De la politique extérieure de la France depuis 1830/05

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De la politique extérieure de la France depuis 1830
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 5 (p. 460-495).
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DE LA


POLITIQUE EXTERIEURE


DE


LA FRANCE DEPUIS 1830.




CINQUIEME ET DERNIERE PARTIE.[1]

RAPPORTS DE LA FRANCE AVEC LA CONFEDERATION HELVETIQUE. -

AFFAIRES DE SUISSE JUSQU'A LA REVOLUTION DE FEVRIER.




La Suisse est un des pays de l’Europe où le contre-coup des événemens de 1830 se fit sentir le plus vite et le plus profondément. Les gouvernemens aristocratiques reconstitués en 1815, et qui avaient imprudemment ressuscité dans quelques cantons des institutions et des usages peu conformes aux idées de notre temps, s’écroulèrent successivement après la chute du roi Charles X ; ils laissèrent en tombant le pouvoir aux mains d’une démocratie mitigée, dont les chefs, par leurs opinions aussi bien que par leur position sociale, étaient disposés à fonder dans leur patrie un régime assez semblable à celui qui venait d’être inauguré à Paris. L’analogie évidente des principes et des intérêts contribua, dans le premier temps, à assurer entre les deux pays un accord qui leur était également profitable à tous deux. En effet, l’amitié de la Suisse garantissait à la France la sûreté d’une portion importante de son territoire, et maintenait entre elle et ses anciens adversaires ce puissant rempart que M. Guizot appelait à la tribune un rocher de glace et de braves gens. De son côté, la Suisse devait à l’appui bienveillant de la France d’avoir pu, malgré le mauvais vouloir des autres grandes puissances continentales, non-seulement réformer paisiblement, en 1830 et 1831, la plupart de ses institutions cantonales, mais encore préparer sans obstacle, en 1832 et 1833, la révision régulière du pacte fédéral. Malheureusement le parti modéré réformateur et gouvernemental, qui avait pris en Suisse la direction du mouvement libéral, qui d’abord avait fait preuve d’impartialité et de vigueur en employant tour à tour les troupes de la confédération à rétablir la paix compromise à Bâle par les radicaux, dans le canton de Schwitz par les partisans de la ligue de Sarnen, n’eut pas partout la force ou la volonté de résister énergiquement à l’envahissement des démagogues. Dans quelques cantons, les représentans les plus éminens des opinions modérées, abandonnés par le plus grand nombre, furent obligée de quitter la direction des affaires. Dans d’autres, ils transigèrent, retenant encore l’apparence du pouvoir, mais à la condition de l’exercer au profit de ceux qui consentaient à le laisser pour quelque temps entre leurs mains. Ailleurs enfin, les autorités locales se flattèrent qu’elles pourraient éviter toute réforme dans leurs constitutions cantonales et demeurer impunément chez elles conservatrices et presque oligarchiques, si elles se montraient ultra-libérales dans les affaires de la diète, et si elles faisaient chorus avec les radicaux les plus exaltés dans tout ce qui regardait les affaires extérieures de la Suisse. On s’imagine aisément quelles conséquences un pareil état des choses devait avoir sur les rapports de la Suisse avec les états qui l’environnent.

Il est toujours difficile au gouvernement d’une grande nation d’avoir avec un voisin notamment plus faible un différend qui ne dégénère bientôt en une violente querelle. C’est une expérience que les cabinets qui se sont succédé chez nous depuis 1830 ont pu faire les uns après les autres. À combien d’épreuves successives leur patience et leur dignité n’ont-elles pas été mises par les susceptibilités de ces petites démocraties helvétiques, qui, lorsqu’elles traitent avec des monarchies puissantes, prennent si facilement le ton d’une morgue hautaine pour celui d’une noble indépendance !

Il n’est point nécessaire d’entrer dans le détail de tous les justes sujets de plainte que la Suisse a donnés à ses voisins par l’hospitalité imprudente qu’elle n’a cessé d’accorder jusqu’en ces derniers temps aux réfugiés de tous les pays. Nous ne croyons pas utile de rappeler ni l’expédition de Ramorino publiquement préparée dans les murs de Genève contre le roi de Sardaigne, ni l’affaire Conseil en 1836, ni celle du prince Louis Napoléon en 1838. Ce n’est pas que ces conflits aient été sans gravité ; c’est qu’aujourd’hui nous tenons pour superflu d’insister auprès de qui que ce soit sur le droit qu’avait le cabinet du 22 février de menacer la Suisse d’un blocus hermétique, et le cabinet du 15 avril de lui faire entrevoir la possibilité de représailles plus significatives encore. Personne, nous le croyons, ne songe plus à reprocher à ces cabinets les mesures qu’ils ont dû prendre envers un état qui montrait si peu de bonne volonté ou tant d’impuissance à réprimer sur son territoire les tentatives les plus compromettantes pour la tranquillité des états limitrophes. Une seule chose nous paraît digne de remarque au milieu des événemens qui ont précédé ceux de 1847 : c’est la facilité avec laquelle ce pays, jadis si calme, si exclusivement renfermé dans le soin de ses propres affaires, permettait dès-lors à des étrangers débarqués chez lui de la veille de l’entraîner, pour leur propre compte et dans leurs seuls intérêts, dans les plus périlleuses aventures. Parmi les vrais habitans de la vraie Suisse, combien se souciaient en 1834 de révolutionner les états du roi de Sardaigne ? combien rêvaient en 1836 le renversement du trône impérial en Autriche, ou le remplacement en France du roi Louis-Philippe par le prince Napoléon ? C’est pourtant afin de seconder des desseins aussi indifférens ou plutôt opposés à ses intérêts que la diète helvétique s’est brouillée tour à tour avec la Sardaigne, avec l’Autriche et avec la France. On eût dit qu’aux yeux de ses propres enfans la Suisse avait perdu le droit d’occuper la première place dans leurs affections, et qu’eux-mêmes se jugeaient incapables de gouverner leur patrie. Des journalistes français, des professeurs allemands étaient conviés par les cantons les plus éclairés de la Suisse à venir exercer chez eux une suprématie qui n’était le plus souvent légitimée par aucun talent supérieur. Les fils de ceux qui avaient vaillamment combattu à Morat contre la domination étrangère acceptaient docilement le joug des doctrines qui leur étaient expédiées toutes faites du dehors. Genève, l’ancienne ville de Calvin, se donnait à régenter à un rédacteur inconnu du National de Paris ; Zurich invitait le docteur Strauss à venir attaquer les dogmes chrétiens au sein même de la cité qui avait la première reçu avec enthousiasme et défendu sur les champs de bataille les doctrines de Zwingle ; Berne s’inspirait des déclamations furibondes des proscrits allemands. À vrai dire, la Suisse semblait ne plus s’appartenir à elle-même. Elle s’était livrée en pâture à des révolutionnaires cosmopolites, prêts à expérimenter sur elle, et à ses dépens, les théories subversives qu’ils n’avaient pu faire triompher dans leur contrée natale.

Peut-être nous faudrait-il encore aujourd’hui renoncer à faire comprendre comment, en 1847, le parti radical, si peu nombreux et si faible par lui-même, est cependant parvenu à imposer peu à peu aux états souverains composant la confédération suisse des institutions intérieures et une politique extérieure antipathiques à l’immense majorité de la nation, si les événemens de l’année 1848 n’avaient révélé au public européen ce que peuvent des minorités entreprenantes dans les heures fatales où Dieu permet qu’elles exploitent à leur profit les défaillances du pouvoir, l’insouciance et les dissentimens des honnêtes gens.

En Suisse, les hommes modérés étaient divisés de canton à canton, de race à race, de religion à religion. Quant au pouvoir, il était si faible, qu’à peine, s’il l’eût voulu, eût-il pu se défendre. S’agissait-il de renverser le gouvernement de quelque canton conservateur, de lui enlever l’exercice de l’autorité, ou seulement de l’obliger à s’en servir au profit exclusif des opinions exaltées, les procédés employés étaient aussi simples qu’efficaces. Les agitateurs de toute la Suisse se portaient, à un moment donné, sur le canton qu’ils se proposaient de révolutionner. Ils y établissaient des sociétés secrètes, y fondaient des journaux démagogiques, exploitant sans choix toutes les questions qui pouvaient exciter les passions de la localité, s’alliant tantôt avec les catholiques contre les protestans, tantôt avec les protestans contre les catholiques, ailleurs avec les indifférens pour opprimer à la fois catholiques et protestans un peu zélés, semant partout la haine de classe à classe, ameutant les populations de la campagne contre les habitans des villes, traînant toujours après eux la discorde, les rixes, et trop souvent la guerre civile. S’agissait-il d’arracher, à la diète elle-même quelques mesures qui pouvaient la compromettre vis-à-vis des cours étrangères, après avoir provoqué dans chaque localité des mouvemens d’opinion factices, propres à faire donner à chaque envoyé près l’assemblée fédérale des instructions conformes aux vues du parti, ils ne manquaient point d’organiser, dans la ville où siégeait la diète, quelques réunions politiques reliées par des communications régulières avec toutes les affiliations démagogiques qui couvraient le reste du territoire ; ils avaient soin de réchauffer la polémique des organes ordinaires de leurs opinions, et, par cette double pression de leurs clubs et de leurs journaux, ils réussissaient le plus souvent à donner aux communications du pouvoir fédéral avec les grandes puissances du continent un ton d’insulte et de défi propre à jeter la Suisse dans les plus fâcheuses complications.

Un tel système de violence et d’intimidation n’avait déjà fait que trop de ravages en Suisse avant 1847. Cependant, là où le succès lui avait fait défaut, la répulsion qu’il avait inspirée avait produit un effet tout contraire et poussé les masses vers des sentimens entièrement opposés. Le mouvement radical, rationaliste et parfois ouvertement irréligieux avait, sur beaucoup de points, réveillé un esprit religieux très ardent. Dans les petits cantons, à Lucerne, canton directeur, à Fribourg et dans le Haut-Valais, c’étaient les populations entières qui, troublées dans leur ancien respect pour la foi de leurs pères, inquiétées pour leur antique indépendance, rompaient violemment avec les doctrines dominantes, et opposaient aux passions révolutionnaires, aux tendances sceptiques des cantons dont ils étaient entourés, un amour obstiné du passé, une foi plus ferme peut-être et plus sincère que tolérante et éclairée. Entre des états liés entre eux, quant aux affaires générales de la commune patrie, par un nœud fédéral assez faible, parfaitement indépendans les uns des autres en ce qui regarde leur gouvernement intérieur, et, sur leur territoire respectif, demeurés souverains dans la pleine acception du mot, les sujets de collision ne pouvaient manquer d’être graves et nombreux.

En 1841, une révolution radicale de la nature de celles dont nous avons cherché à expliquer le vrai caractère, les mobiles ordinaires et le but, appela au pouvoir dans le canton d’Argovie (canton mixte où les deux religions catholique et protestante sont en présence et en force à peu près égale) les hommes du parti démagogique. Ils n’y furent pas plus tôt installés, qu’accusant les moines des couvens d’Argovie d’avoir excité des troubles dans le canton (accusations qu’ils ne purent parvenir à prouver devant leurs propres tribunaux), ils prononcèrent, par simple arrêté cantonal, la suppression des établissemens religieux dont l’existence avait été spécialement garantie par l’article 12 du pacte fédéral [2]. La suppression violente des couvens d’Argovie et le refus de la diète de faire respecter les garanties stipulées amenèrent, de la part des cantons catholiques, une énergique protestation. Pour répondre à une menace qu’il considérait comme une déclaration de guerre jetée à la religion romaine, Lucerne appela chez lui les jésuites. Le résultat de cette détermination fut de remplacer la querelle des couvens par la querelle des jésuites. Si le parti radical s’était borné à soutenir que Lucerne, canton directeur, c’est-à-dire dont le gouvernement particulier devenait, à des époques déterminées par la constitution, le gouvernement central de la Suisse entière, devait s’abstenir, en sa qualité de représentant d’une fédération d’états dont un grand nombre était protestant, de recevoir chez lui et de reconnaître officiellement un ordre religieux institué surtout pour combattre les doctrines de la religion réformée, cette question eût pu diviser en Suisse comme ailleurs les meilleurs esprits ; mais les exaltés du parti démagogique procédèrent tout autrement. Sans se soucier d’attendre les décisions de la diète, ou plutôt assurés de ne pouvoir tout d’abord compter sur une majorité favorable à leurs desseins, fidèles à leurs habitudes querelleuses et tyranniques, ils résolurent non pas d’agir par des voies souterraines, comme ils l’avaient fait dans des cantons mieux préparés à accepter leurs doctrines, mais de procéder à force ouverte et les armes à la main contre Lucerne. Alors se présenta le plus désolant spectacle. À la stupéfaction et à la honte de la civilisation européenne, on vit en Suisse, au milieu de la paix la plus profonde, non pas seulement la guerre civile éclater entre des états confédérés, mais une expédition de huit mille condottieri se former dans quelques cantons, sous les yeux même des autorités locales, préparer librement tous leurs moyens d’attaque, et se jeter enfin, avec douze pièces de canon, sur un canton qui vivait officiellement en bonne intelligence avec le reste du pays. Dieu nous garde, en déplorant le fatal aveuglement des partis qui déchiraient alors la Suisse, de paraître, même un instant, viser à cette fausse et lâche impartialité trop commune de nos jours, et qui consiste à ne point tenir compte du droit, à se soucier très peu de la justice, à faire la part égale entre des torts très inégaux ! Hâtons-nous donc de le dire, si l’appel des jésuites à Lucerne fut un acte imprudent et impolitique, l’expédition des corps francs contre Lucerne fut, à coup sûr, un acte inique. M. Ochsenbein et les démagogues de bonne volonté qu’il avait recrutés au sein des clubs violaient toutes les lois quand ils envahissaient à main armée les petits cantons. Les petits cantons étaient mille fois dans leurs droits quand ils chassèrent à coups de fusil M. Ochsenbein et les gens de sa troupe. Les gouvernemens des cantons radicaux manquaient scandaleusement aux plus sacrés de leurs devoirs, quand ils toléraient, bien plus, quand ils favorisaient notoirement chez eux ces agressions sauvages contre les cantons catholiques. Les gouvernemens des cantons catholiques, non-seulement remplissaient une obligation étroite, mais cédaient à la nécessité, lorsque, après avoir soutenu et repoussé de pareilles attaques, ils se concertaient entre eux afin de se prêter, à l’occasion, les uns aux autres, une protection que l’autorité fédérale n’avait point pu ou n’avait point voulu leur accorder. De même que l’appel des jésuites avait amené l’expédition des corps francs, l’expédition des corps francs amena la formation de l’alliance défensive entre les cantons de Lucerne, d’Uri, de Schwitz, d’Unterwalden, haut et bas, de Zug, de Fribourg et du Valais.

