De la popularité de Napoléon

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De la popularité de Napoléon
Revue des Deux Mondes, période initialetome 22 (p. 857-869).


DE LA POPULARITE


DE


NAPOLEON




La France donne à l’Europe, depuis deux semaines, un spectacle dont elle doit éprouver le besoin de se rendre compte à elle-même ; car il n’en est pas de plus propre à provoquer de sérieuses méditations. A peine un ministre eut-il annoncé à la tribune législative qu’une pieuse restitution était sur le point de s’accomplir, que l’assemblée, faisant trêve et aux divisions qui la partagent et aux intérêts si vivement excités, sembla subir la puissance d’un souvenir prestigieux, et laissa éclater une acclamation semblable à la voix long-temps contenue de tout un peuple. Sortie de l’enceinte législative, la grande nouvelle circula comme font les bruits populaires, jusqu’aux extrémités du royaume ; et à cette heure le seul évènement pour la France, des grèves de la Bretagne aux chaumières des Pyrénées, c’est que les restes de l’empereur vont, après vingt années, traverser l’Océan pour reposer aux bords de la Seine, dans son dernier tombeau, selon son dernier vœu. Il n’est pas un vieux soldat qui ne se redresse sur le soc de sa charrue, pas un enfant qui n’écoute avec un redoublement d’attention les merveilleuses histoires de l’empire ; il n’est guère de familles, il n’est pas assurément de lieu public où ne se soit produit de quelque manière ce sentiment de toutes les classes comme de tous les âges ; l’on dirait que l’unité nationale s’est concentrée tout entière dans une seule pensée et autour d’une seule mémoire.

Cependant, dans toutes ces provinces, dans toutes ces familles, dans toutes ces chaumières, combien de douloureuses blessures ce souvenir ne doit-il pas rouvrir ! On n’a oublié ni le poids des sacrifices, ni l’oppression d’un pouvoir sans pitié, ni le tribut du sang, ni les larmes des mères ; on se rappelle les hontes et les souffrances des deux invasions, terme suprême de cette guerre portée des Pyramides au Kremlin, pour aboutir aux buttes Montmartre ; on sait assez d’histoire pour avoir appris, fût-ce du magister du village, que Napoléon laissa la France moins grande qu’il ne l’avait reçue ; et tout élevé qu’on ait été dans les lycées de l’empire, on n’ignore pas que l’empereur n’a finalement réalisé aucune de ses conceptions politiques, et qu’il n’est rien resté de son œuvre qu’un principe d’unité gouvernementale dont l’initiative appartient plutôt à la constituante qu’à lui-même, et dont l’abus fut la déplorable conséquence des nécessités de sa situation. Lorsqu’on fait profession d’opinions républicaines, ce n’est pas non plus sans embarras qu’on s’incline devant l’homme du 18 brumaire ; lorsqu’on est avocat, il est des mots significatifs qu’il y a plus que de la charité à pardonner ; lorsqu’on est mandataire du pays, il est difficile d’oublier que Napoléon a jeté vos prédécesseurs par la fenêtre ; lorsqu’on croit sincèrement aux idées de 89 et à ce principe d’égalité dans lequel vient se résumer la nouvelle civilisation de l’Europe, on ne saurait regarder comme une conception de génie et d’avenir le pastiche aristocratique si obstinément essayé par l’empire, en dépit de l’impuissance des imitations, malgré les impossibilités suscitées par la force même des choses.

Pratiquer des habitudes démocratiques en payant un culte pieux au fondateur de la noblesse impériale ; professer des doctrines de liberté constitutionnelle en honorant l’inventeur des sénatus-consultes organiques ; s’incliner en même temps devant la colonne Vendôme et devant celle de juillet, c’est là une association de sympathies et de croyances que la logique a d’abord quelque peine à avouer. Cependant, toute singulière que cette situation soit en elle-même, tout intenable qu’elle paraisse en face de l’argumentation la plus simple, cette disposition d’esprit est aussi sincère qu’elle est universelle, et les contrastes les plus apparens dans la pensée viennent se confondre et s’évanouir dans le sentiment plus élevé où ils s’absorbent ; un instinct supérieur aux lois de la logique elle-même réunit dans une admiration naïve autant que profonde et les antécédens contradictoires et les doctrines opposées ; enfin le raisonnement assiste vaincu et désarmé au mystère de cette apothéose.

