De la place de l’homme dans la nature/12

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Traduction par Eugène Dally.
J.-B. Baillière et fils (p. 57-76).


V

TRANSFORMATION DES TYPES ORGANIQUES


Nous touchons maintenant à la partie la plus difficultueuse de la doctrine que nous avons entrepris d’esquisser. Supposé reconnu que la série animale est réelle, et que dans la succession des temps les formes organiques apparaissent de plus en plus parfaites ; que les invertébrés, les poissons, les reptiles, les oiseaux, les mammifères, se sont succédé très-irrégulièrement, offrant dans chaque classe, à mesure que les millions d’années s’écoulaient, une subdivision de plus en plus grande des fonctions, des appareils de plus en plus isolés, et par suite des aptitudes de plus en plus complexes et une influence modificatrice de plus en plus grande sur le règne végétal comme sur le monde inorganique : s’ensuit-il nécessairement qu’une telle succession des formes implique leur transformation ? Pour quiconque veut appliquer le raisonnement aux faits et en reconnaître les conséquences, la question n’est pas douteuse : bien des êtres qui vivent aujourd’hui à la surface du globe dérivent de ceux qui, disparus, les ont précédés sur la terre, et, ainsi que le fait remarquer M. P. Bert, professeur à la faculté des sciences de Bordeaux, « comme les formes dites spécifiques actuelles diffèrent notablement de celles qui les ont précédées, il s’ensuit nécessairement que la descendance implique la variation[1]. »

Nous pouvons maintenant nous demander par quels procédés les êtres vivants ont pu se modifier au point d’offrir dans le temps une succession de formes pareille à celle que nous révèle la paléontologie. Avant M. Darwin on avait souvent tenté l’analyse des conditions qui pouvaient altérer les formes organiques, mais malgré la perspicacité et la science de Lamarck, son ouvrage, auprès de celui du naturaliste anglais, semble n’être qu’un recueil de propositions. Cependant, presque tout y est indiqué : les climats, les saisons, la culture et la domestication, mais par-dessus tout l’exercice fonctionnel, ou, selon son expression, les habitudes, dont l’étude minutieuse l’a conduit à formuler les deux lois suivantes, bien dignes d’être reproduites une fois de plus :


i. Dans tout animal qui n’a point dépassé le terme de ses développements l’emploi plus fréquent et soutenu d’un organe quelconque fortifie peu à peu cet organe, tandis que le défaut constant d’usage de tel organe l’affaiblit insensiblement, le détériore, diminue progressivement ses facultés, et finit par le faire disparaître.

ii. Tout ce que la nature a fait acquérir ou perdre aux individus par l’influence des circonstances où leur race se trouve depuis longtemps exposée, et par conséquent par l’influence de l’emploi prédominant de tel organe ou par celle d’un défaut constant d’usage de telle partie, elle le conserve par la génération aux nouveaux individus qui en proviennent, pourvu que les changements acquis soient communs aux deux sexes ou à ceux qui ont produit ces nouveaux individus[2].


Toutes les lois de M. Darwin sur la concurrence vitale et sur la sélection naturelle, sont contenues dans ces deux énoncés, mais à peu près à la façon dont l’animal est contenu dans l’embryon. De plus, Lamark n’a parlé en détail que du besoin et de l’habitude ; il ne paraît pas avoir tenu compte des résultats du métissage et de l’hybridité, ni ceux que l’embryogénie comparée nous a révélés ; enfin, il ne pouvait connaître ni les faits paléontologiques, ni, à plus forte raison, les légitimes espérances qu’ils font concevoir pour les découvertes futures. On ne saurait trop le répéter, en effet, de ce que la faune contemporaine dérive de la faune préexistante, il ne s’ensuit pas qu’elle dérive de celle que nous connaissons jusqu’à ce jour ; il y a même toutes sortes de raisons qui nous obligent à admettre que le plus grand nombre des types actuels n’ont pas leurs ancêtres directs dans les espèces qui, jusqu’à présent, ont été décrites. Mais comme le nombre des espèces fossiles s’augmente chaque jour, chaque jour nous fait découvrir de nouveaux liens entre le monde passé et le monde actuel.

