De la nature des choses (traduction Lefèvre)/Appendice

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Traduction par André Lefèvre.
Société d’éditions littéraires (p. 292-316).





APPENDICE


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Ernest Havet 
 293
Charles Lenient 
 295
Martha 
 297
Sully Prudhomme 
 299
Eugène Despois 
 305
A. P. C. (Challemel-Lacour) 
 307
Jules Levallois 
 312
Emmanuel Des Essarts 
 315



Vitry, 30 mars 1876.


Il faut bien que je vous dise, Monsieur, puisque cela est, qu’en même temps que votre présent m’honore et me flatte, il m’embarrasse, et me met en face de vous dans une situation pareille à celle où est un impie en face d’un prêtre : en un mot, je suis de ceux « qui ne croient pas » à la traduction en vers. Ce n’est pas que je sois rebelle à la puissance de l’art, ni au prestige des vers. Pour le vers, au contraire, je l’aime, comme dit Musset, à la rage ; la prose, mise à côté, n’est à mes yeux qu’un néant ; le vers, c’est la poésie elle-même ; mais c’est précisément pour cela que je n’accepte pas plus la poésie changeant de forme, qu’une femme aimée changeant de figure. La traduction en prose efface Lucrèce, mais elle ne le transforme pas ; la traduction en vers met à la place du poète antique un autre poète, un poète qui me plairait toujours, qui me charmerait quelquefois, s’il rendait dans ses vers ses propres pensées, mais qui, en exprimant l’imagination d’autrui, ne peut me donner qu’une impression équivoque et troublante.

Quant aux ressources de l’art, vous avez le droit d’en parler aussi fièrement que vous le faites : votre art est en effet consommé. Vous faites du vers ce que vous voulez. Vous le pliez à la pensée avec une souplesse dont vous donnez vous-même, p. XLVI (LX), je ne dirai pas le secret (ces secrets ne se donnent pas) mais les formules. Vous faites des miracles, mais les miracles même ne me convertissent pas. Il est vrai que si je ne suis pas converti, je ne puis m’empêcher quelquefois d’être touché. Il y a tel vers comme celui-ci :


« Une blancheur qui dort sur des champs qui verdoient » ;
 

il y a même tel groupe de vers, comme III, 900-940, qui me surprennent et s’emparent de moi comme malgré moi. Et si un vieux professeur, qui a depuis quarante ans sur la question un parti pris, et à qui d’ailleurs le vrai Lucrèce est, pour ainsi dire, toujours présent, éprouve cependant par moments cette surprise, il doit comprendre que l’illusion soit fréquente, ou peut-être continuelle, pour tant de lecteurs moins frottés de latin et moins défiants. Le succès ne m’étonnera donc pas, mais je résisterai même au succès, et je plaiderai jusqu’à la fin, comme j’ai plaidé toute ma vie, contre la traduction en vers. La traduction en prose n’est qu’un chiffre qui ne trompe pas : la traduction en vers méfait l’effet d’un mensonge : Lucrèce y devient forcément un homme d’aujourd’hui.

Je me retrouve à l’aise. Monsieur, en lisant votre préface, où j’ai le plaisir de vous rendre la pleine adhésion que je suis habitué à vous donner. Vous prenez enfin sur Lucrèce le ton qu’il faut prendre ; vous mettez supérieurement en vue les grands côtés de sa doctrine. Vous démêlez aussi très ingénieusement les vérités qui peuvent se cacher sous des formules inexactes ou bizarres. Vous relevez à merveille la largeur et la majesté de son œuvre. Et je dirai en passant qu’il en est de sa période comme de sa composition, et que cette période, dans sa masse pleine de grandeur, est une des choses que votre art même n’a pas pu rendre. Vous n’êtes pas d’ailleurs esclave de votre admiration, et elle ne vous empêche pas de reprocher à Lucrèce et à son maître, non seulement la pauvre idée qu’ils se font de l’âme, mais surtout, chose plus grave, ce découragement et ce détachement chrétien que vous surprenez chez eux et dont vous dites si bien le danger. Il me semble que vous auriez pu montrer la même sévérité à l’égard de leur dédain pour la science, qui tient d’ailleurs au même esprit de découragement et d’abandon. Ils ont manqué de foi, non seulement envers la science qui était encore à faire, mais même envers celle qui était faite, et la mathématique démontrait déjà de leur temps, pour qui lui prêtait l’oreille, que les dimensions des astres devaient être proportionnelles à leurs distances, que la terre était sphérique et qu’il y avait des antipodes. Là encore Épicure a été le complice de la barbarie ignorante du moyen âge. Quoi qu’il en soit, il y a plaisir à entendre sur Lucrèce le discours d’un vrai philosophe, qui pense si bien et qui dit si juste.

Je finis, Monsieur, en vous priant d’accueillir mes entêtements avec indulgence, et de me conserver la sympathie, si précieuse pour moi, que vous m’avez toujours témoignée, et dont l’envoi de votre livre est une nouvelle preuve qui m’a vivement touché.

Ernest Havet.


Paris, 2 Avril 1876.



Monsieur et cher compatriote,


J’ai reçu votre beau volume, beau en toute façon, et par le contenant et par le contenu, intus et exteriusus : c’est là un magnifique hommage rendu à Lucrèce par le poète et les éditeurs. Je ne regrette qu’une chose, l’absence du texte original en regard de la traduction. Vous n’avez qu’à y gagner. On ne comprendra vraiment la valeur de votre œuvre, tout ce qu’elle révèle de travail, de patience, quelquefois d’audace et de bonnes fortunes poétiques, qu’en faisant la comparaison.

Laissant de côté la préface, où je pourrais n’être pas en tout d’accord avec vous, j’ai couru d’abord à certains morceaux éclatants, qui sont dans toutes les mémoires, j’avais hâte de voir comment vous les aviez attaqués, et ils m’ont paru vaillamment enlevés d’élan et de verve prime sautière. Je vous ai lu non pas seulement avec plaisir, mais avec émotion.

À travers votre traduction, j’ai senti Lucrèce vivant, palpitant : or c’est là le meilleur argument en faveur des vers : la prose ne saurait vous donner cette émotion. Le vers même tel que vous l’employez avec ses heurts, ses brisures, ses enjambements capricieux et toutes ces libertés que nous a jadis rendues André Chénier, répond bien à la fougue, aux éclairs, aux explosions soudaines, aux âpretés parfois sauvages et splendides de Lucrèce. Le vers de Racine si admirable de souplesse, d’élégance et d’harmonie, et celui de Delille son très humble disciple, ne suffiraient pas à cette tâche. Vous me semblez avoir trouvé souvent la vraie note et le vrai ton, la musique et la couleur associées à la vigueur de la pensée ; et ce n’est pas peu de chose, quand il s’agit d’un Michel Ange de la poésie. L’invocation à Vénus, cet hymne admirable à la Nature, est d’une ampleur et d’un jet vigoureux et hardi qui annoncent le poète.

