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De la politique du 1er Mars et de la situation actuelle

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DE


LA POLITIQUE DU 1er MARS


ET


DE LA SITUATION ACTUELLE [1]




Quand, il y a deux mois, le ministère du 29 octobre arriva aux affaires, sa prétention était de n’apporter à la politique de ses prédécesseurs aucun changement de quelque importance. Tout ce qu’avait fait le ministère du 1er mars était bien fait ; tout ce qu’il avait dit était bien dit. Ses journaux seuls avaient dépassé la mesure ; mais on pouvait continuer sa politique sans adopter celle de ses journaux. On venait donc prendre la place de M. Thiers, non parce qu’elle était mal remplie, mais parce que volontairement M. Thiers l’avait quittée. Entre M. Thiers et son successeur, il n’existait en réalité qu’une différence : c’est que celui-ci, tout en se proposant le même but, croyait plus que celui-là à une solution pacifique. Aux yeux du 29 octobre, le grand armement n’était pas immédiatement nécessaire, mais il le pouvait devenir, et le 29 octobre alors ne resterait pas en arrière du 1er mars.

Tel fut, on s’en souvient, le langage des premiers jours, langage destiné à calmer l’agitation du pays et à déplacer la majorité ministérielle. Cependant quand il parut certain que la majorité suivrait l’impulsion donnée et que le pays resterait tranquille, le langage ne tarda pas à changer. On découvrit alors qu’avant comme après le traité, le ministère du 1er mars avait marché de faute en faute, d’imprudence en imprudence, de témérité en témérité. On découvrit que son désir apparent de maintenir une paix honorable cachait l’intention bien arrêtée d’allumer en Europe un immense incendie et de bouleverser le monde. On découvrit, enfin, qu’aussi insensé que coupable, ce ministère avait en trois mois préparé la chute de la monarchie constitutionnelle et le démembrement de la France. Il fut dès-lors entendu que le pays venait d’échapper à un très grand danger, et que, pour conjurer les plus déplorables extrémités, il était temps qu’un nouveau ministère Périer succédât à un nouveau ministère Laffitte. C’est encore ce qu’on répète aujourd’hui, en y ajoutant le sombre tableau du déficit dans nos finances et des 8 à 900 millions que le 1er mars a, dit-on, engloutis.

De ces deux versions, laquelle est la bonne ? Ce n’est certes pas la seconde, et personne, même ceux qui le disent, ne pense sérieusement qu’entre le 1er mars et le 29 octobre il y ait cette énorme distance. Est-il vrai, d’un autre côté, que, comme on le prétendait d’abord, les deux ministères se touchent ? Nous sommes loin de le penser, et nous voulons essayer de montrer quel est, à l’extérieur comme à l’intérieur, le caractère fort distinct des deux politiques. Nous aborderons cet examen avec tout le respect possible pour les personnes, mais avec la ferme résolution de dire la vérité tout entière sur les choses et sur les situations.

Le grand but de la coalition, de cette coalition si diversement jugée, et sur laquelle il serait puéril d’instituer aujourd’hui une nouvelle polémique, son but avoué, c’était, tout le monde le sait, de rétablir la vérité du gouvernement représentatif et d’assurer définitivement à la chambre élective l’influence prépondérante qu’elle tient de la révolution de 1830. Mais, outre ce but, il y en avait deux autres. A la politique extérieure prudente, mais ferme et active, des premières années, avait succédé une politique que M. Guizot qualifiait d’inerte et de timide, que M. Villemain flétrissait par la dénomination devenue classique d’abaissement continu, que M. Duchâtel signalait comme la cause principale, sinon unique, de son accession à la coalition. D’un autre côté, à l’intérieur, le gouvernement, par les oscillations involontaires ou calculées de sa conduite et de son langage, avait achevé de décomposer les vieux partis et de détruire les classifications établies. Il s’agissait donc à la fois de rendre à la France le rang qui lui appartient dans le monde et de constituer sur de nouvelles bases une majorité assez large pour que toutes les fractions de l’opinion constitutionnelle fussent appelées à y prendre place, assez unie et assez ferme pour qu’en haut ou en bas aucune volonté extérieure ne pût la dominer. L’œuvre sans doute était difficile. Le lendemain des élections, elle paraissait pourtant accomplie, quand de funestes rivalités détruisirent en un jour le travail d’une année. Né de la lassitude générale et d’une émeute, le ministère du 12 mai vint alors offrir une sorte de trêve et donner à tout le monde le temps de se reconnaître. Mais le 12 mai, on lui doit cette justice, n’oublia pas qu’il sortait de la coalition. Il s’efforça, dans sa politique extérieure, de secouer les traditions de ses prédécesseurs et de faire prendre à la France une attitude digne d’elle. Il travailla, dans sa politique intérieure, à rapprocher les opinions modérées et à former ainsi entre les exagérations démocratiques et monarchiques un vaste juste-milieu. Souvent ses forces trahirent ses intentions, mais ses intentions furent toujours excellentes.

Quand le 1er mars prit le pouvoir, il venait donc, non pas changer radicalement la politique de ses prédécesseurs, mais essayer si dans d’autres conditions, et avec des appuis nouveaux, il ne réussirait pas mieux dans la même entreprise. Ainsi le ministère du 1er mars ne se donnait pas pour un ministère de gauche ou de centre, mais pour un ministère de transaction. Ainsi encore il ne prétendait pas déchirer les traités de 1815 et changer la carte de l’Europe, mais relever la France de la situation qu’on lui avait faite, et rendre à sa voix quelque puissance dans les conseils européens. Tel était, tout le monde s’en souvient, le programme du 1er mars. Voyons s’il est resté fidèle à ce programme, ou si, comme on l’en accuse, il s’en est écarté.

