De la nature des choses (traduction Lefèvre)/Préface

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Traduction par André Lefèvre.
Société d’éditions littéraires (p. i-lxi).


LUCRÈCE

(TITUS LUCRETIUS CARUS)

ET LE POËME

DE LA

NATURE DES CHOSES

(DE RERUM NATURA)

________



La renaissance de la philosophie expérimentale fait de Lucrèce un contemporain. Il semble que l’antique poète de la nature, longtemps retiré dans sa gloire solitaire, en dehors et au-dessus d’un monde livré aux fureurs du mysticisme, aux stériles querelles de la scolastique, aux froides rêveries de la métaphysique, redescende enfin parmi nous, pour s’associer au triomphe définitif de la science.

Et voyez, c’est à qui ne sera pas le dernier à saluer le retour du philosophe. Les traductions et les commentaires se succèdent. Hier, M. Sully-Prudhomme esquissait d’une plume facile, une interprétation en vers du premier livre, ajoutant à son essai une dissertation plus sincère que précise, sorte de déclaration de neutralité entre la métaphysique et la méthode expérimentale. Après lui, M. Ernest Lavigne nous offrait, en prose, une version très littéralement exacte, précédée d’un fort bon travail sur la Physique de Lucrèce. Entre deux, si nous ne nous trompons, Pongerville rééditait son Lucrèce académique, trait d’audace qu’on eût admiré sans doute, s’il ne s’était trouvé presque aussitôt dépassé. Croirait-on que l’Université, alma mater, s’est décidée à mettre entre les mains de ses tendres nourrissons des morceaux choisis du De Natura ? Peut-être pour les préparer aux cours de M. Martha et leur faire mieux goûter son intéressant volume, Le poëme de Lucrèce, hommage d’autant plus précieux qu’il émane d’un adversaire. Après la Sorbonne, la Revue des Deux Mondes, puis l’Académie française. Il a été donné aux quarante immortels de voir Lucrèce traité de haut par l’incompétence de M. Marmier, et corrigé, oui corrigé, avec une indulgence dont il ne se soucie guère, par le bon ton de M. Cuvillier-Fleury. Enfin la Revue de MM. Littré et Wyrouboff, la Philosophie positive, publie depuis deux ans, des fragments étendus d’une traduction complète, en vers, œuvre de dix années, celle-là même qui est aujourd’hui soumise au jugement des lettrés.

Ainsi donc, admis dans les collèges, reçu avec faveur à la Sorbonne, critiqué à l’Académie, Lucrèce est désormais un classique. Il est vrai qu’il n’a jamais cessé de l’être pour les amis de la grande poésie et pour les esprits émancipés. Mais tout ce mouvement qui se produit autour de son nom n’est-il pas un signe des temps ? De là, en tout cas, l’opportunité d’une étude où seront résumés quelques renseignements biographiques, trop peu nombreux, et les principaux traits d’une grande doctrine, dont Lucrèce a été, dans l’antiquité, le plus éloquent interprète.



I



Au commencement du dernier siècle de la République, Rome, maîtresse du monde, instruite par la conquête, affinée d’ailleurs par l’éducation grecque, avait rompu avec les grossières et naïves croyances de sa forte jeunesse. Ses propres dieux ne lui faisaient plus illusion : elle en avait vaincu, elle en avait domestiqué tant d’autres, dont les cultes bizarres allaient bientôt éveiller la curiosité blasée des femmes, des affranchis, du peuple arraché par l’empire aux affaires publiques ! Le polythéisme, comme les religions vouées à une mort prochaine, ne comportait plus que des pratiques sans foi. Mais, si les poètes pouvaient prendre avec Janus ou Jupiter d’étranges licences, les habitudes religieuses demeuraient encore intimement liées à l’existence publique et privée. Elles étaient officielles et domestiques. Les convenances, les intérêts, l’hypocrite gravité de ces augures qui ne se regardaient pas sans rire, devaient prohiber, comme complicité d’athéisme, tout commerce avoué avec l’audacieux dont la puissante ironie a relégué les dieux hors du monde et des choses humaines. Sur le livre et sur l’auteur planait une terreur superstitieuse. Aussi est-ce en vain que l’on demanderait aux contemporains de Lucrèce et à ses successeurs immédiats le moindre document certain sur sa personne et sa vie. Ils l’admirent, ils l’imitent, ils le désignent, sans le nommer. Pour fixer approximativement la date de sa naissance et celle de sa mort, il faut recourir à des compilateurs ou à des polémistes chrétiens, Eusèbe de Césarée, Jérôme, sources plus que suspectes, où l’on ne doit puiser qu’avec réserve.

Lucrèce, Titus Lucretius Carus, naquit à Rome vers 90 ou 95 avant notre ère, et mourut jeune encore, vers l’an 50 ou 51. Si l’on ajoute qu’il était d’une famille équestre, dont plusieurs membres ont été honorés de fonctions publiques, et qu’il vécut dans l’intimité d’une maison patricienne, les Memmius, on aura réuni en peu de lignes tout ce que l’histoire sait de lui.

Les biographes, à court, se sont naturellement, comme eût fait le Simonide de la Fontaine, rejetés sur ce Memmius Gemellus, auquel est dédié le De Natura, et dont la destinée n’a pas été étrangère à quelques-unes des plus belles inspirations du poëte. À la fois homme politique, orateur et lettré, Memmius débuta par une préture en Bithynie. Il partit pour la province en compagnie d’un poëte et d’un grammairien qui n’étaient pas les premiers venus, Catulle et Curtius Nicias. À son retour, il eut à triompher d’une accusation intentée par César, et parut avec éclat dans plusieurs procès, contre Gabinius, contre Rabirius Posthumus que défendait Cicéron lui-même, enfin contre le grand Lucullus, dont il voulait empêcher le triomphe. Son talent n’était point contesté. « Orateur ingénieux, à la parole séduisante, Memmius, dit Cicéron, (Brutus, 70) fuyait la peine, non seulement de parler, mais encore de penser ; consommé dans les lettres grecques, il était quelque peu dédaigneux des latines. » Ses mœurs étaient celles de son temps ; ses galanteries furent illustres ; s’il échoua contre la vertu de la fille de César, femme du vieux Pompée, il fut plus heureux, semble-t-il, en quelques aventures. Une, entre autres, se termina par un scandale public à la veille même d’une fête de la jeunesse, à laquelle il devait présider sans doute. « Cicéron, dit M. Martha, raconte le fait avec grâce : « Memmius a fait voir d’autres mystères à la femme de M. Lucullus. Le nouveau Ménélas, ayant mal pris les choses, a répudié son Hélène. L’ancien Pâris n’avait offensé que Ménélas, mais le Pâris du jour a tenu à blesser encore Agamemnon » (le vainqueur de Mithridate, frère du mari supplanté). La vie élégante et les intrigues amoureuses n’excluent pas l’ambition. Memmius brigua le consulat, mais avec tant d’ardeur qu’il fut convaincu de manœuvres et condamné à l’exil. Il alla tranquillement finir sa vie à Athènes, où il avait fait ses études, et dans les jardins même d’Épicure, dont la propriété lui fut contestée par le philosophe Patron, l’un des successeurs du maître.

Il est hors de doute que toutes ces vicissitudes d’une existence agitée, d’une carrière prématurément brisée, étaient présentes à la pensée de Lucrèce lorsqu’il opposait aux angoisses de l’ambition et de l’amour la sérénité de la philosophie, la paix de l’esprit et de la conscience. Maint passage fameux n’est pas un magnifique lieu commun ; on y sent cette grande éloquence qui part du cœur. C’est le moraliste qui parle, mais c’est aussi l’ami qui conseille et qui console.

Il faut aller plus loin encore, et reconnaître dans l’austère mélancolie du poëte l’écho d’un sentiment personnel, l’intense retentissement des souffrances, de luttes, partagées et ressenties aussi bien qu’observées. L’homme même se trahit ici et montre à nu ses plaies. Compagnon de Memmius, Lucrèce a peut-être rêvé les gloires de la vie publique, mais à coup sûr il a connu, il a éprouvé toutes les amertumes des passions vaines. S’il est revenu de l’amour, c’est qu’il y a plongé à corps perdu. S’il a implacablement sapé les autels de tous les dieux, les bases de toutes les religions, c’est qu’il s’y est réfugié en vain. S’il nie, c’est qu’il a cru. Voilà le secret de son génie. Ses ressentiments, ses douleurs et ses déceptions animent et transfigurent les déductions rigoureuses de l’école. Il a vécu son œuvre. Sa vénération pour Épicure, est l’enthousiasme du naufragé pour son sauveur.

Nous l’avons dit ailleurs, la plus haute poésie est celle qui exprime sous la forme la plus personnelle les conceptions les plus vastes et les plus puissantes. C’est pourquoi Lucrèce conserve, à travers les âges, une de ces immortelles couronnes qu’il a si noblement réclamées.


Il faudra, je le sais, disputer la victoire.
Mais, frappant ma poitrine, un grand espoir de gloire
De son thyrse magique a fait vibrer mon cœur.
Fort du suave amour des muses, sans terreur
J’entre en ces régions que nul pied n’a foulées,
Fier de boire vos eaux, sources inviolées,
Heureux de vous cueillir, fleurs vierges qu’à mon front,
Je le sens, je le veux, les muses suspendront ;
Fleurs dont nul avant moi n’a couronné sa tête,
Digne prix des labeurs du sage et du poëte
Qui, des religions brisant les derniers nœuds,
Sur tant de nuit épanche un jour si lumineux !
 

Sa mort prématurée, sur laquelle on ne sait rien, a exercé l’imagination inoffensive ou haineuse des critiques. On ne peut tenir compte de l’aimable tradition qui la place au jour et à l’heure même où Virgile fut revêtu de la robe virile. Elle a été attribuée avec une certaine vraisemblance soit à une maladie de langueur, soit aux effets délirants de philtres amoureux, soit encore, au chagrin causé par l’exil de Memmius. Selon Eusèbe et Jérôme, Lucrèce se serait tué. Quoi d’étonnant, en effet, si ce grand cœur, blessé par le mensonge des passions, terrassé par un mal physique ou moral, si ce grand esprit, sentant au milieu des guerres inexpiables crouler la République romaine et s’effondrer le monde antique, avait désespéré de la patrie, de l’homme et de la vie.

Puisque sa fin tragique supposée a servi de thème aux plus oiseuses déclamations, il n’est pas inutile de réfuter brièvement ces sophismes.

Le suicide a peu de chose à faire avec les doctrines. Celles qui l’ont favorisé, le stoïcisme par exemple, n’ont pas été les plus funestes à la nature humaine. Celles qui l’ont interdit, comme le christianisme, prêt à naître au moment où disparaissait Lucrèce, non seulement ne l’ont pas supprimé, mais, en rabaissant la terre et la vie, l’ont implicitement autorisé et légitimé. La philosophie enseignée par Lucrèce n’a jamais préconisé le suicide : Démocrite s’est tué, Épicure est mort plein de jours. Affaire de tempérament, contagion d’un certain milieu social, suggestions de la misère ou de la nécessité, il n’y a rien de plus dans le suicide.

La méthode scientifique ne permet sur la mort volontaire aucune opinion préconçue. Elle voit la mort telle qu’elle est, fait brutal aussi dépourvu de sens que la chute d’une pierre ou l’évolution d’un astre. Loin d’y pousser les hommes, elle concentre sur ce court et unique espace de la vie toutes les énergies de leur personne éphémère. Mais, tout en conseillant la lutte, c’est-à-dire le contraire de la résignation et du découragement, elle n’accuse pas à tout propos de lâcheté ceux qui ont cherché dans le néant le recours suprême et l’inaltérable paix. Parfois même il lui arrive d’honorer la force virile qui, du même coup, arrache aux fatalités conjurées leur arme et leur victime.

