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De la vie littéraire depuis la fin du XVIIIe siècle

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De la vie littéraire depuis la fin du XVIIIe siècle
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 101-125).


DE


LA VIE LITTERAIRE


DEPUIS LA FIN DU XVIIIe SIECLE.




I. Sartor resartus, by Thomas Carlyle ; New-York, Wily et Putnam. — II. Des Devoirs du savant et de l’homme de Lettres, par J.-G. Fichte, traduit par M. Nicolas ; Paris, Ladrange, 1851. — III. Douze Discours, par M. Victor Hugo ; Paris, 1851.




Il y a quelque vingt ans, lorsque s’agita la grande querelle des classiques et des romantiques, on discuta beaucoup pour savoir si l’imagination pouvait se passer du sens commun, et si le sens commun pouvait se passer de l’imagination. Les romantiques auraient volontiers pris parti pour l’extravagance contre la raison, les classiques, pour le lieu-commun contre la poésie. Depuis cette époque, on a transporté la querelle sur un autre terrain ; on s’est demandé sérieusement si le talent n’excusait pas l’inconduite et si l’immoralité n’était pas rachetée par l’intelligence. Tel est en France notre malheureux penchant : nous faisons tous nos efforts pour scinder et détruire l’unité de l’homme ; nous séparons la vie spéculative de la vie réelle, nous séparons l’homme du poète ou de l’écrivain, le caractère de l’intelligence, et la plupart de nos dérèglemens, de nos vices littéraires, n’ont pas d’autre cause que cette manie systématique d’isoler sans cesse ce qu’il faudrait réunir.

Quelles sont pourtant les conséquences de la vie littéraire telle qu’on la pratique depuis plus d’un demi-siècle ? Ne voit-on pas clairement que cette vie exceptionnelle crée au milieu de notre société toute une population inhabile à concilier ses mœurs et ses intérêts avec les mœurs et les intérêts généraux du pays ? Les devoirs de l’homme de lettres, tel que l’a fait Voltaire, ne sont-ils pas des devoirs spéciaux ? Son rôle n’est-il pas un rôle spécial ? Et nous nous étonnons de l’étrange contraste qui de plus en plus se produit entre la vie des lettres et la vie commune ! A partir du jour où quelques novateurs ont donné la tâche de l’écrivain pour règle suprême, pour but unique à leur conduite, à leurs efforts dans ce monde, de ce jour-là l’homme de lettres a pu se croire au-dessus des autres hommes, tout simplement parce qu’il faisait route à part, et l’isolement l’a conduit au désordre par l’infatuation. Que faire pour sortir de cette voie funeste, sinon remonter hardiment à la cause du mal et porter la lumière de l’analyse sur toutes les étranges erreurs, qui ont prévalu depuis que les devoirs littéraires ont cessé de se concilier avec les devoirs généraux ? Si ces erreurs sont une fois pleinement reconnues, il restera en même temps bien démontré que le meilleur moyen de soustraire la vie littéraire aux conditions fatales qui l’oppriment et la dégradent, c’est de la ramener aux conditions et aux lois de la vie commune.

Voulez-vous -une preuve récente du désaccord que nous signalons entre les devoirs littéraires et les devoirs généraux ? Relisez douze discours que M. Victor Hugo, a prononcés à l’assemblée nationale, et qui viennent d’être recueillis. Quel devoir s’impose, quel but s’assigne M. Hugo, lorsqu’il monte à la tribune ? On peut répondre en toute assurance qu’il n’a aucun but, si ce n’est celui de parler, et qu’il ne remplit d’autre devoir que celui d’homme de style et d’écrivain. Il continue à la tribune l’œuvre de son cabinet, il est avant tout écrivain. Les fréquentes variations de M. Victor Hugo s’expliquent ainsi parfaitement : il se soucie peu de ses opinions, lorsqu’elles ne peuvent pas se prêter aux développemens, aux imaginations hardies ; ses opinions ne sont que des thèmes d’éloquence et des sujets littéraires. Lorsqu’il en a épuisé une, il passe sans répugnance à une autre, quelle qu’elle soit, car il est toujours sûr de rencontrer, pour recouvrir la nudité de cette nouvelle opinion, les opulentes draperies de son style. Pourquoi l’excentricité effraierait-elle M. Victor Hugo, si elle peut lui fournir l’occasion de trouver quelques métaphores nouvelles ? Voilà ce que fait M. Victor Hugo, presque innocemment et naïvement, tant il a depuis long-temps l’habitude de le faire.

Après de telles lectures, il y a un sentiment de tristesse, d’inquiétude, auquel on n’échappe pas, et cette classe d’hommes qui érige en une sorte de souveraineté, nous allions dire de divinité, le talent d’assembler des images et de grouper des mots, cette classe, de rhéteurs et d’artistes semble appeler, plus qu’aucune autre, l’intervention des règles éternelles qu’elle dédaigne et des salutaires entraves dont elle prétend s’affranchir. En relisant les discours de M. Hugo, nous nous sommes souvenu qu’un grand penseur avait écrit d’autres discours, qui étaient une réfutation indirecte de ces brillantes amplifications. D’éloquentes pages écrites par Fichte sur les Devoirs du savant et de l’homme de lettres nous sont revenues en mémoire. Eh bien ! que cherchait à établir Fichte dans ses admirables Discours ? Était-ce la prééminence de l’homme de lettres sur le citoyen, des devoirs littéraires sur les devoirs généraux, cette erreur contemporaine dont on retrouve les traces à toutes les pages du petit livre de M. Hugo ? Non, c’était l’union de l’homme et de l’artiste, du citoyen et de l’écrivain, que Fichte glorifiait avec un noble enthousiasme, et le défenseur était vraiment digne ici de la cause qu’il avait embrassée.

M. Victor Hugo personnifie le désaccord monstrueux qui existe entre l’homme de lettres et la société moderne : Fichte a posé les conditions d’un pacte d’alliance entre la puissance intellectuelle et la morale générale ; mais cette alliance est-elle possible ? Pour qu’elle le soit, il faut que l’homme et l’écrivain ne soient pas deux êtres entièrement distincts, qu’entre ces deux natures il y ait quelques liens, quelques points d’affinité. C’est à mettre en relief ces rapports possibles qui existent entre l’écrivain et l’homme qu’un grand humoriste anglais, Thomas Carlyle a consacré son roman du Sartor resartus. Raconter la vie de l’homme de lettres moderne, nous faire assister à ses douleurs, à ses efforts, nous dresser l’inventaire de ses doutes et nous le faire suivre à travers tous les chemins bons ou mauvais, rudes ou faciles, du pèlerinage de la vie, — tel est le but que s’est tracé Thomas Carlyle en écrivant Sartor resartus. Avec l’humoriste anglais, nous avons comme la solution du problème discuté par Fichte, et indirectement soulevé par les discours de M. Hugo.

Ce problème, nous voudrions l’agiter à notre tour après l’avoir résumé en trois questions : Quelle est l’origine de la profession d’homme de lettres ? – Quels devoirs a-t-on fait découler de cette profession ? quels devoirs impose-t-elle réellement ? — Quelle situation enfin a créée aux lettres l’erreur où l’on est tombé relativement aux devoirs littéraires, et quel serait le moyen d’y mettre un terme ?

Si quelques-uns de nos pères sortaient de leurs tombeaux, et s’ils nous demandaient quels sont aujourd’hui les chefs de -la société, à coup sûr notre réponse les surprendrait fort. Combien de fois déjà l’Europe n’a-t-elle pas changé de guides ? D’abord ce furent les rois et les prêtres, êtres mystérieux et presque invisibles, porteurs de signes sacrés et revêtus d’un caractère divin, qui remplissaient tous les cœurs d’une crainte religieuse et d’un respectueux amour. Puis vinrent les barons féodaux, qui forcèrent les prêtres à partager le pouvoir avec eux, chefs et guides visibles, trop sensiblement visibles peut-être, vivant au milieu des populations, juges et magistrats d’accusés dont ils étaient les voisins et généraux d’armées dont ils étaient les possesseurs. Le XVIe siècle arriva, et tout changea de face. Au milieu des convulsions des états et du déchirement de l’église, des chefs étranges apparurent : c’étaient d’une part des hommes qui n’avaient aucun des signes matériels de la puissance ; ils répondaient à tous ceux qui leur demandaient compte de leurs prétentions en leur montrant le spectacle de la corruption universelle ; et ils s’appuyaient, pour prouver leur droit, sur la sincérité de leur fanatisme, sur l’ardeur de leurs croyances, sur la force de leur caractère étaient les Luther, les Calvin, les Zwingle, les Knox ; d’autre part, mais pour un temps plus court et avec une moindre influence, vinrent des chefs d’armées et de bandes, serviteurs militans des réformateurs, ou des hommes qui s’attachant encore aux institutions en débris, tenaient la place des maîtres, anciens éclipsés, disparus ou trop faibles. Enfin, de notre temps, trois classes d’hommes gouvernent et résument indirectement les populations : les chefs de l’industrie, les avocats ou gens de loi, les hommes de lettres. Quel chemin l’humanité a parcouru depuis les jours où vivaient le trouvère Rutebœuf, le légiste Enguerrand de Marigny et le banquier Jacques Coeur !

