De la nature des choses (traduction Lefèvre)/Livre VI

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Traduction par André Lefèvre.
Société d’éditions littéraires (p. 243-291).



LIVRE SIXIÈME

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LES MÉTÉORES ET LA MALADIE



SOMMAIRE


Éloge de la morale d’Épicure. Exposition. Influence superstitieuse des météores, v. 1-101. — Description et explication des orages, de la foudre et des trombes. Ce ne sont pas les dieux qui tonnent, 102-464. — Formation des nuages, v. 465-507. — Cause des pluies, v. 508-536. — Les tremblements de terre, v. 537-620. — Stabilité du niveau des mers, v. 621-652. — Les volcans, v. 653-726. — Les crues du Nil, v. 726-752. — Les Avernes et les marécages, v. 753-854. — Les puits; sources singulières, v. 855-920. — L’aimant et son action sur le fer, v. 921-1100. — Les miasmes et les contagions, v. 1101-1148. — La Peste d’Athènes, v. 1149-1304.






Athènes, ce nom plein d’éclatante lumière,
Aux mortels inquiets Athènes la première
Apporta le trésor des moissons et des lois,
Donnant la vie à l’homme une seconde fois ;
Et la première encore elle offrit à nos peines
Un remède certain : car il est fils d’Athènes,
Le génie au grand cœur, source de vérité,
Qui sur le monde à flots épancha la clarté,
Mort à jamais vivant, jeune en sa vieille gloire,
Dont les bienfaits au ciel ont porté la mémoire !
Voyant partout la vie assurée et la faim
Conjurée à peu près par le travail humain,
Voyant chez les puissants, honorés et prospères,
Affluer la richesse, et la gloire des pères
S’accroître du renom des fils, sans qu’un mortel.
Un seul, pût échapper au joug universel

Des soucis, noirs tyrans dont notre âme est esclave,
Il comprit que ce mal, ce fiel que rien ne lave,
Empoisonneur des biens par le sort apportés,
20Gît dans le vase même où ces dons sont jetés ;
Or, ce vase sans fond, fuyant et perméable,
Dont rien ne peut combler l’abîme insatiable.
Dont les ferments amers souillent toute liqueur,
Le maître l’a bien vu, ce vase est notre cœur.

Il le purifia par sa parole sainte.
Il fit voir, en bornant le désir et la crainte,
Ce qu’est le bien suprême où nous aspirons tous,
Et quel chemin direct, à la fois sûr et doux,
Par une pente aisée y conduit notre course ;
Quels périls sur nos fronts planent ; de quelle source,
Hasard, fatalité des lois de l’univers,
Découlent ces tourments cruellement divers
Dont la condition mortelle est affligée ;
Par quelles portes l’âme, à toute heure assiégée,
Doit repousser l’assaut ; enfin combien sont vains
Les soucis dont les flots troublent les cœurs humains.

La nuit, l’enfant ne voit que présages funèbres ;
Encor ne tremble-t-il qu’au milieu des ténèbres :
Nous, nous tremblons le jour. L’effroi qui nous poursuit
40A-t-il donc plus de corps que ces terreurs de nuit ?
Sur ces ombres le jour épuise en vain ses flammes ;
La science peut seule éveiller dans les âmes,
À défaut du soleil, l’astre de la raison.
Je reprends donc ici l’œuvre de guérison.

J’ai fait voir que, cachée en tout ce qui commence,
La dissolution attend l’enceinte immense
Du monde et ce qui naît ou naîtra sous les cieux.
Les chemins sont ouverts au char audacieux
Où jadis m’éleva l’espoir de la victoire ;
Obstacles et périls n’ont servi qu’à sa gloire ;
Le but nous appartient, et devant nous l’erreur
En découragement a changé sa fureur.

Ce qui nous reste à voir au ciel et sur la terre
Tient les cœurs en suspens dans l’effroi du mystère ;
Et l’esprit s’humilie en superstitions.
Nous savons le secret de ces prostrations :
Ici comme toujours, l’ignorance des causes
Transporte aux dieux le sceptre et l’empire des choses.
L’inaction sereine est l’attribut des dieux ;
60Et ceux-là cependant qui le savent le mieux
Se prennent à scruter ces énigmes des choses,
À chercher dans l’éther sans rivage les causes
Des mouvements d’en haut ; leurs admirations
Les replongent encor dans les religions.
Les malheureux ! Partout ils rêvent, ils implorent
Des maîtres vigilants et puissants. Ils ignorent
Ce qui peut être ou non, et quel champ limité
Une loi fixe assigne à toute activité.
Esprits sans guide errants dans une ombre confuse,
Quand la raison d’un fait à leurs yeux se refuse,
Force leur est d’y voir l’œuvre et l’arrêt des dieux.

Rejette loin de toi ces fables ? Comprends mieux

Ce qui sied aux loisirs de la béatitude ;
Ou ceux dont ton appel trouble la quiétude
De leurs fantômes saints vont assaillir ton cœur.
Non que jamais offense atteigne à leur hauteur
Et les puisse altérer de vengeance et de peines :
C’est toi, qui, pensant voir rouler des flots de haines
Dans l’impassible paix des êtres immortels,
80Ne pourras plus sans trouble aborder leurs autels,
Ni d’une âme sereine accueillir ces images
Qui, s’échappant vers nous de leurs sacrés visages,
À l’esprit des humains manifestent les dieux.
Vois quelle vie attend le superstitieux !

Pour que la vérité chasse une erreur funeste
J’ai dit, j’ai fait beaucoup déjà ; mais il me reste
À revêtir encor de la grâce des vers
Les combats de la nue et les aspects des airs.
Je vais chanter l’éclair, les effets et les causes
Du tonnerre sonore et des tempêtes, choses
Dont l’ignorante peur fait le secret des dieux.
Je ne veux pas te voir trembler devant les cieux
Et, partout épiant l’annonce d’un prodige,
Noter d’où part l’éclair, où son vol se dirige,
Comment il s’insinue en nos demeures, fend
Les murs, entre vainqueur, et ressort triomphant.

Toi, montre moi la route et le terme où j’aspire,
Où je cours, Calliope ! et daigne me conduire.
Ô repos des humains et volupté des dieux,
100Docte muse, permets qu’enfin victorieux,

J’obtienne de ta main la gloire et la couronne !

Le ciel est ébranlé quand la foudre résonne,
Parce que dans les airs les nuages mouvants
S’entrechoquent, poussés par la lutte des vents.
Jamais le bruit ne part d’une région pure ;
C’est dans l’ombre où s’amasse une mêlée obscure
Que l’orageux tumulte enfle sa grande voix.

Le nuage n’est pas dense autant que le bois
Et la pierre ; il n’a point la trame inconsistante
Qui forme la fumée et la brume flottante.
Car ou bien, comme un bloc par son poids entraîné,
Il tomberait ; ou bien, dans l’air disséminé,
Il ne retiendrait guère en son tissu trop frêle
L’eau figée en flocons et congelée en grêle.

On l’entend murmurer sur l’abîme des cieux,
Comme font, au-dessus des cirques spacieux,
Tendus entre les mâts et les poutres, ces voiles
Dont l’Eurus furieux, en déchirant leurs toiles,
Tire un claquement sec de parchemin fendu ;
120Ou comme un vêtement qui flotte suspendu
Et se plaint sous le fouet du vent qui le moleste.
Ainsi craquent les plis de ce manteau céleste.

Parfois d’un vol contraire emportés, ces grands corps,
Sans se heurter de front se rasent bords à bords.
Le bruit qu’entre leurs flancs le frottement éveille
Est sec et se propage, exaspérant l’oreille,

Tant qu’il n’est pas sorti de l’étroit défilé.

Parfois aussi le ciel, par la foudre ébranlé,
Tressaille, et l’on dirait qu’une mine profonde
Fait sauter en débris les murs du vaste monde.
C’est qu’un amas venteux, tourbillon véhément,
Dans le nuage ouvert tout à coup s’enfermant,
Tord, comprime, épaissit les vapeurs et se creuse
En leurs flancs bourrelés une outre ténébreuse,
Refuge où croît sa force, antre que sa fureur
Soudain effondre avec un fracas plein d’horreur.
Telle, cédant à l’air dont l’effort la dilate,
Avec un bruit subit une vessie éclate.

La rumeur de la nue est pareille à ces voix
140Que la course des vents dans l’épaisseur des bois
Arrache au sombre amas des feuilles remuées.
Mille rameaux touffus hérissent les nuées,
Et l’aquilon se joue en ces forêts des cieux.

Il peut se faire aussi qu’un choc impétueux
Crève directement la nue et la pourfende.
Tu vois les vents, sur terre, où leur force est moins grande,
Déraciner les pieds du chêne au fond du sol,
Que sera-ce là haut ? rien n’y borne leur vol.

