait vu rejeter ou modifier profondément dans le cours d’une seule session quatre lois de chemin de fer, la loi du roulage, la loi du rachat des canaux, la loi des sucres, la loi des ministres d’état, le crédit pour les établissemens de l’inde, ainsi que plusieurs autres crédits, c’est-à-dire à peu près toutes les lois d’un grand intérêt politique ou matériel. Il oubliait que dans les deux questions même qu’il lui plaisait de citer après coup comme questions de cabinet, celle de l’effectif et celle des îles Marquises, le ministère n’avait pu entrer au port qu’en jetant à l’eau une portion de son bagage. Il oubliait enfin qu’à une époque peu éloignée, M. Guizot et lui s’étaient fait une arme contre un autre ministère d’échecs bien moins graves et bien moins nombreux.

Quoi qu’il en soit, puisque le ministère d’une part et la majorité de l’autre trouvaient cette situation suffisamment digne et régulière, rien n’empêchait qu’elle se prolongeât en 1844 comme en 1843, surtout si, en 1844 comme en 1843, l’opposition restait désunie et presque silencieuse. Quand, au lieu de concentrer tous ses efforts sur quelques points, l’opposition se plaît à les diviser, à les éparpiller selon le caprice de chacune des fractions qui la composent ; quand ; ce qui est plus fâcheux encore, elle dépense en rivalités, en jalousies intestines, tout ce qu’elle a de puissance et de vitalité, il est bien clair en effet que le parti du ministère en profite pour se grossir et se consolider. En outre, l’expérience de tous les temps démontre que, dans les gouvernemens représentatifs, l’opposition ne vit et ne se fortifie que par la parole publique. L’opposition n’a point entre les mains la masse d’emplois et de faveurs à l’aide desquels le pouvoir est maître de satisfaire les ambitions et les vanités individuelles. Elle ne dispose pas davantage de tous ces fonds communs, qui, distribués plus ou moins arbitrairement dans le pays, entraînent et modifient tant de convictions. Elle ne trouve pas enfin dans une hiérarchie régulièrement établie un instrument tout fait de discipline et de cohésion. Pour agir sur le pays comme sur elle-même, elle n’a qu’un moyen, la discussion. Si elle renonce à ce moyen, ou n’en use que, faiblement et rarement, les opinions lui échappent comme les intérêts, et l’idée de sa défaite définitive pénètre bientôt tous les esprits. Or on sait qu’en France surtout la dispersion suit de près la défaite.

Pour que la nouvelle session ne ressemblât pas à la précédente, deux choses étaient donc indispensables, l’une que les deux principales fractions de l’opposition constitutionnelle oubliassent leur différend de 1842, l’autre que personne ne restât plus sous sa tente, et que la politique ministérielle rencontrât tous ses adversaires à la tribune. Or, il faut le dire à la louange de l’opposition constitutionnelle, elle était tout entière de cet avis quand la session s’est ouverte, et chacun par les mêmes motifs apportait à Paris la même détermination. Sans doute le centre gauche et la gauche constitutionnelle n’ont pas sur certaines questions une opinion identique ; mais avant d’en venir à ces questions, il en est beaucoup à résoudre qui ne peuvent être le sujet ou le prétexte d’aucun dissentiment. Or, que dirait-on de deux alliés qui, poursuivant un but commun, mettraient bas les armes devant l’ennemi parce que plus tard ils peuvent cesser de s’entendre ? Que dirait-on de deux voyageurs qui, ayant la même route à parcourir, refuseraient de monter dans la même voiture, parce que l’un pense à aller plus loin que l’autre et que le temps peut venir où il jugeront à propos de se séparer ?

Dès l’ouverture de la session, il resta donc bien entendu qu’on ne donnerait pas plus long-temps au ministère le plaisir d’une dissidence où le présent serait follement sacrifié au passé ou à l’avenir. Il resta bien entendu aussi que chaque parti se produirait à la tribune, et que le pays serait mis en demeure de juger. On sait ce qui s’est passé depuis, et quelle belle, quelle utile discussion est venue consacrer, consolider à la tribune le rapprochement et la réorganisation de l’opposition. Il n’y a point d’exagération à dire qu’au moment où pour la première fois, depuis la loi de régence, M. Thiers a demandé la parole, tout le monde a compris que la situation était gravement modifiée. Elle l’était plus gravement encore quand M. Thiers est descendu de la tribune après avoir, avec tant de fermeté et de modération, relevé son drapeau. A dater de ce moment, il ne restait plus au sein de l’opposition constitutionnelle ni méfiance, ni défaillance, ni hésitation. Tous les liens étaient renoués, et le gouvernement représentatif rentrait dans sa situation normale celle où la majorité ministérielle rencontre en face d’elle une minorité fortement constituée et qui a pour organes ses orateurs et ses hommes d’état principaux.

Il faut pourtant en convenir, cet évènement, tout important qu’il fût, n’eût pas suffi pour ébranler en peu de jours le ministère, si, par une coïncidence singulière, au moment où l’opposition rentrait en campagne avec toutes ses forces, le ministère n’était venu lui-même en aide à l’opposition. Je n’ai pas besoin de dire que le que le premier secours qu’il lui porta fut au sujet de la dotation.

Je suis, je dois le déclarer d’abord, de ceux qui n’attachent pas une grande importance aux lois de cette nature. Je suis de ceux qui pensent que le pays pourrait mieux placer son esprit de résistance, et que, depuis trois ans notamment, il a laissé passer sans opposition des actes bien plus fâcheux ; mais, en même temps, quand à deux reprises déjà l’opinion publique s’est si vivement prononcée, j’ai peine à comprendre qu’on pense encore à lui faire violence pour un si médiocre intérêt. Si pourtant les ministres étaient d’un autre avis, ils avaient une autre conduite à tenir, c’était de prendre la loi à leur compte, et de n’en rejeter sur personne l’impopularité. C’était, en un mot, de déclarer hautement à leurs amis qu’ils voyaient dans cette loi une condition indispensable de l’établissement monarchique, et qu’on ne pouvait la rejeter sans voter en même temps contre le cabinet. Peut-être une telle conduite n’était-elle pas la plus sage, la plus prudente ; on ne pouvait du moins lui refuser d’être honorable et constitutionnelle. Dans l’état actuel des partis, il est même assez probable que le succès l’aurait récompensée.

Quoi qu’il en soit, je le répète, il fallait choisir entre deux dangers, entre deux courages. Au lieu de cela, qu’a-t-on fait ? Le voici. Là où la dotation plaisait, on s’est engagé, formellement engagé à la présenter dans un assez court délai. Là où la dotation déplaisait, on s’en est justifié, excusé, en alléguant une prétendue nécessité peu constitutionnelle ! Les ministres peuvent, si cela leur convient, nier que les choses se soient ainsi passées. Il n’est pas un député qui, dans la salle des conférences, n’ait recueilli de la bouche de leurs amis les plus intimes des confidences telles que celle-ci : « C’est sans doute un grand malheur que la dotation soit présentée, et les ministres le sentent mieux que personne ; mais ils ne peuvent pas faire autrement. » Puis cela dit, on entrait dans des détails, dans des explications qu’il ne convient pas de répéter. Ainsi, un ministère qui se dit parlementaire se donnait naïvement comme dominé par une autre volonté que la sienne. Un ministère qui se croit monarchique mettait directement la couronne en face de la chambre. N’était-ce pas essayer de couvrir une faiblesse par une autre, et manquer à tous les devoirs à la fois ?

On doit comprendre maintenant la scène si étrange qui eut lieu dans les bureaux lors de la discussion de l’adresse. Beaucoup de personnes ont cru que les ministres s’étaient concertés d’avance avec les députés qui attaquèrent la dotation. C’est une erreur ; mais si la scène n’était pas expressément arrangée, il faut du moins y voir la conséquence des conversations et de l’attitude ministérielles. A force d’entendre les ministres se plaindre du fardeau qui leur était imposé et faire des vœux pour qu’une circonstance heureuse les en débarrassât, à force de les entendre répéter que la résistance devait venir de la chambre même, et qu’après tout l’opinion du parti conservateur serait prise en grande considération, n’était-il pas naturel, inévitable, que les membres de ce parti opposés à la dotation cherchassent le moyen de donner au cabinet une force qu’il ne trouvait pas en lui-même ? Si je suis bien informé, avant de préparer la scène des bureaux, on songea à plusieurs moyens, notamment à une lettre ou à une démarche collective. Les bureaux cependant se réunirent pour nommer les commissaires de l’adresse, et l’explosion eut lieu. On sait que la commission acheva l’œuvre en exprimant un vœu unanime pour que le projet dont il s’agit fût définitivement abandonné. On sait aussi quelles singulières réponses le ministère opposa aux interpellations si vives et si pressantes de M. Thiers, de M. Billault, de M. Gustave de Beaumont. « En soi, nous croyons la dotation excellente, et la loi de régence ne saurait, selon nous, recevoir une meilleure consécration. De plus, Il nous semble qu’au moment où viennent d’avoir lieu les manifestations de Belgrave-Square, cette mesure a une opportunité toute particulière. D’après cela, nous ne savons pas si nous la présenterons, et, dans tous les cas, ce serait dans un autre temps. » Tel est le résumé fidèle de ce que dirent sur cette question M. Duchâtel et M. Dumon. Imagine-t-on des paroles plus étranges, plus imprudentes, qui caractérisent mieux la situation du cabinet ?