Ces tirais classes d’hommes sont sorties du creuset du XVIIIe siècle et sont pour ainsi dire nées de l’analyse ; les légistes sont sortis de l’analyse et de la dissolution des institutions politiques ; les chefs de l’industrie, de l’analyse mathématique et scientifique ; les hommes de lettres, de l’analyse et de la critique des anciennes croyances, des anciennes superstitions et des anciennes vertus. Aujourd’hui, ces trois classes d’hommes gouvernent sans contrôle, souvent en guerre, mais indissolublement unies entre elles par les liens d’une commune origine. Le caractère sacré du pouvoir temporel et le caractère divin du pouvoir spirituel et moral sont allés s’effaçant toujours davantage et se démocratisant de plus en plus. Ce n’est pas en effet dans la prépondérance des masses, dans le suffrage universel, ni même dans les institutions, que consiste, à proprement parler, la démocratie de notre temps, mais bien plutôt dans le choix et dans le caractère particulier de ses guides ; c’est là un fait qui n’a jamais été assez remarqué. Le temps a donc de plus en plus dépouillé le pouvoir de ses attributs sacrés pour le rendre de plus en plus humain, afin (il faut l’espérer du moins) de faire comprendre à l’homme que ce n’est plus par des signes extérieurs et matériels, mais par des qualités morales, qu’il doit manifester les attributs sacrés de l’autorité, afin de faire rayonner dans les chefs des peuples les vertus autrefois latentes dans les symboles qu’ils adoraient.

L’homme de lettres est un être tout moderne, et dont les siècles antérieurs n’avaient aucune idée. Jamais à aucune époque on n’avait vu une classe d’hommes faire de la pensée sa profession. On avait vu des militaires, des magistrats, des évêques prendre la plume pour raconter leur vie, leurs campagnes, ou soutenir une controverse, mais non pas des hommes écrivant parce que cela est leur état d’écrire. Ce phénomène s’explique néanmoins lorsqu’on réfléchit à l’époque qui a vu naître et aux causes qui ont formé la classe des hommes de lettres. Lorsque l’ancienne société française fut près de sa fin, il se présenta un spectacle analogue à celui qu’avait offert déjà le XVIe siècle. À l’époque de la réformation, les anciens chefs des nations, les princes de l’église n’étaient plus que des chefs titulaires et n’étaient plus prêtres que de nom : ils portaient les titres du sacerdoce sans en avoir ni les caractères ni les vertus. Alors des hommes survinrent qui avaient en eux les caractères qui font les chefs des peuples sans en avoir les titres ; ils s’emparèrent de la direction des consciences, et le grand schisme de l’église éclata. Il en fut de même au XVIIIe siècle : toutes les institutions tombaient en ruines, et ceux qui avaient pour mission de les garder ne les relevaient pas ; la noblesse avait perdu sa tradition, le clergé ne parlait plus aux populations : Alors se forma une association d’hommes éminens et ardens qui prirent les places laissées vides, et qui, sans aucun titre, s’assurèrent l’opinion publique, ou plutôt la créèrent : ce furent ces hommes qu’au dernier siècle on appelait les philosophes et que nous appelons aujourd’hui les hommes de lettres. Dès qu’ils apparurent, ils furent unanimement reconnus comme les véritables rois de l’époque ; marchant à leur suite, les abbés se firent philosophes, et les rois hommes de lettres. Tels furent les commencemens de cette classe d’hommes qui fit la révolution et qui n’a cessé depuis de régler, de conduire l’opinion publique, de pétrir pour ainsi dire chaque jour les molles consciences et les faibles caractères de notre temps. La seule différence qu’il y ait entre les réformateurs et les hommes de lettres du dernier siècle, c’est que les premiers avaient au plus haut degré le sentiment religieux, tandis que les seconds n’avaient tout au plus qu’un grand sentiment d’humanité. La différence vaut la peine d’être notée, car elle peut expliquer pourquoi l’œuvre des réformateurs, la religion protestante, a vécu et vit encore aujourd’hui, tandis que l’œuvre des philosophes, la révolution, vit d’une vie si tourmentée et si incertaine.

Deux hommes au XVIIIe siècle ont surtout contribué à la formation de cette classe, et lui ont donné un but à atteindre. Ces deux hommes, qui ont été pour ainsi dire la raison d’être des hommes de lettres, sont Voltaire et Lessing. Je ne sais plus quel écrivain a prétendu qu’il y avait eu au XVIIIe siècle une société secrète de philosophes formée en vue de démolir le gouvernement établi, société secrète dont Voltaire aurait été l’ame et le secret inspirateur. Il n’est point besoin de recourir à des inventions de ce genre, les faits patens et avérés parlent assez haut. Il y a deux époques bien tranchées dans la vie de Voltaire : dans la première moitié de sa carrière, il semble n’être occupé qu’à préparer l’autre ; il cherche des instrumens, des soutiens, des auxiliaires ; il travaille à se rendre indépendant, à se concilier les puissances, et cherche partout l’armée qui lui manque. Déjà plein de gloire ; on le voit aider de sa protection, de son argent, de son influence, les jeunes talens à leur début, s’emparer d’eux et les attacher à sa personne par les liens de la reconnaissance, du dévouement, de l’admiration, voire de la vanité et du besoin. Une fois que cette armée est rassemblée, il la lance contre l’ennemi. L’Encyclopédie est pour ainsi dire la première manifestation qui témoigne de l’apparition de nouveaux chefs. À partir de l’année 1750, le siècle a reçu son impulsion définitive. De toutes parts les pamphlets pullulent ; les premiers journalistes apparaissent. Destructeurs, cyniques d’un monde corrompu, des esprits ardens et fanatisés vont levant tous les voiles, répandant l’erreur presque avec naïveté et le mensonge avec sincérité. — Plus d’abus, s’écrient-ils sur tous les tons ; plus de mensonges, — et ils vont détruisant les vieux symboles, déchirant tous les oripeaux usés pour nous montrer la nature dans sa plus obscène nudité. Voilà quelle fut la part de Voltaire dans la création de la classe des hommes de lettres ; cette part est la plus grande.

De son côté, que fit Lessing ? Un jour, il s’aperçut que l’Allemagne n’avait pas de littérature, et il résolut de lui en donner une. La difficulté était grande, car une littérature ne se crée pas à priori, car la poésie et les arts ne sont que la reproduction et l’expression naïves de la vie. Le poète, en effet, n’avait jamais été un homme de lettres ; il avait toujours été un homme qui s’était simplement avisé d’exprimer les impressions que les accidens de la vie ou les phénomènes de la nature avaient éveillées en lui. Lessing n’avait qu’un moyen de créer une littérature, c’était de rechercher au fond de toutes les œuvres naïves les principes mêmes sur lesquels le poète s’était appuyé sans le savoir et par instinct, les élémens qu’il avait employés sans en connaître la valeur philosophique, en un mot d’analyser et de dépecer toutes les œuvres des temps passés, pour y découvrir les lois mêmes de l’art et de la poésie. Il fut ainsi le père d’une littérature qui s’appuya sur la critique et sur l’analyse, d’une littérature qui s’efforça de retourner à la naïveté par son contraire, la science, mais qui a toujours gardé, malgré les prodiges qu’elle a accomplis, l’empreinte de son origine. Alors se formèrent les écoles, les systèmes ; on créa en vertu de formules esthétiques, et, pour être poète, il fallut être savant. On voit comment une pareille littérature donna naissance en Allemagne aux hommes de lettres. Cette littérature exigeait, en effet, qu’il se créât une classe d’hommes dont l’unique profession fût de penser et de sentir, qui donnassent à leur vie une direction tout intellectuelle, et dont les sentimens et les pensées fussent, non pas les événemens de leur existence, mais l’occupation de chacune de leurs journées.

Voilà le double rôle qu’ont joué Voltaire et Lessing, Voltaire a créé toute une armée, et lut a marqué un but politique ; Lessing a fait un appel à toutes les intelligences capables de sentir et de comprendre le beau ; il leur a assigné une tâche littéraire. Auquel des deux est resté l’avantage ? Incontestablement l’élévation, la sérénité, toutes les grandes qualités morales sont du côté de Lessing ; mais l’influence, le triomphe définitif, sont restés à Voltaire. Il est même triste de voir combien peu l’œuvre de Lessing a duré, comme elle s’est vite transformée, et s’est en quelque sorte hâtée de se fondre dans l’œuvre de Voltaire ; En Allemagne, dans la patrie même de Lessing, la littérature s’est vite fatiguée du beau et de l’art, et a aspiré à la prépondérance politique. Le théâtre s’est transformé en tribune, le roman en pamphlet, la littérature a visé à un but immédiat, terrestre ; nous avons vu dans ces derniers temps ce qu’elle a accompli. En France, il y a quelque vingt ans ; un groupe d’hommes ardens et passionnés, à ce qu’il semblait, pour l’art avaient tenté de faire ce que Lessing avait fait en Allemagne leur amour de l’art paraissait même si exclusif, qu’ils avaient inscrit sur leur drapeau l’art pour l’art, et qu’ils rejetaient loin d’eux avec mépris toute autre devise ; mais cet amour s’est vite éteint, et d’autres prétentions moins modestes, ont remplacé les premiers élans. Le romantisme a suivi les mêmes routes que la littérature allemande. Ainsi l’œuvre de Lessing et l’œuvre de Voltaire se sont fondues, mais pour s’altérer et se gâter mutuellement ; elles ont perdu leurs qualités dans ce mélange, et n’ont uni que leurs défauts. La pensée de Lessing a fait perdre de sa netteté à la pensée de Voltaire, et de ce mélange il est sorti la littérature contemporaine, cette chose fausse, hybride, et qui n’est d’aucun sexe. Voilà où nous en sommes aujourd’hui : l’esprit de Voltaire triomphe, et a conquis à lui-même ses plus grands ennemis.

