De la religion considérée dans ses rapports avec l’ordre public et civil/I/VI

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La philosophie de ces derniers temps, fille de l’hérésie et aveugle comme elle, n’a jamais pu rien comprendre ni à la religion ni à la société.

De ses théories étroites et stériles, il n’est sorti, dans l’ordre des idées, qu’un doute universel, et dans l’ordre politique, que des révolutions.

Impuissante à créer aucun système durable, à établir aucune doctrine, elle n’a pas même conçu celles qu’elle attaquoit. Pendant près d’un siècle, elle a travaillé à démolir le christianisme, comme de stupides manœuvres démolissent un palais dont les belles proportions, l’ensemble et le plan leur sont totalement inconnus. Toute hébétée de matérialisme, au moment même où elle annonçoit des prétentions si exclusives à la pensée et à la raison, a-t-elle seulement entrevu la profondeur et l’admirable harmonie des dogmes chrétiens ?

Encore aujourd’hui ces hautes vérités, qui recèlent le mystère de l’intelligence humaine et le principe de sa vie, que sont-elles à ses yeux, sinon des rêveries incompréhensibles, ou tout au plus des formes variables et passagères de notre entendement ?

La nature de l’Eglise, sa constitution, ses lois, l’influence même temporelle qu’il étoit de sa mission d’exercer pour le salut des peuples et le perfectionnement de la société, tous ces grands objets ont échappé à ses profondes méditations.

Il étoit plus aisé, et apparemment plus philosophique, de verser à pleines mains la calomnie, le sarcasme et l’outrage sur les ministres de la superstition : car c’est ainsi que le nom de prêtre se traduit en son langage. Du reste, vous l’entendrez répéter éternellement les déclamations surannées du vulgaire des protestants contre Rome et les papes, et leurs usurpations, et leur tyrannie. Là s’arrête sa logique, sa science ; et en effet n’est-ce pas assez pour la plupart de ses disciples ?

Mais lorsque, dégagé de ces idiotes préventions entretenues par l’esprit de secte, on considère attentivement l’histoire de l’Europe depuis l’établissement du christianisme, il est impossible qu’en voyant les papes diriger sans interruption ce grand mouvement spirituel, et constamment à la tête de la société, dès qu’il exista une société chrétienne, on ne soit pas frappé de cette double prééminence, ainsi que du sentiment universel qui en attestoit la légitimité.

Alléguer l’ignorance des peuples et de leurs chefs pour expliquer ce fait éclatant, ce seroit dire que le monde a été civilisé par une religion que personne ne connoissoit avant Luther ; que l’ordre social et l’ordre religieux avoient jusque là reposé sur des bases fausses ; qu’avant ce moine apostat, le christianisme n’avoit été prêché aux hommes que par des imbéciles ou des imposteurs ; et qu’enfin, pour en venir aux dernières conséquences de la réforme, jamais Jésus-Christ n’eut l’intention d’instituer un sacerdoce, et que sa doctrine bien comprise se réduit à l’affranchissement de toute autorité, au droit qu’a chacun de nier tous les dogmes et conséquemment tous les devoirs.

Voilà, de l’aveu des protestants, le christianisme réformé ; et si on ne veut pas y reconnoître le véritable christianisme, il faut bien, ou renoncer à le découvrir, ou le concevoir comme l’ont conçu les catholiques pendant dix-huit siècles.

S’il y a quelque chose au monde de ridiculement absurde, c’est en rejetant le principe athée qui constitue le protestantisme, de prétendre fixer arbitrairement les bornes d’un pouvoir divin, d’en combattre l’influence, d’en restreindre l’exercice et de se déclarer juge de sa propre obéissance. Assez de trônes ont tombé par l’application de cette théorie à l’ordre civil, pour que les princes dussent au moins se défier un peu de ses conséquences. Elle détruiroit également la société religieuse, si l’Eglise pouvoit être détruite ; et c’est pourquoi les plus habiles et les plus sages d’entre les protestants, Mélanchton, Calixte, Grotius, Leibnitz surtout, se sont montrés si favorables à l’autorité du pape, dont ils sentoient profondément l’indispensable nécessité pour le maintien de la foi et pour la conservation de la société européenne.

Elle n’étoit point, quoi qu’on ait dit, une production du génie de l’homme, le résultat des prévoyances, des volontés, des combinaisons de quelques puissants esprits, mais l’œuvre du christianisme qui, surmontant au contraire la continuelle résistance des hommes, perfectionnoit sans cesse les mœurs, les lois, les institutions : et lorsqu’on réfléchit à l’immensité des obstacles qu’il eut à vaincre pour opérer cette grande régénération, ce n’est pas la lenteur du succès qui étonne, mais plutôt son étendue et sa rapidité.

Quand Jésus-Christ parut, le monde alloit périr ; il succomboit visiblement à une double cause de mort, l’erreur et les passions. Les passions ou les intérêts arment les peuples contre les peuples, et les hommes contre les hommes ; l’erreur les divise, les isole, et dissout ainsi la société jusque dans ses éléments. Que fit le christianisme ? Il ranima la foi presque éteinte, il promulgua de nouveau la loi des croyances et la loi des devoirs ; et pour en assurer l’empire, il constitua sur les débris des sociétés humaines, destinées à renaître bientôt sous une autre forme, une société divine et impérissable.

Ce n’est ni à l’Eglise ni à ses ministres qu’on doit demander raison de l’influence qu’elle exerça, mais à Jésus-Christ, mais à Dieu qui voulut sauver le monde et le renouveler par elle. Considérée particulièrement sous le point de vue politique, son action, qui, nous le répétons, n’étoit que le développement du principe même de son existence, tendoit à tout ramener à l’unité, à coordonner les nations, comme les membres d’une seule famille, dans un système de fraternité universelle par l’obéissance au père commun, et d’établir la prééminence du droit sur les intérêts, en substituant partout la justice à la force. Il faudra bien convenir qu’il seroit difficile d’imaginer un but plus noble, plus généreux, plus utile à l’humanité ; et quand on pense qu’on a pu espérer de le voir atteint, on est peu disposé à juger avec rigueur ce que les hommes peut-être ont mêlé quelquefois de foiblesses et de torts personnels à l’exécution d’un si magnifique dessein.