Ce n’est pas la liberté qu’on surprend seule ici en contradiction apparente avec elle-même. Ne voyez-vous pas l’Europe si souvent vaincue et foulée sous son talon, s’incliner aussi avec respect devant ces restes, grandissant chaque jour par son enthousiasme cette gloire conquise sur elle-même ? Il n’est pas une capitale où l’empire n’ait insulté les peuples et humilié les rois ; pas une ville, des bords du Tage à ceux de la Moscowa, qui ne porte la trace indélébile de son passage, les flétrissures imprimées par ses traités ou par ses armes. Interrogez cependant les peuples de l’Italie ou de l’Espagne, les uns décimés, les autres asservis ; consultez le sentiment national dans cette Allemagne à laquelle la vengeance prépara pour un jour un sublime réveil, et vous verrez presque en tous lieux les sympathies populaires incliner vers cette mémoire, et les peuples oublier, après peu d’années, des injures et des souffrances qui semblaient devoir fomenter des haines éternelles. Les violences de Louis XIV ne furent rien auprès de celles où se porta Napoléon. Si l’un institua les chambres de réunion, l’autre brisa sans hésitation comme sans scrupule tout le vieux droit public de l’Europe. Il découpa de mille manières la carte du monde. Il lit et défit des états, nomma et institua des rois, au gré de ses fantaisies impériales ; il proclama le droit de la force en s’en réservant l’inexorable monopole, et cependant les peuples ont plus aisément pardonné à cette gloire qu’à celle de Louis ; ils ne l’ont pas seulement absoute, ils l’ont exaltée, et plus d’une fois, depuis vingt ans, ils se sont tournés vers la grande tombe de Sainte-Hélène, comme si elle eût gardé le secret de leur avenir et le mot tant cherché par ce siècle. Enfin, nous avons vu, spectacle prodigieux ! l’Angleterre elle-même se précipiter en masse sur les pas d’un guerrier français, et lui préparer un accueil qu’elle n’eût certes pas fait au fils des rois, parce qu’elle entrevoyait sur son front un reflet de cette grande gloire !

Ainsi l’Europe vaincue, ainsi la liberté asservie, ainsi l’égalité détruite, pardonnent à l’envi à Napoléon, et viennent payer à ses cendres des respects unanimes. Quel est donc ce privilège de réconcilier à sa mémoire tant d’intérêts si cruellement blessés, et d’où lui vient ce prestige que ses fautes même semblent grandir en constatant toute sa puissance ? Là gît un problème que l’histoire devra résoudre, et dont la politique contemporaine ne peut elle-même manquer de s’occuper, puisque des tentatives, moins téméraires, il est vrai, que ridicules, s’efforcent d’exploiter sans pudeur un nom qui n’est auguste que parce qu’il est solitaire.

Napoléon est peut-être, entre tous les grands hommes, celui dont il serait le plus facile de rabaisser la gloire, en prenant isolément tous les faits de sa vie, sans s’élever jusqu’à l’idée qui les domine et les féconde. Que répondre à la critique qui procéderait ainsi et dirait : « L’empire a doté la France des plus éclatans souvenirs de ses annales militaires ; mais son imprévoyance n’a-t-elle pas amené les Cosaques de l’Ukraine dans la cour du Louvre, et Waterloo ne compense-t-il pas Austerlitz ? Napoléon a été grand plutôt par les choses qu’il a faites que par la pensée qui les a inspirées, car la grandeur morale est-elle compatible avec ce mépris profond des nations et des hommes, avec le systématique abaissement des instincts les plus élevés ? Comment lui départir cette persévérance sagace et forte qui est le génie même en politique ? à quelle conception a-t-il été fidèle, hors celle de sa grandeur personnelle ? Domina-t-il les évènemens, et ne fut-il pas constamment entraîné par eux ? ses apologistes les plus habiles ne tirent-ils pas la principale défense de ses plans politiques des résistances de ses ennemis qu’il ne lui fut jamais donné de conjurer ?

