100%.png

Delphine/Cinquième partie

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Delphine (1803)
GARNIER FRERES (p. 451-539).

CINQUIÈME PARTIE


FRAGMENTS DE QUELQUES FEUILLES ÉCRITES PAR DELPHINE
PENDANT SON VOYAGE. — PREMIER FRAGMENT.
Ce 7 décembre 1791.

Je suis seule, sans appui, sans consolateur, parcourant au hasard des pays inconnus, ne voyant que des visages étrangers, n’ayant pas même conservé mon nom, qui pourrait servir de guide à mes amis pour me retrouver ! C’est à moi seule que je parle de ma douleur : ah ! pour qui fut aimé, quel triste confident que la réflexion solitaire !


J’ai fait trente lieues de plus aujourd’hui : je suis de trente lieues plus éloignée de Léonce ! Comme les chevaux allaient vite ! les arbres, les rivières, les montagnes, tout s’enfuyait derrière moi ; et les dernières ombres du bonheur passé disparaissaient sans retour. Inflexible nature ! je te l’ai redemandé, et tu ne m’as point offert ses traits ; pourquoi donc, avec un des nuages que le vent agite, n’as-tu pas dessiné dans l’air cette forme céleste ? Son image était digne du ciel, et mes yeux, fixés sur elle, ne se seraient plus baissés vers la terre !

Le malheur m’accable, et cependant je sens en moi des élans d’enthousiasme qui m’élèvent jusqu’au souverain Créateur ; il est là dans l’immensité de l’espace ; mais aimer fait arriver jusqu’à lui. Aimer !… Ô mon Dieu ! dans l’infortune même où je suis plongée, je te remercie de m’avoir donné quelques jours de vie que j’ai consacrés à Léonce.

Isaure dort là, devant moi, et sa mère a tant souffert ! et moi aussi qui me suis chargée d’elle, j’ai déjà versé tant de pleurs ! Chère enfant, que ne peux-tu repousser la vie ! et, loin de la craindre, tu vas au-devant d’elle avec tant de joie… Ah ! comme elle t’en punira !

Pauvre nature humaine, quelle pitié profonde je me sens pour elle ! Dans la jeunesse les peines de l’amour, et pour un autre âge que de douleurs encore ! Deux vieillards se sont approchés ce soir de ma voiture, pour implorer ma pitié ; ils avaient aussi leur cruelle part des maux de la vie, mais leur âme ne souffrait pas ; un rayon du soleil leur causait un plaisir assez vif, et moi, qui suis poursuivie par un chagrin amer, je n’éprouve aucune de ces sensations simples que la nature destine également à tous. Je suis jeune cependant ; ne pourrais-je pas parcourir la terre, regarder le ciel, prendre possession de l’existence, qui m’offre encore tant d’avenir ? Non, les affections du cœur me tuent. Quel est-il ce souvenir déchirant qui ne me laisse pas respirer ? sur quelle hauteur, dans quel abîme le fuir ?

Ah ! qu’elle est cruelle la fixité de la douleur ! n’obtiendrai-je pas une distraction, pas une idée, quelque passagère qu’elle soit, qui rafraîchisse mon sang pendant au moins quelques minutes. Dans mon enfance, sans que rien fût changé autour de moi, la peine que je souffrais cessait tout à coup d’elle-même ; je ne sais quelle joie sans motif effaçait les traces de ma douleur, et je me sentais consolée ! Maintenant je n’ai plus de ressort en moi-même, je reste abattue, je ne puis me relever ; je succombe à cette pensée terrible : Mon bonheur est fini ! Que ne donnerais-je pas pour retrouver les impressions qui répandent tout à coup tant de charme et de sérénité dans le cœur ? La puissance de la raison, que peut-elle nous inspirer ? Le courage, la résignation, la patience ; sentiments de deuil ! cortège de l’infortune ! le plus léger espoir fait plus de bien que vous !

FRAGMENT II.

Le réveil ! le réveil ; quel moment pour les malheureux ! Lorsque les images confuses de votre situation vous reviennent, on essaye de retenir le sommeil, on retarde le retour à l’existence ; mais bientôt les efforts sont vains, et votre destinée tout entière vous apparaît de nouveau ; fantôme menaçant ! plus redoutable encore dans les premiers moments du jour, avant que quelques heures de mouvement et d’action vous habituent, pour ainsi dire, à porter le fardeau de vos peines. Ce jour, qui ne peut rien à mon sort, puisqu’il est impossible que je voie Léonce, ces froides heures qui m’attendent, et que je dois lentement traverser pour arriver jusqu’à la nuit, m’effrayent encore plus d’avance que pendant qu’elles s’écoulent. La nature nous a donné un immense pouvoir de souffrir. Où s’arrête ce pouvoir ? pourquoi ne connaissons-nous pas le degré de douleur que l’homme n’a jamais passé ? L’imagination verrait un terme à son effroi… Que d’idées, que de regrets, que de combats, que de remords ont occupé mon cœur depuis quelques jours ! Le génie de la douleur est le plus fécond de tous.