Le nuage a ses flots ; et l’onde en brisant l’onde
Murmure je ne sais quelle plainte profonde,
Comme en ont ici-bas, fouettés par l’ouragan,
Les fleuves spacieux et l’énorme océan.

Et lorsque, de nuage en nuage tombée,
Par une épaisseur d’eau la foudre est absorbée,
À grand fracas éteint, le glaive de l’éclair
Siffle, comme au sortir des fournaises le fer
Que dans l’onde glacée on trempe rouge encore.
Si le nuage est sec, la foudre le dévore ;
Il s’embrase d’un coup et mugit en crevant.
160Tel, porté par le souffle impétueux du vent
Sur la cime d’un mont que le laurier couronne,
Le feu dévastateur pétille et tourbillonne.
Rien plus lugubrement ne craque et ne se plaint
Que l’arbre d’Apollon par l’incendie étreint.

Souvent dans les hauteurs nuageuses crépite
La glace, que la trombe en grêle précipite,
Quand l’aquilon pénètre et disloque l’amas
Des brouillards qu’en montagne ont raidis les frimas.

L’éclair jaillit du choc. Les nuages recèlent
Des semences de feu qui de leurs flancs ruissellent.
Tel le caillou heurté par la pierre ou le fer
Lance un jet pétillant d’étincelles. L’éclair
Arrive aux yeux plus tôt que le bruit à l’oreille.
Tous deux partent ensemble et leur route est pareille,
Mais l’image toujours vole en avant du son.
Suis du regard au loin le fer du bûcheron :
Tu verras, quand la hache entrera dans le chêne,
Le coup reluire avant que le son te parvienne.
C’est pourquoi le tonnerre éclate après l’éclair.
180Ils sont l’effet d’un même ébranlement de l’air

Dédoublé par les sens ; l’explosion jumelle
Est la projection de la même étincelle.

La lueur bondit, vole et tremble ; c’est le vent
Qui sème au loin l’éclat de ce reflet mouvant.
Engouffré dans la nue, il la creuse, il s’y roule,
En voûte épaississant les masses qu’il refoule.
Sa rage, l’enflammant, le projette au dehors.
Ainsi le mouvement embrase tous les corps :
Tu vois le plomb rapide en tournoyant se fondre.
Sous ce vent échauffé le nuage s’effondre.
Et les germes ignés s’échappent, furieux,
En jets éblouissants qui nous poignent les yeux :
Puis l’oreille est frappée, et la voix de l’orage
Éclate ; mais le son est plus lent que l’image.

Imagines-tu bien l’élan prestigieux,
L’entassement profond de ces vapeurs des cieux ?
D’en bas nous embrassons tout au plus leur surface ;
Leur amoncellement se dérobe et s’efface.
Mais contemple parfois, compte, ces monts flottants
200Qu’à travers l’étendue emportent les autans,
Ou bien, sur le ciel calme où les aquilons dorment,
Ces amas de sommets qui par couches se forment,
Assis dans la splendeur des hautes régions ;
Tu concevras l’ampleur de leurs substructions.
Leurs antres, qu’on dirait faits de rochers qui pendent,
D’où les vents enfermés en menaces répandent,
Comme sous les barreaux des clameurs de lions,
Le murmure indigné de leurs rébellions,

Cherchant l’issue, errants, tournoyant dans leurs cages,
Tant qu’une déchirure aux parois des nuages
N’a pas lâché dans l’ombre en tourbillons d’éclairs
Les feux intérieurs des fournaises des airs !

Ces rapides clartés d’or fluide imprégnées
Ont leur source au trésor de semences ignées
Par la vapeur céleste au soleil emprunté.
Quand un nuage est pur de toute humidité,
Sur ses flancs étincelle une couleur d’aurore ;
Comment verseraient-ils la flamme qui les dore,.
Sans les germes que l’astre épanche dans leur sein,
220Germes dont le vent presse et condense l’essaim,
Et qui, développant leur force comprimée,
Se déchargent en flots de splendeur enflammée ?
Il peut même éclairer quand des souffles plus doux
Écartent le nuage en sa course dissous.
De la dispersion la lueur se dégage ;
Les atomes de feu tombent, mais sans orage ;
L’éclair n’entraîne plus ni fracas ni terreurs.

Quant à juger ce qu’est la foudre, ses fureurs,
Les marques de ses coups décèlent sa nature.
Ces vestiges noircis où court l’haleine impure
Du souffre, accusent-ils l’air, l’onde, ou bien le feu ?
La foudre est une flamme : elle se fait un jeu
D’allumer brusquement nos toits et de descendre,
Fléau victorieux, dans nos maisons en cendre.
Feu délié, perçant, de feux subtils nourri,
Rien ne peut arrêter ses traits ; comme le cri,

Elle passe à travers les murailles ; la pierre,
L’airain même, est contre elle une vaine barrière.
À son souffle le cuivre et l’or fondent soudain.
240Le vase quelquefois reste entier, mais le vin
S’est enfui : la chaleur, pénétrant dans l’amphore,
Dilate et raréfie, et le vin s’évapore,
Filtrant par les contours que la foudre distend.
Un siècle de soleil n’en ferait pas autant.
Telle est l’intensité, la force sans égale,
Indomptable, des feux que la tourmente exhale.
Mais quelle cause enfin précipite leur cours ?
D’où sort ce jet brûlant qui d’un coup fend les tours,
Arrache les chevrons, les combles, pousse, rase
Les palais, démolit les monuments, écrase
Les hommes, dans les champs couche morts les troupeaux,
Et déchaîne sur nous ce déluge de maux ?
J’y viens, sans plus tarder à remplir ma promesse.

C’est des sombres amas de la nuée épaisse,
Non des flocons légers dans un ciel pur épars,
Que la foudre jaillit. Qui n’a de toutes parts
Vu les brumes presser leurs bataillons funèbres ?
Qui n’a cru bien souvent que toutes les ténèbres
Allaient, quittant les bords des fleuves des enfers,
260Remplir les profondeurs des cavernes des airs ?
Si lugubre est la nuit, si morne est le visage
Que sur nous l’épouvante incline, quand l’orage,
Prêt à lancer la foudre, aiguise les éclairs !

Souvent, fleuve de poix coulant des cieux aux mers,

Plein de vent et de flamme, un noir nuage tombe
Dans l’onde ; et, ténébreux, il va, traînant la trombe,
Colonne aux flancs chargés de tonnerre et de nuit.
À terre, l’homme tremble et vers son toit s’enfuit,
Rien qu’à voir sur les eaux marcher cette tempête !
Tels et non moins épais pendent sur notre tête
Les nuages des cieux. Pour nous jeter d’en haut
Un si sombre manteau de ténèbres, il faut
Que, l’un sur l’autre assis, leurs étages sans nombre
Éclipsent les rayons arrêtés dans leur ombre.
Si le ciel ne ployait sous l’orageux fardeau,
D’où tomberait au loin cette avalanche d’eau
Qui gonfle les torrents et change en mer les plaines ?

Ces flammes et ces vents, les brumes en sont pleines ;
De là vient qu’il éclaire et tonne par endroit.
280Tu sais que le soleil incessamment accroît
Ce trésor enflammé, réserve des orages,
Germes ignés enclos dans le sein des nuages
Que la tempête assemble en quelque coin des cieux.
Des vapeurs qu’il étreint, le vent victorieux
Exprime en s’y mêlant ces germes qu’il attise ;
Et son souffle, engouffré dans la fournaise, aiguise
Les éclairs fulgurants, doublement irrité
Par les feux qu’il rencontre et sa rapidité.

Le vent s’est embrasé ; le feu, crevant la nue,
A déchaîné sa force. Alors l’heure est venue,
Alors la foudre est mûre et tombe, empourprant l’air ;
Tout s’emplit des lueurs errantes de l’éclair.

Le tonnerre à son tour éclate, et le ciel même
S’ouvre ; les pans rompus de la voûte suprême
Semblent pendre d’en haut. Au murmure profond
Qui roule au ciel, sur terre un long frisson répond ;
Et l’étendue entière au loin s’ébranle et tremble.
La pluie enfin descend, épaisse et lourde : il semble
Que l’éther tout entier se fonde en torrents d’eaux
300Et replonge le monde aux fanges du chaos.
Tant d’eaux l’aquilon mêle, en éventrant la brume,
Au vol retentissant des foudres qu’il allume !

Mais il se peut encor que la force du vent,
Sans entrer dans la nue, atteigne en la crevant
Le lieu brûlant où dort la foudre déjà mûre.
L’éclair, qui pour jaillir n’attend qu’une ouverture,
De proche en proche court, par le choc déchaîné.

Parfois, pur, au départ, de tout principe igné,
Le vent prend feu ; s’il perd, en sa course rapide,
Les atomes trop gros pour les mailles du vide,
Il en emprunte à l’air d’autres plus déliés
Qui, mêlés à son cours, l’embrasent volontiers.
Ainsi le plomb s’échauffe en volant ; tant sa trame
Perd d’éléments grossiers, tant elle s’amalgame
Les principes du feu dans l’étendue épars.