Dans la longue et pénible discussion qui a ouvert la session actuelle, on a beaucoup recherché si, pendant le temps qui a précédé le traité du 15 juillet, il y aurait eu moyen d’arriver à une transaction tolérable, et si, pendant le temps qui l’a suivi, les mesures adoptées par le gouvernement ont été toujours les meilleures possible et les plus efficaces. A notre sens, il n’est pas, en présence d’un grand danger, de débat plus mesquin, plus indigne d’une assemblée sérieusement dévouée à soutenir l’honneur et la grandeur du pays. Il est toujours fort aisé d’être devin après l’évènement, et de démontrer que tel acte qui n’a pas réussi devait nécessairement échouer. Il est plus aisé encore de découvrir dans toute négociation un certain point où l’on eût pu prendre une autre route, et d’affirmer que cette autre route n’eût pas manqué de conduire au but. Mais nous demandons si des hommes éclairés et impartiaux ont jamais ainsi jugé le gouvernement de leur pays. Pour notre part,.si nous étions obligé d’exprimer une opinion sur les négociations qui ont précédé le traité, nous dirions, en nous appuyant sur des autorités assez imposantes, que la grande faute, la faute capitale, c’est l’acte collectif qui a empêché le sultan de s’arranger avec le pacha d’Égypte, et fait de la question territoriale une question européenne. Une fois cette faute commise, nous sommes disposé à croire qu’il était impossible de la réparer, et que l’arrangement à quatre devenait inévitable. Quant au plan de campagne éventuel auquel le ministère du 1er mars s’est arrêté après le traité, il est bien clair qu’il se fondait sur l’espérance qu’Ibrahim tiendrait quelques mois en Syrie, et que, fût-il vaincu à Damas, Saint-Jean-d’Acre résisterait jusqu’au printemps prochain. Cette espérance si cruellement déçue n’était-elle pas alors partagée par tout le monde, et fallait-il absolument deviner la prompte dispersion de l’armée égyptienne et l’explosion de la poudrière de Saint-Jean-d’Acre ? Il est donc permis de sourire quand on voit de grands hommes d’état se faire les prophètes du passé et prédire à coup sûr tout ce qui est arrivé. Il est permis de sourire quand, parfaitement certains de n’être pas pris au mot, ils racontent les mesures hardies qu’ils auraient conseillées dès le début et les miracles qu’ils auraient accomplis. Ce courage rétrospectif, comme on l’a spirituellement appelé, est sans doute fort méritoire ; mais il ne faudrait pas qu’il dispensât d’un courage plus difficile, celui d’affronter les difficultés et les dangers actuels.

Qu’avant ou après le traité il y ait eu, par les uns ou par les autres, quelques fautes commises, la question n’est pas là, et aucun ministère, que nous sachions, ne peut prétendre à l’infaillibilité. Voici, selon nous, ce qui, indépendamment de toutes les chicanes, caractérise nettement, dans cette grande affaire, la conduite du 1er mars. Avant le traité, il n’a pas consenti à sacrifier même à l’alliance anglaise la politique traditionnelle de la France, la politique que par un sentiment d’honneur bien entendu, et par une juste appréciation de ses intérêts, le pays tout entier avait approuvée et consacrée. Après le traité, il n’a point voulu accorder à la menace ce qu’il avait refusé à la prière, et il a donné clairement à entendre, sans forfanterie comme sans faiblesse, que l’Europe devait opter entre une concession et la guerre. En même temps, par des armemens sérieux et poussés avec activité, il a prouvé que, pour lui du moins, il ne s’agissait pas d’une vaine démonstration. Quand enfin les évènemens se sont pressés et sont devenus plus graves, il y a vu, non comme d’autres, un motif de reculer, mais une raison de redoubler d’énergie et de se préparer à passer prochainement de la parole à l’action.

Voilà, non dans ses détails et ses moyens d’exécution, mais dans sa pensée principale et dominante la politique du 1er mars. Le premier depuis quatre ans, ce ministère a osé regarder I’Europe en face, et lui déclarer que de gré ou de force il fallait compter avec la France. Le premier depuis quatre ans, il a protesté contre l’opinion déshonorante dont lord Palmerston a été l’organe, et qui tend à nous faire tomber au rang de la Belgique ou de la Suisse. Le premier depuis quatre ans, il a posé sérieusement un cas de guerre et mis l’honneur et les intérêts du pays sous la sauvegarde de sa force. C’est ce qui fait que, malgré la conspiration de tant de passions et d’ambitions acharnées à le perdre, le ministère du 1er mars est sorti de la discussion de l’adresse beaucoup plus fort qu’il n’y était entré.

Un pays ne peut demander à son gouvernement que sa diplomatie détourne tous les dangers, et que ses plans de campagne réussissent toujours. Ce qu’il a droit d’exiger, c’est que son gouvernement ne l’engage pas légèrement, et qu’après l’avoir engagé il ne se décourage pas à la première difficulté. Or, le ministère du 1er mars a trouvé le pays engagé, et ce n’est pas lui qui s’est découragé.

A la vérité, parmi ceux qui, au début, pensaient et disaient que la France, plutôt que de laisser exécuter le traité du 15 juillet, devait lutter seule contre toute l’Europe et épuiser la dernière goutte de son sang, il en est qui, subitement éclairés, trouvent aujourd’hui ce traité le plus juste du monde, et font un crime au 1er mars de ne l’avoir pas pris en bonne part. Sans doute, cela valait mieux, à tout prendre, que d’avancer pour reculer ensuite, que de mettre la main sur la garde de son épée pour la laisser dans le fourreau, que de menacer pour ne pas frapper. Mais on ne peut du moins accuser de faiblesse les hommes qui ont tenu jusqu’au bout le même langage, et qui ont cessé d’être ministres plutôt que de souscrire à l’abaissement du pays.