Tous ces magnifiques débuts de chaque livre se déroulent avec leur grâce et leur majesté sereine dans ces vers qui

Ruissellent inondés d’un calme radieux.
 


Des parties même les plus techniques, les plus arides et les plus rocailleuses en apparence, vous avez fait jaillir la flamme qui ne s’éteint jamais chez Lucrèce, mais qu’il faut savoir dégager comme l’étincelle du caillou. Les peintures de l’amour physique, sensuel, animal, l’horrible tableau de la peste d’Athènes revivent chez vous avec leurs crudités étincelantes, parfois brutales, mais toujours poétiques.

Charles Lenient.


4 Avril 1876.


Monsieur,


Je vous remercie de la bonne pensée que vous avez eue de m’offrir votre traduction de Lucrèce. Personne peut-être n’a été plus curieux que moi de connaître votre grand et difficile ouvrage, dont quelques fragments publiés m’avaient déjà révélé le rare mérite. Aussi je viens de le lire avec un vif empressement et le plus nourrissant plaisir. Je n’ai pas eu de peine à remarquer que vous avez fait une étude sérieuse du texte, et si profonde que votre traduction pourra, sur certains points, servir de commentaire. Aussi vos vers sont-ils pleins et fermes et se ramassent pour mieux étreindre le sens. Ce souci de l’exactitude leur donne tout d’abord du crédit et un charme sévère, le lecteur se sentant comme envahi par la pensée même de Lucrèce. Quant à votre art, il est d’un poète qui sait à son gré assouplir la langue. Vous trouvez l’expression que vous cherchez ; il en est d’autres qui viennent à vous et ce sont les plus heureuses. Il y a un grand nombre de vers qui se sont faits tout seuls, de ces vers deux fois charmants pour le poète, parce qu’ils ne lui coûtent rien et qu’ils sont d’ordinaire les meilleurs. Là où vous êtes obligé, par le texte, de faire des tours de force et d’habileté, vous parvenez à la concision brillante. C’est la qualité qu’avec raison vous avez le plus recherchée et elle ne vous a pas fait défaut. Veuillez agréer, Monsieur, mes compliments que j’ai grand plaisir à vous offrir au moment où je suis encore tout plein de ma lecture.

Laissez-moi pourtant faire une petite réclamation en faveur de M. Patin, que vous ne nommez qu’en passant et, ce semble, avec quelque dédain. Il a rendu à Lucrèce de vrais services. Avant lui on n’avait rien dit que de superficiel sur le grand poète. Fontanes a bien essayé de lui faire les honneurs, mais, ce qui prouve l’ignorance du temps, il lui reproche les sons étrusques de sa poésie. Villemain çà et là, dans ses livres, a donné quelques fanfares pour le célébrer. Mais c’est M. Patin qui, pendant trente ans, a expliqué dans son cours Lucrèce, qu’il savait par cœur, qu’il admirait, qu’il expliquait plus en littérateur, il est vrai, qu’en philosophe, mais dont il a partout répandu les louanges. À vous, à moi, à tous, il est revenu de proche en proche quelque chose de cet enseignement, que nous le sachions ou non. Sans les redites de M. Patin, Lucrèce n’aurait peut-être pas sa renommée en France. Car son poème est difficile à lire pour les profanes : beaucoup de professeurs même l’ignorent, il est fermé à la plupart des gens de lettres. M. Patin en a été l’interprète passionné, il l’a pris sous sa protection en un temps où il y avait quelque mérite dans cette espèce de patronage littéraire. On vante aujourd’hui Lucrèce parce qu’il n’est pas dévot, parce qu’il n’est pas classique ou pour d’autres raisons de ce genre, mais qui le lit, qui l’a lu ? Vous, moi et les traducteurs, et encore ! Pongerville, qui a parfois gentiment brodé sur le canevas, ne l’a jamais lu, c’est le cas de le dire, que dans sa propre traduction.

Je ne veux pas terminer cette lettre et ces réflexions peut-être un peu indiscrètes, mais que notre confraternité excuse, sans vous remercier encore du plaisir que vous m’avez procuré et des témoignages d’estime que vous avez accordés à mon livre dans votre préface : et puisque entre Romains, que nous sommes tous deux, le latin est de mise, je ne repousse pas un vers du vieux Névius qui demande à venir sous ma plume :


Lœtus sum laudari me abs te laudato viro.
 

Agréez, Monsieur, l’expression de mes hautes sympathies littéraires.

Martha.


LA TRADUCTION DE LUCRÈCE


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On possède enfin complète la belle traduction de Lucrèce à laquelle André Lefèvre travaillait depuis plusieurs années et dont la Revue Positive et La Vie Littéraire ont publié des fragments si remarqués. Pour rendre toute justice à une œuvre de cette valeur, il faut une compétence multiple ; la critique y pourvoira par ses divers organes : nous nous bornons ici à l’examen des qualités de l’artiste, laissant le soin d’apprécier le mérite du latiniste et la raison de ses choix entre les versions douteuses à des juges plus intéressés et surtout plus autorisés que nous à le faire.

Ce qui frappe tout d’abord dans un tel travail, c’est l’énergie et le souffle qu’il accuse en son auteur. Les poètes ne manquent pas, qui se sont exercés sur le texte de Lucrèce ; en versifier un livre, une page, cela suffit à quiconque s’y est obstiné, pour mesurer l’immensité de la tâche entière. Ceux qui ont un instant soutenu cette lutte, peuvent témoigner de tout ce qu’il y faut y apporter de constance et de ruse, dans les conditions faites par les dernières réformes de notre poétique à toute traduction en vers. Car le temps est bien passé des amplifications, des paraphrases et des embellissements ; il semble que l’austérité scientifique ait peu à peu envahi toutes les études, et que partout la justesse ait supplanté l’à-peu-près oratoire. L’imagination n’est plus la folle du logis, tant s’en faut ! On lui emprunte encore sa palette, mais on ne lui confie plus le pinceau ; la toile illimitée où se jouaient ses fantaisies a pris des proportions plus arrêtées, un cadre plus étroit, et la nature y est reproduite au carreau. En poésie, l’épithète n’est plus la parure vague d’un nom de genre, l’attribut habituel d’un substantif usé ; elle s’est rajeunie par une vision plus directe des choses dont on parle ; c’est l’œil ou le cœur qui la dictent sous une impression présente ou toute neuve.