La flamme quelquefois fait défaut des deux parts,
Et le vent, froid encor, rencontre un froid nuage.
C’est du seul choc alors que le feu se dégage,
Affluant à la fois, par le heurt suscité,

320Et de l’agent qui frappe et de l’endroit heurté.
Tel il jaillit du choc du fer et de la pierre.
Quelque froide que soit l’une ou l’autre matière,
L’ardente explosion n’en suit pas moins le coup.
J’en conclus que l’éclair peut s’allumer, partout
Où l’attend un concours propice de substance.

Les vents d’ailleurs sont-ils si froids ? La force intense
Qui vers les champs d’en haut emporte leur essor,
Lors même que le feu n’en jaillit pas encor,
A du moins dans leur course échauffé leur haleine.

La foudre avec raideur fend l’air. Ce qui déchaîne
Les invincibles coups de ses carreaux brûlants,
C’est ce que le nuage amoncelle en ses flancs
De violence ardente à s’élancer au large.
La barrière enfin cède à la croissante charge,
Et le jet fulgurant jaillit, au loin chassé,
Comme un trait par l’effort des balistes lancé.

Ajoute que la foudre est précisément faite
D’atomes si ténus que rien ne les arrête.
Dans tous les tissus donc elle trouve des jours ;
340Elle évite les chocs qui restreindraient son cours ;
Bref, sa rapidité répond à sa structure.

Qui l’ignore ? en vertu de sa propre nature,
Tout objet pesant tombe, et tout choc à la fois
En double incessamment la vitesse et le poids ;
Il brise d’autant mieux les obstacles et passe

Au travers, poursuivant son chemin dans l’espace.
La vitesse en marchant s’accroît ; l’impulsion
Acquise en un long vol s’ajoute à l’action,
Et, fondant, emportant dans la même traînée
Les éléments épars de la matière ignée,
Germes aériens dont le choc répété
Peut-être active encor tant de célérité,
Fait le trait plus rigide et le coup plus terrible.

Maint corps frappé demeure intact ; comme en un crible,
Le fluide subtil glisse et fuit au travers.
Mais lorsque d’autres corps plus serrés, moins ouverts,
Ont opposé leur masse aux pointes de la foudre,
Par cette force intense ils sont réduits en poudre.
Sur l’heure, l’airain fond, l’or s’amollit et bout ;
360La flamme déliée y plonge coup sur coup
Ses dards faits de substance impalpable et polie ;
La trame se relâche et le nœud se délie ;
Les corps s’ouvrent, dissous par la brusque chaleur.

C’est vers l’automne, ou quand le printemps est en fleur,
Que le ciel, haut séjour des astres, et la terre
Tremblent le plus souvent sous le vol du tonnerre.
L’hiver manque de feux ; l’été n’a point de vents
Qui puissent condenser les nuages mouvants.
Le concours d’éléments où la foudre s’aiguise
Ne se voit qu’aux saisons moyennes, temps de crise
Où, comme deux courants jetés en un détroit,
S’engouffrent confondus la chaleur et le froid.
Pour que la foudre éclate, il faut la double rage

De ces deux artisans de discorde et d’orage ;
Il y faut le tumulte et la fureur des airs.
Soit que le printemps heurte au départ des hivers
Le retour des chaleurs, soit que le tiède automne
Oppose au froid naissant l’été qui l’abandonne,
La rencontre est pareille et le trouble est égal.
380La même inimitié mêle en un choc fatal
L’âpre hiver et l’été brûlant : lutte obstinée,
Conflits qu’on peut nommer les guerres de l’année.
Et comment s’étonner que des retours constants
Ramènent la tempête et la foudre, en un temps
Où la discorde intense incessamment amasse
Les flammes et les vents et les eaux de l’espace ?

Voilà comme on observe, et comme on peut savoir
De quoi la foudre est faite et quel est son pouvoir.
Quant à s’imaginer que sa flamme figure
Quelque décret divin, c’est affaire à l’augure
Qui, lisant à rebours des vers tyrrhéniens,
Cherche où, d’où, par où vont les feux aériens,
Et si des lieux fermés où leur trait s’insinue,
Ils ressortent vainqueurs pour rentrer dans la nue,
Enfin quel péril couve en ce fracas des cieux !
Eh ! si c’est Jupiter qui tonne, si les dieux
Lancent à leur caprice au travers des nuées
Le feu, le tremblement, les sinistres huées,
D’où vient l’impunité du crime heureux ? Pourquoi
400Aux flancs troués du monstre oublié par la loi
Ne font-ils pas vomir la flamme accusatrice,
Sévère enseignement à l’humaine justice ?

Hélas ! trop souvent pris dans ce lien de mort,
L’innocent, l’homme au cœur sans reproche, se tord,
Brusquement abattu par la foudre, et proteste
Contre l’aveuglement du tourbillon céleste ?

Pourquoi sur un désert user leur force en vain ?
Pour exercer leur bras ? Pour affermir leur main ?
Oui : pourquoi laisser perdre et s’émousser en terre
L’arme du dieu tonnant ? Et, Jupiter leur père,
Que ne la garde-t-il contre ses ennemis ?
Nous dira-t-il pourquoi ses foudres endormis
Ne résonnent jamais dans un ciel sans nuage ?
Pour descendre, attend-il que l’aquilon étage
Ces degrés de vapeurs, allongés tout exprès ?
Croit-il ajuster mieux en visant de plus près ?
Alors, pourquoi sévir sur les masses profondes
Des mers, pourquoi s’en prendre aux champs flottants des ondes ?
Que ne fait-il, s’il veut qu’on y puisse échapper,
420En sorte que l’on voie où le coup doit frapper ?
S’il entend nous surprendre, à quoi bon ces ténèbres,
Ces rumeurs, ces fracas lointains, signes funèbres
Qui nous disent de fuir et font assez juger
En quelle région se forme le danger ?
Puis d’où vient, fait constant, je pense, et qui s’impose,
Que la foudre en cent lieux à la même heure éclose ?
Pour tant d’explosions suffit-il d’un seul bras ?
Mais la pluie aussi baigne à la fois cent climats.
C’est le concours fortuit de substances connues
Qui fait jaillir les eaux ou les flammes des nues.
Enfin, pourquoi frapper les saints temples des dieux,

Les siens même ! et, blessant leurs marbres radieux,
Sombre viol ! changer en néfastes outrages
Les honneurs qui sont dus à ses propres images ?
Mais autant demander d’où vient que sur les monts
La foudre aime à s’abattre, et pourquoi nous trouvons
Sur les plus hauts sommets les marques de sa rage !

Passons. Il est encore une forme d’orage
Que, d’après ses effets, les Grecs nomment prèstèr,
440La trombe, qui d’en haut s’allonge vers la mer.
On voit glisser du ciel une épaisse colonne ;
Rudement secouée à l’entour, l’eau bouillonne
Sous le déchaînement fougueux de l’aquilon.
Et malheur au vaisseau pris dans le tourbillon !
C’est un fait naturel dont la cause est connue :
Quand le vent furieux n’a pu rompre la nue
Qu’il étreint, il l’étire en pilier qui descend
Vers l’onde, comme si l’effort d’un bras puissant,
Impérieux, d’en haut précipitait sa chute ;
Et le souffle vainqueur, irrité par la lutte,
S’engouffre, soulevant les flots tumultueux.
Il a suivi la nue en son cours tortueux ;
Sa force accroît le poids de ce long corps qui tombe ;
C’est pourquoi tout entier dans l’onde avec la trombe
Il plonge, et le fracas retentissant des airs
Monte en bouillonnements à la face des mers.

Parfois, s’enveloppant des voiles qu’elle amasse
Dans sa course à travers les vapeurs de l’espace,
La trombe vers nos champs s’incline et, sur le sol

460Qui la brise et l’effondre en arrêtant son vol,
Crache au loin la tourmente et l’horreur. Mais c’est chose
Rare : les ouragans, auxquels la terre oppose
Ses monts, donnent plutôt pour théâtre à leurs jeux
La libre immensité de la mer ou des cieux.

Les nuages sont faits de mille atomes frêles
Dont le hasard des chocs embarrasse les ailes,
Angles subtils, liens faibles et qui pourtant
Serrent encor les plis de ce tissu flottant.
Ce ne sont tout d’abord que des flocons de brume :
Le vent de proche en proche en accroît le volume ;
Puis ce sont des monceaux, emportés par le vent
Jusqu’à ce que l’orage éclate en les crevant.