Pour être parfaitement impartial, il faut pourtant reconnaître qu’une faute grave a signalé les derniers jours du 1er mars, et jusqu’à un certain point compromis sa situation. Jusqu’au bombardement de Beyrouth, on pouvait très raisonnablement espérer que les quatre puissances, averties des intentions de la France, y auraient égard, et consentiraient, pour éviter la guerre, à une transaction honorable pour tous. Dès-lors le ministère du 1er mars aurait été coupable si, par une détermination violente et précipitée, il eût allumé l’incendie et donné le signal d’une collision universelle ; mais une fois Beyrouth bombardé, il devint évident que les puissances ne croyaient pas à la résolution inébranlable de la France, et qu’elles étaient déterminées à pousser les choses jusqu’au bout. C’était le moment de substituer l’action à la discussion, ou du moins, si l’on continuait à négocier, d’appuyer la négociation par quelque mesure efficace et hardie. Le ministère du 1er mars fut de cet avis, et proposa, comme on le sait, l’envoi immédiat de la flotte à Alexandrie, avec mission expresse de combattre la flotte anglaise, si la flotte anglaise ne s’arrêtait pas. Nous avons de fortes raisons de croire que cette résolution, si elle avait reçu son exécution, eût changé notablement la marche des évènemens et maintenu en Orient la vieille influence de la France. Il est donc très fâcheux que le ministère ait cru devoir retirer la démission qu’il avait d’abord donnée, et accepter un ajournement. Nous savons les graves motifs qui, au milieu de l’agitation qui régnait alors, pesèrent sur sa détermination Quand les amis les plus fermes de la monarchie constitutionnelle disent à des ministres pénétrés du sentiment de leur responsabilité que leur retraite, si elle a lieu, sera le signal de l’insurrection et peut-être de l’assassinat ; quand ils leur demandent s’ils veulent jouer le rôle d’Espartero et quitter le pouvoir pour y être ramenés par l’émeute huit jours plus tard ; quand, allant plus loin encore, ils vont jusqu’à leur montrer une révolution comme la conséquence possible et même probable du parti qu’ils veulent prendre, il est, nous le comprenons, bien difficile de résister et de se refuser à toute transaction. Nous regrettons pourtant que le ministère du 1er mars ait cédé, et qu’il ait ainsi, sans le vouloir, facilité l’œuvre déplorable qui s’est accomplie depuis. Mais si, comme nous le pensons, le reproche est fondé, ce n’est certes pas du parti pacifique et ultrà-monarchique qu’il devait venir. C’est pourtant ce dernier parti qui, après avoir profité de la faute du 1er mars pour le renverser, n’a cessé, pour achever de le perdre, de s’en faire une arme contre lui ! C’est ce dernier parti qu’on a entendu, qu’on entend encore chaque jour, au nom des principes constitutionnels les plus absolus, blâmer sa condescendance et railler son dévouement ! Nous espérons que la leçon profitera, et qu’aucun ministre, désormais, quelles que soient les circonstances, ne fera au parti conservateur des sacrifices qui obtiennent tant de reconnaissance, et dont on est payé par de si loyaux procédés.

Au dehors, nous croyons l’avoir suffisamment prouvé, le dernier cabinet s’est montré parfaitement fidèle à son programme. L’a-t-il été moins au dedans ? C’est ce que nous allons examiner.

Nous avons entendu quelques personnes, dont nous honorons le caractère, établir entre la politique extérieure et la politique intérieure du dernier cabinet une distinction radicale. Selon ces personnes, la politique extérieure du dernier cabinet, bonne en soi, a malheureusement été compromise par sa politique intérieure. Les passions anarchiques sortant de leur tombeau, les esprits ébranlés et agités, le désordre réprimé avec une mollesse voisine de la connivence, la presse, même ministérielle, plus violente, plus incendiaire que jamais, voilà, disent ces personnes, ce qu’on a vu sous le 1er mars, voilà ce qui a justement effrayé le parti conservateur tout entier. Pour tout exprimer en un seul mot, pour la première fois depuis huit ans, le pouvoir a été livré sans partage aux hommes et aux doctrines de la gauche. Ce n’est certes pas là ce que le 1er mars promettait lors de son avènement.

Il y a d’abord une grave observation à faire. En supposant que, sous le 1er mars, le pouvoir, en effet, se fût fixé exclusivement à gauche, à qui faudrait-il l’imputer ? Au ministère qui avec loyauté et fermeté offrait à toutes les opinions modérées de la chambre une équitable transaction, ou bien à ceux qui dès le premier jour, sans attendre les actes, ont brutalement et systématiquement repoussé cette transaction ? Depuis vingt-cinq ans que le gouvernement représentatif existe en France, bien des ministères se sont succédés. Il n’y a pourtant que deux exemples d’une opposition assez hostile pour débuter par un refus absolu de concours, l’un en 1830, l’autre en 1840. Quand le parti conservateur traitait M. Thiers comme le parti libéral sous la restauration avait traité M. de Polignac, serait-il bien surprenant que M. Thiers se fût cru parfaitement libre à l’égard du parti conservateur, et que, maître du pouvoir, il l’eût placé exclusivement là où, malgré de vieilles préventions, il trouvait bienveillance et modération ? Cependant M. Thiers n’en a rien fait, et c’est une des plus grandes preuves de sagesse et de bon sens qui jamais aient été données. Ainsi le ministère du 1er mars avait déclaré qu’il n’apportait point la réforme électorale. La réforme électorale a-t-elle été par lui ouvertement ou secrètement soutenue ? Le ministère du 1er mars avait annoncé qu’il n’y aurait point de réaction administrative. Cette réaction a-t-elle eu lieu ? Le ministère du 1er mars, enfin, avait dit que dans la distribution des places il ne se montrerait pas exclusif. S’est-il montré exclusif, quand dans son impartialité, il a été jusqu’à offrir une place élevée dans la magistrature à un ancien ministre du 15 avril, à celui-là même que repoussait six mois auparavant M. Teste, aujourd’hui collègue de M. Martin ? Il est vrai qu’en même temps le ministère du 1er mars acceptait avec joie, avec reconnaissance, l’appui de la gauche constitutionnelle. Mais où a-t-on vu que le moyen d’opérer une transaction entre plusieurs partis soit d’excommunier un d’entre eux ? Pour notre part, nous le déclarons, quand le ministère du 1er mars s’est formé, nous osions à peine espérer que la gauche constitutionnelle se prêtât si facilement, si loyalement à la politique de transaction. Dans plusieurs occasions, sans doute, et notamment quand il s’est agi de mettre l’administration secondaire en harmonie avec l’administration supérieure, la gauche constitutionnelle s’est plainte que le ministère fît trop peu ; mais elle a compris en même temps que, dans la situation qu’il avait prise, le ministère dût éviter jusqu’à l’apparence d’une réaction, et elle n’en a pas moins continué à lui donner son appui. Que l’on compare cette conduite à celle du parti ultrà-conservateur, et qu’on dise de quel côté est, depuis deux ans, la véritable modération.

Nous voudrions, d’ailleurs, qu’on nous dît qui dans la chambre, ou hors de la chambre, a maintenant le droit de se présenter comme pur de tout contact avec la gauche, et comme ennemi systématique de toutes concessions à ce parti. Est-ce le 15 avril qui, dans des vues qu’il ne s’agit pas d’apprécier ici, débuta par lui jeter la plus énorme des concessions celle de l’amnistie ? Est-ce le 12 mai dont la politique envers la gauche a été précisément celle du 1er mars, et qui ne peut revendiquer d’autre avantage que celui d’avoir moins bien réussi ? Est-ce enfin le 29 octobre, dont presque tous les membres ont fait partie de la coalition ? Il faudrait enfin renoncer à ces banales accusations, et reconnaître qu’entre la gauche constitutionnelle et une portion du centre il n’y a plus aujourd’hui d’abîmes infranchissables comme en 1831 et 1832. II faudrait reconnaître que le temps a dépouillé les opinions des uns et des autres de ce qu’elles avaient d’exclusif, et rendu un rapprochement possible. Depuis trois ans, ce rapprochement a été tenté par tous les ministères. Le seul tort du 1er mars est d’avoir été plus habile ou plus heureux que ses devanciers.

