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De la génération des vers dans le corps de l’homme (1741)/Chapitre 02

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Veuve Alix ; Lambert et Durand (Tome Ip. 11-37).
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CHAPITRE II.

Comment s’engendrent les Vers dans le corps de l’homme.



LES Vers s’engendrent dans le corps de l’homme, & dans celui des autres Animaux, par le moyen d’une semence qui y est entrée, & dans laquelle ils sont renfermés. Car tous les Animaux, ainsi que nous le dirons plus bas, s’engendrent d’une semence qui les contient, & le Ciron même, tout petit qu’il est, sort tout parfait de son œuf, après quoi il croît insensiblement. Il s’agit d’expliquer comment cette semence de Vers peut être portée dans l’homme ; mais si l’on considére la multitude des œufs des Chenilles, des Mouches, & des autres petits Insectes, avec le nombre presque infini de ces petits animaux que les microscopes nous découvrent dans les liqueurs & presque dans tous les mixtes, on reconnoîtra aisément qu’il n’y a rien dans la nature où les semences des Insectes ne se puissent insinuer, & qu’il en peut entrer une grande quantité dans le corps de l’homme, aussi bien que dans celui des autres animaux, par le moyen de l’air & des alimens. Or comme la chaleur suffit pour faire éclorre les Vers contenus dans ces œufs, quand ces mêmes œufs rencontrent une matiere convenable, il est facile de comprendre qu’il en peut éclorre de diverses espèces dans le corps de l’homme, selon les diverses matieres qui s’y trouvent, ces œufs étant comme les graines des végétaux, dont les unes germent dans de certaines terres, & les autres dans d’autres. Ensorte qu’une personne dont le corps abondera en une certaine humeur, fera éclorre des Vers d’une certaine sorte ; celui dont le corps abondera en une autre humeur, en fera éclorre d’une autre sorte, & celui enfin en qui il n’y aura aucune humeur propre pour les œufs des Vers, n’en fera éclorre aucun, & sera exempt de Vers ; semblable en cela, à une terre qui n’étant pas propre pour certains grains, en pourra être toute semée sans qu’il en paroisse aucun.

Quelques Philosophes prétendent que les Vers & plusieurs autres Insectes s’engendrent de la seule corruption, par une combinaison fortuite de matiere, sans aucune semence. Mais si ces Philosophes pouvoient expliquer deux choses ; l’une, comment le désordre du hazard peut arranger avec tant d’ordre les organes d’un animal, & l’autre, d’où vient qu’on ne voit se produire aucune espece nouvelle d’Insectes, comme cela devroit nécessairement arriver dans leur systême, leur opinion pourroit paroître supportable.

La terre, dira-t-on, produit bien quelquefois des Rats par la seule corruption de la matiere, puisque Diodore de Sicile rapporte que dans la Thébaide on en a trouvé quelquefois d’imparfaits, où on ne voyoit qu’une moitié d’animal & une moitié de terre, & que néanmoins ce demi animal se mouvoit. Je répons à cela, que si l’Historien qui rapporte ce fait, avoit eu quelque teinture d’Anatomie, & qu’il eût vû une seule dissection du corps de l’animal, il eût compris aisément que cette génération étoit impossible, & qu’avant que l’animal puisse mouvoir ou sa tête ou ses pieds, il faut que son corps soit, sinon parfait, du moins achevé. Car on sçait bien qu’il y a des corps imparfaits qui viennent au monde manquant de quelque partie, & qui ne laissent pas de vivre & de se mouvoir ; on voit des personnes sans bras, d’autres sans pieds, d’autres sans doigts, &c. on voit des Chiens n’avoir que deux pates ; mais comme ces corps sont ainsi de naissance, je dis qu’ils sont achevés & non parfaits.