Lucrèce donc s’est tué s’il l’a voulu. Qu’importe ? Il vivra toujours. La véritable vie des grands hommes n’est-elle pas leur action sur la postérité ? Et leur véritable histoire, celle de leurs sentiments et de leurs pensées ?

M. Martha a tracé de main de maître un tableau des temps où Lucrèce a vécu, et des circonstances qui l’ont amené à chercher un refuge dans la philosophie.

« Sa vie est enfermée entre deux dates qu’il faut retenir, entre les commencements de Sylla et la mort du séditieux Clodius. Elle coïncide avec le temps le plus abominable de l’histoire romaine. Lucrèce a pu voir dans son enfance Marius chassant Sylla de Rome, Sylla chassant à son tour Marius ; un peu plus tard, un jour de vote, le combat sanglant sur le Forum et dans les rues, où dix mille hommes périrent ; puis, après la rentrée de Marius et de Cinna, ce vaste égorgement qui dura cinq jours et cinq nuits ; au retour de Sylla, la terrible bataille à la porte Colline, où l’armée des Italiens réclamant des droits civiques fut exterminée, où cinquante mille cadavres restèrent au pied des murailles. Le lendemain, il a pu entendre les cris de huit mille prisonniers massacrés près du Sénat, pendant que Sylla répondait tranquillement aux sénateurs épouvantés : « Ce n’est rien, quelques factieux que je fais châtier. » De douze à seize ans, selon les calculs, il a pu voir les proscriptions du dictateur qui durèrent six mois, les listes du jour s’ajoutant à celles de la veille, les sicaires courant dans les rues, l’immolation de quinze consulaires, de quatre-vingt-dix sénateurs, de deux mille six cents chevaliers… Après tant d’horreurs, il put voir encore la paisible et insolente abdication de Sylla, défi jeté aux hommes et aux dieux. Enfin vers trente-deux ans, il a partagé les angoisses de Rome pendant la conjuration de Catilina, et plus tard, en voyant la République livrée à Clodius pour préparer la dictature de César, qui passera bientôt le Rubicon. Et ce qu’il voyait n’était guère plus désolant que ce qu’on pouvait prévoir. Dans aucun temps, pareil spectacle ne s’est offert aux méditations d’un sage. Combien la doctrine d’Épicure devait paraître belle et salutaire en enseignant que l’ambition et la cupidité sont la cause de tous les malheurs ; combien vraie, en proclamant que les dieux ne s’occupent pas du monde ! »

Et nulle autre en effet ne pouvait mieux convenir à un esprit altéré de certitude et de paix. Des rêveries de Platon, la nouvelle Académie n’avait su extraire qu’un probabilisme énervant. Le système mixte d’Aristote n’avait abouti qu’au scepticisme paradoxal de Pyrrhon. Sans doute le Stoïcisme, au milieu d’exagérations qui prêtaient au ridicule, avait découvert et formulé le véritable caractère, le but de la vie : l’action indomptable. Mais seul, l’Épicurisme présentait un ensemble complet, une conception générale du monde et de l’humanité. Seul, il fondait la certitude sur l’expérience. Il est vrai qu’absorbé dans la contemplation de la vérité, il prêchait le dédain des choses périssables, le détachement, l’abstention, funestes principes que le christianisme devait pousser à leurs plus déplorables conséquences, au profit des tyrannies temporelles et spirituelles. Mais quoi ! sa morale, d’ailleurs austère et pure, car elle plaçait le souverain bien, la volupté, dans la pratique de la vertu, répondait précisément par ses mauvais côtés aux besoins d’une époque tumultueuse, aux désirs des âmes désorientées par la tempête. Elle arrachait l’esprit aux terreurs superstitieuses, à l’épouvantail des dieux insensés. C’est par là qu’elle a séduit Lucrèce. C’est par là qu’elle a mérité d’être appelée l’émancipatrice du genre humain.

Qu’importent aux générations modernes le but particulier, les erreurs sociologiques d’Épicure et de Lucrèce ? Les mœurs, les aspirations variables sont plus puissantes que les philosophies pour conduire la vie et régler les actions. Mais le mépris de la routine, l’horreur du préjugé, l’amour de la vérité pour elle-même, ont besoin de fortes initiatives et de grands exemples. Là est le bienfait de l’Épicurisme antique. Il a rendu le monde et l’homme à eux-mêmes, la nature à ses lois, l’esprit à la raison, c’est-à-dire à l’expérience. Aussi le nom de Lucrèce est-il mêlé à tous les progrès du genre humain ; il reparaît jeune et vivace à chaque époque critique, à chaque défaite des mysticismes et des théurgies. Les systèmes passent, même le sien, mais ses principes, son impulsion persistent. L’homme a véritablement travaillé dans le plan du sage, et le résultat de chaque science a toujours confirmé l’axiome fondamental : tout est matière et force, ou plutôt, substance en mouvement. Les dieux ont lutté pied à pied contre l’observation victorieuse ; mais ils n’ont jamais repris les positions qu’elle leur a enlevées ; et ils rentreront tour à tour dans le domaine illusoire où Démocrite, Épicure, et Lucrèce les avaient confinés d’avance.

La force de la doctrine et le génie de son interprète n’ont jamais été sérieusement contestés par les hommes qui cherchent à savoir et à penser par eux-mêmes. On peut dire que le naturalisme d’Épicure et la morale stoïcienne se sont partagé l’empire des esprits et le possèdent encore, mais en commun désormais. Déjà Cicéron, en discutant avec agrément, souvent à faux toutefois, les deux conceptions, en essayant de les battre l’une par l’autre, en les opposant comme inconciliables, ce en quoi il errait grandement, n’a fait qu’en constater la puissance. Lui-même, qui penchait pour le scepticisme moyen de l’Académie, il ne croyait pas plus aux dieux et au surnaturel que Lucrèce ou Caton ; bien plus, il pratiquait tour à tour la morale d’Atticus et celle du Portique. Quant à l’auteur du De Natura, un lettré comme lui ne pouvait que l’admirer : « Les poëmes de Lucrèce, écrivait-il à son frère Quintus, sont bien tels que tu les juges : le génie partout y éclate et l’art s’y cache » .

« Presque tous les poëtes venus depuis, dit M. Martha, déposent un hommage aux pieds de Lucrèce. S’ils n’osent prononcer son nom, ils lui apportent le tribut de leur reconnaissance discrète et presque clandestine… Ils veulent le suivre, ils ne peuvent, et déclarent ingénument leur impuissance. Faute de pouvoir l’imiter, ils s’inclinent devant lui » .

Le jeune auteur inconnu du petit poëme intitulé Ciris, se faisant « l’interprète de l’admiration contemporaine », s’écrie en ses rêves de gloire : « Ma muse… s’élance d’un essor hardi vers les astres du ciel, elle ose monter la colline où peu se hasardent… Oh ! si la sagesse m’admettait dans la haute demeure d’où l’on peut contempler au loin de par le monde les agitations humaines ! » Passage directement inspiré de Lucrèce. Et l’on peut en dire autant de ce tableau tracé par Virgile dans son Silène :


Car il disait comment, aux profondeurs du Vide,
L’eau, la terre et le souffle, et la flamme liquide,
Germes premiers unis en concours créateur,
Ont du mol univers condensé la rondeur ;
Comment, libre des mers en leurs plages encloses,
Le limon affermi prit les formes des choses ;
La stupeur des mortels devant l’astre des jours ;
Par la chute des eaux les nuages moins lourds ;
Les bois perçant la terre, et l’homme rare encore,
S’aventurant sans route aux cimes qu’il ignore.
 

« Le plus grand poëte de Rome ; déjà parvenu à la gloire, se montre devant Lucrèce aussi humble » que le débutant du Ciris. Qui ne connaît le divin passage des Géorgiques : « Puissent d’abord m’accueillir les muses, mes plus chères délices, elles que je sers, pénétré d’un immense amour ! Qu’elles m’enseignent la marche des astres et les routes des cieux !… Ah ! si je ne puis aborder ces mystères de la nature, si la froideur de mon sang enchaîne mon génie, au moins me plairai-je aux campagnes, aux eaux qui fuient dans les vallées. Fleuves, forêts, je vous aimerai sans gloire ! Heureux qui put connaître les causes ! qui sous ses pieds jeta les terreurs et l’inexorable destin, et le vain bruit de l’Achéron avare ! »

Les souvenirs de Lucrèce abondent chez Horace : « Que le juif Apella le croie ; non : je sais que les dieux coulent en paix leurs jours, » securum agere œvum, l’emprunt est textuel. « Je sais que si la nature opère quelque merveille, ce ne sont pas les dieux qui ont pris la peine de nous l’envoyer du haut de la voûte céleste » .

Ovide, en ses Métamorphoses, peint son Chaos de couleurs Lucrétiennes ; il se demande « si c’est Jupiter ou les vents qui tonnent ». Et dans les Fastes : « Heureux les génies qui, les premiers, connurent ces mystères, et qui tentèrent de s’élever en ces régions célestes ! »

Properce réserve à sa vieillesse l’étude de la nature ; il se promet de chercher si le serpent vengeur siffle sur la tête de Tisiphone, ou si l’enfer n’est qu’une fable imposée à la crédulité misérable, et s’il n’est plus de crainte au delà du bûcher. Et voici le faible Tibulle qui, une fois, interrompt sa plainte amoureuse, pour songer au grand problème : « Qu’un autre dise l’ouvrage merveilleux de ce vaste monde ! » Il est vrai qu’au moins dans le sens vulgaire et faux du nom, Tibulle était un épicurien pratique : « un porc du troupeau d’Épicure, », a dit Horace en riant.

Puis vient Sénèque le Tragique, qui, en vers admirables, bien que mal placés, porte au théâtre le résumé des idées de Lucrèce sur la mort. Stace dans une pièce des Silves, Claudien même dans son Enlèvement de Proserpine, introduisent des réminiscences du De natura. La conception d’Épicure, est devenue un lieu commun, une matière à amplifications.

Seule, l’aigre voix d’un pédagogue détonne dans ce chœur voilé d’admiration qui s’élève autour de Lucrèce. Quintilien, d’ordinaire plus sage, a le mauvais goût de comparer le grand poëte avec je ne sais quel versificateur du nom de Macer.

Nous aurions trop à faire de chercher dans Bacon, dans Montaigne, dans Gassendi, dans Bossuet même, et au siècle suivant dans Voltaire, Diderot, André Chénier, sans parler de l’Anti-Lucrèce du cardinal de Polignac, fort goûté de M. Patin, le souvenir, l’influence, l’imitation du De natura. De nos jours, on est bien forcé de reconnaître que la plupart des opinions de Lucrèce sur les corps, sur la constitution générale de l’univers, sur la vie et la mort, forment le fond même de la pensée, du sens commun. On se rejette sur la prétendue tristesse du système, comme si la tristesse était autre chose qu’un caractère individuel et subjectif. On a beau jeu contre les erreurs scientifiques d’un homme, ou plutôt d’un temps où la science n’existait pas ; nous les mentionnerons plus loin. Il est toutefois une contradiction prétendue très sincèrement alléguée contre le système, et qu’il importe de réduire ici à sa juste valeur.

Diogène de Laërte nous a conservé quelques paroles d’Épicure qui semblent impliquer un certain dédain pour la science. Aussitôt la critique s’en empare, c’est son droit, et s’étonne que l’auteur d’une doctrine fondée sur l’expérience scientifique fasse bon marché de son propre principe. Ainsi, au moment même où il va reconnaître que la théorie atomique, les vues sur la pluralité des mondes, sur la succession des êtres vivants, sur la concurrence vitale et les diverses phases de la vie humaine, ont été confirmées par les découvertes modernes, M. Martha se hâte de déclarer que la science de Lucrèce est incomplète, surannée, inférieure à celle de Platon ; bien plus, que l’école d’Épicure méprisait la science, et n’aurait adopté en partie le système de Démocrite que pour ruiner la croyance aux dieux et à l’immortalité des âmes. Tout cela, parce qu’Épicure a dit : « Il nous suffit de savoir que cet ordre n’est point l’effet d’une redoutable providence, qu’il peut s’accomplir de bien des manières qui ne nous importent en rien, mais qu’aucune d’elles n’est à craindre ».