Quel chagrin amer j’éprouve en me retraçant les mots les plus simples, les moindres regards de Léonce ! Ah ! qu’il y a de charme dans ce qu’on aime ! quelle mystérieuse intelligence entre les qualités du cœur et les séductions de la figure ! quelles paroles ont jamais exprimé les sentiments qu’une physionomie touchante et noble vous inspire ! Comme sa voix se brisait, quand il voulait contenir l’émotion qu’il éprouvait ! quelle grâce dans sa démarche, dans son repos, dans chacun de ses mouvements ! Que ne donnerais-je pas pour le voir encore passer sans qu’il me parlât, sans qu’il me connût ! Ce monde, cet espace vide qui m’entoure s’animerait tout à coup ; il traverserait l’air que je respire, et pendant ce moment je cesserais de souffrir ! Ô Léonce ! quelle est ta pensée maintenant ? Nos âmes se rencontrent-elles ? tes yeux contemplent-ils le même point du ciel que moi ? Quelles bizarres circonstances font un crime du plus pur, du plus noble des sentiments ! Suis-je moins bonne et moins vraie ? ai-je moins de fierté, moins d’élévation dans l’âme, parce que l’amour règne sur mon cœur ? Non, jamais la vertu ne m’était plus chère que lorsque je l’avais vu ; mais, loin de lui, que suis-je ? que peut être une femme chargée d’elle même, et devant seule guider son existence sans but, son existence secondaire, que le ciel n’a créée que pour faire un dernier présent à l’homme ? Ah ! quel sacrifice le devoir exige de moi ! que j’étais heureuse dans les premiers temps de mon séjour à Bellerive ! je ne sentais plus aucune de ces contrariétés, aucune de ces craintes qui rendent la vie difficile. Le temps m’entraînait, comme s’il m’eût emportée sur une route rapide et unie, dans un climat ravissant ; toutes les occupations habituelles réveillaient en moi les pensées les plus douces : je sentais au fond de mon cœur une source vive d’affections tendres ; je ne regardais jamais la nature sans m’élever jusqu’aux pensées religieuses qui nous lient à ses majestueuses beautés ; jamais je ne pouvais entendre un mot touchant, une plainte, un regret, sans que la sympathie ne m’inspirât les paroles qui pouvaient le mieux consoler la douleur. Mon âme constamment émue me transportait hors de la vie réelle, quoique les objets extérieurs produisissent sur moi des impressions toujours vives ; chacune de ces impressions me paraissait un bienfait du ciel, et l’enchantement de mon cœur me faisait croire à quelque chose de merveilleux dans tout ce qui m’environnait. Hélas ! d’où sont-ils revenus dans mon esprit, ces souvenirs, ces tableaux de bonheur ? M’ont-ils fait illusion un instant ?… Non, la souffrance restait au fond de mon âme, sa cruelle serre ne lâchait pas prise. Les souvenirs de la vertu font jouir encore le cœur qui se les retrace ; les souvenirs des passions ne renouvellent que la douleur.

FRAGMENT III.

Je suis bien faible ; je me fais pitié ! Tant d’hommes, tant de femmes même, marchent d’un pas assuré dans la route qui leur est tracée, et savent se contenter de ces jours réguliers et monotones, de ces jours tels que la nature en prodigue à qui les veut ; et moi, je les traîne seconde après seconde, épuisant mon esprit à trouver l’art d’éviter le sentiment de la vie, à me préserver des retours sur moi-même, comme si j’étais coupable, et que le remords m’attendit au fond du cœur.

J’ai voulu lire ; j’ai cherché les tragédies, les romans que j’aime : je trouvais autrefois du charme dans l’émotion causée par ces ouvrages ; je ne connaissais de la douleur que les tableaux tracés par l’imagination, et l’attendrissement qu’ils me faisaient éprouver était une de mes jouissances les plus douces. Maintenant je ne puis lire un seul de ces mots, mis au hasard peut-être par celui qui les écrit ; je ne le puis sans une impression cruelle. Le malheur n’est plus à mes yeux la touchante parure de l’amour et de la beauté, c’est une sensation brûlante, aride ; c’est le destructeur de la nature, séchant tous les germes d’espérance qui se développent dans notre sein.

Combien il est peu d’écrits qui vous disent de la souffrance tout ce qu’il faut en redouter ! Oh ! que l’homme aurait peur s’il était un livre qui dévoilât véritablement le malheur ; un livre qui fit connaître ce que l’on a toujours craint de représenter, les faiblesses, les misères qui se traînent après les grands revers ; les ennuis dont le désespoir ne guérit pas ; le dégoût que n’amortit point l’âpreté de la souffrance ; les petitesses à côté des plus nobles douleurs ; et tous ces contrastes et toutes ces inconséquences, qui ne s’accordent que pour faire du mal, et déchirent à la fois un même cœur par tous les genres de peines ! Dans les ouvrages dramatiques, vous ne voyez l’être malheureux que sous un seul aspect, sous un noble point de vue, toujours intéressant, toujours fier, toujours sensible ; et moi, j’éprouve que, dans la fatigue d’une longue douleur, il est des moments où l’âme se lasse de l’exaltation, et va chercher encore du poison dans quelques souvenirs minutieux, dans quelques détails inaperçus, dont il semble qu’un grand revers devrait au moins affranchir.

Ah ! j’ai perdu trop tôt le bonheur ! Je suis trop jeune encore ; mon âme n’a pas eu le temps de se préparer à souffrir. Une année, une seule heureuse année ! est-ce donc assez ? O mon Dieu ! les désirs de l’homme dépassent toujours les dons que vous lui faites ; cependant je ne conçois rien, dans mon enthousiasme, par delà les félicités que j’ai goûtées ; je ne pressens rien au-dessus de l’amour ! Rendez le moi… Malheureuse !… une telle prière n’est-elle pas impie ? ne dois-je pas la retirer avant qu’elle soit montée jusqu’au ciel ?

FRAGMENT IV.

Je me suis remise à donner exactement des leçons à mon Isaure : j’avais tort envers elle ; je n’ai pas assez cherché à tirer des consolations de cette pauvre petite. Elle m’aime. Cette affection me reste encore : pourquoi n’essayerais-je pas d’y trouver quelques soulagements ? Hélas ! l’enfance fait peu de bien à la jeunesse : on éprouve comme une sorte de honte d’être dévoré par les passions violentes, à côté de cet âge innocent et calme ; il s’étonne de vos peines, et ne peut comprendre les orages nés au fond du cœur, quand rien autour de vous ne fait connaître la cause de vos souffrances.

