De la justice dans la Révolution et dans l’Église/Prologue

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PROLOGUE


Sous le nom d’un archevêque, j’adresse ces Études à tous les membres du clergé français.

Comme au temps des Césars la société est menacée de se dissoudre ; et comme au temps des Césars l’Église croit avoir seule la puissance de la régénérer.

L’ouvrage qu’on va lire ayant pour but de reconnaître la réalité et l’intensité du mal, d’en assigner la cause, d’en découvrir le remède, par-dessus tout de démontrer, au point de vue de la justification, c’est-à-dire de la perfectibilité humaine, la non-valeur du ministère ecclésiastique, et de constituer la philosophie morale, en dehors de cette influence, sur sa base légitime, la dédicace revenait de droit au clergé.

En deux mots, quel doit être désormais, pour les peuples, l’organe de la vertu, de la Révolution ou de la Religion ? Tel est l’objet de mes recherches. Il n’y en a pas de plus grand ni de plus méritoire.


1. — État des mœurs au dix-neuvième siècle.
Invasion du scepticisme : péril social. Où est le remède ?


Et d’abord, qu’y a-t-il de vrai dans la crise actuelle ?

Si l’on jette les yeux sur le train du siècle, il semble qu’en effet, comme l’Église le dénonce, la situation soit fort compromise.

La France a perdu ses mœurs.

Non pas que les hommes de notre génération soient en effet pires que leurs pères : l’histoire mieux connue des époques antérieures nous donnerait un énergique démenti. Les générations se suivent et s’améliorent : voilà, au total, nonobstant des oscillations incessantes et de déplorables écarts, ce qu’une observation attentive de la vie des peuples révèle jusqu’à présent de plus plausible.

Quand je dis que la France a perdu ses mœurs, j’entends, chose fort différente, qu’elle a cessé de croire à ses principes. Elle n’a plus ni intelligence ni conscience morale, elle ne sait même pas ce qu’elle doit entendre par ce mot, mœurs.

Nous sommes arrivés, de critique en critique, à cette triste conclusion : que le juste et l’injuste, dont nous pensions jadis avoir le discernement, sont termes de convention, vagues, indéterminables ; que tous ces mois de Droit, Devoir, Morale, Vertu, etc., dont la chaire et l’école font tant de bruit, ne servent à couvrir que de pures hypothèses, de vaines utopies, d’indémontrables préjugés ; qu’ainsi la pratique de la vie, dirigée par je ne sais quel respect humain, par des convenances, est au fond arbitraire ; que ceux qui parlent le plus de la Justice prouvent de reste, et par l’origine surnaturelle qu’ils lui assignent, et par la sanction extra-mondaine qu’ils lui donnent, et par le sacrifice qu’ils n’hésitent jamais d’en faire aux intérêts établis, et par leur propre conduite, combien peu leur foi est sérieuse : qu’ainsi la vraie boussole des rapports de l’homme à l’homme est l’égoïsme, en sorte que le plus honnête, celui dont le commerce est le plus sûr, est encore celui qui avoue avec le plus de franchise son égoïsme, parce que du moins un tel homme ne vous prend pas en traître, etc., etc.

Pour tout dire d’un mot, le scepticisme, après avoir dévasté religion et politique, s’est abattu sur la morale : c’est en cela que consiste la dissolution moderne. Le cas n’est pas nouveau dans l’histoire de la civilisation : il s’est présenté déjà au temps de la décadence grecque et romaine ; j’ose dire qu’il ne se présentera pas une troisième fois. Étudions-le donc avec toute l’attention dont nous sommes capables ; et puisque nous ne pouvions échapper à cette dernière invasion du fléau, sachons du moins ce que nous devons en attendre.

Sous l’action desséchante du doute, et sans que le crime soit peut-être devenu plus fréquent, la vertu plus rare, la moralité française, au for intérieur, est détruite. Il n’y a plus rien qui tienne : la déroute est complète. Nulle pensée de justice, nulle estime de la liberté, nulle solidarité entre les citoyens. Pas une institution que l’on respecte, pas un principe qui ne soit nié, bafoué. Plus d’autorité ni au spirituel ni au temporel : partout les âmes refoulées dans leur moi, sans point d’appui, sans lumière. Nous n’avons plus de quoi jurer ni par quoi jurer ; notre serment n’a pas de sens. La suspicion qui frappe les principes s’attachant aux hommes, on ne croit plus à l’intégrité de la justice, à l’honnêteté du pouvoir. Avec le sens moral, l’instinct de conservation lui-même paraît éteint. La direction générale livrée à l’empirisme ; une aristocratie de bourse se ruant, en haine des partageux, sur la fortune publique : une classe moyenne qui se meurt de poltronnerie et de bêtise ; une plèbe qui s’affaisse dans l’indigence et les mauvais conseils ; la femme enfiévrée de luxe et de luxure, la jeunesse impudique, l’enfance vieillotte, le sacerdoce, enfin, déshonoré par le scandale et les vengeances, n’ayant plus foi en lui-même, et troublant à peine de ses dogmes mort-nés le silence de l’opinion : tel est le profil de notre siècle.

Les moins timorés le sentent et s’en inquiètent. — « Il n’y a plus de respect, me disait un homme d’affaires. Comme cet empereur qui se sentait devenir dieu, je sens que je deviens fripon, et je me demande à quoi je croyais quand je croyais à l’honneur ? »

Le spleen me gagne, avouait un jeune prêtre. — Lui qui par ses fonctions, par sa foi, par son âge, eût dû être à l’abri de ce mal anglais, sentait en son cœur s’affaisser la vie morale.

Est-ce là une existence ? Ne dirait-on pas plutôt une expiation ? Le bourgeois expie, le prolétaire expie, le Pouvoir lui-même, réduit à ne gouverner plus que par la force, expie.

« L’esprit de l’homme, dit M. Saint-Marc de Girardin, a perdu sa clarté ; le cœur n’a plus de joie. Nous nous sentons dans le brouillard, nous trébuchons en cherchant notre chemin, et cela nous rend tristes. La gaieté est chose rare de nos jours, même chez la jeunesse. »

Cette nation n’a pas de principes, disait de nous, en 1815, lord Wellington. — Nous nous en apercevons à cette heure. Avec quel surcroît d’épouvante Royer-Collard, témoin de notre défaillance, répéterait ses paroles de la même époque :

« La société est en poussière. Il ne reste que des souvenirs, des regrets, des utopies, des folies, des désespoirs. »

Toutefois le doute sur la Justice, et la démoralisation qu’il traîne à sa suite, n’ajoutant pas sensiblement à la somme des délits et des crimes, l’homme d’État, à qui il suffit du respect extérieur de la loi, n’aurait lieu jusque-là de s’en préoccuper. La statistique à la main, il montrerait que le crime est proportionnel au paupérisme, et cette moralité précieuse que ne soutient plus la conscience, il la demanderait aux combinaisons de la commandite et de l’assurance. À la religion du droit et du devoir succéderait ainsi la religion des intérêts, et tout serait dit. L’ordre maintenu dans la rue, la force restant à la loi, l’homme d’État pourrait se reposer sur son œuvre, et l’on n’aurait plus qu’à répéter le proverbe : Le monde va tout seul.

Malheureusement l’histoire montre que si la sûreté des personnes et des propriétés ne peut être sérieusement atteinte par le doute moral, il n’en est pas de même de la famille et de la société.

Pour former une famille, pour que l’homme et la femme y trouvent la joie et le calme auxquels ils aspirent, sans lesquels, rapprochés par le désir, ils ne seront jamais qu’incomplètement unis, il faut une foi conjugale, j’entends par là une idée de leur mutuelle dignité qui, les élevant au-dessus des sens, les rende l’un à l’autre encore plus sacrés que chers, et leur fasse de leur communauté féconde une religion plus douce que l’amour même. Sans cela le mariage n’est plus qu’une société onéreuse, pleine de dégoûts et d’ennuis, que remplace bientôt et nécessairement l’amour libre.

De même, pour former une société, pour donner aux intérêts des personnes et des familles la sécurité qui est leur premier besoin, sans laquelle le travail se refuse, l’échange des produits et des valeurs devient escroquerie, la richesse un guet-apens pour celui qui la possède, il faut ce que j’appellerai une foi juridique, qui, élevant les âmes au-dessus des appétits égoïstes, les rende plus heureuses du respect du droit d’autrui que de leur propre fortune. Sans cela la société devient une mêlée où la loi du plus fort est remplacée par la loi du plus fourbe, où l’exploitation de l’homme succède au brigandage primitif, où la guerre a pour dernier mot la servitude, et la servitude pour garant la tyrannie.

De même encore, pour former un État, pour conférer au Pouvoir l’adhésion et la stabilité, il faut une foi politique, sans laquelle les citoyens, livrés aux pures attractions de l’individualisme, ne sauraient, quoi qu’ils fassent, être autre chose qu’un agrégat d’existences incohérentes et répulsives, que dispersera comme poussière le premier souffle. N’avons-nous pas vu, depuis la Révolution, assez de défections et de palinodies ? Comment un pouvoir subsisterait-il quand le mépris a envahi les âmes, quand ministres, sénateurs, magistrats, généraux, prélats, fonctionnaires, armée, bourgeoisie et plèbe, sont aussi prompts à changer de princes que le mobilier de la couronne ?

Par le scepticisme, l’attrait purement moral du mariage, de la génération, de la famille, l’attrait du travail et de la cité étant perdu, l’être social se dissout, la population même tend à s’éteindre. Là est le côté grave de l’immoralité actuelle.