Ces éléments ténus, ces embryons de brume
Forment les épaisseurs vaporeuses dont fume
Le front voilé des monts les plus voisins des cieux.
Avant que, rassemblés et visibles aux yeux,
Leurs opaques amas pendent sur les campagnes,
L’effort des vents les pousse aux faîtes des montagnes.
Puis, quand l’afflux constant des vapeurs a grossi
480Leurs épais bataillons, ils montent, comme si
Des humides sommets sourdaient leurs multitudes.
Le vent règne plus libre aux grandes altitudes :
La raison, et les sens, pour peu que nous montions,
En témoignent assez. Les émanations
De l’onde incessamment nourrissent les nuages ;
On voit s’en imprégner le linge sur les plages :
Dès lors comment douter des mille emprunts que l’air

Fait aux mouvants sillons du vaste gouffre amer ?
Cela, fatalement : car la raison réside
Dans le sang, et le sang manque au principe humide.

Vois les vapeurs surgir des fleuves et du sol
Lui même, et, s’élevant d’un insensible vol,
Vagues exhalaisons des choses, les buées
Dans les cieux envahis se grouper en nuées.
Il s’en détache aussi de la zone de feu
Qui resserre le voile épars sur le ciel bleu,
Parmi ces éléments des brumes vagabondes,
Il en vient du dehors. Tu sais qu’entre les mondes
S’ouvre l’immensité des espaces ; tu sais
500Que, d’un cours éternel et rapide lancés,
Dans l’incommensurable errent des corps sans nombre.
Comment donc s’étonner qu’en un moment tant d’ombre
Enveloppe les monts, s’abatte sur les mers ?
Que des pays entiers soudain en soient couverts ?
Lorsque les soupiraux et les mailles du vide,
Pour l’entrée ou la fuite, à l’essence fluide
Ouvrent de toutes parts leurs multiples réseaux !

Conçois-tu maintenant l’origine des eaux
Que le nuage assemble et projette en sa course ?
Le nuage et la pluie ont une même source ;
Comme leurs éléments leurs destins sont jumeaux.
Si notre corps grandit avec ses sucs vitaux,
Les sueurs et le sang, avec l’eau qu’il recèle
Le nuage se forme, il grandit avec elle.

Lorsque, toison pendante, il erre au gré des vents
Sur les sillons brumeux des flots toujours mouvants,
De mille atomes d’eau le nuage s’abreuve.
Il en monte des mers, il en surgit du fleuve,
Effluves que l’Auster condense. Un double assaut,
520Le choc des aquilons déchaînés et, d’en haut,
Le poids des blocs épais que l’orage amoncelle,
Presse, environne, étreint la nue ; et l’eau ruisselle.

Il pleut, lorsque l’ardeur puissante du soleil
Ouvre, aspire et dissout le nuage, pareil
A la cire fondue en gouttes sur la flamme ;
Il pleut, quand l’aquilon en éclaircit la trame ;
Mais plus violemment, quand mille amas mouvants
Joignent leur violence à la fougue des vents.
La pluie est véhémente encore et continue,
Quand les germes aqueux s’amassent dans la nue,
Quand les nuages lourds, l’un sur l’autre étagés,
Crèvent de toutes parts, quand les champs submergés
Leur rendent en vapeur l’onde qui les sature.
Si d’obliques rayons rasent la nappe obscure,
Aussitôt, sur le front de l’étendue en pleurs
L’arc-en-ciel peint sa courbe où vibrent sept couleurs.
Quant aux autres dangers qui pendent sur nos têtes,
Météores issus des airs et des tempêtes,
Neige, grêle, ouragans, givres pernicieux,
540Et ce froid constricteur qui durcit l’eau des cieux,
Dont la glace en leur cours entrave les rivières,
Tout s’explique aisément par les causes premières,
Les corps simples, leur forme et leurs combinaisons.

Les tremblements de terre ont aussi leurs raisons
Naturelles. Avant d’en sonder le mystère,
Conçois bien que, dessous comme dessus, la terre,
Pleine de vents, de lacs, d’antres, porte en ses flancs
Des vides spacieux et des rochers croulants ;
Des fleuves enfouis sous son vaste dos coulent.
Et ses débris s’en vont en des flots qui les roulent.
Partout elle est la même ; et cela va de soi.
De là ces soubresauts terribles, dont l’émoi
Monte des profondeurs et s’étale en désastres,
Quand des cavernes l’âge a sapé les pilastres.
Il tombe alors des monts tout entiers ; et, rampant
Dans l’ombre, la secousse en tous sens se répand.
Pourquoi non ? L’humble poids d’un chariot qui passe
Ne fait-il pas vibrer les maisons et l’espace ?
Et les murs, quand le char court sur l’arène, au pas
560Des vigoureux coursiers ne tressaille-t-il pas,
Secoué par le fer dont la roue est armée ?

Parfois, dans une mer souterraine abîmée,
Quelque tranche de terre immense, brusquement,
De vétusté s’affaisse ; et, sous le mouvement
Des eaux, le globe ému vacille. Tel un vase
Qu’on emplit, se soulève et frémit sur sa base,
Tant que le flot qui tombe ondule entre ses bords.

Il se peut que, soudain concentrant ses efforts,
L’ouragan prisonnier dans les cavernes fonde
Sur une des parois de sa prison profonde.
Alors la terre penche où l’incline le vent,

Et dans le même sens elle porte en avant
Les murs et les palais qui couvrent sa surface :
Plus ils sont près du ciel, plus leur faîte menace ;
Les poutres hors d’aplomb, prêtes à s’en aller,
Pendent. L’on tremble, à voir de tels blocs s’ébranler
Que l’heure n’ait sonné du désastre suprême,
L’heure où la mort attend la Nature elle-même.
Et certes, si parfois le vent ne respirait,
580Dans ce néfaste élan, quel frein le contiendrait ?
Mais il faut qu’il respire. Il prend du champ, se lance,
Retombe, et le recul use la violence.
C’est pourquoi la menace avorte bien souvent.
La terre, qui penchait, bientôt se relevant,
Reconquiert l’équilibre où son poids la ramène,
Mais tu comprends pourquoi l’action souterraine,
Aux toits moyens ou bas épargnant les assauts,
Se fait sentir surtout aux faîtes les plus hauts.

Il peut se faire encor que, venu de l’espace
Ou formé sous la terre, un tourbillon s’amasse
Dans les vides, et là, grondant, roulant au fond
Des cavernes, se rue en tumulte. D’un bond,
La force accumulée éclate et, triomphante,
Ouvre quelque soudaine et formidable fente
Où le Péloponnèse en deuil voit s’engloutir
Aegium, où périt Sidon, la sœur de Tyr.
Éruptions des vents, d’effondrements suivies,
À la clarté par vous que de villes ravies !
Que de murs, de remparts puissants, précipités
600Dans les abîmes noirs ! que d’antiques cités

Avec leurs citoyens dans la mer descendues !
Et si, dans l’épaisseur de la terre perdues,
Les haleines des vents n’ont pu crever le sol,
Parles mille conduits qui divisent leur vol
Rampe un frisson qui monte et s’épand dans les plaines.
Tel un froid pénétrant qui, du fond de nos veines,
Gagne et fait malgré nous grelotter notre chair !
Sous la terre, épouvante ! épouvante dans l’air !
Là haut les toits, en bas les antres ! la Nature
Veut-elle en quelque énorme et subite aventure
Enfouir ses débris pêle-mêle croulants,
Et combler de son corps l’abîme de ses flancs ?

Bien qu’une foi tenace à la foule réponde
De l’immuable et sûre éternité du monde,
Il est de tels dangers que leur vue en plein cœur
Enfonce on ne sait quel aiguillon de terreur.
La terre brusquement sous les pieds se dérobe ;
L’univers trahi croule à la suite du globe,
De fond en comble, amas confus, gouffre béant !
620Et l’on sent le grand tout rentrer dans le néant.

Expliquons maintenant pourquoi la mer ignore
L’accroissement. Quoi donc ! tant d’eaux qu’elle dévore,
Ces fleuves dans son lit tombant de toutes parts,
Ces vols de tourbillons et d’orages épars,
D’où la pluie à torrents sur le monde ruisselle,
Ses propres réservoirs enfin, tout coule en elle ;
Et, chose étrange, rien n’élève son niveau ?
Eh ! près de l’Océan, que sont ces trésors d’eau,

Pour grossir l’infini des mers ? moins qu’une goutte.
Voilà de quoi bannir la surprise et le doute.

En outre, le soleil boit l’onde. Nous voyons
Les tissus trempés d’eau séchés par ses rayons ;
Sa puissante chaleur au même instant visite
Les surfaces de mers sans nombre et sans limite.
Si peu qu’il en aspire en chaque région,
Sur un si vaste champ, l’évaporation
Totale se mesure à l’ampleur du volume.

Joins-y ce que le vent peut emporter d’écume
En balayant les flots ; dans une nuit souvent
640Les chemins inondés sont séchés par le vent,
Et la fange liquide en écorce est figée.
Songe aussi que les eaux dont la nue est chargée,
Qu’elle disperse en pluie au gré des aquilons,
Elle les prend aux mers pour les rendre aux sillons.
Combien n’en faut-il pas pour arroser le monde !