Maintenant, en présence d’une telle conduite, d’un tel langage, est-il surprenant qu’un souvenir importun ait reparu, et que tout le monde se soit rappelé le temps où M. Guizot, soutenu par a plupart des ministres actuels, reprochait si amèrement au ministère du 15 avril de ne pas couvrir la royauté ? C’est donc par le fait du ministère que la question du gouvernement parlementaire, cette question si vivement débattue en 1839, a repris tant d’à-propos. C’est par le fait du ministère qu’elle est devenue le sujet d’abord d’une discussion séreuse, puis d’un amendement qui, présenté et combattu comme impliquant le refus de concours, n’a pourtant été rejeté qu’à 20 ou 25 voix de majorité. Une fois cette question soulevée, il est d’ailleurs facile de comprendre que l’opinion publique ne l’ait pas restreinte à un seul fait. On s’est demandé si ce qui apparaissait avec clarté dans l’affaire de la dotation n’était pas vrai partout et toujours. Puis on s’est demandé si des ministres dont toute la politique consiste à suivre docilement l’impulsion qui leur est donnée tantôt par un pouvoir, tant par l’autre, sont bien propres à diriger au dehors et au dedans les affaires de la France. Assurément il serait insensé de dire qu’un ministère où siègent des homme comme M. Guizot, M. Villemain, M. Dumon, n’est pas capable de couvrir la royauté ; mais il y a deux manières de découvrir la royauté, sans le vouloir ou volontairement, par impuissance ou par calcul. Or, de ces deux manières, la seconde est la plus condamnable, puisqu’elle suppose le pouvoir de bien faire sans la volonté.

La question intérieure, dans ce qu’elle a de plus délicat et de plus fâcheux, avait été ainsi réveillée par la dotation. La question extérieure le fut par le discours de la couronne, dans ce qu’elle a de plus irritable et de plus grave. La politique extérieure du ministère actuel est suffisamment connue, et on ne peut pas dire qu’elle ait été plus mauvaise en 1843 qu’en 1842 ou 1841. Il faut même reconnaître qu’au moment où la session s’est ouverte, les apparences lui étaient assez favorables. Ainsi, en Espagne, la chute d’Espartero pouvait faire espérer que la France reprendrait quelque influence et lutterait à armes moins inégales contre les projets de l’Angleterre. En Grèce, grace à la résolution spontanée et intelligente de M. Piscatory, la France se trouvait associée au grand mouvement national qui venait de faire entrer ce noble pays dans la famille des états constitutionnels. Sur les autres points du globe, tout paraissait à peu près tranquille, et la visite de la reine d’Angleterre, sans avoir toute l’importance que le ministère semblait y attacher, tendait pourtant à effacer de déplorables souvenirs. Si donc, dans le discours de la couronne, le ministère eût parlé de tout cela simplement, froidement, sans en tirer aucune conséquence exagérée, il est probable que l’opposition eût gardé le silence, ou se fût contentée de faire ses réserves pour l’avenir. Malheureusement le ministère, si modeste dans ses actes, n’aime pas à l’être dans son langage. Bien qu’il sût mieux ne personne quelle part il avait prise aux évènemens d’Espagne et de Grèce, il ne put résister au vain désir de s’en parer aux yeux de la chambre et du pays. Il fit plus encore, et sans doute pour reconnaître la visite d’Eu, le principe de l’alliance anglaise, de cette alliance si durement rompue en 1840, fut proclamé de nouveau. Ce n’était rien moins que l’oubli des justes griefs de la France, que l’abandon de la politique défendue par M. Guizot lui-même, et adoptée depuis trois ans par les chambres.

Ainsi, par présomption ou par légèreté, le ministère jetait un défi éclatant à l’opposition et la forçait à rentrer dans la lice. Grace à cet acte hardi, la question extérieure changeait de face, et tout le monde se trouvait placé sur un terrain nouveau. Il ne s’agissait plus de savoir si en 1840 on avait ou non bien fait de reculer devant l’Europe et d’abandonner au premier coup de canon tout ce qu’on avait soutenu. Il ne s’agissait plus de savoir si la politique modeste et tranquille était préférable à une autre politique, et si la France, satisfaite de s’enrichir, devait renoncer désormais à toute espèce de grandeur. Il s’agissait de décider s’il lui convenait d’aliéner son indépendance et de rentrer dans une étroite union avec la puissance même dont elle avait tant à se plaindre. Il s’agissait de rechercher comment ce rapprochement s’était opéré, à quelles conditions, et s’il offrait quelques chances de durée et de sécurité. C’était, on le voit, toute la politique de la France sur laquelle la chambre avait à se prononcer.

Il faut se hâter de dire qu’averti par le mécontentement même de ses amis, le ministère ne tarda pas à battre en retraite. Dans le bon temps du gouvernement représentatif, quand les ministres étaient susceptibles, je me souviens qu’ils se donnaient beaucoup de peine pour que l’adresse reproduisît fidèlement les phrases significatives du discours de la couronne. Ils ne se donnent pas moins de peine aujourd’hui, mais c’est dans un dessein tout contraire : ainsi, dans les bureaux, M. Guizot commença par déclarer qu’il y avait une énorme différence entre l’entente cordiale et l’union intime ; puis, dans les commissions des deux chambres, on travailla à découvrir deux mots qui, sans démentir positivement ceux qu’on avait employés, pussent passer aux yeux de quelques personnes pour les affaiblir et les atténuer. Ce fut donc au Luxembourg une intelligence amicale, au Palais-Bourbon un accord de sentimens ; mais à travers ces transformations successives l’union intime apparut toujours, et le débat ne put être évité. Or, ce débat, voici, en le réduisant à ses termes les plus simples, en quoi il consistait.

