De la littérature des nègres/8

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CHAPITRE VIII


Notices de Nègres et de Mulâtres distingués par leurs talens et leurs ouvrages. Annibal, Amo, la Cruz-Bagay, Lislet-Geoffroy, Derham, Fuller, Bannaker, Othello, Cugoano, Capitein, Williams, Vassa, Sancho, Phillis-Wheatley.




Annibal. Le Czar Pierre Ier, dans le cours de ses voyages, eut occasion de connoître le Nègre Annibal ou Hannibal, dont l’éducation fut cultivée, et qui, sous ce monarque, devint en Russie lieutenant-général et directeur du génie ; il fut décoré du cordon rouge de l’ordre de Saint-Alexandre-Newski. Bernardin de Saint-Pierre, le colonel de la Harpe, et l’historien de Russie, Lévêque, ont connu son fils mulâtre, qui passoit pour un homme habile, et qui étoit, en 1784, lieutenant-général dans le corps de l’artillerie : c’est lui qui, sous les ordres du prince Potemkin, ministre de la guerre, commença l’établissement du port et de la forteresse de Cherson, près l’embouchure du Dnieper.

Amo (Antoine-Guillaume), né en Guinée, fut amené très-jeune à Amsterdam, en 1707, et donné au duc de Brunswick-Wolfembutel, Antoine Ulric[1] qui le céda à son fils Auguste-Guillaume. Celui-ci l’envoya faire ses études aux Universités de Halle, en Saxe, et de Wittemberg. Dans la première, en 1729, sous la présidence du chancelier de Ludwig, il soutint une thèse, et publia une dissertation de jure Maurorum[2].

Amo était versé dans l’astronomie et parloit le latin, le grec, l’hébreu, le français, le hollandais et l’allemand.

Il se distingua tellement par ses bonnes mœurs et ses talens, que le recteur et le conseil de l’Université de Wittemberg, crurent devoir, en 1733, lui rendre un hommage public par une épître de félicitation ; ils rappellent que Térence aussi étoit d’Afrique ; que beaucoup de martyrs, de docteurs, de pères de l’église, sont nés dans ce même pays où les lettres étoient florissantes, et qui, en perdant le christianisme, est retombé dans la barbarie.

Amo donnoit avec succès des cours particuliers, dont la même épître fait éloge : dans un programme publié par le doyen de la faculté de philosophie, il est dit de ce savant Nègre, qu’ayant discuté les systèmes des anciens et des modernes, il a choisi et enseigné ce qu’ils ont de meilleur[3].

Amo, devenu docteur, soutint, en 1734, à Wittemberg, une thèse, et publia une dissertation sur les sensations considérées comme absentes de l’ame, et présentes au corps humain[4]. Dans une lettre que lui écrit le président, il l’appelle vir nobilissime et clarissime ; ainsi l’Université de Wittemberg n’avoit pas, sur la différence de couleur, les préjugés absurdes de tant d’hommes qui se prétendent éclairés. Le président déclare n’avoir fait aucun changement à la Dissertation d’Amo, parce qu’elle est bien faite. Effectivement, l’ouvrage annonce un esprit exercé à la méditation ; il s’attache à établir les différences de phénomènes entre les êtres existans sans vie, et ceux qui ont la vie ; une pierre existe, mais elle n’est pas vivante.

Il paroît que les discussions abstruses avoient pour notre auteur un attrait particulier, car, devenu professeur, il fit soutenir, dès la même année, une thèse analogue à la précédente, sur le discernement à établir entre les opérations de l’esprit et celles des sens[5]. La cour de Berlin lui avoit conféré le titre de conseiller d’État[6] ; mais après la mort du prince de Brunswick, son bienfaiteur, Amo, tombé dans une mélancolie profonde, résolut de quitter l’Europe qu’il avoit habitée pendant trente ans, et de retourner dans sa terre natale à Axim, sur la Côte-d’Or. Il y reçut, en 1753, la visite du savant voyageur et médecin David-Henri Gallandat, qui en parle dans les Mémoires de l’Académie de Flessingue, dont il étoit Membre.

Amo, alors âgé d’environ cinquante ans, y menoit la vie d’un solitaire ; son père et sa sœur existaient encore, et son frère étoit esclave à Surinam. Quelque temps après, il quitta Axim, et s’établit à Chamat, dans le Fort de la compagnie hollandaise de Saint-Sébastien[7].

J’ai fait d’inutiles recherches pour découvrir si Amo a publié d’autres ouvrages, et à quelle époque il est mort.

Lacruz-Bagay. Les anciens habitans des Philippines étoient noirs, si l’on en croit les auteurs qui ont parlé de ces îles, et surtout Gemelli Carreri. Fût-il vrai qu’il n’ait voyagé que dans sa chambre, comme le pensent quelques personnes, du moins il a rédigé son ouvrage sur de bons matériaux, et il est reconnu pour véridique. Beaucoup de Noirs à cheveux crépus, et très-passionnés pour la liberté, y vivent encore dans les montagnes et les forêts. Ils ont même donné leur nom à l’île de Negros, l’une de celles qui composent cet archipel. Quoique cette population se soit mélangée de Chinois, d’Européens, d’Indiens, de Malais, la couleur générale est la noire, et lorsqu’elle n’est pas assez foncée, les femmes qui, dans tout pays appellent l’art au secours de la nature, et vont au même but par des moyens divers, fortifient leur couleur par l’emploi de différentes drogues[8].

Entre les variétés qu’a produites le croisement des races, on distingue spécialement les Tagales qui ont des conformités de stature, de couleur et de langage avec les Malais ; si cette observation s’applique à Bagay, dont je vais parler, on pourroit douter s’il étoit absolument Nègre, ou seulement Sang-mêlé, je dois dénoncer moi-même mon incertitude. Carreri nomme la langue tagale en tête de six qui sont le plus usitées dans ces îles ; il cite le dictionnaire qu’en a fait un cordelier[9] ; un autre vocabulaire tagale, est imprimé dans le père Navarette ; un troisième a été publié à Vienne, en 1803[10].

En général on a peu de notions sur les Philippines ; il semblé que le gouvernement espagnol ait voulu dérober à l’Europe la connoissance de cette portion du globe, où il entretenoit une administration régulière, un clergé nombreux, des colléges et des imprimeries ; mais du moins nous en avons une carte tracée sur une grande dimension ; cette carte estimée et très-curieuse, composée par le père Murello Velarde, jésuite, a été gravée à Manille, par Nicolas de la Cruz-Bagay, Indien tagale[11]. C’est ce Bagay que je voulois amener sur la scène. Une notice jointe à cette carte attribue aux naturels du pays, beaucoup d’aptitude pour la peinture, la sculpture, la broderie et tous les arts du dessin. Le travail de Bagay peut être allégué en preuve de cette assertion. Cette carte a été réduite, en 1750, à Nuremberg, par Lowitz, professeur de mathématiques. Je manquerois à la reconnoissance, si je terminois cet article, sans remercier Barbier du Bocage, qui m’a communiqué très-obligeamment ces cartes et le dictionnaire tagale.

Lislet-Geoffroy, Mulâtre au premier degré, est un officier attaché au génie, et chargé du dépôt des cartes et plans de l’Île-de-France. Le 23 août 1786, il fut nommé correspondant de l’académie des sciences, il est désigné comme tel dans la Connoissance des temps pour l’année 1791, publiée en 1789 par cette société savante, à laquelle Lislet envoyoit régulièrement des observations météorologiques, et quelquefois des journaux hydrographiques. La classe des sciences physiques et mathématiques s’est fait un devoir de se rattacher comme correspondans et associés, ceux de l’académie des sciences. Par quelle fatalité Lislet est-il le seul excepté ? Seroit-ce à raison de sa couleur ? Je repousse un soupçon qui seroit pour mes confrères un outrage. Certes, depuis vingt ans, loin de démériter, Lislet s’est acquis de nouveaux titres à l’estime des savans.

Sa carte des îles de France et de la Réunion, dressée d’après les observations astronomiques, les opérations géométriques de la Caille, et les plans particuliers qui avoient été levés, a été publiée en 1797 (an 5), par ordre du ministre de la marine, et m’a été donnée par Buache. Une nouvelle édition, rectifiée d’après les dessins envoyés par l’auteur, a paru en 1802 ; jusqu’ici c’est la meilleure que l’on connoisse de ces îles.

Dans l’almanach de l’Île-de-France, que je n’ai pu trouver à Paris, Lislet a inséré des Mémoires, entr’autres, la description du Pitrebot, l’une des plus hautes montagnes de l’île[12].

L’institut, devenu légataire des diverses académies de Paris, publiera sans doute une précieuse collection de Mémoires qui sont en manuscrit dans ses archives. On y trouve la relation d’un voyage de Lislet à la baie de Sainte-Luce, île de Madagascar, que vient d’imprimer Malte-Brun dans ses annales des voyages ; elle est accompagnée d’une carte de cette baie et de la côte. Lislet indique les objets d’échange à porter, les ressources qu’elle présente, et qui s’accroîteroient, dit-il, si, au lieu de fomenter des guerres entre les indigènes pour avoir des esclaves, on encourageoit leur industrie par l’espérance d’un commerce avantageux. Les notions qu’il donne sur les mœurs des Madecasses, sont très-curieuses. Ses descriptions annoncent un homme versé dans la botanique, la physique, la géologie, l’astronomie ; cependant jamais il n’est venu sur le continent pour cultiver ses goûts et acquérir des connoissances ; il a lutté contre les obstacles que lui opposoient les préjugés du pays. On peut raisonnablement présumer qu’il eût fait plus, si dès sa jeunesse amené en Europe, vivant dans l’atmosphère des savans, il eût trouvé autour de lui les moyens qui peuvent si puissamment stimuler la curiosité et féconder le génie.

Je tiens de quelqu’un qui étoit de l’expédition du capitaine Baudin, que Lislet ayant formé à l’Île-de-France une société des sciences, quelques Blancs ont refusé d’en être membres, uniquement parce qu’un Noir en est le fondateur ; par là même n’ont-ils pas prouvé qu’ils en étoient indignes ?