Qu’on y prenne garde, nous ne parlons ici que selon des idées tout-à-fait indépendantes des questions de droit qu’on peut former sur le pouvoir réel de l’Eglise. Nous discuterons plus tard cet important sujet : à présent nous ne l’envisageons que dans ses rapports avec la paix et le bonheur des peuples. Or, il est sans doute permis d’admirer, au moins comme le résultat d’une conception vaste et grande, ce long effort du christianisme pour unir entre elles toutes les nations, et pour les garantir également de l’anarchie et du despotisme. Le célèbre historien de la Suisse, Jean De Muller, M. Ancillon et M. Sismondi luimême, ont rendu sur ce point un hommage non suspect à la conduite des papes. Mais nul, parmi les protestants, n’a mieux senti que Leibnitz les avantages politiques de la suprématie pontificale. à propos du projet de paix perpétuelle de l’abbé De Saint-Pierre, projet fondé sur l’érection d’un tribunal européen : pour moi, dit-il, je serois d’avis de l’établir à Rome, et d’en faire le pape président, comme en effet il faisoit autrefois figure de juge entre les princes chrétiens... etc.

Si Leibnitz eût écrit de nos jours, il n’échapperoit certainement pas à l’accusation de fanatisme et de jésuitisme ; il seroit traduit devant le public comme un ennemi des rois et des peuples ; on peindroit sa doctrine des plus noires couleurs, on lui supposeroit des desseins secrets. Voyez-vous ? Diroit-on ; entendez-vous ? " La conséquence est inévitable, ce sont les gibets et les bûchers, le despotisme et l’inquisition. La perspective est touchante ! " Ce noble genre de discussion est devenu si familier aux admirateurs de la civilisation nouvelle, de cette civilisation par écrit, qui compte déjà près de douze années d’existence et de traverses, que nous craignons beaucoup d’exposer à leurs délations et à leurs insultes un éloquent écrivain dont le témoignage a cependant trop de poids dans la question qui nous occupe, pour qu’il nous soit possible de le passer sous silence ; peut-être aussi son autorité nous servira-t-elle de sauvegarde.

Rome chrétienne a été pour le monde moderne ce que Rome païenne fut pour le monde antique, le lien universel... etc.

Secondés par les vœux, j’ai presque dit par l’instinct des peuples, et par l’esprit de la société profondément chrétienne alors, les papes en effet, avec un courage et une persévérance dont le principe étoit au-dessus de l’humanité, parvinrent à fixer le droit public, et à tirer de la force l’aveu qu’elle étoit soumise à une loi de justice.

Tel est cependant l’empire des passions, que les princes, tout en reconnoissant cette loi divine et le pouvoir chargé de veiller à son exécution, ne laissèrent pas de résister dans les cas particuliers.

Leurs flatteurs s’empressèrent de justifier cette résistance, qui devint peu à peu systématique par l’autorité des exemples et par l’introduction du droit romain, où les jurisconsultes puisèrent tout ensemble et des idées républicaines et des maximes de despotisme qu’il prirent pour la vraie notion de la souveraineté. Dès lors, la politique se sépara toujours davantage de la religion, et l’on put de nouveau la définir : la force dirigée par l’intérêt. On ne demanda plus, cela est-il juste ? Mais, cela est-il utile ? Les princes furent sans frein, et les peuples sans protection. Nul n’étant lié par les traités, il n’existoit que des trêves ; et de là cette fureur des armes qui désola si long-temps l’Europe, transformée en un champ de bataille où toutes les ambitions venoient tour à tour se mesurer. On réduisit en théorie le brigandage, la perfidie, la trahison, l’assassinat, et Machiavel fut le législateur de cette société de souverains qui se déclaroient indépendants de Dieu. le livre du prince, commenté par les passions, remplaça l’évangile interprété par les pontifes. C’étoit là certes un grand progrès, et les lumières ne datent pourtant pas de nos jours ; aussi les mieux instruits assurent-ils qu’elles sont seulement plus générales et plus également répandues.

Cependant un système de politique qui, en substituant la force au droit, ôtoit aux foibles et même aux puissants toute sécurité, et constituoit les nations dans un état de guerre permanent, devoit conduire, ou au morcellement de l’Europe en une multitude de petites souverainetés occupées sans cesse à se détruire l’une l’autre, ou à un vaste despotisme, si une seule parvenoit à établir solidement sa prépondérance. Plus d’une fois on soupçonna des tentatives de ce genre. La souffrance et l’inquiétude universelle firent chercher un remède aux maux de la société, une barrière contre l’envahissement, un principe enfin de stabilité dont le besoin se faisoit partout sentir. Mais ce principe, où le trouver ? Dans l’ordre moral ?

Dans la loi de justice ? On en étoit sorti, pour n’y plus rentrer : et d’ailleurs qu’est-ce qu’une loi sans un tribunal qui l’applique ? On avoit proclamé le règne de la force ; on lui demanda une garantie contre elle-même : et de là le système de balance entre les états, balance chimérique qu’on crut fixer par le traité de Westphalie, et qui, dérangée toujours et toujours cherchée, fut long-temps comme le grand-œuvre des rose-croix de la politique. Jamais peut-être n’y eut-il plus de guerres, ni des guerres plus sanglantes, ni des usurpations plus iniques et plus audacieuses, que depuis l’invention de ce système destiné à les prévenir ; et la loi suprême de l’intérêt, promulguée solennellement par quelques puissances qui veulent voir le fond de cette doctrine, ne semble pas promettre à l’Europe des destinées plus tranquilles à l’avenir.