En 1840, disait l’opposition, l’alliance anglaise, après quelques années de froideur et de relâchement, s’est rompue par un acte que M. Guizot qualifiait alors de mauvais procédé, et qu’il veut bien aujourd’hui appeler une offense. Depuis ce moment, M. Guizot lui-même a proclamé à plusieurs reprises que le temps des alliances intimes était passé, et que la politique, non pas temporaire, mais permanente de la France, lui commandait le maintien absolu de son indépendance. Changeant soudainement d’attitude et de langage, M. Guizot vient proposer aujourd’hui de renouer les liens brisés en 1840, et d’aliéner une portion quelconque de cette indépendance, qui, l’an dernier encore, lui paraissait si précieuse. Il vient proposer en outre que l’offensé fasse le premier pas vers l’offenseur. C’est d’abord faire assez bon marché de la dignité de la France et de sa juste susceptibilité. Cela pourrait pourtant se justifier, si un grand intérêt le commandait, et si l’union intime des deux pays avait produit ou devait produire incessamment quelque résultat considérable ; mais l’entente cordiale dont on s’applaudit, dans quelle partie du monde existe-elle réellement ? Si c’est en Espagne, cette entente y est bien nouvelle, bien douteuse, puisque tout récemment encore l’Angleterre soutenait Espartero, et la France les ennemis d’Espartero ; puisque, d’ailleurs, en supposant les questions politiques résolues, les questions commerciales subsistent, et que ces questions suffisent pleinement pour entretenir entre les deux pays une constante rivalité. Si c’est en Grèce, il est impossible de ne pas se rappeler qu’il y a quatre mois à peine deux légations se traitaient en ennemies, et que, si elles marchent d’accord en ce moment, c’est parce que M. Piscatory, en homme d’esprit et de cœur, n’a pas craint, un certain jour, de compromettre sa responsabilité. Que veut-on dire, d’ailleurs, quand on affirme qu’en Grèce comme en Espagne les intentions des deux gouvernemens sont les mêmes, et leurs instructions identiques ? Tout le monde sait qu’en Grèce comme en Espagne l’Angleterre a toujours eu, même au temps où l’alliance florissait, des vues opposées à celles de la France. Or, si des deux puissances, l’une a renoncé à sa politique traditionnelle, il est difficile de croire que ce soit l’Angleterre, et si c’est la France, il n’y a pas de quoi se vanter. Quant aux instructions, tout le monde sait encore qu’il y en a toujours de deux sortes, celles que l’on montre et celles que l’on ne montre pas, les unes officielles, les autres confidentielles. Quand, il y a deux ans, M. de Salvandy fut obligé de quitter l’Espagne par suite d’une difficulté d’étiquette, il y avait une lettre ostensible de lord Aberdeen, qui donnait raison à M. Guizot, et chargeait le ministre d’Angleterre à Madrid de soutenir M. de Salvandy. Or, malgré la lettre ostensible, le ministre d’Angleterre à Madrid faisait précisément le contraire, et dirigeait toute l’intrigue. On n’a pas entendu dire que lord Aberdeen ait jugé à propos de destituer ou même de blâmer M. Aston. C’est un avertissement dont au besoin M. Lyons et M. Bulwer ne manqueront pas de profiter. Le ministère, au reste, n’est pas à cet égard aussi dupe qu’il veut le paraître, et, au moment même où il célèbre l’entente cordiale, il sait qu’à Athènes, comme à Madrid, il existe déjà entre les deux légations quelques germes de méfiance et de désaccord. Il sait que dans un temps prochain, quand la situation sera plus régulière ou plus troublée, ces germes se développeront, et que la vieille lutte recommencera. Au surplus une occasion s’est présentée récemment de mettre à l’épreuve l’entente cordiale, et de voir si elle peut porter quelques fruits. Une des provinces qui forment en quelque sorte l’avant-garde de la civilisation, la Servie, avait fait une révolution toute nationale, toute populaire, et choisi un prince nouveau avec l’approbation de la Porte ottomane ; mais la Russie, sous un vain prétexte et contre le vrai sens des traités, a voulu que la révolution fût réprimée et l’élection annulée. C’était une atteinte manifeste aux libertés de la Servie, aux droits de la Porte. La Servie et la Porte se sont donc unies pour invoquer contre la Russie l’appui des autres puissances. Cet appui, la France était disposée à le donner si l’Angleterre eût voulu se joindre à elle ; mais l’Autriche, toujours dominée par la Russie, ne s’en souciait pas, et l’Angleterre a préféré l’avis de l’Autriche à celui de la France. Qu’a fait alors la France ? Fidèle à l’entente cordiale, la France a bien vite joint ses conseils à ceux de l’Angleterre, et contraint la Porte à céder. Elle a même fait plus, dans le but sans doute de prouver son influence. Il y avait en Servie deux ministres populaires, amis particuliers du prince élu, et dont la Russie demandait l’éloignement. La France, par l’intermédiaire de son consul à Belgrade, leur a conseillé de s’éloigner, en prenant l’engagement de les faire bientôt rappeler. Par un sentiment tout patriotique, les deux ministres se sont éloignés, et, comme depuis un an la France ne paraît plus songer à eux, c’est à la Russie elle-même que leurs amis s’adressent en ce moment pour obtenir leur rappel. Que la Russie l’accorde ou le refuse, elle n’en a pas moins gain de cause.

Ici des dissidentes à peine dissimulées, là un accord tel quel, mais un accord stérile, inactif, voilà l’entente cordiale. Si de l’énumération des faits on passe à l’appréciation, on trouve d’ailleurs qu’il ne peut en être autrement. Pour qu’une alliance soit quelque chose de sérieux, il faut qu’elle repose sur des principes ou sur des intérêts ; or, quant aux principes, la chute des whigs et l’avènement des tories ont notablement changé la situation. Certes la France n’a pas à se louer des whigs, qui, contrairement à leur vieille politique, sont devenus en 1840 ses adversaires les plus acharnés. Les tories, au contraire, se montrent jusqu’à présent pleins de politesse et d’égards, du moins dans leur langage officiel. Il n’en est pas moins vrai que dans le règlement des affaires européennes il y avait pour la France plus de chances de s’entendre avec le cabinet des whigs qu’avec le cabinet des tories. Les tories, bien que fort modifiés, tiennent encore par beaucoup de fils à la sainte-alliance, et conservent pour les puissances absolutistes de secrètes sympathies. Qu’il s’élève en Europe quelques questions où les peuples soient d’un côté, les gouvernemens de l’autre, et ce n’est pas vers les peuples qu’ils se sentiront entraînés. Il est donc peu probable que dans l’état actuel des choses la France et l’Angleterre aient à soutenir en commun une lutte de principes. Restent les intérêts. Or, sur le terrain des intérêts, il est bien difficile que l’Angleterre et la France se rencontrent aujourd’hui. De 1830 à 1836, il y avait à résoudre en Europe certaines questions au sujet desquelles les deux pays avaient un intérêt commun. Ces questions ont disparu, et celles qui restent sont plutôt propres à diviser qu’à réunir. Nulle part on n’aperçoit donc les fondemens solides de l’entente cordiale ; nulle part surtout on ne voit ce qui a pu conduire le cabinet à la proclamer avec tant de bruit et d’éclat, au risque même de la compromettre. Sans doute la politique de rancune ne vaut rien, et l’offense de 1840 ne doit pas empêcher la France d’agir en commun avec l’Angleterre, quand il y aura quelque grande chose à faire ; mais c’est là une règle de conduite générale, et qui s’applique aux autres puissances européennes aussi bien qu’à l’Angleterre. Pourquoi donc choisir précisément celle dont on a le plus à se plaindre pour lui promettre une part spéciale dans ses affections. Le soin de notre dignité comme la saine politique, tout commandait une grande réserve. Si le ministère y a manqué, ce n’est pas une raison pour que la chambre y manque à sa suite.

Je viens de résumer en peu de mots les principaux argumens présentés par l’opposition dans les séances du 20 et du 22 janvier ; mais ce qu’il est impossible de reproduire, c’est l’effet de ce grand débat. Par une discussion vive, pressante, nourrie de faits, M. Billault avait fortement ébranlé la chambre. Par une exposition large, calme, pénétrante, M. Thiers acheva de la convaincre. A mesure que le premier parlait, on voyait le trouble, le doute, l’inquiétude, parcourir les bancs ministériels ; à mesure que le second avançait, il semblait qu’une vive clarté, la clarté de l’évidence, illuminât l’assemblée tout entière, et que chacun oubliât les intérêts passagers de son parti pour ne plus songer qu’aux intérêts permanens du pays. Jamais, on peut le dire, démonstration n’avait été plus complète et plus saisissante. Et ce n’est pas seulement en France qu’on l’a jugée telle : partout où se lisent les journaux français, en Angleterre même, il n’y a eu qu’une voix et qu’un cri.

« L’entente cordiale n’existe nulle part, avait dit M. Blllault. » - « Vous avez travaillé à rompre l’alliance anglaise quand elle était possible et profitable, avait dit M. Thiers ; vous voulez la rétablir quand elle est à peu près impossible, et qu’elle ne peut plus servir à grand’chose. » A cette double accusation comment M. Guizot a-t-il répondu ? M. Guizot, il faut le dire, n’a pas répondu du tout, bien qu’il eût pris, la première fois, vingt-quatre heures de réflexion, et que la seconde il arrivât fort préparé. Pas un des faits avancés par M. Billault qu’il ait contesté sérieusement ou mis en face d’autres faits ; pas un des raisonnemens de M. Thiers qu’il ait essayé de réfuter. En répondant à M. Billault, il s’est contenté d’affirmer que l’accord existait entre les deux gouvernemens, et que cet accord avait déjà produit de grands résultats, entre autres l’ouverture de la Chine à la civilisation occidentale. Puis, dans une péroraison que les diplomates européens ont dû lire avec quelque surprise, il a annoncé « que l’éternel honneur du cabinet de sir Robert Peel et du cabinet du 29 octobre serait d’avoir inventé et inauguré la politique de la vraie paix, de celle qui est au fond des cœurs comme au fond des canons. » En répondant à M. Thiers, il est tout simplement revenu, après M. Duchâtel, à la guerre de 1840 et à la plaisanterie aussi ingénieuse que neuve de la guerre au printemps. Puis il s’est perdu dans quelques détails si insignifians, dans quelques explications si embarrassées, que toute réplique est devenue inutile. En parlant politique simplement et froidement, M. Thiers avait enlevé au ministère sa ressource ordinaire, celle de faire appel aux passions de la majorité, et d’évoquer avec succès la fantasmagorie de 1840. Or, quand cette ressource lui manque, le ministère n’a plus rien à dire.

Pour la première fois depuis trois ans, M. Guizot sortait donc du débat avec une infériorité marquée et un échec constaté. Est-ce à dire que M. Guizot ne soit plus ce qu’il était l’an dernier, un orateur de premier ordre et un tacticien consommé ? Non certes ; mais, comme d’autres exemples l’ont prouvés il est des causes si mauvaises, des situations si fausses, que les plus grands talens y succombent. Dans cette question d’ailleurs, comme dans celle du droit de visite, M. Guizot avait contre lui le sentiment intime et l’opinion réfléchie de la chambre presque entière. Aussi, pour qu’il obtînt le vote, deux choses devinrent nécessaires : l’une, que la commission, sur la provocation de M. Dupin, vînt manifester un demi-dissentiment et restreindre, si ce n’est désavouer, le sens attribué par M. Guizot au paragraphe de l’adresse ; l’autre, que M. Guizot lui-même, au dernier moment, vint annoncer que, si l’amendement était adopté, l’œuvre du cabinet était détruite et ne pouvait être continuée. A l’aide de la première de ces déclarations, on satisfit quelques membres de l’opposition qui s’abstinrent de voter ; à l’aide de la seconde, on rallia nécessairement tous les membres ministériels. C’est ainsi que l’entente cordiale transformée et limitée finit par obtenir l’approbation de la chambre à 40 voix à peu près de majorité.