Tous tant que nous sommes que le doute moral a piqués, et qui avons acquis la conscience de notre solitude, nous nous sentons, par cette défaillance en nous de la Justice, diminués de la meilleure partie de nous-mêmes, déchus de notre dignité, ce qui veut dire de notre virtualité sociale.

N’est-ce pas déchéance, en effet, que ce sensualisme féroce, qui nous fait prendre en honneur le mariage et la génération, et nous pousse par l’amour à l’anéantissement de l’espèce ? Le nombre des avortements et infanticides a doublé en 1856, dit le dernier rapport sur la Justice criminelle. Le comble de la jouissance est dans la stérilité. Nous n’aurons pas d’enfants, vous disent froidement ces jeunes époux !… Est-ce le vœu de la nature et de la société ?

N’est-ce pas déchéance que ce manque de foi à la vertu du prochain et à la nôtre, qui, nous retenant à l’état de guerre latente, nous rend bon gré mal gré indifférents à la cité, à la patrie, insoucieux des intérêts généraux et de la postérité ?…

La certitude du droit et du devoir abolie dans le cœur des hommes, la société expire donc. Comme nul ne saurait être honnête avec la conviction intime de sa scélératesse, de même nulle société ne saurait subsister avec l’opinion devenue générale qu’elle se compose en haut et en bas de canaille.

Science et conscience de la Justice, comme dit un savant professeur, voilà ce qui nous manque, et dont la privation nous fait lentement, ignominieusement mourir.

Et voilà ce que la Révolution nous avait promis, ce qu’elle nous eût dès longtemps donne, si le malheur des temps et la faiblesse des âmes n’en eût retardé la glorieuse et définitive manifestation.

Oui, cette foi juridique, sacramentelle, cette science du droit et du devoir, que nous cherchons partout en vain, que l’Église ne posséda jamais et sans laquelle il nous est impossible de vivre, je dis que la Révolution en a produit tous les principes ; que ces principes, à notre insu, nous régissent et nous soutiennent, mais que nous ne les comprenons pas, que tout en les désirant du fond du cœur, nous y répugnons par préjugé, et que c’est cette infidélité à nous-mêmes qui fait notre misère morale et notre servitude.

Depuis soixante-trois ans, la Révolution est par nous refoulée, travestie, calomniée, livrée à l’ennemi, dont nous avons repris la bannière. Et notre immoralité a grandi à mesure que nous nous sommes rapprochés du principe contre lequel s’étaient levés, mais que ne surent pas nier nos pères.


2. — La Contre-Révolution : son impuissance.


La France, et l’Europe à sa suite, est en pleine contre-révolution, toutes deux du même coup en pleine décadence. Ce fait vaut la peine que je m’y arrête : ceux qui s’en plaignent le plus étant loin d’en soupçonner les agents et les causes.

Tout ce qui est sorti de la Révolution, depuis son origine, s’est successivement tourné contre elle, et en combattant la Révolution, a servi la dissolution : Démocratie, Empire, Restauration, Monarchie de Juillet, République de 1848, Système représentatif, Centralisation, Concordat, Philosophie, Économie politique, Progrès industriel, Institutions de crédit, Socialisme, Littérature.

Constatons, en quelques pages rapides, cet étonnant phénomène.

Démocratie. — Personne n’oserait nier que la Révolution ait eu pour objet d’émanciper les masses et d’assurer la prépondérance du travail sur la propriété. La Révolution est essentiellement démocratique, à tel point que la monarchie elle-même, transformée par la Révolution, a dû se dire, et se dit tous les jours, démocrate.

Et moi aussi, malgré mon dédain des urnes populaires, j’appartiens à la démocratie ; je ne me sépare point d’elle, et nul n’a le droit de m’en exclure. Suis-je donc traître ou scissionnaire, parce que je dis que la démocratie est empoisonnée, et que plus que personne elle a servi la contre-révolution ?

En prenant pour idéal l’utopie de Jean-Jacques, en substituant la politique des instincts à celle des principes, en calquant son gouvernement sur celui de l’absolutisme, la démocratie a abouti au suicide de 93, aux mystiques atrocités de 94, aux défections de thermidor et de brumaire, aux élections trop oubliées de 1800 et 1804, à celles de 1848, 1851 et 1852, que, j’espère, on n’oubliera pas. Quel est le démocrate de bonne foi qui ose à cette heure, affirmer la fermeté, la haute sagesse, la raison infaillible de la multitude ? Et si vous abandonnez la multitude ; si après l’avoir fait voter, vaille que vaille, en lui conduisant l’œil et la main, vous la remettez en tutelle, qu’est-ce que votre démocratie ?

La démocratie, depuis qu’elle est devenue une puissance, une mode, a épousé successivement toutes les idées les plus contraires à sa nature. Fidèle, avant tout, au principe religieux, mais sentant, là comme ailleurs, le besoin d’innover, elle s’est faite tour à tour paléo-chrétienne et néo-chrétienne, protestante, déiste, panthéiste, métempsycosiste, druidique, magique, mystique, fanatique, de tout bois et de toute farine. En économie, elle est tout ce qu’on voudra, communiste et féodaliste, anarchique, monopoliste, philanthrope, libre échangiste, anti-égalitaire ; — en politique, gouvernementale, dictatoriale, impériale, centralisatrice, absolutiste, chauvinique, machiavélique, doctrinaire, dédaigneuse du droit, ennemie jurée de toute liberté locale et individuelle ; — en philosophie et littérature, après avoir renié Voltaire et les classiques, Condillac, Diderot, Volney, tous les Pères et les Docteurs de la Révolution, elle s’est faite transcendantaliste, éclectique, apriorique, fataliste, sentimentaliste, idéaliste, romantique, gothique, fantaisiste, bavarde et bohème. Elle a pris tous les systèmes, toutes les utopies, toutes les charlataneries, n’ayant su rien découvrir dans la Pensée qui l’avait produite.

Arrive février 1848. La démocratie se trouve sans génie, sans vertu, sans souffle : dites-moi pourquoi ?

Empire. — On l’a dit à satiété, on ne l’a que trop dit chez un peuple bataillard : l’empire fut l’épée de la Révolution, devançant par toute l’Europe le travail de la plume. Là fut sa légitimité, là sera sa signification devant l’histoire. Comme pouvoir, l’empire demeura sans originalité, parce qu’il était, comme la démocratie dont il était sorti, sans intelligence de la Révolution. Était-ce la faute de l’Empereur ? Il eut tout le génie que comportait la pensée nationale, autant d’esprit à lui seul que tout le monde, et peut-être plus de vertu. Quelle ferveur de royauté chez les héros sortis du jacobinisme ! Après les quatre frères Bonaparte, devenus rois, voici encore Bernadotte roi, Murat roi, Eugène Beauharnais vice-roi, et Soult, et Masséna, et l’insensé Junot, qui voulaient aussi être rois ! Duc, prince, ne suffisait à ces fils d’artisans, devenus plus superbes que des Rohan. Et le peuple trouvait cela naturel : Ils l’avaient bien gagné, disait-il. On gagne, suivant lui, une royauté comme une pension. Parlez donc, après cela, de suffrage universel ; dites que le peuple a été trompé, qu’on lui a fait peur !… Ils l’avaient gagné. Vox populi.

Restauration. — Elle s’élève d’abord, par la Charte, au-dessus même de la gloire impériale. La Charte était le retour à la vie révolutionnaire. Mais bientôt la couronne croit s’apercevoir, elle s’aperçoit que la Révolution la conduit là où elle ne veut pas aller ; elle conspire avec l’Église, l’âme de la contre-révolution, et tombe, après avoir fait pulluler sous son aile le jésuitisme, l’éclectisme, le romantisme, le saint-simonisme, le malthusianisme, tout ce que la Révolution, après le sabre, exècre et abomine.

Monarchie de Juillet. — Elle fut le couronnement de la bourgeoisie ; elle pouvait être, précisément à cause de cela, le plus légitime des pouvoirs. Une plèbe à émanciper suppose une classe d’initiateurs : c’est la donnée même de la Révolution. Louis-Philippe repoussa ce thème. Comme Napoléon avait essayé de refaire l’ancien régime avec ses soldats, celui-ci conçut l’idée de le refaire avec ses bourgeois. Il ne gouverna ni par la religion, ni par la force, ni par les instincts ; il gouverna par les intérêts. Sous Louis-Philippe s’est formée la féodalité industrielle, actuellement régnante. On peut dire de ce prince ce qu’on a dit de Voltaire : Il n’a pas vu tout ce qu’il a fait, il a fait tout ce que nous voyons. Lui-même s’en est vanté dans ses lettres aux chefs de la Sainte-Alliance ; et Napoléon III, qui a dépouillé la famille d’Orléans de ses apanages, n’oserait révoquer, sans indemnité, les grands fiefs dont son royal prédécesseur avait flanqué le Système.

Système parlementaire. — De 1789 à 1799, de 1814 à 1851, la tribune fut la gloire du génie français ; son silence est notre honte : j’en tombe d’accord. Mais, en trahissant tous les partis, en plaidant toutes les causes, en donnant le spectacle des plus honteuses palinodies, en servant moins la vérité que l’intrigue, en envoyant tour à tour, à l’échafaud et à l’exil, la monarchie, la gironde, les cordeliers, les jacobins, les thermidoriens, les clichyens, les socialistes, ne s’est-elle pas réfutée elle-même ? n’a-t-elle pas fait dire que la voix de la Révolution était une voix de mensonge et d’iniquité : Mentit est iniquitas sibi ?