Du reste, les mêmes causes qui détruisirent la grande société des peuples et arrêtèrent le progrès de la civilisation chrétienne, agissant aussi dans chaque état, y produisirent des effets semblables.

Les rapports de justice furent ébranlés et le droit sacrifié souvent à l’avarice et à l’ambition. Il étoit difficile que les maximes par lesquelles les souverains régloient leur conduite au dehors, ne pénétrassent pas plus ou moins dans le gouvernement intérieur ; et cela sous des princes même religieux, parce que, distinguant deux personnes diverses dans le monarque, on se persuadoit que la règle des devoirs étoit autre pour l’homme, autre pour le roi, à raison de la souveraineté qui légitime tout, n’ayant aucun juge, ni aucun supérieur sur la terre. On en a dit autant du peuple, et par la même raison, lorsqu’on l’a déclaré souverain.

L’esprit du christianisme et les mœurs qu’il avoit formées combattoient sans doute et modifioient dans la pratique ces principes funestes ; mais on ne laisse pas d’en suivre le développement de siècle en siècle, et personne ne contestera l’influence générale et trop puissante qu’ils ont eue sur les destins de la société. Ils établirent une guerre réelle entre le pouvoir et les sujets, d’abord entre la noblesse et le trône, puis entre le peuple et le roi. La première, presque terminée par Richelieu, finit sous Louis XIV, dans les plaisirs et les fêtes de la cour : la seconde a fini sur la place Louis XV, et l’Europe sait comment.

Ainsi donc, et ceci mérite qu’on y réfléchisse, en séparant, contre la nature essentielle des choses, l’ordre politique de l’ordre religieux, le monde aussitôt a été menacé d’une anarchie ou d’un despotisme universel ; la sécurité des états est demeurée sans garantie, ou n’a eu pour garantie qu’une balance illusoire des forces. Chaque état soumis, dans son intérieur, à la même cause de désordre, a marché également vers le despotisme et l’anarchie : et pour échapper à ces deux fléaux des sociétés humaines, qu’a-t-on jusqu’à ce jour imaginé ? Encore une balance des forces, ou, en d’autres termes, des pouvoirs ; voilà tout : on a fait des traités de Westphalie.

Et comme les nations, divisées par leurs intérêts, seule loi qu’elles reconnoissent en tant que nations, n’ont aucun lien commun, et, au lieu de former entre elles une société véritable, vivent à l’égard les unes des autres dans un état d’indépendance sauvage, ainsi là où plusieurs pouvoirs indépendants sont établis, il n’existe non plus aucune vraie société ; l’état est perpétuellement en proie à la lutte intestine des intérêts divers qui cherchent à prévaloir. Tous se défendent, tous attaquent ; la pensée de chacun, son désir étant le seul droit, nul n’est lié envers autrui dans l’ordre politique, et les troubles succèdent aux troubles, les révolutions aux révolutions, jusqu’à ce que cette démocratie de sauvages policés enfante avec douleur un despote.

Or, que l’on compare un pareil désordre, inouï même dans le monde païen, avec l’institution européenne telle que le christianisme tendoit à la former et l’avoit déjà réalisée en partie ; que l’on compare l’action des deux souverainetés contraires, le principe de justice et le droit de la force ; que l’on compare enfin, dans leurs effets, les systèmes dont l’un tira la société du chaos, et dont l’autre l’y a replongée : et qu’on juge auquel les peuples doivent le plus de reconnoissance.

Mais c’est bien, en vérité, des peuples qu’il s’agit pour ceux qui se disent leurs défenseurs : les gouverner à leur profit, avec une verge de fer en les abusant, en les enveloppant d’un nuage de préjugés et de mensonges : voilà tout le secret de leurs déclamations, de leurs calomnies, de leur haine contre les papes et contre le christianisme, comme aussi de leur fureur q uand un rayon de vérité vient à percer les immenses ténèbres qu’ils travaillent sans cesse à épaissir. Ils parlent de la raison, et dès qu’on l’oppose à leurs erreurs, à leurs impostures, ils jettent les hauts cris, ils invoquent contre elle les tribunaux. Il ne s’agit plus alors de la liberté des opinions, il s’agit d’étouffer toute opinion assez malheureuse pour leur déplaire, assez hardie pour mettre en doute leur infaillibilité politique et philosophique.

Cependant rendons-leur justice, ils n’ont pas encore, au moins clairement, redemandé les échafauds ; que les prisons s’ouvrent et qu’elles reçoivent les chrétiens fidèles à tous les principes de leur foi, provisoirement cela suffira. Nous sommes dans le siècle de la tolérance.

On vient de voir comment les pontifes romains, placés, par la nature même des choses, à la tête de la société nouvelle que le christianisme tendoit à former, devinrent, suivant l’expression d’un illustre écrivain, le pouvoir constituant de la chrétienté ; et comment cette société, dont la justice étoit la base, mais à qui les passions humaines ne laissèrent pas le temps de parvenir à sa perfection, s’est peu à peu dissoute, à mesure qu’on l’a soustraite à l’influence et à l’autorité des papes.

Les ennemis de l’ordre social, les révolutionnaires de toute nuance, n’ignorent aucune de ces vérités ; et voilà pourquoi le seul nom de Rome les épouvante ; voilà le motif de la guerre qu’ils lui ont déclarée de nouveau. Mais pour bien comprendre quelles seroient les suites de cette guerre détestable, si Dieu qui se rit de l’impie n’avoit déjà fixé le point où il l’arrêtera, il faut considérer les souverains pontifes sous un autre rapport, et montrer que sans eux point d’Eglise ; sans Eglise point de christianisme ; sans christianisme point de religion pour tout peuple qui fut chrétien, et par conséquent point de société : de sorte que la vie des nations européennes a sa source, son unique source, dans le pouvoir pontifical. C’est là, certes, un sujet grave, et d’un intérêt trop pressant, trop général, pour qu’on se refuse à l’examiner quelques instants. Nous conjurons les hommes sincères de nous prêter une attention sérieuse comme les questions que nous allons traiter, et calme comme la vérité que nous espérons rendre évidente.