La question, au surplus, n’est pas d savoir qui a voté pour le ministère du 1er mars, mais comment il a gouverné. Or, nous défions que dans toute sa conduite on trouve une concession, une seule aux idées anarchiques et désorganisation. On prétend que, sous ce ministère, l’ordre n’a pas été suffisamment maintenu. Où a-t-on vu cela ? Sous le ministère du 1er mars, la société a couru deux immenses dangers, celui des émeutes nées de la disette et celui de vastes coalitions d’ouvriers. Ce ne sont pas là malheureusement des dangers qu’on puisse prévenir ; mais n’ont-ils pas été partout énergiquement, efficacement réprimés ? Certains conservateurs, à la vérité, auraient voulu que les ouvriers, coalisés fussent dès le premier jour traités comme les insurgés d’avril ou de juin, et qu’une bataille régulière dans Paris prouvât de nouveau la fidélité des troupes et la force du gouvernement. Nul doute qu’il n’eût fallu, si le désordre avait duré, en venir à cette déplorable extrémité ; mais ne vaut-il pas cent fois mieux l’avoir évitée ? Nous sommes d’avis qu’on ne saurait, quand l’émeute éclate, déployer trop d’énergie pour la réprimer, trop de sévérité pour la punir ; mais nous sommes d’avis aussi qu’il faut d’abord épuiser tous les moyens d’éclairer les esprits et de calmer les passions. C’est ce qu’a fait le ministère du 1er mars dans l’affaire des coalitions, et il a réussi. Qui oserait s’en plaindre ?

Ce n’est pas sérieusement que l’on reproche au 1er mars l’agitation qui a suivi le traité du 15 juillet, et les manifestations, auxquelles cet évènement a donné lieu. Il était impossible, assurément, que la France apprît sans s’émouvoir qu’une coalition nouvelle venait de se former ; il était impossible que cette émotion ne produisît pas quelques désordres et ne ra1Iumt pas quelques mauvaises passions. Plus d’ailleurs on peindra l’anarchie comme menaçante, plus on prouvera qu’il est nécessaire de lui opposer toutes les forces du pays, plus on condamnera l’absurde politique qui tend à les diminuer en frappant d’une exclusion systématique une des portions notables de l’opinion constitutionnelle. Le parti conservateur craint avec raison l’opinion radicale ou républicaine, et par une incroyable aberration il travaille à lui rendre des alliés qu’elle avait presque perdus. Ce n’est point ainsi que le 1er mars avait compris sa mission, et M. Garnier Pagès sait ce qu’il dit quand il annonce que la gauche modérée, si cela dépend de lui, restera long-temps dans l’opposition.

Il faut dire la vérité : ce ne sont là que des prétextes, et le grand grief du parti conservateur contre le 1er mars, c’est que, tout en le blâmant quelquefois, les deux journaux principaux de la gauche constitutionnelle, le Courrier Français et le Siècle, l’ont habituellement soutenu. « Le ministère du 1er mars, entend-on encore répéter tous les jours, a été perdu par ses journaux ; » et comme cette phrase est simple et facile à retenir, elle passe, aux yeux de bien des gens, pour un argument final et sans réplique. Le ministère du 1er mars a été perdu par ses journaux, cela veut dire pour celui-ci : « Quand je sollicitais les faveurs du 1er mars, j’avais bien l’intention de lui rester fidèle, mais je ne prévoyais pas alors que le Courrier français m’affranchirait de toute reconnaissance en ménageant M. Thiers. » Pour celui—là : « J’étais tout prêt à lutter bravement contre la coalition étrangère, mais j’ai dû, pour ne pas me trouver dans les mêmes rangs que le Siècle, réprimer mon courage. » Le ministère du 1er mars a été perdu par ses journaux, cela répond à tout et dispense de tout autre raisonnement.

Examinons pourtant ce grief et voyons ce qu’il vaut. Chaque opinion, on le sait, doit avoir ses organes dans la presse comme à la chambre. Quand à la chambre le centre gauche et la gauche constitutionnelle appuient un cabinet, il est donc parfaitement naturel, parfaitement légitime que le centre gauche et la gauche constitutionnelle l’appuient également dans la presse. Est-ce à dire qu’une administration quelconque puisse et doive jamais répondre de tout ce que publient les journaux qui la défendent librement ? Qu’on voie où cela conduirait. Assurément, entre le ministère du 29 octobre et les journaux conservateurs, il y a aujourd’hui des rapports bien plus intimes, des liens bien plus solides qu’entre le ministère du 1er mars et les journaux de la gauche constitutionnelle. Est-ce donc le ministère du 29 octobre qui répète chaque jour, depuis deux mois, que le cabinet précédent est le plus funeste et le plus coupable qui jamais ait pesé sur le pays ? Est-ce le ministère du 29 octobre qui, accusant ce cabinet tantôt de faiblesse, tantôt de témérité, lui reproche à la fois d’avoir voulu la paix et la guerre à tout prix ? Est-ce le ministère du 29 octobre qui, descendant aux plus basses calomnies, emploie contre des hommes honorables des armes ramassées dans le vieil arsenal des partis anarchiques, et dont ces partis eux-mêmes rougiraient de se servir aujourd’hui ? Est-ce enfin le ministère du 29 octobre qui l’autre jour déclarait avec une si admirable naïveté qu’en demandant la corde ou la guillotine pour M. Thiers et pour ses collègues, les journaux anglais empiètent sur la justice du pays ? Non, certes, et nous croirions, rien qu’à le penser, faire injure au ministère du 29 octobre, à celui de ses membres particulièrement qui, comme ambassadeur, s’est jusqu’au mois d’octobre associé au 1er mars.