Pauvre Isaure ! que ferai je pour la préserver de ce que j’ai souffert ? que lui dirai-je pour la fortifier contre la destinée ? Me résoudrai je à ne pas l’initier aux nobles sentiments, qui nous placent comme dans une région supérieure, et nous préparent longtemps d’avance pour le ciel, pour notre dernier asile ?


To be or not to be ; that is the question [1],


disait Hamlet lorsqu’il délibérait entre la mort et la vie ; mais développer son âme ou l’étouffer, l’exalter par des sentiments généreux ou la courber sous de froids calculs, n’est-ce pas une alternative presque semblable ?

Cependant, quel sera le destin d’Isaure ? souffrira-t-elle autant que moi ? Non, elle ne rencontrera pas Léonce, elle ne sera pas séparée de lui. Insensée que je suis !… Le malheur s’arrêtera-t-il à moi ? d’autres peines ne saisiront-elles pas les enfants qui vont nous succéder ? Les êtres distingués voudraient adapter le sort commun à leurs désirs ; il tourmentent la destinée humaine pour la forcer à répondre à leurs vœux ardents ; mais elle trompe leurs vains essais. Ô Dieu ! que voulez-vous faire de ces âmes de feu qui se dévorent elles-mêmes ? à quelle pompe de la nature les destinez-vous pour victimes ? quelle vérité, quelle leçon doivent-elles servir à consacrer ? Dites-leur un peu de votre secret, un mot de plus, seulement un mot de plus, pour prendre courage, et pour arriver au terme sans avoir douté de la vertu. Mon Dieu ! que dans le fond du cœur un rayon de lumière éclaire encore celle qui a tout perdu dans ce monde !

FRAGMENT V.

Ce jour m’a été plus pénible encore que tous les autres ; j’ai traversé les montagnes qui séparent la France de la Suisse : elles étaient presque en entier couvertes de frimats ; des sapins noirs interrompaient de distance en distance l’éclatante blancheur de la neige, et les torrents grossis se faisaient entendre dans le fond des précipices. La solitude, en hiver, ne consiste pas seulement dans l’absence des hommes, mais aussi dans le silence de la nature. Pendant les autres saisons de l’année, le chant des oiseaux, l’activité de la végétation animent la campagne, lors même qu’on n’y voit pas d’habitants ; mais quand les arbres sont dépouillés, les eaux glacées, immobiles comme les rochers dont elles pendent ; quand les brouillards confondent le ciel avec le sommet des montagnes, tout rappelle l’empire de la mort ; vous marchez en frémissant au milieu de ce triste monde, qui subsiste sans le secours de la vie, et semble opposer à vos douleurs son impassible repos.

Arrivée sur la hauteur d’une des rapides montagnes du Jura, et m’avançant à travers un bois de sapins sur le bord d’un précipice, je me laissai aller à considérer son immense profondeur. Un sentiment toujours plus sombre s’emparait de moi : « De quel faible mouvement, me disais-je, j’aurais besoin pour mourir ! un pas, et c’en est fait. Si je vis, à quel avenir je m’expose ! un pressentiment, qui ne m’a jamais trompée, me dit que de nouveaux malheurs me menacent encore. Chaque jour ne m’effacera-t-il pas du souvenir de Léonce, tandis que moi, solitaire, je vais conserver dans mon sein toute la véhémence des sentiments et des douleurs !» Je me livrais à ces réflexions, penchée sur le précipice, et ne m’appuyant plus que sur une branche que j’étais prête à laisser échapper.

Dans ce moment des paysans passèrent, ils me virent vêtue de blanc au milieu de ces arbres noirs ; mes cheveux détachés, et que le vent agitait, attirèrent leur attention dans ce désert ; et je les entendis vanter ma beauté dans leur langage. Faut-il avouer ma faiblesse ? L’admiration qu’ils exprimèrent m’inspira tout à coup une sorte de pitié pour moi-même. Je plaignis ma jeunesse, et, m’éloignant de la mort que je bravais il y avait peu d’instants, je continuai ma route.

Quelque temps après, les postillons arrêtèrent ma voiture, pour me montrer, de la hauteur de Saint-Cergues, l’aspect du lac de Genève et du pays de Vaud ; il faisait un beau soleil ; la vue de tant d’habitations et de plaines encore vertes qui les entouraient me causa quelques moments de plaisir ; mais bientôt je remarquai que j’avais passé la borne qui sépare la Suisse de la France ; je marchai pour la première fois de ma vie sur une terre étrangère.

Ô France ! ma patrie, la sienne, séjour délicieux que je ne devais jamais quitter ! France ! dont le seul nom émeut si profondément tous ceux qui, dès leur enfance, ont respiré ton air si doux et contemplé ton ciel serein ! je te perds avec lui, tu es déjà plus loin que mon horizon, et, comme l’infortunée Marie Stuart, il ne me reste plus qu’à invoquer les nuages que le vent chasse vers la France, pour leur demander de porter à ce que j’aime et mes regrets et mes adieux !

Me voici jetée dans un pays où je n’ai pas un soutien, pas un asile naturel ; un pays dont ma fortune seule peut m’ouvrir les chemins, et que je parcours en entier de mes regards, sans pouvoir me dire : Là-bas, dans ce long espace, j’aperçois du moins encore la demeure d’un ami. Eh bien, je l’ai voulu, j’ai choisi cette contrée où je n’avais aucune relation ; je n’ai pas recherché ceux qui m’aiment, ils auraient pu me demander d’être heureuse : heureuse ! juste ciel !…

Léonce, Léonce ! elle est seule dans l’univers, celle qui t’a quitté ; mais toi, les liens de la société, les liens de famille te restent, et bientôt Mathilde aura sur ton cœur les droits les plus chers. Infortunée que je suis ! si j’avais été unie à toi, j’aurais connu tout le bonheur des serments les plus passionnés et les plus purs, ton enfant eût été le mien ; ah ! le ciel est sur la terre ! on peut épouser ce qu’on aime ; ce sort devait être le mien, et je l’ai perdu…

FRAGMENT VI.