Chapitre I. Point de pape, point d’Eglise.[modifier]

La vraie religion avant Jésus-Christ se conservoit par une tradition domestique. Les Juifs seuls avoient une Eglise publiquement constituée, image et type de celle que le sauveur du genre humain devoit établir par toute la terre, afin d’y fonder le règne de Dieu, d’unir les nations et de les élever, suivant l’attente universelle, à un état plus parfait, sous l’empire d’une loi divine à jamais immuable. Pour réaliser ce grand dessein de miséricorde et d’amour, conçu de toute éternité dans la pensée de son père, le fils de Dieu forma une société spirituelle destinée à recueillir ceux qui croiroient en lui, et il institua pour la gouverner un sacerdoce nouveau, un corps de pasteurs chargés de répandre sa parole et d’administrer ses sacrements : allez et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du père, du fils et du saint-esprit,... etc.


Qu’il existe en effet, depuis dix-huit siècles, une semblable société ; qu’elle ait été gouvernée toujours par un sacerdoce dépositaire de la doctrine, dispensateur des sacrements, et qui, sans interruption, a exercé le pouvoir de lier et de délier, ou un pouvoir souverain de juridiction sur ses membres, ce sont des faits si éclatants que personne ne songera même à les contester.

On ne contestera pas davantage que cette société ait constamment reconnu pour chefs les successeurs de l’apôtre à qui Jésus-Christ avoit dit : tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Eglise,... etc. Et encore : pais mes agneaux, pais mes brebis ; usant des mêmes expressions par lesquelles il conféra la puissance spirituelle au corps des pasteurs, mais adressant alors la parole à Pierre seul, et soumettant à cette puissance dont il l’investissoit particulièrement, et les agneaux et les brebis, c’est-à-dire les fidèles et les pasteurs mêmes, ainsi que les uns et les autres l’ont toujours cru.

On voit donc, dès l’instant où il commence à remplir publiquement sa divine mission, Jésus-Christ annoncer qu’il fondera une Eglise, une véritable société, et bientôt après effectuer sa promesse en communiquant à ses apôtres, et principalement au premier d’entre eux, le pouvoir qu’il avoit reçu de son père : tout pouvoir m’a été donné au ciel et sur la terre : comme mon père m’a envoyé, je vous envoie. Ce qui constitue en effet la société, c’est le pouvoir ; et de la nature du pouvoir dépend la nature de la société. Là où le pouvoir suprême, la souveraineté, appartient à tous ou à plusieurs, la société est démocratique ou aristocratique ; là où un seul est souverain et n’a au-dessous de lui que des pouvoirs subordonnés, elle est monarchique. Mais toujours faut-il une souveraineté, un pouvoir suprême qui ait le droit de commander et à qui l’on doive obéir, pour qu’il existe une société quelconque : et déjà l’on conçoit que toute secte qui refuse de reconnoître un pareil pouvoir, qui nie l’autorité et proclame l’indépendance individuelle, n’est point une société, n’est point une Eglise ; et par cela même elle est frappée du terrible anathème prononcé par Jésus-Christ : celui qui n’écoute point l’Eglise, qu’il vous soit comme un païen et un publicain. Il suit de là encore qu’on ne sauroit, en aucune société, altérer le pouvoir sans altérer la société même et changer sa nature. Or changer la nature d’une société divine, évidemment ce seroit la détruire : elle est ce que Dieu l’a faite, ou elle n’est point. Si donc Jésus-Christ a établi le régime monarchique dans l’Eglise, si le pape y est souverain, attaquer son autorité, limiter son pouvoir, c’est détruire l’Eglise ; c’est essayer de substituer un gouvernement humain, un gouvernement arbitraire, à celui qu’elle a reçu de Jésus-Christ.

Et maintenant observons que nul n’est associé à Pierre, lorsque le sauveur déclare qu’il bâtira sur lui son Eglise, contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront point, et lorsqu’il promet de lui confier les clefs, symbole du pouvoir souverain, de cette pleine puissance que les conciles oecuméniques ont reconnu appartenir au pontife romain, vicaire de Jésus-Christ, chef de toute l’Eglise, père et docteur de tous les chrétiens. Le voilà donc distingué de tous les autres pasteurs par le suprême pasteur lui-même, et distingué, comme l’explique un concile universel, par l’étendue de sa puissance, qui n’en admet ni de supérieure, ni d’égale, puisqu’elle lui soumet l’Eglise entière. Le sixième et le huitième concile oecuménique ont également reconnu, en termes exprès, la souveraine et infaillible autorité du successeur de saint Pierre.

Gerson, malgré des préjugés qui rendent ses paroles plus remarquables, avoue que " Jésus-Christ a fondé son Eglise sur un seul monarque suprême, le pontife romain, en qui seul réside la puissance ecclésiastique dans sa plénitude. " ainsi l’Eglise est une monarchie, et le pape en est l’unique souverain, étant seul investi de la plénitude de la puissance : et c’est aussi la doctrine d’Almain, qu’on n’accusera pas plus que Gerson d’avoir voulu flatter Rome. Il avoue que Jésus-Christ a établi dans son Eglise une police royale et monarchique, de sorte qu’en vertu de ce pouvoir monarchique, le pape seul possède une autorité primitive qui lui soumet tous les autres, sans qu’il soit soumis à aucun... etc.

Nous ne mettons point en doute votre principauté, très saint Pierre ; mais nous disons : " Soyez notre prince. " (Is. III, 6)... etc. Ainsi parloient au pape Eugène Iv, les ambassadeurs de Charles Vii ; et cette doctrine est si constante et si sacrée dans l’Eglise catholique, que la faculté de théologie de Paris, en censurant le livre de Marc-Antoine de Dominis, a déclaré la doctrine contraire hérétique et schismatique. il n’est pas jusqu’aux luthériens qui ne fussent disposés à reconnoître cette importante vérité, au temps de Mélanchton. la manière, dit Bossuet, dont il s’en explique dans une de ses lettres " est admirable. " Et après avoir cité un passage très frappant de cette lettre, il ajoute : voilà ce que pensoit Mélanchton sur l’autorité du pape et des évêques... etc.