Il faut traiter Pongerville avec respect comme tout initiateur : mais enfin, quand il traduisait Lucrèce, on pouvait licitement dire encore : un noble coursier, par exemple, sans avoir d’ailleurs en tête la moindre image d’un cheval vivant ; et ce temps, qui déjà nous semble fabuleux, n’est pas très éloigné de nous. Une traduction en vers était peut-être alors aussi longue à faire qu’elle l’est aujourd’hui parce qu’on la faisait en deux fois plus de vers, mais à coup sûr elle était au moins deux fois plus facile.

On ne croit plus guère maintenant que les mots aient des synonymes ; l’épithète latine que l’éducation classique du goût accoutume trop à regarder comme un ingénieux ornement, est unique et impérieuse chez Lucrèce, on la respecte aujourd’hui davantage. Nos maîtres nous ont appris un culte tout nouveau de l’épithète. L’usage qu’ils en ont fait nous a révélé combien elle est sacrée, combien il en faut être jaloux, et c’est pourquoi les traductions lâchées à la manière de Jacques Delille sont maintenant inadmissibles. Aujourd’hui un vers ne semble achevé que s’il est devenu incommutable dans tous ses termes, pour la même raison qu’une figure ne paraît au dessinateur définitivement composée que quand il est devenu impossible d’y changer un trait ; en un mot la poésie confine de plus en plus aux beaux-arts ; elle en accepte les lois.

Serait-ce le sentiment de ces difficultés nouvelles, d’ailleurs en partie rachetées par un plus fréquent usage du rejet et de l’enjambement, qui a porté M. Ernest Lavigne, dans la préface de son excellente traduction en prose, à proscrire exclusivement la traduction en versr André Lefèvre s’émeut de cette fin de non recevoir. Il y répond trop discrètement. « On doit traduire en prose, dit-il, on peut traduire en vers, c’est permis et c’est possible ». Nous qui ne sommes pas tenu d’être modeste pour André Lefèvre, nous dirons qu’un poème n’est vraiment traduit que s’il l’est en vers. Et voici pourquoi.

Toute œuvre littéraire étant œuvre d’art, la pensée y est inséparable de l’expression qui en est la vie et partant la beauté même. Le traducteur, pour en rendre tout le sens, doit donc en faire goûter le sens esthétique aussi complètement qu’il en fait comprendre le sens littéral. Or le sens esthétique d’un texte est intimement lié au mode d’expression, prose ou vers, adopté par l’auteur, car ce mode est essentiel à la beauté propre de l’ouvrage. Une page de prose et une page de vers peuvent être belles au même degré, mais leurs beautés respectives n’ont pas de commune mesure et ne sont susceptibles entre elles d’aucune équivalence ; à ce point qu’on peut reconnaître la nullité d’un poète à la possibilité de le rendre en prose ; et, de fait, dans ce cas, on ne voit plus sa raison d’être.

Il y a là un assez bon moyen de comparer les poètes. Pour décider qui des deux l’emporte de Lafontaine ou de Boileau, par exemple, il suffit de doser ce que chacun d’eux perdrait à être mis en prose. La prosodie et la métrique d’une langue constituent par l’accent et le rhythme seuls, indépendamment du sens même des mots, une musique expressive dont les effets sur l’âme n’ont pas d’analogues en prose, et n’en peuvent rencontrer que dans la poétique d’une autre langue. Et qu’on ne se flatte point que la prose, par un certain mouvement, pourra suppléer la versification ; elle ne peut tenter de devenir poétique sans se dénaturer, elle y perd ses qualités sans compensation :


Nam quodcunque suis mutatum finibus exit
Continuo hoc mors est illius quod fuit ante.

 

C’est ici Lucrèce même qui proteste.

Faute du rhythme qui est une aile, la prose poétique est à la poésie ce que la danse est au vol ; on y sent toujours le bond et la chute, au lieu de l’essor et de l’aisance à planer.

Quand il s’agit de Lucrèce, la versification est plus avantageuse, plus nécessaire encore à la traduction. Il y a en effet dans la versification une puissance de formuler les vérités les plus froides, qui n’appartient même pas au même degré à la prose. Nous avons tous sur les lèvres des vers de Régnier, de Molière, de Lafontaine, de Corneille, qui n’expriment que des observations morales et des maximes dépouillées de toute image ; le vers fournit aux aphorismes un étroit écrin qui leur impose la concision, et une pierre dure où ils s’incrustent. En somme il n’y a de vers prosaïques que les vers mal faits. Mais, répondra M. Ernest Lavigne, est-il possible, en traduisant, de bien faire les vers. Voilà une réponse qui ne nous embarrasse guère, car nous avons la réplique sous les yeux. C’est le livre même d’André Lefèvre qui nous rend si hardi dans nos assertions ; sa traduction abonde en vers excellents qui n’expriment que des vérités nues.

Il faut reconnaître qu’André Lefèvre est né à propos pour une entreprise telle que la sienne ; ses facultés variées ne pouvaient rencontrer pour s’affirmer toutes ensemble un moment plus opportun.

Depuis le siècle où chanta Lucrèce il s’est trouvé peu d’époques favorables à une bonne interprétation de son œuvre. On ne comprend à fond que ce qu’on aime, et le Christianisme a déposé de bonne heure dans toutes les littératures qu’il inspirait un germe de haine contre le naturalisme ; il en est l’ennemi par essence. Sous une telle influence l’oubli a été le traitement le plus doux qui pût être réservé au De rerum natura. Ceux qui, peut-être, dans un autre milieu, eussent employé leur talent à le ressusciter, l’ont au contraire enseveli sous un mépris dont l’Anti-Lucrèce est la plus naïve expression.

Ajoutons qu’il n’y a pas eu, chez nous du moins, la concordance désirable entre l’état de la langue et celui des esprits. Il est arrivé, en France, que la langue poétique était propre à une traduction de Lucrèce avant que l’esprit public le fût, et qu’elle y était devenue impropre quand celui-ci commençait à s’y approprier.