Où donc est la contradiction ? Chaque science particulière a pour but la découverte du vrai sur un point donné. La philosophie compare les résultats obtenus et en induit certains principes qui la guident dans la conception générale des choses. Quelques certitudes fondamentales, l’observation constante de certains faits même mal expliqués, comme par exemple la réalité inéluctable de la naissance et de la mort, lui suffisent pour affirmer et nier dans les questions principales. Elle est prête à enregistrer toutes les expériences ultérieures ; mais elle sait d’avance qu’elles se feront conformément au plan et à la méthode. Elles deviennent pour elle d’une importance secondaire, elles modifieront les détails sans ébranler l’ensemble. Tout est ainsi ; tout pourrait être autrement. Mais toute solution s’accordera nécessairement avec cette loi générale induite des phénomènes connus, à savoir : tous les phénomènes sont naturels ; ils procèdent de causes connues ou qui peuvent l’être, mais dont aucune n’impliquera jamais l’intervention d’une volonté rectrice.

Nous savons aujourd’hui, par exemple, que la terre tourne autour du soleil et sur elle-même, que la masse de toutes les planètes ensemble est fort inférieure à celle de l’astre central. Mais le contraire n’infirmerait aucunement la loi philosophique. C’est l’astronomie qui changerait sa loi. Le fait ne cesserait pas d’être naturel et enchaîné à d’autres faits également naturels.

Épicure et Lucrèce, qui ignoraient absolument l’astronomie, la chimie, l’anatomie et la physiologie scientifiques, peuvent donc et doivent même admettre à la fois les solutions les plus contraires de certains problèmes, non point « pourvu qu’elles se concilient avec leur morale » (qui, en effet, les intéresse particulièrement), mais parce que les unes et les autres ne peuvent que se ranger sous la loi générale légitimement induite de faits suffisamment connus. En reconnaissant son ignorance partielle, Lucrèce accepte d’avance toute les informations de l’expérience scientifique. Il accueille des hypothèses et n’en préfère aucune ; mais il sait et il dit qu’aucune de ces causes, réelles ou supposées, ne démentira l’enchaînement naturel et fatal des choses. Quoi de plus franc et de plus sage ?

Nous avons noté succinctement les circonstances, le milieu historique et moral, qui ont formé la pensée de Lucrèce et guidé son inspiration. C’est maintenant dans son œuvre que nous allons étudier le philosophe et le poëte.



II


Le De rerum natura s’ouvre par une célèbre invocation à Vénus, que certains aveugles volontaires ont assez puérilement taxée d’inconséquence. Lucrèce a choisi pour muse une déesse à laquelle il ne croit pas plus qu’à Cybèle ou à Neptune. Il y a été déterminé par de puissantes raisons patriotiques et philosophiques.

Vénus était regardée par les Romains comme la mère et le symbole de leur race ; le culte associait sur les mêmes autels Rome et Vénus. N’était-il point délicat et de bon goût, en transplantant à Rome une doctrine étrangère, de dire aux lecteurs : « Le matérialisme désormais est romain ; il nous appartient d’autant mieux qu’il est représenté dans notre vieil Olympe par notre divinité nationale. Le souverain but d’Épicure, est le plaisir (on expliquera ce mot) : Vénus est la volupté. La réalité des choses est le développement de la substance féconde : Vénus est la fécondité. Épicure enseigne le calme des sens et de l’esprit : or une intelligente mythologie fait de Vénus la toute-puissante maîtresse du dieu de la guerre. Pourquoi ne pas nous emparer de ce symbolisme, leçon ingénieuse, condamnation implicite de nos discordes civiles ? » Lucrèce, en vérité, pouvait-il être mieux inspiré ? Du même coup il annonce la doctrine qu’il va exposer et la place sous la protection du sentiment national. C’est là une flatterie heureuse et qui ne compromet point la dignité de la science.

Après ce début, Lucrèce est fort à l’aise pour mettre les dieux à leur place, dans la sphère des fantaisies allégoriques. « Quant aux dieux, » nous dit-il dès le premier chant, et c’est bien lui qui parle, quoi qu’en pense la soupçonneuse érudition des philologues allemands (Bernays entre autres),


Quant aux dieux, hors du monde et des choses humaines,
La loi de leur nature isole leurs domaines
Dans la suprême paix de l’immortalité.
Tout péril est absent de leur félicité.
Satisfaits de leurs biens, ils n’en cherchent pas d’autres,
Et, libres de tous maux, ils ignorent les nôtres.
Ni vice ni vertu, ni pitié ni courroux
N’ont prise sur les dieux : ils sont trop loin de nous !
 

Il attribue à la terreur et à l’ignorance l’opinion que le monde est l’œuvre d’une volonté divine (I, 150-160) ; et il ajoute : « Dès que nous aurons vu que rien ne peut être créé de rien, nous concevrons mieux d’où peut procéder chaque chose et comment tout se produit sans le concours des dieux ; »


Au seuil de la doctrine est assis ce principe :
Rien n’est sorti de rien ; rien n’est l’œuvre des dieux.
 

Il y revient sans cesse (VI, 53) :


Seule, aux yeux des mortels, l’ignorance des causes
Transporte aux dieux le sceptre et l’empire des choses.

Et au livre II (167 et suiv.) : « Quelques ignorants croient que la nature de la matière n’est point capable, sans la direction des dieux, de conduire avec une régularité si sage, si conforme à la logique humaine, le cours changeant des saisons… ; ils supposent que tout est l’œuvre des dieux. Mais ils me semblent aussi loin que possible de la vraie méthode. Et d’abord, sans rechercher les principes des choses, est-ce que les imperfections de la Nature ne suffisent pas à écarter l’hypothèse d’une origine divine ?… Tu ne peux absolument croire (V. 157-187) qu’une partie quelconque de l’univers renferme les saintes demeures des dieux… Dire que les dieux ont voulu disposer la nature en vue de l’homme ; qu’il faut louer sans cesse cet ouvrage divin et le traiter d’éternel…, c’est de la folie pure. De quel usage pourrait être à ces immortels, à ces bienheureux, notre reconnaissance ; de quel prix assez grand pour qu’ils créassent quelque chose à cause de nous ?… Puis, quel mal y avait-il pour nous à ne pas exister ? Celui qui est né, quel qu’il soit, veut demeurer en vie tant que le plaisir l’y engage ; mais celui qui n’a point goûté à la coupe de la vie, celui qui n’est pas entré en compte, est-ce qu’il se plaint de n’avoir pas été créé ? Au reste, qui aurait pu donner aux dieux l’idée des choses et des hommes ? Comment auraient-ils su ce qu’ils voulaient faire et deviné la force des éléments premiers ou leur puissance de combinaison, si la nature elle-même n’eût été là pour leur montrer l’échantillon de son travail créateur ? »


Par l’éternel loisir du calme insoucieux
Où vous vivez, dieux saints ! Par vos âmes sereines !
Qui de vous aurait pu, prenant en mains les rênes,
Diriger l’infini, somme des univers,
Faire à la fois tourner les cieux et les éthers,
Et verser aux sillons le feu qui les féconde ?
Qui, présent à toute heure, en tout lieu, sur le monde
Abaissant le manteau ténébreux des vapeurs,
Viendrait troubler les airs de soudaines clameurs.
Souvent pour écraser son propre autel en poudre
On fuirait aux déserts pour essayer la foudre,
Arme qui porte à faux et dont les coups, passant
À côté du pervers, abattent l’innocent ?
 

L’attaque est bien dirigée. Lucrèce redouble (VI, 386-421).


Eh ! si c’est Jupiter qui tonne, si les dieux
Lancent à leur caprice au travers des nuées
Le feu, le tremblement, les sinistres huées,
D’où vient l’impunité du crime heureux ? Pourquoi
Aux flancs troués du monstre oublié par la loi
Ne font-ils pas vomir la flamme vengeresse,
Sévère enseignement à l’humaine paresse ?
Tandis qu’enveloppé dans ce lien de mort,
L’innocent, l’homme au cœur sans reproche, se tord,
Brusquement abattu par la foudre, et proteste
Contre l’aveuglement du tourbillon céleste !…
 

L’ampleur du style accuse encore le piquant de la raillerie. Lucrèce ne croit pas aux dieux, cela est facile à voir, même sans bonne volonté. Il les fait inactifs, c’est-à-dire inutiles ; inutiles, c’est-à-dire ridicules et vides de sens. Il aurait pu les nier, mais il a mieux aimer les traîner tout le long de son livre, augmenter leur inanité de tout le travail de la substance, et les faire figurer au triomphe de la Nature des Choses.

De temps en temps il montre en eux l’allégorie, l’invention humaine, et à ce titre il consent à employer leurs noms. C’est la conclusion d’un célèbre passage du livre II :


Commençons par la terre. Elle enferme en ses flancs
La source de ces eaux dont les tributs roulants
Renouvellent la mer immense ; elle recèle
La flamme qui du sol par cent bouches ruisselle,
Ces feux que des Etnas vomissent les fureurs ;
Elle possède enfin les semences des fleurs
Et des blondes moissons, les germes des feuillages
Mouvants, des fruits heureux et des frais pâturages,
De quoi sustenter l’homme et les bêtes des monts.
Ce n’est donc pas à tort que nous la proclamons
Mère auguste des dieux, des hommes et des êtres,
Et qu’elle est apparue, aux chantres grecs, nos maîtres,
Haut montée en un char traîné par deux lions…
 

Suit la peinture des fêtes de Cybèle et un essai d’explication symbolique de ses attributs ; et le poète a soin de faire observer que, si bien imaginés soient-ils, le culte et la déesse sont également répudiés par la saine raison. Ceci entendu, il ne veut pas contrarier ceux qui appellent la mer Neptune et les moissons Cérès, et qui préfèrent le mot Bacchus au terme propre, vin ou liqueur. De même il permet qu’on donne à l’orbe terrestre le titre de mère des dieux, « pourvu qu’on sache que cela n’est pas ».

Il est impossible d’affirmer plus fortement le néant de la divinité, de nier plus explicitement les entités métaphysiques. Lucrèce en connaît le danger ; et, de tous les bienfaits dont il remercie son maître Épicure, aucun ne revient plus volontiers sous sa plume que l’affranchissement de l’esprit humain. Pour lui, écarter de tout phénomène l’intervention divine, c’est dissiper les vaines terreurs, c’est briser le joug, non des superstitions seulement, comme l’insinuent de prudents commentateurs, mais bien de toute religion.

En vain, restreignant aux divinités de l’Olympe la portée des attaques du poëte, chercherait-on à sauver de ses coups soit une religion, soit la religion en général, soit encore les axiomes spiritualistes. La portée des arguments de Lucrèce n’est point limitée par le temps. La sentence par lui rendue contre les dieux de Rome et de la Grèce a été prononcée une fois pour toutes : elle s’étend à toutes les illusions passées, présentes et futures, de cette curiosité trop tôt découragée ou trop tôt satisfaite qu’on nomme le sentiment religieux, à toutes les abstractions personnifiées, de quelque âge et de quelque ordre qu’elles soient.