Centralisation. — « Le sens des hommes de nos jours s’est trouvé tellement perverti, dit Michelet ; nos amis ont si légèrement avalé les bourdes grossières que leur jetaient nos ennemis, qu’ils croient et répètent que les protestants tendaient à démembrer la France, que tous les protestants étaient des gentilshommes, etc. Dès lors, voyez la beauté du système : Paris et la Saint-Barthélemy ont sauvé l’unité ; Charles IX et les Guises représentaient la Convention. » (Guerres de religion, p. 305.)

Dans une réunion de républicains qui eut lieu après le 2 décembre, et où l’on déplorait l’inertie des départements, attendant le signal de la capitale, quelqu’un ayant posé la question s’il eût mieux valu sauver la République, au prix de la décentralisation, que de conserver l’unité en subissant le coup d’État, la majorité se prononça pour la seconde opinion, le fédéralisme paraissant incompatible avec la République. Aussi ne vous étonnez pas que sur cette souche du jacobinisme le bourgeon monarchique soit toujours fleurissant. La monarchie, nous l’avons en horreur ; l’unité, c’est autre chose !

La possédons-nous du moins cette unité centralisatrice, dont l’installation coûta à la France quatorze mois de terreur et aux Girondins leurs têtes ? Hélas ! non. La centralisation suppose des parties qui se groupent sous une loi de série, mais toujours au profit de leur liberté et de leur initiative. Paris et son gouvernement, ses administrations, ses compagnies, ses monopoles, ses plaisirs, son parasitisme, Paris absorbe et dévore la France : voilà la centralisation !

Concordat. — Que de protestations souleva, de la part des prêtres, la constitution civile du clergé !… Vaincus par la nécessité, ils se résignent cependant. Le Concordat fait rentrer l’Église, qu’avaient proscrite ceux de 93, en lui imposant toutefois la constitution civile. Dieu fasse paix au vieil empereur ! Voici qu’aujourd’hui, après cinquante-trois ans, le Concordat est l’acte providentiel par lequel Celui qui règne dans les cieux et qui gouverne tous les empires a substitué, en France, l’ultramontanisme à l’Église gallicane. Ô Louis XIV, ô Bossuet !

Philosophie. — Une révolution sociale suppose, avec un gouvernement nouveau, une philosophie nouvelle. Pour fonder la Justice, développer la pensée humanitaire de Clootz, symbolisée dans le culte de la Raison, une critique de celle-ci était indispensable. Il suffisait pour cela de continuer, en l’élevant et le précisant, le mouvement du dix-huitième siècle : pas n’était besoin de faire appel aux Allemands, aux Écossais, aux Platoniciens, et sous prétexte de matérialisme, de donner le signal d’une réaction, comme fit Royer-Collard. Jamais le culte de la matière, puisque matière il y a, fit-il proscrire un philosophe, allumer un bûcher, poser en principe l’ignorance du peuple et l’abêtissement de l’humanité ? Bien différente, certes, est la religion de l’esprit. Depuis quarante ans, le spiritualisme universitaire, rival ou allié de l’Église, lui livre les intelligences. C’est le spiritualisme qui, en 93 et 94, envoya la Révolution à la guillotine : il le ferait encore. La fête du 20 prairial, dont la loi du 22 fit un véritable auto-da-fé, fut un appel au parti prêtre, et comme une évocation du néo-christianisme et de toutes les sectes qui devaient, en 1848, infecter la République.

Socialisme. — Sa racine est en 89 : son objet, à ne le considérer qu’au point de vue des intérêts matériels, est l’interversion des rapports entre le travail et le capital. C’est la Justice, dans son application aux choses de l’économie. Tombé aux mains de rêveurs, de harangueurs, de gastrosophes, le socialisme, de justicier que le voulait la Révolution, s’est fait sentimental, évangélique, théocratique, communiste, érotico-bachique, omnigame ; il a été tout ce que la réaction pouvait souhaiter qu’il fût pour son profit et notre honte : c’est lui qui, après le 2 décembre, s’est chargé d’initier l’Europe aux mystères de la Bancocratie.

Économie politique. — La création d’une science économique, fondée à la fois sur l’observation de la spontanéité industrielle et mercantile et sur la Justice, est le dernier mot de la pensée révolutionnaire. Terribles à la féodalité, hostiles à l’Empereur, hargneux avec les Bourbons, hautains avec les d’Orléans, ennemis de toute initiative et de toute concentration gouvernementale, ne jurant que par la liberté, les économistes, bien plus que les jacobins, pouvaient passer pour les vrais représentants de la République sociale. On ne leur demandait qu’une chose : c’était de construire enfin cette science, dont ils colligeaient, depuis un siècle, les matériaux informes et contradictoires. Au lieu de répondre, ils se sont mis à vanter le libre-échange, le restreint-moral, le laissez-faire laissez-passer, toutes les jongleries et turpitudes des deux côtés de la Manche. Ils ont prêché la raison du hasard, la souveraineté de l’antagonisme, le respect du parasitisme, la nécessité de la misère ; ils ont appuyé, de toutes leurs forces, contre la démocratie et contre le Pouvoir, la prépotence des grandes compagnies, et par leur défense désespérée du monopole, servi de parrains à la féodalité nouvelle. Puis, quand ils se sont vus dénoncés comme intrigants, hypocrites, ennemis du peuple et agents de l’étranger, ils ont crié au loup ! sur la Révolution.

Littérature. — Comme elle avait sa métaphysique, son éthique, son économie, sa jurisprudence, la Révolution devait avoir aussi sa littérature. Le mouvement commence à Jean-Jacques Rousseau, se continue par Beaumarchais et Bernardin de Saint-Pierre. Les harangues de la Constituante, de la Législative et de la Convention l’élèvent jusqu’au sublime ; les Ruines de Volney sont inspirées du même souffle. Ses ennemis eux-mêmes prennent le diapason : l’antithèse de la Révolution fit tout le génie de De Maistre. Tout à coup, par un de ces revirements si fréquents dans la marche de l’esprit humain, la nouvelle muse quitte son drapeau. Aux réalités sévères, mais incomprises, d’un monde naissant, elle préfère, pour sujet de ses chants, l’idéal vaincu, et nous avons le Romantisme. Nous a-t-il assez fait de mal ? C’est lui qui, en 1848, à la veille des élections de décembre, reprochait aux socialistes que s’ils devenaient les maîtres ils démoliraient Notre-Dame, et des morceaux de la Colonne feraient des gros sous… Maintenant, le romantisme, comme l’économisme, comme le philosophisme, et tout ce qui a servi la réaction est usé : mais la corruption qu’ils ont semée, la servitude qu’ils ont préparée, les ruines qu’ils ont amoncelées, tout cela subsiste, et l’on se demande ce que signifie, après tant de défections, le mouvement qui y aboutit ?

N’est-ce pas chose surprenante, qu’une Révolution combattue, abrogée par tous ceux qu’elle a portés dans son sein, et qui ont reçu son baptême ? Depuis dix ans, je suis avec toute l’attention dont je suis capable le courant de l’histoire. Autant que je l’ai pu, j’ai pris connaissance des idées et des actes. À part quelques caractères fortement trempés, et qui se savent, j’ai trouvé, à l’endroit de la Révolution, tout le monde hostile : gens de lettres, gens de loi, gens d’affaires, gens d’école, et gens de parti ; poètes, historiens, romanciers, magistrats, spéculateurs, boutiquiers, industriels ; universitaires, économistes, éclectiques, panthéistes, constitutionnels, impériaux, démocrates ; gallicans, protestants, juifs, néo-chrétiens ; la jeunesse, les femmes, la bourgeoisie, la multitude, l’employé, le soldat, l’académicien, le savant, le paysan, l’ouvrier, comme le prêtre.

Et comme si la Révolution, en s’éloignant, entraînait la Justice, plus ce monde se montrait hostile, plus je l’ai trouvé corrompu.

La Démocratie, par la bouche de Robespierre, redemande à l’Être-Suprême la sanction des droits de l’homme. Aussitôt la notion du droit s’obscurcit, et la corruption, un moment suspendue, reprend sa marche. L’empire, la restauration, la monarchie bourgeoise se montrent de plus en plus infidèles à leur origine ; et la corruption marche. La philosophie et la littérature renient la tradition du dix-huitième siècle ; et le platonisme, le romantisme servent d’enluminure à la corruption. L’économie politique se fait malthusienne, et voici que la femme prend en horreur le ménage et la maternité. L’Église érige en article de foi la légende pieuse d’une conception immaculée, et jamais pareils soupçons ne planèrent sur les mœurs du sacerdoce.

Si quelque vie nous reste, si tout honneur n’est pas perdu, nous le devons à cette flamme sacrée de la Révolution qu’aucun déluge ne saurait éteindre. Ses conquêtes, ses établissements, ses organes, ses libertés, ses droits, ses garanties, tout a péri : il ne lui reste que l’âme du peuple, de plus en plus faite à son image ; et de ce temple inaccessible, elle impose sa terreur au monde, en attendant qu’elle lui impose de nouveau sa loi. La Contre-Révolution le sait : Si, dit-elle, je puis être maîtresse pendant deux générations, mon règne est pour jamais assuré ! — Deux générations lui suffiraient pour refaire au peuple la conscience et l’entendement. Mais les générations la fuient : jamais la Révolution ne fut plus vivante que depuis le dernier triomphe de la Contre-Révolution. Toute meurtrie et disloquée, la Révolution nous possède ; elle nous rallie, nous régit, nous assure ; par elle nous espérons et agissons, et tout ce qui nous reste de spontanéité et de vertu lui appartient. Aussi la conscience des peuples, longtemps abusée, se tourne avec amour vers ce Grand-Orient, et le jour où cent hommes, en connaissance de cause, renouvelleront le serment de 93, Liberté — Égalité — Fraternité, la Révolution sera constituée : elle régnera.