D’une part, nous ne pouvons lire nos anciens poètes, tous d’un style si ferme, et dont le vocabulaire était si riche en mots concrets et colorés, sans regretter qu’ils aient dû respirer dans l’air de leur temps une philosophie incompatible avec un sentiment scrupuleux de la doctrine d’Épicure ; d’autre part au XVIIIe siècle, où l’on pouvait si bien la comprendre, la poésie déplorablement facile sous la plume de Voltaire avait perdu le nerf et l’éclat, et Chénier mourait avant d’avoir pu faire école. Plus tard, Chateaubriand inaugurait le romantisme par des accents aussi éloignés que possible du timbre des vers Lucrétiens. Pongerville a osé le premier, on doit s’en souvenir, mais il lui a manqué de naître un peu plus tard pour bénéficier de la révolution totale opérée par nos maîtres dans l’art et le sentiment poétiques. Désormais on pourra, bien armé, descendre avec Lucrèce dans la lice. Les mots de tout âge, de toute extraction, de toute provenance, sont à la disposition du poète ; tous leurs droits sont reconnus égaux, ils ne sont plus ni nobles ni bas : leur seul titre est d’être justes, et celui qui sait exploiter en eux le nombre et la sonorité, leur préparer un voisinage assorti, les mettre en harmonie par leurs reflets réciproques, celui-là en fait ce qu’il veut pour tout exprimer. La versification a été rendue plus difficile par un choix plus sévère des rimes, mais au profit de l’harmonie du vers et pour sa perfection. Les derniers venus sont exempts du péri d’éprouver ces réformes et du labeur d’essayer ces matériaux. Nos grands devanciers en ont pris les risques et la peine. Pareils à des fils de conquérants, nous jouissons en paix du butin des batailles gagnées, sans avoir saigné des défaites.

Enfin si l’on considère que le progrès accéléré des sciences en fait converger les plus récentes théories juste au point de vue où Épicure s’était placé d’intuition, de sorte que l’intérêt du poème en est tout rajeuni, on avouera qu’aucune époque de notre histoire littéraire n’a été plus propice que la nôtre à une traduction du De rerum natura.

Tout était donc préparé mais rien n’était fait, car nous ne sommes pas de ceux qui pensent que le milieu crée l’artiste ; nous croyons seulement qu’il lui offre le modèle, l’argile et l’ébauchoir. Si l’obstacle à une bonne traduction de Lucrèce en vers n’existait plus dans les conditions du milieu, il restait entier dans la difficulté de trouver réunies dans un même homme toutes les qualités requises pour y réussir. Il fallait qu’en cet homme la force de caractère fût égale à celle du talent, car traduire en vers sept milliers de vers avec l’exactitude et la sobriété désormais exigibles, c’est livrer sept milliers de combats. Il fallait, bien entendu, qu’il fût poète, et qu’il le fût dans la pleine acception du mot, c’est-à-dire artiste sensible aux beautés les plus diverses, à la sombre nudité du vrai comme à la splendeur du soleil : et en outre ouvrier consommé, rompu aux plus intimes artifices de la versification, car pour traduire en rimes riches et régulièrement accouplées, le problème à résoudre presque sans cesse consiste à forcer un mot sur deux à signifier malgré lui ce qu’on veut qu’il exprime en le domptant et l’apprivoisant par un habile entourage. Il fallait enfin que le poète fût pénétré de l’esprit critique et historique de notre temps, pour apporter à l’interprétation du texte une entière impartialité, un zèle soutenu, même dans les passages ingrats où les erreurs, trop manifestes, sont rebutantes. Mais il fallait aussi qu’il pût s’éprendre passionnément de son modèle, et que pour cela il y trouvât la glorification de sa propre philosophie. Hé bien ! tant de conditions diverses, quelqu’un s’est rencontré pour y satisfaire.

Tous les précédents ouvrages d’André Lefèvre attestent une préparation instinctive ou résolue à son héroïque entreprise. Sa traduction du De rerum natura nous montre toutes ses aptitudes en exercice, et résume ses travaux. C’est un appareil exact de pierres parfaitement jointes, dont aucune ne branle. Tantôt, dans la masse, il taille des bas-reliefs purs, tantôt, à la surface, il étend des fresques d’une couleur intense, partout d’une main sûre d’elle-même. Nous ne songeons pas à citer ici les passages célèbres que chacun a dans la mémoire et qu’il trouvera rendus avec une approximation d’effet surprenante. Notre poète, qui sait bien que dans un vers, latin ou français, l’effet est une résultante de tous les détails, mais doit primer chacun d’eux, s’applique à déterminer dans le texte où est l’importance, comme disent les peintres, et il s’attache à la reproduire par tous les moyens disponibles. Il arrive ainsi à une fidélité supérieure que les plus ombrageux admirateurs de Lucrèce ne désavoueront pas. La franchise du ton ne se dément jamais, même dans les passages scabreux du quatrième livre, où l’auteur décrit en physiologiste ce qui doit être lu avec le même esprit. Le traducteur a compris qu’en cette occurence les voiles ne sont bons qu’à signaler la présence du nu, et que l’appel à la pudeur dans une analyse philosophique est plutôt une injure qu’un hommage à la moralité du lecteur ; en pareil cas, la pudeur, n’est-ce pas simplement la gravité ?

On n’espère pas qu’une traduction de Lucrèce ne contienne aucun vers répréhensible, d’autant que le poète latin est lui-même, comme on sait, loin d’être partout irréprochable. Nous nous garderons de noter les quelques vers fatalement défectueux que nons avons rencontrés, n’ayant pu citer les pages entières où nous pouvions admirer sans interruption ni réserve. Le petit nombre de ces vers sacrifiés nous a plus surpris que leur présence. Les moins rebelles à la correction pourront être améliorés plus tard ; mais il ne faut rien demander encore à l’immense lassitude qui doit suivre un si prodigieux travail, réussi d’ailleurs beaucoup au-delà de ce qui semblait possible. Nous en saluons le succès avec une émotion qui n’est pas uniquement littéraire. Une nation dégénérée ne produirait pas sans doute des hommes capables d’une œuvre de cette espèce ; nous pouvons être heureux parfois que nos voisins se tiennent au courant de nos affaires de toutes sortes, et qu’ils s’appliquent à bien savoir notre langue.

Sully Prudhomme.


UNE NOUVELLE TRADUCTION DE LUCRÈCE


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Chapelain écrit à Bernier : « On dit que le comédien Molière, ami de Chapelle, a traduit la meilleure partie de Lucrèce, prose et vers, et que cela est fort bien, »

La date de cette lettre (25 avril 1662) montre assez que cette traduction avait été faite par Molière en ses années de jeunesse et de loisir. Plus tard, il n’avait pas même le temps indispensable à l’achèvement de ses pièces. De plus, il n’avait traduit que « la meilleure partie de Lucrèce, prose et vers ». M. André Lefèvre a tout traduit, et en vers, et bien traduit, ce qui est encore mieux. Il est vrai que son enthousiasme pour son modèle lui a rendu facile cette entreprise laborieuse ; et nous ne parlons pas, cela va sans dire, de l’admiration du traducteur pour le génie du poète latin : les doctrines même que Lucrèce a professées trouvent dans M. André Lefèvre un ardent panégyriste, et je ne sais même si parfois il ne les exagère pas un peu pour embellir son poète à sa façon.