Derham (Jacques), esclave à Philadelphie, fut cédé par son maître à un médecin qui l’employa à préparer des drogues. Pendant la guerre d’Amérique, il fut vendu par le médecin à un chirurgien, et par ce dernier au docteur Robert Dove, de la Nouvelle Orléans. Derham, qui n’avoit pas été baptisé, a voulu l’être, et s’est agrégé à l’église anglicane. Il parle avec grâce l’anglais, le français, l’espagnol. En 1788, à l’âge de vingt-six ans, il est devenu le médecin le plus distingué de la Nouvelle Orléans. « J’ai conversé avec lui sur la médecine, dit le docteur Rush, je l’ai trouvé très-instruit. Je croyois pouvoir lui donner des renseignemens sur le traitement des maladies, mais j’en ai plus appris de lui qu’il ne pouvoit en attendre de moi ». La société pensylvanienne, établie en faveur des Nègres, crut devoir, en 1789, publier ces faits, rapportés également par Dickson[13]. On trouve dans la Médecine domestique de Buchan[14], et la Médecine du voyageur, par Duplanil, le spécifique qui guérit la morsure du serpent à sonnettes. J’ignore si l’inventeur est Derham ; mais un fait certain, c’est qu’on le doit à un Nègre auquel l’assemblée générale de la Caroline donna la liberté, et décerna pour récompense une pension viagère de cent livres sterlings[15]. Blumenbach, voyageant en Suisse, vit à Yverdun une Négresse qui étoit citée comme la personne la plus habile du pays dans l’art des accouchemens. Il rappelle à cette occasion, que Boërhave et de Haen, ont vanté le talent de plusieurs Nègres pour la médecine. Le nom de Derham peut s’ajouter honorablement à cette liste.

Fuller (Thomas), né en Afrique, et résidant à quatre mille d’Alexandrie, en Virginie, ne sachant ni lire, ni écrire, s’est fait admirer par sa prodigieuse facilité pour les calculs les plus difficiles. Entre les traits par lesquels on a mis son talent à l’épreuve, nous choisissons le suivant. Un jour on lui demande combien de secondes avoit vécu un homme âgé de 70 ans, tant de mois et de jours, il répond dans une minute et demie. L’un des interrogateurs, prend la plume, et, après avoir longuement chiffré, prétend que Fuller s’est trompé en plus. Non, lui dit le Nègre, l’erreur est de votre côté, car vous avez oublié les bissextiles ; le calcul se trouva juste. On doit ces détails au docteur Rush, dont la lettre est citée dans le Voyage de Stedman[16], et ils sont consignés dans le cinquième tome de l’American Museum[17], imprimé il y a quelques années. Thomas Fuller avoit alors 70 ans. Brissot, qui l’avoit connu en Virginie, rend le même témoignage à son habileté[18]. On a d’autres exemples de Nègres, qui de tête faisoient des calculs très-compliqués, et pour lesquels des Européens étoient obligés de recourir aux règles de l’arithmétique[19].

Bannaker (Benjamin), Nègre du Maryland, établi à Philadelphie, sans autre encouragement que sa passion pour acquérir des connoissances, sans autres livres que les ouvrages de Ferguson, et les table de Tobie Mayer, s’est appliqué à l’astronomie. Il a publié, pour les années 1794 et 1795, in-8°., à Philadelphie, des Almanachs astronomiques, dans lesquels sont calculés et présentés les divers aspects des planètes, la table des mouvements du soleil et de la lune, de leurs levers, de leurs couchers, et d’autres calculs[20]. Bannaker a été affranchi. Dans une lettre congratulatoire que lui adresse le président des États-Unis[21], Jefferson rétractant, en quelque sorte, ce qu’il avoit dit dans ses notes sur la Virginie, se réjouit de voir que la nature a gratifié ses frères noirs, de talens égaux à ceux des autres couleurs ; il en conclut que leur défaut apparent de génie n’est dû qu’à leur condition dégradée en Afrique et en Amérique.

Imlay dit avoir connu, dans la nouvelle Angleterre, un Nègre savant en astronomie, et qui avoit composé des Ephémérides[22]. Il ne le nomme pas. Si c’est Bannaker, c’est un témoignage de plus en sa faveur ; si c’est un autre, c’est un témoignage de plus en faveur des Nègres.

Othello publia, en 1788, à Baltimore, un Essai contre l’esclavage des Nègres. « Les puissances européennes auroient dû s’unir, dit-il, pour abolir ce commerce infernal, et ce sont elles qui ont porté la désolation en Afrique ; elles déclament contre les Algériens, elles maudissent les barbaresques qui habitent un coin de cette partie du globe, où de féroces Européens vont acheter et enlever des hommes pour les torturer ; et ce sont des nations soi-disant chrétiennes, qui s’avilissent au rôle de bourreaux. Votre conduite, ajoute Othello, comparée à vos principes, n’est-elle pas une ironie sacrilège ? Osez parler de civilisation et d’Évangile, c’est prononcer votre anathème. La supériorité du pouvoir ne produit en vous qu’une supériorité de brutalité, de barbarie ; la foiblesse, qui appelle la protection, semble y provoquer votre inhumanité ; vos beaux systèmes politiques sont souillés par des outrages à la nature humaine et à la majesté divine.

» Quand l’Amérique s’est insurgée contre l’Angleterre, elle a déclaré que tous les hommes ont les mêmes droits. Après avoir manifesté sa haine contre les tyrans, auroit-elle apostasié ses principes ? Il faut bénir les mesures prises en Pennsylvanie, en faveur des Nègres ; mais il faut exécrer celles de la Caroline du Sud qui naguères défendit d’enseigner à lire aux esclaves. À qui donc s’adresseront ces malheureux ? La loi les néglige ou les frappe ».

Othello peint en traits de feu la douleur et les sanglots d’enfans, de parens et d’amis, entraînés loin du pays qui les vit naître, pays toujours cher à leur cœur, par le souvenir d’une famille et des impressions locales ; tellement cher, qu’un des articles de leur superstitieuse crédulité, est d’imaginer qu’ils y retourneront après leur mort. Au bonheur dont ils jouissoient dans leur terre natale, Othello oppose leur état horrible en Amérique, où nus, affamés, sans instruction, ils voient tous les maux s’accumuler sur leurs têtes ; il espère qu’enfin leurs cris s’élèveront au ciel[23], et que le ciel les exaucera.

Très-peu d’ouvrages sont comparables à celui d’Othello, pour la force des raisons et la chaleur de l’éloquence ; mais que peuvent l’éloquence et la raison, contre l’avarice et le crime ?

Cugoano (Oltobah), né sur la côte de Fantin, dans la ville d’Agimaque, raconte lui-même qu’il fut enlevé de son pays avec une vingtaine d’autres enfans des deux sexes, par des brigands européens qui, en agitant leurs pistolets et leurs sabres, menaçoient de les tuer, s’ils tentoient de s’échapper. « On les entassa avec d’autres, et bientôt, dit-il, je n’entendis plus que le cliquetis des chaînes, le sifflement des coups de fouets, et les hurlements de mes compatriotes ». Esclave à la Grenade, il dut sa liberté à la générosité du lord Hoth, qui l’amena en Angleterre. Il y étoit, en 1788, au service de Cosway, premier peintre du prince de Galles. Piatoli, auteur d’un traité italien, sur les lieux et les dangers des sépultures, que Vieq-d’Azir traduisit en français à la demande de d’Alembert, Piatoli, qui, dans un long séjour à Londres, connut particulièrement Cugoano, alors âgé d’environ quarante ans, et marié à une Anglaise, fait un grand éloge de cet Africain ; il vante sa piété, son caractère doux et modeste, ses mœurs intègres et ses talens.

Long-temps esclave, Cugoano avoit partagé le sort de ces malheureux, que l’iniquité des Blancs déprave et calomnie.

Comme Othello, il peint le spectacle lamentable des Africains forcés de dire un éternel adieu à leur terre natale ; les pères, les mères, les époux, les frères, les enfans invoquant le ciel et la terre, se précipitant dans les bras les uns des autres, se baignant de larmes, s’embrassant pour la dernière fois, et sur le champ arraché à tout ce qu’ils ont de plus cher. Ce spectacle, dit-il, attendriroit des monstres, mais non des colons[24].

À la Grenade, il avoit vu déchirer des Nègres à coups de fouet, pour avoir été le dimanche à l’église au lieu d’aller au travail. Il avoit vu casser les dents à d’autres, pour avoir sucé quelques cannes à sucre[25]. Dans une foule de traits, consignés sur les registres des cours de justice, il cite le suivant : Lorsque les capitaines Négriers manquent de provisions, ou que leur cargaison est trop forte, leur usage est de jeter à la mer ceux de leurs Nègres qui sont malades, ou dont la vente promet moins de profit.

En 1780, un capitaine négrier retenu par les vents contraires, sur les côtes américaines, et dans un état de détresse, choisit cent trente-deux de ses esclaves les plus malades, et les fit jeter à la mer, liés deux à deux afin qu’ils ne pussent échapper à la nage. Il espéroit que la compagnie d’assurance le dédommageroit ; dans le procès qu’a occasionné ce crime, il disoit : « Les Nègres ne peuvent être considérés que comme des bêtes de somme, et pour alléger le vaisseau, il est permis de livrer aux flots les effets les moins précieux et les moins lucratifs. »

Quelques-uns de ces malheureux s’étoient échappés des mains de ceux qui les lioient, et s’étoient eux-mêmes précipités, l’un fut sauvé par les cordes que lui tendirent les matelots d’un autre vaisseau ; le barbare assassin de ces innocens, eut l’audace de le réclamer comme sa propriété ; les juges rejetèrent sa demande[26].

La plupart des auteurs, qui avoient censuré le commerce de l’espèce humaine, avoient employé les seules armes de la raison ; une voix s’éleva pour faire retentir le cri de la religion, pour prouver, par la Bible, que le vol, la vente, l’achat des hommes, leur détention dans l’esclavage, sont des forfaits dignes de mort ; et cette voix était celle de Cugoano, qui publia en anglais ses Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres, dont nous avons une traduction française.

Son ouvrage est peu méthodique ; il y a des longueurs, parce que la douleur est verbeuse ; l’homme profondément affecté, craint toujours de n’avoir pas assez dit, de n’être pas assez compris ; on y trouve un talent sans culture, auquel une éducation soignée eût fait faire de grands progrès.

Après quelques observations sur les causes qui différencient les complexions et la couleur, telles que le climat, le caractère physique du pays, le régime diététique, il demande : « s’il est plus criminel d’être Noir ou Blanc, que de porter un habit blanc ou noir ; si la couleur et la forme du corps sont un titre pour enchaîner des hommes dont les vices sont l’ouvrage des colons, et que le régime de la liberté, une éducation chrétienne conduiroient à tout ce qui est bon, utile et juste ; mais puisque les colons ne voient qu’à travers les voiles de l’avarice et de la cupidité, tout esclave a le droit imprescriptible de se soustraire à leur tyrannie.