De ce qui précède tirons une double conséquence.

Il y a dans la Révolution quelque chose de fort qui domine les opinions et maîtrise les intérêts, par quoi elle s’impose à ses adversaires et triomphe de toutes les résistances ; — comme aussi il y a quelque chose qui soulève contre elle les préjugés de caste, de parti, d’école, de profession, d’éducation, de communion, et dont la raison des masses n’a pas su encore se défaire.

Ce qui donne vie à la Révolution est un élément positif, expression de la conscience universelle, que la Révolution a pour objet de déterminer et de construire, pour le salut et la gloire de l’humanité : c’est la Justice.

Ce qui rend la Révolution suspecte ne peut être qu’un élément négatif : c’est la négation du principe sur lequel la Justice, qui doit exister par elle-même, s’est appuyée jusqu’à ce jour, principe incompatible avec la donnée révolutionnaire, mais toujours vivant dans les âmes, et dont l’Église est l’organe.

Ainsi, deux puissances se disputent le monde : l’une née d’hier, qui a toute l’âpreté du fruit vert, et ne demande qu’à croître ; l’autre, parvenue à sa maturité, et qui ne s’agite que pour mourir.

Ce qui enraie la vie chez la première est la même chose que ce qui suspend la mort chez l’autre : quelle est cette chose ? Pour le comprendre, sachons d’abord par quelle péripétie l’Église, mère et rivale de la Révolution, est arrivée là.


3. — L’Église : pourquoi, malgré ses défaites perpétuelles, elle subsiste encore ?


L’existence de l’Église n’est pas moins merveilleuse dans sa longue durée que celle de la Révolution dans ses débuts. Toujours battue, elle a survécu à toutes les défaites, elle a grandi par l’humiliation, elle s’est nourrie pour ainsi dire de son adversité même.

Chose étonnante, que personne ne paraît avoir relevée, l’Église, qui aime tant à parler de ses triomphes, en réalité a perdu autant de batailles qu’elle en a livré. Elle a succombé dans toutes ses luttes : depuis Jésus-Christ jusqu’à Pie IX, elle compte ses années par ses désastres.

Qu’est-ce donc qui la fait vivre ? Comment expliquer le problème de cette étrange existence ?

Le problème de l’Église est, mais en sens inverse, le même que celui de la Révolution : la persistance de l’une et les embarras de l’autre tiennent à la même cause.

Formée par un concours de circonstances qui seront expliquées dans ces Études, l’Église du Christ s’alimente, se fortifie et s’engraisse du détritus d’autres églises, dont la dissolution est incessamment amenée par d’autres causes. Mais ces églises, elle n’en triomphe point, pas plus que l’arbre ne triomphe du cadavre enterré sous ses racines ; elle ne peut pas, je le répète, se vanter d’en avoir vaincu une seule. Une église, quelle qu’elle soit, ne se laisse jamais vaincre, cela est contre sa nature : elle se dissout d’elle-même, quelquefois elle se fusionne, ou bien on l’extermine.

Ainsi l’Église succombe dans sa lutte contre le judaïsme : le livre des Actes en contient l’aveu formel.

« Puisque vous repoussez la parole, disent Paul et Barnabé aux chefs de la Synagogue, nous nous tournons vers les Gentils, convertimur ad gentes. »

Une église qui crucifie, comme faux christ et faux prophète, le fondateur de l’église rivale ; qui chasse, lapide, précipite les apôtres de celle-ci ; qui, plutôt que d’accepter l’interprétation messianique des Nazaréens, se fait exterminer en masse et meurt héroïquement pour sa foi, cette église a-t-elle été vaincue ? Titus, après lui Adrien, détruisirent la nationalité judaïque. Nombre de transfuges, désespérant de Jéhovah et de Moïse, allèrent grossir les rangs chrétiens ; d’autres se rallièrent qui aux Égyptiens, qui aux mages : la Synagogue protesta toujours, elle proteste encore.

Ce que je viens de dire du judaïsme s’applique à toutes les puissances que l’Église a eu à combattre : paganisme, magisme, égyptianisme, druidisme, pythagorisme, platonisme, gnosticisme, arianisme, pélagianisme, manichéisme, mahométisme, schisme grec, Réforme, Renaissance, philosophie ancienne et moderne, tiers-état, empire, royauté, parlement, science, art, liberté, finalement la Révolution.

L’Église n’a pas plus vaincu le paganisme qu’elle n’avait vaincu le judaïsme. D’après un calcul statistique cité par Matter, les chrétiens, lors de l’avénement de Constantin, formaient environ le vingtième de la population de l’empire. Sur tous les points, leurs confréries se composaient de ce que la dissolution générale faisait perdre chaque jour aux religions locales, frappées dans leur principe par le progrès des idées, surtout par la domination impériale. Loin que l’Église ait vaincu le paganisme, elle en a pris, à fur et mesure, comme elle a fait pour le judaïsme, tout ce qu’elle a pu ; elle en a adopté les codes, la hiérarchie, les institutions, les rites. C’est pour lui plaire, et afin d’entraîner les masses dépossédées de leurs dieux, autant que pour obéir à la logique de son propre mouvement, qu’elle posa, au quatrième siècle, la divinité de son Christ, et que plus tard elle consacra la culte des images.

Avec les gnostiques, héritiers des ancienne doctrines de l’Égypte, de la Syrie, de la Perse, de l’Inde et de la Grèce, l’Église n’en finit qu’en donnant elle-même une gnose, bien moins savante que celle de Valentin, bien moins sévère que celle de Marcion, de Cerdon, de Tertullien ; bien moins poétique que celle des deux Bardesane, mais telle qu’il la fallait à une multitude grossière, qui voulait aussi avoir ses parfaits, passer pour spirituelle ou pneumatique, et ne supportait pas le reproche de psychisme que lui adressaient les gnostiques.

Or, comme la vitalité d’une Église est en raison directe de l’intensité et de l’homogénéité de sa foi, laquelle à son tour est en raison inverse de l’activité intellectuelle qu’elle soulève ; les sectes gnostiques, trop livrées à la dialectique, trop métaphysiciennes, trop idéalistes, trop libérales dans leur gouvernement, quelques-unes trop suspectes dans leur moralité, s’éteignirent peu à peu, et leurs débris, gardant leurs spéculations in petto, se réunirent au groupe orthodoxe. La force y aida : furent-elles vaincues ? non, certes. Elles donnèrent, dès le commencement, le spectacle de ce qui attendait la grande Église elle-même, quand une fois elle se trouverait aux prises avec la raison, le goût, la liberté, la nationalité, la Justice.

Que sont, en effet, l’arianisme, le manichéisme, le mahométisme, le schisme grec, la Réforme, indépendamment des questions de doctrine toujours étrangères aux masses, et qui officiellement les séparent de l’Église romaine, sinon des déclarations d’incompatibilité entre l’unité catholique et l’autonomie des nations et des intelligences ?

L’arianisme fleurit surtout en Orient, patrie du monothéisme sémitique. Avec les Grecs, les Romains, les Gaulois, les Barbares, il dure peu ; mais il renaît en Mahomet et se fixe sous la tente arabe, dans la vie patriarcale, où ne pénétrera pas le dogme chrétien.

En Perse, l’orthodoxie recule devant le dualisme zoroastrien, réveillé par Manès. Et ce qui démontre la vérité de cette physiologie, c’est que la même chose arrivera en Perse à l’islamisme, quand celui-ci aura remplacé la religion du Christ.

Au neuvième siècle, les Grecs, déjà séparés depuis quatre siècles par le fait du partage impérial, consomment leur scission d’avec les Latins. Après la prise de Constantinople, en 1453, le patriarcat passe à Saint-Pétersbourg. Il irait à Pékin plutôt que de se réconcilier avec Rome.

Au seizième siècle, c’est l’Allemagne, l’Angleterre, l’Écosse, la Suède, le Danemark, la Suisse, qui se séparent à leur tour. Qu’importent ici les thèses des docteurs et leurs variations ? Les confessions de foi de la Réforme ont été jetées au panier, pendant que Rome a continué de chanter son Credo : compte-t-elle cela pour une victoire ?

Qu’est-ce que l’empire de Charlemagne, se posant au moyen âge en face de la papauté, trop heureuse d’être sa cliente ? — l’église politique, qui se reforme après une éclipse de 325 ans, par le démembrement du temporel. La papauté a-t-elle vaincu l’empire ?

Qu’est-ce que cette organisation du laïcisme, formée sous le nom de tiers-état, en dehors de la noblesse et du clergé, par l’établissement des communes ? — l’église industrielle, qui se constitue à son tour en regard du monachisme, comme l’empereur et le roi de France, les chefs de l’église politique, s’étaient constitués eux-mêmes en face du saint-siége. Le clergé s’est opposé tant qu’il a pu à l’établissement des communes : a-t-il vaincu le tiers-état ?