Quoi que l’on fasse, chaque parti sera toujours plus vif dans la presse que dans la chambre. Quoi que l’on fasse aussi, chaque parti trouvera fort innocentes les attaques dont souffrent ses adversaires, fort condamnables celles qui peuvent l’atteindre. Est-il vrai pourtant que du 1er mars au 29 octobre les journaux de la gauche constitutionnelle, ceux qui ont perdu le ministère, aient été, comme on le prétend, extravagans et violens. Il faut distinguer. Pendant cette période, nous en convenons, la gauche constitutionnelle a, dans ses journaux, traité avec peu de ménagement le parti conservateur qui le lui rendait bien ; mais si, dans le feu de la polémique, le parti conservateur a pu recevoir quelques blessures, jamais, en revanche, les grands principes d’ordre sur lesquels repose la société n’avaient obtenu des journaux de la gauche constitutionnelle une plus éclatante adhésion. Pour juger les organes d’une opinion, ce n’est pas aux organes de l’opinion contraire, mais à eux-mêmes, à d’autres époques, qu’il convient de les comparer. Or, nous demandons à quelle époque le langage des journaux de la gauche constitutionnelle avait été, en ce qui touche aux choses, si plein de réserve et de modération. Qu’on se rappelle leur attitude pendant les émeutes pour les grains et pendant les coalitions d’ouvriers. Les a-t-on vus dans ces deux circonstances décisives rester comme jadis indifférens et méfians ? ou bien ont-ils, sans hésiter, sans faiblir mis au service du gouvernement tout ce qu’ils possèdent d’influence et d’action ? Et dans cette question même de paix et de guerre qui pendant trois mois a si profondément remué le pays, peut-on dire que les journaux de la gauche constitutionnelle aient, comme en 1831 prêché une croisade nationale contre les traités de 1815, et demandé en quelque sorte la guerre pour la guerre. Loin de là, ils n’ont cessé de répéter que la paix était préférable à la guerre, et que, si la France pouvait la maintenir avec honneur, il n’y avait point à hésiter. Quelquefois à la vérité leurs sentimens et leurs inquiétudes ont débordé avec quelque vivacité ; mais en cela, ils étaient égalés, si ce n’est dépassés, par le principal organe du parti conservateur, alors plus résolu que personne. La seule différence, c’est que leur langage a été le même du commencement à la fin, et que le canon de Beyrouth n’a pas subitement fait défaillir leur voix et glacé leur ardeur.

Voici donc, en définitive, à quoi se réduit le grief. Le ministère du 1er mars, violemment attaqué par le parti conservateur, a trouvé dans la presse des amis qui, tout en faisant leurs réserves, ont bien voulu lui prêter leur libre appui, et défendre, de concert avec lui, la double cause de l’indépendance parlementaire et de l’honneur du pays. Nous souhaitons que les rapports de leurs successeurs avec la presse soient toujours aussi honorables.

En résumé, placé non par sa faute en face d’une coalition redoutable, le ministère du 1er mars a su au dehors, sans forfanterie et sans imprudence, soutenir dignement l’honneur du pays et mettre la France en état de se faire respecter. Il a, au dedans, sans concession dangereuse et sans réaction, rallié au gouvernement une portion considérable de l’ancienne opposition et enlevé aux partis extra-constitutionnels un point d’appui sans lequel leur impuissance est évidente. Voilà ce qu’a fait le ministère du 1er mars. Voyons ce qu’est venu faire le ministère du 29 octobre.

Il y a d’abord dans le fait même de l’avènement du cabinet actuel et dans les circonstances qui ont précédé cet avènement, quelque chose de fâcheux et presque de fatal. Le jour où le dernier cabinet, avec modération, mais avec fermeté, déclara à l’Europe étonnée que la France n’entendait pas être mise hors des affaires européennes, et que, pour soutenir ses justes prétentions, elle était prête même à faire la guerre, il s’éleva dans les chancelleries étrangères une clameur unanime contre un cabinet dont la témérité s’élevait jusqu’à des résolutions si étranges. De Saint-Pétersbourg à Londres, le mot d’ordre fut donc que si la France voulait qu’on se montrât indulgent pour elle, il fallait qu’elle prouvât son repentir en chassant du pouvoir le ministre incendiaire qui osait, un contre quatre, ne pas désespérer de son pays. Dans le premier moment, cette injonction des quatre puissances excita, or le sait, une indignation générale, et affermit le ministère au lieu de l’ébranler. Cependant le sacrifice que demandaient les chancelleries étrangères a été fait, et le ministère proscrit par elles est tombé. Il est tombé, parce qu’au mépris de menaces officielles ou officieuses il voulait faire tenir à la France un langage digne d’elle, et compléter un armement sérieux. N’est-ce pas là pour la France un premier échec et une première humiliation ?

Ce n’est pas tout. Il est aujourd’hui parfaitement prouvé que, dès le début de la crise, il y a eu sous un langage et des actes communs deux politiques fort différentes : l’une qui, sans désirer la guerre, la regardait comme possible et s’y préparait ; l’autre qui, résolue à maintenir la paix, ne voyait dans les armemens et dans toutes les autres démonstrations qu’un moyen de faire peur à la coalition. Pendant quelque temps ces deux politiques avaient pu marcher d’accord et se confondre en apparence ; mais elles devaient se séparer le jour où il serait bien démontré que la coalition n’était pas d’humeur à se laisser effrayer. Or, la première de ces politiques, il ne faut pas se le dissimuler, a été vaincue dans la personne des ministres du 1er mars. La seconde a triomphé, et les ministres du 29 octobre en ont pris la responsabilité. Qu’ils le veuillent ou qu’ils ne le veuillent pas, les ministres du 29 octobre sont donc aux yeux de la France et de l’Europe les représentans de cette politique. C’est là la situation qu’ils ont acceptée, situation qui, comme il arrive presque toujours, doit être plus forte que leurs intentions.