Me voici à Lausanne, je suis dans une ville ; oh ! que je m’y sens seule, moi qui n’ai plus que la nature pour société ! Impatiente de la revoir, hier je me promenais sur une hauteur d’où je découvrais d’un côte l’entrée du Valais, et vers l’autre extrémité la ville de Genève ; il y avait dans ces tableaux une grandeur imposante qui soulageait ma douleur ; je respirais plus facilement, je demandais un consolateur à ce vaste monde, qui me semblait paisible et fier ; je l’appelais, ce consolateur céleste, par mes regards et mes prières ; je croyais éprouver un calme qui venait de lui. Mais tout à coup j’ai entendu sonner sept heures ; ce moment, jadis si doux pour moi, ce moment qui m’annonçait sa présence, passe maintenant comme tous les autres, sans espoir et sans avenir. À cette idée, les sentiments pénibles de mon cœur se sont ranimés plus vivement que jamais, et j’ai hâté ma marche, ne pouvant plus supporter le repos.

Je suis descendue vers le lac ; un vent impétueux l’agitait, les vagues avançaient vers le bord, comme une puissance ennemie prête à vous engloutir. J’aimais cette fureur de la nature qui semblait dirigée contre l’homme ; je me plaisais dans la tempête ; le bruit terrible des ondes et du ciel me prouvait que le monde physique n’était pas plus en paix que mon âme. Dans ce trouble universel, me disais-je, une force inconnue dispose de moi ; livrons-lui mon misérable cœur, qu’elle le déchire ; mais que je sois dispensée de combattre contre elle, et que la fatalité m’entraîne comme ces feuilles détachées que je vois s’élever en tourbillon dans les airs.

Vers le soir l’orage cessa, je remontai silencieusement vers la ville ; j’entendais de toutes parts en revenant le chant des ouvriers qui retournaient dans leur ménage : je voyais des hommes, des femmes de diverses classes se hâter de se réunir en société ; et, si j’en jugeais d’après l’extérieur, partout il y avait un intérêt, un mouvement, un plaisir d’exister qui semblait accuser mon profond abattement. Peut-être qu’en effet ma raison est troublée ; un caractère enthousiaste et passionné ne serait-il qu’un pas vers la folie ? Elle a son secret aussi, la folie ; mais personne ne le devine, et chacun la tourne en dérision.

Non, mes plaintes sont injustes ; non, je veux en vain me le dissimuler, ce n’est pas pour mes vertus que je souffre, c’est pour mes torts. Ai-je respecté la morale et mes devoirs dans toute leur étendue ? Il n’y avait rien de vil dans mon cœur, mais n’y avait-il rien de coupable ? Devais-je revoir Léonce chaque jour, l’écouter, lui répondre, absorber pour moi seule toutes les affections de son cœur ? n’était-il pas l’époux de Mathilde ? m’était-il permis de l’aimer ? Ah Dieu ! mais tant d’êtres mille fois plus condamnables vivent heureux et tranquilles, et moi, la douleur ne me laisse pas respirer un seul instant ; l’ai-je donc mérité ?

L’Être suprême mesure peut-être la conduite de chaque homme d’après sa conscience ! L’âme qui était plus délicate et plus pure est punie pour de moindres fautes, parce qu’elle en avait le sentiment et qu’elle l’a combattu, parce qu’elle a sacrifié sa morale à ses passions, tandis que ceux qui ne sont point avertis par leur propre cœur vivent sans réfléchir et se dégradent sans remords. Oui, je m’arrête à cette dernière pensée, mes chagrins sont un châtiment du ciel ! j’expie, mon amour dans cette vie. Ô mon Dieu ! quand aurai-je assez souffert, quand sentirai-je au fond du cœur que je suis pardonnée ?

Une idée m’a poursuivie depuis deux jours, comme dans le délire de la fièvre ; mille fois j’ai cru sentir que je n’étais plus aimée de Léonce. Je me suis rappelé toutes les calomnies qui avaient été répandues sur moi pendant les derniers temps que j’ai passés à Paris, et une rougeur brûlante m’a couvert le front quand je me représentais Léonce entendant ces indignes accusations. Oh ! que la calomnie est une puissance terrible ! je me repens de l’avoir bravée. Léonce, Léonce ! maintenant que je suis séparée de vous, défendez-moi dans votre propre cœur.

Combien de moments de ma vie, que je trouvais douloureux, se présentent maintenant à moi comme des jours de délices ! Pourquoi me suis-je plainte tant que Léonce habitait près de moi ? Ah ! si je retournais vers lui, si je me rendais encore un moment de bonheur ! j’en suis sûre, son premier mouvement, en me revoyant, serait de me serrer dans ses bras, et mon cœur a tant besoin qu’une main chérie le soulage ! Je sens dans mes veines un froid qui passerait à l’instant même où ma tête serait appuyée sur son sein. Si je sais mourir, pourquoi ne pas le revoir ? Aurait-il le temps de blâmer celle qui tomberait sans vie à ses pieds ? Quand je ne serais plus, il ne verrait en moi que mes qualités : la mort justifie toujours les âmes sensibles ; l’être qui fut bon trouve, quand il a cessé de vivre, des défenseurs parmi ceux même qui l’accusaient. Et Léonce, lui qui m’a tant aimée, me regretterait profondément. Mais dois-je troubler encore son sort et celui de sa femme ? non, il faut rester où je suis.

Ces cruelles incertitudes renaîtront sans cesse dans mon cœur si je n’élève pas entre l’espérance et moi une barrière insurmontable. Suivrai-je le dessein que j’ai confié à madame d’Ervins ? en aurai-je la force ? et puis-je me croire permis de recourir à cet état, sans les opinions ni la foi qu’il suppose ?

LETTRE I. — MADAME D’ERVINS À DELPHINE.
Du couvent de Sainte-Marie, à Chaillot, ce 8 décembre 1791.