Quel est le moyen de faire cesser ce triomphe ? Il n’y en a pas d’autre, nous l’avons dit, que d’établir avec inflexibilité quels sont les devoirs : que l’écrivain doit remplir. Voltaire n’a assigné aucun devoir aux hommes de lettres, il ne leur a assigné que des droits ; il ne leur a donné aucun code de morale, il leur a montré un but à atteindre. Le célèbre paradoxe, la fin justifie les moyens, a été l’unique règle de conduite qu’il leur ait donnée. Tant que les écrivains montaient à l’assaut de la société tant que le carnage intellectuel et le pillage oral ont été, pour ainsi dire, les uniques lois du combat, cela pouvait se comprendre à la rigueur ; mais, la ville une fois prise, d’autres lois, ce semble, auraient dû être établies : à l’ardeur du soldat aurait dû succéder l’humanité du conquérant. Cependant l’ivresse sans fin, l’orgie morale, le viol et le carnage ont continué au milieu du succès ; nous avons eu toujours des bandes, toujours une armée ; jamais nous n’avons vu s’établir un sénat de législateurs ni un synode de sages. Les écrivains sont restés après le combat ce qu’ils étaient auparavant, et si par momens ils ont semblé plus calmes, c’est qu’alors ils s’enivraient dans la joie de leur triomphe et dans l’assouvissement de leurs ardentes convoitises.

La vie littéraire, telle que l’ont inaugurée Lessing et Voltaire, est-elle ou non compatible avec les simples devoirs de l’homme ? On ne s’est jamais bien nettement posé cette question. Pour déterminer les devoirs de l’homme de lettres, pour poser les premières assises de ce qu’on pourrait appeler la morale littéraire, il faudrait avoir pénétré les dangers, sondé les abîmes multipliés sur les pas de l’homme qui érige en profession la tâche du savant et de l’artiste, la recherche du beau et du vrai. Ces dangers n’existaient pas pour nos ancêtres. Bossuet n’était pas un homme de lettres, Pascal non plus, ni, en un mot, aucun des vieux génies d’autrefois. Bossuet était évêque ; il était de plus une des lumières de l’église chrétienne et il n’écrivait que pour remplir ses devoirs d’évêque, ou parce qu’aucun autre mieux que lui n’eût été capable de défendre l’église menacée. Les anciens écrivains ne prenaient donc la plume que pour remplir un devoir, ou, plus simplement, pour égayer leurs loisirs ; mais l’homme de lettres, quel devoir a-t-il à remplir, et même quel droit a-t-il d’écrire ? Il n’a pas de devoir défini spécial, distinct ; aussi semble-t-il, en apparence, ne porter le poids d’aucune responsabilité, et même un des traits qui caractérisent l’homme de lettres ignorant et présomptueux de notre époque, c’est qu’il s’imagine qu’il n’a de compte à rendre à personne. Cependant, puisqu’il ne prend pas la plume pour remplir un devoir particulier, puisqu’il ne parle pas au nom des intérêts d’une église, d’un gouvernement, d’une institution, il faut donc qu’il parle au nom de sa conscience et au nom du bien absolu : sa responsabilité s’accroît d’autant plus, car, s’il n’a aucun devoir particulier à remplir, c’est que naturellement il en a d’absolus et d’universels. Ceux qui déclinent avec tant d’aisance toute responsabilité n’ont pas bien réfléchi sur ces deux faits puisqu’ils ne parlent qu’au nom de leur conscience, il est absolument nécessaire qu’ils en aient une, — et puisqu’ils ne parlent au nom d’aucun intérêt social, il faut qu’ils parlent au nom du bien absolu et de la vérité. — S’ils réfléchissaient sévèrement sur leur condition, ils s’apercevraient que, pour que le temps ait pu créer une classe d’hommes indépendans de toutes les institutions, faisant peser leur opinion personnelle d’un poids si lourd dans la balance des événemens, c’est que sans doute une vague idée que tout talent devait nécessairement être moral, que toute intelligence devait être religieuse, que tout génie devait être naturellement sincère, s’est emparée de l’ame des peuples. On pourrait définir l’homme de lettres un homme qui, ayant rejeté loin de lui tout intérêt égoïste, se propose de dire la vérité à ses concitoyens, et qui fait sa profession de la recherche de la vérité, afin d’être moins intéressé à la fausser. Tout homme de lettres qui n’est pas convaincu, pénétré d’une idée absolue, ferait mieux d’abandonner une carrière dont il ne sera jamais capable de remplir les devoirs, ni d’affronter les dangers.

Si le péril et le danger n’existaient pas, le mot devoir n’aurait pas de sens. Je ne connais qu’un seul danger vraiment redoutable pour l’homme de lettres, mais c’est là un danger terrible : il est à craindre qu’il ne parvienne pas à mettre d’accord sa vie et sa profession. Fouillez dans la vie des hommes de lettres de ce temps-ci, prêtez l’oreille aux indiscrétions que le monde vous apporte sur leur compte, et vous trouverez toujours le désaccord entre la profession et la vie au fond de toutes ces histoires et de toutes ces anecdotes. C’est là le malheur réel de leur condition, ils sont ballottés entre leur vie et leur profession comme les naufragés antiques entre Charybde et Scylla Il est facile de voir que ce malheur a son origine dans cette profession même et qu’il est presque inévitable. En effet, si la littérature est une carrière, il faudra y entrer jeune, et alors les dangers de cette profession sortiront de la nécessité même qui l’a créée et se succéderont, avec la terrible logique de la vie que l’on ne peut nulle part trouver en faute, que l’on ne peut ruiner en raisonnant avec elle, car cette logique impitoyable développe ses conséquences avec la lenteur secrète de la végétation. On ne peut empêcher le germe de naître une fois semer ; pour cela, il faut l’extirper ; on ne peut empêcher la plante de croître, pour cela il faut la briser.

Entrer jeune, dans la carrière littéraire ressemble presque à un acte instinctif, irrationnel de l’individu ; c’est un acte de liberté auquel il a manqué la délibération ; c’est un choix déterminé par des goûts plutôt que par la raison. Ce choix suppose que l’individu pensait fortement déjà avant d’avoir vécu, que l’intelligence était plus puissante en lui que toutes les autres facultés morales, et que, chez lui, la pensée a précédé le caractère. Il avait eu assez de force d’esprit pour méditer sur la vie avant de savoir ce qu’elle était ; il avait eu une assez forte nature pour sympathiser avec tous les hommes qui ont accompli de nobles choses avant de s’être trouvé dans la même position que ces hommes ; il avait eu assez de pitié pour pleurer sur les malheurs d’Hamlet et de Lear avant d’avoir eu besoin lui-même de pitié, et il avait cru que cela lui suffirait. On n’a pas à craindre ce danger dans les autres professions, quelles qu’elles soient, et l’on peut s’y jeter sans hésiter : on peut être sûr que ce ne seront pas elles qui engendreront les grandes douleurs de la vie ; elles n’exigent point la force habituelle et soutenue de la méditation, et peu importe que le caractère soit formé au moment, où l’on embrasse telle ou telle profession, car cette profession exigera surtout de l’habileté pratique, elle sera une profession réelle s’exerçant jour par jour, heure par heure. Dans une telle profession, l’expérience trouvera toujours son compte, et le caractère s’accordera facilement avec elle, bien que souvent ni l’expérience ni le caractère n’aient présidé au choix de celui qui l’embrasse. Dans tous les autres états ; la présence du caractère n’est pas nécessaire, l’absence de l’expérience ne se fait pas sentir ; le caractère et l’expérience n’arriveront plus tard, pour ainsi dire, que pour approuver le choix de cette profession, et ils naîtront de cette profession même. Dès-lors le bonheur de l’homme dépendra de l’homme seul ; j’ai vu souvent, des hommes qui se plaignaient de leur profession et se déclaraient malheureux de n’avoir pu suivre leur vocation, mais ils n’étaient malheureux qu’en apparence. Le métier des autres hommes n’est point leur délassement, le travail pour eux n’est point le plaisir, mais dans la vie de l’homme de lettres le travail et le plaisir se confondent et se neutralisent mutuellement ; la vie spirituelle y fait ses conditions à la vie matérielle.