» Les Nègres n’ont jamais franchi les mers pour voler des Blancs ; s’ils l’eussent fait, les nations européennes crieroient au brigandage, à l’assassinat ; elles se plaignent des barbaresques, tandis qu’elles font pis à l’égard des Nègres ; ainsi à qui doivent rester ces qualifications odieuses ? Les factoreries européennes en Afrique, ne sont que des cavernes de bandits et de meurtriers ; or, voler des hommes, leur ravir la liberté, c’est plus que prendre leurs biens. Dans cette Europe, qui se prétend civilisée, on enchaîne, ou l’on pend les voleurs, on envoie au supplice les assassins, et si les négriers et les colons ne subissent pas cette peine, c’est que les peuples et les gouvernemens sont leurs complices, puisque les loix encouragent la traite, et tolèrent l’esclavage. Aux crimes nationaux le ciel inflige quelquefois des punitions nationales : d’ailleurs, tôt ou tard l’injustice est fatale à ses auteurs ». Cette idée qui se rattache aux grandes vues de la religion, est très-bien développée dans cet ouvrage ; il prédit que le courroux du ciel frappera l’Angleterre qui, sur la traite annuelle de quatre-vingt mille esclaves pour les colonies, fait elle seule deux tiers de ce commerce.

En tout temps il y eut, dit-on, des esclaves ; mais en tout temps il y eut aussi des scélérats ; les mauvais exemples n’ont jamais légitimé les mauvaises actions. Cugoano établit la comparaison entre l’esclavage ancien et le moderne, et prouve que ce dernier, chez les chrétiens, est pire que chez les païens, pire surtout que chez les Hébreux qui n’enlevoient pas les hommes pour les asservir, ne les vendoient pas sans leur consentement, et ne mettoient pas à prix la tête des fugitifs. Le Deuteronome dit même formellement : « Tu ne livreras pas à son maître l’esclave fugitif qui a cherché un asile dans ta maison[27] ». À l’expiration de la septième année qui étoit jubilaire, l’homme étoit rendu de droit à la liberté ; en un mot, la servitude chez les Hébreux n’étoit qu’un vasselage temporaire.

De l’Ancien Testament, l’auteur passe au Nouveau ; il en discute les faits, les principes, et l’on sent quelle supériorité donne à ses argumens cette morale céleste, qui ordonne d’aimer le prochain comme nous mêmes, de faire à autrui ce que nous désirons pour nous. « Je voudrois, dit-il, en l’honneur du christianisme, que l’art odieux de voler les hommes eût été connu des païens[28] » ; il devoit dire : pour l’honneur des chrétiens. La traite et l’esclavage des Nègres, est la plus grande iniquité qui déshonore le nom chrétien ; maïs cette iniquité dont la religion gémit, ne l’inculpe pas plus que des prévarications des juges n’inculpent la justice.

« Le clergé, par son institution, est messager d’équité ; il doit veiller sur la société, lui dévoiler ses erreurs, la ramener à la vérité, à la vertu, sinon les péchés publics frappent sur sa tête. Or, il est évident que les ecclésiastiques ne connoissent pas la vérité, ou qu’ils n’osent la dire ; dès-lors ils entrent en partage des forfaits nationaux ».

Il auroit pu ajouter que l’adulation et la lâcheté sont des vices sur lesquels le clergé de ces derniers siècles n’instruit presque jamais, et dont il a souvent donné l’exemple. On connoît la conduite et les réponses de S. Ambroise à Théodose, de S. Basile au préfet Modeste ; d’autres ont occupé leurs sièges, mais ont-ils eu beaucoup de successeurs ? Quoique Bossuet fût, comme on l’a dit, non un prélat de cour, mais un prélat à la cour, peut-être eussent-ils pensé que sa réponse à la question de Louis XIV, sur la comédie, sentoit encore un peu le courtisan, et pas assez l’évêque.

Le bon Cugoano avoit vu partout des temples élevés au Dieu des chrétiens, et des pasteurs chargés de répéter ses préceptes ; pouvoit-il croire que des enfans de l’Évangile fouleroient aux pieds la morale consacrée dans le livre dépositaire des oracles divins ? il a eu trop bonne opinion des Européens, et cette erreur, qui honore son cœur, est pour eux une flétrissure de plus.

Capitein (Jacques-Elisa-Jean), né en Afrique, fut acheté, à Page de sept ou huit ans, sur les bords de la rivière Saint-André, par un marchand négrier, qui en fit présent à l’un de ses amis. Celui-ci donna au jeune Nègre le nom de Capitein, le fit instruire et baptiser, et l’amena en Hollande, où il apprit la langue du pays, et se livra d’abord à la peinture, pour laquelle il avoit une grande inclination. Il fit ses premières études à La Haye. Mlle Roscam, pieuse et savante, qui, semblable à Mlle Schurman, s’occupoit beaucoup des langues, enseigna au jeune Africain le latin, et les élémens du grec, de l’hébreu, du chaldéen. De La Haye il passa à l’Université de Leyde, trouva partout des protecteurs zélés, et se livra à la théologie, sous d’habiles professeurs, avec l’intention de retourner dans son pays pour y porter la foi à ses compatriotes. Après avoir fait ses cours pendant quatre ans, il prit ses grades, et fut envoyé, en 1742, comme missionnaire calviniste, à Elmina, en Guinée. Une gazette anglaise s’appuyant de l’autorité de Metzère, ministre de l’Évangile à Harlem, débitoit, comme bruit vague, que Capitein, retourné en Guinée, y avoit repris les mœurs idolâtres[29]. Cette anecdote est seulement adoucie dans une lettre que m’adresse de Vos, ministre mennonite d’Amsterdam, auteur de bons ouvrages contre l’esclavage des Nègres et le duel. Il prétend que Capitein, cité avec éloge avant son départ, et dont le portrait, gravé par Tanje d’après Van Dyck, circuloit dans toute la Hollande, ne soutint pas sa réputation ; qu’à son retour en Europe, des bruits fâcheux se répandirent sur l’immoralité de sa conduite : on assure même, dit-il, qu’il n’étoit pas éloigné d’abjurer le christianisme. Si le premier article est vrai, le second devient probable ; comme tant d’autres il se seroit fait incrédule pour s’étourdir sur les infractions à la morale évangélique. Cependant ces reproches sont-ils fondés ? De Vos lui-même en atténue une partie par la manière douteuse dont il les énonce, et Blumenbach m’a écrit et répété que ses recherches ne lui avaient procuré aucun renseignement contre Capitein, dont il a fait graver le portrait dans ses recueils sur les variétés de figures humaines.

Le premier ouvrage de notre Africain est une élégie en vers latins, sur la mort de Manger, ministre à La Haye, son maître et son ami. Je vais en citer le commencement, en y joignant une traduction libre.


ÉLÉGIE[30].

La mort inexorable lance ses traits sur l’Univers, personne n’échappe à leur atteinte. Elle pénètre dans les palais des rois, et leur commande de déposer le sceptre ; aux guerriers, elle arrache leurs trophées, et leur dérobe le spectacle de leur pompe triomphale ; les trésors du riche qu’elle distribue, et la cabane du pauvre deviennent sa proie : sous sa faux tombent indistinctement la jeunesse et la vieillesse, comme les épis sous la main du moissonneur. Couverte d’un voile lugubre, elle franchit le seuil de la demeure de Manger. À L’aspect du cyprès élevé devant sa porte, cette illustre cité, La Haye, élève une voix gémissante. Son épouse chérie se déchire le sein, en couvrant de larmes le cercueil de son bien-aimé ; sa désolation est celle de Noémi, condamnée au veuvage par la mort d’Elimelech. Ses sanglots redoublés invoquent les manes de son époux, et de ses lèvres frémissantes la douleur s’exhale en ces termes :

Tel que le soleil, sous d’épais nuages, dérobe à la terre ses rayons propices, tel à mes yeux tu disparois, ô toi qui faisois mon bonheur, et qui feras à jamais ma gloire. Je ne t’envie pas l’avantage de me précéder dans le séjour de l’éternelle félicité ; mais toujours présent à mes souvenirs, soit que la nuit invite la terre au repos, soit qu’elle fuye au retour de la lumière, ils accusent le trépas et t’appellent dans ma couche solitaire. Quand naîtra le jour qui doit renouer pour nous les liens de l’hymen ? Contristée par ce crêpe funèbre qui entoure l’asile consacré par toi à la piété et à l’étude, mon ame s’évanouit en voyant des torrens de pleurs ruisseler des yeux de ces enfans, les gages de notre tendresse. Quand, déchiré par la dent sanguinaire du loup, le berger a péri, ses brebis égarées réclament en vain leur conducteur, et font retentir les airs de bêlemens plaintifs : ainsi retentissent nos foyers des cris de la désolation en contemplant ton cadavre inanimé. À ces cris de la veuve et des orphelins se mêlent les accens de la poésie qui déplore ta perte, en vers dignes d’un tel sujet.

Il n’est plus ce mortel, l’honneur du clergé et de son épouse ; ce mortel également chéri d’une nation pieuse, et des régulateurs de la puissance. Elles sont fermées ces lèvres sur lesquelles la religion avoit imprimé sa sagesse, sur lesquelles je cueillois des consolations. Avec quelle rapidité s’est éteinte cette voix, que le ciel avoit douée de la plus suave éloquence ! Que l’antiquité vante celle du vieux Nestor ; Nestor dans Manger eût trouvé un vainqueur, etc. Pour son entrée à l’Université de Leyde, Capitein publia, sur la vocation des Gentils[31], une dissertation latine divisée en trois parties ; il y établit, d’après l’Écriture sainte, la certitude de cette promesse, qui embrasse l’universalité des peuples, quoique la manifestation de l’Évangile ne doive s’opérer chez eux que d’une manière successive. Il veut que, pour coopérer à cet égard aux desseins de Dieu, on favorise l’étude de leurs langues, et qu’on leur envoie des missionnaires qui, par la voie douce de la persuasion, s’en faisant aimer, les disposeront à recevoir la lumière évangélique.

Les Espagnols, et plus encore les Portugais, sont incontestablement les nations qui traitent le mieux les Nègres. Chez eux, le christianisme inspire un caractère de paternité qui place les esclaves à très-peu de distance des maîtres. Ceux-ci n’ont pas établi la noblesse de la couleur, ne dédaignent pas de s’unir par le mariage avec des Négresses, et facilitent aux esclaves les moyens de reconquérir la liberté.