Enfin, le sol poreux en lacunes abonde.
Par le fond et les bords la terre étreint les mers ;
En épanchant ses eaux dans les gouffres amers,
Elle reçoit les leurs, les filtre et, toutes neuves,
Les ramène en arrière à la source des fleuves,
D’où leur flot pur reprend les chemins qu’à leur cours
Leurs pieds, cristal fluide, ont creusés pour toujours.

Nous passons aux volcans. Lorsque, par intervalle,
Des bouches de l’Etna tant de flamme s’exhale

Et tant de tourbillons, que les peuples hagards,
Sur les champs de Sicile attachant leurs regards,
Devant le ciel fumeux traversé d’étincelles,
Se demandent, le cœur plein d’angoisses mortelles,
Si la Nature va refondre l’univers ;
660Ces tempêtes de feu qui montent dans les airs
Ne sont pas, crois-le bien, par un prodige écloses.
Il faut ici porter sur le monde et les choses
Un coup d’œil vaste et clair, vraiment universel,
Songeant que le grand tout est infini, qu’un ciel
Est un fragment infime, un chiffre dans la somme,
Et quel atome enfin près de la terre est l’homme !
Prends cette vérité pour mesure et pour loi :
Combien d’étonnements s’enfuiront devant toi !

Qui de nous est surpris quand un homme s’agite
Dans le brûlant transport d’une fièvre subite,
Ou de tel autre mal endure les tourments ?
Le pied gonfle soudain ; de vifs élancements
Attaquent la gencive, entrent dans les yeux même ;
Le feu sacré s’allume et s’insinue, et sème
L’incendie, et partout rampe en brûlant la chair.
Qui s’en étonne ? Il est tant de germes dans l’air !
Et sur la terre assez d’exhalations funestes
Pour nourrir aisément les plus terribles pestes.
C’est ainsi, que l’espace où nous sommes plongés
680Fournit au globe assez d’éléments étrangers,
Pour que la terre au loin tremble, pour que la trombe
Rapide sur les champs et les mers vole et tombe,
Pour que l’Etna flamboie et que l’air prenne feu :

Oui, quand les corps ignés s’y pressent en un lieu.
L’air brûle, comme il crève en pluvieux orages
Quand les germes aqueux surchargent ses nuages.
— Quoi ! dans ces tourbillons de flammes, rien de plus ?
Dans ce désastre unique ?… — Un ruisseau, Memmius,
Pour qui n’a jamais vu de rivière est un fleuve ;
Nous en usons ainsi pour toute chose neuve.
Tout s’exagère, un arbre, un homme ; et ce qu’on voit
Est toujours le plus fort et le plus grand qui soit.
Hélas ! la terre entière, avec les cieux et l’onde,
Ne compte pas devant l’immensité du monde.

Expliquons maintenant ces accès furieux
Qui des flancs etnéens crachent la flamme aux cieux.
La montagne, d’abord, est creuse ; des murailles
De silex, seul appui de ses vastes entrailles,
Emprisonnent du vent et de l’air : car le vent
700N’est que l’air agité. Lorsque cet air mouvant,
Qui tournoie et s’échauffe et sourdement s’embrase
À des parois qu’il bat et des rochers qu’il rase,
Tiré la flamme au vol indompté, tout à coup
Il se dresse, il jaillit des fournaises, debout,
Versant au loin le feu, les cendres enflammées,
Roulant dans l’épaisseur opaque des fumées
Des rocs, monstrueux poids, dont le jet montre assez
L’intensité du vent qui les a déplacés.

D’ailleurs presque en tous sens au pied du monticule
La mer brise son flot qui s’avance et recule.

Là, s’ouvrent des conduits qui, des sables marins,
Montent jusqu’au sommet. C’est dans ces souterrains
Que le vent s’insinue et, par d’étroits passages,
S’élance en tourbillons de flammes, en nuages
De poussière et de rocs épars. Au haut des monts
S’évasent vers les cieux ces puits que nous nommons
Les bouches du volcan, soupiraux de la terre,
Dont les Grecs ont nommé l’orifice cratère.

Mais parfois, dans le doute, il faut donner d’un fait
720Plusieurs motifs, dont l’un s’est produit en effet.
De loin, tu vois un corps gisant. Il est sans vie.
Peux-tu prouver comment l’âme lui fut ravie ?
Froid, maladie ou fer, poison peut-être : c’est
Quelqu’une de ces morts ; mais laquelle, on ne sait.
Il te faut donc compter avec toutes ces causes.
C’est ce que nous ferons pour beaucoup d’autres choses.

Pourquoi l’unique fleuve égyptien, le Nil,
Grossit-il en été ? Pourquoi déborde-t-il
Juste quand les chaleurs ont desséché les plaines ?
Peut-être l’aquilon, raidissant ses haleines,
Debout au seuil des mers, l’arrête et le remplit
Du reflux de ses flots refoulés dans son lit,
C’est la saison des vents étésiens ; leur course,
Partant comme l’on sait, des cieux glacés de l’Ourse,
Directement s’oppose au progrès de ces eaux
Qui, parmi les tribus australes, noirs troupeaux
Humains, tout pénétrés des flammes du Tropique,
Coulent du sein profond de la brûlante Afrique.

Ou bien, lorsque les vents fouillent le fond des mers,
740Le sable soulevé s’amoncelle en travers
Du fleuve. L’estuaire est barré. L’onde accrue,
Moins libre, cherche en vain dans le lit qui s’obstrue
La pente nécessaire à son écoulement.
Peut-être encor la source enfle subitement.
Le souffle étésien vers ces lointains parages
Pousse en les condensant les amas des nuages,
Et broie aux flancs des monts son pluvieux fardeau
Qui sous le poids s’écroule et crève en torrents d’eau.
Enfin l’ardent soleil, qui fait des cimes blanches
Descendre sur les champs la neige en avalanches,
Peut bien déterminer ces inondations
Que la Nubie envoie au sol des Pharaons.

Abordons maintenant ces lugubres cavernes,
Ces régions d’horreur, ces lacs, nommés Avernes
Parce que les oiseaux y sont frappés de mort.
En approchant ces lieux, l’aile perd son ressort ;
Inerte, brusquement sa voile se replie :
Et, comme insoucieux des rames qu’il oublie,
La tête appesantie et pendante, l’oiseau
760S’abat précipité sur la terre, ou dans l’eau,
Si l’Averne est un lac, comme celui de Cumes,
Au pied du mont Vésuve, où deux jets de bitumes
Versent les flots épais de leurs courants mortels.
Athènes, dans ses murs et proche des autels
D’où Pallas Tritonis sur l’acropole veille,
A le sien, que jamais ne franchit la corneille,
Même quand l’encens pur fume dans l’air, non pas

Pour dérober sa vie au courroux de Pallas
Que l’oiseau vigilant a jadis offensée
(Les Grecs ont mis en vers ces fables), mais chassée
Par la sourde terreur qui plane sur ce bord.
La Syrie, on le croit, a de ces champs de mort.
Les quadrupèdes même en leurs vapeurs succombent ;
À peine ont-ils foulé le sol fatal, ils tombent,
Comme sacrifiés aux Mânes. Mais tu sais
Le secret du pouvoir qui les a terrassés.
À la clarté des faits mêleras-tu des ombres,
Des Mânes, attirant aux bords des fleuves sombres,
Par ces portes d’enfer, les âmes des vivants,
780Comme on nous dit parfois qu’en aspirant les vents,
Le cerf aux pieds ailés, du fond de leurs asiles
Évoque sur ses pas les tribus des reptiles ?
Fables que la raison répudie et confond !
Mais la chose, après tout, vaut qu’on en traite à fond.

Je te rappelle donc qu’on trouve dans la terre
Des germes de tout ordre et de tout caractère,
Germes vivifiants, morbides ou mortels.
Nous avons établi déjà que tels ou tels,
Selon la dissemblance ou l’accord de leurs types
Et les combinaisons multiples des principes,
Conviennent plus ou moins aux divers animaux.
Il en est, et beaucoup, qui blessent les canaux
De l’oreille ou de l’œil ; il est des simulacres
Dont la langue et le nez craignent les senteurs âcres,
Des contours dont le choc ne va pas sans danger.
L’homme de toutes parts se voit donc assiéger ;

Chaque sens est en butte à des douleurs sans nombre.

Tout d’abord, on connaît certains arbres dont l’ombre,
Mauvaise à qui s’endort couché sur le gazon,
800Distille dans la tête un lancinant poison.
Sur le haut Hélicon pousse une fleur fatale :
Ne la respire pas ; c’est la mort qu’elle exhale.
Partout montent au jour, sous mille aspects divers,
Mille éléments des corps qui peuplent l’univers ;
La terre dont le sein les porte pêle-mêle
Garde en leurs composés leur force originelle.