Voyez le jeune homme qui est près d’entrer dans la carrière littéraire : il est heureux de vivre dans la compagnie des ames illustres ; pour lui, leurs livres sont pleins de voluptés divines, et il ne s’aperçoit pas encore qu’ils contiennent les préceptes de la sagesse et la science de la vie. Il jouit de la pensée comme un enfant, il n’a pas encore appris à la respecter. Il vit dans ce monde réel tout pénétré d’influences sacrées, et il marche triomphant au milieu des hommes, qui, ne comprenant pas l’objet de son bonheur, lui croient des richesses, des amis puissans, et supposent, en le voyant pétillant de joie, vif et charmant, qu’il doit être aimé. En réalité pourtant, il est seul, pauvre et sans appui, en réalité il n’a ni protections puissantes ni richesses, et il ne sait pas même s’il peut compter sur ses amis, car il n’a pas eu encore besoin de les mettre à l’épreuve ; il n’est encore uni avec eux que par les frêles liens des magnétiques affinités de la jeunesse, du plaisir et de l’intelligence, et non par les chaînes de la solidarité dans le devoir et dans le danger. Il entre donc ivre et radieux dans cette carrière où il ne voit que fleurs à moissonner et à jeter ensuite aux hommes, pour qu’ils lui forment des guirlandes et lui tressent des couronnes ; mais ici la punition commence. D’abord la pensée l’avertit de l’immoralité de son amour pour les choses intellectuelles avant que la réalité vienne l’avertir de son imprudence à se lancer, avec des ressources qui sont empruntées à un autre monde que le sien, dans une voie qui lui appartient à elle, réalité. O malheureux ! s’écrie la conscience qui se réveille, ne vois-tu pas que la pensée n’est pas un plaisir ? ne vois-tu pas que la science et la beauté n’étaient que les baumes que j’avais réservés pour verser sur les blessures que te fera la vie ? Et tu as voulu, imprudent, te nourrir d’essences et de parfums ! tu as voulu boire et manger dans les coupes sacrées de l’intelligence ! Puis, les blessures ne se font pas attendre ; l’expérience arrive avec ses dures leçons, langage nouveau qu’il faut apprendre, et qui fait couler les larmes du jeune homme comme les leçons et les punitions de l’école avaient fait couler autrefois les larmes de l’enfant. Enfin, ce sont les détresses de tout genre : alors il fait appel à la pensée, mais la pensée ne répond pas, car la pensée ne s’inquiète pas de l’argent et du bien-être, mais de Dieu et de la vérité. D’ailleurs, vain serait cet appel, car il ne servirait qu’à troubler davantage la pensée. Bientôt les catastrophes, Ies désastres de la famille, les malheurs domestiques viennent lui apprendre les sévères lois du devoir, qu’il ignorait ; il s’était arrangé une vie égoïste, il avait compté sur lui seul pour lui seul, mais la fortune lui révèle qu’il n’est point seul, et qu’il doit son ame à ceux qui sont du même sang que lui. L’amour lui-même, s’il l’a poussé au mariage, le riant et céleste amour deviendra une source de tourmens et de calamités. « Souffre, souffre, lui dit la Fortune avec une ironie qui d’abord lui semble féroce ; souffre, afin que je sache un peu si toi, qui crois avoir un esprit d’ange, tu as aussi un cœur de lion. »

Voilà le danger, et il est à peu près inévitable ; mais ce malheur est-il sans compensation ; et n’y a-t-il pour ces blessures aucun remède ? C’est ici que nous touchons au plus grave des devoirs qu’un écrivain ait à accomplir ; car il est à craindre que, dans de telles occurrences, il ne blasphème, s’irrite contre les hommes ; et se précipite dans les plus extrêmes résolutions. Pour échapper à cette apparente malédiction qui pèse sur lui, plusieurs moyens, se présentent le suicide d’abord, si fréquent, hélas ! dans les fastes littéraires, la fin qu’ont adoptée Gilbert et Chatterton, et qui a trouvé jusque dans notre temps de nombreux imitateurs ; en second lieu, la bassesse, la flatterie la servilité, la ressource de se faire le panégyriste soldé de quelque homme puissant dans les partis politiques ou dans la société ; enfin, l’homme de lettres peut se croire condamné sans retour, frappé par une malédiction irrévocable ; alors il se lance hardiment dans le mal, revêt le déshonneur comme une cuirasse, marche contre ses prétendus ennemis qui n’ont jamais pensé à lui, un seul instant, fait retentir l’air de sarcasmes, de cris de rage et d’implacables anathèmes. C’est là le cas le plus fréquent dans notre siècle ; le suicide, la servilité, étaient plus excusables peut-être. Ici les lois sociales sont atteintes, et l’ordre du monde lui-même est troublé.

Mais supposons que tout cela n’existe pas, et voyons plutôt ce qui devrait être ; car, en considérant seulement ce qui devrait être, nous connaîtrons mieux les devoirs qu’un homme de lettres doit remplir. Voyons quels sentimens cette crise terrible peut développer dans un honnête cœur. D’abord tout semblera irrémédiable, et le jeune homme s’écriera, la mort dans l’ame, qu’il est abandonné de la terre et des hommes ; mais, s’il est vraiment noble, s’il est vraiment digne de tenir une plume au service du bien et de la vérité, il ne tardera pas à entendre une voix sévère et douce qui lui répondra : Abandonné de la terre et des hommes ! tu n’es pas abandonné de Dieu ; abandonné des hommes ! comment pourrais-tu l’être ? ils ne t’ont jamais connu, comment auraient-ils pu t’oublier ? Tu n’es jamais allé vers eux, frappe donc à leur porte, dis-leur ton nom, et sois sûr qu’ils le retiendront, pourvu que tu viennes à eux, non comme un vil saltimbanque ou comme un facétieux conteur fait pour les amuser un instant, mais comme un homme véridique et sincère, et que tu ne leur fasses entendre que des paroles capables de remplir leur esprit pendant toute leur vie, des paroles dont ils puissent se servir également dans la joie dans la douleur, dans leurs affaires privées, dans l’accomplissement de leurs devoirs civiques.

Aussitôt que cette révélation intérieure s’est accomplie, toutes les blessures sont cicatrisées. Dès-lors le jeune homme a accepté sa vie, il l’a raisonnée, et, au lieu d’y voir un gouffre comme tout à l’heure, il y voit un sol ferme sur lequel il peut marcher avec confiance pour s’avancer vers ses destinées ultérieures. La terre lui appartient ; car il a pris confiance en lui-même. Il sait que le ciel n’est point d’airain pour lui, et que ses profondeurs bleues et dorées cachent une divine intelligence qui, selon la parole du sage, préfère entre tous le spectacle d’une ame juste et véridique aux prises avec l’adversité. Les sentimens de piété et de religion se développent ainsi dans son cœur. Que le monde ou le sort lui posent maintenant tant qu’ils le voudront la couronne d’épines sur la tête, il pourra la porter gaiement, car il sait que ces épines s’ouvriront un jour et s’épanouiront pour orner son front ; puis, par l’effet de la toute-puissante habitude, par l’effet aussi de cette confiance toute nouvelle, il arrive à ne rien regretter du passé ; il arrive à se dire qu’il ne s’est pas trompé, et il répond à la Fortune, qui l’avait jadis si rudement interpellé : Suis-je coupable d’avoir obéi à ma nature et d’avoir suivi ses penchans aussi innocemment qu’une onde roule ses flots ? Suis-je coupable parce qu’il s’est rencontré des rochers autour desquels ces ondes se sont brisées en grondant ? Suis-je coupable parce que des vents venus je ne sais d’où ont soufflé sur les flots et les ont soulevés ? — Non, non, que la nature porte la faute de mes inexpériences ! Quant aux fautes qui relèvent directement de mon caractère et qui violent les lois morales, la bassesse, la flatterie, la haine, la calomnie, voilà les fautes qui seules pourraient engager ma responsabilité, et celles-là, je ne les ai pas commises. La douleur n’a pas eu besoin de me purifier, la souffrance n’est pas venue m’éprouver pour me faire expier des fautes dont je n’ai point à répondre, mais pour me démontrer ma parenté avec ces foules innombrables d’êtres qui m’environnent, pour extirper en moi les germes de la vanité et de l’orgueil qui n’auraient pas tardé à se développer. Non, ce n’est pas le sort que je dois accuser, c’est la Providence que je dois bénir. — Tels sont les baumes que la divine Providence et la tendre nature tiennent en réserve pour guérit les blessures quelle jeune homme reconnaît maintenant lui avoir été faites par une main amie.

Est-ce là une histoire idéale ? Non, elle est au contraire très réelle, pourvu toutefois que l’individu soit un être honnête ; car, encore une fois, nous ne nous servons des vices et des infractions aux lois morales que comme de moyens pour découvrir les véritables devoirs de l’homme de lettres et les lois morales auxquelles il doit obéir. Si l’homme de lettres est pauvre et s’il a le cœur noble, il expérimentera cette histoire dans ses plus petits détails. Les joies et les remords de la pensée, les colères exhalées solitairement, les dépits silencieusement contenus, la lassitude, la résignation, puis la résolution soudaine et l’indifférence à l’endroit de sa condition succédant à cette résignation, il traversera successivement toutes ces étapes. S’il est riche au contraire, il n’expérimentera cette histoire qu’en partie, il n’en connaîtra que deux choses, ces premières joies irrespectueuses de la pensée et la compréhension plus tardive de cette vérité, que les choses de l’intelligence ne sont pas affaires de commerce, ni de jouissances spirituelles. Cependant, même lorsqu’il aura élevé sa pensée vers des sphères supérieures, même lorsqu’il aura acquis la certitude qu’elle doit être plutôt saintement respectée que follement aimée, même lorsqu’il lui aura assigné un but utile et grand, certaines qualités lui manqueront. Il aura toutes sortes de grandes qualités, l’austérité, la force, l’élévation, la correction sévère de la forme ; mais il est à craindre qu’une plus grande qualité que toutes celles-là n’entre jamais en lui : je veux dire la sympathie.