Cette alliance de sept cantons, dont la plupart se joignaient par leur territoire, et dont quelques-uns occupaient au centre de la Suisse des positions à peu près inexpugnables, était de nature à opposer une assez forte résistance aux projets des radicaux. Cette fédération particulière au sein de la fédération générale, qui avait reçu le nom de ligue du Sunderbund, mais qui n’avait d’ailleurs donné lieu à aucun traité ou stipulation quelconque entre les cantons alliés, qui avait été instinctivement convenue sous la pression des événemens, pour le besoin de la commune défense, et sans qu’aucun mot d’écrit en eût seulement constaté l’existence, devait-elle être considérée comme contraire à l’esprit et à la lettre du pacte fédéral, et se trouverait-il en diète une majorité pour en prononcer la dissolution ? Telles étaient les questions à l’ordre du jour au printemps de l’année 1847. De leur solution dépendait, on le comprend, l’avenir même de la Suisse.

Avant d’expliquer avec quelques détails quelle fut l’attitude diverse prise à cette époque vis-à-vis de la Suisse par chacun des principaux cabinets de l’Europe, il est peut-être utile de démontrer brièvement pourquoi ces questions, en apparence toutes particulières à la diète helvétique, affectaient cependant les intérêts les plus essentiels des grandes puissances, et comment elles avaient le droit d’y regarder de fort près.

La Suisse occupe sur le continent une position exceptionnelle : placée entre la France et l’Autriche, elle sépare ces deux états militaires, qui auraient probablement grand’peine à vivre jamais en paix, si leurs frontières étaient plus rapprochées, et sert entre eux de barrière infranchissable. Son sol, coupé de lacs et de montagnes, est admirablement disposé pour protéger, d’une part, les provinces lombardes contre une invasion française, de l’autre, nos départemens du sud-est contre une attaque de l’Autriche ; mais, on le comprend aisément, la situation géographique de la Suisse et l’heureuse configuration de son sol seraient de bien peu d’efficacité, si sa constitution politique n’était sagement appropriée au rôle que la nature même des choses semble lui avoir destiné. Pour maintenir en tout temps entre ses redoutables voisins une complète impartialité, pour n’être pas malgré elle entraînée dans, leur sphère d’action, il est essentiel que la Suisse demeure ce qu’elle a toujours été, c’est-à-dire une confédération d’états souverains, indépendans, ou du moins presque indépendans les uns des autres, et qu’elle ne devienne pas, je ne dirai pas une république une, indivisible, comme la république française, mais seulement une république fédérative organisée à la façon des États-Unis d’Amérique. Des considérations aussi simples ne pouvaient échapper, en 1815, ni aux ministres plénipotentiaires des cabinets réunis au congrès à Vienne, ni aux Suisses eux-mêmes. Ce fut avec vingt-deux cantons souverains placés vis-à-vis les uns des autres sur le pied d’états associés, jouissant les uns envers les autres de la plus complète indépendance, que traitèrent les puissances, et non pas avec les représentans d’un pouvoir unique et central gouvernant vingt-deux parties dépendantes et subordonnées d’un même état. La Suisse, ainsi fractionnée en vingt-deux états isolés les uns des autres, trop différens d’origine, de religion, de langage et de mœurs pour s’abandonner à de communs entraînemens, séparément trop faibles pour concevoir des vues ambitieuses et des projets d’agrandissement, avait reçu des représentans des grandes puissances de l’Europe au congrès de Vienne des avantages qu’à coup sûr ils n’auraient jamais songé à conférer à un pays autrement constitué. Ces avantages ne furent pas de peu d’importance ; ils consistèrent dans la restitution de plusieurs territoires, autrefois enlevés à la confédération helvétique, dans la cession de certaines enclaves qui reliaient plus commodément entre eux les cantons confédérés, enfin dans la garantie d’une neutralité perpétuelle et d’une absolue inviolabilité de territoire. Que ces avantages aient été expressément concédés, non pas gratuitement, mais aux conditions que nous venons d’indiquer, ce n’est pas le bon sens seulement qui le dit, ce sont les termes mêmes des actes du congrès de Vienne qui l’énoncent clairement. Voici les expressions employées par le comité qui statua à cette époque sur les affaires de la Suisse

« Les puissances alliées se sont engagées à reconnaître et à faire reconnaître, à l’époque de la pacification générale, la neutralité perpétuelle du corps helvétique, à lui restituer les pays qui lui furent enlevés, à renforcer même, par des arrondissemens territoriaux, la ligne de défense militaire de cet état ; mais elles ne considèrent ces engagemens comme obligatoires qu’autant que la Suisse, en compensation des avantages qui lui sont réservés, offrirait à l’Europe, tant par ses institutions cantonales que par la nature de son système fédératif, une garantie suffisante de l’aptitude de la nouvelle confédération à maintenir la tranquillité intérieure, et par cela même à faire respecter la neutralité de son territoire [3]. »

Jamais, jusqu’en ces derniers temps, la confédération helvétique n’avait songé à réclamer contre les traités de 1815. En effet, ces traités avaient été aussi profitables pour elle qu’ils ont été fâcheux pour nous. Jamais non plus les puissances étrangères, nous ne disons pas seulement la France et l’Autriche, plus directement intéressées, comme états voisins, au maintien de la constitution fédérative du corps helvétique, mais les cours plus éloignées, l’Angleterre en particulier, n’avaient varié sur l’interprétation à donner aux stipulations du congrès de Vienne. Dans aucun document diplomatique, la doctrine de la souveraineté individuelle des cantons et le droit des puissances à veiller au maintien de cette indépendance ne sont peut-être plus fortement établis et revendiqués que dans une communication adressée, en 1832, par lord Palmerston au ministre d’Angleterre en Suisse. Le secrétaire d’état de sa majesté britannique s’en exprimait en ces termes :

« La neutralité de la Suisse est essentiellement liée au système fédéral actuellement établi dans ce pays, et en conséquence, lorsqu’en 1815 les grandes puissances de l’Europe ont proposé, dans l’intérêt général de tous non moins que pour le bien particulier de la Suisse, d’investir son territoire du caractère d’inviolabilité et de neutralité perpétuelle, les puissances contractantes ont exigé, comme préliminaire indispensable d’une pareille garantie de leur part, que tous les cantons, sans exception, souscrivissent au pacte fédéral.

« Vous ne devrez pas perdre de temps pour faire les démarches nécessaires, afin de faire connaître à qui de droit les sentimens du gouvernement anglais à ce sujet ; vous direz qu’il est bien loin des intentions du gouvernement de sa majesté d’intervenir dans les affaires purement intérieures du gouvernement suisse, mais que, dans une matière qui a un rapport si direct avec les stipulations des traités dans lesquels la Grande-Bretagne est partie, le gouvernement de sa majesté se persuade qu’une expression franche et sans réserve de ses opinions sera reçue comme une preuve d’intérêt et d’amitié.

« Vous direz que, si les changemens que l’on a l’intention de proposer dans le pacte fédéral portent seulement sur des dispositions réglementaires, il pourrait être plus prudent de les remettre à une époque future, lorsque l’esprit public sera devenu moins agité qu’il ne l’est maintenant, de peur qu’en soulevant ces questions, cela ne mène à d’autres discussions plus embarrassantes ; mais, si l’on a la pensée de faire des changemens tels qu’ils empiéteraient sur la souveraineté indépendante et l’existence politique et séparée des cantons, vous représenterez fortement toutes les difficultés et les dangers que l’exécution d’un pareil projet peut produire, et combien il parait incompatible. Vous ferez observer qu’il est tout-à-fait improbable que tous lés cantons s’accordent sur un plan qui ferait un tort manifeste à beaucoup d’entre eux, et que par conséquent toute tentative de mettre à exécution une telle réforme conduirait à une guerre civile [4]. »

Peu de personnes, après avoir pris connaissance des faits que nous venons de rappeler et des pièces que nous avons citées, seront sans doute tentées de contester le droit qu’avaient les puissances signataires des traités de 1815 de prendre en très sérieuse considération l’état des choses tel qu’il se présentait en Suisse au commencement du printemps de 1847. Jamais évidemment le pacte fédéral n’avait été sous le coup d’une attaque plus directe, jamais le parti exalté n’avait laissé apercevoir plus à découvert son dessein favori, rarement avoué, toujours obstinément poursuivi, d’arriver au système unitaire d’une façon subreptice par la formation en diète d’une majorité radicale qui imposerait ses décisions absolues aux cantons réduits vis-à-vis d’elle à un rôle tout-à-fait inférieur et subordonné. Jamais les grandes puissances européennes n’avaient eu plus d’intérêt à chercher en commun les moyens de parer aux éventualités qui menaçaient l’avenir de la Suisse. Cependant elles ne réussirent pas de si tôt à se mettre d’accord.

Préciser exactement les lignes de conduite diverses suivies en cette occasion par les cabinets de France, d’Autriche et d’Angleterre, mettre au-dessus de toute contestation la part de responsabilité individuelle qui revient à chacun d’eux, montrer pourquoi a été si long-temps différée, et par la faute de qui a définitivement échoué une médiation qui pouvait seule épargner à la Suisse les horreurs de la guerre civile, et au monde entier ce premier et si contagieux exemple de la victoire brutale des masses contre le petit nombre, du triomphe inique de la force sur le droit, telle est la tâche qui nous reste à remplir. Nous procéderons d’ailleurs comme nous avons fait jusqu’à présent, en prenant soin d’appuyer notre récit sur des documens nouveaux pour la plupart, dont le nombre et l’authenticité suffiront, nous l’espérons, à établir l’exactitude de nos assertions.

La politique de la France en Suisse a été avant tout une politique de sagesse et de désintéressement. Dans ses rapports avec le corps helvétique, le gouvernement de 1830 ne s’est point attaché à la poursuite de ses intérêts particuliers. La cause qu’il a dès l’origine adoptée, celle que le ministère du 29 octobre a jusqu’au dernier moment soutenue de tous ses efforts, c’est la même cause que la diplomatie française a eu mission de patroner dans tous les états secondaires, la cause de la liberté paisible et régulière, d’une liberté décidée à résister également aux fantaisies d’un pouvoir capricieux et aux entraînemens d’une brutale anarchie. Les ressorts employés ont varié avec les temps ; au fond, les tendances ont toujours été les mêmes ; des esprits prévenus ont pu seuls reprocher à notre politique un changement d’attitude. La contradiction n’a jamais été qu’apparente. Il est vrai, nous avons commencé par combattre en Suisse l’influence de l’Autriche, puis nous avons fini par y joindre la nôtre ; mais en 1830 et 1831 qui protégions-nous contre l’action compressive du dehors, sinon les opinions modérées accomplissant alors judicieusement, selon le droit et selon l’équité, les réformes que réclamaient les institutions intérieures de plusieurs cantons helvétiques ? Et en 1846 et 1847 qui défendions-nous, sinon encore ces mêmes opinions conservatrices, résistant, selon le droit et l’équité, aux prétentions oppressives du parti radical ? Si donc nous avons agi d’abord en opposition avec l’Autriche, nous avons cependant, à ces deux époques, soutenu identiquement les mêmes principes, les seuls qui pussent assurer d’une façon stable le repos intérieur et l’indépendance véritable de la Suisse.

En 1847, le gouvernement français en était arrivé, après mûres délibérations, à se convaincre que le sort du parti conservateur, le seul dont la Suisse peut attendre son salut, était à tout jamais compromis, si la France et l’Autriche continuaient à faire de ce malheureux pays le théâtre d’un perpétuel antagonisme. Avec la même indépendance de jugement qui lui avait fait tenter des efforts inutiles, il est vrai, mais sincères et répétés, pour s’entendre avec l’Angleterre au sujet des affaires de la Grèce, par les mêmes mobiles désintéressés qui l’avaient plus récemment décidé à agir à Lisbonne de concert avec cette puissance, le ministère du 29 octobre résolut de traiter désormais avec l’Autriche des affaires de la Suisse avec plus d’ouverture qu’il n’avait fait jusqu’alors.