Le ministère du 29 octobre, indépendamment de sa volonté, indépendamment de ses actes, avait donc, ce nous semble, un double vice originel. En succédant au 1er mars et en réduisant les armemens projetés, comme lord Melbourne l’avait si cavalièrement exigé, il donnait satisfaction complète à l’Europe contre la France, et justifiait pleinement la prédiction de lord Palmerston. En acceptant la mission d’abandonner la position prise par ses prédécesseurs et de rompre leurs engagemens, il détruisait pour un long avenir toute confiance dans les paroles de la France, toute foi dans ses résolutions. C’était un mal énorme et malheureusement irréparable. Mais du moins pouvait-on espérer que le ministère du 29 octobre lutterait avec fermeté contre les inconvéniens de sa situation. Il ne nous semble pas qu’il l’ait fait jusqu’ici. Après la prise de Saint-Jean-d’Acre, on a pu dire avec quelque raison que tout était terminé en Syrie, et qu’on ne pouvait revenir sur les faits accomplis ; mais il ne faut pas oublier que Saint-Jean-d’Acre tenait encore lors de la rédaction du discours du trône et de la discussion de l’adresse à la chambre des pairs. Avant la chute de Saint-Jean-d’Acre, il était donc établi par le cabinet que la France ne devait plus rien à Méhémet-Ali, et qu’il se sauvât par ses propres forces, ou qu’il pérît. Il était établi que toutes les espérances dont on avait flatté jusqu’ici ce vieil allié de la France étaient de vaines paroles et de tristes déceptions. Or, ce qui abaisse un pays, ce n’est pas de se tromper, c’est de faiblir ; ce n’est pas d’avoir trop bonne opinion de la puissance d’un allié, c’est de retirer à cet allié malheureux l’appui qu’on lui avait promis, même avant qu’il soit définitivement vaincu, même quand il est permis de croire encore que cet appui peut le sauver. Qu’on ne cherche donc pas à abuser la France par de pompeuses protestations. Quoi que l’on fasse et que l’on dise aujourd’hui, l’Europe sait qu’avant la prise de Saint-Jean-d’Acre la France avait abandonné son allié et cédé sur tous les points. Méhémet-Ali sait que désormais, dans aucun cas, il n’a plus rien à attendre de la France. La conséquence certaine, inévitable, c’est que l’Europe écoutera moins que jamais notre voix ; c’est que Méhémet-Ali, ainsi que l’Angleterre l’y convie chaque jour, cherchera ses garanties là où elles sont sûres et puissantes. Allié sur lequel on ne peut pas compter, ennemi avec lequel on n’a pas besoin de compter, voilà ce qu’aux yeux du monde est devenu notre pays ! Voilà le sort qu’on lui a fait, et dont on veut encore qu’il soit fier et reconnaissant !

Nous ne voulons point insister sur cette triste situation. Les ministres du 29 octobre, nous le croyons sincèrement, la jugent comme nous, et ce n’est pas sans un profond chagrin qu’ils voient la France privée de toute action et de toute influence. Quand ils ont pris le pouvoir, ils espéraient du moins que le sacrifice de M. Thiers suffirait à l’Europe, et qu’en échange de ce sacrifice la France, représentée par eux, obtiendrait quelque concession notable. Leur espérance a été cruellement déçue, et ils s’aperçoivent aujourd’hui que c’est par la fermeté, non par la faiblesse, qu’un peuple se fait écouter et respecter. Si, comme on a pu s’en flatter un moment, l’union des pouvoirs dans une détermination irrévocable eût convaincu l’Europe qu’entre la guerre et la déchéance dont le traité du 15 juillet l’a frappée, la France choisirait la guerre, nous ne doutons pas une minute que l’Europe n’eût accordé à la France ce qu’il fallait au moins pour mettre à couvert son honneur. Mais, comme M. Thiers l’a dit à la tribune, l’Europe a toujours douté de l’énergie de notre volonté, et nous venons de justifier sa prévoyance. Elle use donc de ses avantages, et nous traite comme nous semblons le mériter. Tout ce que, dans cette déplorable position, on peut demander au gouvernement, c’est, tout en préparant un meilleur avenir par des armemens formidables, de rester dans l’isolement et dans l’inaction. Il serait indigne de la France d’aller renouer des alliances si injurieusement rompues, ou de s’exposer ailleurs, par des avances intempestives, à des refus blessans et a de sanglans dédains. Il serait absurde de recommencer la comédie des derniers mois, et de s’engager dans quelque nouvelle entreprise, pour s’en retirer bien vite au premier danger. Ce qu’il y a de pire, en ce monde, c’est d’avoir des prétentions que l’on n’ose pas soutenir jusqu’au bout. Il faut donc, ainsi qu’on le conseillait naguère à la tribune, être modeste et se contenter de peu.

Voilà pour l’extérieur. Venons à l’intérieur, et cherchons quelle est de ce côté la mission du 29 octobre et quelle doit être son œuvre.

Depuis trois ans, nous le répétons, tous les bons esprits en France sont préoccupés d’une grande et salutaire pensée, l’oubli des vieilles querelles et le rapprochement dans un vaste parti de toutes les opinions modérées et constitutionnelles. Cette pensée, le 1er mars s’honore de l’avoir plus nettement formulée qu’aucun autre cabinet ; mais elle n’appartient pas à lui seul. Dans la coalition et après la coalition, M. Guizot, avec sa haute intelligence, l’avait admirablement comprise et pratiquée. Ministres au 12 mai, M. le maréchal Soult, MM. Duchâtel, Villemain, Duperré, Teste, Cunin-Gridaine lui-même, en avaient fait la base de leur politique. Le seul ministre du 15 avril, enfin, qui fasse partie du cabinet actuel, M. Martin du Nord, semblait, vers la fin de la dernière session, disposé à s’y rallier. Nous n’avons donc aucune raison de croire que le ministère du 29 octobre ait le parti pris de s’en écarter ; mais ici encore sa situation domine sa volonté. Quel est, aux yeux des amis du 29 octobre, le crime irrémissible du 1er mars ? Celui d’avoir vécu en bonne intelligence avec la gauche, et rapproché du pouvoir les fractions modérées de l’ancienne opposition. Par le fait seul de son avènement, le ministère du 29 octobre est donc venu de nouveau couper la chambre en deux, et séparer ou plutôt armer l’un contre l’autre l’esprit conservateur et l’esprit progressif, l’amour de l’ordre et l’amour de la liberté. Par le fait seul de son avènement, il a replacé les partis dans la situation de 1834, et ressuscité les haines et les querelles de cette époque. Par le fait seul de son avènement, en un mot, il a détruit ou du moins suspendu le travail de réconciliation qui s’opérait depuis deux ans, et auquel la plupart de ses membres ont eux-mêmes contribué. Est-ce là une sage tentative, une tentative qui mérite d’être approuvée ? Est-ce du moins une tentative qui ait quelque chance de succès ? Ni l’un, ni l’autre, ce nous semble. Lorsque le 22 février tomba, nous étions bien plus près des grandes luttes qui nous avaient divisés, et rien encore n’avait ébranlé nos défiances et nos préventions réciproques. Le 6 septembre, qui, comme le 29 octobre, essaya de reconstituer l’ancienne majorité et l’ancienne opposition, échoua pourtant et vécut, six mois seulement. Depuis, il y a eu la coalition, le 12 mai, le 1er mars, qui tous, avec plus ou moins de succès, ont concouru à effacer les vieilles lignes de démarcations. Et l’on veut aujourd’hui rayer quatre années de notre histoire politique, et reprendre toutes les questions au point où les avaient laissées 1834 et 1835 ! On veut rejeter, d’une part, le centre droit modéré sur la droite ultrà-conservatrice, de l’autre, le centre gauche et la gauche constitutionnelle sur la gauche radicale ! On veut replacer ainsi le gouvernement de juillet entre un parti qui le compromette et un parti qui l’attaque, entre des amis imprudens et des ennemis dangereux ! Est-ce là, nous le demandons à tout homme sincère, travailler pour le salut de la monarchie constitutionnelle, et pour l’anéantissement des factions ?