Dans les autres colonies, souvent on a vu des planteurs s’opposer à ce que leurs Nègres fussent instruits d’une religion qui proclame l’égalité des hommes sortis d’une souche commune, participant tous aux bienfaits du Père des humains, qui ne fait acception de personne. Une foule d’écrivains ont développé ces vérités consolantes : parmi ceux de nos jours, il suffit de citer Robert-Robinson[32], Hayer, Roustan, Ryan traduit en français par Boulard ; Turgot, dans un discours magnifique que m’a communiqué Dupont de Nemours, qui se propose de le publier, etc. La tyrannie politique et l’esclavage sont des attentats contre l’Évangile. La basse adulation d’un grand nombre d’évêques et de prêtres n’a pu faire introduire d’autres maximes, qu’en dénaturant la religion.

Des planteurs hollandais, étouffant la voix de la conscience, furent sans doute les instigateurs de Capitein, devenu l’apologiste d’une mauvaise cause. Croyant, ou feignant de croire, que par le maintien de la servitude on favoriseroit la propagation de la foi, il composa une dissertation politico-théologique pour soutenir que l’esclavage n’est pas opposé à la liberté évangélique[33]. Cette assertion scandaleuse se reproduisit, il y a quelques années, dans les États-Unis. Un ministre, nommé John Beck, osa prêcher et imprimer, en 1801, deux sermons pour la justifier[34]. Sachons gré à Humphrey d’avoir attaché le nom de John Beck au poteau de l’ignominie[35].

Capitein ne se dissimule pas la difficulté de son entreprise, et particulièrement de répondre à ce texte de S. Paul : Vous avez été rachetés, ne vous rendez esclaves de personne[36]. Il suppose (je ne dis pas il prouve) que cette décision exclut seulement les engagemens avec des maîtres idolâtres, pour faire le métier de gladiateurs, ou descendre dans l’arène contre les bêtes féroces[37], ainsi qu’il se pratiquoit chez les Romains. Il s’objecte sans les discuter, le célèbre édit par lequel Constantin autorisa les affranchissement et l’usage des chrétiens mentionné dans les écrits des Pères, de donner la liberté à des esclaves, surtout à la fête de Pâques. De toutes parts s’élèvent les cris de l’histoire en faveur de ces affranchissemens, dont on trouve les formules dans Marculfe ; et parce que la loi étoit seulement facultative, Capitein en infère la légitimité de l’esclavage ; assurément c’est forcer la conséquence.

Il s’appuie du témoignage de Busbec, pour établir que l’abrogation de la servitude n’a pas été sans de grands inconvéniens, et que si elle avoit été conservée, on ne verroit pas tant de crimes commis, ni d’échafauds élevés pour contenir des gens qui n’ont rien à perdre[38] : mais l’esclavage infligé comme punition légitime, ne légitime pas l’esclavage des Nègres ; et d’ailleurs l’autorité de Busbec n’est rien moins qu’une preuve.

Cette dissertation latine de Capitein, riche en érudition, mais très-pauvre en raisonnemens, traduite en hollandais par Wilhem[39], a été imprimée quatre fois ; tout ce qu’on peut induire de plus sensé des paralogismes de ce Nègre, à qui ses compatriotes ne voteront sûrement pas des remercîmens, c’est que les peuples et les individus injustement asservis doivent se résigner à leur malheureux sort, quand ils ne peuvent rompre leurs fers.

Gallandat, qui, dans les mémoires de l’académie de Flessingue a publié une instruction sur la traite des esclaves, montre bien peu de jugement en louant l’ouvrage de Capitein[40] sur cet objet.

On a encore de cet africain un petit volume in-4°, de Sermons en langue hollandaise, prêchés dans différentes villes, et imprimés à Amsterdam en 1742[41].

Williams. La notice concernant le poëte nègre, dont on va parler, est tirée en partie de l’Histoire de la Jamaïque, par Édouard Long, qu’on ne soupçonnera pas d’être trop favorable aux Nègres, car sa prévention contre eux perce, même à travers les éloges que la force de la vérité lui arrache.

Francis Williams naquit à la Jamaïque, vers la fin du dix-septième siècle, ou au commencement du dix-huitième, car il mourut âgé de soixante-dix ans, peu avant la publication de l’ouvrage de Long, qui parut en 1774. Frappé des talens précoces de ce jeune Nègre, le duc de Montagu, gouverneur de l’île, voulut essayer si par une éducation cultivée, il pourroit égaler un Blanc placé dans les mêmes circonstances. Francis Williams, envoyé en Angleterre, commença ses études dans des écoles particulières, d’où il passa à l’Université de Cambridge ; il y fit, sous d’habiles maîtres, des progrès dans les mathématiques. Pendant son séjour en Europe il publia la ballade qui commence par ce vers :


Welcome, welcome brother debtor.


Cette pièce obtint une telle vogue en Angleterre, que certains hommes, irrités de trouver du mérite dans un Noir, tentèrent, mais sans succès, de lui en disputer la propriété.

Williams étant repassé à la Jamaïque, le duc de Montagu, son protecteur, vouloit lui obtenir une place dans le conseil du gouvernement, qui s’y refusa : Williams ouvrit alors une école où il enseignoit le latin et les mathématiques, il s’étoit préparé un successeur dans un jeune Nègre qui malheureusement tomba en démence. Édouard Long se hâte de citer ce fait, comme preuve démonstrative que les têtes africaines sont incapables de recherches abstruses, tels que les problèmes de la haute géométrie, quoique cependant il accorde aux Nègres créoles plus d’aptitude qu’aux natifs d’Afrique. Assurément si un fait particulier comportoit une induction générale, comme l’exercice des facultés intellectuelles a proportionnément dérangé plus de têtes parmi les savans et les gens de lettres que dans les autres classes de la société, il faudroit en conclure qu’aucune n’est propre aux méditation profondes.

Au reste, Long se réfute lui-même, car, forcé de reconnoître dans Williams du talent pour les mathématiques, il auroit pu, avec autant de justesse, tirer une conclusion absolument contraire.

Il prétend que William dédaignoit ses parens, qu’il étoit dur, presque cruel envers ses enfans et ses esclaves. Il affectoit un costume particulier ; et portoit une longue perruque, pour donner une haute idée de son savoir ; lui-même se définissoit un Blanc sous une peau noire, car il méprisoit les hommes de sa couleur. Il soutenoit d’ailleurs que le Nègre et le Blanc, chacun parfait dans son espèce, étoient supérieurs aux Mulâtres, formes d’un mélange hétérogène. Ce portrait peut être vrai, mais il faut se rappeler qu’il n’est pas tracé par une main amie.

Il paroît que Williams avoit fait beaucoup de pièces en vers latins ; il aimoit ce genre de composition, et il étoit dans l’habitude d’en adresser aux nouveaux gouverneurs. Celle qu’il fit pour Haldane est insérée dans Édouard Long, qui l’a critiquée plus que sévèrement, quoique lui-même ait cru devoir la traduire, ou plutôt la paraphraser en vers anglais. Williams ayant donné à sa muse l’épithète de Nigerrima, l’historien se permet de fades plaisanteries sur cette nouvelle venue dans la famille des neuf sœurs, et l’appelle Madame Éthiopissa. Parce qu’il y a trois ou quatre demi-vers de réminiscence ou d’imitation dans la pièce, il reproche à l’auteur comme plagiat, non des idées, mais l’emploi de certaines expressions, attendu qu’on les trouve dans les bons poëtes ; et comme on les trouve également dans les dictionnaires, c’est l’inculper de faire des vers latins avec des mots latins. C’est ainsi que Lauder, si bien réfuté par le savant évêque de Salisbury, Douglas, accusoit Milton d’avoir pillé les modernes.

Édouard Long reproche encore à Williams de flatter bassement le nouveau gouverneur, en le comparant aux héros de l’antiquité. Cette accusation est mieux fondée ; malheureusement elle frappe sur la presque totalité des poëtes. N’ont-ils pas toujours encensé la puissance ? N’ont-ils pas adulé un des hommes les plus criminels de Rome, à tel point que le nom de Mécène est devenu classique ? Si l’on excepte Chruchil, Akenside, Pope, Joël Barlow et quelques autres, les poëtes sur cet article sont tous des Waller.

À l’occasion de cette pièce latine, Nickols, indigné contre les colons qui vouloient assimiler les Noirs aux singes, s’écrioit : « Je n’ai jamais ouï dire qu’un Orang-outang ait composé des odes[42]. Parmi les défenseurs de l’esclavage, on ne trouveroit pas, dit-il, la moitié du mérite littéraire de Phillis-Wheatley et de Francis Williams ». Pour mettre le lecteur à portée d’apprécier les talens de ce dernier, nous joignons ici ce poëme, avec un essai de traduction en prose française :


Au très-intègre et puissant George Haldane, écuyer, gouverneur de la Jamaïque, qui réunit au suprême degré la vertu et la valeur[43].


Enfin nos douleurs s’évanouissent, et l’espérance radieuse entr’ouvre un avenir qui promet à ce peuple ranimé, de couler sous l’empire de la loi des jours et des années prospères. Dans le néant sont rentrés, pour ne plus en sortir, des réglemens désavoués par la raison. Toutes les classes de la société te féliciteront d’avoir brisé le joug suspendu sur leurs têtes, et consolé notre île des tourmens immérités dont elle étoit victime. Ils peseroient encore sur elle, si ta valeur ne soutenoit notre existence politique sur le penchant de sa ruine.

L’Écosse s’applaudit d’avoir enfanté celui dont le génie rend des services si éminens au trône britannique. Héros destiné à fixer le sort chancelant d’une nation, ta mémoire parmi nous durera autant que notre île. La Guadeloupe te contemplera victorieux sur le sol où campoient ses légions dispersées, et l’empire des lys se couvrira de deuil en voyant ses étendards s’échapper de ses mains, ses peuples vaincus, ses cités envahies.

Mais Minerve permet-elle à un Éthiopien de chanter les exploits des grands capitaines ? Il en étoit digne cet illustre Buchanan, le coryphée des poëtes de sa patrie, et l’émule de Virgile. Il diroit que Haldane, ce favori de Mars, égale le fils de Pélée dans les conseils et dans les combats.

L’astre du jour précipitant ses coursiers, verse sur notre climat des torrens de feu qui étouffent ma voix ; en agréant les vers que t’adresse un poëte, oublie la teinte de sa peau, pour ne penser qu’à son cœur. Dans des corps diversement configurés, la puissance du Créateur a placé des ames homogènes ; et qu’importe la couleur à la probité, à toutes les vertus ?