On a tenté de prendre Lucrèce en flagrant délit d’inconséquence, et de montrer qu’il obéit lui-même aux tendances qu’il réprouve : « Si son ironie, a-t-on dit, relègue les dieux dans une stérilité qui les condamne, sa religiosité inconsciente ne fait que leur substituer une entité plus vague, la Nature des Choses, dont on connaît assez la prosopopée (Livre III). Appelez cette invisible souveraine Sagesse divine, Harmonie préétablie ou Providence, et vous avez dans Lucrèce un précurseur de Jésus, de Paul ou de Leibniz, à tout le moins de Spinoza » .

Est-il besoin de répondre qu’il y a dans Lucrèce une physique imparfaite, mais nulle ombre de métaphysique. Et comment pourrait-il y en avoir, puisqu’il n’admet rien en dehors de la substance, ni existence sans corps, ni intelligence sans vie, ni fonction sans organe. Quant, à l’activité impersonnelle qu’il attribue souvent à la nature, c’est affaire de métaphore, pure poésie, mais consciente. Il résume d’un mot (et tout mot est une abstraction, et toute abstraction est légitime quand elle ne dégénère pas en entité) la qualité fondamentale des choses, le mouvement substantiel, que les modernes désignent par deux termes dont l’un sous-entend l’autre, Force et Matière.

La religion rend toute science inutile ou périlleuse : cela est ainsi, les dieux l’ont fait. Mais une fois qu’on a quitté ce banal refuge des esprits paresseux, le monde apparaît ce qu’il est, le champ de notre curiosité, le domaine de la science. L’observation devient légitime. Lucrèce observe donc, bien ou mal, suivant que les choses sont simples ou complexes, mais enfin il observe. De ce qu’il observe, il induit ; nous ne procédons pas autrement. L’atomistique d’Épicure, est une hypothèse, rectifiée en partie, mais qui domine plus que jamais la chimie moderne. La méthode qui l’y a conduit est celle de la science, l’unique voie de la vérité ; cette voie s’est allongée, voilà tout, mais n’oublions pas que, si notre siècle l’a accrue de plusieurs milliers de lieues, si désormais on y marche à la vapeur, elle n’allait pas, il y a deux cents ans, beaucoup plus loin qu’au temps de Lucrèce.

Le fait premier, le point de départ de la philosophie sérieuse, c’est l’évidence des corps, la certitude de la véracité de nos sens :


Rien, si ce n’est un corps, ne touche et n’est touché,


nous dit Lucrèce (I.305) ; et, comme il réduit ou compare toutes les sensations au tact (II, 434),


Le tact, par tous les dieux ! le tact, vrai sens du corps,


son aphorisme équivaut à ceci : tout ce qui tombe sous les sens est un corps ; et, l’intelligence n’étant que le trésor des sensations et n’existant pas sans les sens, il suit que toute substance est corporelle, est sensible. Il est d’ailleurs parfaitement puéril de mettre en doute l’existence des corps (I, 423) ; ce genre de pyrrhonisme est du domaine de la comédie ; et Molière, n’en déplaise à certains matérialistes mystiques, l’a pour toujours réduit en poussière, sur le dos de Marphurius. Le corps, l’objet des sens, la substance enfin se manifestent à nous en même temps que notre propre personne qu’ils limitent, et leur réalité est inséparable de la nôtre. C’est la base de la certitude. Autrement, où appuyer quoi que ce soit du témoignage de la raison, puisque la raison procède des sens.

L’existence des corps admise et démontrée, il est facile d’observer que rien n’a de réalité sans un corps, et il est inévitable de conclure que les corps ont seuls une existence propre. Tout le reste consiste en rapports, propriétés et résultats de ce qui est. Lucrèce fait très brièvement et très justement la part de « cette autre nature des choses » (I, 433). Le positivisme n’a pas inventé l’immanence, mot plus terrible que la chose. Lucrèce nomme immanent ou inhérent tout ce qui ne peut être isolé d’un corps sans cesser d’être. Et c’est précisément le cas des propriétés physiques et des accidents moraux. Voici le passage (I, 452-464) :


J’appelle qualité ce que nulle puissance
N’ôterait d’un objet sans en briser l’essence :
La chaleur dans le feu, le poids dans le rocher,
L’humidité dans l’eau, dans le corps le toucher,
Dans le Vide absolu la pleine inconsistance.
Tout ce dont la venue aussi bien que l’absence
Laisse subsister l’être en son intégrité,
Comme discorde et paix, servage et liberté,
Opulence et misère, à bon droit je l’appelle
Résultat, circonstance, affaire accidentelle.
Le temps, par soi, n’est pas ; c’est la fuite des ans ;
Ce qui fut ou sera lui donne seul un sens.
Le temps, qui l’a touché ? Peux-tu séparer l’heure
De la réalité qui marche ou qui demeure ?
 

Et ici le poëte, en d’admirables vers, nous force d’avouer que, s’il n’y avait eu ni corps, ni sol, ni cités, jamais un Paris ne se fût enflammé pour une Hélène, jamais le cheval de bois n’eût causé la ruine d’Ilion.


Il faut donc refuser aux faits, simples rapports,
Cette réalité qu’ont le Vide et les corps ;
Manifestations du mouvement écloses,
Ce sont des accidents de l’espace et des choses.
 

Il nous semble que cette distinction entre le monde des corps et celui des faits, absolument subordonné au premier, est une vue de génie et la lumière de la philosophie. Elle écarte un de ces écueils métaphysiques où ont sombré les Kant et les Hegel.

Maintenant, comment se comportent ces corps, qui ont seuls une réalité substantielle ? Ils se désagrègent, ils périssent, en tant que formes ; mais rien ne diminue dans l’univers (II, 66). La nature résout chaque chose en ses éléments, de sorte que rien de fondamental ne périt (I, 216). Les diverses combinaisons de ces éléments dont la substance est immuable résistent dans leur intégrité, jusqu’à ce qu’elles rencontrent une force supérieure à celle qui les maintient. Rien ne retourne au néant, la décomposition reverse dans le grand tout les éléments de chaque chose (I, 241-265).


Pour qu’une chose naisse, il faut qu’une autre meure.
La mort nourrit la vie, et l’univers demeure.
 

Ainsi enfin, la matière peut être éternelle et les corps périssables. Rien ne naissant de rien (I, 151, 206, 266), il faut que tout provienne d’éléments déterminés et se manifeste là où les conditions de son existence se trouvent réunies (I, 170). Mais quels sont ces éléments, dont plusieurs peuvent être communs à beaucoup de corps, comme les mêmes lettres à des mots différents (I, 137) ? Est-ce le feu seul, comme le veut Héraclite ; l’air, l’eau, la terre, comme d’autres l’ont supposé ? Sont-ce deux de ces prétendus éléments combinés ? Sont-ce les quatre ensemble ? Empédocle penchait vers ce dernier système (I, 636-717). Anaxagore admettait autant d’éléments qu’il voyait d’espèces de corps ; pour lui, le sang était homogène et composé d’une foule de gouttes de sang, les os d’une quantité de petits os, de même pour tout objet, inerte ou vivant. Lucrèce passe en revue les divers arguments et les rétorque avec une extrême précision. Ayant constaté que tout être qui change s’anéantit, et que tout composé d’éléments muables est sujet à la mort, il en conclut que l’univers, sous peine de renaître chaque jour du néant, ce qui n’est guère possible, doit reposer sur des corps immuables. Quelles sont, maintenant, les conditions nécessaires à l’existence des agrégats ? Lucrèce les ramène à une seule, le mouvement (II, 132) :


Les éléments premiers se meuvent par eux-mêmes.
Prima moventur enim per se primordia rerum.
 

« Tout est dans les alliances et les mouvements divers » (I, 820, 846).

Lucrèce revient sans cesse sur cette vérité, aussi évidente à ses yeux que l’existence d’éléments immuables. Les êtres diffèrent « selon les distances, les allures, les affinités, les poids, les chocs, l’ordre, les mouvements, les positions, les figures » des corps primordiaux (II, 94-130). Nul répit pour ces germes :


Lorsqu’à travers la nuit d’une chambre fermée
Le soleil glisse et lance une flèche enflammée,
Regarde, et tu verras, dans le champ du rayon,
D’innombrables points d’or, mêlés en tourbillon,

Former leurs rangs, les rompre, encor, toujours, sans trêve,
Et livrer un combat qui jamais ne s’achève.
Tu concevras alors quels infinis hasards
Bercent les éléments dans l’étendue épars.
 

Et ailleurs (I, 1020) : « Ce n’est certes pas par un dessein préconçu, par la réflexion d’un esprit sagace, que les éléments des choses se sont coordonnés ; ils ne sont point convenus par traité de leurs mouvements respectifs. Partout, à jamais, poussés par des chocs innombrables, s’essayant à tous les genres de mouvements et de combinaisons, ils arrivent enfin à ces agencements qui constituent l’ordonnance présente des choses. Il faut bien que la force de la matière soit infinie comme elle (V, 417-432).

On connaît la belle démonstration de l’infini dans l’espace (I, 957-982) :


Mais d’abord, quelle route, environnant le monde,
En marquerait le tour ? Pour être limité,
Il faudrait que le monde eût une extrémité ;
C’est au delà des corps qu’est situé leur terme ;
Or rien ne se conçoit que l’univers n’enferme,
Rien qui soit au delà de la totalité.
Le monde, évidemment, n’a point d’extrémité.
Il n’importe en quel lieu l’observateur se place ;
Un pas ou mille pas n’ôtent rien à l’espace ;
L’infini se dérobe et n’est pas entamé,
Mais prenons que l’espace est un cercle fermé.
Cours à l’extrême bord de sa rive dernière,
Et lance un trait : ou bien l’impulsion première
Va le porter au but où l’adressait ta main,
Ou quelque obstacle va lui barrer le chemin.
Choisis, car tu ne peux sortir de ce dilemme :
Dans les deux cas, où donc est la limite extrême ?
Que ta flèche rencontre un obstacle au début,
Ou bien qu’elle passe outre et vole jusqu’au but,

La fin que tu cherchais t’échappera de même.
Va, place où tu voudras le rivage suprême ;
Je t’y suis. Tire encor ; tu tireras en vain.
Toujours devant le trait reculera la fin ;
Et c’est une entreprise infinie, où la fuite
Sans cesse accroît le champ ouvert à la poursuite.
 

Il n’y a ni haut, ni bas, point de fond où se rassemblent et d’où partent les éléments : l’espace est sans bornes (II, 89-92) ; aussi n’est-il pas vraisemblable (II, 1051-1081), « quand de toutes parts s’étend l’infini, et que d’innombrables germes volent éternellement, poussés par des mouvements sans nombre, qu’il ne se soit formé qu’une terre et qu’un ciel, les nôtres, et que tant d’éléments ne produisent rien ailleurs.

« Bien des rencontres pareilles ont dû avoir lieu ; il y a, en d’autres régions, d’autres orbes terrestres, d’autres races humaines et animales. Ciel et terre et soleil, lune, mer et tout ce que nous voyons n’est point seul de son espèce ; il y en a d’innombrables » . C’est la pluralité des mondes. Admirable intuition, surtout de la part d’un homme qui, dans son astronomie enfantine, n’accordait aux astres que leur grandeur apparente !

Les éléments immuables, dont le concours produit toutes les formes périssables, sont nécessairement solides et indivisibles. C’est l’unité suprême, ultime, sans fraction. « Si la moitié de la moitié a encore sa moitié, et ainsi de suite, le petit sera aussi infini que le grand, et l’élément dernier égal à l’univers » (I, 611). D’ailleurs, ce morcellement indéfini entraînera une telle déperdition de force, que la nature se trouvera sans ressources contre l’anéantissement, et ne pourra réparer à temps les formes incessamment désagrégées. Bien que la raison ne répugne pas à la divisibilité infinie qu’admettait Anaxagore (I, 830-846), les plus récentes théories chimiques semblent devoir confirmer l’induction de Lucrèce.