Qu’est-ce que l’institution des parlements ? — l’église du droit formée pour l’administration de la Justice, ayant sa juridiction en dehors de la juridiction épiscopale, ses écoles en dehors des séminaires, son droit distinct du droit canon. La Révolution a transformé les parlements : l’Église prétendrait-elle que c’est elle-même qui les a vaincus ?

Qu’est-ce que ce grand mouvement de la Renaissance ? — Encore une formation d’églises, pour le culte de la philosophie, des lettres, des arts, des sciences, et dont le premier mot est de faire abstraction du Christ et de sa religion. Abstraction du christianisme ! c’est toute la pensée de l’Organon de Bacon, c’est la quintessence de Descartes. Raphaël, avec ses vierges, ne proteste pas moins contre le christianisme que Luther avec son libre examen. Sous Louis XIV, les gens de lettres, chrétiens par leur baptême et dans leurs prières, communient avec l’antiquité païenne. Par la résurrection des anciens et la transfusion des muses grecques et latines dans notre idiome, ils fondent la catholicité littéraire, catholicité merveilleuse, qui admet toutes les langues, tous les styles, toutes les idées, tous les génies, toutes les races, toutes les époques, et de tant de productions diverses, fait une même et universelle littérature ! L’Église a-t-elle triomphé de la Renaissance ?

D’après les lois qui régissent les êtres organisés, l’Église devrait avoir péri mille fois. Que lui reste-t-il de tout ce que pouvait atteindre la spontanéité de la conscience, l’indépendance de l’esprit, la souveraineté des nations, la puissance des empereurs et des rois ? Elle a tout perdu, et ce misérable domaine qu’elle tint jadis de la dévotion d’une princesse, ce pauvre héritage de saint Pierre, lui est encore disputé.

Et cependant l’Église résiste à toutes les attaques, elle survit à tous les schismes, à toutes les hérésies, à tous les démembrements, aux institutions de saint Louis comme aux libertés gallicanes, à Pothier comme à Descartes, à Luther comme à Voltaire. Elle a survécu à ses propres immoralités ; elle a eu ses pontifes réformateurs longtemps avant la Réforme ; et maintenant que la Réforme n’est plus qu’un mot, le concile de Trente régit sans conteste l’univers orthodoxe. Que dis-je ? à mesure que les Églises plus avancées qu’elle dans la philosophie et la liberté tombent en dissolution, elle en recueille les lambeaux et se reforme sans cesse par son immobilité même. C’est ainsi qu’elle vient sous nos yeux de succéder à l’Église gallicane, dans tout ce qui reste en France de cœurs chrétiens : c’est ainsi qu’elle succédera à toutes les Églises soi-disant réformées, à moins que la raison de l’humanité ne conclue définitivement contre la raison de ces Églises, contre la théologie. L’Église n’a que le souffle, et ce souffle est plus vivace que toutes les énergies qu’elle a vu naître, plus fort que toutes les institutions qui se sont formées hors d’elle en l’imitant.

Ici donc, comme dans la Révolution, il faut admettre la présence d’un principe resté en dehors de toute atteinte ; principe dont l’affaiblissement graduel est indubitable, puisque partout où l’Église s’offre avec un certain mouvement de la pensée et un degré supérieur d’instruction, comme chez les gnostiques et les réformés, elle marche à une dissolution rapide ; mais principe qui, ayant conservé sa racine au plus profond des consciences, suffit à entretenir l’Église, à lui ramener sans cesse les cendres de la dissidence, et qui la ferait renaître elle-même, s’il était possible que ce principe subsistant toujours dans les cœurs l’Église qui en représente la foi cessât d’exister.

Ce principe, créateur et conservateur de l’Église, est la Religion.

La Révolution affirme la Justice, disais-je tout à l’heure ; elle croit à l’Humanité : c’est pour cela qu’elle est invincible, et qu’elle avance toujours.

L’Église croit en Dieu : elle y croit mieux qu’aucune secte ; elle est la plus pure, la plus complète, la plus éclatante manifestation de l’essence divine, et il n’y a qu’elle qui sache l’adorer. Or, comme ni la raison ni le cœur de l’homme n’ont su s’affranchir de la pensée de Dieu, qui est le propre de l’Église, l’Église est indestructible.

À toutes les époques de l’histoire, antérieurement à la promulgation du christianisme et depuis sa propagation, le genre humain a cru, d’un consentement unanime, que la Société avait pour base nécessaire la religion ; que la foi théologale était la condition sine quâ non de la vertu, et que toute Justice avait sa source et sa sanction dans la divinité.

Les rares exemples de protestation athéiste que l’histoire de la philosophie a recueillis n’ont fait que confirmer la commune croyance, en montrant que les athées ou niaient la Justice et la morale, ou n’en donnaient qu’une fausse théorie, ou remplaçaient la garantie religieuse par celle d’une subordination arbitraire.

Or, l’analyse des idées religieuses et la logique de leur développement démontrent : que, nonobstant la diversité des mythes et des rites, tous les cultes sont au fond identiques, qu’il n’y a par conséquent et ne peut y avoir qu’une seule religion, une seule théologie, une seule Église ; enfin que l’Église catholique est celle dont le dogmatisme, la discipline, la hiérarchie, le progrès, réalisent le mieux le principe et le type théorique de la société religieuse, celle par conséquent qui a le plus de droit au gouvernement des âmes, pour ne parler d’abord que de celui-là.

À toute objection du libre examen, à toute fin de non-recevoir de l’autorité séculière, l’Église peut éternellement répondre, sans qu’il soit possible à âme croyante de rejeter sa réponse :

Croyez-vous en Dieu ?

Croyez-vous à la nécessité de la religion ?

Croyez-vous, par conséquent, à l’existence d’une Église, c’est-à-dire d’une société établie sur la pensée même de Dieu, inspirée de lui, et se posant avant tout comme expression du devoir religieux ?

Si oui, vous êtes chrétien, catholique, apostolique, romain, vous confessez le Christ et toute sa doctrine ; vous recevez le sacerdoce qu’il a établi ; vous reconnaissez l’infaillibilité des conciles et du souverain pontife ; vous placez la chaire de saint Pierre au-dessus de toutes les tribunes et de tous les trônes : vous êtes, en un mot, orthodoxe.

Si non, osez le dire : car alors ce n’est pas seulement à l’Église que vous déclarez la guerre, c’est à la foi du genre humain.

Entre ces deux alternatives, il n’y a de place que pour l’ignorance ou la mauvaise foi.

Il faut l’avouer : il ne s’est pas rencontré jusqu’à ce jour de nation pour dire : Je possède en moi la Justice ; je ferai mes mœurs ; je n’ai pas besoin pour cela de l’intervention d’un Être suprême, et je saurai me passer de religion.

L’argument subsiste donc ; et comme au point de vue religieux, principe de toutes les églises, le catholicisme latin est resté, et de beaucoup, ce qu’il y a de plus rationnel et de plus complet, l’Église de Rome, malgré tant et de si formidables défections, est la seule légitime.

D’où vient alors qu’elle souffre de toute part contradiction ?

D’où vient que résumant dans son histoire et dans son dogme toute tradition et toute spéculation religieuse ; à ce titre pouvant revendiquer l’initiative et la propriété de tout ce qui constitue l’état social, en tant que fondé sur la religion, elle se voit souffleter par ses fils, traiter de prostituée par ses filles, tourner en ridicule par les plus petits de ses petits-enfants, contester jusqu’au pain qu’elle mange, jusqu’à la tombe qu’elle s’est choisie ?

Ah ! c’est que l’âme humaine, bien qu’elle se dise religieuse, ne croit en réalité qu’à son propre arbitre ; c’est qu’au fond elle estime sa Justice plus exacte et plus sûre que la justice de Dieu ; c’est qu’elle aspire à se gouverner elle-même, par sa propre vertu ; c’est qu’elle répugne à toute constitution d’Église, et que sa dévorante ambition est de marcher dans sa force et son autonomie.

La foi à la Justice propre, abstraction faite de toute piété, et même contrairement à toute piété : voilà ce qui, depuis le commencement du monde, soulève la guerre contre l’Église, et qui anime la Révolution.

Mais de là aussi la résistance que rencontre cette dernière. En tant qu’elle représente la Justice, essence de notre nature, la Révolution est tout ce que l’homme dans son orgueil estime, ce qui fait la vie et le mouvement des sociétés, et parfois ranime l’étincelle au cœur de l’Église même. Mais en tant qu’elle s’affranchit de l’idée divine, la Révolution est suspecte ; jusqu’à ce que de façon ou d’autre elle se soit justifiée, son crime pèse sur elle, et le monde, religieux quand même, sacerdotal quand même, hiérarchique quand même, lui demeure hostile.

De la part des peuples, divisés dans leur pensée, la sympathie et la méfiance sont donc également acquises à l’Église, également acquises à la Révolution. À l’une la considération religieuse, à l’autre la considération juridique. Mais à celle-ci l’horreur qu’inspira de tout temps l’inculpation d’athéisme, à celle-là les colères de la liberté.


4. — La question est entre la Révolution et l’Église.


Une question se produit donc, fatale, et qui n’admet pas de déclinatoire :

La Révolution et l’Église, représentant chacune un élément de la conscience, sont-elles appelées à une conciliation ?

Ou bien l’une doit-elle être subordonnée à l’autre ?

Ou bien enfin ne serait-ce point que celle-ci ou celle-là doit s’éclipser ? Ce qui revient à demander si la Religion et la Justice, au point de vue de la société, ne sont pas de leur nature incompatibles, la première devant se renfermer dans les limites de la conscience, tout au plus dans le cercle de la famille, tandis que la seconde embrasse tout ?