Ce qu’on allégue ordinairement des Grenoüilles, qu’elles se produisent de la pluye, & ce qu’on dit des Macreuses, qu’elles s’engendrent du bois pourris des vieux vaisseaux, seroit favorable à ces Philosophes, s’il étoit vrai. Il tombe quelquefois de petites Grenoüilles avec la pluye, lorsqu’il fait de l’orage ; mais il ne s’ensuit pas qu’elles soient engendrées de la pluye : la tempête peut enlever ces Grenoüilles nouvellement écloses, & la pluye mêlée avec la poussière, leur servir de nourriture, les enfler, les grossir & les augmenter aussi promptement que des Champignons ; ensorte que les Voyageurs soient quelquefois tout surpris d’en trouver sur leurs chapeaux, lesquelles semblent croître comme à vue d’œil. Il peut arriver même quelquefois, qu’ils ne découvrent d’abord qu’une Grenoüille imparfaite en apparence, à laquelle, un moment après poussent des jambes, ce qui fait croire au vulgaire que ces Grenoüilles s’engendrent effectivement de la pluye. Mais il faut sçavoir que ces jambes étoient déja renfermées dans la Grenoüille, & que quand elles paroissent, ce n’est qu’un développement qui se fait d’une chose cachée, les jambes des Grenouilles croissant & poussant au dehors, de même que les boutons de fleurs hors de leurs tiges, ainsi que l’a remarqué Swammerdam, ce qui s’accorde avec ce que dit Jacobœus dans ses observations sur les Grenoüilles, & avec ce qu’on remarque tous les jours dans les bassins des fontaines ; sçavoir, que cet animal ne paroît d’abord que tête & queuë.

Quant aux Macreuses, on a crû qu’elles s’engendroient de l’écume de la mer, ou des planches pourries des vieux vaisseaux, ausquelles on les trouve, dit-on, attachées par le bec, & d’où elles se détachent ensuite lorsqu’elles sont bien formées ; mais elles viennent d’un œuf couvé, comme les autres oiseaux, ainsi que l’a fait voir M. Childeré dans son Livre des Merveilles d’Angleterre, & que nous l’avons expliqué au long dans notre Traité des Alimens de Carême, en parlant de cet Oiseau, par rapport à la nature de sa chair, pour ce qui regarde l’abstinence.

Cela posé, je dis que les semences de tous les Animaux ont été créées par le premier Estre, & mises dans les premiers individus des espéces, en sorte qu’au moment que ce premier Estre commanda à la terre de produire toutes sortes de Reptiles & d’Animaux, chaque animal reçut de quoi se multiplier, comme les Plantes, dont l’Ecriture dit en termes exprès, que Dieu ordonna à la terre de produire de l’Herbe & des Arbres qui renfermassent chacun leur semences en eux-mêmes pour se reproduire[1]. Il faut remarquer que cette semence des Animaux contient en racourci, l’animal qui en doit sortir, & les microscopes nous l’y decouvrent quelquefois tout formé. On peut voir là-dessus les observations curieuses du célébre M. Hartsocker, sçavant Physicien d’Amsterdam, dans le Journal des Sçavans de l’année 1678. & les Lettres du fameux Antoine de Lewenhoek. Chaque semence des Plantes contient de même en abregé la plante qui en doit venir, & à l’infini toutes celles qui en peuvent naître.

Nous observerons ici que les semences dont nous parlons, peuvent être considerées selon leurs entités, & selon leurs diversités. Selon leurs entités, le nombre en est infini, ce qui fait qu’il se produit tous les jours en chaque espéce tant d’individus nouveaux. Selon leurs diversités, elles sont bornées à un certain nombre, ce qui est cause qu’il ne s’engendre aucune espéce nouvelle d’animaux, ni de plantes, ni de mineraux.

Lucrece a reconnu lui-même la nécessité d’admettre les semences, pour expliquer cette constance de la nature dans ses productions. Ne croyez pas, dit-il[2], que toutes choses se puissent combiner en toute manière. Si cela étoit, il se feroit tous les jours des générations bizarres, qui ne se font point. On verroit communément paroître des monstres moitié hommes & moitié brutes ; on verroit des branches d’arbres naître au corps des animaux, des membres de poissons s’unir avec des membres d’animaux terrestres, & des chimères ravager les campagnes par les feux qu’elles vomiroient.

Que s’il n’arrive rien de tel, poursuit ce Philosophe, il faut nécessairement avouer que c’est que toutes choses naissent de certaines semences qui les fixent, & qu’il y a en tout cela une cause déterminante qui ne peut varier.

