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De la tolérance

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Je ne nie pas que les voies de contrainte (…) ne produisent aussi dans l’âme des jugements et des mouvements de volonté ; mais ce n’est pas par rapport à Dieu ; ce n’est que par rapport aux auteurs de la contrainte. On juge d’eux qu’ils sont à craindre, et on les craint en effet ; mais ceux qui auparavant n’avaient pas de la divinité les idées convenables, ou qui ne sentaient pas pour elle le respect, l’amour et la crainte qui lui sont dues, n’acquièrent ni ces idées, ni ces sentiments, lorsque la contrainte leur extorque les signes externes de la religion. Ceux qui avaient auparavant pour Dieu certains jugements, et qui croyaient qu’il ne fallait l’honorer que d’une certaine manière, opposée à celle en faveur de qui se font les violences, ne changent point non plus d’état intérieur à l’égard de Dieu. Leurs nouvelles pensées se terminent toutes à craindre les persécuteurs, et à vouloir conserver les biens temporels qu’ils menacent d’ôter. (…) La nature de la religion est d’être une certaine persuasion de l’âme par rapport à Dieu, laquelle produise dans la volonté l’amour, le respect et la crainte que mérite cet être suprême, et dans les membres du corps les signes convenables à cette persuasion, et à cette disposition de la volonté, de sorte que si les signes externes sont sans un état intérieur de l’âme qui y réponde, ou avec un état intérieur de l’âme qui leur soit contraire, ils sont des actes d’hypocrisie, et de mauvaise foi, ou d’infidélité, et de révolte contre la conscience.

(…)

Mais à quoi aboutiront tous ces grands discours, et tous ces ambages de raisonnements ? À ceci, que la conscience erronée doit procurer à l’erreur les mêmes prérogatives, secours, et caresses, que la conscience orthodoxe procure à la vérité. Cela paraît amené de loin ; mais voici comment je fais voir la dépendance ou la liaison de ces doctrines : mes principes avouez de tout le monde, ou qui viennent d’être prouvez, sont : 1° que la volonté de désobéir à Dieu est un péché ; 2° que la volonté de désobéir au jugement arrêté et déterminé de sa conscience, est la même chose que vouloir transgresser la loi de Dieu ; 3° par conséquent que tout ce qui est fait contre le dictamen de la conscience, est un péché ; 4° que la plus grande turpitude du péché, toutes choses étant égales d’ailleurs, vient de la plus grande connaissance que l’on a qu’on fait un péché ; 5° qu’une action qui serait incontestablement très bonne (donner l’aumône par exemple) si elle se faisait par la direction de la conscience, devient plus mauvaise quand elle se fait contre cette direction, que ne l’est un acte qui serait incontestablement très criminel (injurier un mendiant par exemple) s’il ne se faisait pas selon cette direction ; 6° que se conformer à une conscience qui se trompe dans le fond, pour faire une chose que nous appelons mauvaise, rend l’action beaucoup moins mauvaise que ne l’est une action faite contre la direction d’une conscience conforme à la vérité, laquelle action est de celles que nous appelons très bonnes. Je conclus légitimement de tous ces principes, que la première et la plus indispensable de toutes nos obligations, est celle de ne point agir contre l’inspiration de la conscience, et que toute action qui est faite contre les lumières de la conscience est essentiellement mauvaise ; de sorte que comme la loi d’aimer Dieu ne souffre jamais de dispense, à cause que la haine de Dieu est un acte mauvais essentiellement ; ainsi la loi de ne pas choquer les lumières de sa conscience est telle, que Dieu ne peut jamais nous en dispenser, vu que ce serait réellement nous permettre de le mépriser, ou de le haïr, acte criminel intrinsèque et par sa nature. Donc il y a une loi éternelle et immuable qui oblige l’homme, à peine du plus grand péché mortel qu’il puisse commettre, de ne rien faire au mépris et malgré le dictamen de sa conscience.