C’est dire que M. André Lefèvre remplit d’avance la première condition pour bien traduire un grand poète : ce sera une œuvre de conviction, œuvre de parti philosophique si l’on veut ; elle n’en sera que plus vivante, et elle l’est. Le traducteur s’est absolument identifié avec son modèle, et peut-être ne fallait-il pas moins que cette absorption de la personnalité pour lui faire trouver agréable de traduire la physique de Lucrèce. Au reste, le système de M. Lefèvre est excellent et meilleur que celui qu’avait imaginé Molière. Pour les épisodes remarqués, les grands morceaux, ce sera le vers plein, sonore, sans monotonie, que nous avons entendu résonner avec une harmonie si mâle dans les divers recueils de poésie de M. André Lefèvre ; pour les portions beaucoup plus nombreuses et purement scientifiques, ce sera, au contraire, la versification coupée, que M. Lefèvre ne s’est pas interdite ailleurs, mais qui seule, en pareil cas, peut concilier l’aisance de la prose avec les avantages de la versification. Ces avantages, incontestables même pour le sens, seraient sensibles pour tous, si ces passages, comme beaucoup de ceux des Châtiments, au lieu d’être lus tout bas, étaient lus à haute voix par un lecteur qui eût le sentiment de ces secrets, et qui fit valoir l’effet ou plutôt la simple signification des enjambements et des rejets, ce que bien des gens ne sentent pas du tout et comptent même pour des défauts. C’est quand on lit tout bas que les yeux sont choqués, à l’hémistiche ou à la rime, de ces infractions à l’alignement. Mais c’est avec l’oreille et surtout avec l’intelligence qu’on doit juger la versification. Celle de M. Lefèvre est constamment moulée sur la pensée de Lucrèce.

Nulle part ne se sent la gêne de la traduction, gêne si sensible pourtant jusque dans des traductions en prose. Il semble que c’est sa propre pensée que M. Lefèvre exprime, tant il est sûr de son expression ; et en effet c’est sa pensée. Cette copie a le caractère d’un original ; on n’est jamais entré si complètement dans la personnalité d’autrui.

Eugène Despois.


DE LA NATURE DES CHOSES


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Une chose recommande particulièrement l’entreprise que M. A. Lefèvre vient de mener à bonne fin, entreprise tentée avant lui par bien d’autres et rarement heureuse : sa traduction en vers du poème de Lucrèce est une œuvre de passion. Il a songé d’abord à se satisfaire lui-même, en consacrant à l’intelligence et à l’interprétation du poète qu’il adore entre tous ses études de philologue, sa connaissance approfondie des ressources de la langue française, sa rare dextérité dans le maniement du vers, la pénétration d’un esprit familier avec les résultats de la science moderne et entraîné par une conviction réfléchie vers une doctrine fort analogue à celle que Lucrèce a exposée avec une force sans égale et revêtue d’une incomparable poésie. Virtuose de premier ordre, accoutumé à se jouer en maître de toutes les difficultés du rythme et de la rime, M. A. Lefèvre avait montré il y a longtemps de quoi il est capable en fait de traductions ; il s’était préparé, en traduisant les Bucoliques de Virgile, à une lutte de plus longue haleine et, pour ainsi dire, armé de toutes pièces pour aborder un original plus dangereux. Il ne se dissimule pas qu’entre l’original et la copie il restera toujours une distance infranchissable, il est le premier à le déclarer ; mais cette distance, il l’a diminuée autant qu’elle pouvait l’être en s’appliquant à rendre avec un amour qui l’a soutenu dans ce long labeur, non-seulement le sens du texte, le coloris et la brièveté de l’expression, mais cette vie intense dont le poème déborde et qu’on dirait empruntée à la nature elle-même. Œuvre ardue, presque impossible, car, un demi-siècle tout au plus après Lucrèce, les anciens le trouvaient déjà difficile à entendre, et cependant Lucrèce n’est pas seulement un poète sublime, c’est encore un écrivain excellent, je veux dire qui emploie les mots dans leur acception la plus vraie, la plus naturelle, et avec une signification constante. Mais le sens, si plein et si net quand on l’a saisi, s’éloigne souvent des manières de penser vulgaires, et désespère, par sa précision même, le traducteur consciencieux.

L’amour de M. A. Lefèvre pour le poème de Lucrèce, cette passion qui l’a si bien servi, ne serait pas une véritable passion si elle ne se trahissait par quelque excès et ne lui causait des illusions auxquelles un admirateur moins chaud ne serait pas exposé. « La renaissance de la méthode expérimentale, dit M. A. Lefèvre au début de sa préface, a fait de Lucrèce un contemporain ». L’ami de Memmius Gemellus et de Catulle, le témoin des guerres de Marius et de Sylla, le disciple d’Épicure, l’imitateur d’Empédocle, un contemporain ! En vérité, c’est beaucoup dire. Malgré le plaisir particulier que peut trouver à lire le poème de la Nature des choses un matérialiste de nos jours, il ne faut que l’ouvrir pour s’apercevoir qu’il est d’un ancien.

Il est vrai que Lucrèce, reprenant en sous-œuvre la doctrine d’Épicure, a exposé la théorie des atomes avec une richesse d’applications, un éclat de poésie et une éloquence dont le cœur de nos matérialistes fervents est justement touché. Ils lui donnent à ce titre, dans leur arbre généalogique, une place d’honneur. Dans ces particules simples, éternelles, indestructibles, dont Lucrèce fait les principes des choses, ils reconnaissent les éléments indécomposables qui sous le nom d’atomes, de molécules, d’équivalents chimiques, tiennent une si grande place dans la science moderne ; et cela leur suffit pour saluer Lucrèce comme un des leurs.

D’un bout à l’autre de son poème, Lucrèce livre aux superstitions religieuses une lutte intrépide, et par là du moins il semble bien être un devancier des libres-penseurs de nos jours. On croirait entendre à chaque instant retentir chez lui le cri : Écrasez l’infâme, s’il comptait, pour arracher les hommes au joug de la superstition, sur autre chose que l’éclatante lumière des vérités qu’il proclame. À voir avec quelle énergie d’indignation il combat les vieilles fables et de quel air triomphant il oppose les explications de la physique aux divinités que les anciens apercevaient derrière chaque phénomène de la nature, quel philosophe de nos jours ne reconnaîtrait en lui un frère d’armes ?