Partout où vous emmènerez Isaure avec vous, ma chère Delphine, je me croirai certaine de son bonheur ; je vous l’ai donnée, je la suis de mes vœux ; dites-lui de penser à moi comme à une mère qui n’est plus, mais dont les prières implorent la protection du Tout-Puissant pour sa fille. Vous me dites que vos chagrins vous ont inspiré le désir d’embrasser le même état que moi ; je m’applaudis chaque jour du parti que j’ai pris, et je ne puis m’empêcher de désirer que vous suiviez mon exemple. Vous craignez, me dites-vous, que votre manière de penser ne s’accorde mal avec les dispositions qu’il faut apporter dans notre saint asile ? Vos opinions changeront, ma chère amie : au milieu du monde, tous les raisonnements qu’on entend égarent les meilleurs esprits ; quand vous serez entourée de personnes respectables, toutes pénétrées de la même foi, vous perdrez chaque jour davantage le besoin et le goût d’examiner ce qu’il faut admettre de confiance pour vivre en paix avec soi-même et avec les autres. Je serais fâchée que des motifs purement humains vous décidassent à prononcer des vœux qui doivent être inspirés par la ferveur de la dévotion ; cependant je vous dirai que le genre de vie que je mène me serait doux, indépendamment même des grandes idées qui en sont le but.

La régularité des occupations, le calme profond qui règne autour de nous, la ressemblance parfaite de tous les jours entre eux, cause d’abord quelque ennui ; mais à la longue l’âme finit par prendre des habitudes, les mêmes idées reviennent aux mêmes heures, les souvenirs douloureux s’effacent, parce que rien de nouveau ne réveille le cœur ; il s’endort sous un poids égal, sous une tristesse continue, qui ne fait plus souffrir. Une pensée, d’abord cruelle, fortifie la raison avec le temps : c’est la certitude que la situation où l’on se trouve est irrévocable, qu’il n’y a plus rien à faire pour soi, que l’irrésolution n’a plus d’objet, que la nécessité se charge de tout. Vous éprouveriez comme moi ce qu’il peut y avoir de bon dans cette situation, qui, selon l’heureuse expression d’une femme, apaise la vie, quand il n’est plus temps d’en jouir.

Je juge de votre cœur par le mien : nous n’avons plus rien à espérer ; alors, mon amie, il vaut mieux s’entourer d’objets plus sombres encore que son propre cœur ; quand il faut porter de la tristesse au milieu des gens heureux, ce contraste peut inspirer une sorte d’âpreté dans les sentiments, qui finit par altérer le caractère. Je me permets de vous présenter ces considérations purement temporelles, parce que je suis bien sûre que vous n’auriez pas passé un an dans un couvent, sans embrasser avec conviction la religion qu’on y professe. Si les excès dont on nous menace en France finissent par rendre impossible d’y vivre en communauté, je me retirerai dans les pays étrangers ; peut-être pourrai-je vous rejoindre, retrouver ma fille avec vous ! Non, je serais trop heureuse, je n’expierais pas ainsi mes fautes ! Mais qu’on a de peine à repousser les affections ! elles rentrent dans le cœur avec tant de force

SEPTIÈME ET DERNIER FRAGMENT DES FEUILLES ÉCRITES
PAR DELPHINE.

Thérèse, que m’écrivez-vous ?… Je voudrais lui répondre ; mais non, je ne pourrais lui dire ce que je pense, ce serait la troubler : qu’y a-t-il de plus à ménager au monde qu’une âme sensible qui a retrouvé la paix ? Jamais, lui aurais-je dit, jamais je ne croirai qu’on plaise à l’Être suprême en s’arrachant à tous les devoirs de la vie, pour se consacrer à la stérile contemplation de dogmes mystiques, sans aucun rapport avec la morale ! Si je m’enferme dans un couvent, ce sont les sentiments les plus profanes’, c’est l’amour qui m’y conduira ! Je veux qu’il sache que, condamnée à ne plus le voir, je n’ai pu supporter la vie ! Je veux l’attendrir profondément par mon malheur, et qu’il lui soit impossible d’oublier celle qui souffrira toujours. Les années, qui refroidissent l’amour, laissent subsister la pitié ; et dût-il me revoir encore quand le temps aura flétri mon visage, le voile noir dont il sera couvert, les images sombres qui m’environnent, m’offriront à ses yeux comme l’ombre de moi-même, et non comme un objet moins digne d’être aimé.

Thérèse, est-ce avec de telles pensées qu’il faut entrer dans votre sanctuaire ? Je n’ai pas vos opinions, mais je les respecte assez pour répugner à les braver, pour craindre surtout de tromper ceux qui croient, en ayant l’air d’adopter des sentiments que je ne partage pas. Mais si M. de Valorbe me poursuivait, si je craignais qu’il n’excitât encore la jalousie de Léonce, ou qu’il ne voulût menacer sa vie, je ne sais quel parti je prendrais ; ma raison n’a bientôt plus aucune force, j’ai peur d’un nouveau malheur ; je crains son impression sur moi : la folie, les vœux irrévocables, la mort, tout est possible à l’état où je suis quelquefois, à l’état plus cruel encore où les peines qui me menacent pourraient me jeter.

J’espérais trouver à Lausanne des lettres de ma sœur ; je lui avais dit de m’oublier, mais devrait-elle m’en croire ? Ah ! qu’il est facile de disparaître du monde, et de mourir pour tout ce qui nous aimait ! Quels sont les liens qu’on ne parvient pas à déchirer ? quels sont ceux qu’un effort de plus ne briserait pas ? Ma sœur ne savait-elle pas que je n’espérais que d’elle quelques mots sur Léonce ? Hélas ! veut-elle me cacher que mon départ l’a détaché de moi ? Quelle cruelle manière de ménager, que le silence ! Abandonner le malheureux à son imagination, est-ce donc avoir pitié de lui ?