Voulez vous des noms pour vérifier la vérité de cette assertion ? Alors placez le nom de Goethe, par exemple, en regard des noms de Jean-Paul et de Fichte. Qu’est-ce qui a manqué à Goethe pour être tout-à-fait un homme complet ? Il a en partage la science, la pénétration, il a de plus l’étendue de l’intelligence, l’élévation de l’esprit, la fermeté du caractère, la rectitude du jugement, la patience dans le travail, la persévérance dans son œuvre ; il croit en lui ; il n’a rien de vulgaire, rien de trivial ni de mesquin ; la dignité personnelle l’environne, et pourtant nous lisons ses écrits plutôt avec notre intelligence qu’avec notre cœur, notre sang et nos fibres. Il lui manquait la sympathie. Voyez Jean-Paul au contraire ; il est incorrect, bizarre, décousu ; tout est en lambeaux dans ses écrits : l’ordre, la logique, l’esprit de suite, l’art de la composition, la précision de la pensée, toutes ces qualités lui font défaut, et malgré cela il nous entraîne, nous charme et nous captive ; c’est qu’il avait une sympathie profonde. Ses écrits nous font marcher comme dans une nébuleuse et céleste voie lactée où nous ne voyons rien bien distinctement, mais où nous nous sentons rafraîchis et purifiés, baignés dans une atmosphère d’amour, et où nous entendons de tous côtés les accens, de la tendresse et les sons des hymnes pieux. Jean-Paul et Goethe sont, qu’on me passe l’expression, deux hommes de lettres dans le sens le plus élevé et pour ainsi dire le plus idéal du mot, c’est-à-dire des hommes faisant leur occupation habituelle des choses de la pensée, et n’ayant donné à leur vie d’autre direction qu’une direction toute morale. Maintenant, voulez-vous prendre des exemples parmi les anciens écrivains, parmi les hommes qui étaient écrivains accidentellement, après avoir traversé toute sorte d’autres professions plus matérielles ? Alors mettez les écrits de Montaigne en regard de ceux de Cervantes. Certes, on ne peut pas dire que Montaigne n’a pas de sympathie : il en a peut-être plus que Goethe ; mais combien cette sympathie est étroite, combien elle ressemble, à de l’égoïsme, si nous la comparons à celle du doux et héroïque Cervantes ! Cervantes et Jean-Paul avaient été pauvres et souffrans ; Montaigne et Goethe avaient été riches et heureux. Aucune fatalité ne les avait torturés, aussi nulle providence ne les a bénis. Heureux donc l’écrivain éprouvé par le sort, car ses douleurs, réveillant en lui la sympathie, lui assurent par cela même la domination sur les ames ; le monde appartient à la sympathie bien plus qu’à l’intelligence.

Ainsi donc, nous avons vu comment il était possible à l’homme de lettres de lettres d’accord son expérience avec la profession qu’il a choisie instinctivement, de réconcilier son caractère avec sa vocation prématurée ; mais il a un moyen plus élevé de racheter sa première erreur. Lorsqu’il arrive à sentir que ces ardeurs intellectuelles, comparables aux ardeurs d’un jeune sang, qui l’avaient jeté dans la carrière littéraire commencent à s’amortir, lorsque la vie l’a purifié par ses épreuves et que la raison n’est plus encombrée par les fleurs trop épaisses de la jeunesse et du bonheur, qu’il s’interroge et, qu’il se propose un grand but ; qu’il fasse servir maintenant son caractère à sa profession, comme il a jadis fait servir sa profession à la satisfaction de ses goûts ; qu’il emploie son expérience à découvrir la vérité comme cette expérience lui a servi à découvrir la vie réelle : alors il ne sera plus seulement un homme de lettres, mais un acteur véritable sur la scène du monde ; ses écrits seront des actions, ses paroles seront des faits. C’est ainsi qu’il deviendra un guide des nations ; mais il ne peut être homme de lettres dans ce sens élevé qu’en devenant d’abord un homme, c’est-à-dire en dépouillant cet égoïsme charmant, cet amour presque sensuel pour la vérité et la beauté qui l’avaient entraîné au début de sa carrière. Ce n’est qu’à cette condition qu’il effacera l’origine de sa profession et qu’il pourra mettre d’accord ses anciens goûts avec sa vie. Qu’il regarde quel est l’état moral des hommes de son temps, par quelles fentes se glisse le mal, quels remparts épais empêchent le bien d’entrer dans le monde et d’en chasser la corruption, quels désirs sont légitimes et quelles aspirations sont immorales, puis qu’il frappe juste et fort : alors, au lieu de ce stérile métier d’arrangeur de phrases qu’il aurait mené toute sa vie il accomplira de grandes actions, déterminera de grands mouvemens et fera éclore de nouvelles pensées ; alors il sera un serviteur du bien au lieu d’être ce qu’il était d’abord, une sorte de soupirant amoureux de la vérité ; il sera un disciple de la vertu au lieu d’être ce que sont beaucoup trop les écrivains de notre époque, des disciples des molles Vénus et des capricieuses déesses ; ses écrits seront des devoirs accomplis et renfermeront à la fois les effets salutaires du travail et les élans de la croyance.

Si tels sont les seuls moyens qui soient au pouvoir de l’homme de lettres pour mettre d’accord sa vie et sa profession, on voit à combien peu d’hommes la littérature transformée en carrière peut convenir : si l’homme est faible, il tombera ou se souillera ; s’il est fort, il aura à supporter toutes les épreuves que nous avons énumérées. Ajoutez que cette profession est un véritable piège, car l’individu s’y engage avant d’avoir essayé sa force, calculé ses ressources, avant qu’il soit armé de moyens de défense. Aussi on peut dire qu’il y a pour les gens de lettres une sorte de prédestination, que, parmi eux, les uns sont élus, les autres réprouvés sans le savoir, car tous, hélas ! s’imaginent être élus. J’ai même remarqué qu’au début les jeunes écrivains vivaient entre eux dans une égalité parfaite, s’estimant tous sans exception pleins de génie, ne soupçonnant pas qu’il pût y avoir entre eux la moindre différence de facultés, et que l’un d’eux pût s’élever au-dessus des autres : cette illusion provient de ce qu’ils ont lors plus de goût pour la pensée que d’originalité individuelle, plus d’intelligence que de caractère ; mais deux ou trois années s’écoulent, et déjà l’inégalité commence. Ils marchaient comme une sorte de phalange, et, n’ayant encore livré aucun combat, ils ne savaient ce que c’est que lâcheté ou courage ; ils ne pouvaient pas soupçonner qu’il y eût parmi eux des déserteurs, des traîtres et des lâches. Plus tard, ils ont appris à mépriser certains d’entre eux, ils ont compris les faiblesses de certains autres, l’expérience a dissous cette égalité première, et avec l’inégalité la haine et l’envie commencent. Les haines littéraires n’ont pas ordinairement d’autre origine que celle-là : c’est que les uns ne sont plus et que les autres sont encore ce qu’ils étaient hier ; c’est que les uns, en courant après la science, ont reçu comme de fidèles et studieux disciples les leçons de la vie, tandis que les autres n’ont pas voulu abandonner leurs désirs d’enfans, se sont esquivés lorsque l’expérience est venue, en lui répondant Ce n’est pas là ce que je cherche ! – et sont restés par conséquent à leur point de départ.