Cette cause n’est autre chose, selon le même Lucrece, que les semences mêmes[3] qu’on doit regarder comme autant de formes inaltérables limitées dans le nombre de leurs différences, & sans limites dans celui de leurs individus, lesquelles demeurent cachées dans[4] tous les êtres, & sont dit-il, comme autant de sceaux & de caracteres invariables, d’où viennent toutes les figures différentes qui constituent les espéces.

Chaque animal a donc en soi une matière propre à produire un animal son semblable, soit par l’accouplement, soit sans accouplement. Cette matiere multiplie plus ou moins, selon la nature du lieu où l’animal se rencontre. Les Insectes par exemple, se trouvant dans un lieu propre à leur nourriture, y déposent quantité d’œufs, ces œufs produisent d’autres Insectes, ces Insectes d’autres œufs, & toujours ainsi jusqu’à l’infini. Or comme ces œufs sont fort petits & fort legers, il est facile de juger qu’ils peuvent être épars dans l’air, dans l’eau & sur la terre, par le moyen des vents & des pluyes, & que se conservant de la même maniére dont se conservent les graines des plantes, ils se reveillent aussi-tot qu’ils trouvent une matiere & une chaleur convenable. Il s’ensuit que ces œufs peuvent s’introduire souvent dans les mixtes, qu’ils peuvent entrer dans les fruits, non-seulement par dehors, mais avec le suc que la plante tire de la terre, & c’est par ce moyen qu’on peut expliquer d’où vient qu’on voit des Vers dans certains fruits, sans qu’il paroisse sur la peau de ces fruits, aucune trace de piqûre. Il s’ensuit de la même raison, que ces œufs peuvent venir dans notre corps avec les alimens & avec l’air. Les semences dont il s’agit, étant ainsi mêlées partout, ou produisent, ou se conservent, ou se détruisent selon que le lieu où elles sont leur est, ou propre, ou indifférent, ou contraire. Car si la matiere surabondante croupissoit en attendant que la chaleur vitale du mixte vînt à l’assujetir & à la transmuer, il est hors de doute qu’il se feroit une fermentation étrangère, & contre nature, qui, par le levain de la matiere inutile infecteroit toute la masse. Mais elles ne s’insinuent pas seulement par le moyen de l’air & des alimens, elles entrent encore très-souvent dans les chairs par dehors, & s’y arrêtent d’autant plus facilement qu’elles sont fort subtiles, & qu’en comparaison de leur subtilité, la plus fine peau du corps est très-grossiere. Ajoutons à cela que cette peau est remplie de cavités, dont les unes sont pleines de sueur, les autres de petites écailles, & toutes plantées d’un petit poil, ce qui fait que ces semences s’y engagent aisément, & qu’elles y produisent de petits animaux qui rongeant les cellules étroites dans lesquelles ils sont éclos, ouvrent les vaisseaux imperceptibles épars sur la peau, & par cette ouverture font échapper la liqueur contenue dans ces mêmes vaisseaux, laquelle par son séjour, fermente, ou se change en pus, & forme plusieurs petites galles sous lesquelles ils se tiennent couverts. C’est ainsi que les Cirons & plusieurs autres sortes d’Insectes s’engagent dans la chair. L’expérience le fait voir en ceux qui manient long-temps des Hanetons ou des Vers à soye, car ils ne manquent pas d’avoir bientôt la galle, parce que ces Insectes, ainsi que tous les autres, sont chargés de la semence de plusieurs autres Insectes moindres qu’eux, laquelle est par eux déposée dans la main qui les touche. Et comment ne seroient-ils pas chargés de ces semences, puisqu’ils sont tout couverts d’animaux imperceptibles qui les rongent ? ainsi qu’on le remarque dans l’Escarbot licorne, sur lequel le microscope découvre une infinité de petits pous. On voit la même chose dans plusieurs autres Insectes, lesquels sont tout occupés à se debarrasser d’une vermine importune qui les dévore. Telle est la Mouche, par exemple, qui nettoye continuellement ses aîles, sa tête, ses pieds, & s’épluche sans cesse. Car si on la considere avec le microscope, on y discerne souvent divers animaux qui la sucent. Ces animaux sont sans doute encore sucés par d’autres, & ces autres par d’autres, selon ce qu’il y a de matiere corrompue en chacun d’eux pour nourrir quelque autre espéce d’animal dont la semence s’y puisse arrêter.