Les instructions remises à M. de Bois-le-Comte, nommé à Berne vers la fin de décembre 1846 pour y remplir le poste d’ambassadeur de France, lui signalaient, dans la rivalité qui avait régné habituellement entre les agens français et autrichiens, une des causes les plus évidentes du succès des radicaux suisses. « La position respective des deux grandes puissances limitrophes de la Suisse a subi les effets des changemens qu’éprouvait la situation intérieure de ce pays. Sous la restauration, la France et l’Autriche, ne voyant dans la Suisse qu’une position militaire à s’assurer le mieux possible l’une contre l’autre, s’y trouvaient en rivalité. Les événemens de 1830 avaient rendu plus vive cette rivalité, par la crainte imminente de la guerre, et y avaient ajouté la rivalité des opinions. La France avait pris sous sa protection les nouvelles révolutions renfermées d’abord dans des conditions libérales qui répondaient aux nôtres. L’Autriche s’était alliée à l’ancienne aristocratie, qui se considérait elle-même comme solidaire du régime détruit chez nous. Cette position s’est changée par degrés. D’une part, les révolutions nouvelles, en se laissant envahir par le radicalisme, sont sorties de notre alliance ; de l’autre, les anciennes aristocraties suisses ont été si complètement abattues et dissoutes, que leur reconstruction a cessé de devenir possible. Chacune des deux puissances a vu ainsi se dissoudre entre ses mains l’élément auquel elle avait associé son action : la France, l’élément libéral modéré ; l’Autriche, l’élément aristocratique. Et sur les débris communs du libéralisme modéré et de l’aristocratie, elles ont vu s’établir un radicalisme provocateur et propagandiste au dehors, destructeur au dedans, dont la contagion atteint à la fois leurs frontières, et dont le but avoué tend à une centralisation incompatible avec la conservation de la neutralité suisse. Or, dans le système de paix qui prévaut aujourd’hui dans les cours de Paris et de Vienne, le maintien de cette neutralité est devenu en Suisse l’intérêt dominant pour l’une comme pour l’autre de ces puissances. La France et l’Autriche se sentent de la sorte reportées l’une vers l’autre en Suisse plus par les changemens qui s’y sont opérés que par leur volonté propre. Si, malgré toute leur puissance, elles n’ont pu empêcher un principe ennemi d’y détruire l’élément que chacune d’elles avait pris sous sa protection, c’est qu’elles s’annulaient réciproquement [5]. »

Pour que le rapprochement indiqué dans le document qu’on vient de lire pût obtenir le résultat désiré, il fallait convaincre la Suisse radicale de la réalité de cette entente entre la France et l’Autriche. Non-seulement cette tâche était difficile à remplir à cause des souvenirs anciens et des passions actuelles d’une partie du peuple suisse, mais l’événement récent de Cracovie en rendait la manifestation assez délicate. En outre, le gouvernement français, quand il s’était proposé de marcher aussi d’accord que possible avec l’Autriche dans les affaires de Suisse, était loin d’avoir consenti à se mettre à sa remorque. Malheureusement, l’enchaînement des circonstances et les conséquences des résolutions antérieurement prises ne laissaient pas non plus à cette époque à l’Autriche une entière liberté d’action.

Au moment où le nouvel ambassadeur de France arriva en Suisse, le parti radical était sur le point de se rendre maître de la confédération par une suite de révolutions intérieures qu’il avait successivement suscitées dans les cantons. Cinq années lui avaient suffi pour étendre sa domination sur le Tessin et les Grisons, sur Zurich, Berne, Vaud et Genève. Encouragé par ses rapides succès et le peu de résistance que lui avait partout opposé le parti modéré, il réunissait alors toutes ses forces pour emporter par la contrainte le petit nombre de cantons qui avaient résisté à ses attaques antérieures. Après avoir échoué par les expéditions violentes des corps francs, il attendait que le vote de Saint-Gall, en lui procurant la majorité dans la diète, lui fournît le moyen de revêtir sa tyrannie de la forme spécieuse d’une autorité régulière et légale. Les élections qui devaient avoir lieu à Saint-Gall allaient décider du sort de la Suisse. Enfin, une circonstance qui n’était pas sans gravité par elle-même redoublait encore la confiance des hommes exaltés, et devait causer un premier embarras au représentant du gouvernement français. Au 1er janvier 1847, Zurich cessait d’être canton vorort ; Berne allait prendre la direction des affaires fédérales. Comme on sait, le gouvernement particulier du canton directeur devient, pendant tout le temps qu’il est investi de cette qualité, le conseil exécutif de la Suisse entière, et chargé en conséquence des communications officielles du corps helvétique avec les puissances étrangères. Or, le gouvernement particulier de Berne était alors composé des personnes qui avaient pris une part directe et personnelle aux mouvemens des corps francs ; le chef de cette expédition, M. Ochsenhein, y exerçait une influence prépondérante. M. de Bois-le-Comte, quand il arriva à son poste, trouva la plupart de ses collègues du corps diplomatique, c’est-à-dire les ministres de Russie, de Prusse et d’Autriche, non-seulement décidés à quitter pour ce motif leur résidence ordinaire de Berne, mais ayant déjà annoncé leur intention d’une façon qui les liait irrévocablement, tant elle avait été formelle et presque publique. Déjà M. le baron de Krudener, ministre de Russie, avait loué ostensiblement une maison à Zurich ; M. le baron de Kaysersfeld, ministre d’Autriche, y était lui-même installé depuis long-temps. Dès la première entrevue que le représentant autrichien eut avec l’ambassadeur de France, il lui exprima la confiance que l’agent de la France ne voudrait point adopter, dans une occasion si significative, une détermination différente de celle à laquelle il s’était lui-même définitivement arrêté. Rompre préalablement avec le nouveau vorort sans avoir à articuler contre lui des griefs autres que ceux qui tenaient à la manière dont il était composé, s’ôter à l’avance toute occasion de communiquer non-seulement avec lui, mais avec tous les envoyés à la diète, qui allait être prochainement réunie, c’est-à-dire se priver de gaieté de cœur, par une brusque cessation des rapports personnels, des seuls moyens qui restaient encore d’agir sur nos adversaires comme sur nos amis, et sinon de faire ainsi un peu de bien, du moins d’empêcher peut-être beaucoup de mal, c’était une mesure à laquelle l’ambassadeur de France, pouvait être obligé d’avoir plus tard recours, mais qu’il ne lui convenait pas d’adopter au début, et uniquement par déférence pour ses collègues d’Autriche et de Russie. M. de Bois-le-Comte se prononça très nettement à cet égard. Tout en protestant en termes positifs de sa ferme volonté de marcher habituellement d’accord avec M. de Kaysersfeld, il lui fit amicalement sentir qu’il ne se regarderait jamais comme obligé d’acquiescer après coup à des déterminations qui n’auraient pas été antérieurement discutées et convenues entre eux. Les premières paroles adressées par le ministre de France au représentant d’une puissance avec laquelle il était disposé à concerter ses démarches étaient de nature à assurer pour l’avenir cette parfaite indépendance d’action que le cabinet français n’avait jamais voulu aliéner.

« Je n’apporte dans ce pays, dit M. de Bois-le-Comte, aucune idée plus sincère, plus fortement prononcée que le désir de m’entendre avec vous. Nous aurons, j’espère, de longs et bons rapports ; mais je ne crois pas ces rapports possibles, si chacun ne s’est bien expliqué sur le caractère qu’il entend leur donner. Je vous répéterai pour cela ce que j’ai dit successivement dans une position analogue à trois ministres anglais, qui ont été mes collègues. Tous les trois ont essayé de faire avec moi ce que vous faites en ce moment, d’aller de l’avant et de me dire ensuite : Me voilà là ; si vous n’y venez pas, vous rompez l’accord. Je leur ai répondu à tous les trois : « Je ne comprends l’accord qu’à la suite d’un concert préalable ; vous me trouverez toujours prêt à accorder mes idées avec les vôtres, à les soumettre même aux vôtres, ou du moins à en sacrifier une grande partie pour obtenir l’avantage d’une marche commune ; mais je ne viendrai jamais me réunir à une démarche faite sans mon consentement, dans l’idée qu’en prenant les devans on m’entraînerait à la suite. » Je crois donc, monsieur le baron, pour fonder entre nous les bases d’une entente sérieuse et durable, devoir commencer par vous avouer à vous-même la grave préoccupation qui va d’abord influencer mon opinion [6]. »

Cependant, s’il y avait à prendre grand soin de notre attitude vis-à-vis de l’Autriche, il n’importait pas moins de ne pas laisser l’opinion de la Suisse s’égarer sur les intentions de notre gouvernement. Jusqu’au 12 mai, jour où devaient avoir lieu les élections de Saint-Gall, tout espoir de transaction n’était pas perdu. Depuis le moment où il était entré en Suisse, M. de Bois-le-Comte ne cessa point, dans ses conversations avec les hommes qui pouvaient exercer quelque influence sur l’état des esprits, de s’attacher à caractériser la politique que la France entendait suivre envers le corps helvétique. Non content de s’en expliquer avec tous ceux que sa position officielle lui donnait occasion de rencontrer, l’ambassadeur de France entreprit dans tous les cantons suisses, du mois de janvier au mois de mai 1847, une tournée quasi-officielle, qui avait surtout pour but de le mettre à même de faire entendre un langage sincère, net et amical, aux différens chefs des partis qui divisaient alors la Suisse. Nous ne saurions donner une idée plus juste de ces entretiens différens dans le ton et dans la forme, suivant les personnes et les localités, mais dont le fond était toujours à peu près le même, ni faire mieux saisir la vraie tendance des sages conseils que M. de Bois-le-Comte s’efforçait alors de faire accepter par ses interlocuteurs, qu’en rapportant en entier les paroles qu’il adressa à Zurich à M. Hottinger. M. Hottinger était alors vice-secrétaire d’état de Zurich, et chargé en cette qualité des relations avec le corps diplomatique.

« On nous a prêté mille prétentions et mille préventions. Les uns ont publié que nous nous entendions avec l’Autriche pour opprimer la liberté en Suisse ; les autres, tout au contraire, que nous sommes ici engagés avec elle dans une lutte d’influence, qui assurera toujours le secours de l’une au parti que l’autre menacera : ce qui laisse à chacun des deux la permission de se moquer de la France et de l’Autriche.

« Quand j’ai remis la protestation sur Cracovie à M. Zehnder, je lui ai dit : « Cette pièce vous prouve que, quand l’Autriche attaque l’indépendance d’un état secondaire, nous ne nous bornons pas seulement à nous séparer d’elle. » Il est vrai ensuite que des personnes m’ont conseillé de faire telle ou telle chose, me disant que j’acquerrais par là plus d’influence que la légation d’Autriche ; mais que voulez-vous que je fasse ici de cette influence ? Le jour où l’on dira : « L’ambassade de France a l’influence en Suisse, » on lui demandera compte de la conduite de MM. Ochsenbein, Fazy, Druey, et tant d’autres : c’est un compte que je ne me soucie pas d’avoir à rendre. L’Autriche a besoin, comme nous, de l’apaisement de ce pays ; si mon collègue y contribue plus efficacement que moi, je vous en féliciterai et l’en remercierai, et, quant à la part d’influence qu’il pourrait devenir utile que je me fisse un jour, j’ai trop le sentiment de ce qu’est la France pour m’en inquiéter à l’avance.

« On a dit ensuite que nous recherchions en Suisse le triomphe de certains hommes, de certain parti, de certaines formes de gouvernement.

« Nous ne combattons ni les institutions ni les hommes : nous déplorons le désordre là où il se glisse ; voilà tout.

« Vous êtes des républicains ; vous aviez des gouvernemens aristocratiques, vous les avez renversés pour en prendre de démocratiques. On peut faire de l’ordre avec une constitution démocratique comme avec une constitution aristocratique ; seulement, c’est plus difficile, peut-être aussi est-ce plus sûr.

« Nous n’avons blâmé personne comme démocrate, mais plusieurs comme radicaux, c’est-à-dire comme destructeurs, attaquant à la fois et systématiquement les principes sur lesquels repose l’ordre social.