« Ceux-ci ne l’ont-ils pas contraint de se précipiter d’excès en excès jusqu’à sa chute inévitable, sans qu’il ait su imposer le plus faible temps d’arrêt à l’Europe et à lui-même, dans cette course sans but comme sans repos ? On le voit d’abord, au début de sa carrière politique, essayer d’un nouvel équilibre européen qu’il est le premier à briser : plus tard il lui faut une ceinture d’états réduits en vasselage, et bientôt après ceci même ne lui suffit plus. Alors commence une tentative insensée d’absorption au sein de l’unité impériale, une lutte à mort contre tous les droits et toutes les nationalités ; et parce qu’il n’a pu parvenir à s’imposer à l’Europe, l’empire entend briser l’Europe elle-même. Ainsi se prépare une réaction qu’il fallait à coup sûr bien peu de pénétration pour ne pas pressentir, et dont Napoléon avait été le seul à ne pas comprendre toute la puissance.

« Cet homme a tenu le sort du monde dans sa main, et chaque jour il l’a joué à quitte ou double ; il pouvait réparer de grandes iniquités, fixer l’avenir des générations, hâter en le réglant le progrès des peuples vers leur régénération politique ; mieux placé pour faire du bien aux hommes qu’aucun mortel ne le fut jamais, comment a-t-il compris son œuvre, comment surtout l’a-t-il accomplie ? Quels combats n’a-t-il pas rendus contre la liberté, quelles épreuves ne lui a pas préparées sa chute ? Organisa-t-on jamais un pouvoir plus oppresseur dans le présent, plus impuissant dans l’avenir ? Tout ne fut-il pas viager dans cette pensée sans lendemain, et le premier souffle de la tempête n’a-t-il pas suffi pour renverser cet arbre sans racine, à l’ombre duquel les peuples ne reposèrent jamais ? »

Si l’on envisageait à ce point de vue l’histoire de l’empire, il serait difficile de nier la rigoureuse exactitude de plusieurs de ces appréciations. Et pourtant seraient-elles justes, et les respects du monde n’auraient-ils pas bientôt rendu à cette grande mémoire le relief que l’analyse historique tenterait en vain de lui ôter ? Napoléon n’est-il pas du petit nombre de ces êtres exceptionnels dont la mystérieuse puissance résiste aux fautes même par lesquelles elle se manifeste ? N’emprunte-t-il pas toute sa force à une pensée dont il n’a pas toujours conscience, à l’encontre de laquelle il marche trop souvent, mais qui ne se retire jamais de lui jusque dans ses plus déplorables aberrations ?

Le jour était venu de balayer les ruines que les siècles avaient faites, et de constater l’impuissance de cette antique organisation que la corruption avait atteinte jusque dans ses racines. Il fallait toucher l’Europe par tous les points pour la féconder au contact de ces idées nouvelles inaugurées en France au sein de la tempête, et tout a été bon pour cette œuvre, nos désastres comme notre gloire, nos fautes comme notre génie. Qu’importe à la Providence qu’Iéna nous ait livré le royaume de Frédéric II, Austerlitz l’empire des Césars, ou que Leipsig et Waterloo aient appelé les peuples au sein même du pays chargé de cette redoutable initiation ? Napoléon les a convoqués des quatre vents du ciel à ce rendez-vous commun ; il a préparé l’unité du monde moderne, comme César prépara celle du monde antique, et le délire de ses projets a plus servi son œuvre que n’aurait fait sa prudence.

Promener dans l’univers vaincu les principes de 89, puis amener comme par la main tous les peuples de la terre au berceau même de ces principes, cette mission, l’empereur l’a accomplie tout entière par ses revers autant que par ses victoires. Personnification radieuse de cette force faite homme, il a clos pour jamais l’ère du droit historique en frayant avec les plus vieilles races royales, en brisant les unes, en exaltant les autres, en faisant de celles-ci ses victimes, de celles-là ses créatures, de toutes le marche-pied de sa suprême puissance. Bonaparte, le front ceint de la double couronne de Charlemagne, partageant son lit avec une archiduchesse, était plus redoutable que le jeune général républicain aux races royales et à l’ordre européen dont celles-ci formaient la base ; et lorsqu’il cédait aux entraînemens de sa propre vanité, en s’entourant des pompes aristocratiques et des prestiges du rang suprême, il portait un coup mortel aux puissances même qu’il aspirait si vivement à réhabiliter dans sa personne.