LETTRE II. — MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, ce 17 décembre.

Je n’ai pas cru devoir vous cacher cette lettre ; il ne faut rien dissimuler à une âme telle que la vôtre, il ne faut pas lui surprendre un sacrifice dont elle ignorerait l’étendue.

MADAME DE LEBENSEI À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.

Hélas ! que me demandez-vous, mademoiselle ! vous voulez que je vous entretienne de l’état de Léonce ; je ne l’ai pas vu dans les premiers moments de sa douleur. M. Barton, qui s’était chargé de lui apprendre le départ de Delphine, m’a dit qu’il avait pendant quelques jours presque désespéré de sa raison : son ressentiment contre elle prit d’abord le caractère le plus sombre, et néanmoins il formait pour la rejoindre les projets les plus insensés, les plus contraires aux principes qui servent habituellement de règle à sa conduite ; enfin il a consenti à rester auprès de sa femme jusqu’à ce qu’elle fût accouchée ; c’est tout ce qu’il a promis.

La première fois que je l’ai vu, il y avait encore un trouble effrayant dans ses regards et dans ses expressions ; il voulait savoir en quel lieu Delphine s’était retirée ; c’était le seul intérêt qui l’occupât, et cependant il s’arrêtait au milieu de ses questions pour se parler à lui-même. Ce qu’il disait alors était plein d’égarement et d’éloquence, il faisait éprouver tout à la fois de la pitié et de la terreur ! On aurait pu croire souvent que l’infortuné se rappelait quelques-unes des paroles de Delphine, et qu’il aimait à se les prononcer ; car sa manière habituelle était changée, et ressemblait davantage au touchant enthousiasme de son amie qu’au langage ferme et contenu qui le caractérise. Il me conjurait de lui apprendre où il pourrait trouver Delphine ; il voulait paraître calme, dans l’espoir de mieux obtenir de moi ce qu’il désirait ; mais quand je l’assurais que je l’ignorais, il retombait dans ses rêveries.

« Cette nuit, disait-il, la rivière grossie menaçait de nous submerger ; en traversant le pont, j’entendais les flots qui mugissaient ; ils se brisaient avec violence contre les arches : s’ils avaient pu les enlever, je serais tombé dans l’abîme, et l’on n’aurait eu qu’un dernier mot à dire de moi à celle qui m’a quitté ; mais les dangers s’éloignent du malheureux, ils laissent tout à faire à sa volonté. Je suis rentré chez moi ; l’on n’entendait plus aucun bruit, le silence était profond : c’est dans une nuit aussi tranquille qu’on dit que même les mères qui ont perdu leur enfant cèdent enfin au sommeil. Et moi, je ne pouvais dormir ! je veillais et m’indignais de mon sort ! je reprenais quelquefois contre elle ces moments de fureur les plus amers de tous, puisqu’ils irritent contre ce qu’on aime ; mais ce n’est pas elle qu’il faut accuser. » Léonce alors me reprochait amèrement de lui avoir caché les résolutions de Delphine.

« Si j’avais su d’avance son dessein, me répétait-il, jamais elle ne l’aurait accompli ! Delphine, l’amie de mon cœur, n’aurait pas résisté à mon désespoir ! Il vous a fallu, je le pense, de cruels efforts pour la décider à me causer une douleur ! Que lui avez-vous donc dit qui pût la persuader ? » Je voulais me justifier, mais il ne m’écoutait pas ; et, reprenant l’idée qui le dominait, il s’écriait : « Vous savez quelle est la retraite que Delphine a choisie, vous le savez, et vous vous taisez ! Quel cœur avez-vous reçu du ciel pour refuser de me le confier ? C’est à elle aussi, je vous le jure, c’est à votre amie que vous faites du mal, en me cachant ce que je vous demande : pouvez-vous croire, disait-il en me serrant les mains avec une ardeur inexprimable, pouvez-vous croire que si elle me revoyait, elle n’en serait pas heureuse ? Je le sens, j’en suis sûr, dans quelque lieu du monde qu’elle soit, elle m’appelle par ses regrets ; si j’arrivais, je n’étonnerais pas son cœur, je répondrais peut-être à ses désirs secrets, à ceux qu’elle combat, mais qu’elle éprouve ! En nous précipitant l’un vers l’autre, nos âmes seraient plus d’accord que jamais. Vous nous déchirez tous les deux : à qui faites-vous du bien par votre inflexibilité ? Parlez, au nom de l’amour qui vous rend heureuse ! parlez ! » Il m’eût été bien difficile, mademoiselle, de garder le silence, si j’avais su le secret qu’il voulait découvrir ; mais M. de Lebensei ayant assuré que je l’ignorais, Léonce le crut enfin : à l’instant où cette conviction l’atteignit, il retomba dans le silence, et peu d’instants après il partit.

Il est revenu depuis assez souvent, mais pour quelques minutes, et sans presque m’adresser la parole : seulement ses regards, en entrant dans ma chambre, m’interrogeaient ; et si mes premières paroles portaient sur des sujets indifférents, certain que je n’avais rien à lui apprendre, il retombait dans son accablement accoutumé. Hier cependant j’obtins un peu plus de sa confiance, et, s’y laissant aller, il me dit avec une tristesse qui m’a déchiré le cœur : « Vous voulez que je me console, apprenez-moi donc ce que je puis faire qui n’aigrisse par ma douleur. J’ai voulu partager avec madame de Mondoville ses occupations bienfaisantes ; ce matin je suis entré dans l’église des Invalides, je les ai vus en prière ; la vieillesse, les maladies, les blessures, tous les désastres de l’humanité étaient rassemblés sous mes yeux. Eh bien, il y avait sur ces visages défigurés plus de calme que mon cœur n’en goûtera jamais. Où faut-il aller ? le spectacle du bonheur m’offense ; et quand je soulage le malheur, je suis poursuivi par l’idée amère que parmi les maux dont j’ai pitié, il n’en est point, d’aussi cruels que les miens.