« Est-ce à dire pour cela que nous devions entreprendre de renverser les radicaux, aujourd’hui maîtres de trois quarts des gouvernemens de la Suisse, ou que nous les croyions incapables de devenir des hommes d’ordre et de faire de l’ordre ? C’est précisément dans l’esprit contraire que le conseil que je vous donne est conçu : « Que chacun reste chez soi. »

Il semble difficile de comprendre comment un pareil langage a jamais pu exciter la sérieuse indignation des patriotes les plus jaloux de l’indépendance de leur pays. Ce sont cependant des avis de cette nature, donnés avec tant de ménagement, qui ont été unanimement représentés par les journaux radicaux de la Suisse comme une insolente ingérence de la diplomatie française dans les affaires intérieures des cantons suisses. Quoi qu’il en soit, le résultat des élections de Saint-Gall, qui s’étaient d’abord présentées sous un jour assez favorable, vint ravir toutes chances de succès aux démarches conciliatrices essayées par l’ambassadeur français. Les efforts des deux partis s’étaient portés sur le district mixte du Reinthal. Les catholiques, réunis au parti modéré, y avaient conquis un avantage marqué ; mais ils avaient négligé de s’occuper du district de Gasler, dont ils se croyaient sûrs ; ils y furent battus par les exaltés. Ainsi des circonstances électorales insignifiantes par elles-mêmes mettaient le sceau au triomphe du parti exalté en Suisse. Il avait enfin obtenu ce qu’il recherchait depuis si long-temps, le moyen de revêtir des couleurs d’une fausse légalité le joug despotique qu’il se proposait de faire peser sur ses adversaires. Enhardis par leur triomphe du 3 mai à Saint-Gall, les radicaux bernois élurent, le 27 du même mois, l’ancien commandant des corps francs, M. Ochsenbein, chef du conseil d’état de Berne, et, à ce titre, chef du vorort. Enfin, comme si ce choix n’avait pas par lui-même assez de signification, et pour bien établir qu’assurés maintenant de leurs forces ils entendaient marcher à la conquête des cantons récalcitrans, ils exigèrent de leur candidat qu’avant et après sa nomination il rappelât, par des paroles officielles, le souvenir déplorable auquel il devait sa nouvelle dignité. Porter ainsi à la tête de l’état le chef des corps francs, glorifiant lui-même hautement dans le passé une entreprise illégale, annonçant pour l’avenir des mesures d’une égale violence, c’était, pour le parti tout entier, réhabiliter du même coup le principe décrié des corps francs, et s’installer lui-même au pouvoir dans la personne du plus compromis de ses chefs.

Les sept cantons ne se méprirent pas un instant sur le sens des paroles et des actes de leurs adversaires. S’ils avaient eu quelques doutes, ils n’auraient pu les conserver après la discussion et le vote des instructions que le grand conseil de Berne avait remises à ses envoyés à la diète. Les radicaux y avaient fait passer les résolutions les plus extrêmes. La dissolution immédiate du Sunderbund, l’expulsion des jésuites de la Suisse entière par tous les moyens dont peut disposer la diète, la révision du pacte par une constituante nommée en proportion de la population, et d’autres propositions analogues y avaient été adoptées à la majorité de 120, 130 et 145 voix sur 152 votans. En présence de ces menaces, les sept cantons n’hésitèrent pas à maintenir leur alliance et à se préparer à la résistance. Ni à ce moment, ni plus tard, le gouvernement français, ou son agent en Suisse, n’ont eu à se demander s’ils devaient conseiller à la ligue du Sunderbund de s’opposer ou de se soumettre aux décisions de la diète. Leur résolution était toute prise.

Placé entre des agresseurs si arrogans et des opprimés si faibles, mais soutenus par le sentiment de leur droit et de la justice de leur cause, que pouvait faire le représentant d’un gouvernement qui, plein de respect pour le principe tutélaire de l’indépendance des états, ne voulait point intervenir prématurément dans les discussions intérieures de la diète, aussi long-temps qu’il n’y serait pas contraint par la violation flagrante des traités ? Il ne lui restait plus qu’à hasarder encore, sans grand espoir, un dernier avertissement, et, par une manifestation publique des sentimens de sa cour, à tâcher de jeter quelque inquiétude dans l’esprit des radicaux, et faire ajourner ainsi, autant que cela dépendait de lui, une lutte devenue imminente. Voici la dépêche dans laquelle M. de Bois-le-Comte, à la date du 4 juin 1847, rendait compte à M. Guizot de sa première entrevue avec le nouveau président du vorort.

« Les instructions que votre excellence m’avait données prévoyaient le cas où M. Ochsenbein serait nommé président de la diète. Je devais accepter les rapports officiels avec lui et lui faire la visite qui est prescrite par l’usage.

« Ses deux discours changeaient cependant considérablement la position : il venait de glorifier le rôle et de proclamer les principes contre lesquels votre excellence avait si énergiquement protesté, et la majorité du grand conseil de Berne, après avoir entendu, je dirai plus juste, après avoir exigé et obtenu ce discours, avait jugé M. Ochsenbein digne maintenant d’être placé à la tête de la confédération suisse.

« L’ambassadeur du roi, allant en cérémonie le lendemain faire à M. Ochsenhein une visite que les envoyés des autres cours lui refusent, eût proclamé l’abandon des principes que votre excellence a noblement rappelés à la Suisse.

« Je n’avais ici du corps diplomatique que M. Morier : j’ignorais ses instructions, mais je connaissais son caractère, et j’avais à parler d’un intérêt qui ne pouvait être indifférent à aucun de ceux qui peuvent désirer la conservation d’un ordre quelconque en Suisse.

« Je fus trouver M. le ministre d’Angleterre et lui proposai de concerter notre conduite ; je trouvai M. Morier très frappé de la situation, n’en attendant plus que désordres, malheurs et désastres. Il m’exprima le regret de ne pouvoir accorder sa conduite à la mienne : « J’ai vainement attendu, me dit-il, un seul mot de regret sur l’affront qui m’a été fait ; je n’aurai plus rien de commun avec eux, je ne leur répondrai pas, je ne les verrai pas ; je renvoie le tout à ma cour : elle fera ce qu’elle jugera convenable de faire. Je vais passer quinze jours à la campagne ; de là, je pars pour Paris, en disant à jamais adieu à ce pays> »

« J’avais espéré, dis-je à M. Morier, que ces circonstances rapprocheraient complètement ici nos deux gouvernemens ; je l’espère encore, car je ne concevrais pas deux opinions sur de tels désordres, et je commence ce bon accord par vous demander d’éclairer ma conduite par votre longue expérience de ce pays et par votre bon jugement.

« Confirmer purement et simplement par une visite officielle ce que M. Ochsenbein vient de faire est une chose que ni vous ni moi ne croirons possible. Je balance entre trois partis

« Répondre à leur notification que je l’ai envoyée à mon gouvernement et que j’attendrai ses ordres ;

« Y répondre en rappelant la note de M. Guizot ;

« Y répondre par un simple accusé de réception ; puis, faire ma visite à M. Ochsenbein, et lui dire à lui-même toute mon opinion.

« Nous discutâmes les trois partis ; M. Morier le fit avec le plus excellent esprit et avec les mêmes sollicitudes que s’il se fût agi de sa propre conduite : il donna la préférence au troisième parti ; c’était aussi mon sentiment. Nous trouvions que nous conservions ainsi plus de liberté au gouvernement du roi. Votre excellence, en effet, reste maîtresse soit de laisser les choses comme elles sont, soit de confirmer mon discours par une lettre ostensible, si elle juge utile de prononcer davantage la position prise, soit de présenter ce que j’ai dit comme n’étant l’effet que d’une inspiration toute personnelle, si elle regarde que je me suis trop avancé.

« Je répondis par un simple accusé de réception à la notification de la nomination de M. Ochsenbein, et lui fis demander d’indiquer le jour où il recevrait ma visite officielle. Il désigna le lendemain, à onze heures.

« M. Ochsenbein vint à moi avec un air de visage doux et souriant. C’est un homme d’une quarantaine d’années et d’une taille moyenne, maigre, assez élancé ; d’un châtain très clair avec d’énormes moustaches blondes. J’avais eu l’égard de ne prendre personne avec moi, préférant être seul avec lui ; mais il s’était fait lui-même accompagner de M. le chancelier Amrhyn, en grande tenue.

« Je lui dis : « Voulant marquer la séparation entre mes paroles officielles et notre conversation particulière, j’ai écrit mon discours ; ensuite, désirant ne pas vous donner le désavantage de répondre d’improvisation à un discours préparé, je vous laisserai mon papier, et, si vous croyez devoir répondre, vous le ferez demain en me rendant ma visite. »

« Je lus alors à M. Ochsenbein ce qui suit :

«… Chaque nation est indépendante, mais c’est un des attributs même de son indépendance de pouvoir en restreindre l’exercice par des traités avec les autres nations. La France l’a fait plusieurs fois à différentes époques de son histoire, nommément en renonçant à la faculté de fortifier plusieurs parties de son propre territoire.

« La Suisse a fait comme la France. Tout en conservant le principe de son indépendance, elle a signé un traité qui en limite l’usage en des points terminés. Je veux parler des dispositions de l’acte du congrès de Vienne, auxquelles la diète de Zurich a adhéré par une déclaration solennelle.

« L’acte de Vienne reconnaît non pas une Suisse unitaire, mais une Suisse « fédérative, composée de vingt-deux cantons.

« Si un ou plusieurs de ces cantons viennent donc un jour nous dire que l’on menace leur existence indépendante, qu’on la veut contraindre ou détruire, qu’on marche à substituer une Suisse unitaire à la Suisse cantonale que reconnaissent les traités ; que par là nos traités sont atteints, nous examinerons si en effet nos traités sont atteints. La nature même de ces sortes de questions, les considérations de droit et d’opportunité à y porter, les rendent tellement dépendantes des circonstances qui s’y rattachent immédiatement, qu’on risque toujours de s’égarer en les traitant prématurément ; aussi ne l’avons-nous pas fait ; nous nous sommes arrêtés à cette seule résolution, à ce seul mot : nous examinerons. Je suis complètement en mesure d’ajouter que nous le ferons dans un parfait accord d’esprit et d’intentions avec les puissances signataires du même traité, et plus particulièrement avec l’Autriche, placée envers la Suisse dans une position analogue à la nôtre par la contiguïté de ses frontières. »

« M. Ochsenbein, après m’avoir écouté, me dit : « Je ne répondrai que demain à votre discours, puisque vous le permettez [7]. »

Une chose est surtout digne de remarque dans le document que nous venons de citer, c’est le parfait accord de vues régnant à Berne entre les représentans de la France et de l’Angleterre, accord tel que M. de Bois-le-Comte, incertain sur la nature de la manifestation qu’il convenait de faire au nom de son gouvernement, ne croyait pouvoir mieux s’adresser qu’au ministre d’Angleterre. Cette confiance était naturelle, car rien n’avait alors indiqué que le gouvernement britannique envisageait les affaires de Suisse autrement que le ministre des affaires étrangères de France ; elle était bien placée, car non-seulement M. Morier en était digne par son honorable caractère, mais un long mémorandum inséré dans les papiers du parlement anglais a prouvé qu’il portait sur les hommes et sur les choses de la Suisse un jugement entièrement conforme à celui de son collègue de France [8]. Enfin elle était en rapport avec les intentions du gouvernement français, car si le ministre des affaires étrangères de France avait donné pour instructions à son agent en Suisse de se rapprocher autant que possible, dans les affaires de Suisse, des ministres de Russie, de Prusse et d’Autriche, il ne lui avait pas moins expressément recommandé de se ménager l’adhésion du représentant de l’Angleterre. Il ne fallait pas moins, en effet, que cette entente de toutes les grandes puissances pour contenir l’effervescence que ses récens succès avaient causée au parti exalté qui dominait alors dans les conseils de la Suisse. Afin de ne rien négliger de ce qui pouvait amener un aussi précieux concours, le cabinet français chargea son ambassadeur de France à Londres de donner communication à lord Palmerston de ce qui s’était passé à Berne entre M. de Bois-le-Comte et M. Ochsenbein, et de lui demander en même temps de joindre l’influence de la légation anglaise à celle des autres cours. Nous reproduisons ici ce premier entretien de M. de Broglie avec lord Palmerston au sujet des affaires de Suisse.

« Je lui ai, dès l’abord, donné lecture de la lettre de votre excellence, en date du 20 juin, et de la dépêche adressée au comte de Flahaut. Lord Palmerston m’a écouté attentivement, et a exprimé sans hésitation son approbation de la politique du gouvernement du roi. J’ai trouvé moins d’empressement chez lui quand je lui ai demandé, conformément aux instructions de votre excellence, s’il était disposé à s’associer au langage que nous voulions tenir à la diète helvétique. — Analysons un peu la question, m’a-t-il dit alors. De quoi peut-on menacer la diète ? On ne peut la menacer que d’une seule chose, de lui retirer la garantie de la neutralité, et cela dans un seul cas, celui où la division de la Suisse en vingt-deux cantons disparaîtrait pour faire place à une république unitaire. Ce cas n’existe que dans les appréhensions de M. de Metternich. Cette menace n’est pas de nature à effrayer des hommes qui se promettraient de bouleverser toute l’Europe.

« J’ai fait observer à lord Palmerston que la proposition de M. de Metternich paraissait avoir une tout autre portée, qu’elle menaçait la Suisse d’une intervention armée que nous voulions prévenir avant tout. Nous n’admettrions la pensée d’une semblable mesure que sous l’empire de circonstances extrêmes, et dont nous n’avons pas, quant à présent, à prévoir la possibilité. Il faudrait, pour la justifier à nos yeux, que la tranquillité des états voisins fût sérieusement compromise, ou que l’humanité nous fit un devoir de venir au secours du pays lui-même, ravagé par la guerre civile, Telle est notre volonté individuelle. Mais si, la diète ne tenant aucun compte des menaces de l’Autriche, le cabinet de Vienne met ses menaces à exécution, et entraîne par son exemple la Sardaigne, Bade et le Wurtemberg, nous ne pouvons rester seuls inactifs. C’est pour prévenir une pareille éventualité que le gouvernement du roi désire et demande le concours du gouvernement de sa majesté britannique. — J’ai exposé ensuite, en peu de mots, l’état actuel des affaires en Suisse, et la marche que les événemens me paraissaient devoir prendre. J’ai exprimé la crainte que le directoire fédéral, ayant à sa tête le chef des corps francs et se fondant sur le sentiment de la majorité de la diète, hostile en principe à la présence de jésuites, n’envahît les cantons catholiques, et n’allumât ainsi la guerre civile.