Assurément un tel vote, après un tel débat, ressemble moins à une victoire qu’à une déroute ; cependant il y a quelque chose de plus grave encore : c’est la situation nouvelle qui en résulte pour le ministère. Au mépris d’un sentiment public auquel s’associaient beaucoup de ses amis, le ministère a proclamé dans le discours du trône la reprise de l’alliance anglaise, et obtenu de la chambre une phrase qui sanctionne en partie cette alliance ; mais, pour que cette phrase fût votée, il a fallu qu’il donnât de dangereuses assurances et qu’il prit une lourde responsabilité. Quoi qu’il fasse et quoi qu’il dise, il est aujourd’hui garant devant la chambre, devant la France, de l’accord annoncé. Que cet accord fléchisse à Madrid, à Athènes, à Constantinople, et tout le monde, opposition et majorité, s’unira pour lui en demander compte ; tout le monde s’unira pour lui dire qu’il n’est pas permis, dans je ne sais quel petit intérêt, de compromettre les grands pouvoirs de l’état, et de leur faire prononcer des paroles que l’évènement vient bientôt démentir. De ses propres mains et sans que rien l’y forçat, le ministère s’est donc préparé des difficultés dont peut-être il s’est déjà ressenti. Croit-on en effet que le ministère, tout optimiste qu’il peut être, n’a pas remarqué comme toute la chambre, comme toute la France, le contraste des deux discours du trône à Paris et à Londres ? Qu’on ne s’arrête point aux mots, si l’on veut, et qu’on prenne les relations amicales comme un équivalent de la sincère amitié, la bonne intelligence comme un synonyme de l’entente cordiale. Qu’on oublie même, s’il le faut, qu’à Paris il y avait un paragraphe spécial pour l’Angleterre, tandis qu’à Londres la France est confondue dans le même paragraphe avec les autres puissances. Toutes ces nuances écartées, ne reste-t-il pas quelque chose de très significatif ? A Paris, on annonce une entente cordiale, non pour rester oisif, mais pour agir en commun ; et cette entente, on affirme qu’elle est déjà réalisée en Occident comme en Orient, à Madrid comme à Constantinople et Athènes. A Londres, on parle seulement d’une bonne intelligence au moyen de laquelle on peut espérer que la paix ne sera pas troublée. Rien d’ailleurs d’Espagne ou de Grèce ; rien d’une action commune en quelque lieu que ce soit. Ainsi, d’un côté une grande manifestation politique, de l’autre une politesse banale ; d’un côté la main tendue avec effusion, de l’autre un coup de chapeau bien formel et bien sec.

Qu’après cela sir Robert Peel, dans son discours, cherche, par quelques paroles bienveillantes, à faire oublier la froideur du document officiel ; que les orateurs ministériels et de l’opposition s’entendent pour prendre acte des paroles de M. Guizot et pour complimenter la France d’avoir repris sa vieille politique nationale et abjuré ainsi les erreurs de 1840 ; que lord Brougham, dans un des accès auxquels il est devenu si sujet, fasse de M. Guizot le plus grand ministre des temps modernes, et de ceux qui le combattent un vil ramas de factieux et d’intrigans : tous ces éloges, si chèrement achetés, peuvent être agréables à M. Guizot ; mais qu’importent-ils à la France ? Ce ne sont point, on le sait, quelques paroles de tribune qui engagent les uns envers les autres les gouvernemens et les peuples : ce sont les actes officiels qui émanent des grands pouvoirs. Or, que l’on compare ces actes, et que l’on dise s’ils ont le même sens et la même valeur. Il semble pourtant qu’après race faite par la France au commencement de 1840, et qui ne reçut d’autre réponse que le traité du 15 juillet ; il semble qu’après tout ce qui s’est passé depuis, ce n’était pas à la France de se montrer la plus cordiale et la plus empressée.

Je suis, au reste, fort loin de blâmer le ministère anglais. C’est un ministère sérieux, qui connaît la portée des mots et qui ne veut pas prendre légèrement de ridicules engagemens. Ce n’est donc pas ce ministère qui, en présence de deux pays indépendans et libres, viendrait faire parade de son influence et discuter publiquement le mariage ou la constitution qui leur convient. Ce n’est pas ce ministère qui, d’un accord apparent, momentané, à Madrid ou à Athènes, ferait un accord sérieux, durable, dont il se porterait garant. La reine d’Angleterre a des relations amicales avec le roi des Français ; la bonne intelligence qui existe entre les deux gouvernemens promet la durée de la paix : voilà la vérité simple. Le ministère anglais le dit dans le discours du trône, et ne dit rien de plus. Seulement, comme il connaît son monde, il y joint, dans le débat, pour le pays quelques complimens, pour les ministres un certificat de patriotisme qui, venant d’une telle main, est certes d’un grand prix. Aussitôt l’opposition bat des mains, vise le certificat, et tout est consommé. C’est, de la part de l’opposition comme de celle du ministère, une conduite parfaitement sensée, d’autant plus sensée qu’ailleurs on en tient une toute différente.

Sur la question du droit de visite, il faut le reconnaître, la position du ministère français était plus difficile. L’an dernier, la chambre a chargé M. Guizot, qui ne partageait pas son opinion, d’obtenir l’abolition du droit de visite. Il fallait donc que M. Guizot ouvrît une négociation, il fallait de plus que cette négociation fût prise par la chambre pour sincère et sérieuse. Or, avant le débat, on doutait qu’elle le fût, et M. Guizot devait avoir à cœur de prouver qu’une telle méfiance était injuste. De là sans doute les déclarations si positives, si explicites qu’il a apportées à la tribune. De là la reconnaissance du caractère essentiellement temporaire des traités et de la faculté qu’aurait la France de s’y soustraire en vertu de son propre droit, si elle ne parvenait pas à les rompre de bon accord.

En présence de telles paroles, l’opposition a dû retirer l’amendement qu’elle proposait. ; mais ces paroles, que M. Guizot ne s’y trompe pas, lui imposent l’obligation d’apporter l’année prochaine au plus tard une solution satisfaisante. Si l’on en croit ce qui s’est dit à la tribune anglaise, cette solution pourtant n’est ni prochaine ni probable. M. Guizot avait annoncé qu’une négociation était entamée, non pour modifier, mais pour abolir les traités de 1831 et 1833, en supprimant absolument le droit de visite. Lord Aberdeen annonce que le gouvernement français a exprimé le vœu que des modifications fussent introduites dans les traités de 1831 et 1833, sans en diminuer l’efficacité. Il ajoute que le gouvernement français, dans les propositions qu’il fera à ce sujet, prouvera sans doute son désir sincère de réprimer la traite. Selon lord Aberdeen, il ne s’agit donc que de modifications, et aucune proposition n’a encore été faite. Ce n’est pas là ce que la chambre comprenait quand, à la demande de M Guizot, elle a voté unanimement le paragraphe de la commission.

Quoi qu’il en soit, je le répète, sur le droit de visite comme sur l’entente cordiale, M. Guizot a pris des engagemens sérieux, positifs, et qui ne pourraient pas être démentis impunément.

Je viens maintenant à la question qui, fort à l’improviste, et sans que personne s’y attendît, a failli renverser le cabinet.

Peu de jours avant la session, il y avait eu à Londres une manifestation légitimiste qui, avec ses grands et petits levers, avec son moniteur anglais, avec ses listes de nobles visiteurs, avec ses députations d’ouvriers et de paysans, avec ses allocutions aux fidèles de Normandie, de Bretagne ou de Provence, avait excité en France un tout autre sentiment que celui de la colère. Aussi, avant la discussion de l’adresse, tout le monde était-il d’accord pour reconnaître que la cause légitimiste y avait perdu, que la cause de la révolution de juillet y avait beaucoup gagné. Comme quelques députés, liés par leur serment à la dynastie et aux institutions nouvelles, s’étaient rendus à Londres et avaient pris une part quelconque à la manifestation, il paraissait pourtant naturel qu’une explication parlementaire eût lieu ; il paraissait naturel aussi qu’une phrase de l’adresse donnât à la dynastie et aux institutions nouvelles une marque spéciale d’adhésion. C’est précisément ce qu’on avait fait en 1834, quand Charles X mourut et qu’un petit congrès légitimiste se réunit autour de sa famille exilée. Mais quelle direction serait donnée à l’explication parlementaire ? quel caractère aurait le vote de la chambre ! Voilà toute la question.