L’accent de Lucrèce s’élève jusqu’à l’enthousiasme, lorsqu’il célèbre le génie d’Épicure et les bienfaits dont il a doté la pauvre espèce humaine. Uniquement préoccupé de dissiper les ignorances et les terreurs entretenues par la religion, et qui pèsent d’un poids si lourd sur la plupart des hommes, il s’incline avec un amour religieux devant le sublime révélateur qui a le premier allumé le flambeau. Il ignore les autres philosophies, ou, s’il les connaît, il n’y fait du moins que des allusions éloignées et il n’engage contre elles aucune polémique.

Quant à lui, il habite la région sans orages, templa serena, d’où il abaisse sur les agitations des hommes un regard de pitié profonde et n’en sort par instants que pour proclamer parmi eux en beaux vers les vérités qui lui ont procuré le bonheur et le repos. Par cette vaste sympathie qui embrasse tous les êtres de la nature, par la mélancolie qui plane sur tout son poème et où se reconnaît le précurseur de Virgile, par les accents de commisération poignante et tendre qu’il trouve pour tout ce qui souffre et qui nous émeuvent jusqu’aux entrailles, Lucrèce intéresse toujours ; son poème, profondément humain, et pour ainsi dire plein de larmes, nous fait tressaillir à chaque page.

Sans parler de ses raisonnements d’une sécheresse didactique et cependant presque toujours mêlés d’émotion, ce qui rend singulièrement pénétrant l’intérêt qui s’attache au poème de Lucrèce, c’est la sincérité de son amour pour les hommes et la certitude où il est qu’il leur apporte une doctrine de salut. Comme tous les philosophes anciens depuis Socrate, comme Zenon et les stoïciens, Épicure et, après lui, Lucrèce, se propose pour unique but de sa philosophie le souverain bien, c’est-à-dire la paix de l’âme, morale d’abstention plutôt que d’action, qui tend surtout à préserver ou à délivrer les hommes de tout ce qui les trouble, des vaines espérances, des peurs frivoles et des passions.

Il ne trouve pas de couleurs assez vives pour décrire les dangers de la passion, pas de paroles assez éloquentes pour prémunir contre les pièges de l’amour ceux qui ne les connaissent pas encore. À la fin de son quatrième livre, il y a deux cents vers où se trouve résumé ce que l’expérience la plus consommée a pu recueillir de griefs contre l’amour. Est-ce la sagesse tardive d’une âme qui n’a que trop connu la passion, fatiguée par ses orages et à jamais revenue de ses illusions ? On peut le croire ; il y a de l’Obermann dans ces deux cents vers. Lucrèce s’y exprime sur l’amour avec la sévérité d’un sermonnaire, mais en faisant valoir des raisons qui n’ont rien de commun avec la morale chrétienne. Pour les comprendre, il faut dépouiller les idées sur lesquelles vivent les romanciers et les poètes modernes, écarter cette espèce de religion de l’amour qu’ils ont inventée, et se placer au point de vue de la philosophie ancienne, étrangère à tous ces raffinements et qui, pour sauver l’âme des troubles de l’amour, recommande hardiment d’assouvir le corps.

L’amour n’enchaîne pas seulement la liberté de celui qui s’y abandonne. Il assiège l’âme de pensées indignes, de soucis ridicules, de désirs toujours renaissants que rien ne rassasie. Il entraîne après lui la dégradation et la servitude, honteuses pour un homme, surtout pour un Romain. Avec lui s’abattent sur l’homme la paresse, la dissipation, la négligence des devoirs, l’oubli des occupations viriles l’énervement de la volonté, la déchéance du caractère et de l’esprit, le sombre mécontentement et le remords qui le poursuivent jusqu’au milieu du plaisir. « Qu’est-ce autre chose, dit Bossuet, que la vie des sens, qu’un mouvement alternatif de l’appétit au dégoût, et du dégoût à l’appétit, l’âme flottant toujours incertaine entre l’ardeur qui se ralentit et l’ardeur qui se renouvelle ? » Lucrèce parle précisément le même langage. Jamais l’amertume et le vide que laisse après lui l’abus de la volupté n’ont été signalés avec plus de force.

Pour mettre l’homme en garde contre les mensonges de l’amour, le poète dépouille impitoyablement de leurs attraits illusoires et ramène à terre d’une main brutale ces êtres adorés que l’imagination exaltée comble de ses trésors et élève jusqu’au ciel. Lucrèce les accable de son ironie ; il met en pièces cette cristallisation, comme l’appelle Stendhal, qui transforme la branche sèche et flétrie en une parure de diamants, et qui n’est qu’une piperie du désir. Il démasque les artifices de ces beautés habiles à se servir de nos faiblesses, et leurs ruses savantes pour cacher leurs misères, pour le moins égales aux nôtres.

Les philosophes fermement résolus à trouver chez Lucrèce quelque pressentiment du darwinisme et autres théories contemporaines découvriront sans trop de peine, à la fin de ce quatrième livre, de curieuses considérations sur l’atavisme, sur l’harmonie et la discordance des tempéraments, sur l’accord préétabli des organes dans les deux sexes et sur les diverses circonstances d’où dépendent, selon Lucrèce, la fécondité des sexes et même la procréation à volonté des garçons et des filles. À cette physiologie plus ou moins chimérique je préfère les passages empreints de tant de grâce, d’une raison si haute, d’un esprit si véritablement romain, où il décrit en vers charmants l’austère douceur du mariage et où il oppose aux façons savantes des courtisanes la gravité chaste de l’épouse et son attrait irrésistible.

Je ne dirai pas qu’il ne manque rien à ces vers, le traducteur ne m’en croirait pas. Mais on peut juger avec quelle conscience M. A. Lefèvre s’est acquitté de la tâche qu’il s’est imposée ; il ne développe pas le sens de son auteur, comme l’ont fait tant de traducteurs et, par exemple, l’Italien Marchetti dans ses vers languissants et sonores : il se contente d’atteindre à l’exactitude et à la brièveté, précieux mérites qui n’excluent pourtant pas une certaine obscurité et qui imposent parfois, comme le texte lui-même, un travail complémentaire à l’esprit du lecteur. Cette traduction restera : sans doute elle ne remplacera pas l’auteur, et qui pourrait le remplacer ? mais elle sera pour ceux qui savent le latin un intéressant objet de comparaison, elle les aidera par ses imperfections même, imperfections inévitables, comme par les différences du génie des deux langues, à pénétrer plus avant dans le texte de l’auteur. À ceux qui ne peuvent l’aborder, elle donnera la plus juste idée qu’ils puissent en avoir.