« Ne pourriez-vous pas, m’a dit lord Palmerston, déterminer le pape à retirer les jésuites de Suisse ?

« Cette négociation, ai-je répondu, serait lente et difficile, et l’urgence des circonstances exige une prompte détermination. — M. de Metternich, a repris le principal secrétaire d’état, ne pourrait-il pas déterminer les cantons catholiques à dissoudre leur ligue, contraire au pacte fédéral ?

« J’ai rappelé, monsieur le ministre, que le Sunderbund n’est point un traité écrit, mais un pacte tacite, une ligue de fait contre les attaques des corps francs, nécessaire à défaut de toute protection efficace de la part du gouvernement fédéral ; que, par conséquent, le prince de Metternich ne demanderait pas la dissolution d’une pareille alliance. Il me paraissait donc avant tout désirable d’obtenir de lui, et, par son exemple, de la Sardaigne et des petites puissances allemandes, et sans doute aussi de la Prusse et de la Russie, une attitude moins menaçante à l’égard de la diète et un langage plus modéré. Le cabinet de Vienne pourrait bien revenir aux dispositions plus modérées qui l’animaient il y a six mois, si le concours de la France et de l’Angleterre lui donnait l’espoir de réunir toute l’Europe dans une démarche commune et identique. Cette unanimité ferait hésiter la diète, confiante aujourd’hui devant l’Europe divisée, et qui compte peut-être sur l’appui de la Grande-Bretagne.

« Lord Palmerston, après un instant de silence, m’a fait remarquer, en me citant de récens exemples, combien était difficile pour tout gouvernement anglais une intervention quelconque dans les affaires d’un pays indépendant.

« J’ai demandé à lord Palmerston si ces considérations devaient le détourner absolument de toute idée de concours avec le gouvernement du roi sur cette question ? — Pas absolument, m’a-t-il répondu, mais il faudrait que le langage adressé à la diète fût bien amical et bien général, bien exempt de toute signification comminatoire. — J’ai dû remarquer, monsieur le ministre, que notre langage commun, quoique modéré sans doute, devait cependant provoquer en Suisse de sérieuses réflexions ; que l’avenir, enfin, devait paraître menaçant, si les paroles actuelles ne l’étaient pas.

« J’ai demandé, en terminant, monsieur le ministre, au principal secrétaire d’état de sa majesté britannique, si je pouvais annoncer à mon gouvernement que, dans le cas où les instructions destinées à l’ambassade du roi en Suisse seraient communiquées au cabinet anglais, elles seraient prises par lui en sérieuse considération, afin d’examiner jusqu’à quel point il lui serait possible d’y conformer ses propres instructions. — Oh ! oui, très certainement, m’a répondu lord Palmerston [9]… »


On voit clairement par cette dépêche quel était le but honorable poursuivi par la diplomatie française. Loin de chercher à tenir le cabinet anglais en dehors de l’entente que nécessitait l’état actuel des affaires du corps helvétique, elle croyait n’avoir accompli qu’une portion de sa tâche, si elle n’arrivait pas à réunir dans un même faisceau l’action combinée des différentes cours. Afin de rendre cette action efficace, elle cherchait à calmer les ressentimens excessifs de l’Autriche et à éveiller la sollicitude un peu endormie de l’Angleterre. Si les premières ouvertures n’avaient pas été accueillies à Londres avec un empressement bien vif, on voit du moins qu’elles n’avaient pas été non plus positivement repoussées.

Il ne s’écoula pas beaucoup de temps avant que notre ministère reçût du cabinet de Saint-James des paroles meilleures et plus positives. Lord Palmerston, après avoir consulté ses collègues, s’était montré disposé, sinon à agir à Berne en commun avec les cabinets de Paris et de Vienne, du moins à faire entendre au vorort des conseils qui fussent de nature à seconder les vues de ces deux puissances.

«… J’ai d’abord donné lecture à lord Palmerston des instructions adressées par votre excellence à M. le comte de Bois-le-Comte. Lord Palmerston a paru m’écouter avec un vif intérêt, me priant à plusieurs reprises de relire les passages les plus importans, et il m’a témoigné ensuite, de lui-même, son entière approbation des vues et des sentimens exprimés par le gouvernement du roi. — Je lui ai demandé dès-lors s’il consentirait à s’associer à notre langage. Lord Palmerston m’a répondu qu’il avait déjà entretenu de cette affaire deux de ses collègues, dont l’opinion s’accordait avec la sienne, mais qu’il ne pouvait me répondre définitivement avant d’avoir consulté le reste du conseil. Il m’a indiqué cependant la tendance générale suivant laquelle il pensait que les instructions devaient être rédigées. Selon lui, le langage de l’Angleterre, sans avoir dans la forme toute l’autorité que peut donner au nôtre notre position limitrophe à l’égard de la Suisse, doit cependant être conçu dans le même esprit. Il y a tout lieu de croire, en conséquence, monsieur le ministre, que l’action du gouvernement du roi sera désormais secondée par l’attitude de la légation britannique [10]. »

Après cet assentiment formel donné par lord Palmerston aux instructions envoyées à M. de Bois-le-Comte ; après les engagemens positifs pris verbalement dans sa conversation avec l’ambassadeur de France, qui ne se serait attendu à voir la légation anglaise à Berne prendre une attitude propre à ranimer la confiance du parti modéré, et déconcerter un peu les plans du parti radical ? Nous avons quelque embarras à le dire, ce fut précisément le contraire qui arriva. À M. Morier, qui venait de quitter la Suisse, avait succédé M. Peel, en qualité de chargé d’affaires. Au lieu de se renfermer dans la réserve que son prédécesseur avait gardée vis-à-vis les membres du vorort radical, le nouvel agent anglais affecta de se placer avec eux sur le pied des plus intimes et des plus familières relations. Était-ce inexpérience de la part d’un agent encore jeune ? On aurait pu le croire, si une démarche aussi éclatante qu’inattendue du secrétaire d’état de sa majesté britannique n’était venue révéler tout à coup combien il avait complètement oublié les assurances qu’il avait données dans sa conversation du 8 juillet. En effet, au lieu de s’unir à l’action modératrice que les puissances cherchaient à exercer sur les projets de M. Ochsenbein, il se trouvait que lord Palmerston, levant spontanément l’espèce d’interdit dont le corps diplomatique avait frappé l’ancien chef des corps francs, lui avait, par une dépêche officielle, fait parvenir un témoignage direct de sa considération personnelle. Nous trouvons dans les papiers communiqués au parlement, à la date du 14 août 1847, la dépêche par laquelle M. Peel rend compte de la manière dont il transmit au chef des corps francs les félicitations du ministre de sa majesté la reine de la Grande-Bretagne, et lui fait connaître la joie infinie qu’elles avaient causée à celui qui avait été, de sa part, l’objet d’une si flatteuse distinction.

« Conformément aux instructions de votre seigneurie, j’ai saisi l’occasion d’exprimer à son excellence M. Ochsenbein l’opinion favorable que le gouvernement de sa majesté a conçue de sa personne, en raison de sa haute position, de son caractère bien connu, et de sa détermination bien manifeste de faire tout ce qui sera en son pouvoir pour maintenir la tranquillité intérieure de la Suisse.

« Le président a été hautement satisfait des sentimens exprimés dans la dépêche de votre excellence, dont je m’efforçai de lui communiquer la substance aussi exactement que possible ; mais, comme il m’a demandé de lui en laisser une copie, je ne me suis pas cru autorisé à accéder à sa demande sans l’expresse autorisation de votre seigneurie.

« M. Ochsenbein m’a à plusieurs reprises assuré de sa ferme détermination de s’opposer à l’emploi des moyens qui pourraient amener les hostilités ; mais il n’est pas probable que, poussé par une société appelée le club de l’Ours et par la violente animosité des ultra-radicaux, il soit finalement capable de maintenir les opinions plus modérées de son parti [11]. »

Ces dernières prévisions de M. Peel n’étaient que trop fondées. Les ultra-radicaux et les membres du club de l’Ours n’eurent pas plus tôt appris que lord Palmerston avait chargé le représentant de l’Angleterre à Berne de complimenter dans la personne de M. Ochsenbein le président du vorort radical et unitaire, qu’il fut à l’instant avéré, parmi eux et chez tous les meneurs du parti, que l’Angleterre était résolue à ne pas souffrir l’intervention de la France dans les affaires, de la Suisse, et que dès-lors il fallait aller de l’avant, car il n’y avait plus rien à craindre.

Ce fut sous le coup de cette impression que la diète, après avoir déclaré l’illégalité de la ligue du Sunderbund et l’urgence de sa dissolution, s’ajourna au 18 octobre, afin d’aviser alors aux moyens d’exécution. Pendant que, suivant la teneur de la constitution helvétique, les conseils généraux de chaque canton délibéraient sur les instructions qui devaient mettre leurs envoyés à même de se prononcer sur le mode de coërcition à employer vis-à-vis des cantons récalcitrans, de nouvelles incitations arrivaient aux exaltés de la Suisse. Cette fois, c’étaient des Français qui, prenant fait et cause pour les radicaux suisses, protégés de lord Palmerston, les poussaient à braver hardiment le gouvernement français.

Les relations des radicaux suisses avec les républicains français n’étaient, avant 1847, un mystère pour personne. Jamais cependant cette union ne fut aussi intime et aussi apparente qu’au sein de ces nombreux banquets qui ont, pendant l’été et l’automne de cette même année, servi en même temps à célébrer les succès des radicaux suisses et à préparer le prochain triomphe des démagogues français. Tandis que les membres de notre opposition constitutionnelle, attachés à la poursuite de la réforme électorale, s’animaient à l’exemple des braves habitans de la Suisse, résistant si énergiquement à ce qui s’appelait alors l’esprit contre-révolutionnaire du gouvernement français, les chefs futurs du gouvernement sorti depuis des barricades de février juraient, dans une sorte d’exaltation prophétique, d’initier bientôt la France à la beauté du régime inauguré de l’autre côté du Jura. Chose étrange, ces mêmes mots de liberté, d’égalité et de fraternité, inscrits sitôt après sur le drapeau de la république française, avaient d’abord trouvé place dans une lettre écrite par un radical suisse, s’excusant de ne pouvoir assister au banquet de Châlons : « Vous l’avez compris, écrivait M. Druey, du canton de Vaud, et l’un des membres de la diète, votre cause et la nôtre sont une. Nous sympathisons avec vous, comme vous sympathisez avec nous. Des deux côtés du Jura, il s’agit de faire passer du domaine des idées dans celui des faits les grands principes de liberté, d’égalité, de fraternité des hommes, qui font le bonheur des hommes aussi bien que la gloire des sociétés. » On ne saurait trop le répéter, car c’est l’exacte vérité, ce furent surtout ces encouragemens, venus de France et d’Angleterre, qui raffermirent les résolutions ébranlées du vorort radical. Tenus en échec par les déclarations des cours de France et d’Autriche, M. Ochsenbein et ses amis avaient long-temps reculé devant la responsabilité de donner eux-mêmes le signal de la guerre civile. Quand ils furent assurés de trouver appui dans le secrétaire d’état de l’administration whig et parmi les chefs de l’opposition française, ils reprirent toute confiance, et ne songèrent plus qu’à précipiter les résolutions de la diète.

Cette assemblée ne fut pas plus tôt réunie qu’elle mit dans sa marche autant de vigueur et de promptitude qu’elle avait témoigné d’abord d’hésitation dans ses précédentes délibérations. Six jours après la reprise des séances (24 octobre 1847), le rassemblement immédiat d’une armée de cinquante mille hommes fut décrété, et le général Dufour fut nommé pour la commander. On n’attendit pour commencer les hostilités que le temps strictement nécessaire pour achever les préparatifs militaires, qui furent en même temps poussés avec une singulière vivacité. Regardant la guerre comme déclarée, les députés de sept cantons se retirèrent le 29, après s’être rendus, en dehors des séances officielles de la diète, à une entrevue provoquée dans un but de conciliation, entrevue pendant laquelle ils furent d’ailleurs seuls à vouloir faire des concessions sérieuses. Les mesures votées le 4 novembre furent immédiatement mises à exécution.