Il suit de là que jusqu’à présent la paléontologie ne fournit dans la plupart des cas aux partisans des transformations organiques qu’une explication rationnelle de la succession des formes. Comment obtenir une explication expérimentale ? Par l’examen des faits de variations spontanées et factices, de reproduction sélective naturelle et artificielle, et enfin des faits de métissage et d’hybridité.

Comment, et dans quelles limites et sous quelles influences les formes organiques peuvent-elles se modifier chez les individus, à l’état sauvage et domestique ? C’est là une vaste question qui, pour être traitée dans chaque détail, organe par organe, appareil par appareil, individu par individu, et influence par influence, réclamerait un immense concours d’études. M. Darwin, dans son chapitre sur les Lois de la variabilité, a rangé sous trois chefs principaux les influences modificatrices individuelles : les conditions extérieures, les effets de l’usage ou du défaut d’exercice des organes, et les corrélations de croissance. Il leur attribue une importance inégale : ainsi, les conditions extérieures, le climat, l’habitat, le milieu vital, qui forment la base de ce que M. Bertillon a si justement désigné sous le nom de mésologie, n’ont pas pour lui toute la valeur directe qu’elles avaient aux yeux de Lamarck et de Geoffroy Saint-Hilaire. Mademoiselle Royer, dont nous aimons à citer les judicieuses notes ajoutées à sa traduction, a fait remarquer qu’en définitive la reproduction sélective ne pouvait accumuler dans une espèce que les variations accidentelles et utiles ; car lorsqu’elles sont nuisibles elles conduisent nécessairement à l’extinction de l’espèce ; mais le champ de leur action, ainsi restreint de moitié pour notre appréciation, n’en reste pas moins énorme.

Or, si l’on se rappelle toutes les phases par lesquelles a passé notre planète, on se rend compte à la fois de la nature des influences subies par les êtres vivants et de leur distribution géographique actuelle. Les périodes géologiques les plus analogues offrent, dans un même degré de similitude, les faunes et les flores les plus analogues. Selon Unger, si la végétation européenne de la période houillère offre les ressemblances les plus saisissantes avec celle des zones chaudes, c’est que les conditions du climat et du sol étaient pour l’Europe assez semblables aux conditions actuelles du Mexique, de l’Abyssinie, du cap de Bonne-Espérance, etc. Par contre, pendant la période crétacée, nulle analogie ni dans les êtres ni dans le monde inorganique. En général, on peut affirmer que dans les genres qui ont à la fois des espèces fossiles et vivantes, celles-ci se perpétuent dans des conditions fort analogues à celles du milieu où celles-là s’étaient propagées ; et l’on peut ajouter qu’à l’époque où existaient les fossiles, les espèces actuellement vivantes n’existaient point. Cette double observation vient à l’appui de la descendance modifiée. Les singes, les éléphants, les ours, les hyènes, les rhinocéros, qui ont habité l’Europe, n’ont plus de représentants directs (sauf cependant l’elephas Africanus), mais ils ont des représentants modifiés dans les espèces des parties du monde où se rencontrent des conditions analogues à celles qu’offrait l’Europe aux époques successives de ces faunes ; de même les ours, les chats, les cerfs, les tapirs, ont dans les deux mondes des formes spécifiquement différentes, mais dont le croisement n’a jamais été tenté ; un grand nombre d’animaux domestiques ont pour ancêtres des individus sauvages qui diffèrent grandement de leur postérité ; dans le règne végétal, cela ne fait doute pour personne ; mais dans le règne animal, la difficulté de trouver à travers les ressemblances acquises un type original est souvent d’autant plus considérable que nous connaissons à peine la faune des régions les plus riches de l’Asie et de l’Amérique.