— Essayez, lui dis-je encore, des distractions du monde ; recherchez la société. — Ah ! me répondit-il vivement avec une sorte d’orgueil qui le ranimait, qui pourrait-on écouter après avoir connu Delphine ? Dans la plupart des liaisons, l’esprit des hommes est à peine compris par l’objet de leur amour, souvent aussi leur âme est seule dans ses sentiments les plus élevés ; mais l’heureux ami de Delphine n’avait pas une pensée qu’il ne partageât avec elle, et la voix la plus douce et la plus tendre mêlait ses sons enchanteurs aux conversations les plus sérieuses. Ah ! madame, continua Léonce en s’abandonnant toujours plus à son émotion, où voulez-vous que je fuie son souvenir ? Toutes les heures de ma vie me rappellent ses soins pour mon bonheur : si je veux me livrer à l’étude, je me souviens de ses conseils, de l’intérêt éclairé qu’elle savait prendre aux progrès de mon esprit ; elle s’unissait à tout, et tout maintenant me fait sentir son absence. Oh ! son accent, son regard seulement, si je le rencontrais dans une autre femme, il me semble que je ne serais plus complètement malheureux ; mais rien, rien ne ressemble à Delphine. Je plains tous ceux que je vois, comme s’ils devaient s’affliger d’être séparés d’elle ; et moi, le plus malheureux des hommes ! je me plains aussi, car je sais ce qu’il me faut de courage pour paraître encore ce que je suis à vos yeux, pour ne pas succomber, pour ne pas pousser des cris de désespoir, pour ne pas invoquer au hasard la commisération de celui qui me parle, comme si tous les cœurs devaient avoir pitié de mon isolement. La douleur m’a dompté comme un misérable enfant. » À peine pus-je entendre ces derniers mots, que les sanglots étouffèrent. En ce moment je blâmai le sacrifice de Delphine, et Mathilde ne m’inspirait aucune pitié.

Cependant elle est devenue plus intéressante depuis le départ de madame d’Albémar ; sa tendresse pour Léonce a donné de la douceur à son caractère ; elle ne parlait pas autrefois à M. de Lebensei, maintenant elle consent assez souvent à le voir chez elle. Il y a deux jours que, l’entendant nommer madame d’Albémar, elle s’est approchée de lui, et lui a dit avec vivacité : « C’est une personne très-généreuse que madame d’Albémar. » Ces mots signifiaient beaucoup dans la manière habituelle de Mathilde.

Quelques paroles échappées à Léonce me font craindre qu’il ne cède une fois à l’impulsion donnée à la noblesse française pour sortir de France et porter les armes contre son pays ; il n’est malheureusement que trop dans le caractère de M. de Mondoville d’être sensible au déshonneur factice qu’on veut attacher à rester en France. M. de Lebensei combat cette idée de toute la force de sa raison ; mais son moyen le plus puissant, c’est d’invoquer l’autorité de Delphine : Léonce se tait à ce nom. Ce qui me parait certain pour le moment, sans pouvoir répondre de l’avenir, c’est que M. de Mondoville ne quittera point sa femme pendant sa grossesse ; ainsi nous avons du temps pour prévenir de nouveaux malheurs.

Voilà, mademoiselle, tout ce que j’ai recueilli qui puisse intéresser notre amie ; c’est à vous à juger de ce qu’il faut lui dire ou lui cacher ; parlez-lui du moins de l’inaltérable attachement que M. de Lebensei et moi lui avons consacré, et daignez agréer aussi, mademoiselle, l’hommage de nos sentiments.

Élise de Lebensei

Je partage du fond de mon cœur, mon amie, l’émotion que cette lettre vous aura causée ; mais, je vous en conjure, ne vous laissez pas ébranler dans vos généreuses résolutions ; puisque vous avez pu partir, attendez que le temps ait changé la nature de vos sentiments ; un jour Léonce sera votre ami, votre meilleur ami, et l’estime même que votre conduite lui aura inspirée consacrera son attachement pour vous.

J’ai regretté d’abord vivement que vous eussiez pris le parti de ne pas me rejoindre, mais à présent je l’approuve ; Léonce serait venu certainement ici s’il avait su que vous y fussiez, et M. de Valorbe n’aurait pas perdu un moment pour se rapprocher de vous et vous persécuter peut-être d’une manière cruelle. Dérobez-vous donc en ce moment aux dangereux sentiments que vos charmes ont inspirés ; mais songez que vous devez un jour vous réunir à moi, et qu’il ne vous est pas permis de vous séparer de celle qui n’a d’autre intérêt dans ce monde que son attachement pour vous.

LETTRE III. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Lausanne, ce 24 décembre.

Que de larmes j’ai versées en lisant la lettre de madame de Lebensei ! Cependant, ma chère Louise, elle m’a fait du bien, je suis plus calme qu’avant de l’avoir reçue ; j’ai été profondément touchée de cette ressemblance, de cette harmonie de sentiments et d’expressions, que la douleur même a fait naître entre Léonce et moi. Ah ! nos âmes avaient été créées l’une pour l’autre ; si nous différions.quelquefois au milieu de la société, les fortes affections de l’âme, les cruelles peines du cœur font sur nous deux des impressions presque les mêmes. Enfin il se soumet à ses devoirs ; le temps adoucira ses regrets, sans m’effacer entièrement de son souvenir ; Mathilde est heureuse : ces pensées doivent être douces ; une fois peut-être elles me rendront le repos, si M. de Valorbe ne s’acharne point à me le ravir. L’inquiétude la plus vive qui me reste, c’est que Léonce ne cède au désir de se mêler de la guerre, si elle est déclarée ; mais comme il ne quittera sûrement pas sa femme pendant sa grossesse, ne peut-on pas espérer que d’ici à quelques mois il arrivera des événements qui détourneront les malheurs dont la France est menacée ?