Entre le 29 octobre et le 5 novembre, c’est-à-dire entre le départ des envoyés des sept cantons du Sunderbund et le vote de la guerre, se placent deux épisodes singuliers dont il nous faut rendre compte, mais qu’aujourd’hui même encore il nous serait difficile d’expliquer. Il en résulte en effet que, dans cet instant décisif où la guerre civile, près d’éclater en Suisse, pouvait encore être évitée, ce ne fut ni l’Autriche ni la France, mais l’Angleterre, qui, par son agent à Berne et son ministre des affaires étrangères à Londres, mit la première en avant l’idée de cette médiation commune, qu’elle a, par des moyens que nous révélerons plus tard, fait intentionnellement échouer. Quels furent les motifs de ces démarches inattendues ? Étaient-elles dictées par des sentimens d’humanité tardivement réveillés ? étaient-elles inspirées par la crainte de voir la. France, l’Autriche, la Prusse, la Russie se réunir dans un concert dont l’Angleterre serait exclue, ou bien fallait-il les imputer au désir d’entrer dans les projets des puissances, afin de les faire plus sûrement avorter ? Nous laissons nos lecteurs libres de choisir entre ces diverses explications. Pour ce qui nous regarde, nous nous interdisons d’exprimer aucune opinion ; nous ne prétendons point scruter les intentions, nous racontons les faits, et nous citons les pièces.

Le 30 octobre, M. Peel se présenta chez M. de Bois-le-Comte.

« D’après l’idée que j’ai cherché à donner à votre excellence du caractère loyal et généreux de M. Peel, elle ne sera pas étonnée de ce qu’elle va lire.

« M. Peel est venu hier chez moi. Toutes mes opinions sont changées, m’a-t-il dit. La conduite des radicaux dans les derniers efforts qui viennent d’être faits pour une conciliation a été indigne. Ils n’ont rien voulu sincèrement ; ils se sont moqués de tout… Mais que va faire la France ? qu’allons-nous faire ? Pensez-vous véritablement, monsieur l’ambassadeur, que nous laissions écraser ces braves gens ? Voilà qu’on va jeter quatre-vingt mille hommes sur eux. Vont-ils être massacrés devant nous ? La conduite de l’Autriche est inconcevable. Et là, M. Peel m’a dit cette phrase que je citais hier, « que la conduite de M. Kaysersfeld produirait un effet tout aussi malheureux que celui qu’avaient produit les précédentes démarches de l’Angleterre. »

« Et comme je ne répondais pas partie par surprise et partie par embarras, M. Peel continua :

« Mais ne ferez-vous donc rien ? Un mot de vous suffirait. Ils ont une peur énorme de vous ; ils sont poltrons, très poltrons, je vous assure…

« — Je crains de vous affliger, mon cher Peel, mais, si nous laissons écraser ces braves gens, la faute en aura été en grande partie à la conduite tenue ici par l’Angleterre. On ne peut, dans ces affaires, agir qu’avec et par l’opinion, et, sans l’attitude que votre pays a tenue, l’opinion chez nous et au dehors nous eût laissé une liberté d’action que peut-être nous eussions pu employer plus utilement en faveur des conservateurs.

« — Mais enfin ne pourrions-nous pas nous mettre d’accord ? Je vous en assure, monsieur l’ambassadeur, je suis convaincu, je suis tout-à-fait dans vos sentimens, et je veux encore vous remercier de l’accueil que vous m’avez toujours fait, même lorsque nos sentimens n’étaient pas les mêmes. » Je répondis à M. Peel qu’il n’était jamais trop tard pour chercher à établir le bon accord entre nos gouvernemens. Nous nous séparâmes très unis, mais très tristes [12]. »

À vingt-quatre heures de distance du moment où M. Peel tenait à M. de Bois-le-Comte le langage qu’on vient de lire, lord Palmerston faisait faire par M. de Bunsen, ministre de Prusse à Londres, une ouverture de même nature à M. de Broglie.

« Avant-hier, 30 octobre, vers sept heures du soir, on m’a annoncé M. le ministre de Prusse. Étonné de sa visite à cette heure tardive, je ne l’ai pas été moins de l’ouverture qu’il me venait faire. « Je quitte, m’a-t-il dit, lord Palmerston : je l’ai trouvé très préoccupé de la collision qui s’approche en Suisse. « Il regrette que les propositions qu’il a fait faire au Sunderbund, d’abord par l’entremise de l’Autriche et de la France, puis par lord Minto, n’aient pas été accueillies : il demande si l’on ne pourrait pas encore prévenir l’effusion du sang par une démarche collective des grandes puissances, et m’a invité, ou autorisé, ou engagé (je ne suis pas bien sûr de l’expression) à m’en entretenir avec vous.

« Les propositions de lord Palmerston, ai-je répondu à M. de Bunsen, ont été fidèlement transmises au Sunderbund, et lord Palmerston a reçu, en échange, un long mémoire de M. Siegwart Müller ; mais je lui avais fait pressentir d’avance le résultat de cette tentative. Lord Palmerston proposait au Sunderbund de se soumettre et de poser les armes, sans transaction quant au présent, sans garantie pour l’avenir : c’était lui proposer de se rendre à discrétion ; il n’était pas difficile de prévoir la réponse. Quant à la possibilité d’une démarche collective, je voudrais y croire, mais il est bien tard ; au moment où nous parlons, probablement les premiers coups sont déjà portés ; il y a déjà un vainqueur et un vaincu ; le vainqueur, suivant toute apparence, n’écoutera point nos bons conseils et préférera poursuivre ses avantages. D’ailleurs, je suis sans instruction à l’égard de cette proposition inattendue ; vous de même ; probablement M. le comte Dietrichstein et M. de Brunow sont dans le même cas ; il faut un mois au moins avant que nous ayons tous réponse de nos gouvernemens. Comment se flatter, fussions-nous d’accord, d’arriver à temps ? »

« M. de Bunsen ayant insisté et désiré, en tout cas, connaître mon opinion sur ce sujet, je lui ai demandé la permission d’y réfléchir, et nous avons ajourné au lendemain la suite de notre entretien [13]. »

Malgré cet appel inopinément venu du côté même où il avait le plus de motifs de redouter quelque opposition à ses vues, le gouvernement français eût peut-être encore hésité à s’adresser lui-même directement aux grandes puissances de l’Europe pour les inviter à s’interposer entre les partis près d’en venir aux mains, s’il n’y avait été comme provoqué par la démarche éclatante des sept cantons, qui, prenant le ciel à témoin de la justice de leur cause et des efforts qu’ils avaient faits pour maintenir l’union avec leurs confédérés, venaient de s’adresser successivement à la France et aux autres cabinets signataires des actes du congrès de Vienne, pour leur demander de reconnaître expressément et formellement la position actuelle et les droits desdits cantons [14]. Comme nous l’avons établi, les cantons de la Suisse sont autant d’états souverains et égaux, à ce point que les ministres étrangers sont accrédités non pas seulement auprès de la diète, mais auprès de chacun des vingt-deux états [15]. Lors donc qu’on voyait surgir en Suisse deux fédérations d’états, inégales peut-être en force, mais à coup sûr égales en droits, qui prétendaient toutes deux être reconnues par les puissances étrangères, il était naturel de considérer l’antique confédération helvétique comme actuellement anéantie par ce nouvel état de choses. C’est le point de départ que prit le gouvernement français dans la note par laquelle il invitait, le 4 novembre 1847, les cours d’Angleterre, d’Autriche, de Prusse et de Russie à interposer leur médiation de concert avec la France, et à se réunir en conférences dans une ville voisine de la Suisse, afin d’arrêter la guerre civile, et de rétablir la confédération dissoute [16]. Un projet de note identique accompagnait cette proposition ; elle fut communiquée le 6 par M. de Broglie à lord Palmerston. Déjà l’armée radicale était en marche ; si la médiation n’était promptement offerte, le sang ne pouvait manquer de couler dans peu de jours. Cependant lord Palmerston attendit jusqu’au 16 pour répondre à la communication qu’il avait reçue le 6. Quelle était sa réponse ? A la note déjà tout acceptée par les cours de Berlin et de Vienne, lord Palmerston offrait de substituer un contre-projet, et insistait pour qu’avant d’offrir la médiation aux parties belligérantes, on tombât préalablement d’accord sur toutes les questions que la médiation pouvait soulever ; et comme si ce n’était pas assez de tous ces délais pour laisser aux forces considérables des radicaux le temps d’écraser la faible résistance des cantons du Sunderbund, le secrétaire d’état de sa majesté britannique faisait hâter sous main la marche des troupes expédiées de Berne contre les malheureux défenseurs de Fribourg et de Lucerne. Au moment où il traitait avec les grandes puissances, lord Palmerston se flattait que la victoire du parti radical aurait déjà anéanti, avec la résistance du parti conservateur, l’objet même de la médiation et les concessions qu’il avait été contraint de faire à ses alliés. En donnant à M. Peel connaissance du projet de note concertée, il y joignait de tels accompagnemens (ce sont les propres paroles de M. Peel), que le chargé d’affaires britannique avait dû croire qu’il ne serait jamais question d’en faire usage [17].

Ce ne fut que le 26, deux jours après la prise de Lucerne, que lord Palmerston donna enfin son assentiment à la médiation projetée. À quoi avaient été employés de si longs et de si funestes délais ? Pour le savoir, il suffit de le demander aux documens officiels qui suivent ; leur témoignage est irrécusable.

« M. Peel disait hier à l’ambassade qu’il avait envoyé quelqu’un à Lucerne. Il paraît très embarrassé depuis quelques jours ; son langage est redevenu comme aux premiers temps. On pensait qu’il avait bien envoyé à Lucerne, non pas dans la ville, mais bien au quartier-général, pour prévenir le général Dufour et lui conseiller de presser les choses. — Je cite à regret cette supposition. Elle montre l’incertitude qui règne encore sur tout ce qui vient de cette part. Il faut qu’il y ait quelque chose de faux au fond de toute la position prise par la cour de Londres, pour qu’un caractère vrai et généreux comme celui de M. Peel ne puisse cependant y inspirer à personne de sécurité [18].

« Ma correspondance de Berne continue à me parler de l’extrême embarras que M. Peel montre encore ; on l’attribuait au faux jeu que lord Palmerston lui aurait fait jouer ; mais, au fait, ce n’est qu’une supposition, et peut-être, au contraire, M. Temperly a-t-il encore été tenté d’arrêter l’effusion du sang, et de faire une démarche qui aura été repoussée comme toutes les autres démarches de M. Peel. Le seul fait certain est la gêne extrême qui se montre dans toute l’attitude de M. Peel [19]. »

Cependant, si la victoire définitive des radicaux était venue assez à temps pour empêcher que la médiation ne portât ses fruits, la nouvelle de cette victoire n’était pas arrivée assez vite à Londres pour dispenser lord Palmerston de signer la note concertée. La note concertée était pour la politique anglaise tout un changement de système. Par la signature apposée à cette note, lord Palmerston avait adhéré en fait aux principes toujours soutenus par les grandes puissances. Il en était venu à nier positivement le droit que les cantons radicaux s’arrogeaient de pouvoir, en dépit des traités, opprimer leurs confédérés, et substituer, contre l’esprit de la constitution helvétique aussi bien que contre la lettre même des traités, le système unitaire à la forme fédérative ; en un mot, de radical qu’il avait été jusque-là à Berne (pour nous servir d’une expression employée par son agent en Suisse), lord Palmerston était devenu soudainement conservateur. On comprend ce qu’un pareil revirement dut causer de mauvaise humeur à M. Peel, qui avait dernièrement reçu et suivi des instructions tout opposées.

« C’est avec beaucoup de regret, monsieur, que je dois revenir à vous parler de M. Peel. Il paraît que depuis mon départ de Berne il était revenu à ses anciennes amitiés, et qu’il se disposait à prendre possession de la situation, comme s’il avait jusqu’au bout, et sans distinction, soutenu les radicaux. Il avait fait une visite de félicitation à M. Ochsenbein, et il venait de l’inviter avec d’autres vainqueurs à un grand dîner quand il a reçu ma lettre, qui lui annonçait l’entente conclue et la remise que je faisais immédiatement de la note concertée. Il a aussitôt décommandé le dîner, et, M. de Massignac étant venu le soir, il lui a parlé en ces termes :

« Si je pouvais montrer les dépêches de lord Palmerston, on penserait, comme moi, que je ne saurais remettre la note qu’il m’annonce. Je donnerai ma démission plutôt que de le faire. Eh ! le puis-je donc, en effet, quand je viens de faire une visite à M. Ochsenbein dans un sens tout opposé ?

« Vous comprenez, ajouta ensuite M. Peel avec plus de calme, que je ne me suis pas lié avec des gens comme les radicaux par amitié pour eux ; mais la guerre est finie, et l’on m’a fait jouer un rôle qui me blesse beaucoup [20]. »

Quel était ce rôle que l’on avait fait jouer à M. Peel, et dont il se montrait alors si vivement blessé ? La dépêche suivante ne laisse aucune incertitude à ce sujet.

« Attachant une juste importance à établir près de votre excellence, avec le plus de certitude possible, quelles ont été ici les intentions et la conduite du cabinet anglais dans ces dernières circonstances, j’avais chargé M. de Massignac de confirmer, par un témoignage irrécusable, ce qui ne pouvait encore, de notre part, être considéré que comme une opinion, un soupçon, le double jeu de lord Palmerston qui pressait les opérations militaires en Suisse et retardait les négociations à Londres, afin d’annuler les unes par les autres ; j’avais exprimé à M. de Massignac le désir qu’il pût en avoir l’aveu de la bouche même de M. Peel. Voici ce qu’il m’écrit de Berne :

« L’affaire de la mission du chapelain de la légation d’Angleterre est éclaircie.