Sous ta robe rembrunie, Muse, ose pénétrer dans la demeure du César des Indes occidentales, va lui offrir tes hommages : ta face noire ne peut être pour toi un sujet de honte ; l’intégrité des mœurs, l’éclat des talens et la douce éloquence peuvent orner une figure africaine. Qu’à l’amour de la sagesse il unisse celui de la patrie ; ces qualités, en le discernant du vulgaire de sa caste, acquièrent par le contraste un reflet plus brillant.

Cette île m’a vu naître et croître sous les auspices de la célèbre Angleterre ; cette île, tant que tu vivras, n’aura pas à pleurer la perte d’un père. Puisse, sous ton gouvernement, la divinité tutélaire de notre contrée la conserver à jamais florissante !

Vassa. Olaudad Equiano, plus connu sous le nom de Gustave Vassa, naquit, en 1754, à Essaka, charmante et fertile vallée à grande distance de la côte et de la capitale du Bénin, dont elle est censée faire partie, quoiqu’elle se gouverne d’une manière à peu près indépendante, sous l’autorité de quelques anciens ou chefs, du nombre desquels étoit son père.

À l’âge de onze ans, Vassa fut enlevé avec sa sœur par des voleurs d’enfans, pour être traîné en esclavage ; bientôt les barbares lui ravirent encore la consolation de mêler ses larmes à celles de sa sœur ; séparé d’elle à jamais il fut jeté dans un bâtiment négrier, et après une traversée dont il raconte les horreurs, il fut vendu aux Barbades, et revendu à un lieutenant de vaisseau qui l’amena en Angleterre. Il l’accompagna à Guernesey, au siège de Louisbourg en Canada, par l’amiral Boscaven, en 1758, et au siège de Belle-Île, en 1761.

Les événemens l’ayant reporté dans le nouveau Monde, une perfidie le remit dans les fers. Vendu à Montserrat, Vassa, jouet de la fortune, tantôt libre, tantôt esclave ou domestique, fit une multitude de voyages dans la plupart des Antilles et sur divers points du continent américain, revint souvent en Europe, visita l’Espagne, le Portugal, l’Italie, la Turquie et le Groenland. Son amour pour la liberté, dont il avoit goûté les prémices dans son enfance, s’irritoit par les obstacles qui l’empêchoient de la recouvrer. Vainement il avoit espéré qu’un zèle soutenu pour le service de ses maîtres lui procureroit cet avantage : la justice eût trouvé là un titre de plus pour briser ses fers ; à l’avarice ce fut un motif de plus pour les resserrer. Avec des hommes dévorés de la soif de l’or, il vit qu’il falloit tenter d’autres moyens ; dès-lors, s’imposant la plus sévère économie, il commença avec trois pences (environ 6 sols), un très-petit commerce qui lui réussit assez pour amasser un pécule modique, malgré les avaries multipliées que lui causa la friponnerie des Blancs. Enfin, en 1781, échappé aux dangers de la mer où plusieurs fois il avoit fait naufrage ; échappé aux cruautés de ses maîtres, dont un à Savannah faillit l’assassiner ; après trente ans d’une vie errante et orageuse, Vassa, rendu à la liberté, vint se fixer à Londres, s’y maria, et publia ses mémoires[44], réimprimés dans les deux Mondes, et dont la neuvième édition est de 1794. Les témoignages les plus honorables qui l’accompagnent, attestent que lui-même les a rédigés. Cette précaution est utile contre une classe d’individus toujours disposés à calomnier les Nègres, pour atténuer le crime de leurs oppresseurs.

L’ouvrage est écrit avec la naïveté, j’ai presque dit la crudité de caractère d’un homme de la nature ; c’est la manière de Daniel de Foë, dans son Robinson Crusoé ; c’est celle de Jamerai Duval, qui, de gardien de vaches chez des hermites, devint bibliothécaire de l’empereur François Ier, et dont les mémoires inédite, mais très-dignes de voir le jour, sont entre les mains d’Ameilhon[45].

On s’associe aux mouvemens de surprise que causent à Vassa un tremblement de terre, l’aspect de la neige, une peinture, une montre, un quart de cercle, et à la manière dont il interroge sa raison sur l’usage des instrumens. L’art de la navigation avoit pour lui un charme inexprimable ; il y entrevoyoit d’ailleurs un moyen d’échapper un jour à l’esclavage ; en conséquence il fit prix avec un capitaine de bâtiment pour lui donner des leçons souvent interrompues et contrariées, mais l’activité et l’intelligence du disciple suppléoient à tout. Le docteur Irvin, qu’il avoit servi, lui avoit enseigné la manière de dessaler l’eau de la mer par la distillation. Quelque temps après Vassa étant d’une expédition qui avoit pour objet de chercher le passage au Nord, dans un moment de détresse, il fit usage des procédés du docteur, et fournit à l’équipage de l’eau potable.

Quoiqu’enlevé très-jeune de son pays, sa tendresse pour sa famille et sa mémoire lui avoient conservé une riche provision de souvenirs. On lit avec intérêt la description qu’il fait de cette contrée, où la nature féconde prodigue ses bienfaits. L’agriculture est la principale occupation des habitans, qui sont très-laborieux, quoiqu’ils ayent une passion démesurée pour la poésie, la musique et la danse. Vassa se rappelle parfaitement que les médecins du Benin suppléent à la saignée par des ventouses ; qu’ils excellent dans l’art de guérir les plaies, et de combattre l’effet des poisons. Il trace un tableau curieux des superstitions, des habitudes de son pays, qu’il compare avec celles des contrées où il a voyagé. Ainsi à Smyrne il retrouve parmi les Grecs les danses usitées dans le Benin ; ailleurs il met en parallèle les coutumes des Juifs, et celles de ses compatriotes chez lesquels la circoncision est généralement admise. On y est censé contracter une impureté légale par l’attouchement d’un mort, et les femmes y sont sujettes aux mêmes purifications que chez les Hébreux.

Un effet de l’adversité est souvent de donner plus d’énergie aux sentimens religieux. L’homme abandonné des hommes et malheureux sur la terre, élève ses affections au ciel pour y chercher un consolateur et un père : tel étoit Vassa. Il ne succomba point à la continuité des maux qui pesoient sur lui ; pénétré de la présence du souverain Être, il portoit ses regards au delà des bornes de la vie, vers une région nouvelle.

Long-temps incertain sur le choix d’une religion, il peint avec énergie ses anxiétés, dans un poëme de cent douze vers anglais, qui fait partie de ses Mémoires. Il étoit choqué de voir dans toutes les sociétés chrétiennes, tant de gens dont les actions heurtent directement les principes, qui blasphèment le nom de Dieu, dont ils se prétendent les adorateurs : par exemple, il s’indigne de ce que le roi de Naples et sa cour alloient le dimanche à l’Opéra. Il voyoit des hommes observer, les uns quatre, les autres six ou sept préceptes du décalogue, et il ne concevoit pas qu’on pût être vertueux à moitié. Il ignoroit que, suivant l’expression de Nicole, on ne peut rien conclure de la doctrine à la conduite, ni de la conduite à la doctrine. Baptisé dans l’église anglicane, après avoir flotté dans l’incertitude, il se fit méthodiste ; on fut même sur le point de l’envoyer comme missionnaire, en Afrique.

À l’école de l’adversité, Vassa étoit devenu très-sensible aux infortunes des autres, et personne plus que lui ne pouvoit s’appliquer la maxime de Térence. Il déplore le sort des Grecs, traités par les Turcs à peu près comme le sont les Nègres par les colons ; il s’attendrit même sur les galériens de Gênes, envers lesquels on outrepassoit les bornes d’une juste punition.

Il avoit vu ses compatriotes africains en proie à tous les supplices que peuvent inventer la cupidité et la rage ; il met en contraste cette cruauté et la morale de l’Évangile, ce sont les extrêmes ; il propose des vues sur la direction d’un commerce européen avec l’Afrique, qui du moins ne blesseroit pas la justice. En 1789, il présenta au Parlement d’Angleterre une pétition pour la suppression de la traite. Si Vassa vit encore, le bill rendu dernièrement sur cet objet aura consolé son cœur et sa vieillesse. Certes il seroit bien à plaindre celui qui, après avoir lu ses mémoires, n’éprouveroit pas pour l’auteur des sentimens d’affection.

Son fils, versé dans la bibliographie, est devenu sous-bibliothécaire du chevalier Banks, et secrétaire du comité de vaccine.

Sancho. La mère d’Ignace Sancho, jetée sur un bâtiment négrier, parti de Guinée pour les possessions espagnoles en Amérique, le mit au monde dans la traversée, en 1729 ; arrivé à Carthagène, il y fut baptisé par l’évêque, sous le nom d’Ignace. Le changement de climat conduisit promptement sa mère au tombeau ; son père, livré aux horreurs de l’esclavage, se tua dans un moment de désespoir.

Ignace n’avoit pas deux ans, lorsqu’il fut amené en Angleterre par son maître, qui en fit présent à trois demoiselles sœurs, résidantes à Greenwich. Son caractère, qu’on assimiloit à celui de l’écuyer de don Quichotte, lui en fit donner le nom. Le jeune Sancho parvint à se concilier la bienveillance du duc de Montagu, qui résidoit à Black-Heath. Ce lord admiroit en lui une franchise qui n’étoit pas avilie par la servitude, ni altérée par une fausse éducation ; il l’appeloit souvent, lui prêtoit des livres, et recommandoit aux trois sœurs de cultiver son esprit ; mais près d’elles, Sancho eut lieu d’apprendre que l’ignorance est un des moyens par lesquels on asservit les Africains, et que dans l’opinion des planteurs, instruire les Nègres, c’est les émanciper ; souvent elles le menaçoient de le replonger dans l’esclavage. L’amour de la liberté qui fermentoit dans son ame, s’exaltoit encore par l’étude et la méditation ; il conçut une passion violente pour une jeune personne, ce qui lui attira des reproches d’un autre genre de la part des trois sœurs ; il prit alors le parti de quitter leur maison. Mais le duc, son patron, étoit mort ; Sancho, réduit à la misère, employa 5 shellings qui lui restoient, à l’achat d’un vieux pistolet, pour terminer sa vie de la même manière que son père : alors la duchesse, qui d’abord l’avoit mal accueilli, et qui cependant l’estimoit, l’accepta pour être sommelier ; il exerça cet emploi jusqu’à la mort de sa patrone. Par son économie et un legs de cette dame, il se trouvoit possesseur de 70 livres sterlings, et de 30 d’annuité.