Le premier jour, on s’en souvient, fut à double titre un jour de deuil pour le parti légitimiste et de triomphe pour le ministère. D’une part, le parti légitimiste hésitant, incertain, troublé, subit dans la personne de son principal orateur un échec incontestable ; de l’autre, M. Guizot parla avec une habileté, une mesure, une convenance à laquelle l’opposition rendit justice tout entière. Si l’on en fût resté là, ou si la phrase de l’adresse eût été au même diapason que le discours de M. Guizot, tout était bien, et la chambre, sans violence, sans injustice, donnait au parti légitimiste une utile leçon. Malheureusement cela ne pouvait suffire à certaines passions qui semblent aujourd’hui n’avoir plus aucun frein. Un moment ces passions avaient espéré obtenir de la chambre l’expulsion de ceux qu’on appelait les cinq députés parjures ; puis elles s’étaient repliées sur le projet d’une loi exceptionnelle qui frapperait de peines sévères toute communication avec le prétendant elles s’étaient enfin saisies avec ardeur d’un mot malheureux introduit par mégarde dans l’adresse. Outre qu’il était violent et injurieux, ce mot avait le grave inconvénient de placer les députés légitimistes dans l’alternative ou de renvoyer audacieusement à la chambre injure pour injure, ou de se déclarer moralement exclus. Aussi, le jour même où l’adresse fut lue, la chambre entière, ou peu s’en faut, s’accordait-elle à le blâmer. Or, Il était bien moins acceptable encore après les discours de M. Berryer et de M. Guizot.

Je ne crois pas me tromper en disant que telle fut pendant la discussion de l’adresse l’impression de la grande majorité de la chambre et du ministère lui-même. Le parti ministériel et les ministres redoutaient un débat qui pouvait jeter quelque division dans les rangs de la majorité et irriter les esprits. L’opposition, bien, résolue a ne pas prêter indirectement les mains à un acte qu’elle avait si vivement flétri sous la restauration, à la mutilation de la représentation nationale, l’opposition n’en conservait pas moins une crainte, celle de paraître trop indulgente pour une blâmable manifestation. L’opposition, comme la portion modérée du parti ministériel, désirait donc vivement une transaction qui permît de réunir dans un vote commun tous les amis sincères de la dynastie et des institutions ; tout ce qu’elle demandait c’est que cette transaction respectât l’honneur de ses collègues légitimistes et l’inviolabilité de la chambre.

On sait que pendant une journée entière cette transaction fut acceptée par l’unanimité de la commission et parut approuvée du ministère on sait aussi qu’en quelques heures, et par suite de résistances diverses, elle fut abandonnée, et que le mot proscrit la veille d’un commun accord redevint, aux yeux de la commission et du ministère, nécessaire au salut de la monarchie. Est-il besoin de dire quelles ont été les conséquences de cette funeste détermination ? Pendant deux jours, la chambre livrée aux discussions les plus orageuses et aux plus violentes récriminations ; les accusateurs devenus accusés à leur tour, les racines même de la constitution mises à nu ; les deux principes de la souveraineté nationale et de l’inviolabilité royale placés en face l’un de l’autre et discutés publiquement ; puis, après tout cela, le mot auquel on tenait tant rejeté par la majorité réelle de la chambre, et ne passant à une seconde épreuve que grace à l’abstention de vingt-cinq députés légitimistes ; enfin, pour couronner l’œuvre, cinq députés exclus de la chambre et protestant hautement contre l’abus de la force. Ajoutez que l’adresse elle-même n’a passé qu’à une majorité absolue de 14 voix, majorité qui se fût évanouie, si 14 ou 15 députés de l’opposition n’eussent, par des considérations diverses, jeté une boule blanche dans l’urne ; ajoutez encore que, peu de jours après, un des vice-présidens de la chambre, vivement interpellé en présence de la chambre même, au sujet de son vote, a dû, par une démission noblement donnée et noblement maintenue, défendre l’indépendance parlementaire les principes constitutionnels, et sa propre dignité.

Réveiller contre le plus éminent des membres du cabinet des animosités nationales qui paraissaient assoupies ; mécontenter, diviser, presque perdre la majorité ; pousser la chambre dans une voie fatale, dans une voie révolutionnaire, celle des épurations et des mutilations intérieures ; porter atteinte à l’indépendance parlementaire et aux principes constitutionnels, tout cela pour maintenir un mot qu’il désapprouve au fond de l’ame, mais qu’il n’a pas eu la force de refuser aux passions qui le dominent, voilà donc ce que le ministère a fait. A-t-il du moins, par une telle conduite, abattu le parti légitimiste et contrarié ses desseins secrets ? Tout au contraire, ce me semble. Le parti légitimiste et son prince ne songent certes pas en ce moment à renouveler l’insurrection de 1832, et s’ils y songeaient, ce qui s’est passé, ce qui s’est dit à Londres suffirait pour les en détourner ; mais le parti légitimiste et son prince veulent qu’on ne les oublie pas. De là la manifestation de Londres. Tout ce qui donne de l’importance à cette manifestation, tout ce qui fait qu’on s’en occupe en France et en Europe sert donc le parti légitimiste au lieu de lui nuire ; c’est là le piége qu’il fallait éviter ; c’est le piége où malheureusement le gouvernement est tombé. Avant l’adresse, le parti légitimiste paraissait lui-même assez embarrassé de sa petite campagne, et jurait qu’on ne l’y prendrait plus. Depuis l’adresse, il est irrité, ulcéré ; mais la grandeur du débat et ses conséquences le relèvent à ses propres yeux. N’a-t-il pas en effet agité pendant trois jours la représentation nationale, soulevé les passions, divisé la majorité, ébranlé le cabinet ? Ne va-t-il pas encore, par suite de la démission forcée de cinq de ses membres, occuper pendant un mois au moins la scène politique ? Que pouvait espérer de mieux le jeune prince qui est venu inaugurer à Londres son rôle de prétendant ?

On voit quel chemin le ministère a su faire en trois semaines. Par l’incident de la dotation, il a remis à l’ordre du jour la querelle si délicate du gouvernement parlementaire ; par l’entente cordiale, il a fourni à l’opposition des armes formidables, tout en prenant des engagemens et une responsabilité qui vont peser sur toute sa politique ; par la flétrissure et les démissions qui en ont été la conséquence, il a ranimé les passions, précipité la chambre dans une voie violente, mécontenté ses amis par tous ces actes réunis enfin, il a considérablement réduit la majorité qui le soutenait. Est-ce à dire que le ministère doive tomber demain et qu’il ne reste plus qu’à ramasser ses dépouilles ? C’est aller un peu vite ; toutefois il est une chose incontestable, c’est que le système dont le ministère est l’expression tend de plus en plus à s’user par ses propres excès et ne saurait durer long-temps ; c’est en outre qu’en tombant, ce système entraînera nécessairement dans sa chute les hommes qui, depuis trois ans, se sont si docilement dévoués à le faire prospérer et fleurir. La prévoyance la plus vulgaire, la prudence la plus commune, commandent donc de se préparer à cet évènement.

Dans le débat politique qui, au début de la discussion, s’est élevé entre M. Thiers et M. Duchâtel. M. Duchâtel s’est placé sur un terrain où il était bien certain de n’être pas vaincu. Il a tout simplement soutenu qu’une majorité compacte et homogène vaut mieux qu’une majorité fractionnée et composée de nuances différentes ; il a prouvé que cette majorité, quand elle est animée des mêmes sentimens et qu’elle tend au même but, a plus de force et d’autorité que si ses intentions étaient divergentes et qu’elle marchât dans des directions diverses. Ce sont là de ces vérités qui ne peuvent guère être contredites, et M. Duchâtel aurait pu se dispenser de les apporter à la tribune. Mais la question n’est pas là. Est-il vrai que, pour gouverner avec puissance, avec utilité, au dehors et au dedans, le ministère, quel qu’il soit, ait besoin de s’appuyer, non sur une majorité de quelques voix, mais sur une majorité nombreuse et qui lui donne le moyen de résister partout aux fantaisies comme aux exigences ? Est-il vrai qu’à chaque élection générale, malgré les efforts toujours croissans du pouvoir, la chambre se coupe, à quelques voix près, en deux parties égales, l’une qui eut le statu quo, l’autre qui désire le progrès à divers titres et dans une mesure diverse ? S’il en est ainsi, comme on ne peut le nier, quelle est la bonne politique ? On peut, ainsi que l’a fait le ministère actuel, se placer exclusivement dans l’un des deux partis et refuser à l’autre toute espèce de concessions ; mais, comme dans ce système on n’a qu’une majorité douteuse et incertaine on se trouve nécessairement conduit au dilemme que voici : ou bien, marchant d’échec en échec, de faiblesse en faiblesse, on se contente de vivre sans exercer sur la chambre, sur le pays, sur les gouvernemens étrangers, l’influence et l’action nécessaires ; ou bien, pour accroître sa majorité, on fait, par les moyens que chacun sait, appel aux ambitions, aux avidités subalternes, en un mot à tous les intérêts privés et locaux. Souvent même il arrive qu’une de ces conduites ne dispense pas de l’autre, et qu’on les pratique toutes les deux à la fois.