« Ce matin (29 novembre 1847) je fuis chez M. le ministre d’Espagne. Après avoir causé avec lui de la lettre que j’ai eu l’honneur de vous adresser ce matin, et à laquelle il donne son entière approbation quant à l’exactitude : « Je voudrais bien savoir, lui dis-je, si vraiment Temperly a été, de la part de Peel, dire au général Dufour de presser l’attaque contre Lucerne. — Qui est-ce qui en doute ? me répondit-il. Pour moi, j’en suis sûr ; je le tiens de bonne source, et j’en mets ma main au feu, me répéta-t-il à plusieurs reprises. — Je le crois, ajoutai-je ; mais j’aurais quelque intérêt à le faire avouer à Peel lui-même, et devant quelqu’un, vous, par exemple. »

« L’occasion s’en est présentée dès ce matin. — Nous parlions avec Zayas et Peel des affaires suisses et de la manière dont les différens cabinets les jugeaient. « Aucun cabinet de l’Europe, excepté celui de l’Angleterre, n’a compris les affaires de Suisse, dit Peel, et lord Palmerston a cessé de les comprendre lorsqu’il a approuvé la note identique. — Avouez au moins, lui dis-je, qu’il a fait une belle fin, et que vous nous avez joué un tour en pressant les événemens. » Il se tut. J’ajoutai : « Pourquoi faire le mystérieux ? Après une partie, on peut bien dire le jeu qu’on a joué. — Eh bien ! c’est vrai, dit-il alors : j’ai fait dire au général Dufour d’en finir vite. » Je regardai M. de Zayas pour constater ces paroles. Son regard me cherchait aussi.

« Cependant, monsieur l’ambassadeur, je n’ai pas voulu vous apprendre cet aveu légèrement, et, ce soir, j’ai demandé à M. de Zayas s’il considérait l’aveu comme complet. « Je ne sais pas ce que vous voudriez de plus, me répondit-il, à moins que vous ne vouliez une déclaration écrite. Quand je vous disais ce matin que j’en mettrais ma main au feu [21] ! »

Nous avons hâte de sortir de ces pénibles détails, que nous aurions préféré ne point relater, s’ils n’eussent été nécessaires pour éclaircir, un des points les plus curieux de notre histoire contemporaine. Est-il besoin maintenant de dire quel fut le succès de la tactique de lord Palmerston ? Pendant qu’en signant la note concertée ; il disait à M. de Broglie : « Notre médiation, je le crains bien, sera devancée par les événemens [22] ; les radicaux suisses, obéissant à ses exhortations, en finirent vite non-seulement avec la résistance de leurs adversaires de Fribourg et de Lucerne, mais aussi avec les principes de la justice et de l’humanité. On s’est étonné du peu de temps qu’avait duré la lutte, ou plutôt de ce qu’il n’y avait point eu de lutte sérieuse. Que pouvaient 300,000 individus, les plus pauvres de la Suisse, contre 1,900,000 habitans des cantons les plus riches et les plus puissans ? Qu’on ne s’y méprenne pas toutefois, ce ne fut pas leur infériorité numérique qui paralysa les cantons du Sunderbund ; ce fut l’effet moral de l’inconcevable abandon où leur cause était laissée de toutes parts. L’opinion publique française, abusée par des journaux mal informés ou aveuglés par l’esprit de parti, s’était prononcée contre eux. Le gouvernement anglais les avait livrés à leurs ennemis. Enfin, en Suisse même, les hommes les plus distingués du parti modéré, se croyant sans doute liés d’honneur par la consigne militaire, avaient consenti à servir dans l’armée radicale. M. Dufour, le général en chef, et cinq sur sept des commandans généraux, étaient conservateurs. Leur exemple avait entraîné la plupart des officiers inférieurs qui professaient les mêmes opinions. Des bataillons entiers, maudissant le joug odieux des radicaux, obéissant cependant aux ordres de la diète, s’acheminaient, le remords dans l’ame, vers le théâtre de la guerre. En voyant s’avancer contre eux ces chefs et ces soldats, porteurs du brassard fédéral, les mêmes cantons conservateurs, qui avaient jadis combattu de si grand cœur les corps francs, furent saisis de trouble et d’incertitude. Eux qui avaient culbuté sans crainte les bandes illégales dirigées par le volontaire M. Ochsenbein, ils hésitèrent à se défendre contre les troupes régulières réunies par M. Ochsenbein, président du vorort, et menées contre eux par un général conservateur nommé par la diète. En plusieurs endroits, les masses populaires demandèrent en vain à être menées au combat ; leurs chefs préférèrent capituler. On sait ce que furent ces capitulations, on sait surtout comment elles furent observées.

Il n’entre point dans notre intention de raconter ce que fut le régime des cantons du Sunderbund après le triomphe des radicaux. Nous n’avons pas non plus à dire comment, affranchi par son succès des ménagemens qu’il avait gardés jusqu’alors, le parti vainqueur s’abandonna à ces excès grossiers si énergiquement stigmatisés par M. de Montalembert à la tribune de la chambre des pairs, avec une chaleur et des accens qui ne sont pas encore sortis de la mémoire des gens de bien. Nous nous renfermerons strictement dans notre sujet, en constatant simplement l’universelle réprobation attirée sur la diète par son rejet déloyal des conditions de la capitulation qui lui avaient livré les portes de Fribourg, par les actes de violence et de spoliation éhontées qu’elle a exercés contre les vaincus, et par le joug oppresseur et tyrannique qu’elle leur a imposé. Tant d’iniquités n’eurent pas seulement pour effet de provoquer la démission des généraux suisses, embarrassés de mettre plus long-temps leur épée au service d’une cause qui, se montrant enfin à leurs yeux telle qu’au fond elle avait toujours été, soulevait leur cœur d’indignation ; elles ne servirent pas non plus seulement à désabuser une portion du public européen, elles modifièrent les vues de ceux-là même qui s’étaient fait au début les alliés, nous allions presque dire les complices du parti radical en Suisse. Le secrétaire d’état de sa majesté britannique parut presque regretter la bienveillance qu’il avait témoignée à des gens qui, après en avoir fait un si bruyant étalage dans le temps où ils en avaient besoin, se montraient, depuis leur victoire, si peu disposés à la reconnaître par un peu de déférence pour ses conseils. En effet, le nouvel envoyé, sir Strafford Canning, d’abord bien accueilli par M. Ochsenbein et ses amis, n’avait pas tardé à les voir s’éloigner de lui, dès qu’il avait voulu leur prêcher le calme, la modération et la justice. Chaque jour, il se montrait plus dégoûté de la tâche ingrate qui lui avait été confiée d’avoir à faire entendre raison à de pareils protégés.

«… La mission de sir Strafford Canning touche à son terme ; il m’a annoncé hier (écrit à M. de Bois-le-Comte le même correspondant) son dessein de quitter la Suisse.

« Je vois, me disait-il, qu’on ne suit pas mes conseils, et ma position devient intenable. J’ai appuyé mes démarches officielles de lettres particulières et amicales à M. Ochsenbein ; ce matin encore, je lui ai écrit pour lui recommander l’amnistie. Tout cela sera sans résultat. Ochsenbein et Funck ont le désir du bien, mais les autres membres du gouvernement sont les bras des clubs, et, si je confonds dans mes souvenirs M*** et M*** avec les ours de pierre qu’on voit sur la porte de Berne, ce sera leur faute, car je n’ai pas pu avoir l’honneur de les voir.

« Il avait un air triste en me disant ces paroles. Il ajouta que, depuis longtemps, il s’apercevait de la justesse des renseignemens que je lui avais donnés sur les hommes et sur les choses ; qu’il y a trois mois, il avait balancé pendant trois jours pour savoir s’il ne partirait pas immédiatement ; que lord Palmerston avait laissé à son jugement de partir ou de rester ; qu’il avait pensé que sa présence ferait mieux écouter ses conseils, mais qu’aujourd’hui il était désabusé et qu’il allait quitter ce pays [23]. »

Sans doute, s’il n’eût écouté que son inclination, sir Strafford Canning serait parti plus tôt d’un lieu où ses sages conseils étaient si mal reçus et si peu suivis ; mais il ne pouvait échapper à ce représentant expérimenté du gouvernement britannique qu’en continuant à Berne, même avec peu de chances de succès, le rôle de modérateur que la droiture de son caractère lui aurait, en tout temps, fait choisir, alors même que les intérêts de son pays ne le lui auraient pas commandé, il prenait le meilleur moyen de parer à des éventualités qui déjà se laissaient entrevoir, et menaçaient de changer en un échec définitif l’avantage que la politique anglaise avait, on sait maintenant à quel prix, remporté en Suisse.

Le dernier incident diplomatique dont il nous reste maintenant à rendre compte n’a jamais été révélé au public, et, si l’on excepte le petit nombre d’hommes considérables qui y ont pris part, bien peu de personnes en ont eu connaissance. Il nous est impossible de le passer sous silence, non-seulement parce qu’il se rattache directement à la question suisse, dont nous avons cherché à raconter fidèlement toutes les phases, mais encore parce que, si la révolution de février n’eût pas éclaté, il est probable qu’il eût exercé sur la politique extérieure de notre pays et sur le sort de l’Europe une influence considérable.

Nous avons dit, avec quelques détails, comment, à la fin de 1846, le gouvernement français, sans rien abandonner de la politique qui lui était propre, sans aller rechercher l’alliance des cours du Nord, sans se rapprocher en quoi que ce soit des tendances qui caractérisaient particulièrement la politique de la cour de Vienne, avait cru utile, pour le salut de la Suisse et le maintien de la paix du monde, de faire, de l’autre côté du Jura, avec l’Autriche, ce qu’il avait réussi à faire, pour un temps, avec l’Angleterre, de l’autre côté des Pyrénées, ce qu’il avait également essayé en Grèce avec l’Angleterre et la Russie, c’est-à-dire oublier momentanément l’antique rivalité d’influence, afin de s’occuper ensemble et de bonne foi d’un intérêt spécial, pressant et supérieur à toutes les dissidences ordinaires. De la fin de 1846 à la fin de 1847, cette entente de la France avec les cabinets de Berlin, de Saint-Pétersbourg, et en particulier avec le cabinet de Vienne, avait été, en ce qui regardait les affaires de Suisse, heureusement maintenue, malgré quelques différences de conduite plus apparentes que réelles. Dans l’action commune, la France avait joué le rôle principal et le plus actif, non point parce qu’elle était plus que les cabinets de Russie, de Prusse ou d’Autriche, animée contre les gouvernemens radicaux de la Suisse, mais, tout au contraire, parce que, moins compromise et restée de plus grand sang-froid, elle n’avait pas prématurément rompu comme eux les liens et cessé les communications qui lui permettaient d’agir encore sur la portion restée saine de ce malheureux pays.

Cette entente avait été d’une nature si peu exclusive, que rien n’avait été négligé de notre côté pour y faire adhérer l’Angleterre, à tel point que le tardif assentiment, à grand’peine arraché à lord Palmerston, avait été considéré comme un succès de la politique française. Cependant la médiation, résultat éphémère de l’entente à cinq, ayant échoué précisément parce que l’Angleterre y était entrée, et entrée dans la pensée de la faire échouer, et les dangers, conséquence de l’état violent de la Suisse, n’ayant fait qu’augmenter, les grandes puissances, en particulier l’Autriche et la Prusse, devaient être conduites à chercher dans quelque autre combinaison les garanties devenues nécessaires à la paix du continent. Ces garanties, elles ne pouvaient les trouver ailleurs que dans l’accord avec la France, elles ne pouvaient les demander à d’autres qu’au gouvernement français. L’imminence de cette situation, qui allait rendre notre cabinet arbitre des destinées de l’Europe, était amèrement pressentie par tous les correspondans de lord Palmerston à l’étranger. Il ne faut que parcourir des dernières pages des papiers communiqués au parlement d’Angleterre en 1848 et 1849, pour y voir combien souvent de Berne, de Berlin et de Vienne, les agens anglais appelaient l’attention du principal secrétaire d’état de sa majesté britannique sur les voyages de deux des plus éminens diplomates de la Prusse et de l’Autriche, M. le général Radowitz et M. le comte Colloredo, qui, après s’être rencontrés en Allemagne, se rendaient à Paris. Ces appréhensions des agens anglais n’étaient pas dénuées de fondement. Tel était en effet le résultat de la politique que leur chef avait jugé convenable de suivre en Espagne, en Italie, en Grèce, et, dernièrement enfin, dans les affaires de Suisse. Désespérant de pouvoir jamais s’entendre avec celui qui s’était fait, à Madrid, le patron des cabales des exaltés espagnols, à Rome, à Naples et en Sicile, le promoteur des insurrections et de la levée de boucliers contre l’Autriche, en Grèce, un agent incessant de troubles et de désordre, qui avait livré les conservateurs de Fribourg et de Lucerne à la colère des radicaux suisses, les grandes puissances de l’Europe venaient témoigner à la France le désir de se concerter avec elle à l’exclusion de l’Angleterre. M. le comte Colloredo et le général Radowitz, pendant leur séjour à Paris, mirent en avant l’idée d’une entente à quatre sur les affaires de Suisse. Notre cabinet avait accepté leurs ouvertures, un jour était pris (le 15 mars) pour donner aux arrangemens déjà débattus une forme arrêtée et précise. Ainsi avait été définitivement franchi un pas immense. Ces mêmes puissances du Nord, si hostiles en 1830, qui avaient eu si grande hâte, en 1840, de prendre parti contre nous et pour l’Angleterre au sujet des affaires du Levant, qui étaient restées passives et neutres en 1846 après les mariages espagnols, en 1848 après les affaires de la Suisse, se mettaient avec nous et contre l’Angleterre. Nous n’avions pas passé de leur côté, elles avaient passé du nôtre. C’était le tour de l’Angleterre d’être placée dans l’isolement.