Il faut bien le reconnaître, l’empire a détruit dans toute l’Europe le culte de l’hérédité royale ; et si celle-ci s’y maintient encore comme institution politique, elle y a pour jamais disparu comme croyance. Aussi ce ne fut pas le spectacle le moins étrange de ce siècle, que de voir, à la chute de l’empire, ces rois créés pour la plupart par son bon plaisir, ces souverains improvisés à Vienne pour des peuples qui ne les connaissaient souvent que par des antipathies séculaires, s’évertuer à formuler un droit public en harmonie avec tant de contradictions et de violences, pour aboutir enfin, faute d’une idée, à ce mot de légitimité, qui, dans son application usuelle, dut sembler alors une trop amère ironie.

Napoléon s’est merveilleusement acquitté de la seule mission qu’il eût reçue du ciel, celle de préparer le terrain pour un lointain avenir. Les ruines qu’il a faites jonchent le sol de toutes parts, et l’Europe, encore fatiguée de sa course haletante, se loge provisoirement dans ces débris qu’elle soutient par des étais chaque fois qu’ils craquent au-dessus de sa tête.

D’autres hommes ont laissé sur la terre des traces plus permanentes de leur passage, des résultats plus durables de leurs combinaisons politiques. Charles-Quint constitua en Europe la prépondérance de sa maison et de l’empire ; Richelieu transféra cette prépondérance à sa patrie ; Cromwell prépara la suprématie maritime de l’Angleterre ; Pierre de Russie et Frédéric de Prusse jetèrent l’un et l’autre un état nouveau dans la balance du monde. Tout cela se fit au prix d’une persévérance inouïe, d’une unité d’efforts et de pensées qu’on chercherait vainement, n’en déplaise à des apologistes abusés, dans cette histoire de l’empire où Léoben, Lunévile, Tilsitt, Bayonne et Schoenbrunn, la constitution de l’an VIII et l’abolition du tribunat, le Code civil et les majorats, marquent assurément et des systèmes opposés et des phases peu concordantes. Et cependant que sont les noms de ces hommes puissans par la politique et par la guerre, auprès de celui de Napoléon, quoique ceux-là aient fondé des empires et que celui-ci n’ait pu même se conserver une tombe ? C’est que les uns n’exprimaient que des intérêts limités et locaux, quelle que fut d’ailleurs leur importance, pendant que l’autre était à la fois l’expression et l’instrument d’une universelle pensée. Foudroyant symbole de l’égalité révolutionnaire et du droit souverain du génie, le soldat-roi résumait dans sa personne les idées même qu’il avait vaincues, et dont il aspirait la sève.

Deux choses sont donc à distinguer dans Napoléon, deux choses qui donnent la clé de tant de jugemens incohérens, de tant de contradictions apparentes : sa mission et sa politique, son œuvre et sa volonté. Par l’une, il marcha toujours vers le but assigné à sa vie, lors même que par l’autre il sembla vouloir s’en détourner. C’est pour cela que l’instinct du peuple l’absout dans ses fautes et le glorifie jusque dans ses abaissemens. Le sceau de la Providence est sur cette tête ; elle est sacrée pour l’humanité tout entière.

Lorsque sur le rocher de Sainte-Hélène, loin de cette scène du monde qu’il avait remplie si long-temps, Napoléon se rendait à lui-même ce compte que Dieu et la postérité allaient lui demander bientôt, sa vie lui apparaissait sous ces deux faces, et vainement essayait-il de faire concorder l’une avec l’autre. De là ces conversations singulières où les explications les plus étranges sont données aux évènemens les plus authentiques, où, pour excuser des actes réprouvés par l’opinion, on dispose tout un long avenir dans lequel ces actes devaient changer de caractère et de nature ; de là ces commentaires destinés à la fois et à dévoyer l’histoire et à se tromper soi-même. Mais en vain le grand homme, rendu à sa conscience et à la solitude, essayait-il de systématiser sa vie ; le décousu de ses plans, la mobilité de ses projets, l’inanité même de sa gloire, revenaient peser sur sa tête. Se dégageant alors des vanités de la terre, il rappelait dans son cœur ce Dieu de ses premières années, sous la main duquel il avait marché en aveugle instrument de sa providence et de sa justice : sublimes communications où dut s’illuminer pour lui la mystérieuse obscurité de sa vie ! sublime retour qui abaissa dans son néant celui devant lequel s’était tu le monde !