Quelle est, dans tous ces traits distinctifs, la part qu’il faut faire à l’action des milieux cosmiques ? Elle doit être énorme et semble n’être subordonnée qu’à une seule condition : la durée. Cependant, même pour les temps historiques, et tout particulièrement pour les trois derniers siècles, de nombreux observateurs ont témoigné des profondes modifications déterminées sur les espèces importées en Amérique à la suite de la conquête du quinzième siècle. L’une des plus curieuses serait celle de la transformation du cochon domestique, qui, au rapport du père Labat et de M. Roulin, se serait, à l’état sauvage, singulièrement rapproché du sanglier dans les îles du golfe du Mexique et en Colombie. « Ces deux observateurs, dit M. de Quatrefages, s’accordent à dire que dans les deux localités, la tête plus grosse s’est élargie et relevée par le haut, que les oreilles se sont redressées, les défenses allongées. En même temps, la couleur est devenue uniforme. Par tous ces caractères, les cochons marrons se sont rapprochés du sanglier ; mais, dans les deux contrées dont il s’agit, le pelage s’est montré entièrement noir, caractère qu’on ne rencontre nulle part dans l’espèce sauvage. Bien plus, dans les Parancos, à une hauteur de 2,500 mètres, M. Roulin a vu les cochons libres se couvrir d’un poil épais, crépu, et d’une sorte de laine… Ces cochons ont donc conservé certains traits des cochons domestiques ou acquis quelque caractère nouveau imposé par les conditions dans lesquelles ils avaient à vivre[3]. » Des remarques analogues ont été faites sur le cheval, l’âne, le mouton et les oiseaux de basse-cour ; mais on comprend que nous devions renvoyer aux mémoires de MM. Roulin, Isid. Geoffroy, Prichard[4] et de Quatrefages pour leur description. Mentionnons encore les vues ingénieuses émises par Agassiz sur la distribution géographique des faunes dans leur rapport de similitude avec les différentes races d’hommes.

La Société d’anthropologie a consacré de longues séances, dans le cours de l’année 1865, à l’étude de l’action des milieux. Des faits nombreux, mais très-débattus, qui ont été produits dans ces débats, sur les pelones, les calongos, les niatas et les poulets à crête osseuse ; nous aurons l’occasion de revenir sur les modifications de l’homme dans les mêmes conditions. M. de Quatrefages avance que le serin des Canaries et le dindon ont subi en Europe des altérations qui portent sur la couleur, la taille, la huppe et le chant[5]. Mais c’est surtout parmi les plantes que les variations climatériques sont nettement établies.

Les besoins et les habitudes, ou, si l’on veut, l’exercice fonctionnel des organes, constituent la seconde cause des variations. Examinons d’abord le défaut d’exercice. Sur ce point, Lamarck allait aussi loin que possible : « Ceux d’entre les animaux que les circonstances ont mis dans l’habitude d’avaler les objets dont ils se nourrissent, dit-il, sans exécuter aucune mastication, se sont trouvés exposés à ce que leurs dents ne reçussent aucun développement[6]. » À l’appui de cette hypothèse, il cite la baleine, les oiseaux et le fourmilier. De même chez les animaux qui n’ont point l’occasion d’exercer les yeux, ces organes s’atrophient et ne laissent que des vestiges. Darwin a beaucoup développé ce point particulier de sa doctrine : « C’est un fait généralement reconnu, dit-il, que dans les cavernes de la Carniole et du Kentucky, vivent des animaux appartenant aux classes les plus diverses, et qui sont tous aveugles. Chez quelques crabes, le pédoncule oculaire demeure, quoique l’œil soit enlevé. Le support du télescope est encore là, mais le télescope avec ses verres est perdu. Comme il est difficile d’admettre que des yeux même inutiles puissent être d’une façon quelconque nuisibles à des animaux qui vivent dans l’obscurité, je ne puis attribuer leur perte qu’au défaut d’exercice[7]. » Le professeur Owen a fait remarquer qu’il n’y a pas dans la nature de plus grande anomalie qu’un oiseau qui ne peut voler ; Darwin cite cependant une espèce de canard de l’Amérique du Sud (micropterus brachypterus) qui ne peut que battre la surface de l’eau avec ses ailes, et il suppose que la progéniture du genre autruche avait des habitudes pareilles à celle de l’outarde, et que la sélection naturelle a pendant une longue suite de générations accru le poids de son corps et sa taille ; il a donc fait « un plus fréquent usage de ses pieds et moins de ses ailes, jusqu’à ce qu’elles devinssent ainsi incapables de vol. »