Indivisibles, solides, les atomes sont innombrables, puisque l’univers, leur somme, est infini. Lucrèce veut encore qu’ils soient pourvus de diverses figures en nombre limité, et que le nombre des atomes de chaque type soit infini (II, 334, 341-600). On a fort ridicularisé les atomes ronds, crochus, anguleux, mixtes, et nous n’avons pas l’intention de les défendre. L’usage qu’en fait le poète n’en est pas moins très ingénieux ; c’est grâce à eux qu’il rend compte de la diversité des genres et des espèces. Ils remplacent pour lui nos corps simples, dont chacun est composé de molécules identiques entre elles, irréductibles l’une à l’autre. Si la physique et la chimie consentaient à parler un instant la langue de Lucrèce, elles pourraient, sans préjudice notable pour la science, reconnaître qu’une soixantaine de types ou de figures atomiques président aux diverses combinaisons de la substance.

Il y a ainsi dans Lucrèce un certain nombre d’hypothèses que l’observation scientifique n’a point justifiées, mais qui n’en gardent pas moins une valeur relative. Elles ont été rectifiées, non supprimées. Telle est, au fond, la fameuse théorie de la déclinaison des atomes (II, 216-293). Ce n’est en effet, sans démonstration suffisante, que la vibration ou l’ondulation, par laquelle nous expliquons aujourd’hui les combinaisons moléculaires, les phénomènes caloriques et lumineux. Telle encore l’analyse des sensations colorées, si conforme, à ce que nous ont enseigné de plus délicates expériences (II, 729-832).

De ce que l’atome est trop petit pour être perceptible. Lucrèce conclut que l’atome est dénué des propriétés qui frappent nos sens, aussi bien que de l’organisme qui les engendre. Corpuscule insensible et insensitif, l’atome produit le monde sensible et vivant par ses figures diverses et ses mouvements sans nombre. Les aspects des choses ne sont que des rapports entre nous et certains groupes de matière. De même que le son et que l’odeur, la couleur est un attribut des corps en mouvement, et surtout des corps éclairés. Loin d’exister par elle-même, elle n’est qu’un résultat de la lumière, laquelle n’est qu’un rapport déjà complexe.

Citons encore une de ces conceptions fausses qui, chez Lucrèce, tenaient la place d’hypothèses aujourd’hui, généralement adoptées. C’est une de celles que le poëte affectionne le plus ; et pour elle il combat avec persistance des maîtres tels qu’Héraclite, Empédocle et Anaxagore. Il faut avouer que, de son temps, son excellente argumentation le rendait sans réplique. Il s’agit de ce Vide absolu, infini comme la matière, dont Lucrèce remplit les interstices des choses, libre et pur milieu auquel les corps doivent leur élasticité, leurs densités diverses, carrière sans borne ouverte à l’activité universelle. Au premier abord, il semble que Lucrèce, moins heureux ici que dans son explication du temps, attribue à l’espace, c’est-à-dire au rapport abstrait des positions occupées par les corps, une existence propre et réelle. Et il est bien vrai qu’il ne s’est point gardé de cette erreur ; il croit à l’étendue en soi ; mais il y croit parce que les faits, tels qu’il a pu les observer, lui en démontrent la réalité. Tout ce que nous expliquons aujourd’hui par l’électricité et par la raréfaction de certains corps, il l’explique, lui, et avec beaucoup de vraisemblance, par les doses inégales de vide contenues dans la trame des êtres. Le plaisir qu’on éprouve à suivre ses ingénieuses déductions (I, 330-440) doublera si l’on veut bien oublier le terme impropre qu’il applique à l’un des plus grands desiderata de la science. Il est convenu aujourd’hui que le Vide n’existe pas : on sait que l’espace est aux corps ce que le temps est aux faits, un rapport, une abstraction de notre cerveau. Mais nous n’en sommes pas moins forcés d’admettre entre les choses et dans leur tissu, puisqu’aucune molécule n’en touche une autre, ce libre milieu supposé par Lucrèce. Où Lucrèce a vu le Vide, c’est-à-dire rien, nous plaçons quelque chose : mais ce quelque chose équivaut à ce rien. Bien plus, ce quelque chose est au-dessous, au delà de rien. Il est plus subtil que le vide le plus parfait obtenu par nos machines pneumatiques : il est impondérable. Au Vide lucrétien substituez par la pensée l’Éther de nos savants, et Lucrèce sera ici au courant de la science contemporaine.

Des atomes innombrables, indivisibles, insensitifs, déclinants ou vibrants, pourvus de divers types immuables et de mouvements infiniment variés, agents de la matière sans borne et sans fond ; autour des corps et dans les corps constitués par les combinaisons de ces atomes, un milieu impondérable, pénétrable en tous sens, espace absolument libre, le Vide ou l’Éther ; d’un côté, la substance en mouvement, de l’autre, sa carrière : tels sont les deux principes dont le concours éternel forme, maintient, défait et reconstruit les formes passagères de la somme universelle, sans commencement et sans fin ; tels sont les éléments d’une conception du monde, si large et si vraie dans son ensemble qu’elle enferme et domine encore toute la science et toute la philosophie.

Si, de la conception générale du grand tout, nous venons à ce que Lucrèce pensait de notre univers terrestre, nous retrouverons, mêlées à des erreurs singulières, les mêmes intuitions de génie qui, d’observations nécessairement incomplètes, s’élèvent jusqu’à la divination de la vérité.

Ce fut d’abord un concours d’éléments divers et de groupes dont les densités variées superposèrent la terre, l’eau, l’air, les astres, lambeaux ignés qui volent dans les régions supérieures (V, 433-509), emportés par le courant de l’air, régulier et alternatif comme celui de l’Océan.

Ce monde ainsi constitué par le simple jeu du mouvement atomique, Lucrèce le parcourt avec la témérité d’une ignorance presque totale, mais aussi avec la prudence de la sagesse qui attend tout de l’expérience.

Le soleil (V, 565) fait-il le tour du monde en passant sous la terre (V, 659), ou bien se reforme-t-il tous les jours à l’endroit où nous le voyons se lever (V, 702) ? Le poëte hésite. En cherchant comment un si petit corps peut éclairer et échauffer le monde, il devine presque la vibration du rayon à travers les couches atmosphériques (V, 592 ; II, 149). Il dit que la lune emprunte au moins une part de son éclat au soleil (V, 703) ; il accueille l’opinion qui fait de la lune une pelote (pila) lumineuse pour nous d’un seul côté (V, 711-720). Quant aux météores, ces grands faiseurs de dieux, s’il en explique imparfaitement la production, il sait du moins que ce sont des effets naturels de causes également naturelles. Il constate en vers magnifiques que le tonnerre tombe des nuées, lorsqu’elles courent en grand nombre et sont battues du vent (VI, 95-100) ; il sait aussi que l’éclair est la foudre même et qu’on le voit avant d’entendre le tonnerre, parce que la lumière voyage beaucoup plus vite que le son.


C’est des sombres amas de la nuée épaisse,
Non des flocons légers dans un ciel pur épars,
Que la foudre jaillit. Qui n’a de toutes parts
Vu les brumes presser leurs bataillons funèbres ?
Qui n’a cru bien souvent que toutes les ténèbres

Allaient, quittant les bords des fleuves des enfers,
Remplir les profondeurs des cavernes des airs ?
Si lugubre est la nuit, si morne est le visage
Que sur nous l’épouvante incline, quand l’orage,
Prêt à lancer la foudre, aiguise les éclairs !…

La lueur bondit, vole et tremble ; c’est le vent
Qui sème ainsi l’éclat de ce reflet mouvant.
Engouffré dans la nue, il la creuse, il s’y roule,
En voûte épaississant les masses qu’il refoule.
Sa rage, l’enflammant, le projette au dehors,
Ainsi le mouvement peut embraser les corps :
Tu vois le plomb rapide en tournoyant se fondre
Sous ce vent échauffé le nuage s’effondre,
Et les germes ignés s’échappent, furieux,
En jets éblouissants qui nous poignent les yeux.
Puis l’oreille est frappée et la voix de l’orage
Éclate ; mais le son est plus lent que l’image.
 

Les trombes, les pluies, les miasmes délétères, auxquels sont rapportées les grandes épidémies, telles que la fameuse peste d’Athènes (fin du VIe livre), les tremblements de terre, les volcans, les Avernes, ces marécages insalubres où la superstition plaçait l’entrée des enfers, sont tour à tour l’objet de peintures éclatantes et de réflexions ingénieuses.

Lucrèce est loin de soupçonner l’électricité et le magnétisme ; il connaît cependant les effets de la « pierre d’aimant » sur le fer (VI, 906-1080) et s’efforce d’en rendre compte par des affinités et des mouvements moléculaires, auxquels en somme, il faudra toujours revenir.

Un phénomène qui l’a frappé et qu’il comprend très exactement, c’est l’égalité constante du niveau des mers. Le volume des eaux marines ne s’accroît pas ; pourquoi ?


Tout d’abord le soleil boit l’onde ; nous voyons
Les tissus d’eau trempés séchés par ses rayons ;
Sa puissante chaleur au même instant visite
Les surfaces de mers sans nombre et sans limite.
Si peu qu’il en aspire en chaque région,
Sur un si vaste champ, l’évaporation
Totale se mesure à l’ampleur du volume.
Joins-y ce que le vent peut emporter d’écume
En balayant les flots. Dans une nuit souvent
Les chemins inondés sont séchés par le vent
Et la fange liquide en écorce figée.
Songe aussi que les eaux dont la nue est chargée,
Qu’elle disperse en pluie au gré des aquilons,
Elle les prend aux mers pour les rendre aux sillons.
Combien n’en faut-il pas pour arroser le monde !
Enfin, le sol poreux en lacunes abonde ;
Par le fond et les bords la terre étreint les mers ;
En épanchant ses eaux dans les gouffres amers,
Elle reçoit les leurs, les filtre, et, toutes neuves,
Les ramène en arrière à la source des fleuves,
D’où leur flot pur reprend les chemins qu’à leur cours
Leurs pieds, cristal fluide, ont creusés pour toujours.
 

Sur la forme de la terre. Lucrèce n’est pas explicite ; il emploie souvent le mot orbis, mais bien qu’il admette que le soleil puisse circuler sous elle, il n’imagine pas qu’elle soit sphérique. Aussi se refuse-t-il, en beaux vers, (I, 1051-1066), à reconnaître la possibilité des antipodes ; et il y est fondé, puisque les attractions mutuelles engendrées par la pesanteur sont lettre close pour l’astronomie de son temps. Il pénètre presque toujours les vérités générales, il ne peut atteindre aux vérités partielles. L’analyse ne vient qu’après la synthèse.

« Pour que la terre, dit-il (V, 535-550), se soutienne au milieu de son univers, il faut que son poids décroisse peu à peu ; il faut qu’elle ait, en dessous, une autre nature accommodée aux régions aériennes où elle est assise. Ainsi les membres de l’homme ne lui pèsent pas, tandis que le moindre poids étranger le gêne souvent. Tant il importe quelle chose est adjacente à telle autre ! ainsi la terre n’a pas été soudain apportée, jetée du dehors dans son atmosphère ; conçue dès l’origine avec tout son univers, elle en est partie intégrante, comme nos membres le sont de nous-mêmes. » Cet équilibre est contrarié par les tremblements de terre, sortes de frissons causés par des vents souterrains (VI, 592), et par les volcans, fièvres de ce vaste corps (VI ; 656). On dirait des maladies, tempérées par les eaux de la mer qui, bues par le soleil, retombent en nuages dans les fleuves et reprennent incessamment la voie une fois tracée à leur course liquide (VI, 636).