A. P. C. (Challemel-Lacour).


LUCRÈCE. — DE LA NATURE DES CHOSES


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Lucrèce n’est ni un philosophe qui compose des vers pour se distraire, ni un poète qui fait de la philosophie en amateur. Il est à la fois, indivisiblement, poète et philosophe, au même degré, avec la même sincérité, nous dirions volontiers avec le même génie, si nous accordions à sa conception de la vie et de l’univers autant de valeur qu’à son talent d’expression. Quoi qu’il en soit de cette réserve, la vérité qui s’impose à tout esprit sérieux et que nous tenons à mettre en lumière, c’est que l’œuvre de Lucrèce, le célèbre poëme sur la Nature des choses forme un tout qui reflète exactement l’organisation de l’auteur en son intime unité. Il suit de là que ce poème présente à la traduction des difficultés particulières et qui, pour être surmontées, exigent un assez rare concours d’aptitudes.

À parler net, hier encore nous ne possédions point une bonne traduction de Lucrèce. Nous en avons une aujourd’hui, grâce à M. André Lefèvre. C’est un événement littéraire qui a une réelle importance, et qui, même par ce temps d’élections, mérite de ne point passer inaperçu. Nous écarterons, à propos de ce beau et sérieux travail, les considérations relatives à l’opportunité d’une telle publication et les objections que peut soulever la doctrine contenue dans l’œuvre elle-même. Traduire Lucrèce en pleine fièvre de positivisme, lorsque Comte et Darwin sont applaudis comme des oracles, n’est-ce pas, selon la locution populaire, porter du bois à la forêt ? Était-il nécessaire d’aller réveiller ce vaillant combattant des siècles passés, et de le jeter encore une fois dans la mêlée, au grand détriment des esprits indécis et des consciences impressionnables ?

Ceci étant bien entendu, nous ne voyons pas pourquoi M. André Lefèvre, qui partage les opinions du poète latin et qui en sent les beautés, se refuserait la satisfaction honorable, élevée, de nous dévoiler les mystères et de nous signaler les grandeurs d’une œuvre de premier ordre. Ajoutons que, dans l’intérêt bien compris du spiritualisme, il faut se réjouir de voir Lucrèce enfin accessible à tous, car l’adversaire qui se présente en plein soleil est moins redoutable que celui qui demeure enveloppé d’épais nuages.

La parenté qui, à travers les âges, rapproche M. Lefèvre de Lucrèce et qui se marque avec une virile franchise dans l’excellente notice placée en tête du volume, est une des meilleures garanties de fidélité, de pénétration que l’on puisse rencontrer. Lucrèce, en effet, n’est nullement le poète des Morceaux choisis. Il veut être traduit tout d’une pièce dans sa continuité et dans sa teneur. Sans doute il y a chez lui des passages éclatants, mais ces passages tiennent au fond même de l’œuvre. Ils ne sont ni plaqués ni rapportés. Ne voir et ne reproduire qu’eux, ce serait faire acte de légèreté, montrer que le sens du poëme échappe, et que l’on se soucie peu de le comprendre. Rien de pareil chez M. André Lefèvre.

Le traducteur, justement remarqué, des Bucoliques, l’auteur du recueil original et fort intitulé la Flûle de Pan, le rédacteur trop hardi et trop absolu, selon nous, mais toujours loyal, de la Pensée nouvelle, a voulu traduire la Nature des Choses selon l’esprit d’unité dans lequel ce vaste poëme a été composé. Il n’a pas glissé sur les développements systématiques pour réserver son énergie et ses soins aux parties voyantes, aux sommets lumineux.

L’avantage de ce procédé, quand il est employé par un homme compétent et consciencieux, est inconstestable. Le succès doit en être évidemment la récompense. Il y a deux manières de lire une traduction, surtout une traduction en vers : on peut la comparer avec le texte en se plaçant au point de vue, très respectable assurément, de l’exactitude littérale ; on peut également, si l’on veut juger de l’effet d’ensemble, lire la traduction sans tenir compte du texte et comme on ferait de l’œuvre mère. Résiste-t-elle à cette seconde épreuve ? Produit-elle sur vous une vive et durable impression, qui vous fait un instant oublier l’original pour l’interprète ou plutôt qui vous les montre étroitement mêlés l’un à l’autre ? Tenez-la pour bonne et de qualité supérieure. Eh bien ! la traduction de la Nature des Choses par M. André Lefèvre triomphe parfaitement de cette épreuve décisive. Elle se fait lire comme une œuvre, non pas de reflet et d’imitation, mais de premier jet et de création spontanée.

La versification de M. Lefèvre est savante. Le poète emploie des coupes hardies, variées et généralement très heureuses. Sa diction, sauf quelques néologismes probablement nécessaires, est correcte, parfois énergique et d’une souplesse étonnante. On en jugera par la page où il s’agit des origines de la société, un des passages du poëme où Lucrèce a tempéré l’amertune ordinaire de sa verve et permis de deviner l’homme de cœur sous le misanthrope.

Il nous reste à justifier cette qualification d’événement littéraire que tout à l’heure, et non sans dessein, nous avons employée en parlant du travail de M. André Lefèvre. Une bonne traduction produisait jadis une sensation considérable dans le monde des lettres. Elle créait à l’habile, à l’heureux interprète d’un ancien plus ou moins illustre, une situation à part, lui assurait un rang, lui ouvrait la porte des salons aristocratiques et de l’Académie. Nous sommes portés aujourd’hui à taxer cette faveur d’exagération, et nous avons tort. Les traductions sérieusement faites apportent à la langue un élément précieux. Elles la retrempent aux sources, la rappellent à la précision, à la justesse, à la sévérité. Le beau grec, le beau latin ne se traduit pas en mauvais français. Il faut faire un effort pour le rendre fidèlement, dignement, et tout effort en littérature, quand il n’est pas inspiré par la vanité ou la bizarrerie, élève le niveau, correspond à un progrès.

Loin de nous la pensée d’établir un parallèle intempestif entre les interprétations, si remarquables soient-elles, et les œuvres originales. L’auteur de la Lyre intime, de la Flûte de Pan, de l’Épopée terrestre, aurait lui-même à se plaindre et réclamerait contre nous. L’originalité a toujours le dernier mot comme elle a eu le premier. Nous aurions mauvaise grâce à contester ses titres, mais nous serions absolument injuste en méconnaissant les services rendus par des traductions aussi approfondies, aussi magistrales de ton et d’allure que celle de la Nature des Choses. Les dix ans que M. André Lefèvre a consacrés à cette tâche n’ont certes point été perdus, et les lettrés, même spiritualistes, lui seront sincèrement reconnaissants d’avoir conduit jusqu’au bout sa noble entreprise.