Au défaut d’usage se rattache vraisemblablement les cas d’organes rudimentanés, atrophiés ou avortés ; tels seraient les mamelles chez les mâles des mammifères, les dents chez les fœtus de baleine, et même, selon Geoffroy Saint-Hilaire, chez certains oiseaux, qui, à l’âge adulte, n’en ont plus ; les ailes, impropres au vol, d’un grand nombre de coléoptères et d’oiseaux ; les races domestiques, qui n’offrent que des rudiments de queue ou d’oreilles, les petites cornes pendantes qui parfois apparaissent chez les races sans cornes ; tels sont, d’après Darwin, les exemples d’organes rudimentaires dont l’origine se trouve dans le défaut d’exercice agissant sur la suite des générations de manière à réduire graduellement certains organes. » Lamarck va même jusqu’à dire que les serpents ont perdu leurs pattes « par suite d’efforts toujours répétés pour s’allonger afin de passer dans des espaces étroits. » Je cite à dessein cet exemple exagéré pour montrer avec quelle excessive facilité on peut tirer de cet agent de transformation organique des explications que l’on rendrait plus vraisemblables par une très-légère modification.

L’exercice répété, mais non excessif, de certains organes amène, on le prévoit, des effets opposés. Les doigts palmés de quelques carnivores qui éventuellement plongent et pêchent le poisson, les bisons du Canada et les morses, par exemple, peuvent-ils être considérés comme une acquisition sélective ? Lamarck n’hésite pas à attribuer la présence de ces mêmes membranes chez les oiseaux palmipèdes, à l’habitude d’écarter les doigts en nageant : il se rend compte de la même façon des ongles allongés, recourbés en crochets des grimpeurs et de la conformation des échassiers. Tout cela est fort hypothétique. Mais, ce qui ne l’est point, c’est l’adaptation d’un même ordre d’appareil à des fonctions très-diverses, qui déterminent des conformations spéciales. Tels sont les membranes latérales et les doigts palmés du galéopithèque, organes de soutien plutôt que de vol, qui établissent une transition très-naturelle aux chauves-souris, dont les mêmes replis membraneux, plus développés, servent au vol. Telles sont encore les ailes de certains oiseaux qui servent de rames (microptère), de nageoires et de pieds (manchot), ou de voile (autruche). D’un autre côté, les nageoires de certains poissons, les dactyloptères, les pégases, les trygles, leur servent à se soutenir dans l’air, à la façon des ailes véritables.

M. Darwin a montré, dans son chapitre sur les Habitudes différentes parmi les individus de la même espèce et très-différentes entre des espèces très-alliées, les modifications organiques que produisent les changements d’habitudes chez les pics et les pétrels, et chez un grand nombre d’animaux. Mais, malgré les vues très-ingénieuses émises par mademoiselle Royer sur l’origine des reptiles volants et sur les transformations récurrentes[8] des oiseaux et des mammifères, tout ce que nous savons sur cette grande et belle question, en réalité, a plutôt le caractère d’une vérité rationnelle que celui d’un fait expérimental ; car, dans l’individu, les limites des variations sont étroites ; si l’on veut les dépasser, l’équilibre organique s’altère, la mort survient rapidement ; les modifications artificielles ou naturelles ne peuvent se réaliser que dans la suite des générations ; or, nos études sont trop récentes pour que les résultats soient très-considérables. Et cependant, ceux qu’on a obtenus pour les pigeons sont anatomiquement à la hauteur des différences génériques.

Ici intervient pour déterminer un pareil résultat, un procédé dont l’ouvrage de M. Darwin est un magnifique commentaire et même — abstraction faite de toute idée de mutabilité — une irrécusable démonstration : la sélection spontanée ou artificielle[9].