Que l’Eglise soit une monarchie, on ne le peut donc nier sans démentir Almain, Gerson, Bossuet, la faculté de théologie de Paris, Mélanchton même, et tout l’univers catholique. Que le pape, comme seul monarque suprême, possède dans l’Eglise une pleine puissance ou un pouvoir souverain, on ne peut le nier non plus sans contredire une définition de foi d’un concile oecuménique. Donc, supposer qu’il y ait dans l’Eglise un pouvoir au-dessus du pape, limiter sa puissance à qui Dieu n’a donné d’autres limites que sa loi, c’est s’élever insolemment au-dessus des conciles, au-dessus de Dieu ; c’est, par un attentat sacrilège, ébranler l’ordre qu’il a établi ; c’est renverser, autant qu’il est possible à l’homme, la constitution divine de l’Eglise, et l’Eglise elle-même.

Qu’est-ce en effet que l’Eglise ? La société dépositaire de la vraie religion, c’est-à-dire de la vraie foi et du véritable culte. L’Eglise doit donc offrir les mêmes caractères que la vraie religion ; elle doit être, comme elle, une, universelle, perpétuelle et sainte. si quelqu’un de ces caractères, dont la réunion forme le plus haut degré d’autorité qu’on puisse concevoir, lui manquoit, il manqueroit également à la religion qu’elle professe, puisque, nécessairement, ou la religion auroit varié, l’Eglise variant elle-même dans ses dogmes et dans son culte, ou il existeroit plusieurs vraies Eglises distinctes l’une de l’autre, et par conséquent plusieurs vraies religions ; car évidemment ces Eglises ne pourroient être distinguées que par l’opposition de leurs croyances, au moins en ce qui toucheroit la légitimité de leur institution et le pouvoir spirituel de gouvernement, ce qui emporte tout le reste. Toujours est-il que l’Eglise fondée par Jésus-Christ pour unir tous les peuples dans le même culte et dans la même foi, doit être une, pour que cette foi soit une, comme le dit l’apôtre, un dieu, une foi, un baptème ; doit être universelle, pour que cette foi, partout la même, soit annoncée à toutes les nations ; soit perpétuelle, pour que cette foi soit une et universelle dans le temps comme dans les lieux ; soit sainte, pour que cette foi n’éprouve jamais d’altération, pour que la sainte doctrine infailliblement promulguée et constamment enseignée dans l’Eglise, y forme aussi toujours des saints, selon le but que Jésus-Christ s’est proposé.

Or, aucuns de ces caractères indispensables à l’Eglise, et qu’elle déclare posséder, ne sauroient lui appartenir, qu’autant qu’ils appartiennent au pouvoir qui la régit, et qui seul la constitue ce qu’elle est. Si ce pouvoir n’est pas un, universel, perpétuel, saint, l’Eglise, non plus, n’est ni ne peut être une, universelle, perpétuelle, sainte. elle n’est pas une, s’il n’existe point de centre d’unité, si la souveraineté ne réside point immuablement dans un seul ; elle n’est pas universelle, si ce souverain, ce pouvoir un n’est pas universel, puisque là où le pouvoir s’arrête, là s’arrête la société ; elle n’est pas perpétuelle, si ce pouvoir un et universel, n’est pas perpétuel aussi, puisque là où le pouvoir finit, là finit la société ; enfin elle n’est pas sainte ou infaillible, si ce pouvoir un, universel et perpétuel, n’est pas saint ou infaillible, puisqu’il n’est et ne peut être pouvoir dans la société spirituelle, que par le droit de commander la foi, ou de juger souverainement de la doctrine.

Or, qu’on trouve dans l’Eglise un pouvoir autre que le pape, qui soit tout ensemble un, universel, perpétuel ? Ce ne seront pas les conciles, qui ne forment évidemment ni un pouvoir perpétuel, ni un pouvoir un ; et qui ne forment même un pouvoir universel que lorsque le pape les convoque, les préside, et confirme leurs décisions.

Donc, premièrement, rien de plus absurde que de nier l’infaillibilité du pape et de soutenir en même temps l’infaillibilité de l’Eglise, qui ne peut être infaillible que par le pape.

Donc, secondement, contester au pape, soit l’infaillibilité, soit la plénitude de la puissance ou la souveraineté vraiment monarchique, c’est contester à l’Eglise sa propre existence, c’est nier qu’elle soit une, universelle, perpétuelle, sainte ; c’est l’anéantir entièrement : et saint François de Sales l’a très bien vu, lorsqu’il a dit, avec autant de profondeur que de justesse : le pape et l’Eglise, c’est tout un. combien donc sont aveugles ou criminels ceux qui attaquent, à quelque degré que ce soit, la suprême monarchie du pontife romain, comme l’appellent Bossuet et Gerson ; ceux qui soutiennent des maximes injurieuses à son pouvoir, ou qui, semant contre lui de schismatiques préventions, une secrète défiance, cherchent à le rendre moins vénérable et moins sacré aux yeux des chrétiens ?

Hommes insensés et remplis au moins d’une présomption plus que téméraire, s’ils conservent encore au fond du cœur quelque attachement, quelque respect pour l’Eglise de Jésus-Christ ; hommes coupables et pervers au-delà de tout ce qu’on peut exprimer, s’ils aperçoivent les conséquences inévitables de leurs principes, car en ébranlant l’autorité sur laquelle le sauveur a bâti son Eglise, ils renversent l’Eglise par ses fondements ; et l’Eglise détruite, nul moyen de conserver seulement une ombre de christianisme, ainsi que nous l’allons montrer.