Parfois l’homme couché qui respire en dormant
La vapeur de sa lampe éteinte, brusquement,
Comme frappé d’un mal stupéfiant, se pâme.
L’âcre castoréum est funeste à la femme
Surtout à certains jours que lui rend chaque mois.
Ses membres engourdis s’affaissent, et ses doigts
Tendres laissent couler leurs gracieux ouvrages.
Combien d’autres agents détendent nos rouages
Et vont opprimer l’âme au plus profond du corps !
Le bain après l’orgie a causé bien des morts ;
Que d’estomacs trop pleins au bord d’une piscine
Dans un peu d’eau trop chaude ont trouvé la ruine !
Que l’étouffante odeur du charbon, faute d’eau,
820Facilement pénètre et remplit le cerveau !
Lorsqu’à la fièvre ardente un malade est en proie,
Le seul fumet du vin comme un choc le foudroie.

La terre abonde en soufre et, de ses profondeurs,

Tire le noir bitume aux puissantes odeurs.
Que de feux elle exhale et que de funérailles
Pour celui dont le fer explore ses entrailles !
Son or et son argent sont des empoisonneurs.
Quelles faces, quel teint rapportent les mineurs !
Tu les as vus ; tu sais que plus d’un ne vit guère,
Qu’une rapide mort clôt le destin précaire
Des malheureux voués à de si durs labeurs.

Mais la terre ne peut garder tant de vapeurs ;
Il lui faut les vomir, au dehors, dans l’espace.
C’est ainsi que leur force abat l’oiseau qui passe.
Un nuage invisible et pestilentiel
Au dessus de l’Averne empoisonne le ciel.
L’être ailé que son vol amène au bord du piège,
Embarrassé dans l’air vénéneux qui l’assiège,
Tombe, où l’exhalaison impérieuse attend
840Ce qui reste de vie en ce corps palpitant.
Car la chute d’abord n’est que l’effet d’un spasme.
C’est en bas, dans la fange, aux sources du miasme,
Que le souffle vital, à jamais endormi,
Cède à l’intensité du fluide ennemi.
Il se peut bien aussi que cette gueule avide,
De la terre à l’oiseau fasse presque le vide.
À peine touche-t-il à l’air raréfié
Qu’il sent fléchir l’espace auquel il s’est fié ;
Son vol désemparé lutte en vain ; il chancelle ;
Rien n’offre plus de prise au double effort de l’aile ;
Le support et l’appui, tout lui manque à la fois.
Déjà tout épuisé par le vide, son poids

Le jette sur la terre, où l’essence vitale
Par les pores ouverts se disperse et s’exhale.

Les puits semblent plus froids en été qu’en hiver.
C’est que la terre aride expulse et rend à l’air
Tout germe calorique attardé dans sa masse.
Plus forte est la chaleur qui règne à sa surface,
Plus la fraîcheur des eaux souterraines s’accroît.
860Quand le sol, comprimé, resserré par le froid,
S’épaissit, dans les puits la terre condensée
Exprime la chaleur en ses flancs amassée.

La fontaine d’Ammon, dont on fait tant de bruit,
Froide pendant le jour devient chaude la nuit.
Contre toute raison, les amis du mystère
Veulent que le soleil l’échauffe de sous terre,
Quand l’ombre a déployé son ténébreux manteau.
Quoi ! les rayons du jour s’épuisent sur cette eau
Sans pouvoir l’échauffer, cela dans le temps même
Où l’astre au ciel jouit de son pouvoir suprême !
Et le terrestre bloc, épaisse profondeur,
Laisserait jusqu’à l’eau pénétrer leur ardeur ;
Quand, sur un simple mur usant leur force vaine,
Leurs feux dans nos maisons se font sentir à peine !
Cherchons d’autres raisons. Cette onde a pour séjour
Un terrain plus poreux qu’ailleurs ; et tout autour
Les semences de feu dorment en plus grand nombre.
La nuit vient, plongeant tout dans la fraîcheur et l’ombre ;
Et le sol refroidi se contracte soudain,
880Comme un corps spongieux pressé par une main,

Dans la source exprimant cette chaleur diffuse
Que le toucher signale et que le goût accuse.
Puis quand, sur les rayons du soleil renaissant,
Dans le sol dilaté la chaleur redescend,
L’eau renvoie à ce sol, par les mêmes issues,
Les semences de feu qu’elle en avait reçues,
Et la source reprend sa fraîcheur jusqu’au soir.
D’ailleurs, sous les rayons que l’astre y fait pleuvoir,
L’onde aussi se dilate, ouverte et remuée,
Et la chaleur s’échappe en tremblante buée,
Comme fait au printemps la froidure, quand l’eau
De ses liens de glace écarte le fardeau.

Une autre source froide en merveilles abonde.
On voit flamber soudain au contact de son onde
L’étoupe et la résine, et leur reflet mouvant
Sur le miroir qui luit nager au gré du vent.
Il faut qu’elle soit riche en semences ignées,
Et que d’autres, du fond de la terre émanées,
Fendant l’eau d’outre en outre, émergent au dehors,
900Assez chaudes en bloc pour enflammer ces corps,
Mais non pour échauffer cette épaisseur fluide.
Sans doute que sous l’onde une force réside
Dont l’impulsion chasse et rassemble dans l’air
Les germes plus légers. Telle, au sein de la mer,
Jaillit, près d’Aradus, une source d’eau douce
Inaccessible au sel des flots qu’elle repousse ;
Tels, ces jets que la mer, en d’autres régions,
Conserve toujours purs de ces contagions,
À la soif des marins précieuse ressource !

Ainsi doivent monter à travers notre source
Les atomes brûlants dans l’eau disséminés
Qui, mêlés dans l’espace aux éléments ignés
Que la torche et l’étoupe enferment dans leur trame.
Rien qu’à toucher ces corps en font jaillir la flamme.

Le flambeau qu’on éteint, vivement approché
D’une lampe, s’allume, avant d’avoir touché
La flamme. Que d’objets s’enflamment à distance,
Et par le seul effet de la chaleur intense,
Sans l’atteinte du feu ! c’est ce qu’on voit ici,
920Et le cas de la source est explicable ainsi.

Maintenant, Memmius, il est temps que j’explique
Quel pacte unit le fer au métal magnétique
Appelé par les Grecs Magnés, en souvenir
Des lieux auxquels échut l’honneur de le fournir.
Cette pierre a le don, que les humains admirent,
De former une chaîne où des anneaux s’attirent,
L’un sous l’autre attachés sans lien apparent.
On en voit parfois cinq et plus tombant en rang,
Pendre et flotter au gré de la plus faible brise,
Échangeant à l’envi la pression transmise
Qui de la pierre en eux coule indéfiniment.
Si tenace est l’attrait continu de l’aimant !
Mais avant d’attaquer de front un tel problème
Et d’atteindre le fait dans son principe même,
Il faut des jalons sûrs, il faut de longs détours.
Ouvre plus que jamais l’oreille à mes discours.

Et d’abord, des objets que nous voyons, s’échappent,
Éveillant le regard au fond de l’œil qu’ils frappent,
Des atomes sans nombre épanchés de leurs bords.
940L’arôme se dégage aussi de certains corps,
Tout comme la fraîcheur émane des fontaines,
Du soleil la chaleur et, des liquides plaines,
Un bouillonnement rude aux murs rongés des mers.
Dans l’oreille en vibrant passent les sons divers.
Lorsque nous distillons l’absinthe, il s’en élève
Un goût amer ; souvent, quand nous longeons la grève,
Il nous vient à la bouche une saveur de sel.
Tant il est vrai qu’un flux constant, universel,
En tous lieux projeté, coule de toute chose,
Flux qui jamais n’arrête et jamais ne repose !
Les sens sont toujours prêts ; jamais nous ne cessons
De sentir des odeurs, des formes et des sons.

Secondement, tout corps est poreux : certitude
Mise dans tout son jour au seuil de cette étude,
De mille vérités indéfectible appui,
Et si liée aux faits que j’aborde aujourd’hui
Qu’on ne peut trop défendre un concept si solide.
Rien n’existe, sinon des corps mêlés de vide.
Goutte à goutte suintant des rocs supérieur,
960L’eau transpire aux parois des autres. Les sueurs
Filtrent sous les tissus des chairs et les traversent.
La barbe et le duvet sur tous nos membres percent.
Le suc des aliments, charrié par le sang,
Jusqu’aux extrémités, jusqu’aux ongles, descend.
Le chaud comme le froid dans l’airain se propage ;

Dans l’or et dans l’argent nous sentons leur passage
Quand le cratère plein glace ou brûle nos doigts.
À travers l’épaisseur des murs entrent les voix
Qui voltigent, l’odeur, le froid, la vapeur tiède
Du feu ; devant le feu, le fer lui-même cède,
Quand même une cuirasse enfermerait le corps.
La maladie aussi s’infiltre du dehors.
Quand de la terre au ciel la trombe emplit l’espace,
Brusquement suscitée, aussi vite elle passe.
Force est donc que partout des pores soient ouverts.