Fusion, subordination, ou élimination : il n’y a pas place pour une quatrième hypothèse.

Or, s’il se trouvait que la dernière de ces hypothèses fût la véritable, il deviendrait inutile de disserter plus longtemps sur les deux autres. Il y a donc tout avantage à se demander de prime abord : si la Raison théologique n’est pas la négation même de la Raison juridique, et vice versâ ; si par conséquent, tandis que l’Église accuse la Révolution du scepticisme et de l’immoralité modernes, ce ne serait pas elle qui, par sa théologie, ayant obscurci de longue main les intelligences, aurait altéré en elles le sens du Droit et produit la dissolution qui nous tue ?

Qu’est-ce que la Religion, et qu’est-ce que la Justice ? Que sont-elles l’une à l’autre, et quelle est, dans la vie des peuples, leur fonction respective ? Tel est le problème. Il importe de le saisir dans son universalité, à peine de tomber dans de nouvelles et plus pitoyables illusions.

Généralement, dans le monde éclairé, on se sépare ostensiblement de la pure orthodoxie. On sourit de la Révélation, telle que la proposent les Écritures ; on rejette les prophéties, les miracles, toutes les naïvetés de la légende. Mais on aime à se dire spiritualiste, théiste ; on admet volontiers une inspiration, une action permanente du Ciel dans l’Humanité ; on s’incline devant la Providence ; on regarde comme un monument de cette influence d’en haut la propagation de l’Évangile ; on n’est pas loin de dire avec Napoléon que le Christ était plus qu’un homme…

Tout cela a-t-il le sens commun ? Est-ce que la Révélation et tout ce qui s’ensuit n’est pas impliqué dans l’hypothèse spiritualiste, la théologie déterminée à priori par la notion de Dieu et de ses rapports avec l’homme ; et cette théologie ou théodicée peut-elle être autre chose que le catholicisme ?

Je pose simplement ici la question, dont on trouvera, dans le cours de ces Études, la solution irréfragable et toute nouvelle.

Or si le christianisme n’est autre chose que le développement nécessaire, théorique et pratique, du concept religieux, de quelque manière et à si faible degré qu’il se pose, n’est-il pas d’une souveraine déraison, pour ne pas dire d’une insigne mauvaise foi, sous prétexte d’épuration religieuse ou de théologie rationnelle, de ramener les esprits de quinze, vingt ou trente siècles en arrière, et de leur présenter cette rétrogradation comme un progrès ?

Nombre de ces mystiques, incapables apparemment d’analyser le principe de leur foi et d’en suivre les conséquences, se prononcent contre le droit divin, affirment la Révolution, se disant en même temps sectateurs d’une Religion naturelle, laquelle, selon eux, se connaîtrait par les seules lumières de la raison, et n’exige ni culte extérieur ni sacerdoce.

Mais toutes ces idées de Dieu, de Ciel ou de vie future, de révélation, de sacrements, d’Église, de culte, de sacerdoce, ne forment-elles pas, dans l’entendement humain comme dans la pratique des nations, une chaîne indissoluble ? Et s’il en est ainsi, n’est-il pas clair que le premier anneau de cette chaîne répugne à la Révolution et à la Justice autant que le dernier ? La preuve, c’est qu’il existe, à l’état embryonnaire, je ne sais combien d’églises prêtes à s’emparer de la succession du catholicisme, je ne sais combien de papes attendant la mort de Pie IX pour prendre sa tiare !

Il est surtout de mode de protester contre le dogme fondamental de la chute, contre l’enfer et le diable, et cela, en vertu d’un théisme prétendu philosophique, d’une dévotion toute de sens intime. Nos poëtes chantent la fin de Satan en bénissant Dieu !

Est-ce donc que toutes ces oppositions ne se résolvent pas dans un absolu identique ? Le dogme du péché originel n’est-il pas le corollaire des idées de Religion et de Providence, identique et adéquat au principe psychologique qui fait de la Justice en nous une impression de la Divinité, d’où suit que Dieu et Diable, pour la raison révolutionnaire, c’est même chose ?

On accorde que la Justice est obligatoire, même sans espoir de rémunération ici-bas. Mais on ne renonce pas à l’espoir d’une indemnité dans un monde meilleur ; en sorte que ce prétendu Devoir n’est au fond qu’un crédit que nous faisons au Répartiteur souverain : quelle hypocrisie !

On préconise la Raison, mais en conservant une estime plus haute encore pour la Foi, bien entendu à condition que cette foi n’aura rien de commun avec celle des prêtres. On loue la Justice : mais on met au-dessus d’elle l’amour. Nos gens de lettres, femmes et hommes, résument la philosophie sociale en trois mots : Crois, Aime, Travaille.

J’affirme, quant à moi, le travail. Mais je fais toutes réserves contre l’amour, et je repousse la foi.

L’amour, quand il n’est pas esclave du droit, est le poison des âmes et le dévastateur de la société. Pour ce qui est de la foi, je le répète, il n’y en a pas d’autre que celle qui a engendré l’Église.

Fatigués de ces disputes, quelques-uns prennent un parti héroïque : c’est de dire qu’il n’y a d’autre religion que la morale, que spiritualisme, théisme, etc., tout cela ne sert de rien, et que ce qui importe est d’être honnête homme.

À la bonne heure : ce discours me plaît, et j’en tire un excellent augure. Mais alors dites ce qu’est la morale, ce qu’est le droit ; comment il s’applique aux relations diverses de la vie ; montrez d’où vient sa corruption ; prouvez surtout à ces gens infatués de leur immortalité que la Justice se suffit à elle-même, et que si la Justice se suffit, la vie présente se suffit aussi et n’a pas besoin d’une prolongation dans l’éternité.

C’est ainsi que par une critique supérieure nous sommes conduits à reconnaître, d’un côté, que hors de l’Église, chrétienne et catholique, il n’y a ni Dieu, ni théologie, ni religion, ni foi : là, comme dans la logique, la morale, les langues, éclate l’unité de l’esprit humain ; — d’autre part, que la société doit être fondée sur la Justice pure, Raison pratique du genre humain, dont l’analyse et l’expérience s’accordent à démontrer l’incompatibilité, dans l’ordre social, avec la conception d’un monde surnaturel, avec la Religion.

D’où cette conclusion décisive :

Que toute l’histoire antérieure de l’humanité, dominée par le principe religieux, forme une période nettement caractérisée, dans laquelle toutes les constitutions politiques et économiques des peuples, leur législation et leur morale, malgré d’innombrables variétés, sont au fond similaires, se résolvant dans la négation des droits de l’homme et du citoyen ; — et que la Révolution française, faisant prédominer le principe juridique, ouvre une période nouvelle, un ordre de choses tout contraire, dont il s’agit maintenant pour nous de déterminer les parties.

Irai-je donc à cette heure recommencer pour le choix d’une religion une polémique épuisée ; disputer avec les sectes ; chicaner l’Église, leur maîtresse à toutes, sur ses dogmes et ses mystères ; contester l’authenticité de ses Écritures, refaire son histoire, dévoiler ses origines, ses empiétements, ses emprunts ; expliquer ces mythes, opposer à sa genèse, à son déluge, à ses théophanies, astronomie, géologie, physique, chronologie, philologie, économie politique, l’encyclopédie tout entière du savoir humain ; puis railler son culte, blâmer sa discipline, étaler ses hontes, rappeler ses abaissements et ses vengeances ?

Irai-je lui demander compte de son vicariat, comme si je me souciais de ce divin ministère ; dire qu’elle a failli aux inspirations du Très-Haut, comme si je m’instituais prophète à sa place ; prétendre, avec l’auteur de Terre et Ciel, que le temps est propre pour une rénovation de la théologie, que le besoin s’en fait partout sentir, et sur ce pieux prétexte, me mettre à théologiser de concurrence avec l’épiscopat ?…

Non, non, ce n’est pas moi qui donnerai dans de pareilles lubies.

Jamais je n’eusse contesté l’autorité de l’Église, si, comme tant d’autres qui se font ses compétiteurs, j’admettais pour la Justice la nécessité d’une garantie surnaturelle. Je n’aurais pas cette présomption étrange, partant de l’hypothèse que l’idée de Dieu est indispensable à la morale, de me croire plus capable que l’Église, plus capable que le genre humain, qui y a travaillé plus de soixante siècles, de déduire en théorie et de réaliser en pratique une telle idée. Je me serais incliné devant une foi si antique, fruit de la plus savante et de la plus longue élaboration dont l’esprit humain ait donné l’exemple ; je n’aurais point admis un seul instant que des difficultés insolubles dans l’ordre de la science conservassent la moindre valeur dès qu’il s’agissait de ma foi ; j’aurais pensé que c’était là précisément ce qui faisait le mystère de ma religion, et pour avoir écharbotté quelques filasses métaphysiques, je ne me serais pas cru un révélateur. J’aurais craint surtout d’ébranler chez les autres, par des attaques imprudentes, une garantie que moi-même j’aurais déclarée nécessaire.

Voilà ce que, dans la logique de mon hypothèse, je n’eusse jamais fait, d’autant moins qu’après tout, comme je l’ai dit tout à l’heure, une semblable controverse, propre à jeter la perturbation dans les consciences, ne pouvait aboutir à une solution.