Si l’homme de lettres sait remplir ce grand devoir, s’il sait mettre sa vie d’accord avec sa profession, il en sera récompensé, car l’accomplissement de ce devoir lui donnera l’originalité. L’originalité, lorsqu’elle apparaît chez un homme de lettres, est le plus sûr indice qu’il a accompli son devoir. Lorsqu’un homme est arrivé à l’originalité, on peut dire qu’il a cessé de lutter avec la vie, et qu’il l’a acceptée telle qu’elle est ; tant qu’il se débat avec elle, son originalité n’est pas encore formée. La grandeur de l’écrivain consiste à se servir de toutes les expériences de la vie comme d’échelons pour monter plus haut dans les régions de la pensée. Or, combien en est-il qui connaissent cette vérité ? Presque tous l’ignorent, presque tous cherchent la pensée sans se servir des moyens que leur fournit la vie ; ils la poursuivent avec leur imagination, avec leurs rêves ; mais ils ne s’aperçoivent pas que la réalité se venge de cette tendance à la rêverie en faisant de leur vie un affreux et continuel cauchemar. Je veux sentir, dans une œuvre littéraire, plutôt l’accomplissement du devoir que l’amour, de l’intelligence ; je veux sentir que c’est sa vie telle qu’elle est que nous donne l’auteur plutôt que sa vie telle qu’il l’avait désirée. Nous avions donc raison de dire que le seul moyen de salut pour un homme de lettres, c’était de savoir concilier son expérience avec sa profession, car non-seulement il n’a que ce moyen pour être heureux mais encore il n’a que ce moyen pour être original et pour imprimer à ses œuvres un cachet personnel ineffaçable. L’originalité, en effet, n’est pas une faculté que l’on porte en naissant ; elle est déterminée par la vie, ou plutôt elle est l’intelligence même de la vie, la manière de la comprendre et de l’envisager ; c’est la qualité dans laquelle se confondent la pensée et l’expérience, par laquelle l’intelligence juge l’expérience, par laquelle l’expérience précise la pensée et lui donne une forme distincte en la faisant descendre des régions vagues où elle flotte dans certains faits où elle s’enveloppe et s’incarne. C’est pourquoi cette qualité est la plus éminente et la plus désirable : elle seule en effet assure aux œuvres la durée, parce qu’elle n’est ni douloureusement triviale comme l’expérience, ni abstraite comme la pensée, parce qu’elle donne à la réalité l’idéal qui lui manque et à l’idéal la réalité et la précision, répand la sagesse et la philosophie sur les faits vulgaires de la vie, et en même temps contrôle et critique les utopies de l’imagination et ses calculs, fantastiques ; dirai-je presque, par la brutalité des faits. Aussi les jeunes écrivains n’ont-ils pas en général d’originalité, et ils n’en auront jamais, s’ils refusent d’accepter les leçons de la vie, s’ils vont courant après leurs rêves, dédaignant les objets environnans, et s’ils disent avec mépris ce qu’ils disent si souvent : Cela n’est pas poétique ! Ils ne produiront que des œuvres colorées comme les nuages et insaisissables comme les mirages. Ils n’auront, les malheureux ! qu’un idéal trompeur ; mais en revanche ils auront une vie d’autant plus douloureuse, ils auront affaire à une réalité d’autant plus féroce, que leur idéal sera plus vague et plus décevant.

Enfin, il est un dernier danger que peuvent courir les hommes de lettres : c’est qu’ils ne sachent pas accepter dans une juste mesure les leçons de l’expérience. Les hommes de lettres peuvent se ranger en trois catégories : les sages, les rêveurs et les dissolus. Les rêveurs (nous leur appliquons cette belle étiquette qui ne leur convient qu’en partie) sont ceux dont nous avons parlé plusieurs fois déjà, qui n’ont pas voulu accepter les leçons de la vie et qui ont fait fi de l’expérience ; mais les dissolus, ce sont ceux qui sont allés à l’autre extrémité. Parmi les hommes de lettres en effet tous n’ont pas laissé passer sans les interroger les phénomènes de l’existence. Certains d’entre eux ont souffert de la réalité, ont été désabusés de leurs rêves, et ils ont abandonné les tendances idéales qu’ils avaient en entrant dans la carrière ; ils se sont dit que les misères qu’ils avaient supportées, les malheurs qui les avaient assaillis, les corruptions qu’ils avaient observées étaient les seules choses réelles, et ils se sont plongés dans ce chaos confus, ils ont vécu exclusivement avec lui, sans voir que ce chaos n’était qu’apparent et que ce désordre avait ses lois. Ils ont cru que la fange humide était le monde, mais ils n’ont pas de soleil lumineux pour sécher cette fange, de même que les rêveurs dont nous venons de parler n’avaient pas de corps opaque pour réfléchir la lumière, si bien que leurs pensées tombaient dans l’air vide et impalpable. Ni les uns ni les autres ne sont capables de rien créer par conséquent, car ils ne sont capables de rien faire germer : les uns ont le principe fécondant sans la matière à féconder, les autres la matière stérile sans le principe de fécondité. Telles sont généralement les deux tendances opposées des hommes de lettres ; les uns suivent exclusivement leurs rêveries abstraites, les autres se lancent à corps perdu dans les réalités qui les ont fait, souffrir ; mais ces derniers, que nous nommons les dissolus, n’ont pas su non plus réconcilier leur expérience avec leur profession : la vie a été pour eux une maladie, comme elle était pour les autres un obstacle.

Ceux-là seuls que nous appelons les sages, ont résolu le problème parce qu’ils ont toujours reconnu des lois supérieures aux faits qui les assaillaient, qu’ils n’ont jamais renié l’idéal à cause des blessures que leur avait faites la réalité, ni dédaigné la réalité comme contraire à l’idéal, parce qu’ils ont su familiariser ensemble l’idéal et la réalité, et qu’ils ont forcé, pour ainsi dire, à une tendresse mutuelle, à un bon accord réciproque l’orgueil olympien de l’un et l’orgueil sauvage de l’autre. Ceux-là, les sages, sont donc les seuls qui soient originaux, car ce sont eux qui ont le plus et le mieux vécu. Les hommes de lettres se figurent souvent que, pour mieux observer, ils ont besoin de mal vivre, mais ils n’arrivent par là qu’au cynisme ou au ridicule.

Après ce que nous venons de dire, il est une question qu’il est presque superflu de poser : Les hommes de lettres de notre temps ont-ils rempli leur devoir ? Nous pouvons répondre : Non, en toute assurance. Qu’ils se hâtent cependant, qu’ils cessent de vivre d’une vie double, comme ils le font si bien, que les louanges qu’on leur prodigué semblent toujours adressées à l’écrivain et non pas à l’homme. Je vois venir un temps où, s’ils ne suivent pas ce conseil, ils seront définitivement rejetés. Voici quelque soixante ans que le monde écoute avec plaisir les rêveries sentimentales des uns, les cris de désespoir, les sanglots, les soupirs, les blasphèmes et les cris de révolte des autres. Les uns passent au milieu de leurs auditeurs ébahis en leur disant, le doigt sur les lèvres : « Chut ! ne me détrompez pas, je suis un poète ; vous, vous êtes des êtres de chair et de sang, trop grossiers pour me comprendre : laissez-moi mes illusions ; » les seconds effraient ces mêmes auditeurs par des cris forcenés et vont criant leur douleur à tue-tête, de telle sorte que les uns ont l’air d’idiots pacifiques qui sourient éternellement, et que les autres ressemblent à des fous furieux à qui la camisole de force serait nécessaire. Voilà les deux classes d’hommes de lettres que nous avons eues dans ce siècle : le monde les trouve bizarres, et il y a de quoi ; cependant il les excuse et souvent il les a aimés ; il les a comblés de faveurs de tout genre, précisément parce qu’ils étaient bizarres : l’excentricité la plus bouffonne est devenue la marque et le signe du génie ; mais ce qui a fait leur fortune va bientôt faire leur ruine, s’ils n’y prennent garde. Ils croient avoir conquis l’admiration du monde, ils n’ont conquis que son étonnement ; lorsque la vanité leur permettra de voir, ils s’apercevront qu’ils n’ont été que les lions, d’un moment, pour parler l’argot moderne. Le monde commence à se lasser d’écouter des sottises, de contempler des cabrioles et de s’entendre adresser des impertinences, s’il a eu le mauvais goût de trouver qu’il était plus naturel de marcher sur ses pieds que sur ses mains, et qu’il n’était pas convenable de mêler ensemble Rabelais et saint Paul, ou sainte Thérèse et Ninon de Lenclos ; le monde arrivera, si les hommes de lettres n’y prennent garde, à leur dire qu’il avait obéi en les admirant aux mêmes instincts que l’enfant en admirant les bizarres accoutremens d’un étranger, il arrivera à leur dire avec mépris, qu’ils n’ont été pour lui que des objets de curiosité, et il leur expliquera, avec plus d’érudition qu’ils ne lui en supposent, qu’ils ne sont pas pour lui autre chose que des monstres, dans le sens latin du mot monstrum. . Aussi bien le rôle que joue la littérature depuis long-temps commence à devenir dangereux. Passe encore si les écrivains gardaient pour eux seuls la folie qui leur est propre ; mais cette folie a prouvé qu’elle était contagieuse ; elle s’est multipliée à l’infini, et elle a attaqué les facultés morales d’une partie du public, si bien que la portion de ce public qui, est demeurée saine commence à demander qu’on porte remède au principe même du mal. Le mal a été si loin, qu’on a fini par les considérer comme une sorte de corporation politique dans l’état. Certaines lois sur la presse et surtout certains amendemens, n’ont pas d’autre but que celui-là.