Qu’on ne s’y trompe donc pas, il ne s’agit nullement de savoir si, quand la chambre est coupée en deux portions presque égales, le ministère, quel qu’il soit, doit ou ne doit pas travailler à faire pencher l’équilibre de son côté : il s’agit de savoir si, pour y parvenir, il s’adressera à la partie élevée ou à la partie basse de la nature humaine, s’il transigera avec les opinions ou avec les intérêts ; il s’agit de savoir lequel de ces deux systèmes est le plus honnête et le plus efficace, plus moral et le plus utile. « Les paroles de la conversation, dit M. Duchâtel, sont souvent très différentes de celles de la tribune ; mais la conversation joue un rôle dans les affaires de ce monde. » Cela est vrai, et, de plus, cela s’applique à l’une comme à l’autre des politiques qui se trouvent en présence. Or, si dans l’une de ces politiques la conversation s’efforce quelquefois de détruire des préjugés et d’apaiser des préventions réciproques, pense-t-on, que dans l’autre son rôle soit aussi simple et aussi innocent ? N’est-il jamais arrivé, par exemple, que, dans la conversation, l’on donnât fort clairement à entendre qu’il n’est point de fonds au budget pour les arrondissemens dont le député vote avec l’opposition ? N’est-il pas arrivé que, toujours dans la conversation, on se servît d’argumens plus personnels encore et plus pressans ? Si M. Duchâtel y tient, il est aisé de porter à la tribune la partie confidentielle, ou, pour parler son langage, le secret des deux politiques. On verra laquelle s’en trouvera le mieux.

Laissons, au reste, cette polémique et prenons les choses de plus haut. S’il y a aujourd’hui dans le pays, dans la chambre, une majorité homogène et indépendante, une majorité qui, en dehors de toutes considérations personnelles et locales, ait des opinions semblables, des vues identiques, un système propre ; s’il y a une majorité qui, personnifiée dans un ministère de son choix, soit déterminée à appuyer ce ministère contre toutes les résistances, celles du dedans et celles du dehors, celles d’en haut et celles d’en bas, sans doute alors, selon les règles les plus élémentaires du système représentatif, le gouvernement appartient sans mélange et sans transaction à cette majorité. Mais tel n’est pas l’état de la chambre, tel n’est pas surtout l’état du pays, ainsi que les dernières élections l’ont clairement constaté. Qu’y a-t-il à faire dès-lors, si ce n’est de rechercher si, parmi des opinions aujourd’hui différentes et distantes, il n’y a pas des points nombreux de ressemblance et de rapprochement ? Qu’y a-t-il à faire, si ce n’est de travailler à élargir ainsi la base sur laquelle repose le gouvernement au moyen de quelques concessions réciproques et d’une transaction raisonnable ? Ce ne serait pas la première fois que, dans les gouvernemens représentatifs, la même nécessité aurait produit le même résultat. En 1827, c’est une majorité de transaction qui porta M. de Martignac au pouvoir et qui l’y soutint contre le parti contre-révolutionnaire. C’est aussi une majorité de transaction qui, après la mort de lord Liverpool, vint se former autour de l’illustre Canning et lui donna le moyen de résister d’une part aux ultra-tories, de l’autre aux radicaux extrêmes. C’est enfin à l’aide d’une majorité de transaction que lord Melbourne a gouverné l’Angleterre de 1835 à 1841, et opéré dans son pays tant d’utiles réformes. De tels exemples sont concluans, pour ceux du moins qui tiennent compte des faits, et qui ne croient pas que les sociétés se gouvernent comme la géométrie se démontre, par des règles absolues.

Cependant, j’en conviens volontiers, il ne suffit pas de désirer une transaction pour qu’elle soit possible. Si donc le parti ministériel pur a pleinement raison sur tous les points ; si dans les lois que nous devons à la révolution, à l’empire, à la restauration, à la révolution de juillet, il n’y a aucun abus à faire disparaître, aucune lacune à combler, aucune anomalie à combler ; si les réformes que sollicite l’opposition sont toutes insensées, funestes, destructives de l’ordre ; si enfin la politique extérieure arrive partout et toujours aux dernières limites de la fermeté, de la prévoyance et de la dignité, je comprends qu’on hésite, qu’on recule, qu’on se refuse à toute espèce de transaction. Mais, de bonne foi, la majorité même de la chambre est-elle de cette opinion ? Nous faisons une grande tentative, celle de faire marcher d’accord les institutions représentatives et la centralisation impériale, celle de marier ensemble un système et des lois conçus dans une pensée toute différente et tendant vers des buts opposés. Déjà, dans ce recueil même, les difficultés d’une telle entreprise ont été plusieurs fois signalées ; déjà l’on s’est demandé si d’une part des fortunes si médiocres et des besoins si variés, de l’autre tant d’emplois et de faveurs de toute sorte à la libre disposition des ministres ne devaient pas engendrer une double tentation à laquelle il serait difficile de résister long-temps. Ce sont les électeurs qui font les députés, les députés qui font les ministres ; mais en revanche ce sont les ministres qui distribuent les emplois et les faveurs aux députés, les députés qui les font obtenir aux électeurs. De ces deux dépendances en sens inverse, ne peut-il pas résulter quelque jour un arrangement sous-entendu qui vicie, qui corrompe à la fois les institutions représentatives et la centralisation ? Combien d’électeurs et de députés sont dès aujourd’hui disposés à livrer la politique aux ministres, pourvu que ceux- ci leur livrent en échange l’administration ! Combien de ministres paraissent prêts à accepter le marché, sauf à en faire un semblable de leur côté avec un autre pouvoir ! C’est là cette chaîne que M. Thiers a si énergiquement signalée, et qui chaque année devient plus pesante pour tout le monde.

Dans cette question seule, si on veut la creuser un peu, il y a matière à des réformes nombreuses, profondes, et qui satisferaient une portion notable de l’opposition. Cette question, d’ailleurs, n’est pas la seule. Sans doute, la liberté est grande en France ; mais, il faut le dire, l’esprit de liberté a depuis quelques années singulièrement rétrogradé. Je n’en citerai qu’un exemple : en 1819, le parti libéral tout entier avait regardé comme la plus précieuse des conquêtes l’article de la loi de la presse qui, lorsqu’un fonctionnaire public se prétend diffamé à l’occasion de ses fonctions saisissait de droit le jury et permettait la preuve. Voilà que tout à coup, en 1842, on est venu détruire cette conquête par un détour conforme peut-être à la lettre, mais certainement contraire à l’esprit de la loi. Eh bien ! c’est à peine si l’opinion s’en est émue ; c’est à peine si la chambre elle-même, quand une proposition a été faite l’an dernier sur ce sujet, a paru comprendre ce dont il s’agissait. Il serait pourtant déplorable que la révolution de juillet se montrât moins jalouse que la restauration elle-même des garanties sans lesquelles la liberté finirait un jour par n’être qu’un vain mot.

Je ne veux point ici faire un programme et choisir entre les réformes possibles ; je veux seulement constater qu’il y en a de bonnes, de nécessaires, d’urgentes, qui, si on le désire, peuvent former un lien étroit entre diverses portions de la chambre. Quant à la politique extérieure, est-il besoin de prouver qu’entre une politique téméraire et la politique actuelle il y a beaucoup d’intermédiaires ? Est-il besoin de prouver que, sans se précipiter follement dans des aventures périlleuses, il est possible de maintenir mieux qu’on ne le fait la dignité, les droits, les intérêts du pays ? L’amour de la paix est certes un amour fort légitime et qui mérite d’être approuvé ; il ne faut pourtant pas que cet amour trouble l’esprit au point de ne plus laisser place à aucun autre sentiment ; il ne faut pas qu’il devienne la passion exclusive, le but unique et apparent de la vie, de telle sorte que les autres gouvernemens soient parfaitement rassurés d’avance, et ne puissent plus rien éprouver de la crainte qu’ils inspirent. Or, malheureusement c’est là que nous conduirait la politique actuelle, si jamais elle paraissait définitivement adoptée par le pays et par les chambres. Ce qui contrarie encore, ses déplorables effets, ce sont les combats qu’il lui faut soutenir chaque année, c’est l’incertitude qui existe sur sa durée. Retranchez ces combats, supprimez cette inquiétude, et il n’est plus un pays où la voix de la France puisse se faire écouter.