Qu’on n’objecte pas que comme on voit des Vers de différentes espéces dans les matières différentes dont ils se nourrissent, il y a lieu de croire que ces Vers tirent leur première origine de la matiere même dans laquelle on les voit, car c’est une difficulté que nous avons déja prévenue, en disant qu’il en est des semences des Vers, comme des graines des plantes, dont les unes ne peuvent pousser qu’en certaines terres, & les autres dans d’autres. Ainsi les Vers qui mangent les pois sont différens de ceux qui mangent les cerises ; & la vermine des Brebis differente de celle des Oiseaux, parce qu’il y a dans chacun de ces sujets, une matiere propre à faire éclore une telle espéce de Vers, & non une autre.

Qu’on ne dise point que la quantité extraordinaire de Vers qui se trouvent dans certaines choses pourries, fait voir évidemment qu’il n’y a point d’autre semence de ces Vers que la matiere même où ils naissent, laquelle se transforme en ces animaux ; car il arrive ici à l’égard de ces Insectes, ce qui arrive à l’égard des troupeaux : Où sont les bons paturages, là se trouvent des Bœufs & des Brebis en abondance. Mais comment concevoir, dira-t-on, qu’il se puisse former par autant de semences, un nombre aussi extraordinaire d’Insectes qu’il en sort de la chair corrompue de certains animaux ; par exemple une quantité aussi prodigieuse d’Escarbots & de grosses Mouches qu’il s’en produit à la campagne dans la fiente des Vaches, dans celle des Brebis, des Mulets & des Asnes ? Je réponds que les herbes étant toutes couvertes de petits Insectes & d’œufs d’Insectes, les Bœufs & les Vaches en broutant l’herbe, se remplissent de ces semences. Cela supposé, je dis que ces semences étant différentes dans leurs espéces, & par conséquent dans leurs figures & dans leurs masses, celles qui ont plus de legereté, & dont la figure est proportionnée aux conduits par lesquels doit entrer le suc nourricier de ces animaux, sont portées dans les chairs, où elles se conservent quelque temps, toutes prêtes à produire ce qu’elles contiennent, si-tôt que l’animal mort sera corrompu ; & celles qui ont trop de masse, ou dont la figure n’a pas de proportion avec ces conduits, sont rejettées avec les excremens, & poussent ensuite leurs Vers de la même maniere que nous voyons dans le fumier, certains grains d’orge & d’avoine sortis du ventre du Cheval, pousser l’herbe qu’ils contenoient. De plus, les Mouches venant à se poser sur cette chair & sur cette fiente, peuvent encore y laisser plusieurs œufs propres à produire diverses sortes d’animaux ; car c’est quelque chose d’incroyable que la quantité d’œufs que font les Mouches. La femelle des Abeilles, que l’on appelle le Roy, en jette plus de six mille par an ; Jean de Hoorn, fameux Anatomiste, a fait plusieurs observations curieuses sur ce sujet.

On remarque que la poudre de Vipère se remplit de Vers quand elle a été gardée quelque temps, en sorte qu’on est obligé, pour la conserver, de la réduire en pâte, avec une suffisante quantité de mucilage de gomme adragant, & d’en former des trochisques, qu’on fait sécher au soleil pour les pulvériser selon le besoin.