Alexandre, César, Charlemagne, Napoléon, quatre ouvriers marqués entre tous pour creuser le lit où s’épanche le flot des siècles ! L’un, ouvrant l’Asie aux investigations de l’Europe et préparant l’union féconde du génie grec avec celui de l’Orient ; l’autre, conviant tous les peuples aux mêmes droits et à la même œuvre, et déblayant le sol où doit s’élever bientôt le grand édifice dont la Judée pose la première pierre ; Charlemagne, constituant l’Europe moderne sur la papauté et sur l’empire ; Napoléon, substituant à la hiérarchie féodale l’élément d’une organisation nouvelle, obscure encore, mais déjà puissante ; ces noms-là appartiennent à l’humanité tout entière, aucun peuple ne doit les revendiquer au point de vue d’une nationalité égoïste et jalouse.

Et c’est cette tombe si grande entre toutes que l’on aurait voulu jeter sur une place publique, au milieu d’une foule distraite et bruyante ; ce sont ces restes que l’émeute eût insultés de ses clameurs et qu’un patriotisme de caserne aurait inhumés au pied d’un monument tout militaire, comme ceux d’un soldat mort sur la brèche ! La France échappera, grace au ciel ! à cette double profanation de la mémoire des grands hommes et de la religion des tombeaux. C’est assez dans sa capitale d’une sépulture glacée, où la mort semble habiter sans consolation et sans réveil, et dont les hommes illustres à laquelle on l’a vouée se défendront par respect pour leur ame immortelle ! Saint Denis est plutôt la sépulture officielle des familles princières que le tombeau des grands hommes, fils de leurs œuvres ; c’est le blason perpétué dans la mort, l’étiquette héraldique assise au seuil de l’éternité. La Madeleine est un monument commencé sans but, exécuté sans inspiration, où toutes les croyances sont mal à l’aise, parce que toutes y sont faussées ; cette église, dont on pourrait faire à volonté un théâtre, une bourse ou un bazar, et que le peuple n’entoure pas plus de ses respects que de son silence, n’est pas un séjour assez austère pour recevoir le dépôt que l’Angleterre rend à la France en signe de réconciliation et de paix. C’est à l’ombre de la croix et non pas au pied des colonnes triomphales que les peuples libres se donnent la main, et une sépulture chrétienne peut seule, selon une noble parole, ensevelir à jamais ce qui survit encore de tant d’inimitiés séculaires.

Félicitons le gouvernement d’avoir dignement compris ce qu’il devait et à Napoléon et à la foi publique. L’empereur reposera dans un temple sanctifié par la religion comme par la gloire, sous la garde de ses vieux soldats, heureux et fiers de prier près de ses restes. Dans la solitude recueillie des Invalides, au milieu de ces masses de verdure, et sous le dôme étincelant que le voyageur salue de loin, s’élèvera une tombe imposante par sa masse et d’une simplicité grandiose. Que l’artiste chargé de préparer cette couche funèbre la creuse dans le granit de Corse et lui donne un bloc immense pour piédestal, qu’un aigle enserrant un globe y apparaisse comme unique emblème, couvrant la tombe tout entière de l’ombre de ses larges ailes ; qu’on ne dégrade un tel monument ni par une recherche déplacée ni par de froides imitations, et que l’art ne fasse pas regretter à Napoléon le saule planté sur un rocher battu des flots.