Je le répète donc, au dedans, au dehors, il y a des questions, beaucoup de questions, au moyen desquelles il serait facile d’opérer entre l’opposition et la portion libérale des centres un sincère rapprochement. Mais, si la difficulté n’est pas dans les choses, elle est, j’en conviens, dans les personnes ; elle est dans les passions, dans les antipathies, qui, habilement exploitées, tendent à perpétuer, au détriment du pays, les divisions actuelles. La gauche en général parait fort disposée à reconnaître qu’il y a dans le centre des hommes vraiment indépendans, vraiment libéraux, vraiment patriotes. Par malheur, le centre se presse peu de rendre à la gauche la même justice. Il reste donc établi au centre que quiconque s’assied à gauche a vers le désordre une tendance fatale, et se déclare par là même impropre au gouvernement. Rien n’est plus faux : si dans les rangs de la gauche il se trouve quelques-uns de ces hommes qu’en Angleterre on appelle « les impraticables, c’est sans contredit la très petite minorité. La très grande majorité au contraire est tout autant que le centre amie de l’ordre, et sincèrement dévouée aux institutions et à la dynastie. La vraie différence, M. Thiers l’a dit, c’est que le centre penche plus vers la conservation, la gauche vers le progrès. Les hommes modérés du centre ne veulent pourtant pas tout conserver, ni les hommes modérés de la gauche tout réformer. C’est ce dont on s’apercevrait promptement, si les préventions réciproques pouvaient être écartées et qu’on se mit franchement à l’œuvre.

Il y a d’ailleurs une considération décisive, c’est que, dans l’état actuel des choses, le centre à lui seul est hors d’état de former une majorité forte, efficace, parlementaire. En voici, je crois, la principale raison. Une portion du centre a sur les limites réciproques de la prérogative royale et de la prérogative parlementaire des opinions qui, si elles pouvaient prévaloir, ôteraient bientôt au gouvernement représentatif toute puissance et toute vérité. Il suit de là que le centre est un excellent point d’appui contre le désordre et les idées follement démocratiques, mais un mauvais point d’appui contre les idées ultra-monarchiques et l’absorption de tous les pouvoirs dans un seul. Il suit de là encore qu’un ministère soutenu exclusivement par le centre peut gouverner tant que sa volonté et celle de la couronne sont d’accord, mais pas un jour au-delà. Le centre en un mot, pris dans sa totalité, n’est pas, comme le parti conservateur en Angleterre, un parti qui obéit toujours à sa propre impulsion, qui ne réalise que ses propres idées, qui ne suit que ses propres chefs. Selon beaucoup de ses membres, l’initiative est et doit être plus haut. Tout ce qui appartient à la chambre élective, c’est le droit de contrôle et de consultation.

Ce n’est pas le moment de discuter la valeur et la portée de ces théories. Il suffit de reconnaître qu’elles existent et qu’au centre surtout siègent leurs partisans. Or, quand il s’agit de modifier une politique, tout le monde comprend qu’on est exposé à rencontrer des obstacles ailleurs que dans la chambre. Comment vaincre ces obstacles, si une partie de la majorité sur laquelle on s’appuie les regarde comme sacrés ? Il n’existe alors qu’un moyen, quelquefois employé : c’est d’emprunter les forces de l’opposition et de s’en servir momentanément contre son propre parti ; mais un tel moyen n’est ni sûr, ni digne, ni durable. Il n’est pas applicable, d’ailleurs, quand c’est le système même qui est en cause, et non quelques mesures particulières. Il faut donc choisir entre deux nécessités : ou bien laisser les choses aller comme elles sont, ou bien, pour leur imprimer une autre marche, accepter le concours du centre gauche et de la gauche modérée. Tant qu’on n’en voudra pas venir là, on ne fera rien de sérieux.

Il n’est donc pas vrai, comme M. Duchâtel a voulu l’insinuer, qu’il s’agisse simplement de faire passer le pouvoir d’une main dans l’autre, ou, pour parler le langage des journaux, de jouer mieux du même instrument. Il s’agit d’asseoir le gouvernement sur une hase plus large et plus ferme, et de rendre ainsi à la politique extérieure quelque dignité, à la politique intérieure quelque moralité ; il s’agit de réformer des abus qui, si on les laisse croître et s’invétérer, seront bientôt plus forts que la législation, plus forts que le gouvernement tout entier ; il s’agit enfin de rétablir le système parlementaire dans toute son énergie, dans toute sa sincérité. Ce n’est pas là un but médiocre et qui vaille peu la peine d’être poursuivi. Mais la question de conduite même, cette question dont M. Duchâtel parle si dédaigneusement, croit-on qu’elle n’ait pas son importance et sa valeur ? Tout le monde pensait, il y a deux ans, que le recensement était bon et juste en principe. N’est-ce rien que de l’avoir mené de telle sorte qu’après avoir mis le pays en feu, il n’a produit aucun résultat, et que le gouvernement lui-même vient aujourd’hui reconnaître la nécessité de le recommencer, si l’on veut en tirer quelque parti ? Il y a aussi un fait bien plus récent, bien plus décisif. Toutes les opinions constitutionnelles reconnaissent que les conseils municipaux doivent, autant que possible, rester étrangers à la politique. C’est d’ailleurs ce que répète sur tous les tons le ministère quand il y a des élections à faire, surtout à Paris ; voici cependant comme il prêche d’exemple.

Il y avait à Paris, dans le deuxième arrondissement, un maire fortement dévoué au gouvernement, et qui, dans les émeutes des premières années, avait bravement payé de sa personne. Le ministère écarte ce maire, malgré le vœu plusieurs fois constaté de l’arrondissement, parce qu’il siége au centre gauche, et pour plaire à un député ministériel. Il y avait à Sceaux un autre maire, qui est en même temps député de l’arrondissement, et qui, non moins que le premier, a fait preuve d’un ferme attachement à la dynastie et aux institutions. Le ministère ne renomme pas ce maire, membre aussi de l’opposition modérée, et, comme personne ne veut le remplacer, c’est lui qui, en qualité de premier conseiller municipal, administre la ville depuis trois ans. à Angers enfin ; un honorable député qui siége encore au centre gauche est, comme ses deux amis politiques, privé des fonctions de maire et remplacé par un homme également honorable, mais qui n’a pour lui les sympathies ni du corps électoral ni du conseil municipal. Et quand de cette conduite au moins imprudente il sort les conséquences que l’on devait prévoir, quand à l’abus d’un droit on oppose l’abus d’un autre droit, quand deux prérogatives respectables se trouvent en conflit, on pousse les hauts cris, on déclame contre l’esprit de désordre, on s’en prend à tout, excepté à la vraie cause du mal. On fait même plus, et, dans cette nouvelle situation, on dit tout le contraire de ce qu’on avait dit. Lors des élections, on prétendait que les nuances politiques étaient indifférentes, et qu’il s’agissait seulement d’appeler aux fonctions municipales les plus honnêtes et les plus capables. Une fois les élections commencées, on soutient que les nuances politiques ont une grande importance, et que le ministère ne peut choisir pour maire un citoyen qui ne vote pas avec lui : d’où il suit logiquement qu’à chaque changement de ministère tous les maires devraient être changés. Et l’on ne voit pas que c’est là créer pour l’avenir le danger qu’on a l’air de redouter ! On ne voit pas que c’est pousser fatalement les électeurs à s’enquérir désormais de l’opinion politique des candidats, non de leur aptitude ! On ne voit pas qu’on prépare ainsi la ruine du principe même que l’on prétend soutenir. Encore une fois, peut-on dire sérieusement que, dans une telle affaire, la question de conduite soit indifférente ? Il est facile de comprendre qu’en ce qui touche à la politique extérieure, elle l’est moins encore, et que là surtout les plus petites fautes peuvent avoir les plus funestes conséquences, des conséquences quelquefois irréparables. Ce qui s’est passé en 1839, ce qui s’est passé depuis trois ans en est une preuve évidente. Ainsi, le ministère l’a avoué, son but depuis trois ans est de rapprocher la France de l’Angleterre. C’est pour cela qu’il a signé le traité du droit de visite en 1841. C’est pour cela qu’en 1844 il a proclamé l’entente cordiale. Or, il n’est personne en France qui ne sache quels ont été les effets du traité de 1841. Il n’est personne qui ne pressente quels seront ceux de l’entente cordiale. Qu’est-ce donc qu’une conduite qui aboutit toujours à un résultat tout autre que le résultat désiré ? Qu’est-ce qu’un cabinet qui fait habituellement le contraire de ce qu’il veut faire, et qui, en supposant même sa politique bonne au fond, trouve inévitablement le moyen de la frapper d’impuissance et de stérilité ?