Jules Levallois.


LUCRÈCE


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Nous sommes de ceux qui, avec Voltaire et nos aïeux des dix-septième et dix-huitième siècles, croient fermement à l’efficacité de la traduction en vers, à son excellence même, si elle est traitée magistralement. Il faut en effet que le poète traducteur, sans être nécessairement l’égal de celui qu’il interprète, soit autorisé à engager et à soutenir la lutte par un talent personnel déjà mis à l’épreuve et fertile en ressources. Le discrédit momentané de la traduction en vers n’est venu que de la multitude de rimailleurs qui usurpent ce noble et fécond exercice. Que les amateurs fassent grâce aux maîtres qu’ils défigurent. C’est, au contraire, en même temps qu’un travail fructueux pour le public, un véritable profit pour les poètes d’un grand talent que ce commerce de plusieurs années avec le génie classique dont ils serrent de près les beautés. C’est pour leur style une gymnastique assouplissante et fortifiante ; c’est aussi pour leur inspiration, qui pourrait languir et s’épuiser par l’abus des compositions personnelles et le péril des redites, une précieuse occasion de renouvellement continu, comme une longue visite aux sources rajeunissantes, à l’éternelle fontaine de Jouvence.

C’est ainsi que nous voyons avec un grand plaisir M. André Lefèvre, l’un des trois ou quatre poètes les plus justement accrédités de la nouvelle génération, nous apporter une traduction complète de Lucrèce, œuvre de veilles prolongées et d’énergique labeur. Ce poète original, qui, en même temps, est un érudit et un linguiste, a depuis longtemps donné la mesure d’un talent sérieux et fort dans ses recueils de la Flûte de Pan, la Lyre intime, l’Epopée terrestre ; ce jeune maître que Sainte-Beuve et Théophile Gautier ont mis au premier rang dans son art, était admirablement préparé pour affronter avec succès une semblable entreprise. Car dans ses poésies d’invention André Lefèvre avait prouvé qu’il possédait tous les secrets de notre langue poétique, secrets de rythme, d’harmonie, et qu’il disposait d’un vocabulaire à la fois abondant et choisi. Pour se mesurer avec le génie de Lucrèce, il ne fallait pas moins qu’un poète de cet ordre et de cette valeur. Un versificateur, même habile, eût été impuissant, à plus forte raison un de ces imitateurs de Delille. plus nombreux encore que l’on ne peut se l’imaginer.

Ajoutons qu’André Lefèvre comprend et connaît à fond la doctrine de Lucrèce, qu’il en admet l’esprit et en adopte les tendances, et qu’il remplit ainsi la condition principale d’une bonne traduction, qui est de se passionner pour l’auteur avec lequel on est aux prises. « Malheur à la connaissance, nous dit Bossuet, qui ne se tourne pas à aimer ! »

On peut d’abord avancer que cet ouvrage laisse à une incalculable distance tous les essais de traduction de Lucrèce, complets ou fragmentaires, qui ont été successivement tentés. Le travail de Pongerville, estimable pour le temps, d’une hardiesse méritoire en 1817, n’est pas dénué de quelque talent de versification : le style y est plus ferme et plus coloré que chez les rimeurs de l’époque précédente : mais la langue resté trop terne, et le rythme trop maigre et trop sec pour rendre un poète ancien plein de termes qui font image, de mots « drus et spacieux, » comme dit quelque part Sainte-Beuve à propos de Rotrou. Il faut un idiome ample et souple pour interpréter les poètes anciens. La langue du dix-huitième siècle est trop pauvre pour une semblable lutte : seule, la langue de notre siècle, enrichie de ces tours et de ces mots du seizième et du dix-septième siècle, qu’ont été reprendre comme des biens oubliés les grands artistes de la poésie contemporaine, offre assez de ductilité pour reproduire la forme d’un poème grec ou latin.

Aussi, l’on peut déjà dénombrer les traductions en vers prises avec succès au répertoire de l’antiquité. J’énoncerais sans hésitation : le Junéval de Jules Lacroix, le Térence du marquis de Belloy, le Cyclope d’Euripide imité par Joseph Autran, le Virgile de Barthélémy, et surtout le Lucrèce d’André Lefèvre qui nous paraît occuper le sommet de cette ascension vers les modèles antiques.

Ces prémisses posées, nous laisserons la parole au poète traducteur pour faire apprécier, par quelques citations, le bonheur de son entreprise. Le public auquel nous nous adressons est assez familiarisé avec le texte de Lucrèce pour qu’il lui soit facile de saisir, à première vue, ce qu’il y a de profondément « lucrétien, » dans le style et le tour d’André Lefèvre, pour reconnaître de prime abord ce caractère distinctif d’ampleur et de solidité, dont Lucrèce avait été dépouillé par la phraséologie voltairienne du respectable M. de Pongerville.

Je craindrais de déflorer par de plus longs commentaires le charme sérieux de cette œuvre d’art. Il me suffit de dire que les parties les plus sympathiques du poème de Lucrèce, celles où il traduit avec une rare puissance ce que Bossuet appelle « l’inexprimable ennui de la vie humaine, » ont été rendues par André Lefèvre, avec une intensité d’accent qui égale les notes pénétrantes et graves du maître latin.

C’est donc dans l’ensemble un fort beau travail, qui achève de recommander ce poète érudit à la sympathie des lettrés et qui, dans un temps ultérieur, le désignera sans doute aux suffrages de l’Académie française. Mais André Lefèvre est jeune encore, et nous ne voulons que rappeler ses titres si notables et déjà si nombreux, que sa traduction de Lucrèce vient provisoirement couronner sans préjudice de l’avenir. Qu’il nous soit permis de dire que, moins que jamais, on a le droit de désespérer de notre poésie française et que, n’en déplaise aux pessimistes, la muse de notre pays est encore jeune et florissante, quand elle s’atteste dans le Parnasse contemporain, publié d’hier, par les vers de Leconte de Lisle, Sully-Prudhomme, François Coppée, Anatole France et par la traduction de Lucrèce d’André Lefèvre, que nous avons présentée au public d’élite qui lit et consulte ce journal.

Emmanuel Des Essarts,
Professeur à la Faculté des lettres de Clermont.