Un sentiment de haute convenance devait déterminer à laisser au gouvernement seul, et le choix du lieu de sépulture, et la fixation des détails artistiques et financiers de cette mesure nationale. A cet égard, des fautes nombreuses et à jamais déplorables ont été commises, et peut-être n’était-il pas impossible de le pressentir. La commission aurait dû comprendre qu’on ne fait pas d’enthousiasme par amendement, et qu’il est des inspirations qu’un million de plus ne grandit pas. Personne en France n’a droit de se dire plus patriote que le gouvernement, plus dévoué à des gloires nationales que la chambre qui s’était si chaleureusement associée à sa pensée. Lorsqu’une statue a pour piédestal la colonne des victoires, on a mauvaise grace à en réclamer une autre ; c’est, on a pu le croire du moins, renchérir avec quelque affectation sur l’initiative royale, au risque de n’aboutir qu’à une idée sans originalité et peut-être sans convenance. La chambre a voulu, en reprenant le projet du cabinet, jeter un peu d’eau sur cet enthousiasme trop ardemment allumé. Pusse cette eau ne pas se changer en huile pour alimenter la flamme si habilement entretenue ; puisse la chambre ne pas regretter un vote honorable dans sa pensée, mais dont elle reste dans l’impuissance d’exposer au pays la signification véritable ! Peut-être l’assemblée se devait-elle à elle-même de n’apporter ni passions ni paroles inutiles près de ces cendres auxquelles elle allait rendre un asile dans la patrie ; si elle redoutait de paraître confondre dans une admiration commune toutes les parties d’une vie pleine de tant de contrastes, contre le danger d’une pareille interprétation le silence était alors la protestation la plus significative et la plus éclatante, car le silence est, lui aussi, la leçon des grands hommes.

Quoi qu’il en soit, la matière ne comportait pas plus la discussion que le vote lui-même n’admettait l’incertitude, car devant la postérité que ce jour ouvrait pour Napoléon, deux choses étaient à jamais au-dessus de toute controverse : l’immensité de son rôle dans l’œuvre du siècle, et la légitimité de son titre au gouvernement de la France.

S’il fut dans le monde un droit suprême et manifeste, c’est assurément celui-là, car aucun pouvoir ne fut jamais plus nécessaire et plus universellement, accepté. Un homme avait été suscité d’en haut pour arracher la société à l’abîme, y rétablir l’empire des croyances et des lois ; et ce trône, élevé par l’impérieuse puissance des choses qui force les volontés elles-mêmes, cimenté par l’adhésion la plus éclatante qu’ait jamais donnée un grand peuple, ce trône, radieux de l’éclat d’une gloire incomparable, consacré par la religion dans ses plus augustes solennités et les plus mystérieuses expansions, de sa puissance, n’aurait pas été légitime ! Que faut-il donc de plus, grand Dieu ! pour consacrer l’union des pouvoirs et des peuples ? et devant de telles manifestations est-on admis à scruter les généalogies ou bien à compter un à un les suffrages populaires pour douter d’une majorité au sein de la volonté nationale ?

Etranges métaphysiciens qui, partant des prémisses les plus opposées, aboutissent à des conclusions analogues ; argumentateurs sans intelligence qui dissertent à perte de vue sur l’origine du pouvoir, attribuant au fait seul de la naissance, ou à celui d’une majorité toute numérique, une autorité absolue que l’histoire et la conscience des peuples a constamment déniée : l’hérédité est sans nul doute le mode le plus avantageux de transmission pour la puissance publique ; mais c’est à condition que les intérêts nationaux resteront identifiés avec une dynastie. Sous certaines constitutions, la nation peut également être consultée par la voie élective ; mais le titre du pouvoir y reposera bien moins, quoi qu’on puisse penser, sur l’adhésion d’une majorité mobile et passionnée, que sur la conformité des actes de ce pouvoir lui-même aux lois immuables de l’ordre moral et aux intérêts permanens de la nationalité qu’il représente. Les institutions ne créent pas plus le droit que les écoles de philosophie ne font la vérité ; l’un et l’autre se manifestent dans le monde par ces signes éclatans qui forcent l’adhésion des intelligences et des volontés.

Or, qui porta jamais plus que Napoléon la légitimité de son titre écrite sur son front, légitimité incontestable autant qu’incontestée, que les temps seuls avaient faite, et dont il est difficile de voir arguer aujourd’hui sans sourire, au nom, d’on ne sait quel sénatus-consulte, et au profit d’on ne sait quelles prétentions ?