Il faut aller au fond des choses. Sous des dénominations diverses, il n’y a eu long-temps dans la chambre que deux partis, une droite et une gauche ; mais chacun de ces deux partis contenait dans son sein des élémens hétérogènes qui, réunis momentanément par un intérêt commun, devaient se séparer un jour. Ainsi à droite des hommes réellement, cordialement dévoués à nos institutions, pleins d’indépendance et de fermeté, mais à côté d’eux d’autres hommes pour qui nos institutions sont un mal nécessaire, et toujours prêts, pour diminuer ce mal, à se ranger aveuglément derrière le pouvoir royal ; à gauche des partisans sincères de la monarchie constitutionnelle et de la dynastie actuelle, mais tout près d’eux des ennemis avoués ou déguisés de toute monarchie et de toute dynastie : tel est, quand on ne s’en tient pas aux apparences, l’état vrai des partis tels qu’ils existaient en 1834. Si donc on veut placer exclusivement le gouvernement à droite ou à gauche, voici ce qui arrive : si c’est la droite qui gouverne seule, elle n’offre point pour la défense de la volonté parlementaire un point d’appui suffisant ; si c’est la gauche, elle laisse prendre aux partis extra-constitutionnels trop d’ascendant et d’influence. Pour éviter l’un et l’autre écueil, il n’y a qu’un moyen, l’alliance de la portion libérale de la droite et de la portion conservatrice de la gauche. Là seulement est la base d’une majorité qui soit à l’abri, quoi qu’il arrive, de se montrer servile ou factieuse. Or, cette alliance était commencée, elle se consolidait, et le 29 octobre est venu précisément pour la rompre. Il se trouve donc condamné à gouverner à l’aide de la droite seule, de la droite tout entière, dans ses nuances les plus vives, les moins parlementaires. Se croit-il, dans cette situation, bien maître de sa politique, bien libre dans ses mouvemens ? Quand il s’agira de résister à l’anarchie, il sera fort sans doute, et le secours de sa majorité ne lui manquera pas. Mais s’il veut résister ailleurs, pourra-t-il compter encore sur cette majorité ? Pour être un ministère sérieux et puissant, il faut pourtant être en mesure de résister partout, en haut comme en bas.

Entre un ministère et ceux qui l’appuient, il s’opère d’ailleurs un échange inévitable, de concessions réciproques. Quelles seront les concessions du ministère du 29 octobre au parti ultrà-conservateur ? Ce parti, qui voulait la paix avant tout, s’est jusqu’ici montré peu exigeant sur tout le reste ; mais la paix assurée, on ne peut croire qu’il mette aux pieds du 29octobre ses doctrines et ses prétentions. Il se souvient avec amertume, avec colère, que les membres les plus considérables du cabinet actuel ont fait partie de la coalition, et ce souvenir ne le dispose ni à l’indulgence ni à la modération. Cependant, nous le répétons, pour que le ministère vive dans les conditions où il s’est placé, il faut que le parti ultrà-conservateur, dans toutes ses nuances, vote constamment pour lui. Encore une fois, que fera le ministère pour le parti ultrà-conservateur dans toutes ses nuances ?

Nous croyons avoir suffisamment indiqué quelles sont les différences réelles qui, à l’extérieur aussi bien qu’à l’intérieur, distinguent le ministère du 29 octobre du ministère du 1er mars. A l’extérieur, le ministère du 1er mars désirait sincèrement la paix, mais il était résolu à courir les chances terribles de la guerre plutôt que de sacrifier, dans la question d’Orient, les intérêts, l’influence, la dignité de la France, en souffrant que le traité du 15 juillet fût exécuté jusqu’au bout. Le ministère du 29 octobre a pensé au contraire qu’après avoir épuisé en faveur du pacha d’Égypte et de la politique française tous les moyens purement comminatoires, il convenait de s’arrêter et de laisser régler la question d’Orient au gré de l’Angleterre plutôt que de renoncer à la paix. A l’intérieur, le ministère du 1er mars travaillait à accomplir le vœu des esprits éclairés, en séparant à droite comme à gauche les opinions modérées des opinions extrêmes, et en formant ainsi entre toutes les exagérations un vaste juste-milieu ; le ministère du 29 octobre est venu refouler de chaque côté les opinions modérées sur les opinions extrêmes, et détruire ainsi, autant qu’il était en lui, l’œuvre de deux années. Selon nous, ces différences sont telles que nous comprenons peu qu on puisse donner au ministère du 1er mars et au ministère du 29 octobre une égale adhésion. Est-ce à dire que les partisans du 1er mars doivent se proposer systématiquement pour but le renversement du 29 octobre, et voter contre toutes les mesures, bonnes ou mauvaises, qu’il pourra proposer ? Nous croyons qu’il y a pour les partisans du 1er mars un rôle bien plus digne, bien plus noble, bien plus utile au pays. Ce rôle, c’est avec ou sans le ministère, d’éclairer la France sur sa situation actuelle, et de la préparer à la grande lutte que, selon toute apparence, elle aura bientôt à soutenir. C’est, en même temps, d’obliger le gouvernement, quand bien même il n’en aurait pas le désir, à conserver vis-à-vis des puissances étrangères l’attitude que la chambre a voulue dans la seconde édition de son adresse. Dans des circonstances ordinaires, une opposition tracassière et journalière peut avoir ses avantages. Dans les circonstances où nous sommes, une telle opposition serait funeste et malhabile.