À la passion de l’étude, il mêla quelque temps celles du théâtre, des femmes et du jeu ; il renonça aux cartes à la suite d’une partie où un Juif lui avoit gagné ses habits. Il dépensa son dernier shelling pour aller à Drury-Lane, voir jouer Garrik, dont ensuite il devint ami ; puis il voulut se faire acteur dans Othello et Oronoko ; mais une articulation défectueuse l’empêchant de réussir dans un état qu’il avoit envisagé comme une ressource contre l’adversité, il entra au service du chapelain de la maison Montagu, et sa conduite, devenue très-régulière, lui mérita la main d’une personne intéressante, née dans les Indes occidentales.

Vers 1773, des attaques de goutte et la modicité de sa fortune, l’auroient replongé dans l’indigence, si la générosité de ses protecteurs et son économie ne lui avoient facilité les moyens de faire un commerce honnête. Par son industrie et celle de sa femme, il éleva sa nombreuse famille ; l’estime générale fut le prix de ses vertus domestiques. Il mourut le 15 décembre 1780. Après sa mort, on donna au profit de sa famille, en 2 volumes in-8°, une belle édition de ses lettres, qui furent bien reçues. En 1783, elles furent réimprimées, avec la vie et le portrait de l’auteur, peint par Gainsboroug, et gravé par Bartolozzi[46]. On y a intercalé quelques articles qu’il avoit publiés dans les Journaux.

Jefferson lui reproche de se livrer à son imagination, dont la marche excentrique est, dit-il, semblable à ces météores fugitifs qui sillonnent le firmament. Cependant il lui accorde un style facile, et des tournures heureuses, en avouant que ses écrits respirent les plus douces effusions du sentiment. Imlay déclare qu’il n’a pas eu occasion de les lire, mais que l’erreur de Jefferson, dans ses jugemens concernant les Nègres, rend suspect celui qu’il porte de Sancho[47].

Les lettres sont un genre de littérature qui n’est guère susceptible d’analyse, soit à raison de la variété des sujets qu’elles embrassent, soit par la liberté que se donne l’auteur d’en grouper plusieurs dans la même lettre, d’approfondir les uns lorsqu’à peine il effleure les autres, et souvent de s’élancer hors de son sujet, pour finir par des digressions. On lit Mad. de Sévigné ; mais personne ne proposa jamais de l’analyser. Assurément on ne peut lui comparer l’auteur africain ; mais dans le genre où s’est illustrée Mad. de Sévigné, après elle il est encore des places très-honorables. Le style épistolaire de Sancho approche de celui de Sterne, dont il a les beautés et les défauts, et avec lequel il étoit en relation. Le troisième volume des lettres de Sterne en contient une très-belle à Sancho, où il lui dit que les variétés de la nature dans l’espèce humaine ne rompent pas les liens de consanguinité ; il exprime son indignation, de ce que certains hommes veulent ravaler une portion de leurs semblables au rang des brutes, afin de pouvoir impunément les traiter comme tels[48].

Quelquefois Sancho descend au ton trivial ; quelquefois s’élevant avec son sujet, il est poétique ; mais en général il a la grâce et la légèreté du style épistolaire. Spirituellement badin, lorsqu’entre l’empire tyrannique de la mode à gauche, la santé et le bonheur à droite, il place un homme du monde irrésolu dans son choix.

Grave quand il expose les motifs de la providence, qui a donné au génie la pauvreté pour compagne ; pompeux lorsqu’interrogeant la nature, elle lui montre partout les ouvrages et la main du Créateur.

« D’après le plan de la divinité, le commerce, dit-il, doit rendre communes à tout le globe les productions de chaque contrée, unir les nations par le sentiment des besoins réciproques, les liens de l’amitié fraternelle, et faciliter la diffusion générale des bienfaits de l’Évangile ; mais ces pauvres Africains, que le ciel a gratifiés, d’un sol riche et luxuriant[49], sont la portion la plus malheureuse de l’humanité, par l’horrible trafic des esclaves ; et ce sont des chrétiens qui le font ».

On se rappelle la fin tragique du docteur Dodd, condamné à mort pour crime de faux, et dont toute la vie antérieure avoit été un modèle de sagesse. On regrette qu’il ait subi son supplice, quand on a lu la lettre dans laquelle Sancho développe les raisons qui militoient pour lui obtenir sa grâce.

On contesteroit quelques-unes des assertions morales de Sancho, si ses écrits n’offroient d’ailleurs des hommages multipliés à la vertu. Il la fait aimer en peignant les remords de la duchesse de K...., bourrelée par cette conscience qui est, dit-il, le grand chancelier de l’ame. « Agissez donc de manière à mériter toujours l’approbation de votre cœur..... Pour être vraiment brave, il faut être vraiment bon..... Nous avons la raison pour gouvernail, la religion pour ancre, l’espérance pour étoile polaire, la conscience pour moniteur fidèle….., et la perspective du bonheur pour récompense ». Dans la même lettre, repoussant des souvenirs qui étoient pour sa vertu de nouveaux écueils, il s’écrie : « Pourquoi me rappeler ces matières combustibles, lorsque glissant rapidement sur la route des années j’approche du terme de ma carrière ? N’ai-je pas la goutte, six enfans et une épouse ? Ô raison, où es-tu ? Vous voyez qu’il est bien plus facile de prêcher que d’agir ; mais nous savons discerner le bien du mal, armons-nous contre le vice. Dans un camp, le général qui compare sa force et la position de son ennemi, place ses gardes avancées de manière à éviter les surprises. Faisons de même dans le cours ordinaire de la vie, et croyez-moi, mon ami, une victoire gagnée sur la passion, l’immoralité, l’orgueil, mérite plutôt des Te Deum, que celles qu’on remporte dans les champs de l’ambition et du carnage[50] ».

J’invite le lecteur à ne pas se borner aux extraits qu’on vient de lire, ils ne peuvent faire connoître l’auteur que d’une manière imparfaite ; plus est imposante et respectable l’autorité de Jefferson, plus il importe de combattre son jugement, beaucoup trop sévère, et de ne pas dérober à Sancho l’estime qui lui est due.

Phillis-Wheatley. Cette Négresse, volée en Afrique à l’âge de sept ou huit ans, fut transportée en Amérique, et vendue, en 1761, à John Wheatley, riche négociant de Boston ; des mœurs aimables, une sensibilité exquise et des talens précoces la firent chérir dans cette famille à tel point qu’on la dispensa, non-seulement des travaux pénibles réservés aux esclaves, mais encore des soins du ménage. Passionnée pour la lecture, et spécialement pour celle de la Bible, elle apprit rapidement le latin. En 1772, à dix-neuf ans, Phillis Wheatley publia un petit volume de poésies qui renferme trente-neuf pièces ; elles ont eu plusieurs éditions en Angleterre et aux États-Unis ; et pour ôter tout prétexte à la malveillance de dire qu’elle n’en étoit que le prête-nom, l’authenticité en fut constatée à la tête de ses œuvres, par une déclaration de son maître, du gouverneur, du lieutenant-gouverneur, et de quinze autres personnes respectables de Boston, qui la connoissoient.

Son maître l’affranchit en 1775. Deux ans plus tard, elle épousa un homme de sa couleur, qui étoit aussi un phénomène par la supériorité de son entendement sur celui de beaucoup de Nègres ; aussi ne fut-on pas étonné de voir son mari, marchand épicier, devenir avocat sous le nom du docteur Peter, et plaider devant les tribunaux les causes des Noirs. La réputation dont il jouissoit le conduisit à la fortune.

La sensible Phillis, qui avoit été élevée, suivant l’expression triviale, en enfant gâté, n’entendoit rien à gouverner un ménage, et son mari vouloit qu’elle s’en occupât ; il commença par des reproches, auxquels succédèrent de mauvais traitemens, dont la continuité affligea tellement son épouse, qu’elle périt de chagrin en 1787. Peter, dont elle avoit eu un enfant, mort très-jeune, ne lui survécut que trois ans[51].

Jefferson, qui semble n’accorder qu’à regret des talens aux Nègres, même à Phillis Wheatley, prétend que les héros de la Dunciade sont des divinités comparativement à cette muse africaine[52]. Si l’on vouloit chicaner, on diroit qu’à une assertion, il suffit d’opposer une assertion contraire ; on interjetteroit appel au jugement du public, qui s’est manifesté en accueillant d’une manière distinguée les poésies de Phillis Wheatley. Mais une réfutation plus directe, c’est d’en extraire quelques morceaux qui donneront une idée de ses talens.

C’est sans doute la lecture d’Horace qui lui a suggéré de débuter, comme lui, par une pièce à Mécène[53] dont les poëtes payèrent la protection par des flatteries. Leur bassesse fit oublier la sienne, comme Auguste, par l’emploi des mêmes moyens, fit oublier les horreurs du triumvirat.

Cette pièce n’est pas sans mérite, mais hâtons-nous d’arriver à des sujets plus dignes de la poésie.

Ceux qu’elle traite sont presque tous religieux ou moraux ; presque tous respirent une mélancolie sentimentale : il y en a douze sur la mort de personnes qui lui étoient chères. On distinguera ses hymnes sur les œuvres de la providence, la vertu, l’humanité ; l’ode à Neptune ; les vers à un jeune peintre de sa couleur, en voyant ses tableaux. On se doute bien qu’elle exhale sa douleur sur les infortunes de ses compatriotes.

J’insère ici trois de ses pièces. Le lecteur voudra bien se rappeler qu’en jugeant les productions d’une Négresse esclave, âgée de dix-neuf ans, l’indulgence est un acte de justice ; d’ailleurs, la traduction n’est peut-être qu’une mauvaise copie d’un bon original.


Sur la mort d’un enfant[54].


Le plaisir couronné de fleurs ne vient plus embellir nos momens ; l’espérance n’ouvre plus l’avenir pour nous caresser par des illusions enchanteresses ; nous ne verrons plus ce visage enfantin sur lequel les Grâces avoient profusément répandu leurs faveurs : de tous les yeux s’échappent des larmes ; les gémissemens sont l’écho des gémissemens, les sanglots répondent aux sanglots.

Inexorable mort, la maladie, ta messagère, en lui décochant le trait fatal, a percé tous les cœurs, et les a inondés d’amertumes ; ton pouvoir irrésistible a précipité son heure dernière. Quoi ! sans être émue, tu fermes ses yeux rayonnans : sa beauté naïve, sa tendre innocence n’ont pu suspendre tes coups, ni fléchir ta rigueur. Un crêpe funèbre couvre celui qui naguère nous charmoit par son sourire gracieux, par la gentillesse de ses mouvemens.