Je le répète : l’Église a succombé dans toutes ses luttes, et elle subsiste, quitte à signer des pragmatiques sanctions et des concordats, à simuler un accord de la raison et de la foi, à accommoder ses textes bibliques aux données de la science, à mettre dans ses mœurs un peu plus de réserve, dans son gouvernement un semblant de tolérance.

Comme le roseau de la fable, elle plie et ne rompt pas. Au train dont la mènent ses ineptes rivaux, elle durerait, en pliant toujours, encore dix-huit siècles. Devant la puissance politique, elle plie et elle dure ; devant la philosophie, elle plie et elle dure ; devant la science, elle plie et elle dure ; devant la Réforme, elle plie et elle dure. Et elle durera tant qu’elle ne sera pas attaquée dans son fort, tant que la Révolution, élevant plus haut le débat, n’aura pas débarrassé la Justice de cette sanction divine qui la rend boiteuse et dont l’Église est le suprême représentant.


5. — Plan de cet ouvrage.


Le lecteur connaît maintenant le plan de ce travail.

La question pour moi est toute autre que ne la posent les mystiques. Au lieu de chercher quelle est, pour la justification et le bonheur de l’humanité, la meilleure des religions, je me demande si la Justice est possible avec aucune religion ? Et comme la Justice n’a jamais été exercée ni seulement conçue dans sa pureté et plénitude, qu’elle a été constamment mêlée, pénétrée de théologisme, je demande encore, après avoir constaté comment le droit se corrompt et périt par son union avec la foi, ce qu’il deviendrait abandonné à lui-même, ce que serait la société si, par un effort de conscience, elle se décidait à faire abstraction dans la pratique de ses conceptions religieuses, et de suivre la Justice toute seule ?

Ainsi je n’établis pas la controverse sur le dogme. Je laisse de côté le dogme et ne chicane point sur les articles de foi. Il se peut que tout ce qu’on raconte de l’essence de Dieu et du monde surnaturel soit vrai : qu’en puis-je certainement savoir ? rien. Sur quoi fondé puis-je le nier ? sur rien encore. Il se peut qu’au fond de mon cœur palpite un secret désir de survivance, témoignage d’une destinée ultérieure : je ne me donnerai la peine ni de le vérifier ni de le combattre. Je m’installe à côté de la croyance et lui passe jusqu’à nouvel ordre toutes ses fantaisies. Ma critique se refuse à entrer dans les régions de l’absolu.

Ce que je conteste à la croyance, c’est qu’elle vienne appuyer de ses hypothèses le commandement de la raison pratique, expérimentale et positive, dont les révélations me sont données directement en moi-même et par le témoignage de mes semblables ; raison, à ce titre, douée d’une certitude et d’une réalité à laquelle aucune théologie ne peut atteindre ; raison enfin qui est moi-même, et que je ne puis infirmer sans déshonneur, abdiquer sans suicide.

Si donc, après examen, il se trouvait que la croyance, qu’on me présente comme le gage indispensable de la Justice, au lieu de l’assurer la compromet ; si par une conséquence nécessaire l’Église, organe de la pensée religieuse, était en même temps l’agent de notre tentation ; si tel était le principe de toutes les décadences et rétrogradations humaines ; si c’était par là que la Justice, viciée, nous est demeurée jusqu’à ce jour douteuse : alors, sans tolérer davantage une croyance perfide, j’aurais le droit et le devoir de protester contre une caution déloyale, de prendre, contre l’Église et contre Dieu même, fait et cause pour la Justice, et de m’en constituer moi-même le garant et le père.

Quiconque a étudié ces questions reconnaîtra qu’en ceci je ne fais qu’appliquer les préceptes de la plus pure orthodoxie. C’est la doctrine des saints, que la damnation devrait être préférée au péché, si, par impossible, Dieu nous en imposait l’option. Or, ce qui n’est pour la théologie qu’une fiction de casuistique, est devenu, par la Révolution, une vérité de fait. L’Être transcendant, conçu et adoré comme auteur et soutien de la Justice, est la négation même de la Justice ; la religion et la morale, que le consentement des peuples a faites sœurs, sont hétérogènes et incompatibles. Il faut choisir entre la crainte de Dieu et la crainte du mal, entre le risque de la damnation et le risque de l’improbité : voilà ma thèse.

Un voile de mystère est répandu sur toutes les choses de la vie morale. Soulever ce voile, ce sera manifester le génie de la Révolution et hâter l’accomplissement des destinées.

Qu’est-ce que la Justice, ou comme d’autres disent, le droit et le devoir ? Est-ce une simple abstraction, une idée, un rapport, abstraitement conçu, à la manière des lois générales de la nature et de l’esprit ? Quelle est d’abord cette idée ? comment l’avons-nous conçue ? comment oblige-t-elle la conscience ?

Qu’est-ce que la conscience elle-même ? Un préjugé ? Mais un préjugé préjuge nécessairement quelque chose… Une faculté ? Où réside-t-elle ? en quoi consiste sa fonction ? quel en est le mode d’exercice ? où est son organisme ?

Qu’est-ce que l’égalité ? On tourne autour de ce mot, on le prononce du bout des lèvres : en réalité on n’en veut pas. Le pauvre s’en moque, le riche l’a en horreur, la démocratie le dément, personne n’y croit. — L’égalité est-elle de par la nature ou contre la nature ? Si l’égalité est de par la nature, elle est aussi de par le droit ; comment alors expliquer l’inégalité ? Si elle est contre la nature, en autres termes, si c’est l’inégalité qui est naturelle, que signifie la Justice ?

Qu’est-ce que le gouvernement parmi les hommes ? qu’est-ce que l’État et la raison d’État ? Si la raison d’État est conforme à la Justice, à quoi sert-elle ? Si elle est une exception à la Justice, qu’est-ce qu’une Justice sujette à tant d’exceptions ? L’ordre politique est-il la même chose que l’ordre économique ? se fondent-ils l’un dans l’autre ? comment et quand ? Questions formidables que la science académique n’aurait garde de soulever.

Qu’est-ce que la liberté ? Est-ce aussi un préjugé, ou plus simplement, comme l’explique la philosophie moderne, une manière de concevoir en nous la vie organique, la fatalité de la nature et de l’esprit ?

Qu’est-ce que le progrès ? Une évolution organique ou libre ? Si le progrès n’est que l’évolution des forces de l’humanité, c’est du fatalisme pur : il n’y a point de progrès, et dans ce cas comment expliquer tant et de si terribles décadences ? Si au contraire le progrès est l’œuvre de la liberté, comment s’accorde-t-il avec la nature de notre organisme, qui est fatale ?

Qu’est-ce que le mariage ? En quoi consiste cette union, que tous les peuples distinguent de l’union amoureuse ? L’Église, qui en revendique la consécration, avoue qu’elle ne l’a pas encore compris. Est-ce un simple concubinat légal ? Faut-il le ranger parmi les sociétés civiles ou de commerce ? Qu’est-ce que la paternité ? qu’est-ce que la famille ?… Nos moralistes, qui nous prêchent les vertus domestiques, ont oublié de nous donner la définition de toutes ces choses.

Qu’est-ce que l’amour dans la vie sociale de l’homme ? que vaut-il ? que mérite-t-il ? comment nous commande d’en user avec lui la Justice ?

Qu’est-ce que la femme, dans la famille et dans la société, et pourquoi cette distinction de sexes entre les personnes ? La femme est-elle ou non l’égale de l’homme ? Dans le premier cas, à quoi bon ce double emploi ? Dans le second, de quoi sert-elle ? La femme, maternité à part, a-t-elle une signification, une fonction propre dans le monde moral ? Y compte-t-elle, et pour combien ?

Qu’est-ce que le travail ? qu’est-ce que la propriété ? qu’est-ce que l’idéal ? qu’est-ce que la tolérance ? qu’est-ce que la peine ?… Qu’ont de commun toutes ces choses avec la Justice ?

Qu’est-ce que la mort ? Elle nous cause assez d’ennui pour que nous en sachions quelque chose. Nous dira-t-on éternellement qu’elle est la cessation des phénomènes qui constituent la vie, comme la vie est l’ensemble des phénomènes qui empêchent la mort ? ou bien, avec les prêtres, qu’elle est la porte de l’éternité ? La mort coupe-t-elle la Justice, comme elle coupe le fil des existences ?

Qu’entend-on par sanction morale ? Est-elle dans l’humanité ou hors l’humanité ? Que de difficultés dans le premier cas ! que de doutes dans le second !

Qu’est-ce que la religion ? qu’est-ce que la prière ? qu’est-ce que Dieu ? La religion est-elle éternelle ou transitoire comme ses formes ? marchons-nous à une transformation religieuse ou à une résorption de la religion dans la Justice ? En admettant que la religion n’ait été qu’une forme préparatoire de la civilisation, reste toujours à dire quel en a été le rôle, la fonction, le mandat ; et comme rien ne se produit dans la vie sociale qui n’ait sa racine dans les entrailles de l’humanité, il faut dire encore à quoi doit se réduire la religion, et quel sera le mode d’exercice de cette faculté dans les âges ultérieurs.

Y a-t-il un système de la société, comme l’ont entendu tous les utopistes anciens et modernes et tous les législateurs ? quel est ce système ? comment le reconnaître, le prouver ? N’y en a-t-il pas ? qu’est-ce alors que l’ordre social ?

Grosse entreprise, de dégager de la masse des faits humains les principes qui les régissent, de tirer au clair une douzaine de notions que le passé nous a léguées sans les comprendre, et pour lesquelles nous combattons comme ont combattu nos pères !