Ce fait n’est pas plus contraire à notre sentiment que les autres que nous avons rapportés, rien n’empêchant de penser que ces Vers se produisent dans la poudre de Vipère par des semences qui étoient engagées dans la chair de la Vipère lorsque l’animal vivoit, & cela conformément à l’explication que nous venons de donner au sujet des Insectes qu’on voit naître du cadavre des autres animaux. M. Rédi prétend que si l’on tient enfermé dans un vaisseau bien bouché, de la chair fraîche, ou quelqu’une des autres choses où il vient ordinairement des Vers, il n’y en naîtra aucun ; d’où l’on conclud que ces Vers ne s’engendrent que par des sémences qu’y laissent les Mouches en se posant dessus. L’expérience qu’apporte M. Rédi ne prouve rien, puisqu’en Eté, par exemple, quelque fraîche que puisse être la viande, il est impossible qu’il ne s’y pose toujours quelques Mouches, & qu’elles n’y laissent par conséquent des œufs ; en sorte que si alors on enferme cette viande, & qu’il ne s’y produise point de Vers, il faut conclure au contraire que ce ne sont pas les Mouches précisément qui produisent les Vers dans la viande, mais que ce sont d’autres causes avec celles-là : en effet ne se peut-il pas faire que le vaisseau étant trop étouffé empêche les Vers d’éclorre ? Cependant la poudre de Vipère que l’on conserve toujours fermée, se remplit de Vers si l’on n’a pas soin d’apporter les précautions que nous avons dites. D’où s’ensuit que pour expliquer la génération des Vers qui naissent de la chair morte des animaux, il est plus naturel de recourir à des sémences qui y soient entrées dès le vivant de l’animal, sans nier cependant que les Mouches n’y en puissent apporter de nouvelles, si elles se posent dessus.

Il nous reste à examiner quelle est la matiere la plus propre à faire éclorre des Vers dans le corps de l’Homme, & à les y nourrir quand ils y sont une fois éclos. Si l’on considere que les enfans sont les plus sujets aux Vers, & que leur principale nourriture est de lait & d’autres alimens doux qui se tournent aisément en aigre, on n’aura pas de peine à trouver la véritable cause qui fait éclorre les Vers dans le corps. En effet puisque le lait s’aigrit pour l’ordinaire dans l’estomac de ceux qui en boivent souvent, & que ceux qui sont accoutumés à cette nourriture, sont presque toujours attaqués de Vers, il est naturel de conclurre que c’est un aigre qui fait éclorre les Vers dans le corps ; non un aigre quel qu’il soit, car il y a des aigres qui les tuent ; mais un aigre qu’on peut appeller aigre-doux, tel que celui qui s’engendre dans nos corps par la corruption du lait, & par la corruption des fruits. Cet aigre-doux excite une fermentation insensible, très-propre par son mouvement à développer les parties du Ver encore enfermé dans son œuf, & à lui procurer quand il est éclos, l’accroissement nécessaire. Que faut-il pour faire naître un Ver dans les intestins ou dans quelque autre partie, sinon une matière qui fermente doucement, & qui communiquant une legere raréfaction à l’humeur de l’œuf, dans lequel le Ver est renfermé, dégage insensiblement les petites parties de ce Ver, & les nourrisse en s’y introduisant peu à peu ? Or on ne trouvera dans le corps de l’homme aucune matiere plus propre à produire cet effet, que l’aigre-doux, qui étant un acide embarrassé dans des parties terrestres & sulphureuses, ne sçauroit être que très-capable d’exciter les mouvemens insensibles dont nous parlons ; & c’est ce que l’expérience confirme, puisque ceux qui usent sans modération de certains alimens doux faciles à s’aigrir, comme de lait, de sucre, de fruits, de miel, sont plus sujets aux Vers que les autres. Aussi remarque-t-on que les remédes qui corrigent les acides, sont tous Contraires aux Vers. C’est pour cela que certains amers sont si bons pour guérir & pour prévenir cette maladie. En voilà assez pour la production des Vers en général ; voyons en particulier comment, selon les principes que nous avons posés, le Ver, qui a donné occasion à ce Traité, a pu se produire dans le Malade qui l’a rendu.