La sélection spontanée est ce phénomène en vertu duquel les variations accidentelles les plus utiles aux individus assurant leur supériorité, elles assurent du même coup leur reproduction dans la suite des générations. La sélection artificielle diffère de la précédente en ce qu’au lieu de perpétuer des variations utiles aux animaux eux-mêmes, elle perpétue des variations utiles à l’homme. « La nature fournit les variations, dit Darwin, l’homme les ajoute dans une direction déterminée par son utilité ou son caprice… — Si des variations utiles aux êtres vivants se produisent parfois, assurément les individus chez lesquels elles se manifestent ont les plus grandes chances d’être épargnées dans la guerre qui résulte de la concurrence vitale ; et en vertu du puissant principe d’hérédité, il y aura chez eux une tendance à léguer ces mêmes caractères accidentels à leur postérité[10]. »

On voit donc que la sélection est une forme de l’hérédité, ou, selon l’expression de M. A. Sanson, l’hérédité élevée à sa plus haute puissance. Ici se placerait dans une étude complète de la question des transformations organiques, l’étude de l’hérédité des particularités physiologiques qui comprennent un champ très-étendu, depuis les caractères les plus fugaces, la couleur des poils, les taches de la peau, jusqu’aux anomalies les plus extraordinaires, telles que l’excès dans le nombre des doigts, l’absence de quelques phalanges, les houppes de plumes, l’absence de cornes chez les ruminants, le nombre des vertèbres caudales, les conformations crâniennes, le géantisme et le nanisme, l’albinisme, le mélanisme, etc., etc. C’est à l’aide de la sélection appliquée à l’une de ces variations que l’on a formé presque sous nos yeux la plupart des races domestiques. On ignore jusqu’à quel point toutes ces anomalies peuvent se transmettre et se fixer dans une race.[11]

L’unité de l’organisme vivant a une conséquence qui contribue à augmenter la masse des variations ; je veux parler des corrélations de croissance qui jouent en tératologie un rôle capital et en vertu desquelles toute modification entraîne de près ou de loin une modification correspondante dans une série d’organes. L’hybridité, même à titre exceptionnel, vient enfin compléter l’énumération des procédés naturels qui déterminent la variation dans les formes organiques. Nous en avons déjà parlé à propos de l’hypothèse de l’espèce ; il n’est pas sans utilité d’y revenir. À la vérité, les savants qui se sont le plus occupés de la mutation des formes ne lui attribuent point une valeur de premier ordre ; car à leurs yeux la sélection naturelle suffit, en définitive, à créer les espèces, toujours transitoires. Et cependant on conçoit avec quelle rapidité plus grande les formes organiques pourraient se transformer si l’hybridité pouvait créer des espèces intermédiaires ; mais pour que des plantes ou des animaux puissent produire, il faut tout d’abord qu’ils offrent entre eux certaines ressemblances de structure et de constitution qui leur permettent de s’accoupler ; en dehors de toute notion abstraite, la conservation des formes par la reproduction est donc favorisée par cette disposition naturelle qui pousse les animaux à rechercher des êtres en tout semblables à eux. Mais quand les différences sont de peu d’importance, l’affinité organique perd une part proportionnelle de sa valeur négative, et l’on peut voir dans des circonstances qui, à l’état de nature, ne se rencontrent presque jamais, des accouplements entre espèces du même genre, et quelquefois même des accouplements entre genres très-différents. M. Broca, dans ses recherches, a rappelé les observations de Buffon, de Réaumur, et les siennes propres, sur ce point ; mais ainsi qu’il le fait remarquer, « ce croisement ne s’effectue, et l’hybridité n’existe que lorsque la constitution réciproque de la semence et des ovules est assez analogue dans les deux espèces pour permettre la fécondation. » Cela posé, il distingue différents degrés d’hybridité, savoir : 1° H. agénésique, « produisant des métis de premier sang tout à fait inféconds, soit entre eux, soit avec les deux espèces mères, ne pouvant produire ni descendants directs ni métis de second sang ; 2° H. dysgénésique, produisant exceptionnellement des métis avec l’une ou l’autre des espèces mères : mais ceux-là sont stériles : H. paragénésiques, métis peu ou point féconds entre eux ; mais féconds avec l’une des souches mères et produisant des métis de second sang, fertiles avec les premiers ou entre eux, ou avec l’espèce la plus voisine ; 4° H. eugénésique, métis féconds entre eux.