La monarchie de 1830 a osé regarder en face les reliques de Napoléon, et se charger du soin, de ses funérailles. La réhabilitation de Versailles appelait celle des invalides, et les cendres du triomphateur devaient avoir un tombeau, du jour que ses victoires étaient rendues à l’enthousiaste admiration de la multitude. Se croire assez fort pour absorber dans son sein toutes les gloires de la France est une pensée qui prête par elle-même quelque force, alors même qu’elle préparerait aussi le danger de quelques épreuves. Cette force ne saurait manquer au pouvoir lorsqu’il s’appuie sur un énergique sentiment national, et qu’il se borne à l’accomplissement d’un pieux devoir ; car si, selon la parole d’un orateur illustre, l’instant n’est peut-être pas venu de juger Napoléon, il est temps du moins de donner à ses restes une sépulture définitive. Ce tombeau qui, placé pour l’éternité aux limites des deux mondes, tel que le géant du cap des Tempêtes, fût apparu à la postérité comme le plus magnifique des symboles, offrait par la perspective de son déplacement, tôt ou tard inévitable, je ne sais quoi de provisoire et d’impie qu’il était enfin temps d’effacer. La politique, dans ses calculs et dans sa prudence, peut très bien ajourner une amnistie pour les vivans, mais elle n’a pas le droit d’ajourner la sépulture des morts.

Ce n’est pas qu’on ne puisse, qu’on ne doive peut-être s’attendre à des efforts qui pourraient ne pas reculer devant l’idée de profaner ces cendres. Ce serait là, il faut en convenir, une belle occasion de reprendre la redingote grise et le petit chapeau pour recommencer Strasbourg ; les cris, à la colonne, donneraient le signal du mouvement, et un million d’hommes inaugureraient un tombeau populaire, en en faisant la base d’un nouveau trône.

Il faut vraiment vivre en un siècle où l’hypocrisie politique la plus déhontée masque le vide de toutes les croyances, le néant de toutes les affections, pour badigeonner impudemment d’une couleur impérialiste des tentatives où s’engagent et des prétendans sans foi sérieuse dans leur titre, et des conjurés sans respect pour les mannequins politiques qu’ils dépouilleraient bientôt de leur couronne de théâtre. L’avenir qui se déroule devant la France est incertain sans aucun doute, peut-être autorise-t-il bien des conjectures et bien des rêves ; mais entre tous je n’en sais pas de plus humiliant pour une grande nation, de plus compromettant pour la civilisation du monde, que la résurrection de l’empire sans l’empereur, que la légitimité d’hommes inconnus proclamée par des Catilina de corps-de-garde ou de carrefour. Si l’intelligence humaine est menacée par la force brutale ; si la démagogie doit dominer un jour les sociétés modernes, qu’elle se montre du moins dans ses attributs propres, l’œil enflammé et les bras découverts, et que le souvenir de Napoléon ne soit pas réservé à ce dernier outrage, de servir de passeport à la barbarie.

L’idée d’une monarchie napoléonienne fonctionnant régulièrement après la chute de celle de 1830, est un non-sens politique si évident, qu’un esprit sérieux n’a pas même à la discuter. Pense-t-on que l’Europe, l’œil ouvert sur le passé, et prévoyante pour l’avenir, consentît à servir de marchepied à ce trône militaire, qu’une longue série de victoires pourrait seule élever ? En procédant par un coup de main, s’estimerait-on assez puissant pour résister, ne fût-ce qu’un jour, aux forces terribles auxquelles on aurait fait appel, et ne voit-on pas que si l’empereur a détrôné l’anarchie, ce serait l’anarchie elle-même qu’on inaugurerait en son nom ? Napoléon n’a pas laissé plus d’héritier de son droit que de son œuvre ; l’un dort pour jamais avec lui dans sa tombe, l’autre se continue par le labeur de toutes les générations ; et pour que les peuples ne s’y trompassent pas, la Providence a moissonné dans sa fleur ce jeune prince dont le berceau s’appuyait au Capitole, et pour lequel il n’y avait plus de place marquée sur la terre. Que ceux qui portent ce grand nom, s’inclinant noblement sous cet arrêt du sort, ne le profanent pas par la turbulence d’une ambition vulgaire ; qu’ils sachent que ce n’est pas pour fonder une lignée dans sa personne, que Napoléon est venu porter aux dynasties royales les plus rudes coups qui les aient jamais frappées.