La terre (II, 346-666 ; V, 794) renferme ou reçoit dans son atmosphère tous les germes de ce qu’elle porte. Elle est la mère des êtres, la vraie Cybèle ; les animaux ne sont pas tombés du ciel. D’abord parurent les végétaux, comme le duvet d’une forte jeunesse (V, 785) ; puis vinrent les animaux qui s’en nourrissent, et les hommes. Lucrèce croit à la génération spontanée (V, 797). Les exemples qu’il cite témoignent d’une profonde ignorance en fait d’histoire naturelle ; mais sans que la force de ses raisons en soit ébranlée, en effet la génération spontanée, au moins initiale, est incluse dans la négation d’une volonté créatrice.

La terre a perdu sa fécondité première. Pourquoi non ? Elle est mortelle, comme tout autre agrégat d’atomes (II, 1139-1150, 1152-1165 ; V, 236-416, 824). Le temps n’est plus où partout des milieux favorables sollicitaient à naître les formes et les espèces vivantes, où la sève coulait des pores du sol comme le lait du sein d’une mère vigoureuse (V, 805, 835-875) ;


L’air tiède aux nouveau-nés servait de vêtements ;
Sur le lit onduleux de l’épaisse verdure,
La terre leur offrait la douce nourriture…
Certes la terre alors essaya d’enfanter
Des êtres singuliers, imparfaits ou complexes.
(Tel est cet androgyne, étrange nœud des sexes,
Qui n’est ni l’un ni l’autre et reste entre les deux),
Les uns, rampant sans pieds, d’autres, sans mains sans yeux :
Ceux-ci privés de bouche et ceux-là de visages ;
Ou de membres confus stériles assemblages,
Incapables d’agir et de se diriger,
De saisir une proie ou de fuir le danger :
Monstres que prodiguait la terre en sa jeunesse !
Mais en vain ; la nature en proscrivait l’espèce,
Que déformes sans nom durent s’éteindre, avant
De transmettre à des fils le principe vivant !
Celles qui jusqu’à nous se sont perpétuées
Le doivent aux vertus dont elles sont douées…
Quant aux déshérités, ceux qui n’étaient pas faits
Pour vivre indépendants, ou payer en bienfaits
Leur pâture assurée et la tutelle humaine,
Jusqu’à l’instant fatal de leur perte certaine
Ils gisaient, enchaînés par l’implacable sort,
Victimes de la force et butin de la mort.


Ne croit-on pas entendre Darwin et Haeckel ? N’est-ce pas là le Struggle for life, le combat pour la vie et la sélection naturelle ?

Ainsi la terre a produit tout ce qu’elle porte ; ainsi l’homme est apparu sur ce sol où il rentrera ; il s’est manifesté là où se trouvaient rassemblées et prêtes les conditions de sa vie particulière. Pourquoi ? Question oiseuse à laquelle croit répondre l’invention d’une volonté divine, comme si l’attribution d’un fait à un dieu avait plus de valeur que la constatation du fait lui-même. Le recours à un plan surnaturel n’est qu’un aveu déguisé d’ignorance, ignorance impardonnable puisqu’elle concerne une difficulté créée par l’enfantillage humain. Les enfants demandent pourquoi, mais non les hommes, auxquels la science apprend qu’il n’est pas de pourquoi dans l’existence des choses. Cette vérité les étonne d’abord, malgré son évidence : personnes vivantes, ils sont habitués à ne faire rien sans dessein ; mais il leur suffit de constater, pour écarter toute fausse analogie, que les éléments matériels ne sont ni des personnes, ni des volontés, et que la nature des choses porte en elle-même la loi, fatale et indifférente, de leurs combinaisons.

Lucrèce est, on le conçoit, nettement ennemi des causes finales. Il recommande à son élève d’éviter cette vicieuse erreur qui consiste à dire : « Les yeux ont été faits brillants et transparents, pour que nous puissions voir ; les jambes et les cuisses ont leurs têtes emmanchées dans des jointures flexibles, pour que nous puissions lever le pied et courir ; les bras ont été attachés solidement à l’épaule, et les mains, ces deux servantes, pendent à nos côtés, pour que nous puissions satisfaire aux nécessités de la vie ; et ainsi de suite. » Rien dans notre corps ne s’est produit en vue de l’usage que nous en faisons. C’est l’existence du membre qui en engendre l’emploi. Ni vue avant les yeux, ni parole avant la langue. Bien plutôt penserais-je que la langue a de beaucoup précédé le langage, et les oreilles l’ouïe, et tous nos membres enfin le service que nous en tirons. Non, leur usage n’a pas été la raison de leur origine ! etc. (IV, 821-855).

Le premier et nécessaire office des membres dont l’homme est pourvu, c’est de lui certifier l’existence des corps qui l’entourent, et, par suite, sa propre identité. Il ne s’attarde pas à l’oiseuse question de la certitude, il n’imite pas ces abstracteurs de quintessence qui se demandent gravement s’il y a quelque chose. Les sens ne peuvent être récusés. S’ils ne sont pas véridiques, la raison, qui tout entière vient d’eux, ne peut être que fausse (IV, 480-487) :


En somme, c’est des sens que la raison procède.
S’ils sont faux, elle est fausse, et croule sans remède.
 

Lucrèce ignore presque absolument l’anatomie ; il serait donc absurde de lui demander une exposition exacte des opérations sensorielles ; mais, assuré que les mauvaises ou bizarres explications de certains phénomènes ne fausseront point son jugement sur le caractère et le sens des faits, on peut se laisser aller au charme prodigieux d’une poésie où la richesse infinie du vocabulaire semble une progression de nuances harmonieuses disposées autour de l’idée.

Lucrèce peint en véritable gourmet les jouissances du goût ; mais ce matérialiste, tout abject qu’il puisse être, ne s’appesantit pas sur le moindre de nos sens, qui se confond presque avec le toucher. Il ne s’arrête pas davantage à l’odorat, dont il reconnaît seulement la portée plus étendue (IV, 677, etc.).

Tous les sens procèdent du tact, mais à des degrés divers ; plus ils s’en rapprochent et plus il y a en eux de certitude ; mais plus ils s’en éloignent, plus le rapport qui s’établit entre eux et leur objet est indirect, plus alors leur sphère est étendue, et plus ils gagnent en noblesse, en valeur intellectuelle. Telles sont l’ouïe et la vue, la vue surtout, à laquelle nous empruntons les noms de la plupart des actes du sensorium commune, de l’esprit. Lucrèce y applique toute son attention, sans en pouvoir découvrir le mécanisme ; mais combien il s’approche de la vérité !

La langue, dit-il, articule, et la disposition des lèvres et des dents façonne la parole, qui est chose corporelle et traverse l’air, se déformant plus ou moins selon les obstacles et les distances (IV, 555).

En précisant un peu cette donnée ingénieuse, nous arriverions aisément à la transmission d’un mouvement aérien par des vibrations d’ondes sonores. Aussi n’y a-t-il guère à reprendre dans l’explication de l’écho, ce jeu des collines et des rochers, qui se renvoient dans les vallons solitaires des lambeaux de phrases et des refrains perdus (IV, 584-593).

Rien de plus brillant que les vers consacrés à la vue (IV, 324-455). L’effet du soleil sur les yeux éblouis de taches colorées ; l’apparence, ronde à distance, des tours qui ne le sont pas ; cette ombre qui nous suit en imitant notre allure et que la lumière efface au fur et à mesure sans pouvoir le supprimer ; le navire en marche, immobile pour ceux qu’il emporte ; les astres, regardés comme fixes, bien qu’ils soient toujours en mouvement ; les colonnes des portiques, continuant de tourner aux yeux des enfants qui viennent de faire une pirouette ; les agencements de la perspective ; la rame rompue par le miroir de l’eau ; tous les phénomènes extérieurs de la vision semblent ainsi prodiguer, sans l’épuiser jamais, le trésor des expressions charmantes et saisissantes.

Nous savons que les images se forment sur notre rétine ; Lucrèce l’ignorait ; il les place en dehors, à peu près comme Platon faisait des idées. Il existe pour lui des simulacres, pareils à des pellicules impalpables détachées du contour extrême des objets, et qui, voltigeant çà et là, conservent l’apparence et l’empreinte des choses qui les ont émis. Ainsi les vapeurs, les fumées, les parfums s’exhalent des eaux, des flammes et des fleurs ; ainsi, du vélarium agité par la brise, tombe sur l’amphithéâtre un mobile reflet de pourpre, enveloppant la scène et la salle, vestales et sénateurs et statues des dieux (IV, 70-81). Ces simulacres, ces reflets, qui peut en nier la réalité ? La surface de l’eau ou du métal, un miroir, les arrête au passage (IV, 105). Allons, poëte, il n’y a plus qu’un mot à dire, mais tu ne le dis pas ! Faute d’avoir deviné que l’œil est un miroir conscient, Lucrèce rejette en dehors de nos sens, dans l’air, les opérations qui se font en nous.

Il n’y a pas, croit-il, que des images directes : il en est de médiates, fournies par des combinaisons spontanées, à peu près comme les figures variées des nuages (IV, 130-143) ; celles, par exemple, qui terrifient nos esprits, dans la veille ou dans le songe, ces fantômes, ces apparences de ceux qui ne sont plus. N’allez pas supposer, au moins, que ce soient des ombres échappées de l’Achéron, « ni qu’il subsiste de nous quelque chose après la mort, lorsque le corps et l’âme séparés se sont dissous en leurs éléments (IV, 37-45) ! Quand nous voyons des Centaures, des Scyllas, des Cerbères, c’est qu’il y a en suspension dans l’atmosphère des images de toute sorte, mêlées et confondues. Ce n’est certes pas la réalité vivante qui peut donner lieu à la vision d’un Centaure ; il n’y eut jamais d’animal ainsi fait ; seulement il arrive que les images d’un cheval et d’un cavalier se rencontrent et se superposent en une seule (IV, 736-746). »

Reportez dans le cerveau ces associations d’idées et d’images, et vous aurez une heureuse et vive peinture des procédés que la mémoire emploie pour créer et nourrir l’imagination. Les simulacres qui nous entourent à l’état de veille nous suivent dans le repos : nous les emportons avec nous : ils sont donc en nous. Comment les percevoir quand l’œil est fermé ? Ici Lucrèce serait embarrassé, s’il ne concevait l’âme comme une partie distincte du corps, au même titre que l’oreille et la bouche ; l’âme demeure éveillée, et c’est elle qui accueille et groupe, un peu au hasard il est vrai, les images dispersées dans l’air frais de la nuit. Laissant de côté ce qu’il y a de puéril dans ce corps endormi et cette âme vigilante, conception qui donne prise aux arguments du spiritualisme banal, notons au passage une idée ingénieuse : le mouvement imaginaire de ce que nous voyons durant le sommeil est produit par une succession d’images (comme dans un très joli jouet d’enfant) : « L’une disparaît, l’autre prend sa place, si vite que l’attitude seule semble avoir changé, non l’objet (IV, 775) » .

Les animaux aussi bien que l’homme jouissent de pareils simulacres ; il n’y a que des degrés dans le monde vivant.


Souvent le fier coursier, dans l’ombre étendu, rêve,
Sue, et souffle, et s’agite, et son flanc se soulève,
Comme si la barrière à son élan cédait,
Et comme si la palme au terme l’attendait.
Les chiens, en plein sommeil, jettent soudain la patte
De çà, de là ; leur voix en cris joyeux éclate ;
Ils plissent leurs naseaux et les ouvrent à l’air,
Comme si quelque piste avait frappé leur flair
Longtemps même, au réveil, leur ardeur les entraîne
Sur les traces d’un cerf aux abois, ombre vaine
Que l’aurore dissipe en rappelant leurs sens.
Et les chiens du logis, nos gardiens caressants,
Les vois-tu secouer la somnolence ailée
Dont leur paupière agile est à peine voilée,
Sur leurs pieds en sursauts dressés, comme à l’aspect
De quelque visiteur au visage suspect (IV, 981-998).