Cette classification montre combien la question est complexe et avec quelle légèreté on s’expose à la résoudre négativement, si l’on ne tient compte de toutes les nuances à l’aide desquelles l’hybridité peut se manifester. De toutes les catégories si nettement établies par M. Broca, il y a de nombreux exemples : le bouc et la brebis, le chèvre et le mouton, l’âne et le cheval, les taureaux et les juments, le lapin et la hase, de nombreux oiseaux, le cheval et la vache, le chien et la louve, le bœuf et le bison, et en général les diverses espèces de l’ancien et du nouveau monde ont donné des hybrides à différents degrés de fécondité. Quant aux animaux inférieurs, les expériences, d’ailleurs très-difficiles, n’ont point été tentées ; dans le règne végétal, l’hybridité, depuis les travaux de W. Herbert et de M. Naudin, n’est plus contestée. Il serait difficile d’apprécier la part de cette influence dans l’ensemble des transformations organiques ; il est sage, d’ailleurs, de s’abstenir de tout jugement sur ce point avant que des expériences systématiques qui demandent des sacrifices énormes viennent nous éclairer sur les lois de la fécondité. Mais que l’hybridité ait eu une part considérable dans les variations individuelles que confirmerait ultérieurement la sélection, cela est au plus haut point de probabilité.

Ce serait ici le lieu de tracer les lois générales qui président à toutes ces transformations. Mais on comprendra que nous laissions au lecteur le soin de déduire du tableau que nous avons esquissé l’idée d’un progrès dans la succession des êtres ; ce progrès toutefois n’est ni collectif ni universel. Il est individuel et particulier. La nature, dans son ensemble, n’a point accru la somme de ses forces, elle les a autrement réparties. En sorte que l’équivalence organique se retrouve, par l’accumulation chez l’homme d’une partie des forces autrefois disséminées dans le monde organique inférieur. Un tel résultat s’est produit en vertu d’une loi immanente dont M. Darwin a donné la théorie la plus ingénieuse, la concurrence vitale à la surface du globe, d’où résulte la prédominance, soumise à mille fluctuations, mais finalement décisive, des êtres supérieurs sur les inférieurs, c’est-à-dire le progrès : la domination de plus en plus marquée de l’homme sur les animaux en est la démonstration évidente. Mais bien loin que le progrès organique tende à multiplier les formes des êtres vivants, je pense, contrairement à l’opinion de M. Darwin, qu’il tend à les réduire et à supprimer, au profit de l’homme, toutes les races non domestiques, c’est-à-dire tout ce qui ne lui est pas d’une utilité immédiate. Ainsi l’état présent de l’humanité peut être considéré comme une étape vers une forme encore inconnue de l’existence dont on peut apprécier, dans le lointain des âges, la distance et le perfectionnement par la distance du plus infime des animaux à l’homme occidental.

  1. P. Bert, Revue des cours scientifiques, 1866-67, p. 29.
  2. Lamarck, Philosophie zoologique. Paris, 1809, t. i, p.255.
  3. Quatrefages, Unité de l’espèce humaine, p. 112.
  4. Prichard, Histoire naturelle de l’Homme. Paris, 1863.
  5. L’une des modifications organiques les plus curieuses paraissent celles qui sont dues à l’action des milieux et celle des axolotls relatée dans la note suivante, que nous devons à M. P. Fischer : « En janvier 1864, le Museum reçoit du Jardin d’acclimatation six axolotls provenant du Mexique. Ces individus vivent, dans l’eau ; ils portent, de chaque côté du cou, trois branchies qui sont relevées et abaissées de temps en temps par des muscles indiqués par Cuvier ; leur queue est munie d’une large crête natatoire qui règne également sur le dos.

    « Le 18 janvier 1865, une femelle est fécondée ; elle pond le 19 et le 20. Au mois de mars, nouvelle ponte. En 1866, la même femelle a pondu quatre fois.

    « L’éclosion a lieu trente jours après la ponte ; huit ou dix jours après l’éclosion, les pattes antérieures commencent à apparaître ; puis les pattes postérieures se développent, et au bout de huit mois les petits sont absolument semblables à leurs parents, à l’exception de la taille.