Chapitre II. Point d’Eglise, point de christianisme.[modifier]

Il se trouva, il y a trois cents ans, des rêveurs et des fanatiques qui, choqués de plusieurs dogmes de la foi chrétienne, et la soumettant en dernier ressort au jugement de leur raison, entreprirent de réformer, selon cette méthode, la religion de Jésus-Christ. C’étoit supposer , ce qu’en effet ils assuroient formellement, que le vrai christianisme n’existoit plus, et en outre changer complètement la notion que tous les chrétiens s’en étoient formée jusque là ; car on avoit toujours cru, d’un côté, que le jugement de la doctrine n’appartenoit qu’à l’Eglise, dont les décisions étoient l’unique règle de foi ; et d’un autre côté, que la foi ne pouvoit jamais se corrompre, ni l’Eglise errer dans son enseignement, Jésus-Christ ayant promis d’être avec elle enseignant, jusqu’à la consommation des temps. Opposant ainsi une opinion inouïe dans le monde, à la croyance universelle des chrétiens pendant quinze siècles, il alloit nécessairement que les novateurs soutinssent que, pendant quinze siècles, tous les chrétiens avoient ignoré le véritable christianisme, ou, en d’autres termes, que le christianisme, tel qu’on l’avoit entendu depuis les apôtres, n’étoit qu’une erreur monstrueuse et destructive de la raison.

Mais ni Luther, ni Calvin, ni Zwingle, ni aucun autre réformateur, n’ayant le droit de substituer leur autorité à celle de l’Eglise qu’ils rejetoient, il s’ensuivoit qu’hommes, femmes, enfants, savants, ignorants, chacun devoit chercher par sa raison propre, sans jamais déférer à l’autorité d’autrui, le vrai christianisme altéré profondément dès sa naissance. Chacun dès lors n’ayant non plus pour s’assurer de l’avoir trouvé que le jugement faillible de sa raison, contredit par la raison également faillible de tous les autres, tant de recherches, tant d’examens, tant de jugements divers ne pouvoient produire qu’une incertitude universelle, et le christianisme restoit plus que jamais, pour nous servir de cette expression de Pascal, une énigme indéchiffrable. ce n’est pas tout, et le principe que les protestants furent forcés d’admettre en se séparant de l’Eglise, les pousse encore à des extrémités plus grandes ; il les contraint de dénaturer l’idée même de religion. Suivant la notion que le genre humain s’en forma dans tous les temps, la religion est une loi divine, prescrivant ce qu’on doit croire et ce qu’on doit pratiquer. Venant de Dieu originairement, elle ne sauroit à aucune époque être soumise, dans ses dogmes, dans son culte, ou dans ses préceptes, au jugement de l’homme, puisqu’elle cesseroit dès lors d’être loi, et qu’il seroit d’ailleurs absurde de supposer à l’homme le droit de juger, pour les admettre ou les rejeter à son gré, les vérités que Dieu lui révèle, ou les commandements qu’il lui fait. Or le protestantisme, comme il nous l’apprend lui-même, est, en matière religieuse, l’acte d’indépendance de la raison humaine. la religion est une loi à laquelle la raison de l’homme et l’homme tout entier doit obéissance : donc le protestantisme est une solennelle protestation, non seulement contre le christianisme, mais encore contre toute religion quelconque. Peu importe ce que croit ou ne croit pas chaque protestant : quand il croit, ce n’est jamais par le motif fondamental que Dieu a révélé la vérité qui est l’objet de sa croyance, mais parce que sa raison juge que c’est réellement une vérité : sans quoi sa raison ne feroit plus, en croyant, un acte d’indépendance, mais un acte d’obéissance, et en ce cas sa foi seroit évidemment une abjuration du protestantisme.

Ainsi, dès qu’en rejetant l’autorité de l’Eglise, on refuse de reconnoître un juge infaillible de la doctrine, l’idée même de religion s’évanouit. Nous le verrons bientôt encore plus clairement. Il suffit en ce moment de considérer ce que sont devenus les dogmes chrétiens dans la réforme. Les sociniens, dès son origine, s’avancèrent jusqu’au déisme, et c’est là que Genève en est aujourd’hui. Les anglicans se plaignent des progrès qu’il fait parmi eux. Des sectes s’élèvent, qui demandent quelle puissante raison il y a pour croire à une révélation écrite, et qui, soutenant avec hardiesse que l’évangile n’est pas susceptible d’être défendu par des moyens raisonnables, prétendent démontrer que les écritures du Nouveau-Testament ne sont pas les œuvres des personnes dont elles portent le nom ; qu’elles n’ont pas paru aux époques qu’elles indiquent ; ... etc.

En France on nie également l’inspiration d’une partie des livres saints, on déclame avec chaleur contre l’institution du sacerdoce, on réduit la religion à un sentiment indéfinissable qui, suivant les temps et les pays, se manifeste sous différentes formes ; et les protestants applaudissent, ils louent, ils adoptent hautement cette doctrine.

Bayle, quoique protestant, avoit prévu où l’on arriveroit par cette méthode rationnelle du jugement privé. il est plus utile qu’on ne pense, disoit-il, d’humilier la raison de l’homme, en lui montrant avec quelle force les hérésies les plus folles, comme sont celles des manichéens, se jouent de ses lumières, pour embrouiller les vérités les plus capitales... etc. Donc, au jugement de Bayle, quiconque veut que la raison soit la règle de sa foi, c’est-à-dire tout protestant, puisque le protestantisme n’est, en matière religieuse, que l’acte d’indépendance de la raison humaine, de cette raison, souveraine légitime, qui, tenant de Dieu ses pouvoirs, ne peut abdiquer, et souveraine universelle, ne peut sortir de son empire, est conduit de degré en degré jusqu’à nier tout, ou jusqu’à douter de tout. or, dira-t-on que le christianisme consiste à nier tout, ou à douter de tout ? Effrayant abîme ! Et quel moyen de l’éviter ? Un seul : il faut captiver son entendement sous l’obéissance de la foi, il faut revenir, pour ne le plus quitter, au principe catholique.