« Où s’est enfui mon bien-aimé James, (s’écrie le père) ? Quand son ame voltige dans les airs, anges consolateurs, indiquez-moi le lieu de son passage ».

Il me semble qu’alors du haut de l’empyrée, s’incline un chérubin à la face sereine, qui lui répond : « Ton fils habite la région céleste, essuie tes pleurs, et prépare-toi à le suivre ». Que cet espoir amortisse tes douleurs, et change tes complaintes en cris d’allégresse. Sur l’aile de la foi élève ton ame à la voûte du firmament, où mêlant sa voix à la voix des purs esprits, cet enfant fait retentir les cieux de concerts inspirés par le bonheur. Cesse d’accuser le régulateur des Mondes ; interdis à ton ame des murmures désormais coupables ; converse avec la mort comme avec une amie, puisqu’elle l’a conduit au port de la félicité ; résigne-toi avec joie à l’ordre de Dieu, il reprend un trésor que tu croyois ta propriété, et dont tu n’étois que le dépositaire. À ton tribunal oserois-tu citer la sagesse éternelle ?


Hymne du matin[55].


Secondez mes efforts, montez ma lyre, inspirez mes chants, nymphes révérées du Permesse. Répandez sur mes vers une douceur ravissante, je célèbre l’Aurore.

Salut brillante avant-courrière du jour ; une décoration majestueuse et nuancée de mille couleurs annonce ta marche sous la voûte éthérée ; la lumière s’éveille, ses rayons s’emparent de l’espace ; le zéphir folâtre sur les feuillages ; la race volatile lance ses regards perçans, agite ses aîles émaillées, et recommence ses harmonieux concerts.

Verdoyans bocages, déployez vos rameaux, prêtez au poëte vos ombrages solitaires pour le protéger contre les ardeurs du soleil. Calliope, fais résonner ta lyre, tandis que tes aimables sœurs attisent le feu du génie. Les dômes de verdure, les vents frais, le spectacle bigarré des cieux font affluer tous les plaisirs dans mon ame. De l’Orient s’avance avec pompe le dominateur du jour, à son éclat les ombres s’enfuient ; mais déjà ses feux embrasent l’horizon, étouffent ma voix, et mes chants avortés se terminent forcément au début.


Au comte de Dartmouth[56].


Salut heureux jour, où, brillante comme l’aurore, la liberté sourit à la nouvelle Angleterre… Long-temps exilée des régions boréales, elle revient embellir nos climats. À l’aspect de la déesse si long-temps désirée, l’esprit de factions est terrassé, il expire. Tel, effrayé par la splendeur du jour, le hibou s’enfuit dans les antres solitaires, pour y retrouver la nuit.

Amérique, ils seront enfin réparés ces torts, ils seront expiés ces outrages, l’objet de tes lugubres doléances. Ne redoute plus les chaînes forgées par la main de l’insolente tyrannie, qui se promettoit d’asservir cette contrée.

En lisant ces vers, Mylord, vous demanderez avec surprise d’où me vient cet amour de la liberté ? à quelle source j’ai puisé cette passion du bien général, apanage exclusif des ames sensibles ?

Hélas ! au printemps de ma vie un destin cruel m’arracha des lieux fortunés qui m’avoient vu naître. Quelles douleurs, quelles angoisses auront torturé les auteurs de mes jours ! Il étoit inaccessible à la pitié, il avoit une ame de fer le barbare qui ravit à un père son enfant chéri. Victime d’une telle férocité, pourrois-je ne pas supplier le ciel de soustraire tous les êtres aux caprices des tyrans, etc., etc.



  1. C’est le même prince qui publia les raisons d’après lesquelles il s’étoit déterminé à se faire catholique, dans un court mais excellent ouvrage, intitulé en anglais : Fifty reasons or motives why the roman catholic apostolic religion ought to be preferred to all the sects, etc., in-12, London 1798.
  2. Beschreibung des Saal-Creises, ou Description du cercle de la Saale, in-fol., Halle 1749, t. II, p. 28. Je dois cette indication, et la plupart de celles qui concernent Amo, à Blumenbach.
  3. Excussis tam veterum quam novorum placitis, optima quæque selegit, selecta enucleate ac dilucide interpretatus est.
  4. Dissertatio inauguralis philosophica de humanæ mentis ΑΠΑΘΕΙΑ seu sensionis ac facultates sentiendi in mente humana absentia, et earum in corpore nostro organico ac vivo præsentia, quam præside, etc., publice defendit autor Ant. Guil. Amo, Guinea-afer philosophiæ, ect. L. C. magister, etc., 1734, in-4°, Wittenbergæ. À la fin sont imprimées plusieurs pièces, entre autres les lettres de félicitation du recteur, etc.
  5. Disputatia philosophica continens ideam distinctam earum quæ competunt vel menti vel corpori nostro vivo et organico, quam consentiente amplissimorum philosophorum ordine præside M. Ant. Guil. Amo, Guinea-afer, defendit Joa. Theod. Mainer, philos., et J. V. Cultor, in-4º, 1734, Wittenbergæ.
  6. V. Le Monthly magazine, in-8º, New-York 1800, t. I, p. 453 et suiv.
  7. V. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap der wetenschappen te Vlissingen, in-8°, te Middelburg 1782, t. IX, p. 19 et suiv.
  8. V. Voyage autour du monde, traduit de l’italien de Gemelli Carreri, in-12, Paris 1719, t. V, p. 64 et suiv. ; p. 135 et suiv. V. aussi l’Encyclopédie méthodique, article Philippines.
  9. Ibid., p. 142, 143.
  10. Ueber die tagalische sprache von Franz Carl Alters, in-8°, Vienne 1803.
  11. V. Carta hydrographica y chorographica de las islas Filipinas, etc., hecha por el P. Murillo Velarde, etc., en Manilla ano de 1734, esculpio Nicolas de la Cruz-Bagay, Indio tagalo.
  12. Ce fait m’est communiqué par un botaniste distingué, Aubert du Petit-Thouars, qui a résidé dix ans dans cette colonie.
  13. P. 184.
  14. Buchan. V. sa Médecine domestique, Paris 1783, t. III, p. 518.
  15. V. Médecine du voyageur, par Duplanil, 3 vol. in-8°, Paris 1801, t. III, p. 272.
  16. V. Narrative of a five year’s expedition against the revolted negroes of Surinam, etc., by cap. J. G. Stedman, 2 vol. in-4°, London 1796 ; V. t. II, c. XXVI. La traduction française de cet ouvrage, t. III, p. 61 et suiv., dans la question adressée à Fuller a oublié le mot secondes, ce qui rend la question absurde.
  17. V. American Museum, t. V, p. 2.
  18. Brissot. V. ses voyages, t. II, p. 2.
  19. V. Clarkson, p. 125.
  20. Benjamin Bannaker’s, Almanack for 1794, containing the motions of the sun and moon, the true place and aspects of the planetes, the rising and setting of the sun and the moon, the eclipses, etc., in-8°, Philadelphia.

    B. Bannaker’s, Pensilvania, Delaware, Maryland and Virginia, Almanack for 1795, in-8°.

  21. Ce fait nous est révélé par Fessenden, dans son libelle en 2 vol., intitulé : Democracy unveiled or tyranny stripped of the garb of patriotism, by Christopher Caustic, 2 vol. in-8°, 3° edit., New-York 1806, t. II, p. 52. Le libelliste fait un crime à Jefferson d’un acte digne de tout éloge.
  22. V. A Topographical description etc., p. 212 et 213.
  23. V. American Museum, t. IV, p. 414 et suiv.
  24. V. ses Réflexions sur la traite et l’esclavage des Nègres, traduites de l’anglais, in-12, Paris 1788, p. 10.
  25. Ibid., p. 184.
  26. Ibid., p. 134 et suiv.
  27. Deuteronome, xxiii, 15.
  28. La langue anglaise est peut-être la seule qui, pour l’action de voler des enfans, ait un terme propre, kidnap, verbe, et ses dérivés.
  29. V. le journal, the Merchant, n° 31, 14 août 1802.
  30. ELEGIA.

    Invida mors totum vibrat sua tela per orbem :
    Et gestit quemvis succubuisse sibi.
    Illa, metus expers, penetrat conclavia regum :
    Imperiique manu ponere sceptra jubet.
    Non sinit illa diù partos spectare triumphos :
    Linquere sed cogit, clara tropæa duces.
    Divitis et gazas, aliis ut dividat, omnes,
    Mendicique casam vindicat illa sibi.
    Falce senes, juvenes, nullo discrimine, dura,
    Instar aristarum, demetit illa simul.
    Hinc fuit illa audax, nigro vilamine tecta,
    Limina Maugeri sollicitare domus.

    Hujus ut ante domum steterat funesta cypressus,
    Luctisonos gemitus nobilis Haga dedit.
    Hunc lacrymis tinxit gravibus carissima conjux,
    Dum sua tundebat pectora sæpe manu.
    Non aliter Naomi, cum te viduata marito,
    Profudit lacrymas, Elimeleche, tua.
    Sæpe sui manes civit gemebunda mariti,
    Edidit et tales ore tremente sonos :
    Condit ut obscuro vultum velamine Phœbus,
    Tractibus ut terræ lumina grata neget ;
    O decus immortale meum, mea sola voluptas !
    Sic fugis ex oculis in mea damna meis.
    Non equidem invideo, consors, quod te ocyor aura

    Transtulit ad lætas æthereasque domos,
    Sed quoties maudo placidæ mea membra quieti,
    Sive dies veniat, sum memor usque tui.
    Te thalamus noster raptum mihi funere poscit.
    Quis renovet nobis fœdera rupta dies ?
    En tua sacra deo sedes studiisque dicata,
    Te propter, mæsti signa doloris habet.
    Quod magis, effusas, veluti de flumine pleno,
    Dant lacrymas nostri pignora cara toti.
    Dentibus ut misere fido pastore lupinis
    Conscisso tenerae disjiciuntur oves,
    Aeraque horrendis, feriunt balatibus altum,
    Dum scissum adspiciunt voce cientque ducem :

    Sic querulis nostras implent ululatibus ædes,
    Dum jacet in lecto corpus inane tuum.
    Succinit huic vatum viduæ pia turba querenti,
    Funera quæ celebrat conveniente modo
    Grande sacerdotum decus, et mea gloria cessat,
    Delicium domini, gentis amorque piæ !
    Clauditur os blandum sacro de fonte rigatum ;
    Fonte meam possum quo relevare sitim !
    Hei mihi ! quam subito fugit facundia linguæ,
    Cælesti dederat quo mihi melle frui.
    Nestoris eloquium veteres jactate poetæ,
    Ipso Mangerius Nestore major erat, etc.