Pour toutes leurs bizarreries, le monde, il est vrai, avait une excuse, c’est que ces excentriques étaient intelligens ; mais cet amour exagéré de l’intelligence est unie des superstitions de notre temps, et cette superstition tombera comme les autres. Lorsque les hommes s’interrogeront et descendront véritablement dans leur conscience, ils y trouveront la condamnation formelle de ce culte superstitieux ; ils se demanderont si l’intelligence est une excuse suffisante pour toutes les fautes, si l’intelligence excuse la sensualité, si elle autorise la vanité, si elle prêche la révolte, et je n’hésite pas à dire que leur conscience répondra : — Oui, l’intelligence excuse, autorise, prêche toutes les fautes et tous les vices lorsque je ne l’assiste pas, lorsqu’elle ne fait pas appel à mes conseils, lorsque je suis muette et forcée au silence. Mais les démons aussi ont de l’intelligence ; ils ont de plus ce que n’ont pas très souvent les hommes intelligens, de l’expérience ; ils ont de la tactique, de l’habileté, de l’esprit, de la ruse, des ressources de tout genre. En sont-ils pour cela plus aimables ? — Plus tard, les hommes verront sans doute que l’intelligence séparée des lois morales est presque impuissante pour le bien, mais en revanche très puissante pour le mal. Ils rougiront de leurs adorations, lorsqu’ils verront qu’un tyrannique Richard III, qu’un hypocrite Iago ont plus d’intelligence que les hommes qu’ils ont adorés seulement à cause de ce don précieux. Alors ils connaîtront que si l’intelligence était la plus haute de toutes les facultés, de grands scélérats auraient été sublimes et de grands saints méprisables ; ils frémiront en voyant qu’il leur faudrait estimer des esprits puissans, mais pervertis, ou corrompus, ou sensuels, ou pleins de vénalité, au-dessus de toues les ames humbles, bonnes, intègres, loyales et fidèles qui vivent honnêtement et obscurément dans le monde. Dès-lors l’influence des hommes de lettres de notre temps sera bien compromise. Qu’ils préviennent le jugement du monde, qui ne tardera pas à être rendu. La meilleure manière de conserver leur influence, c’est de reconnaître qu’il y a des lois morales supérieures à tous les dons intellectuels. Qu’ils écrivent non plus avec leur intelligence, mais avec leur foi ; à défaut de foi, avec leur caractère. On ne peut exiger d’un homme qu’il ne porte pas de doutes en lui : une pareille exigence serait le comble de l’absurdité, de l’intolérance et de l’hypocrisie ; si l’écrivain a des doutes, qu’il les exprime, mais qu’on sente que ce sont de véritables doutes, non des paradoxes que ces doutes ne sont pas pour lui une manière de briller, et de poser, comme on dit aujourd’hui, qu’on sente que son scepticisme est sincère ; que ses tourmens ne sont pas joués. Que les hommes de lettres écrivent ainsi, ce sera encore pour eux, s’ils savent bien reconnaître les tendances de leur temps, la suprême habileté ; car, s’ils ne se transforment pas, ils doivent d’avance se résigner à être oubliés, abandonnés et reniés même par leurs adorateurs.

Voyez d’ailleurs où conduit cette adoration exclusive de l’intelligence. Le monde absout l’homme de lettres de tous ses vices sous prétexte qu’il est intelligent, l’homme de lettres s’absout lui-même en faisant valoir la même excuse ; mais cette indulgence pour soi-même devient nuisible à l’intelligence : les dérèglemens de la vie frappent à leur tour de stérilité et d’impuissance le talent qui les avait excusés. Le talent est une plante délicate et frêle qui demande des soins assidus et presque exclusifs. La sobriété, la chasteté, une vie calme et même uniforme, sont nécessaires à sa croissance et à son plein développement. L’exemple de lord Byron, si fatal à tant d’autres égards, a été en grande partie la cause de ces dérèglemens factices, de ces existences systématiquement désordonnées que nous avons vues de notre temps. Les hommes de lettres de notre époque se sont ont plu à présenter au public l’homme de génie comme une sorte de comète errante, sans règle fixe et sans loi ; ils l’ont représenté comme étant au-dessus de toutes les lois divines et humaines, comme pouvant mépriser à son gré tout ce qui l’avait formé et élevé, c’est-à-dire la société tout entière, comme pouvant blasphémer contre Dieu, sans crainte. C’est dans ce mépris qu’ils ont fait consister sa force d’ame ; c’est dans ce blasphème qu’ils ont mis sa grandeur. Le désordre, l’impiété l’immoralité, et même le crime, ont été les vertus qu’on a le plus volontiers attribuées au génie, de sorte que le génie pouvait être comparable aux fléaux et aux pestes qui désolent l’humanité, et qu’on aurait pu demander si, comme la vipère, il guérissait au moins les blessures qu’il faisait.

Le génie, au contraire, est semblable à un astre fixe qui accomplit ses révolutions d’après des règles certaines. La pauvreté, le chagrin, le malheur, l’escortent souvent, jamais le désordre ni l’impiété. Tout grand génie est religieux et sympathique, aime les hommes et honore Dieu. Michel-Ange exprimant dans ses admirables sonnets ses craintes de l’éternité et son regret d’avoir trop aimé les arts ; Shakspeare allant arroser son jardin à Stratford-sur-Avon après avoir écrit tant d’incomparables chefs-d’œuvre et avoir été par sa vie le modèle de la prudence, comme il avait été par ses œuvres le type le plus achevé du poète ; Corneille et Poussin, dont la vie s’est écoulée tristement uniforme et vide d’aventures excentriques, voilà les exemplaires véritables de l’homme de génie. On peut remarquer que tous les hommes qui se sont excusés de leur vie en essayant de faire croire que le désordre était l’essence du génie, ont en eux quelque chose du charlatan. Nous ne nommerons personne, chacun choisira les noms qui lui plairont le mieux. Chaque dérèglement, chaque excès inutile habitue l’esprit à n’être à l’aise que dans l’excès et dans l’exceptionnel. Est-ce que la plupart des œuvres littéraires de notre temps ne sont pas excessives et exceptionnelles ? est-ce que les héros des romans et des drames modernes ne portent pas tous la livrée de la vie qui les a créés, et leur turbulence hystérique ne s’explique-t-elle pas par les désirs illégitimes qui leur ont donné naissance ? On a dit qu’ils n’étaient pas humains, qu’ils n’étaient pas vrais, cela est possible ; mais, à coup sûr, ils s’ont du même sang que leurs inventeurs. Un autre danger du dérèglement, c’est qu’il force l’esprit épuisé, par l’intempérance à chercher la vigueur qui lui fait défaut dans une incontinence d’une autre nature. C’est ainsi qu’un homme desséché par la débauche cherche dans l’excès des boissons enivrantes à relever son moral et à rendre la flamme à son génie. Voilà le fond du tableau ; nous laisserons à qui voudra le prendre le soin d’en faire ressortir les détails.

De notre temps, ce dérèglement a vite trouvé sa punition, car il a donné prise à la médisance et à une sorte d’admiration sournoise qui ne vaut pas un blâme sévère et hautement exprimé. Dans notre société, où le sentiment de la charité chrétienne s’est presque entièrement effacé, un homme est malheureux lorsque toute sa gloire ne peut effacer les traces de petits vices et de petits travers, lorsqu’elle est impuissante à désarmer ce mauvais vouloir du monde et à l’entourer de dignité. Le monde alors se livre en toute sécurité à son admiration pour l’œuvre, sachant bien qu’il peut mépriser l’ouvrier : il serait bien plus sévère, bien moins prompt à louer, si l’auteur lui semblait d’une nature supérieure à la sienne. Que les hommes de lettres réfléchissent sur ce point de morale, il en vaut bien la peine. L’admiration qu’on leur a prodiguée de notre temps n’est pas une preuve de l’excellence de leurs œuvres, elle est trop facile pour cela, trop générale. Il est aisé de voir qu’elle n’est en quelque sorte qu’une affaire de politesse et de bons procédés. Le succès de bien des œuvres s’explique par là ; il veut dire simplement : « Je t’admire à mon aise, parce que je puis te mépriser. » L’indulgence est toujours redoutable, car elle n’est, après tout, que le suprême dédain. L’homme de lettres ne doit point être fier des éloges qu’on lui prodigue, s’il sent que ce n’est pas à lui qu’ils s’adressent, mais à quelques heureuses inspirations qui lui sont venues par hasard. Il doit aimer les louanges lorsque ceux qui les expriment y ont été invinciblement forcés, lorsqu’il sent qu’il ne dépendait pas d’eux de ne pas les lui adresser. Toute autre louange n’est que flatterie et mépris déguisé ; mais, de notre temps, la vanité, ce sixième sens des hommes de lettres, a si fréquemment exercé ses vilaines fonctions, que la flatterie et les sottes louanges sont devenues pour eux une des conditions nécessaires de la vie, comme boire et manger, voir et entendre.

Nous pourrions pousser plus loin cette analyse morale de la vie littéraire ; le champ est vaste, et de nos jours, si les devoirs qu’elle impose ne sont pas exactement remplis, si le moraliste et le philosophe ne trouvent pas toujours leur compte dans le spectacle que les écrivains ont donné à notre époque, en revanche l’analyste curieux peut enrichir sa collection d’aberrations morales et de vices spirituels. Il nous suffit d’en avoir montré quelques-uns et d’être arrivé ainsi aux conclusions qu’il nous reste à énoncer. Nous avons vu que la littérature prise comme profession était un fait tout moderne, ’qui ne remontait pas plus haut que le XVIIIe siècle ; nous avons décrit les périls et les dangers de cette carrière, et nous avons cherché les devoirs qui dérivaient de ces périls et de ces dangers mêmes ; enfin nous avons montré comment, de notre temps, ces devoirs avaient été éludés et quelles vanités égoïstes avaient remplacé les obligations morales.