Il semble d’abord qu’il suffise pour comprendre la production de ce Ver, de supposer que le Malade ait bû ou mangé quelque chose en quoi le germe de cet Insecte fût renfermé, soit que le Ver qui aura jetté cette sémence ait vécu dans le corps d’un autre homme, ou ailleurs, soit qu’il ait été aussi long, ou qu’il l’ait été moins, tant pour n’avoir pas achevé son accroissement faute de temps, que pour ne l’avoir pû faute de nourriture ; car comme il est des animaux qui ne passent pas une certaine mesure, il en est d’autres qui croissent toujours selon l’abondance & la qualité de l’aliment qu’ils trouvent. C’est pour cela que l’on voit des Mouches presque aussi grosses que des Hannetons, & que les Vers presque imperceptibles qui sont dans les bouteilles de vinaigre deviennent beaucoup plus longs & plus gros dans les tonneaux des Vinaigriers. Je dis donc que pour la génération du Ver dont il s’agit, il a suffi que le Malade ait avalé quelque chose en quoi fût la sémence de cet Insecte : & si l’on me demande comment cette sémence pourroit se trouver dans les alimens, je répondrai qu’il n’est pas plus difficile qu’elle s’y trouve, que la sémence d’une infinité d’autres Vers qui sont dans les fruits, dans le fromage, dans les herbes, &c. cependant pour ne point défendre un sentiment qui a ses difficultés, ne pourroit-on point dire, au cas que la sémence de ce Ver ne fût pas entrée avec les alimens dans le corps du Malade, qu’elle y a peut-être passé avec la substance même du père dès le temps de la conception ? Car comme l’on ne voit nulle part, soit sur la terre, soit dans l’eau, des Vers si longs, pour donner lieu de croire que les germes en puissent être étrangers à l’homme, ne se pourroit-il pas faire que ces mêmes germes eussent été créés dans ceux de l’homme, avec l’homme même, ainsi qu’on le peut penser des germes des poux qui ne se trouvent qu’à l’homme, & dont l’espéce seroit détruite si celle de l’homme[5] venoit à manquer. En sorte que ce Ver ne se produit peut-être en nous, que parce qu’il a déja son germe tout créé dans la matiere qui produit l’homme ; semblable à ces plantes[6] qui croissent sur d’autres de différente nature, & qu’on ne voit jamais venir ailleurs ; car il y a bien de l’apparence qu’elles ont leur sémence renfermée dans celle des arbres même où elles s’engendrent. Le germe de ce Ver peut donc avoir été dans celui du fœtus.

Ainsi lorsque cet Insecte a été introduit dans le corps, soit par les alimens, ou de la maniére que nous venons de dire, il est à supposer qu’il y a rencontré toute la nourriture nécessaire à son accroissement, & que par ce moyen, il est parvenu à la longueur extraordinaire dont nous l’avons trouvé. Peut-être même que s’il ne se fût pas rompu, l’auroit-on vu de toute la longueur des intestins, qui est, selon Hippocrate, la mesure qu’il a coutume d’avoir dans ceux qui ont atteint l’âge de puberté, ou qui sont près d’y entrer[7]. Le même Hippocrate ajoûte que quand ce Ver est parvenu à cette étendue, il croît toujours comme auparavant, ce qui favorise le sentiment de Pline[8] qui dit, qu’on en a vu quelquefois de plus de trente pieds, & ce qui est confirmé par des exemples récens encore plus extraordinaires ; car M. Hartsoeker m’a mandé[9] d’Amsterdam, que M. Ruisch, célébre Professeur d’Anatomie dans cette Ville-là, lui en avoit fait voir deux, dont l’un avoit plus de quarante-cinq aulnes de France. M. de Montabourg, célébre Médecin de la Faculté de Paris, & Médecin à Saint Germain en-Laye, m’a écrit le 30. Mars 1735. qu’il traitoit dans cette Ville-là, une pauvre fille tourmentée d’un Ver solitaire, dont elle avoit rendu des lambeaux qui pouvoient se monter à la longueur de 40. aulnes. Cette étendue ne doit point surprendre, puisque de la maniere dont ce Ver est articulé, il lui est facile de se raccourcir, & de s’accommoder au lieu qui le renferme. Aussi fait-il plusieurs mouvemens différens, jusques-la qu’il se roule quelquefois tout en pelotton, comme dans la figure ci-devant. Nous en rapporterons plusieurs exemples dans la suite.