Chacun poursuit en songe ce qui le captivait éveillé ; l’amateur de théâtre revoit les danses et les pantomimes, le général les batailles, le chasseur le gibier rapide ; l’avocat rumine des textes de loi ; le criminel recommence son crime ; le voyageur altéré nage au milieu d’un fleuve qui ne peut apaiser sa soif ; l’amoureux croit presser l’objet qu’il aime. Et par une ironie mélancolique, rattachant l’amour au songe, le poëte met son lecteur en garde contre les pièges et les folies de la passion. Dans ces vers tour à tour enflammés et amers, douloureux et sereins, libres et austères, on sent plus qu’ailleurs le fond de l’âme, le désespoir de l’homme, sous la discrétion du sage.

Des raisons assez médiocres ont décidé Lucrèce à présenter l’esprit et l’âme comme des corps aussi réels que les autres agrégats de matière. Il n’admet pas avec Démocrite, Leibniz et Schopenhauer la coexistence indivise de l’âme et du corps dans chaque élément premier. Et en ceci il voit juste ; il n’est à aucun degré panthéiste. Mais on ne saisit guère ce qui répugnait dans la belle comparaison de la lyre, si vraisemblable quand on l’applique au cerveau pensant. Quoi qu’il en soit, il ne veut pas que l’âme soit une résultante, une harmonie, le nom de la concentration cérébrale des impressions sensorielles (III, 99-105). Mais que les spiritualistes ne se dérident point. En renouvelant quelques-uns de leurs arguments, par exemple l’intégrité et la santé de l’âme durant la souffrance ou après la perte d’un membre (où n’est pas son siège), Lucrèce remarque qu’il suffit pour la dissoudre d’un soupir exhalé (III, 221). En lui concédant une nature particulière, il la localise et la borne.

Notez que la substance dont il la compose est corporelle, périssable, analogue à celle de la vie, faite d’un peu de souffle, de chaleur, d’air et d’autres atomes innomés aussi impondérables que l’éther de nos physiciens (puisque son départ ne semble pas diminuer le poids du cadavre, III, 221). Cette âme qui est un attribut de tout être animé, naît, grandit, décline et meurt avec le corps ; ses atomes se dispersent comme les autres. En tout cas, l’homme, fait de corps et d’âme, cesse d’être quand le groupe qui constitue sa personne est désagrégé.

Écoutez, spiritualistes, ceci s’adresse à vous, et jamais vous n’avez répondu. Pour qu’on supposât l’âme immortelle, il faudrait, ou bien qu’elle se souvînt d’une existence antérieure, ou bien que, spécialement créée pour chaque vivant, elle fût insinuée toute faite, complète, immuable, et cela à quel moment, (III, 777) ? Lors de la conception, sous peine d’avorter ? Idée bouffonne. Après la naissance ? (Quatre-vingts jours pour les personnes du sexe, à ce que pensait un évêque). Au baptême ? À la première communion ? Dernier délai. Donnée plus tard, il est probable qu’elle serait peu docile à l’enseignement du catéchisme. Mais encore, pour que cette âme immortelle fût l’homme même, il faudrait qu’elle conservât après la mort les sens et la parole, sans lesquels il n’y a point d’homme ; au moins n’en connaît-on pas. Les stoïciens l’avaient compris. Ils se contentaient de mourir, renvoyant leur âme, démarquée et neutre, dans le trésor, le foyer ou l’océan des âmes. À quoi bon l’immortalité impersonnelle ? C’est le Nirvâna.

Pour Lucrèce donc, et ici nous ne faisons qu’effleurer ses divagations d’anatomie microscopique, l’âme est une partie du corps, comme la main et le pied (III, 96), matérielle bien qu’impondérable, (208-221), quintessence de vie répandue dans tout le corps (136-144), mais fixée principalement dans la poitrine, autour du cœur, naissant, croissant, vieillissant comme le reste de la structure humaine (418-446) : bref, mortelle.

Savoir que l’homme, corps et âme, est périssable, que la mort n’est rien, qu’il n’y a ni crainte ni espoir par delà le tombeau, c’est pour Lucrèce le commencement, le milieu et la fin de la sagesse, toute la philosophie ; c’est le remède efficace qu’il oppose aux ambitions démesurées, aux folles passions, enfin à ces superstitions fondées uniquement sur l’incertitude d’un grand peut-être. Loin de croire que la vue sereine de la réalité ouvre la barrière à tous les vices, il la considère comme la garantie de la vertu, de la dignité probe ; elle répand le calme dans l’homme tout entier et dissipe le trouble qui obscurcit la raison. Ces idées sont exposées, avec quelle suprême grandeur ! dans le début et la conclusion du livre III.

L’histoire de l’homme sur la terre est largement résumée dans le livre V. Le tableau, merveilleux de puissance, est tout moderne. Nous allons en décalquer les grandes lignes, en les réduisant aux proportions qu’il est inutile de dépasser ici. (V, 923-1456).


Lorsque l’homme apparut sur le sein de la terre,
Il était rude encor, rude comme sa mère.
De plus solides os soutenaient son grand corps,
Des muscles plus puissants en tendaient les ressorts.
Peu de chocs entamaient sa vigoureuse écorce ;
Le chaud, le froid, la faim, rien n’abattait sa force.
Des milliers de soleils l’ont vu, nu sous le ciel,
Errer à la façon des bêtes.
 

Les fleuves et les fontaines désaltéraient les hommes et les animaux. Feu, vêtements, huttes même, étaient choses inconnues. Ni société organisée, ni morale, ni lois ; le besoin et la force. L’union passagère des sexes était, ou apaisement brutal du désir, ou soumission à l’impérieuse violence du mâle, ou prix de quelque présent rustique, glands, arbouses, poires sauvages.

Servi par la force prodigieuse de ses mains et de ses pieds, l’homme, avec des traits de pierre, des os, ou de pesants bâtons, poursuivait et abattait les bêtes des forêts. Surpris par la nuit, il se couchait nu sur la terre, s’enveloppant d’herbes et de feuillages ; encore dormait-il d’un sommeil inquiet, exposé à céder sa couche à de terribles hôtes, les sangliers ou les lions. Parfois happé par son ennemi, vivant il se voyait descendre en un tombeau dévorant ; ses gémissements remplissaient les bois et les montagnes. Les blessés se traînaient, ne sachant ce que leur voulait la souffrance, jusqu’à ce que la vermine cruelle les eût privés de la vie.

Plus tard, on bâtit des cabanes, on prépara des peaux. Enfin, la découverte du feu hâta la civilisation. D’où nous vient ce bienfait ? De la foudre, ou des embrasements spontanés sous le choc des vents ? Quoi qu’il en soit, le feu défendit les hommes contre l’hiver, leur enseigna la cuisson des aliments, la fusion des métaux, la fabrication des armes et des outils. Les premiers engins de défense avaient été les mains, les ongles, les dents, les pierres, les bâtons. Puis vint l’or, l’argent ; puis le bronze ; le fer suivit. Alors commença l’empire de l’homme. Le cheval, le bœuf furent domptés ; les troupeaux subirent le joug et connurent les douceurs de l’étable. Les étoffes succédèrent aux fourrures. On fit des nattes de laine, puis des tissus.

La maison avait créé le champ, la propriété, les lois. Tout en exploitant les troupeaux, on plantait la terre. La femme avait son rôle ; la famille se groupait autour du foyer ; l’éducation des enfants assurait la durée des unions. La société succédait à la nature. L’homme, adouci par les caresses des siens, arraché à l’égoïsme stérile par les avantages réciproques de l’amitié, s’habitua à respecter les pactes, formels d’abord, puis tacites, qui le liaient pour la défense commune à ses voisins, à ses semblables. De là les fédérations particulières, l’hospitalité, puis les cités et les nations. Il y avait bien des violences, des crimes, des guerres ; il y en a encore, et nous savons assez, après deux mille ans, que la solidarité n’a point achevé son œuvre d’apaisement. La société est une seconde nature, collective, entée sur la première, toute d’égoïsme. Elle ne peut vivre qu’à la condition de ne pas étouffer l’autre, qui est son support ; est-ce que la greffe prospère, si on mutile le tronc qui lui fournit la sève ? Aussi, le progrès n’est-il qu’un compromis de plus en plus parfait, un accord de plus en plus intime, entre le fonds individuel et la greffe sociale ; il ne doit rien détruire de l’homme, de ses instincts, de ses passions, il doit tout améliorer et étendre par de lents perfectionnements. Là ont échoué les religions et les utopies absolues.

Mais cette organisation, même rudimentaire, de la famille, de la nation et de la morale, l’homme n’aurait pu l’accomplir sans la parole. Lucrèce le sait. Il pense que le langage s’est élevé progressivement du cri au discours. Il ne s’étonne pas que l’homme, doué des instruments de la parole, l’ait graduellement émise, articulée, fixée, régularisée. Est-ce que les animaux n’ont pas leurs dialectes divers, en rapport avec leur faculté de sentir, de penser, de raisonner ? Est-ce qu’ils n’en varient pas les accents et les sons ? Leurs langues sont pauvres, parce que leur gosier est rude, leur intelligence obtuse et leurs progrès insensibles. La sensation chez l’homme a été l’origine de la parole, et la parole à son tour a été l’instrument de la pensée persistante, de la mémoire assurée et de la logique.

Rien ne prouve mieux que les religions, les tâtonnements de la pensée humaine. L’étonnement et la curiosité de l’ignorance enfantèrent les dieux, d’abord dispersés dans l’univers entier partout où l’esprit se heurtait au mystère, puis groupés dans le ciel où sont les astres, refuge de la divinité qui recule et s’évanouit devant la science. Ô misérable espèce humaine, s’écrie le poète, quand tu as attribué tes passions, tes caprices et tes rancunes à ces fils de ton illusion, que de gémissements et de larmes tu nous préparais ! Est-ce qu’il y a de la pitié dans l’adoration d’une pierre voilée ou d’une statue, dans les prosternements et les sacrifices sanglants. La sagesse, c’est la sérénité croissante en face de l’univers.


Il est doux, quand les vents troublent au loin les ondes,
De contempler du bord sur les vagues profondes
Un naufrage imminent. Non que le cœur jaloux
Jouisse du malheur d’autrui ; mais il est doux
De voir ce que le sort nous épargne de peines.
Il est doux, en lieu sûr, de suivre dans les plaines
Les bataillons livrés aux chances des combats
Et les périls lointains qu’on ne partage pas.
Mais rien n’est aussi doux que d’établir sa vie
Sur les calmes hauteurs de la philosophie,
Dans l’impassible fort de la sérénité ;
De voir par cent chemins l’errante humanité
Chercher, courir, lutter de force et de génie,
Consumer en labeurs la veille et l’insomnie,
Monter de brigue en brigue aux échelons derniers,
Et s’asseoir au sommet des choses, sous nos pieds !
 

Il ne faut point dissimuler que la sérénité de Lucrèce est mêlée d’une dédaigneuse tristesse.


La source de la joie est la source des pleurs !
On ne sait quoi d’amer du milieu des délices
Monte, et serre le cœur : remords poignant des vices
Et du bel âge oisif au devoir dérobé…
 

C’est de l’amour qu’il parle ainsi. L’amour, dont il a souffert, et dont il connaît les douceurs, témoin des vers émus sur les joies de la famille, et un charmant passage sur l’habitude qui embellit mêmes les laides, l’amour n’est plus pour lui que la ruine de l’âme et du corps, la dissipation des héritages lentement acquis, la déperdition de toutes les noblesses viriles. L’ambition n’est qu’un leurre ; tour à tour enivré et terrassé par la fortune, l’homme ne vit que pour la mort.