En donnant au public cette suite d’études que nous terminons aujourd’hui sur la politique extérieure du gouvernement français de 1830 à 1848, notre dessein a moins été de nous livrer à un examen complet et circonstancié de la diplomatie française que d’en faire ressortir les côtés saillans ; nous nous sommes attaché aux événemens décisifs qui ont, pendant ces dix-huit années, mis le plus en relief le fond même de notre politique extérieure. Nous nous sommes abstenu de toute réflexion générale : nous nous les interdisons encore. Qu’il nous soit toutefois permis, au moment de poser la plume, de constater les faits en les résumant.

En 1830, le gouvernement français, sorti d’une crise révolutionnaire que nous n’avons pas besoin de juger ici, fruit lui-même d’une.transaction sur le mérite de laquelle nous n’avons pas à nous prononcer, se trouve en présence de l’Europe inquiète et troublée. Les grandes puissances, posées face à face de lui, une exceptée, lui sont toutes contraires. Par son accord avec le seul gouvernement dont l’origine fût semblable à la sienne, le seul dont il pût, avec honneur et sécurité, rechercher alors l’amitié, il brave, contient, calme et fait peu à peu tomber les dispositions malveillantes des autres cabinets. Quels sont les résultats de cette alliance avec l’Angleterre ? D’abord la création d’un royaume de Belgique, et par suite une sécurité nouvelle acquise pour notre frontière du nord ; peu après, l’établissement du régime représentatif en Espagne, qui nous ménage une égale sécurité pour notre frontière du midi ; enfin, l’établissement d’une monarchie constitutionnelle en Portugal, en Grèce, et, comme conséquence, un surcroît d’influence en Europe. Cette situation se prolonge sans modification essentielle jusqu’en 1840. En 1840 survient un premier dissentiment avec le cabinet anglais, dirigé par lord Palmerston. Notre pays découvre aussitôt combien, dès qu’il cesse d’être d’accord avec l’Angleterre, les autres cabinets européens sont empressés à s’unir contre lui. Il se trouve pour un temps rejeté, malgré la volonté de ceux qui le gouvernent, dans une situation isolée, violente et presque révolutionnaire devant l’Europe. Lord Palmerston est remplacé par lord Aberdeen ; alors l’entente se renoue, sinon entre les deux nations, du moins entre les deux cabinets. Cette seconde alliance avec l’Angleterre semble aussi solide, elle est plus intime peut-être que la première. Qu’elle est loin cependant de porter les mêmes fruits ! A peine les efforts des ministres des deux pays suffisent-ils à prévenir de déplorables collisions. Le cabinet tory cède bientôt la place à un cabinet whig, et lord Palmerston revient aux affaires. Alors une lutte non avouée, il est vrai, mais réelle, ardente, du côté du moins de l’Angleterre, reprend, non pas sur un seul théâtre, mais sur tous, en Espagne, en Portugal, en Grèce, en Italie, en Suisse et partout. Cependant, cette fois, le gouvernement français résiste efficacement sans que le pays lui-même en soit le moins du monde troublé ; il résiste, en ayant parfois les grandes puissances contre lui, parfois neutres entre l’Angleterre et lui, et parfois avec lui. Il résiste le plus souvent avec succès, rarement avec désavantage. Si, en Portugal il s’entend pour un moment avec l’Angleterre, c’est son opinion qui l’emporte. En Espagne, le parti français triomphe, et l’Espagne tranquille et prospère retrouve aussitôt des jours qu’elle avait presque oubliés. Notre influence domine en Grèce, la Grèce prend paisiblement son rang parmi les états constitutionnels réguliers de l’Europe. En Italie, au contraire, les conseils du gouvernement français sont dédaignés, ce sont ceux de l’Angleterre qui l’emportent ; on sait ce qu’est devenue l’Italie, et si l’Angleterre est venue la tirer du naufrage où elle l’a précipitée. En Suisse, la cause radicale triomphe, grace à lord Palmerston ; où en est aujourd’hui la Suisse ? Voilà ; si nous avons été impartial, et nous croyons sincèrement l’avoir été, le compte de la politique extérieure du gouvernement de 1830.

Nous le demandons maintenant : quand donc les ministres de ce gouvernement (nous les prenons tous ensemble) se sont-ils montrés inférieurs à la tâche qu’assume quiconque entreprend de conduire les affaires extérieures d’un grand et noble pays comme la France ? Quel jour et à quel moment ont-ils négligé, compromis ou trahi les grands intérêts qui leur étaient confiés, intérêts de toute nature, permanens, transitoires, d’humanité et de civilisation générale, tous ces intérêts multiples, en apparence identiques au fond, dont l’ensemble, aussi long-temps que la France conservera son nom, qu’elle soit empire ou république, monarchie de droit divin ou monarchie constitutionnelle, ne cessera de constituer l’apanage glorieux que nos pères nous ont transmis, et que naguère encore nous espérions passer intact à nos enfans ? N’étaient-ce pas les intérêts permanens de la France qu’assuraient les ministres du dernier gouvernement en créant le royaume de Belgique, en favorisant le développement du régime constitutionnel en Espagne, et plus tard en y maintenant sur le trône la dynastie qui y règne depuis Louis XIV ? N’étaient-ce pas les intérêts transitoires, mais également sacrés de la France, que ces ministres ont servis, lorsqu’ils ont fait pénétrer si loin et si avant au dehors, par leurs discours, par leurs actes et par leurs exemples, non point, grace à Dieu, les doctrines révolutionnaires, mais les idées de liberté réglée, de tolérance éclairée, qui, il y a deux ans, paraissaient, sous leurs auspices, près de triompher partout ? N’était-ce pas enfin à la cause de l’humanité et de la civilisation qu’ils sacrifiaient une éphémère popularité, quand ils retenaient l’Italie trop prompte à provoquer inconsidérément l’Autriche, quand ils sommaient les radicaux suisses de respecter la souveraineté des petits cantons catholiques ? Il est vrai, en Italie et en Suisse, ils ont échoué ; pourquoi ? Par leur faute ? Non, mais, ce qui est triste à dire, parce que, sur ces questions, l’opinion de leur propre pays a eu le tort de ne les point soutenir. Loin de nous l’intention d’accuser indistinctement les adversaires du dernier cabinet. L’esprit de nos institutions autorisait la sévérité, l’injustice même des jugemens qu’ils ont portés sur une politique qu’à coup sûr ils avaient le droit de ne pas approuver. Nos reproches vont à ceux qui, non contens d’user d’une critique amère, ont pris ouvertement parti contre leur gouvernement et pour l’étranger. À eux la responsabilité des malheurs de l’Italie et de la Suisse, car, il ne faut pas s’y méprendre, l’Angleterre n’eût point réussi à pousser les Italiens contre les Autrichiens, ni les radicaux de Berne contre les conservateurs de Fribourg et de Lucerne, sans les auxiliaires inattendus qu’elle a rencontrés dans une partie de l’opposition française. Que chacun réponde donc de ses actes.

Nous ne nierons pas que nous ayons été aise de trouver, dans le récit des événemens extérieurs survenus pendant les dix-huit années de la monarchie de 1830, une occasion de rendre hommage à un gouvernement que nous avons soutenu, servi et aimé, parce qu’il donnait satisfaction à notre raison et à nos convictions les plus chères. Dieu nous est témoin, cependant, que nous avons eu aussi un autre but. Nous sommes de ceux qui ont toujours pensé que le plus triste service à rendre aux peuples est de leur apprendre à mépriser les gouvernemens auxquels ils ont long-temps obéi. Selon nous, les royalistes, en 1815, ont eu grand tort d’insulter ce qu’il y avait eu de glorieux dans le gouvernement impérial, les libéraux n’ont guère agi plus sagement après 1830, en dénigrant les années douces et paisibles de la restauration. De semblables injustices n’ont pas même profité à ceux qui se les sont permises. De nos jours, où la calomnie, redoublant d’audace, s’attache à dégrader tous les régimes passés, afin de mieux troubler le présent et de ruiner plus sûrement l’avenir, il importait plus que jamais de placer la vérité en face du mensonge, et d’opposer un récit calme et précis à de violentes déclamations. En montrant par des documens multipliés et par des preuves irrécusables ce qu’ont été au juste les relations de la monarchie de 1830 avec les puissances étrangères, nous n’avons donc pas visé seulement à venger ce gouvernement le plus récemment tombé, et par cela même le moins connu peut-être et le plus calomnié ; nous avons aussi désiré rendre à notre pays un peu de ce respect pour son histoire et pour lui-même, sans lequel il ne tarderait pas à descendre du premier rang des nations.


O. D’HAUSSONVILLE.

  1. Après la révolution de février, il était utile de faire connaître dans ses détails, pièces en mains, la politique extérieure, si méconnue, du gouvernement de juillet. C’est la tâche qu’entreprit ici, dans le cours même de 1848, M. le comte d’Haussonville, et nos lecteurs n’ont pas oublié le tableau général qu’il a tracé des premières années de la Politique extérieure du gouvernement de 1830, n° 1, dans la Revue du 1er octobre 1848 ; — 2e partie, Rapports de la France avec la Prusse, l’Autriche, la Russie et l’Angleterre, n° du 1er novembre 1848 ; — 3e partie, Rupture de l’alliance anglo-française en 1840, — Rentrée de la France dans le concert européen, n° du 15 décembre 1848 ; — 4e partie, Affaires d’Italie jusqu’en février 1848, n° du ler mai 1849. Aujourd’hui nous terminons cette série par les Affaires de Suisse, qui ne sont pas le chapitre le moins curieux de cette histoire contemporaine, et qui lèvent un nouveau voile de la diplomatie de lord Palmerston ; mais l’auteur n’a pas cru son œuvre achevée, et il a voulu encore la retoucher et la compléter par de nouveaux documens diplomatiques et diverses négociations qu’il n’avait pu aborder ici. De toutes ces recherches il est résulté un remarquable ouvrage qui paraîtra prochainement chez le libraire Lévy sous ce titre : Histoire de la politique extérieure du gouvernement français de 1830 à 1848. Nous appelons sur ce livre l’attention de tous les adversaires français et étrangers du gouvernement de 1830, et, après l’avoir lu, peut-être seront-ils réduits, comme certain ministre des affaires étrangères de la république, à louer ce qu’ils ont tant attaqué. (N. du D.)
  2. Cet article est ainsi conçu : « L’existence des chapitres et couvens, la conservation de leurs propriétés, en tant que cela dépend du gouvernement du canton, sont garanties. Ces biens sont sujets aux impôts et aux contributions. (Art. 12 du pacte fédéral.) »
  3. Rapport du comité institué pour les affaires de la Suisse, 16 janvier 1815.
  4. Lord Palmerston à M. Percy, Foreign-Office, 9 juin 1832.
  5. Instructions remises à M. le comte de Bois-le-Comte, février 1847.
  6. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 25 décembre 1846, n° 6.
  7. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 4 juin 1847, n° 8.
  8. Voir le mémorandum sur les affaires de Suisse remis à lord Palmerston par M. Morier. (Papiers parlementaires sur les affaires de Suisse, 1847-1848, page 138.)
  9. Dépêche de M. de Broglie, ambassadeur à Londres, à M. Guizot, 5 juillet 1847.
  10. Dépêche de M. de Broglie à M. Guizot, Londres, 9 juillet 1847.
  11. M. Peel à lord Palmerston (Papiers parlementaires relatifs à la Suisse, août 1847, page 164).
  12. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 31 octobre 1847, n° 172.
  13. Dépêche de M. de Broglie à M. Guizot. Londres, 1er novembre 1847.
  14. Voir la déclaration du conseil de guerre des sept cantons de Lucerne, Uri, Schwitz, Unterwalden (haut et bas), Zug, Fribourg et Valais (1er novembre 1847).
  15. Les lettres de créance délivrées par le gouvernement français à son ambassadeur près le corps helvétique sont ainsi libellées : « A nos très chers, grands amés, alliés et confédérés le président et députés des vingt-deux cantons composant la diète helvétique nous avons nommé M… pour résider près des louables cantons composant la Confédération helvétique. »
  16. Voir le projet de note commune adressé aux cabinets de Londres, Vienne, Berlin et Saint-Pétersbourg, 4 novembre 1847. (Pièces communiquées aux chambres françaises.)
  17. Correspondance de M. de Bois-le-Comte, dépêche du 15 décembre 1847.
  18. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 25 novembre 1847, nu 201.
  19. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 28 novembre 1847, n° 207.
  20. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 2 décembre 1847, no 212.
  21. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 31 décembre 1847, no 240.
  22. Voir les dépêches de M. de Broglie du 3 décembre 1847, communiquées aux chambres en janvier 1848.
  23. Dépêche de M. de Bois-le-Comte à M. Guizot, 23 janvier 1848.