Mais tous les éléments dispersés dans les airs
Sur les différents corps diversement influent.
Ils conviennent aux uns, les autres les excluent.
Le soleil cuit la terre et la dessèche ; mais
980Il relâche la glace et, sur les hauts sommets,
Résout en eau l’amas de la neige hivernale ;
La cire à ses rayons s’amollit et s’étale.
S’il contracte les chairs et racornit la peau,
Le feu rend l’or liquide et fond l’airain. Si l’eau
Trempe au sortir du feu la lame refroidie,
Elle assouplit la peau par la chaleur raidie.
La feuille d’olivier semble au chevreau barbu
Un mets tout d’ambroisie et de nectar imbu,
Et rien n’est plus amer à des lèvres humaines.
Le pourceau craint, il fuit, l’odeur des marjolaines ;
Les parfums les plus doux sont pour lui des poisons,
Ces parfums par lesquels souvent nous renaissons.
La fange est à nos yeux une exécrable ordure ;
Elle semble au pourceau plus nette que l’eau pure ;

Il s’y lave, il s’y vautre insatiablement.

Mais, avant d’en venir aux vertus de l’aimant,
Établissons encore un important principe :
Les pores ne sont pas construits sur un seul type.
Ces canaux à l’échange ouverts sur tous les corps
1000Ont chacun leur emploi, leur genre de transports.
Chaque sens n’a-t-il pas sa nature et sa sphère ?
Chez eux l’impression comme l’objet diffère.
L’un n’admet que les bruits, l’autre que les odeurs ;
Un autre sait des sucs extraire les saveurs.
Quelle variété de trames, de matière !
Telle émanation passe à travers la pierre,
Telle à travers le bois, le verre ou le métal :
L’image, par exemple, à travers le cristal,
La chaleur à travers l’argent et l’or ; et toutes,
Selon leur force propre et l’office des routes
Que partout la Nature ouvre aux flux du dehors,
Plus ou moins promptement cheminent dans les corps.

Établis, confirmés et mis hors de conteste,
Ces principes d’avance ont éclairci le reste.
La tâche désormais est aisée, et l’attrait
Qui fascine le fer dans sa cause apparaît.
Il faut que de l’aimant mille effluves s’écoulent,
Dont le tourbillon chasse et dont les chocs refoulent
L’air qui s’interposait entre le fer et lui.
1020Dès que le vide est fait, dès que l’air s’est enfui,
Les éléments du fer sont projetés en masse
Et sans se désunir ; l’anneau qui se déplace

Reste entier dans sa chute et suit le mouvement ;
Car il n’est pas de corps tissu plus fortement,
Pas de cohésion, de nœud plus invincible
Que la froide raideur du fer incoercible.
Ne sois donc pas surpris de voir l’anneau, suivant
Les atomes en foule attirés en avant,
Dans le vide lancer sa rondeur tout entière
(Ce qu’il fait) jusqu’au bord de la puissante pierre.
Un aveugle lien l’y fixe et l’y suspend.
L’action se produit partout où se répand
Le vide ; soit d’en haut, soit de flanc, elle entraîne
Le chaînon le plus proche et l’ajoute à la chaîne.
Sans ce concours de chocs extérieurs, le fer
Ne pourrait pas monter contre son poids dans l’air.
De plus, ce qui l’allège et l’accélère encore,
Tandis que l’air d’en haut plus rare, s’évapore,
L’air d’en bas se dilate et s’élève, chassant,
1040Par derrière, l’anneau vers le vide croissant.
Toujours l’air bat les corps que baigne son fluide ;
Mais sa force, doublée au moment où le vide
Ouvre un espace libre au progrès des anneaux,
Pénétrant dans le fer par mille étroits canaux,
Aux fibres du métal fait sentir son empire,
Comme un vent favorable aux voiles du navire.

Les corps, d’ailleurs, sont pleins de pores et de trous :
Baignés par l’air, ils faut qu’ils en renferment tous,
Puisque à tous leurs contours l’air confine et s’applique
L’air qui se cache au fond du tissu métallique
S’agite incessamment dans son rigide étui ;

Il ébranle le fer et s’élance avec lui.
Ainsi la pression intime coïncide
Avec tous les efforts qui tendent vers le vide.

On voit aussi le fer s’éloigner de l’aimant
Ou le suivre et le fuir alternativement.
Dans l’airain, je l’ai vu, le fer de Samothrace,
La limaille, s’affole et bondit, si l’on place
Un aimant sous le vase ; à ce point qu’on dirait
1060D’un véhément dégoût luttant contre l’attrait.
Cet airain s’interpose et rompt la sympathie.
Par ses exhalaisons la place est investie ;
L’aimant déçu trouvant les interstices clos,
Frappe, monte, s’acharne ; et le choc de ses flots
Chasse à travers l’airain la substance infidèle
Qu’il attirait quand rien ne le séparait d’elle.

Ne sois pas étonné que sur les autres corps
La vertu de l’aimant s’émousse. Les uns, forts
De leur poids, tels que l’or, demeurent impassibles ;
D’autres, tels que le bois, percés comme des cribles,
Ouverts sans résistances aux atomes ailés,
Laissent passer leur vol sans en être ébranlés.
La nature du fer est intermédiaire.
Quand les vapeurs du bronze imprègnent sa matière,
Les afflux aimantés, de leurs chemins exclus,
Doivent pousser le corps qu’ils ne traversent plus.

Mais ces affinités, ces rapports de structure,
Ne sont pas à ce point rares que la Nature

N’en présente beaucoup et d’aussi singuliers.
1080Vois comme par la chaux les moellons sont liés ;
Vois la colle de bœuf et les ais qu’elle enchaîne ;
Le bois éclaterait plutôt par quelque veine
Que de rompre le nœud du subtil scellement.
Le vin dans l’eau versé s’y mélange aisément,
Mais non la poix, trop lourde, ou l’huile, trop légère.
Le murex à la laine étroitement adhère ;
La pourpre indissoluble à chaque fil se joint,
Et Neptune obstiné ne la déteindrait point,
Non, dût-il jusqu’au fond vider son gouffre énorme !
Mêlé d'étain, le cuivre en airain se transforme ;
Le mercure aux contours incruste et fixe l’or.
Que d’exemples pareils je citerais encor !
Mais en ces longs détours pourquoi m’attarderais-je ?
Tu n’en a pas besoin. Il est temps que j’abrège,
En formulant la loi qui régit ces accords.

L’amalgame complet s’opère entre deux corps,
Quand le vide s’oppose au plein, le plein au vide,
Ou qu’entre leurs tissus un système solide
De crochets et d’anneaux s’engrène intimement.
1100Et c’est ici le cas du fer et de l’aimant.

Maintenant, je dirai les fièvres et les pestes,
Quel morbide pouvoir, quels miasmes funestes,
Portent soudain la mort dans les rangs des vivants.
Parmi les corps sans nombre errants avec les vents,
Les uns sont les gardiens, les agents de la vie ;
Mais par d’autres la mort à son tour est servie,

Germes dont le concours infecte au loin les cieux :
Et la tourbe des maux dans l’air contagieux
Se déchaîne, tantôt passant comme la nue
Du dehors à travers les espaces venue,
Tantôt montant de terre, en ces humides lieux
Où, brusques successeurs des excès pluvieux,
Les soleils trop hâtés frappent la pourriture.

Vois les eaux, tout d’abord, et la température
Loin du séjour natal éprouver l’étranger.
L’air avec le climat ne doit-il pas changer ?
Est-ce que la Bretagne, et l’Égypte, où la terre
Incline sur son axe, ont la même atmosphère ?
Le soleil de Gadès ne luit pas sur l’Euxin,
1120Ni le ciel dévorant qui noircit l’Africain.
Aux quatre coins du monde à quatre vents livrées,
Ainsi que leurs climats contraires, ces contrées
Ont leurs peuples, divers de traits et de couleurs ;
Et chacune a ses maux, qu’on ne voit point ailleurs.
L’éléphantiasis aux bords du Nil est née ;
Sa puissance néfaste à l’Égypte est bornée.
L’Achaïe est malsaine aux yeux, l’Attique aux pieds,
Tel pays à tel membre ; et ces inimitiés
Changent d’objet selon la changeante atmosphère.

Souvent, hélas ! un ciel, qui du nôtre diffère,
Se déplace et vers nous glisse, brouillard rampant ;
De proche en proche, un souffle ennemi se répand ;
L’effluve envahissante imprègne et dénature
Tout ; notre air s’assimile à l’air qui le sature ;

En un ciel inconnu notre ciel est changé.
Partout en un moment le virus propagé
Fond sur les eaux, s’abat sur les biens de la terre ;
Tout ce qui nourrit l’homme et les troupeaux s’altère.
S’il s’échappe dans l’air, l’air même nous le rend :
1140Le mélange nous baigne, et, rien qu’en respirant,
Force est d’en absorber les ondes purulentes.
C’est ainsi que les bœufs et les tribus bêlantes
Souvent sont décimés par des contagions.
Il importe donc peu que de ciel nous changions,
Nous transportant nous-même en des milieux perfides,
Ou qu’un manteau flottant de vapeurs homicides,
Un air nouveau pour nous, hôte pernicieux,
D’une irruption brusque infecte au loin nos cieux.