Dès le commencement du dix-septième siècle, le principe contraire produisoit en France son effet nécessaire sur les esprits, et les poussoit rapidement jusqu’aux extrémités de l’erreur. Des protestants même s’en alarmoient, et un ministre dont le zèle en cela mérite d’être loué, signalant les progrès de l’indifférence en laquelle quantité de gens mettoient toute sorte de religion, montroit ces nouveaux ennemis de la foi chrétienne s’enfonçant dans l’athéisme, et conspirant de bannir de la terre toute mention du nom de Dieu. Mais peut-être qu’on est revenu de ces excès dans la réforme, et que, malgré la prophétie de Bayle, quelques dogmes au moins, protégés par la raison souveraine universelle, seront restés debout au milieu de tant de ruines ? écoutez un protestant : " on sait qu’actuellement (en Allemagne) plusieurs prédicateurs ne nient pas, à la vérité, l’existence de Dieu, la providence, une vie future : " ne nient pas ; seroit-ce donc là au moins la limite que le protestantisme se seroit imposée à lui-même ?

Qu’on en juge : " ne nient pas, à la vérité, et cependant enseignent publiquement qu’on ne peut proprement rien savoir de ces vérités fondamentales de la religion ; ... etc. "

L’impuissance de conserver un dogme quelconque, ou d’obliger aucun homme à croire une vérité qui ne seroit pas évidente pour sa raison, a forcé les protestants de réduire le christianisme nécessaire à la seule morale. Mais ici renaissent les mêmes difficultés. Qu’est-ce que la vraie morale ? Qui le dira ? La même raison qui juge des dogmes, juge aussi des préceptes, et comment, n’étant pas obligé de croire, seroit-on obligé d’agir comme si l’on croyoit ? Il faudra que chacun se fasse sa morale, comme chacun se fait ses croyances ; et les devoirs à leur tour, devenus de simples opinions, n’offriront rien de plus certain ni de plus fixe que tout le reste. On sait à quel point les sociniens ont altéré la règle des mœurs.

Les antinomiens et plusieurs autres sectes ont été plus loin encore. à Dieu ne plaise qu’on nous suppose l’intention d’attribuer à tous les protestants des monstres de doctrine dont le plus grand nombre d’entre eux a horreur ; mais cependant il est vrai qu’on ose enseigner dans le sein de la réforme, et c’est un protestant qui nous l’apprend, " qu’il n’y a point d’actions immorales par elles-mêmes, quoiqu’elles puissent être illégales d’après les lois et les conventions de la société ; qu’il n’y a point d’action subjective immorale, mais que tout est soumis à la nécessité de la nature, et qu’il ne peut y avoir d’opposition entre la sensibilité et la raison : " principe incontestable dès qu’on part de la raison seule ; car la sensibilité est l’homme aussi ; elle fait partie de sa nature, et si ce qui est pour elle un bien ou une vérité pouvoit être une erreur ou un mal pour la raison, et réciproquement, il y auroit dans le même temps, à l’égard du même homme, deux vérités contradictoires.

Soit donc qu’on examine le protestantisme en lui-même, dans sa doctrine fondamentale, soit que l’on considère ses effets généraux, on est conduit à cette conclusion, que s’il subsiste encore parmi les protestants, surtout dans le peuple, quelque foible reste de christianisme, c’est uniquement l’autorité de l’exemple et de l’enseignement, les traditions de famille, et enfin l’action même de l’Eglise catholique au dehors d’elle, action plus puissante qu’on ne le croit, qui conserve ces débris de la foi, malgré le principe du protestantisme, dont la conséquence directe, nécessaire, est un doute universel, et la destruction absolue de la religion révélée par Jésus-Christ.

Ainsi, de même qu’on ne peut ébranler le pouvoir pontifical, limiter la puissance souveraine qui constitue la monarchie du pape, sans renverser l’Eglise, on ne peut non plus se séparer de l’Eglise, refuser de reconnoître son autorité infaillible, sans renverser le christianisme de fond en comble. Mais alors qu’arrive-t-il ? Tout s’écroule, religion, morale, société. La raison, à qui on a remis le sceptre du monde, incapable de relever aucune des ruines qu’elle a faites, abandonne l’avenir au hasard et chaque homme à lui-même.

Plus de vérités certaines, plus de loi immuable, par conséquent plus de liens entre les individus ni entre les nations : état prodigieux, et cependant, comme on va le voir, état inévitable, sitôt qu’on en est au point où le protestantisme est parvenu.


Chapitre III. Point de christianisme, point de religion, au moins pour tout peuple qui fut chrétien, et par conséquent point de société.[modifier]

Il suffiroit presque d’énoncer cette proposition, tant elle suit avec évidence de ce qui a été établi précédemment. Le protestantisme se définissant lui-même, l’acte d’indépendance de la raison humaine en matière de religion, la religion dès lors ne peut plus être, pour quiconque admet ce principe, qu’une opinion libre, une pensée humaine, qui change ou peut changer sans cesse, et dont il ne sauroit jamais résulter aucun devoir : et lorsqu’au lieu d’une opinion libre, on en fait un sentiment indéfini, on détruit également tous les devoirs, et l’on exclut de sa notion l’idée même d’une croyance positive. Dans les deux cas, il faut comprendre une religion dépouillée du caractère de loi, une religion, je ne dis pas seulement sans dogmes arrêtés sans culte déterminé, sans préceptes certains ; mais une religion sans dogmes, sans culte, sans préceptes quelconques, puisqu’en vertu de son indépendance, la raison peut ou nier tout, ou douter de tout, et qu’elle est même, comme nous l’apprend Bayle, nécessairement conduite de degré en degré jusqu’à cet excès, lorsqu’on en fait la règle de la foi. la philosophie de nos jours en convient expressément ; elle a bien vu que la souveraineté de la raison individuelle, qu’elle appelle aussi liberté de conscience, n’étoit qu’un principe de destruction, qui devoit, par son effet propre, renverser peu à peu toutes les vérités et toutes les croyances. Cet important aveu mérite d’être recueilli.