Ce fait né du XVIIIe siècle, cette création de l’homme de lettres, est-ce un fait durable ? Je le crains, et c’est pourquoi on ne saurait trop s’inquiéter des vices qui s’introduisent dans la littérature ou des travers des écrivains, car leur influencé peut fausser ou régler l’esprit public, l’emplir de fanatisme ou de sagesse, et conduire la civilisation à son déshonneur et à sa perte, au lieu de la pousser dans des voies morales et sûres. La meilleure preuve que nous puissions donner de la vitalité de ce fait, c’est cette sorte de contagion littéraire qui, règne de notre temps, cette contagion qui pousse tous les hommes et toutes les femmes aussi, hélas ! c’est-à-dire le genre humain tout entier, à prendre une plume et à écrire Dieu sait quoi ! Aujourd’hui, me disait-on récemment, tout le monde écrit ; on se fait homme de lettres comme à d’autres époques on se faisait moine : c’est une maladie du temps. Ceux qui sont pauvres et qui cherchent à se créer une influence, ceux qui sont riches et qui cherchent à conserver leur prépondérance, les jeunes hommes possédés de cet éternel désir de la gloire et qui, pour la conquérir, auraient jadis pris une épée ou commandé un navire, les aventuriers qui auraient autrefois passé les mers pour aller chercher l’imprévu ou la fortune, les condottieri toujours prêts à servir qui les paie, tous ceux-là se font hommes de lettres, écrivains, journalistes. Ainsi, tous les désirs, toutes les ambitions intraitables du cœur humain se tournent pour trouver leur satisfaction du côté de la littérature c’est la direction unique de tous les instincts bons et mauvais des hommes de notre temps, et c’est là ce qui donne à cette profession sa grande influence. Tous ces hommes n’écrivent pas parce qu’ils sont écrivains ; mais parce qu’ils sont ambitieux, orgueilleux ou cupides, ou bien encore affamés de renommée et de gloire. Cette carrière est, si nous pouvons nous exprimer ainsi, le déversoir unique de toutes les passions, de toutes les inquiétudes, de tous les désirs. Parmi les écrivains de notre époque, il se rencontre les variétés d’hommes les plus dissemblables, et, pour tout dire, dans cette profession d’homme de lettres, on rencontre toutes les autres professions. Ne reconnaissez-vous pas les armées mercenaires de Carthage prêtes à quitter un camp pour l’autre, si la solde est plus forte, ou si le butin promet davantage ? N’avez-vous pas rencontré aussi parmi eux quelque Napoléon au petit pied, dénué de ressources et aspirant l’avenir ? N’avez-vous pas remarqué aussi ces paresseux mystiques dont à d’autres époques les monastères auraient été l’abri, réfugiés sous l’ombre épaisse du journal ? Voilà, je le répète encore, ce qui donne à cette carrière si périlleuse sa vitalité ; mais en même temps il est facile de voir que les obligations de l’écrivain, telles que nous les avons exposées, ne seront pas pratiquées : comment ce devoir serait-il accompli là où bouillonnent et fermentent toutes les passions bonnes et mauvaises du cœur humain ?

Hélas. ! la littérature continue à rouler dans la direction que le XVIIIe siècle lui a imprimée, et les hommes de lettres continuent en silence le rôle que Voltaire leur avait assigné ; ils se servent de la littérature révolutionnairement ; ils en font ainsi une arme de combat, un moyen politique, que sais-je ? de sorte que le monde intellectuel n’est plus qu’un vaste champ de bataille. Les hommes mêmes qui avaient suivi la voie contraire, qui marchaient, dans la route tracée par Lessing, qui ne se servaient pas de la littérature comme d’une arme, mais qui l’aimaient pour elle-même et qui la considéraient comme une fin et non comme un moyen, ont changé, eux aussi, de direction, et se sont jetés dans la mêlée des intérêts et des passions. Demandez plutôt à M. Victor Hugo, l’ex-grand prêtre de l’art pour l’art ; demandez à M. de Lamartine, qui dans ses jours d’expansion, raconte naïvement qu’il se souvient vaguement d’avoir été poète. Leur conduite indique assez clairement que, s’ils avaient l’intelligence, de la poésie, ils n’avaient pas l’amour religieux de la beauté, et que, s’ils avaient les dons du poète, ils n’en ont pas eu les vertus. Cependant, si la littérature doit se régénérer, il importe au contraire que l’écrivain ait plutôt ces vertus que ces dons. La littérature a changé de forme, mais elle n’a pas changé d’esprit. L’esprit de Voltaire et du XVIIIe siècle est toujours là qui la guide, secrètement et qui la mène sous des masques divers ; elle est toujours un bélier d’attaque, une machine de guerre ou une arme de défense, et aussi, soit qu’on l’emploie pour le mal ou pour le bien, pour la démolition ou pour la conservation, elle est plutôt une épée de combat qu’un flambeau bienfaisant.

Si la littérature doit continuer à être ce qu’elle est depuis soixante ans, si elle doit continuer à servir la cupidité et l’avidité des uns, à protéger les intérêts, des autres, il est inutile de lui parler de devoir, car le devoir n’a rien à faire avec les intérêts ; mais si, au lieu d’être l’auxiliaire des passions, la littérature doit redevenir l’humble servante de la vérité, si tous ses désirs doivent de nouveau se transformer dans la noble ambition de servir la beauté, l’écrivain doit cesser d’être ce qu’il est aujourd’hui, et tous les devoirs que nous avons indiqués doivent être les siens.

Ces devoirs que nous avons énumérés et décrits, nous pouvons les ranger sous deux chefs principaux. — L’écrivain ne doit pas laisser dominer son caractère par sa profession ; — il doit ne servir d’autre maître que la vérité. — Voyons comment ces deux devoirs, s’ils étaient une fois accomplis, dissoudraient la littérature telle que le XVIIIe siècle l’a faite, et la ramèneraient dans des routes plus sûres, plus belles, plus près de la nature.

Et d’abord, quel est le moyen pour que l’écrivain, s’il ne peut plus être naïf comme autrefois, soit au moins plus près de la nature, et pour qu’il puisse rentrer dans les saines et vraies conditions de la vie humaine ? Le moyen, c’est qu’il soit le moins possible un homme de lettres, qu’il soit avant tout un homme. Si l’écrivain laisse prédominer en lui sa profession, la vanité, l’orgueil, la présomption, tous les défauts et tous les vices que nous avons décrits prendront le dessus ; au contraire, s’il laisse dominer son caractère, il aura toutes les vertus de l’homme et les unira sans peine aux qualités propres à son éclat. Qu’il fonde en lui l’écrivain et l’homme si bien que l’on ne puisse pas dire où finit l’un, où commence l’autre. Effaçons, effaçons en nous autant que possible le métier et l’état pour ne laisser voir que notre caractère et notre vraie nature. De même aussi, que l’écrivain, au lieu d’écrire ; comme on le fait aujourd’hui, pour telle ou telle classe d’individus, écrive pour des hommes, qu’il parle pour tout le monde et non pour certaines coteries ; qu’il écrive pour des hommes et non pour des marquis ou pour leurs laquais, pour des bourgeois ou pour leurs portiers, et alors il pourra rencontrer quelques inspirations naïves et simples. C’est ainsi, c’est en préférant son caractère à son métier, que l’écrivain pourra briser ces liens dans lesquels le XVIIIe siècle a emprisonné la pensée, et qu’il pourra s’élever au-dessus du rôle qu’il joue actuellement, qu’il pourra cesser d’être un soldat des intérêts pour redevenir un prêtre de la vérité.

Quant à la littérature, pour la ramener plus près des sources naïves et fraîches dont elle a été éloignée ; Il n’y a qu’un moyen : c’est que l’écrivain renonce ’à tous les avantages de sa position, qu’il se tienne à l’écart de tous les partis, et qu’il embrasse joyeusement la solitude. Pourquoi s’enchaînerait-il aux partis et aux coteries qu’il voit s’agiter autour de lui ? S’il se donne à un parti politique, à une école, à un système, il créera en vérité une triste littérature, et ses ouvres seront à la fois serviles, lâches et pleines de révoltes ; il sacrifiera la moitié de sa pensée à son intérêt propre, l’autre moitié à son parti, si bien que la vérité, à qui aurait dû être consacrée cette pensée tout entière, n’en aura même pas la plus petite part. Qu’il évite les systèmes artificiels, les associations sans lien, les systèmes sans vitalité. N’écoutez pas les dogmatiques à l’esprit entêté, ni les dilettanti aux frivoles flatteries, ô vous tous qui sentez en vous quelque force secrète et qui ne savez dans quel coin de vous-mêmes elle est cachée ! Rentrez plutôt en vous, et enfermez-vous dans la solitude de votre esprit. Au milieu des limbes et du chaos de vos passions, de vos opinions et de vos préjugés, gît caché le mystérieux diamant. Comment le trouverez-vous, si vous continuez à vivre comme ont fait vos devanciers, si vous continuez à prendre vos passions pour cette forée secrète que vous cherchez ? Rentrez donc en vous-mêmes, cessez de courir après le succès, et demandez plutôt votre bonheur à la contemplation des choses que la raison vous montrera dans votre solitude volontaire. C’est ainsi seulement que nous pouvons espérer de faire quelques bonnes œuvres, de trouver quelques bonnes pensées, d’être originaux et vrais. Sic itur ad astra.


EMILE MONTEGUT.