Rien n’est plus contraire à la destinée humaine que cette morale austère où se complaisent encore aujourd’hui, au moins en paroles, quelques dilettantes honorables qui placent l’art au-dessus de l’action. Rien n’est plus étranger à la doctrine de Lucrèce, à son aspiration constante vers la science, vers la possession de la vérité. Ses modernes disciples sont une protestation vivante contre l’inertie et l’atticisme moral.

Mais quoi ! Ce grand cœur ne peut se faire aux lenteurs, aux hésitations du progrès. Il désespère des hommes, parce qu’il ne donne ni au passé ni à l’avenir toute leur étendue. Il vivait en des temps si bien faits pour déconcerter et décourager la sagesse qui ne s’appuie pas sur une science complète ! Il pousse à l’abstention, à la retraite ; pourquoi s’intéresser à ce qui va finir ? Le monde est mortel, et les temps sont accomplis. On reconnaît là cet affaissement morbide qui a tant contribué à la rapide propagation du christianisme, culte de l’extase passive, de l’énervante humilité. Lucrèce le matérialiste fut donc, en quelque sorte, mais par la faute de son époque, un des précurseurs de Jésus. Mais ce qu’il avait de chrétien a passé. Il nous lègue sa puissante raison et ses intuitions sublimes, pour en finir avec ce qui reste de chrétien dans le monde.

Ainsi, éternelle et infinie coexistence de la matière et de la force : le mouvement et le milieu proclamés pères des formes inorganiques et vivantes ; les rapports et les faits, accidents et résultats, soigneusement distingués des réalités substantielles ; la loi de sélection et l’évolution des êtres clairement exposées et affirmées sans ambages ; ainsi, dans le domaine intellectuel et moral, la valeur des sens établie : l’âme, sinon expliquée, du moins réduite aux conditions de toute substance organisée ; la terreur de la mort bannie ; l’immortalité, la providence, les dieux et toutes les superfétations des mysticismes et des métaphysiques écartés, dissipés, pulvérisés, et la terre livrée à l’activité humaine. Voilà les enseignements rassemblés en corps de doctrine par le matérialisme antique et presque tous encore acceptés en principe par la science moderne. On peut dire que Lucrèce a embrassé d’un coup d’œil juste tout le champ que nous fouillons en détail avec moins de chances d’erreurs partielles. Nous avançons, mais dans le même plan. Et c’est pourquoi Lucrèce est un des maîtres de la pensée ; c’est pourquoi nous rendons hommage, autant qu’il est en nous, à cette raison vigoureuse et à ce mâle génie, à cette clarté d’exposition qui ne refroidit jamais l’imagination grandiose et mélancolique de l’un des poëtes les plus complets dont puisse s’enorgueillir l’humanité.

Mais les passages que nous avons cités çà et là suffisent-ils à faire deviner la grandeur de cet artiste incomparable ? Signalerons-nous la majestueuse ordonnance du poëme : I, l’univers et les systèmes ; II, les atomes ; III, l’âme et la mort ; IV, les sens, les rêves et l’amour ; V, le monde et l’homme ; VI, les météores et les maladies ? Ou bien noterons-nous la noblesse et l’enthousiasme des cinq grandes expositions où Épicure est glorifié (I, II, III, V, VI) ? l’invocation à Vénus, la vision de la fin des mondes pleuvant en débris formidables ; le triomphe de Cybèle, la prosopopée de la Nature et la nécessité inéluctable de la mort ; les phénomènes de la vue et de l’ouïe, la peinture des songes et de l’amour ; le tableau du monde se débrouillant de lui-même, la naissance de l’homme et le développement des industries et des arts ; enfin l’origine du tonnerre et des trombes, les tremblements de terre et les volcans, les Avernes, la peste d’Athènes, tous autant de morceaux éclatants qu’on veut bien accepter pour classiques ?

Il faut lire et relire Lucrèce, pour comprendre et apprécier l’intime alliance de cette puissance critique et de cette poésie pleine de grâce et de force. Car Lucrèce n’est point aride. Et si ses premiers plans sont nus et minutieusement fouillés (surtout au livre II), les vastes perspectives qui encadrent ses tableaux y projettent une vie diffuse et magnifique. Il ressemble à la nature qui, autour des moissons et des pâturages, dispose les bouquets d’arbre, les forêts, les montagnes et quelque Vésuve à l’horizon, ou bien la mer, et suspend au-dessus, vélarium changeant du cirque où la science abat les cent têtes renaissantes de la sottise, le ciel doré des étés, la tendre grisaille des automnes, la grande toile bleue où les vents luttent contre les nuages et le jour contre les ténèbres. À travers ce paysage sans bornes, un large fleuve roule avec majesté ses eaux calmes où se reflètent la terre et les cieux : grand miroir vivant que la prose figerait en glace inerte, et dont le vers seul, en son rythme, exprime le mouvement insensible. Au lieu de faire tache sur le terrain solide et froid de la démonstration, les accès lyriques et les intermèdes charmants se fondent harmonieusement dans la mouvante peinture et apparaissent ce qu’ils sont en réalité, des accidents naturels que le fleuve lucrétien rencontre et transfigure en son cours.

Grande leçon aussi pour notre art mièvre que ce poème immense de plus de sept mille vers. Il est bon de mettre en présence, d’un côté, la mesquinerie contemporaine qui confine la poésie dans les menus sujets intimes et personnels, lui permettant à grand’peine quelques échappées vers l’histoire et le drame ; de l’autre, la largeur antique, ouvrant à l’inspiration, et toutes grandes, les portes de la science, de la morale, du grand art. Les lecteurs d’aujourd’hui ont le souffle court ; ils ne savent que butiner dans un recueil. Les anciens savaient concevoir, ils savaient lire et relire. C’est pourquoi leur poésie est solide, durable, majestueuse ; c’est pourquoi la nôtre est fugitive et morcelée. Les anciens louaient Solon et les gnomiques d’appliquer aux idées abstraites une forme précise et vivante. C’est qu’ils savaient que la poésie est une personnification, un anthropomorphisme des idées et des choses ; et nous, nous l’avons oublié. Lucrèce a bien fait, pour eux sinon pour nous, d’écrire en vers la doctrine de l’expérience et les hypothèses fondées sur le savoir du temps.

Comme philosophe, Lucrèce est notre contemporain. Comme poëte, souhaitons qu’il le redevienne ; il faut qu’il le soit.

Et maintenant, comment traduire ce poëte ?

Comment traduire les poëtes ? La question peut sembler épuisée, mais elle n’est pas résolue. Les uns, comme Voltaire, excluent la traduction en prose ; les autres, et parmi eux le plus récent interprète de Lucrèce, excluent la traduction en vers. M. Ernest Lavigne la qualifie « d’effort téméraire et illusoire » ; et il cite comme modèle du genre les Géorgiques de Delille. En vérité, il n’est pas difficile, et c’est ce qui le rend dédaigneux. Pour nous, notre réponse sera aussi nette que conciliante.

On doit traduire en prose ; on peut traduire en vers : c’est permis et c’est possible.

On doit traduire en prose pour ceux qui ont besoin du calque littéral, les étudiants et les professeurs. La traduction en prose est la traduction pratique. Mais n’y voyez pas un instrument parfait ; sa fidélité n’est pas toujours la justesse : elle transpose le ton et le fausse. Dans Lucrèce, elle alourdit le philosophe, elle assourdit le poète. Les invocations, les métaphores hardies, les descriptions superbes entraînent la prose à des tours de force, à des éclats de voix qui détonnent dans le langage pédestre.

On peut traduire Lucrèce en vers pour les délicats, pour ceux qui se soucient autant de sa couleur et de son génie que de sa pensée, pour ceux qui, sous sa doctrine, cherchent sa personne. Ce qui fait la grandeur de Lucrèce, ce n’est pas son sujet, quelle qu’en soit la sublimité, c’est lui-même, c’est l’expression dont il a revêtu ses idées : c’est cette puissance critique jointe à ce sentiment de mélancolique sérénité, à ces élans d’enthousiasme naïf.

Lucrèce n’est pas seulement un disciple d’Épicure, c’est un disciple passionné. Interprète consciencieux d’une doctrine qui fait le fond de la pensée moderne, il est aussi un cœur, un artiste éclatant, une personnalité ; s’il n’était qu’un philosophe, la prose pour lui serait suffisante ; mais il est à la fois, indissolublement, un philosophe et un poëte. Peut-être n’est-il pas inutile, en ce temps où l’on accuse sa méthode de dessécher l’âme et de tarir l’inspiration, peut être est-il opportun de faire toucher du doigt, surtout aux aveugles et aux sourds, l’accord intime, manifeste en Lucrèce, de deux facultés qu’on prétend inconciliables, l’observation et la poésie.

Ne croyez pas, d’ailleurs, que nous abandonnions le texte, et que nous fassions bon marché de l’exactitude. Nous n’avons pas de goût pour les belles infidèles : nous n’ajoutons rien et ne retranchons rien ; mais nous cherchons à tout rendre, l’image surtout et le mot décisif, la forme et la couleur, la marche et encore l’allure, nous proposant pour but idéal l’évocation du corps même et non le travestissement de la silhouette. Un ancien, un Romain parlant français, tel veut être le Lucrèce que nous présentons au public.

Et cependant, la comparaison la plus superficielle notera entre notre interprétation et les versions ordinaires des différences considérables et constantes. Tel trait, noyé dans le courant égal de la prose, prend dans les vers un relief inattendu, il est détaché en vedette ou reporté à la conclusion. Telle épithète semble avoir disparu ; au contraire, elle s’accuse plus fortement en verbe, en substantif, en proposition incidente. Parfois une interversion ajoute à la clarté. Certaines formules explétives, répétées à satiété, se condensent ou se diversifient. Sont-ce là des concessions et, pour parler net, des délayages, des chevilles, des faiblesses ? Dans notre intention, dans notre conviction, ce sont là des procédés légitimes, en tout cas voulus, pour faire sortir l’esprit de la lettre. Le mot à mot n’explique rien ; c’est une dissection. Quant à nous, nous opérons en pleine vie, quelquefois au jugé ; nous remettons la peau sur les os et les muscles, et sur la peau le duvet, la fleur de jeunesse immortelle. C’est là l’office même du poëte, la loi de toute poésie.

Les exigences de la rime et du mètre ne sont pas ce que pense M. Ernest Lavigne ; il n’est pas d’artiste exercé qui n’en triomphe comme il veut et quand il veut. Le tout est de ne pas se complaire à être vaincu. Le français n’est pas cet instrument rebelle dont se plaignent les traducteurs, même en prose. Il est souple et riche en mots ; il est tellement accentué que, chez lui, l’accent inflexible entraîne ce qui le précède et dévore ce qui le suit. Il comporte plus de sons variés que le latin, plus de voyelles, et aussi, grâce à l’e muet, plus de consonnes finales qu’aucune autre langue. Il rachète l’allongement des articles, des particules et des auxiliaires, par la contraction qui préside à la formation de ses vocables. Cela est si vrai, que certains alexandrins, dans leurs douze syllabes, renferment plus de vingt syllabes latines originaires. Il s’établit donc le plus souvent une compensation entre l’alexandrin et l’hexamètre, à ce point que, sans avoir volontairement omis un trait ou une nuance, nous n’avons dépassé que de très peu le nombre assez considérable des vers du De natura.

Cette concordance frapperait tous les yeux si nous avions pu joindre le texte latin à notre traduction. Au reste, les éditions de Lucrèce ne sont point rares, et nous nous en remettons au jugement des lettrés. Ce n’est pas un parallèle que nous imposons au public, c’est une comparaison bienveillante que nous lui demandons, sans la trop redouter, si le lecteur veut bien ne pas exiger l’impossible, c’est-à-dire l’égalité de la copie et du modèle.

1876.


N. B. — Voir à l’appendice les opinions de MM. Ernest Havet, Ch. Lenient, Sully Prudhomme, Des Essarts, Levallois, etc. sur les traductions en prose et en vers.


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