Nous devons d’ailleurs le dire : il n’y a, selon nous, rien de plus déplorable en politique que les changemens de personnes sans changement dans les choses. Si donc il était vrai qu’au sein de la majorité triomphante, quelques-uns cherchassent à se faire pardonner leur victoire en sacrifiant celui ou ceux auxquels cette victoire est due, et qui ont du moins le mérite d’en accepter bravement l’impopularité, nous prendrions en grande pitié ces intrigues dont le succès n’aurait d’autre effet que de donner satisfaction à de mesquines jalousies et à de petites inimitiés. Il est juste et bon, en définitive, que chaque opinion se range derrière ses hommes les plus éminens, et nous ne pensons pas que l’ostracisme, dans une cause ou dans l’autre, ajoute à la force et à la grandeur du gouvernement représentatif. Quand on regarde ce qui se passe à l’étranger, ce qui se passe dans la chambre même, il est impossible de ne pas croire qu’une politique différente de celle du 29 octobre ne devienne bientôt nécessaire. Nous ne doutons pas alors que, malgré les calomnies dont on le poursuit et les dégoûts dont on l’abreuve, l’homme d’état qui a présidé le conseil du 1er mars ne soit prêt à mettre de nouveau au service du pays sa haute intelligence et sa rare activité ; ainsi du moins c’est une pensée politique qui succédera à une autre ; ce ne sont point quelques personnes qui prendront la place de quelques autres, pour marcher précisément dans les mêmes voies et faire les mêmes choses.

Est-il vrai pourtant, comme certaines personnes le prétendent, que la transaction essayée par le 1er mars soit désormais impossible, et qu’il ne s’agisse plus que de faire prévaloir un côté de la chambre sur l’autre, en renonçant à tout espoir de rapprochement ultérieur. Ce n’est pas notre avis. Sans doute dans l’état actuel des choses, il y a peu de place pour un parti intermédiaire, et ceux qui refuseraient de se ranger à droite ou à gauche courraient risque d’essuyer le feu des deux armées ; mais c’est là une situation transitoire, et qui cessera nécessairement avec les circonstances qui l’ont produite Quoi que l’on fasse, entre les hommes qui veulent que la royauté soit tout, et ceux qui veulent qu’elle ne soit rien, il existe dans la chambre, comme dans le pays, une majorité que de vieilles préventions n’empêcheront pas éternellement de se réunir. C’est seulement par la formation d’une telle majorité, c’est-à-dire, nous le répétons, par l’alliance de la gauche conservatrice et de la droite libérale, qu’il y a chance de donner enfin à la France un gouvernement indépendant et puissant. Plusieurs des ministres pensaient, il y a deux ans, de cette alliance tout ce que nous en pensons, et y travaillaient ardemment. Nous déplorons qu’ils pensent autrement aujourd’hui, et qu’ils fassent une tentative contraire. Mais, tout en regrettant vivement de les avoir pour adversaires, et sans nous dissimuler les difficultés nouvelles qui résultent d’un tel changement, nous croyons que l’œuvre doit être poursuivie sans eux. Nous dirons donc aux ministres du 1er mars et à leurs amis, que l’échec qu’ils ont éprouvé et toutes les indignités qu’ils ont subies, ne doivent pas les décourager et leur faire quitter le terrain sur lequel ils s’étaient placés. Nous dirons à la gauche constitutionnelle qu’elle aurait tort, dans sa juste irritation, de paraître encore une fois confondre sa cause avec celle de la gauche radicale et républicaine, qui jadis l’a si souvent compromise. Nous dirons à la droite libérale qu’elle ferait une faute immense en associant définitivement son sort à celui de la droite ultrà, et en se perdant pour une politique qui n’est pas la sienne. On a parlé du changement notable qui, du commencement à la fin de la discussion de l’adresse, s’était manifesté dans les esprits, changement que l’on peut mesurer en comparant le premier projet d’adresse à l’adresse votée. Mais, depuis, n’est-on pas bien plus frappé encore du discrédit chaque jour croissant où tombe la politique inactive et timide ? Un jour la chambre nomme une commission qui vote à l’unanimité pour les fortifications de Paris, et qui choisit M. Thiers pour président et pour rapporteur ; le lendemain, toutes les opinions se réunissent pour demander que les armemens territoriaux et maritimes soient, en 1841 et 1842, élevés jusqu’au petit pied de guerre. Imagine-t-on que la chambre consente à de si énormes dépenses sans la prévoyance prochaine d’évènemens sérieux et sans un vif désir de faire reprendre au pays le rang qu’il a perdu ? Non certes, et ce serait mal comprendre l’esprit et les sentimens de la chambre. Il nous paraît donc que les fractions modérées de la gauche et de la droite ne manqueront pas, bientôt peut-être, d’occasion de se rapprocher et de s’unir dans un grand intérêt national. Il nous paraît que devant cet intérêt tomberont d’elles-mêmes toutes les petites barrières qu’on prend aujourd’hui tant de peine à relever.

Quoi qu’il en soit, et en supposant qu’aucun évènement ne survienne, voici le véritable état des choses. Si de la majorité manifestée par le vote de l’adresse on déduit trente voix à peu près de la gauche et du centre gauche qui, dissidentes sur une question spéciale, n’ont pas rompu pour cela leurs vieux engagemens, il reste au profit de la droite, en comptant depuis MM. Passy et Dufaure jusqu’à MM. de Lamartine et de Salvandy, vingt à trente voix à peu près. Personne ne peut penser qu’il y ait là les élémens d’une majorité durable ; personne ne peut penser non plus que des élections, si elles avaient lieu, vinssent accroître cette majorité. Aujourd’hui, tout autant qu’il y a un an, une transaction est donc nécessaire, et toutes les opinions qui veulent sincèrement la vérité du gouvernement représentatif et la grandeur de la France doivent s’y préparer. Si elles s’y refusent, elles n’auront que le triste avantage de s’annuler réciproquement et de condamner pour long-temps le parlement à l’impuissance et le pays à l’humiliation.


UN DÉPUTÉ.

  1. En insérant ce travail politique si remarquable par la netteté de l'exposition, mais qui diffère à plusieurs égards des vues qu'on trouvera émises tout à côté, la Revue tient à prouver avec quelles impartialité scrupuleuse elle s'efforce de réunir tous les élémens propres à éclairer et à représenter l'opinion. L'auteur distingué de ce travail, dans sa défense du ministère du 1er mars, a un point de départ tout autre que celui de la Revue ; il accepte et loue la coalition avec une vivacité sincère ; nous persistons à croire, sans vouloir récriminer, qu'au contraire bien des déviations viennent de là. La Revue a appuyé le ministère du 1er mars, mais elle l'a appuyé à droite ; il eût été à souhaiter que tous les conservateurs fissent comme elle. L'auteur de l'article conclut par un appel à la transaction ; ce serait là un résultat de nécessité et de modération pour lequel nous n'avons pas assez de vœux.