" C’est au seizième siècle que, pour la première fois, dans la série des évènements qui nous intéressent, on voit la liberté de conscience ouvertement et nettement érigée en principe ; ... etc. "

Ces réflexions d’une grande justesse ne sont, et personne ne le niera, que l’expression fidèle des faits. L’impossibilité de comprendre parfaitement aucun dogme, même le premier de tous, l’existence de Dieu, a forcé les esprits clairvoyants de tirer les dernières conséquences du principe du jugement privé ; et ceux-ci ont rapidement entraîné les autres. En cet état, demandez-leur où la raison les a conduits, ce qu’ils croient, ce qu’ils admettent, quelle est enfin leur religion ?

Ils ne cachent rien à cet égard, et je les en loue, car la sincérité facilite la discussion ; ils ne dissimulent rien ; leur réponse est claire et précise : " notre siècle doute, et, dans le doute, sa religion c’est la liberté, parce que c’est le seul dogme qui permette à chacun de suivre ce qui lui plaît aujourd’hui, de le rejeter demain... etc. " ainsi la religion du siècle est d’être libre de n’avoir aucune religion. La religion du siècle est le droit pour chacun de suivre ce qui lui plaît ; et cela sans limites, sans restrictions, et autant en ce qui tient aux devoirs qu’aux croyances. La religion du siècle est la négation de toute vérité, et par conséquent de tout précepte obligatoire : la religion du siècle est l’abolition de toute loi divine et humaine, de toute morale et de toute société.

En effet, " ou la morale nous apparoît comme obligatoire indépendamment de notre intérêt personnel, et alors l’idée de devoir se montre à nous isolée et indépendante de toute autre : ... etc. "

Que ferons-nous donc, ainsi placés entre ces solutions incomplètes, entre l’école religieuse et l’école matérialiste ? Et que deviendra la société au milieu de ces ténèbres universelles et de ce doute absolu ? Peut-elle subsister dans l’ignorance de ses propres fondements, de ses propres lois, des conditions de sa vie ?

N’a-t-elle pas besoin comme l’homme, et plus que l’homme, de doctrines certaines ? En conservera-t-elle au moins quelques unes ? Sauvera-t-elle quelques débris de ce grand naufrage des croyances de soixante siècles ? Non.

" Ces doctrines, qui doivent présider à notre vie morale, religieuse, politique, littéraire, c’est à nous à les faire, car nos pères ne nous en ont légué que de stériles et d’usées... etc. " Ainsi donc, par une suite inévitable du principe qui rend chaque homme juge de la vérité en dernier ressort, nous voilà condamnés à refaire la religion, à refaire la morale, la littérature, la société, à refaire tout, et la raison humaine et l’homme même.

Certes, c’est là une grande misère ! Mais enfin la philosophie nous donne-t-elle quelque espérance d’en sortir un jour ? La liberté de penser, sans aucune règle que cette liberté même, permettra-t-elle, lasse de destructions, qu’un édifice nouveau s’élève sur ces ruines immenses ? écoutez encore : " si on la considère sous un point de vue abstrait, on trouve que c’est pour chaque individu, le droit, ou plutôt le devoir de juger, d’après sa raison personnelle,... etc. "

Et voilà où sont conduites, de degré en degré, les nations qui, en se séparant de l’Eglise, ont par cela même abandonné le principe fondamental de la foi chrétienne et de toute foi. Un peuple non chrétien peut avoir une religion, il peut conserver les dogmes primitifs, comme ils se conservoient avant Jésus-Christ, par la tradition ; il peut reconnoître l’autorité de ces croyances communes, et s’y soumettre. Mais le premier acte de celui qui rompt avec l’Eglise est de nier cette autorité nécessaire et d’y substituer la sienne propre, l’autorité de sa seule raison ; et dès lors, quelque effort qu’il fasse pour s’arrêter sur la pente du doute, les irrésistibles conséquences du principe qu’il a posé l’entraînent jusqu’au fond de l’abîme.

Il est donc prouvé par l’expérience et par les aveux formels de tous les ennemis du catholicisme, que sans pape point d’Eglise ; sans Eglise point de christianisme ; sans christianisme, point de religion et point de société : de sorte que la vie des nations européennes a, comme nous l’avons dit, sa source, son unique source, dans le pouvoir pontifical. Si la religion catholique, par l’influence qu’elle exerce même dans les contrées où elle a cessé d’être dominante, ne s’opposoit pas aux progrès de l’incrédulité protestante, il y a long-temps qu’on n’y trouveroit plus une seule trace de christianisme, et que ces contrées, si elles étoient habitées encore, le seroient par une race de barbares plus féroces, plus hideux que le monde n’en vit jamais ; et tel seroit le sort de l’Europe entière, s’il étoit possible que le catholicisme y fût entièrement aboli. Or, toute attaque contre le pouvoir du souverain pontife tend là : c’est un crime de lèse-religion pour le chrétien de bonne foi et capable de lier deux idées ensemble ; pour l’homme d’état, c’est un crime de lèse-civilisation, de lèse-société. Et afin que l’on comprenne tout le danger de porter la moindre atteinte à ce pouvoir divin, et de prétendre même le définir sans une autorité suffisante qui ne pourroit être que celle de toute l’Eglise, nous allons examiner l’imprudent essai qu’on en fit en France, dans un moment de chaleur et de passion, en 1682. Ce mémorable exemple renferme plus d’une instruction ; et il semble qu’après cent quarante ans, assez remplis de leçons de tout genre, il soit enfin permis de le juger, et possible de le faire avec calme.

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