    « En septembre et octobre 1865, quelques individus commencent à se transformer complétement ; les houppes branchiales, la crête membraneuse du dos et de la queue disparaissent, la forme de la tête se modifie, la couleur change, l’animal devient terrestre et revêt l’apparence d’un batracien urodèle du genre ambystoma. Mais la transformation n’atteint que neuf individus sur quarante-cinq résultant de la première ponte ; les parents conservent leurs caractères primitifs et restent encore des axolotls. Aujourd’hui même ils n’ont pas varié.

    « En réalité, voici un animal qui devient adulte, acquiert des organes génitaux, se reproduit tout en conservant les caractères de l’état de larve ; il procrée des séries d’êtres aquatiques (siredon), semblables à lui-même, se reproduisant, et des séries d’êtres différents (ambystoma) à respiration pulmonaire ; et cependant ces séries proviennent de la même ponte. Il y a donc ici un véritable cas de dimorphisme ou disomérie organique. Comme l’a très-bien remarqué M. Duméril (Archives du Museum, p. 265) dans son mémoire sur l’Axolotl, ces états différents d’un même animal n’ont aucun rapport avec la génération alternante ; puisque trois générations d’axolotls semblables à leurs parents se sont montrées et que la transformation a atteint seulement quelques individus isolés.

    « Que devient la définition classique de l’espèce en face de pareils faits ? et que devient la notion même de l’espèce, si un même animal d’une organisation aussi élevée que l’axolotl, peut donner naissance à deux formes radicalement distinctes ? »

  6. Lamarck, loc. cit., i, p.246.
  7. Darwin, loc. cit., p.169.
  8. Au sujet de ces métamorphoses récurrentes, on lira ici avec intérêt une note que je dois encore à l’obligeance de mon savant ami M. P. Fischer, aide naturaliste au Muséum :

    « Il serait inexact d’admettre un perfectionnement dans le développement d’un même animal depuis les premiers moments de la période embryonnaire. Si la proposition est vraie en général, elle offre de nombreuses exceptions, et ces exceptions rentrent dans la classe des métamorphoses régressives.

    « Ainsi l’embryon de l’huître représente un animal beaucoup plus parfait que l’huître adulte : il possède un appareil locomoteur (velum) qui lui permet de nager avec rapidité, il est muni d’yeux et d’oreilles qui lui manquent dès qu’il est fixé. Parmi les gastéropodes, les chitons n’ont des yeux que dans la période embryonnaire ; les hipponyx perdent leur opercule et leur pied à la fin de cette même période.

    « Quelques acéphales perforants (pholadidea) arrivés à l’âge adulte ferment leur manteau, et sécrètent des pièces calcaires qui rendent tout mouvement impossible, leur pied disparaît et l’animal auparavant travailleur et actif reste dans une immobilité absolue. Ici la transformation régressive ne se montre que lorsque l’animal a atteint sa taille normale.

    « En suivant le même ordre d’idées, ne trouvons-nous pas une transformation régressive dans le changement de caractère et d’aptitude qui survient chez les singes anthropomorphes à l’âge adulte ? L’intelligence si développée chez l’animal jeune subit une dépression corrélative de la diminution de l’angle facial et de la prédominance des instincts.

    « La nature peut donc se transformer en abaissant ses manifestations au lieu de les élever dans l’échelle organique, et l’importance de cette propriété est capitale au point de vue de la doctrine de la filiation des êtres ; sans cela nous ne verrions plus aujourd’hui que les derniers termes des transformations perfectionnées ; les êtres inférieurs n’existeraient pas. »

  9. J’ai proposé, il y a quelques années, de remplacer l’épithète naturelle par spontanée. Tout est naturel, en effet, même ce qui est provoqué. Mais tout n’est point spontané. (Voyez Presse scientifique, 1862, ii, 571.)
  10. Darwin, loco cit., p. 41 et 156.
  11. On trouvera dans le savant ouvrage de M. Godron, de l’Espèce, déjà cité, le tableau très-complet de toutes les modifications anatomiques que nous offrent les animaux domestiques par rapport à leur type sauvage ou sous différents climats : le chien, l’âne, le cochon, le bœuf, le pigeon et les végétaux. On notera cependant que l’éminent professeur est placé au point de vue de la permanence des types ; il est toutefois difficile de ne pas se ranger à l’opinion contraire en présence de la masse des faits de variation qu’il a recueillis.