  31. De vocatione Ethnicorum.
  32. Slavery inconsistent with the spirit of Christianity, a sermon preached at Cambridge, etc., by Robert Robinson, in-8°, Cambridge 1788. Il assure, p. 14, que les Africains ont les premiers baptisé des enfans pour les sauver de l’esclavage.
  33. Dissertatio politico-theologica de servitude libertati christianæ non contraria, quam sub præside J. Van den Honert, publicæ disquisitioni subjicit J. T. J Capitein, afer, in 4°, Lugduni Betavorum, 1742.
  34. The Doctrine of perpetual bondage reconciliable with the infinite justice of God, a truth plainly asserted in the jewish and christian scripture, by John Beck, etc.
  35. A Valecdictory discurse delivered before the Cincinnati of Connecticut at Hartford July 4th 1804, at the dissolution of the society, by D. Humphrey, in-8°, Boston 1804.
  36. I. Cors. VII, 23. Pretio empti estis, nolite fieri servi hominum.
  37. P. 27.
  38. V. Epistola turcica, Lugduni Batavorum 1633, p. 160 et 161.
  39. V. Staatkundig-godgeleerd onderzoeksschrift over de slaverny, als niet strydig tegen de christelike vriheid, etc., uit het latyn vertaalt door heer de Wilhelm, in-4°, Leiden 1742.
  40. V. Noodige onderrichtingen voor de staafhandelaaren, t. I. Verhandelingen vitgegeven door het zeeuwsch genootschap, etc., te Middelburg 1769, p. 425.
  41. V. Vit gewrogte predicatien zynde de trowherrige wermaaninge van den apostel der heydenen Paulus, aan zynen zoon Timotheus vit. II Timotheus, II, ℣. 8 ; te Muiderberger, dan 20 mai 1742, alsmede de voornamste goederen van de opperste wysheit wit sprenken VIII, vers 18, in twee predicatien in s’Gravenhage, den 27 mai 1742 ; en t’ouderkerk aan den Amstel, den 6 juny 1742, gedaan door J. E. J. Capitein, africaansche Moor, beroepen predikant or d’Elmina, aan het kasteel S. George, in-4°, te Amsterdam.
  42. V. Letter to the treasurer of the society instituted for the purpose of effecting the abolition of the slaves trade from the rev. Robert Boucher Nickolls, dean of Middleham, etc., in-8°, London 1788, p. 46.
  43. Integerrimo et fortissimo viro
    Georgio Haldano, armigero,
    Insulæ Jamaicensis gubernatori ;
    Cui, omnes morum, virtutumque dotes bellicarum,
    In cumulum accesserunt.


    Carmen


    Denique venturum fatis volventibus annum,
    Cuncta per extensum læta videnda diem,
    Excussis adsunt curis, sub imagine clara
    Felices populi, terraque lege virens.
    Te duce, quæ fuerant malesuada mente peracta
    Irrita conspectu non reditura tuo.
    Ergo omnis populus, nec non plebecula cernet

    Hæsurum collo te relegasse jugum,
    Et mala, quæ diris quondam cruciatibus, insons
    Insula passa fuit ; condoluisset onus,
    Ni victrix tua Marte manus prius inclyta, nostris
    Sponte ruinosis rebus adesse velit.
    Optimus es servus regi servire Britanno,
    Dum gaudet genio scotica terra tuo :
    Optimus heroum populi fulcire ruinam ;
    Insula dura superest ipse superstes eris.
    Victorem agnoscet te Guadaloupa, suorum
    Despiciet merito diruta castra ducum.
    Aurea vexillis flebit jactantibus Iris,

    Cumque suis populis, oppida victa gemet.
    Crede, meum non est, vir Marti chare, Minerva
    Denegat Æthiopi bella sonare ducum.
    Concilio, caneret te Buchananus et armis,
    Carmine Peleidæ, scriberet ille parem.
    Ille poeta, decus patriæ, tua facta referre
    Dignior, altisono vixque Marone minor.
    Flammiferos agitante suos sub sole jugales
    Vivimus ; eloquium deficit omne focis.
    Hoc demum accipias multa fuligine fusum
    Ore sonaturo ; non cute, corde valet.
    Pollenti stabilita manu, Deus almus, eandem

    Omnigenis animam, nil prohibente dedit.
    Ipsa coloris egens virtus, prudentia ; honesto
    Nullus inest animo, nullus in arte color.
    Cur timeas, quamvis, dubitesve, nigerrima celsam
    Cæsaris occidui, scandere musa domum ?
    Vade salutatum, nec sit tibi causa pudoris,
    Candida quod nigra corpora pelle geris !
    Integritas morum Maurum magis ornat, et ardor
    Ingenii, et docto dulcis in ore decor ;
    Hunc, mage cor sapiens, patriæ virtutis amorque,
    Eximit è sociis, conspicuumque facit.
    Insula me genuit, celebres aluere Britanni

    Insula, te salvo non dolitura patre.
    Hoc precor ô nullo videant te fine regentem
    Florentes populos, terra, deique locus !

  44. The interesting narrative of the life of Olaudah Equiano, or Gustavus Vassa, the African, written by himself, 9e édition, in-8°, London 1794, avec le portrait de l’auteur.
  45. Les deux volumes publiés de ses œuvres n’en forment que la moindre partie, et la moins intéressante.
  46. Letters of the late Ignatius Sancho, an African, etc., to which are prefixed memoirs of his life, 2 vol. in-8°, London 1782.
  47. V. Imlay, p. 215.
  48. V. Letters of the rev. Lawrence Sterne, to his intimate friend, etc., 3 vol. in-8°, London 1775.
  49. C’est le terme anglais qui dit plus que fertile ; notre langue n’a pas d’équivalent.
  50. Passim, t. I, lettre 7.
  51. Lettre de M. Giraud, consul de France à Boston, du 8 octobre 1805 : il a connu le docteur Peter.
  52. V. Notes on Virginia, etc.
  53. V. Poems on various subjects religions and moral, by Phillis Wheatley, negro servant, etc., in-8°, London 1773 ; et in-12, Walpole 1802.
  54. On the death of J. C. an infant.


    No more the flo’wry scenes of pleasure rise,
    Nor charming prospects greet the mental eyes,
    No more with joy we view that lovely face
    Smiling, disportive, flush’d with ev’ry grace.

    The tear of forrow flows from ev’ry eye,
    Groans answer groans, and sighs to sighs reply ;
    What sudden pangs shot thro’ each aching heart,
    When, Death, thy messenger dispatch’d his dart ?
    Thy dread attendants, all destroying Pow’r,

    Hurried the infant to his mortal hour.
    Could’st thou unpitying close those radiant eyes ?
    Or fail’d his artless beauties to surprize ?
    Could not his innocence thy stroke controul,
    Thy purpose shake, and soften all thy soul ?

    The blooming babe, with shades of Death o’erspread,
    No more shall smile, no more shall raise its head ;
    But like a branch that from the tree is torn,
    Falls prostrate, wither’d, languid, and forlorn.
    « Where flies my James » ’tis thus I seem to hear
    The parent ask, « Some angel tell me where
    He whings his passage thro’ the yielding air » ?

    Methinks a cherub bending from the skies
    Observes the question and serene replies,
    « In heav’n’s high palaces your babe appears :
    Prepare to meet him, and dismiss your tears ».
    Shall not th’ intelligence your grief restrain,
    And turn the mournful to the chearful strain ?
    Cease your complaints, suspend each rising sigh,
    Cease to accuse the Ruler of the sky.
    Parents, no more indulge the falling tear :
    Let Faith to heav’n’s refulgent domes repair,
    There see your infant like a seraph glow :
    What charms celestial in his numbers flow
    Melodious, while the soul-enchanting strain
    Dwells on his tongue, and fills th’etherial plain ?
    Enough — forever cease your murm’ring breath ;

    Not as a foe, but friend, converse with Death,
    Since to the port of happiness unknown
    He brought that treasure which you call your own.
    The gift of heav’n intrusted to your hand
    Chearful resign at the divine command ;
    Not at your bar must sov’reign Wisdem stand.

  55. An hymn to the morning.


    Attend my lays, ye ever honour’d nine,
    Assist my labours, and my strains refine ;
    In smoothest numbers pour the notes along,
    For bright Aurora now demands my song.

    Aurora, hail, and all the thousand dies,
    Which deck thy progress through the vaulted skies :
    The morn awakes, and wide extends her rays,
    On ev’ry leaf the gentle zephyr plays ;
    Harmonious lays the feather’d race resume,
    Dart the bright eye, and shake the painted plume.


    Ye shady groves, your verdant gloom display
    To shield your poet from the burning day ;
    Calliope, awake the sacred lyre,
    While thy fair sisters fan the pleasing fire ;
    The bow’rs, the gales, the variegated skies
    In all their pleasures in my bosom rise.

    See in the east th’illustrious king of day !
    His rising radiance drives the shades away ;
    But Oh ! I feel his fervid beams too strong,
    And scarce begun, concludes th’ abortive song.

  56. To the right honorable William, earl of Dartmouth, his majesty’s principal secretary or state for north America, etc.


    Hail, happy day, when, smiling like the morn,
    Fair Freedom rose New England to adorn :
    Long lost to realms beneath the northern skies
    She shines supreme, while hated faction dies.
    Soon us appear’d the Goddess long desir’d
    Sick at the view, she languish’d and expir’d.
    Thus from the splendors of the morning light
    The owl in sadness seeks the caves of night.

    No more, America, in mournful strain
    Of wrongs, and grievance unredress’d complain,

    No longer shalt thou dread the iron chain,
    Which wanton Tyranny with lawless hand
    Had made and with it meant t’ enslave the land.

    Should you, my lord, while you peruse my song,
    Wonder from whence my love of Freedom sprung,
    Whence flow the wishes for the common good,
    By feeling hearts alone best understood,
    I, young in life, by seeming cruel fate
    Was snatch’d from Afric’s fancy’d happy seat :
    What pangs excruciating must molest,
    What sorrows labor in my parents’ breast ?

    Steel’d was that soul, and by no misery mov’d,
    That from a father seiz’d his babe belov’d :
    Such, such my case. And can I then but pray
    Others may never feel tyrannic sway ? etc., etc.