Aucune appréhension sérieuse, hors celle de tentatives insensées, ne pouvait arrêter le gouvernement dans l’accomplissement d’un tel acte. La France ne pouvait pas abandonner pour toujours à l’étranger la dépouille de l’homme dont la main l’avait fait sortir de l’abîme pour la placer au premier rang entre toutes les nations, et la ville d’où la pensée s’irradie sur le monde devait servir de sépulture au puissant mortel qui l’avait si profondément soulevé. Puisse ce mausolée n’être muet pour personne. Puisse-t-il apporter quelques enseignemens à cette société chancelante dans ses voies, incertaine de sa mission et de ses destinées !

La France doit vivre par une idée ; il lui faut un rôle en Europe, une œuvre à parfaire dans le drame infini dont chaque époque déroule une page. Espérer la parquer dans le soin de ses intérêts et de son bien-être, et parce qu’en une certaine région les ames se sont flétries au contact de l’égoïsme, croire qu’on aurait raison du génie national, c’est à la fois impertinence et folie. On amortira certaines résistances, on corrompra certains hommes ; mais on n’ira pas, Dieu merci ! jusqu’au cœur de la nation, et toujours il battra pour les grandes choses. Que la France apprenne donc, en méditant sur cette tombe, le rôle nouveau que lui font les temps ; qu’après avoir entr’ouvert par le fer le sol européen, où elle ensemença ses idées ; elle sache les faire mûrir par sa modération et par sa prudence ; qu’elle se porte la tutrice de tous les faibles, la protectrice de toutes les libertés menacées et de toutes les nationalités vraiment vivantes ; qu’elle accepte sans marchander en Afrique sa part difficile dans l’œuvre le la civilisation des peuples ; que vouée tout entière à une activité désintéressée, mais vigilante, elle protège l’Europe et l’Asie contre la double ambition qui les menace ; qu’elle apparaisse enfin dans le monde politique comme la vivante expression de la justice et du droit. Alors elle n’aura rien à regretter des gloires de l’empire, rien à craindre de ses souvenirs, et le pouvoir cessera de chercher à travers tant de tâtonnemens et d’obscurités un but pour ses efforts, un point d’appui pour ses épreuves.

Efforts laborieux, épreuves multipliées, tâtonnemens et obscurités inévitables ! Lorsqu’une société s’est reposée sur le bras d’un grand homme, en devenant un instrument entre ses mains, si cet homme disparaît soudain de la scène du monde, il se fait alors un vide immense qu’il faut parfois plusieurs générations pour combler. Accoutumés à s’abdiquer eux-mêmes en face de ce substitut de la Providence, ne discutant pas plus devant sa force que devant la foudre ou la tempête, les peuples perdent pour un temps quelque peu de la spontanéité de leur pensée et de la liberté de leur action, et toutes choses se produisent dans une confusion inévitable. Ainsi nous poursuivons depuis un quart de siècle le développement de certains principes, la conciliation de certaines idées, destinées à trouver place dans l’organisation nouvelle que l’empire eut mission de préparer pour l’Europe ; mais la forme définitive de ces idées est loin d’être encore nettement dessinée, et le monde ne pressent pas plus clairement le but vers lequel il se dirige, qu’aux temps orageux qui marquèrent la chute du vaste édifice élevé par Charlemagne. Puisse cependant la France garder religieusement sa foi en elle-même ! puisse son gouvernement comprendre que la première condition de durée qui lui soit imposée par la Providence, c’est d’accepter dans toute sa plénitude une glorieuse initiative ! La France n’abdiquera les souvenirs de l’empire que sous condition de rester grande aux yeux du monde comme aux siens. Cette condition remplie dans la mesure que comporte l’esprit de nos libres et pacifiques institutions, laissez faire les ridicules parodistes et les apologistes boursouflés ; le pays sifflera les uns et méprisera les autres. Il verra combien est rapide la pente par laquelle la démagogie glisse dans la servitude, et il en respectera davantage cet ordre constitutionnel dont le mécanisme difficile nourrit et entretient, il est trop vrai, bien des misères, mais qui nous épargne du moins aux yeux du monde cet éclatant et dernier scandale de répudier aux pieds du despotisme les principes au nom desquels nous avons remué l’Europe.


LOUIS DE CARNE.