Tel jadis, emplissant d’épouvante les plaines
Et les chemins déserts, s’abattit sur Athènes
Un tourbillon de mort, sombre calamité,
Fléau qui d’habitants épuisa la cité.
Née au fond de l’Égypte, à travers l’étendue
Des cieux, des vastes mers, la peste descendue,
Vint se fixer aux murs de Pandion ; et tous,
Tous, par milliers frappés, succombaient sous ses coups.

D’abord un feu cuisant s’allume sous le crâne,
Puis un éclat diffus des yeux rougis émane ;
D’ulcères obstrués, les canaux de la voix
1160Se ferment ; un sang noir inonde leurs parois ;
Le flux gagne la langue, interprète de l’âme,
Qui, raide, appesantie, âpre au toucher, s’enflamme

Et s’épuise. Bientôt, l’écoulement vainqueur
Occupe la poitrine et, poussant jusqu’au cœur,
Investit l’existence en son fort poursuivie ;
C’en est fait des remparts qui protégeaient la vie.
La bouche empoisonnée exhale un souffle impur,
Rance odeur de voirie et de cadavre mûr.
Les forces de l’esprit languissent ; tout succombe ;
Le corps exténué touche au seuil de la tombe.
Sur les victimes plane une anxieuse horreur ;
Puis ce sont des sanglots et des cris de terreur,
Compagnons assidus d’affres intolérables ;
Raidissant, contractant les nerfs des misérables,
Les soubresauts fréquents des muscles convulsés
Épuisent nuit et jour des corps déjà lassés.

La peau n’eût pas trahi le secret incendie ;
La main n’y constatait qu’une ardeur attiédie ;
Mais partout s’empourpraient sur le corps ulcéré
1160Des chancres sourds, pareils à ceux du feu sacré,
Calcinés en dessous par une flamme intense.
Car le feu jusqu’aux os dévorait la substance.
Au fond de l’estomac la fournaise couvait.
Le plus mince tissu, le plus léger duvet
Ne leur servait de rien contre un mal sans ressource.
Toujours au vent, au froid, dans l’eau, dans quelque source
Glacée, ils plongeaient nus leurs corps en feu. Souvent,
Inclinés sur les puits, ils tombaient en avant,
La bouche ouverte. En vain ! La soif inextinguible

Leur eût fait d’un déluge une goutte insensible.
Nul répit ; seulement une sombre torpeur.
Épuisés, ils gisaient. Muette de stupeur,
La médecine en deuil suivait leur agonie,
Pendant que, distendu par des nuits d’insomnie,
Dans l’orbite roulait le globe ardent des yeux.

D’autres signes de mort apparaissaient en eux :
Un grand trouble d’esprit dans l’angoisse et la crainte,
L’air hagard, la fureur en leur visage empreinte,
Le sombre froncement du sourcil, un bruit sourd
1200Qui tinte dans l’oreille émue, un souffle court
Ou bien rare et profond, le cou toujours humide
Et comme reluisant d’une sueur fluide.
Une toux rauque arrache aux gosiers essoufflés
D’affreux petits crachats, jaunâtres et salés ;
Les doigts crispent leurs nerfs, le corps tremble, et sans trêve
D’un progrès sûr, le froid victorieux s’élève
Des pieds au cœur. Enfin, vers le fatal moment,
Le nez, pincé du bout, s’amincit, comprimant
Les narines ; l’œil rentre et la tempe se creuse ;
La peau rude se glace ; une ouverture affreuse
Entre les dents grandit ; le front tendu ressort.
Et les voilà couchés dans la rigide mort !

Rarement la blancheur de la huitième aurore,
De la neuvième au plus, les éclairait encore.
Quelqu’un d’eux passait-il ce terme par hasard,
Attendu par la mort il succombait plus tard.

Le poison était là, dans les hideux ulcères,
Dans le flux noir sans fin épanché des viscères.
Parmi de cruels maux de tête, avec le sang
1220Corrompu, comme un fleuve à plein nez jaillissant,
Coulaient la force vive et la chair tout entière.
Chez celui qu’épargnaient ces pertes de matière,
Le virus descendait dans les nerfs, dans les os,
Jusques aux profondeurs des conduits génitaux.
Ceux-ci, pris de terreur devant le seuil suprême,
Pour vivre, au fer livraient leur virilité même :
Ceux-là restaient sans pieds, sans mains, d’autres sans yeux :
Ce peu de vie encor leur était précieux,
Tant la peur de la mort possédait tout leur être !
Plus d’un ne savait plus même se reconnaître ;
D’avance l’oubli morne environnait leurs sens.

Les corps sans sépulture, affreux amas gisants,
Couvraient les places. Loin de l’odeur délétère
Fuyaient les animaux de l’air et de la terre ;
S’ils goûtaient au charnier, la mort suivait de près.
Nulle bête la nuit ne sortait des forêts,
Nul oiseau, dans ces jours, n’errait à l’étourdie,
Sans attirer sur eux l’horrible maladie.
La plupart languissaient et mouraient. Tout d’abord
1240Les chiens jonchaient la rue, attendant que la mort
Vînt arracher le souffle à leur troupe fidèle.

Sans pompe, les convois s’enlevaient pêle-mêle.
Point de commun remède assuré. Le trésor

Auquel l’un avait dû de voir les cieux encor,
D’ouvrir la bouche aux flots de la brise vitale.
Pour l’autre était la perte et la coupe fatale.
Mais le pire symptôme et le plus désastreux,
C’était qu’en se sentant frappés, les malheureux,
Comme des condamnés, défaillants, le cœur morne,
Dans la prostration d’un désespoir sans borne,
Ne voyaient que la mort et mouraient de la voir.

Pour comble, nul obstacle au morbide pouvoir ;
Par la contagion transmise sans relâche,
La peste accumulait ses victimes. Le lâche
Que l’amour de la vie et la peur de la mort
Entraînaient loin des siens, juste retour du sort !
Puni par l’abandon, la honte et la misère,
Périssait d’une mort sinistre et solitaire,
Comme un mouton des champs, comme un bœuf oublié.
1260Ceux qu’avaient retenus la pudeur, l’amitié,
La caresse des voix gémissantes, prodigues
D’eux-mêmes, succombaient, trahis par leurs fatigues.
Oui, telle était la fin réservée aux meilleurs.
Quand ils revenaient pleins d’amertume et de pleurs,
Las d’avoir enfoui tout un peuple de frères,
Le chagrin les couchait sur leurs lits funéraires.
On ne voyait personne, en ces temps de malheur,
Qui n’eût sa part de maux, de morts, et de douleur.

La maladie au fond des chaumières se rue.
Pâtre, bouvier, vaillant conducteur de charrue,

Ils sont tous là, brisés, gisants sur leurs grabats.
La pauvreté les livre, ils n’échapperont pas.
Là, sur leurs parents morts les enfants rendent l’âme !

Partout la même horreur eût frappé tes regards.
Des campagnes aussi la mort de toutes parts
Avec les paysans refluait vers la ville ;
À la première atteinte, ils y cherchaient asile.
Leur foule envahissait les cours et les maisons,
1280Entassant pour la mort de faciles moissons.
Beaucoup, brûlants de soif, près de quelque fontaine,
Roulaient en pleine rue et râlaient, hors d’haleine,
Pour avoir abusé de la douceur des eaux.
Dans les quartiers du peuple, erraient, ceints de lambeaux
Sordides, tout couverts de répugnante ordure,
Des êtres demi-morts, tombant en pourriture ;
Les os saillants perçaient l’épiderme ulcéré,
Sous des croûtes de pus déjà comme enterré !

Les morts avaient rempli même les sanctuaires.
Des temples les gardiens faisant des ossuaires
D’hôtes inattendus encombraient les saints lieux.
Qu’importaient les autels ? Qu’étaient-ce que les dieux,
Au prix de la douleur présente ? Les usages
Par ce peuple observés durant le cours des âges,
Cessaient de présider aux obsèques. Chacun,
Seul et tout à son deuil dans le trouble commun,
Inhumait de son mieux son compagnon de peines.
Que d’étranges forfaits, que d’attaques soudaines,

Par l’affreux dénuement et l’audace inspirés !
1300Souvent, sur des bûchers pour d’autres préparés,
Des passants déposaient les restes de leurs proches :
Et, la torche baissée, en gardaient les approches ;
Et, parmi les clameurs, ils luttaient corps à corps,
Prêts à mourir, avant d’abandonner leurs morts.