FileAndry - De la génération des vers (1741), planche p. 33.png

Nous pouvons observer ici que l’opinion d’Hippocrate : que souvent ce Ver s’engendre dans l’enfant au ventre de la mère, paroît très-vraisemblable, en ce que l’on voit des enfans nouveaux nés en rendre de cette sorte, qui sont extrêmement longs, & cela dès la première fois que leur ventre se purge, ainsi que l’a remarqué le même Hippocrate. Or il n’y a pas lieu de croire qu’un animal d’une longueur si extraordinaire pût croître en aussi peu de temps qu’il le faudroit pour sortir si long du corps d’un enfant nouveau-né, sans y avoir été produit dès le ventre de la mère : c’est le raisonnement d’Hippocrate[10], & cela paroît très-concluant. On a vu des enfans très-jeunes en rendre qui avoient plus de quatre aulnes ; & Gaspard Wolpius dans ses Observations, cite l’exemple d’une petite fille à la mammelle, qui en rendit un de cette longueur, par le moyen d’un purgatif qu’il lui fit prendre à ce dessein.

Sennert[11] dit que ce Ver s’engendre dans l’homme à toute sorte d’âge. Il rapporte pour le prouver, l’exemple d’une fille de douze ans, celui d’une femme de vingt-trois, & celui d’un vieillard de quatre-vingt, qui furent délivrés de Vers semblables ; mais ces exemples font voir seulement que le Ver dont il s’agit, se peut trouver en toute sorte d’âge, & non qu’il s’engendre à tout âge. Ce vieillard, par exemple, pouvoit avoir apporté le sien en naissant, selon ce qu’écrit Hippocrate[12], que c’est un Insecte qui vieillit avec son hôte.

Il ne sera pas difficile de comprendre que ce Ver se puisse engendrer dans l’enfant au ventre de la mère, si l’on fait réfléxion à l’abondante nourriture que reçoit le fœtus, puisqu’il se nourrit 1o. par le cordon umbilical. 2o. Par la bouche. 3o. Par les pores de la peau, en sorte qu’il est difficile qu’une nourriture si abondante ne soit sujette à se corrompre pour peu que l’enfant manque des conditions nécessaires à une parfaite digestion.

Il est vrai que le fœtus croissant infiniment plus vîte dans le sein de sa mère que lorsqu’il est né, (car s’il croissoit autant après sa naissance qu’auparavant, ce seroit à quatre ans un géant énorme,) il lui faut alors une quantité extraordinaire de nourriture pour fournir à un accroissement si prompt ; mais il faut aussi que l’enfant la puisse digérer parfaitement, sans quoi le superflus de ce suc nourricier se tournant en corruption, peut donner lieu à la génération du Tænia, ou Solitaire, qui est le Ver dont il s’agit, & suffise ensuite pour le nourrir, quelque longueur qu’il acquiert.

Nous remarquerons avant que de finir ce Chapitre, que lorsque ce Ver est une fois sorti du corps, il ne s’y en engendre plus de semblable, c’est le sentiment de Spigelius & de tous les Medecins, qui ont examiné avec attention, la nature de cet Insecte, dont nous allons considérer encore plus exactement l’espéce dans le Chapitre suivant, où nous avons à parler des différentes sortes de Vers qui se produisent dans le corps humain.


  1. Genes. Lib. I.
  2. Non tamen omnimodis connecti posse putandum est omnia, &c. Lucret. de Rerum Natura, Lib. II. Carm. 699.
  3. Primordia rerum, &c. Lucret. Ibid. Carm 522.
  4. Invenies igitur multarum semina rerum, corpora celare & varias cohibere figuras, ibid. Carm. 675.
  5. Voyez la Lettre de M. Hartsoeker, à la fin de ce livre.
  6. Le Gui.
  7. Hipp. liv. IV. des Maladies.
  8. Plin Hist. nat. lib. II. ch. 33.
  9. Voyez la Lettre de M. Hartsoeker à la fin de ce livre.
  10. Hipp. liv. IV. des Maladies.
  11. Senn. Prax. Med. lib. III. part. 1 cap. 3.
  12. Hipp. liv. IV. des Maladies.