Il faut dire toute la vérité. Au fond, le pays n’a jamais approuvé ni la politique ni la conduite du cabinet ; mais le pays aime la paix et l’ordre. En 1840, sous l’empire d’une préoccupation malheureuse, il a cru la paix compromise, et comme il n’y avait pas deux ministères qui voulussent alors se charger, en donnant à l’Europe pleine satisfaction, d’écarter toute chance de danger, le pays, avec une douloureuse résignation, a subi ce qu’il regardait comme une nécessité. Deux ans après, toute inquiétude de guerre ayant disparu, le ministère allait tomber, quand la mort de M. le duc d’Orléans est venue faire craindre pour l’ordre, et substituer la question dynastique à la question ministérielle. C’est sur ces deux catastrophes, celle de 1840 et celle de 1842, que le ministère a vécu ; c’est en elles qu’il a puisé toutes les forces morales qui l’ont soutenu jusqu’ici. Il a d’ailleurs appelé à son aide d’autres forces, et à mesure que les opinions s’éloignaient de lui, essayé de combler le vide en donnant pâture aux intérêts. Mais il est impossible qu’un jour ou l’autre un tel système ne soulève pas tout ce qu’il reste en France de sentimens élevés. On pouvait douter, il y a six semaines, que ce jour fût venu ; on peut espérer aujourd’hui qu’il le sera bientôt. Tout le monde a remarqué que, dans la discussion de l’adresse, les députés ministériels votaient, mais qu’aucun ne parlait pour le ministère. C’est au point qu’un jour quatre orateurs de l’opposition ont occupé toute la séance, sans qu’une seule voix ministérielle s’élevât pour leur répondre. Qu’est-ce que cela veut dire, si ce n’est que les députés ministériels commencent à souffrir eux-mêmes de la cause qu’ils soutiennent, et que le vote silencieux est tout ce qu’ils se sentent capables de lui accorder ? Quand une cause en est là, on peut affirmer que sa ruine est prochaine.

En résumé, sous l’unité apparente du ministère, on avait pu quelquefois distinguer deux tendances, l’une assez modérée, assez prudente, assez parlementaire, l’autre peu mesurée, peu prévoyante, peu constitutionnelle. De ces deux tendances, la seconde a définitivement pris le dessus. La conséquence, c’est que les hommes modérés, parmi les ministériels, sont pleins de trouble et de doutes ; c’est que le ministère, naguère plein de vie, se sent blessé, et se voit contraint d’ajourner les lois les plus urgentes, celles qu’il comptait présenter dès le lendemain de l’adresse. Pendant ce temps, au contraire, l’opposition constitutionnelle marche d’un pas ferme et cimente chaque jour son union. En présence de tels symptômes, on aurait pu, à d’autres époques, prédire à coup sûr que la succession ministérielle était à la veille de s’ouvrir ; mais ce ne serait pas la première fois depuis trois ans que les règles ordinaires du gouvernement représentatif se trouveraient méconnues. Il faut donc se borner à constater les faits, et attendre qu’il plaise à la chambre d’en tirer enfin la conséquence.

Si maintenant l’on demande quelle sera, dans le cas où le ministère tomberait demain, l’administration nouvelle, il est difficile de répondre. Tout ce que l’on peut dire, c’est que l’opposition regarderait un changement d’hommes comme fort indifférent, si le système devait rester absolument le même. C’est qu’au contraire, si le système est modifié, elle se défendra de toute répugnance personnelle et systématique. Il y a, dans les circonstances actuelles, avec les difficultés que tout le monde prévoit, peu d’empressement à prendre le pouvoir. Si ceux qui s’en chargent sont bien déterminés à tirer la politique des régions inférieures où elle végète, pour la replacer dans une sphère plus élevée et plus pure ; si, regardant au dehors la paix comme un moyen, non comme un but, ils prennent quelque souci de la grandeur et de la dignité de la France ; si, sincèrement constitutionnels et parlementaires au dedans, ils ne livrent aux influences d’en haut ou d’en bas ni le gouvernement ni l’administration, nul doute que l’opposition ne leur soit bienveillante, et ne les aide, quels qu’ils soient, dans une œuvre aussi honorable que difficile. Et, il est bon qu’on le sache, l’heure est venue où la conduite la plus honnête serait en même temps la plus habile. On a pu, pendant un certain temps, faire disparaître les intérêts généraux sous le débordement des intérêts privés ; mais c’est un flot qui monte toujours, et qui, si on ne se hâte de l’arrêter, ne tardera pas à couvrir le gouvernement lui-même. Il y a là pour le prochain ministère un grand devoir à remplir, un devoir qui, s’il l’accepte résolument et franchement, finira par lui tourner à profit. C’est d’ailleurs une raison décisive encore pour qu’il lui soit interdit de s’appuyer sur une majorité étroite, et vacillante. Devant une telle majorité, les meilleures résolutions chancellent, les plus honorables intentions usent et s’évanouissent. Il y a d’une part quelques voix à gagner ou à conserver, de l’autre une puissante protection à ne pas perdre, et cette double nécessité impose partout des sacrifices et des compromis dont la vérité du gouvernement représentatif souffre autant que la morale publique et la saine politique.

Je suis frappé, en terminant, d’un contraste singulier. Parmi les hommes qui votent aujourd’hui avec l’opposition, il en est beaucoup qui ont prêté un concours énergique à la politique de Casimir Périer et de ses successeurs. Parmi les hommes qui votent avec le ministère, il en est beaucoup qui ont vivement combattu cette politique. D’où vient ce double changement ? Si l’on en cherche la cause ailleurs que dans des considérations personnelles, voici comment ou pourrait l’expliquer. Il y a des hommes qui ont cru qu’à mesure que le gouvernement s’éloignait des dangers de son origine, sa politique devait devenir plus fière et plus exigeante au dehors, plus libérale et plus conciliante au dedans. Il y a d’autres hommes qui ont été d’un avis tout contraire. Tandis que les premiers s’écartaient des rangs ministériels, les seconds venaient donc s’y ranger, et finissaient, en 1840, par regarder comme téméraire la politique qui leur paraissait timide en 1831, comme ultra-libérale la politique qui leur semblait alors presque contre-révolutionnaire. Ces deux tendances au reste sont de tous les temps et de tous les pays, et toujours il y a eu deux classes d’hommes politiques, ceux qui résistent au courant et ceux qui le suivent. C’est ainsi qu’on a vu, sous la restauration, certains libéraux ardens de 1818 devenir, après la campagne d’Espagne, partisans fougueux de la contre-révolution, et ne reprendre leurs principes constitutionnels qu’en 1828, sous le ministère Martignac. C’est ainsi, au contraire, que des hommes qui avaient soutenu vivement la restauration, quand on l’attaquait à main armée, furent les premiers à lui donner de salutaires avertissemens, quand, enivrée par le succès, elle entra follement dans la voie où elle s’est perdue. Le rôle des premiers, j’en conviens, est plus commode et plus avantageux. Reste à savoir s’il est aussi utile pour le pays.

Quoi qu’il en soit, si la portion modérée du centre pense qu’une majorité de 30 voix laborieusement acquise et chaque jour prête à s’évanouir est suffisante pour gouverner le pays avec puissante et grandeur ; s’il lui semble que les affaires extérieures de la France soient conduit avec prévoyance, fermeté et dignité, les affaires intérieures avec prudence, mesure et moralité ; si, après l’incident de la dotation et l’incident qui a amené la démission de M. de Salvandy, elle trouve que le principe constitutionnel est sauf, et la couronne vraiment couverte ; si enfin le ministère est à ses yeux en état de remédier aux maux qui se manifestent, et de conjurer les dangers qui apparaissent ; dans ce cas, cette portion du centre peut, en continuant de voter avec le ministère, non le faire gouverner, mais le faire vivre quelque temps encore. S’il lui parait au contraire que, bonne ou mauvaise à l’origine, l’œuvre du ministère est finie, et qu’il ne peut plus que compromettre les grands intérêts qui lui sont confiés, il ne faut pas que de mesquines considérations l’arrêtent, et que de vaines frayeurs l’empêchent de faire son devoir. Il est permis de sourire quand on voit le ministère actuel prendre à son compte le raisonnement que les principaux de ses membres trouvaient si étrange en 1839, et prétendre que le jour où il tombera, l’ordre et la paix pourront bien tomber avec lui. Heureusement pour la France, l’ordre et la paix ont de plus profondes racines dans le pays. L’opposition d’ailleurs, je le répète, n’a aucun intérêt à renverser le ministère par surprise, par intrigue, et sans que chacun sache parfaitement ce qu’il fait. Il est même beaucoup de ses membres qui pensent que son triomphe, s’il est retardé, n’en sera que plus complet, et qu’elle obtiendra dans quelques mois ce qu’elle n’obtiendrait peut-être pas aujourd’hui. C’est donc aux hommes modérés du centre à voir ce qu’il leur convient de faire. L’opposition constitutionnelle attend fort patiemment leur détermination, et, dans tous les cas, reste plus que jamais convaincue que l’avenir lui appartient.


P. DUVERGIER DE HAURANNE.