En résumé :

Quel est le principe fondamental, organique, régulateur, souverain, des sociétés ; principe qui, subordonnant tous les autres, gouverne, protége, réprime, châtie, au besoin exige la suppression des éléments rebelles ? Est-ce la religion, l’idéal, l’intérêt ? est-ce l’amour, la force, la nécessité ou l’hygiène ? Il y a des systèmes et des écoles pour toutes ces affirmations.

Ce principe, suivant moi, est la Justice.

Qu’est-ce que la Justice ? — L’essence même de l’humanité.

Qu’a-t-elle été depuis le commencement du monde ? — Rien.

Que doit-elle être ? — Tout.

Je dirai peu de chose de l’exécution de ce livre, simple commentaire, comme l’on voit, de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, espèce de canevas d’une philosophie de la Révolution.

S’il est vrai que la Justice soit innée au cœur de l’homme, il ne s’ensuit pas que ses lois aient été dès l’origine déterminées dans l’esprit humain avec netteté, et pour toutes les catégories d’application : ce n’est que peu à peu que nous en acquérons l’intelligence, et leur formule est le prix d’un long travail.

La définition de la Justice, obtenue par une évolution de six ou huit mille ans, ouvre le second âge de la civilisation : la Révolution en est le prologue.

Or, de même que les sciences physiques ne se peuvent construire à priori sur des notions pures, mais requièrent l’observation des faits ; de même la science de la Justice et des mœurs ne peut sortir d’une déduction dialectique de notions : il faut la dégager de la phénoménalité que ces notions engendrent, comme toute loi physique se dégage de la série des phénomènes qui l’exprime.

Ainsi, je ne dogmatise pas ; j’observe, je décris, je compare. Je ne vais point chercher les formules du droit dans les sondages fantastiques d’une psychologie illusoire ; je les demande aux manifestations positives de l’humanité.

Cette façon de traiter l’éthique, quand tout le monde la fait commencer par Jupiter, est la plus grande originalité de mon ouvrage. L’honneur en revient à la philosophie naturelle, qui est celle du sens commun.

Par cette méthode, dont tout le secret consiste à suivre l’histoire, s’expliquent, et les aberrations du sens moral chez les anciens, et la supériorité croissante des modernes, et la nature ainsi que le rôle du principe religieux, et la longue impuissance des philosophes à asseoir sur des bases certaines la science des mœurs, heureux quand ils ne mettent pas leur idéologie au service des intérêts régnants ou de leur secrète ambition.

J’avoue, du reste, que je n’ai pas eu à faire de grands frais d’érudition. L’histoire a été largement, profondément fouillée ; les matériaux sont à découvert, et je me suis fait une règle de donner la préférence aux plus authentiques. J’ai cru que mon travail, quelque soin que j’y apportasse, ne pouvait être considéré que comme un appel ; que pour écrire la bible de la Révolution il ne fallait pas moins qu’un vaste concours d’intelligences, recommençant sur nouveaux frais le dépouillement de l’antiquité, du moyen âge et des temps modernes. J’en ai conclu que mon unique soin devait être de bien poser mes jalons, sûr que par la manière dont ils seraient posés et leurs résultats indiqués, l’histoire se révélant sous un nouveau jour montrerait comme en un panorama la pensée, la puissance et toutes les richesses de la Révolution.

Peut-être me reprochera-t-on de ne m’être pas tenu aux faits de l’histoire, appuyés des témoignages de la philologie et de la littérature, et d’avoir donné dans mes dissertations une certaine place à l’anecdote. — J’ai pensé que la science des mœurs devenant tout expérimentale, l’expérimentation ne devait rien exclure, à peine de se mutiler et de faillir à la vérité. Tout acte de la vie publique et domestique, collective et individuelle, est à mes yeux du domaine de la science ; et ce n’en est pas bien souvent la partie la moins instructive.

Je n’ai pas été aussi court que je l’eusse voulu : le moment n’est pas venu pour la Révolution de faire des étrennes mignonnes et des catéchismes. À une cause menacée dans son existence ce qu’il faut, ce sont des démonstrations, des faits, de la science. Tout cela prend du temps et de l’espace. Philosophons d’abord avec l’ampleur que la vérité méconnue exige : après, la parole sera aux abréviateurs.

J’ai donné à ces Études la forme de l’épître ou plutôt de la conférence, qui est l’homélie grecque, parce qu’admettant tous les tons et tous les styles elle répond mieux qu’une autre à la variété de mon sujet, en même temps qu’elle exclut le pédantisme, la déclamation et le lieu commun.

Je les adresse, ces Études, à un archevêque : d’abord, parce que la part que cet archevêque a prise a une soi-disant biographie de ma personne a été l’occasion qui me les a fait entreprendre ; puis, parce que le respect d’un si grave personnage m’est une garantie que tout en usant de la plus grande liberté de discussion, rien d’offensant pour les personnes, d’outrageant pour les institutions, n’échappera à ma plume.

On nous traite volontiers, mes coreligionnaires et moi, d’athées ; grâce à cette épithète, on nous met, pour ainsi dire, hors la Justice et la morale.

Sans que je m’effraie beaucoup de l’inculpation d’athéisme, je ne puis permettre cependant qu’elle dégénère en calomnie et proscription. Je pense à Dieu depuis que j’existe, et ne reconnais à personne plus qu’à moi le droit d’en parler. J’y ai pensé surtout au point de vue que je traite aujourd’hui : le lecteur jugera à quoi cette méditation m’a été bonne.

Si parfois il m’arrive de parler de moi-même, le motif n’échappera à personne. Les faits de ma vie sont moins que rien, et je puis défier toute l’industrie des biographes de faire sortir de mon insignifiante existence ni éloge ni blâme. Mais j’ai eu cet honneur insigne d’être pris pour type. On attaque en ma personne toute une classe de citoyens, on flétrit une tendance, on proscrit un ordre d’idées, une catégorie d’intérêts : j’ai le droit de suivre mes adversaires sur le terrain qu’il leur plaît de choisir, et jusque dans leurs licences.

On ne sait pas ce que couve cette plèbe que la Révolution a faite. On s’imagine que toute son éloquence est dans le scrutin. À moi, plus qu’à aucun autre, il appartient de lui servir d’interprète. Ce que penserait le peuple si, par une illumination soudaine, il pouvait d’un coup d’œil embrasser le travail philosophico-politico-théologique de quarante siècles, ce qu’éprouverait sa conscience, ce que conclurait sa raison, je puis le dire. J’ai eu le rare avantage, si c’en est un, de naître peuple, d’apprendre ce qui a fait le peuple tel qu’il est aujourd’hui, et de rester peuple. Si mes idées ne sont pas neuves, elles sentent du moins leur terroir.

M. Granier de Cassagnac a écrit quelque part : Il faut supprimer le Socialisme... D’autres se flattent de l’avoir écrasé…

Pour moi, le dernier venu et le plus maltraité de ce grand mouvement qu’à tort ou à raison l’on a nommé Socialisme, et qui n’est que le développement de la Révolution, je ne demande la suppression ni l’écrasement de personne. Que la discussion soit libre, et que mes adversaires se défendent : c’est tout ce que je veux. Je fais la guerre à de vieilles idées, non à de vieux hommes.

Je pensais, en 1848, qu’après tant de catastrophes, toutes ces formules de l’antique antagonisme dont Aristote et Machiavel n’avaient pas été dupes, monarchie, aristocratie, démocratie, bourgeoisie, prolétariat, etc., ne devaient plus avoir qu’une valeur de transition ; que la constitution du pouvoir importait peu, pourvu qu’il passât vite, après avoir créé l’ordre économique ; que dans l’esprit de la nouvelle France la politique devait s’éclipser comme le culte et faire place à la Justice, et qu’accorder la même importance qu’autrefois à la raison théologique et à la raison d’État, c’était mentir à la Révolution et rétrograder.

Dans des jours d’agitation, j’ai soutenu cette thèse avec énergie, rendant critique pour critique, sarcasme pour sarcasme. Je n’ai pas fait pis que Voltaire, dont tant de gens, qui se taisaient alors, répètent aujourd’hui tout bas le cri de guerre.

Maintenant la période de démolition est finie. Le pays sait qu’il ne croit plus à rien : 1848 aura du moins eu ce mérite de l’en faire apercevoir. Sommes-nous de taille, hommes de la Révolution, à le faire croire à quelque chose ? J’ose l’espérer. Après cinq ans de silence, si je reprends la plume, ce n’est certes pas pour guerroyer contre des fantômes dont le bon sens public suffit à faire Justice. Paix aux mourants, respect aux morts.

La Révolution était passée à l’état de mythe. Je viens, le premier, en présenter l’exégèse.

J’ignore si cette Révolution, qui a commencé glorieusement par la France, se poursuivra par la France. Soixante années de folie rétrograde nous ont tant vieillis, nous sommes si bien expurgés de tout ferment libéral, que le doute sur notre droit à l’hégémonie des nations est permis.

Quoi qu’il advienne cependant de notre race fatiguée, la postérité reconnaîtra que le troisième âge de l’humanité a son point de départ dans la Révolution française ; que l’intelligence de la nouvelle loi nous a été donnée dans sa plénitude ; que la pratique ne nous a pas non plus tout à fait manqué ; et que succomber dans cet enfantement sublime, après tout, n’était pas sans gloire.

À cette heure, la Révolution se définit : elle vit donc. Le reste ne pense plus. L’être qui vit et qui pense sera-t-il supprimé par le cadavre ?