Je veux m’établir dans un lieu moins habité que celui-ci, où le cruel amour de M. de Valorbe ne puisse pas me découvrir : il faut se résigner, les convulsions de la douleur doivent cesser ; je ne serai jamais heureuse, jamais ! — Eh bien, quand cette certitude est une fois envisagée, pourquoi ne donnerait-elle pas du calme ?

Hier au soir, cependant, j’ai été bien faible encore ; j’avais été moi-même à la poste pour chercher votre lettre que j’attendais déjà le courrier précédent : on me la remit ; je m’approchai, pour la lire, d’un réverbère qui est sur la place : mon émotion fut telle, que je fus prête à perdre connaissance ; je m’appuyai contre la muraille pour me soutenir ; et quand mes forces revinrent, je vis quelques personnes qui s’étaient arrêtées pour me regarder. Si j’étais tombée morte à leurs pieds, qui d’entre elles en eût été troublée ? qui m’aurait regrettée ? qui se serait donné la peine d’examiner pendant quelques instants si j’avais en effet perdu la vie ? Ah ! que l’intérêt des autres est nécessaire, et que leur haine est redoutable ! Où les fuir, où les retrouver ? Comment supporter leur malveillance ? comment renoncer à leurs secours ? Que le monde fait de mal ! que la solitude est pesante ! que l’existence morale enfin est difficile à traîner jusqu’à son terme !

Je revins chez moi ! Isaure jouait de la harpe. Jusqu’à ce jour je l’avais priée de ne pas faire de la musique devant moi ; mon âme n’était pas en état de la supporter, elle rappelle trop vivement tous les souvenirs ; mais votre lettre, ma sœur, me permit d’y trouver quelque charme : j’écoutai mon Isaure, je lui donnai des leçons avec soin ; et quand elle fut couchée, je me mis à jouer moi-même ; je me livrai pendant plus de la moitié de la nuit à toutes les impressions que la musique m’inspirait ; je m’exaltais dans mes propres pensées, je suffisais à mon enthousiasme. Cependant je m’arrêtai, comme fatiguée de cet état dont il n’est pas permis à notre âme de jouir trop longtemps ; j’ouvris ma fenêtre, et, considérant le silence de cette ville, si animée il y avait quelques heures, je réfléchis sur le premier don de la nature, le sommeil ; il enseigne la mort à l’homme, et semble fait pour le familiariser doucement avec elle. Quelle égalité règne dans l’univers pendant la nuit ! les puissants sont sans force, les faibles sans maître, la plupart des êtres sans douleur ! Veiller pour souffrir est terrible, mais veiller pour penser est assez doux ; dans le jour, il vous semble que les témoins, que les juges assistent à vos plus secrètes réflexions ; mais dans la solitude de la nuit, vous vous sentez indépendant ; la haine dort, et des malheureux comme vous pourraient seuls encore vous entendre !

Léonce, Léonce ! m’écriai-je plusieurs fois en regardant le ciel, le repos est-il descendu sur toi, et ton cœur agité cherche-t-il aussi quelques idées, quelques sentiments qui fassent supporter la perte de l’espérance ? L’invincible sort s’en va flétrissant toutes les jouissances passionnées, faut-il leur survivre ? Léonce, Léonce ! je me plaisais à dire son nom, à le prononcer dans les airs, pour qu’il me revint d’en haut, comme si le ciel l’avait répété.

Tout à coup j’entendis des gémissements dans une maison vis-à-vis de la mienne ; la fenêtre en était ouverte, et les plaintes arrivaient jusqu’à moi, qui, seule éveillée dans la ville, pouvais seule les entendre. Ces accents de la douleur me touchèrent profondément ; il me semblait que pour la première fois, dans ces lieux, il existait un être qui ne m’était plus étranger, puisqu’il pouvait avoir besoin de ma pitié. J’élevai deux ou trois fois la voix pour offrir mes secours, on ne me répondit pas, et les gémissements cessèrent. Je demandai, le matin, qui demeurait dans la maison d’où j’avais entendu partir des plaintes, et j’appris qu’elle était habitée par une femme âgée et malade, qui souffrait pendant la nuit, mais trouvait assez de soulagement pendant le jour, dans les derniers plaisirs de l’existence physique qu’elle pouvait encore supporter. Voilà donc, me dis-je alors, quelle est la perspective de la destinée humaine ! quand les douleurs morales finiront, les douleurs physiques s’empareront de notre âme affaiblie, et la mort s’annoncera d’avance par la dégradation de notre être ! Oh ! la vie ! la vie ! que de fois, depuis que j’ai quitté Léonce, j’ai répété cette invocation ! mais on l’interroge en vain, en vain on lui demande son secret et son but, elle passe sans répondre, sans que les cris ni les pleurs, la raison ni le courage, puissent jamais hâter ni retarder son cours.

Louise, pardon de vous fatiguer ainsi de mon imagination égarée ; mes réflexions me ramènent sans cesse vers les mêmes idées ; je voudrais entendre souvent des paroles de mort, je voudrais être environnée de solennités sombres et terribles ; ce que je redoute le plus, c’est que ma douleur ne devienne un état habituel, une existence comme toutes les autres, un mal que je porterai dans mon sein et que les hommes me diront de supporter en silence. Adieu : je croyais avoir repris des forces et je suis retombée ; allons, à demain.

Berne, ce 25 décembre.

P. S. Je n’avais pas fermé cette lettre, lorsqu’un accident cruel a failli rendre mon sort encore plus misérable : j’ai appris, par un de mes gens, que M. de Valorbe venait d’arriver à Lausanne. Heureusement il n’a pas su que j’y étais ; mais il pourrait le découvrir d’un moment à l’autre, et la frayeur que j’en ai ressentie ne m’a pas permis d’y rester plus longtemps. Je suis partie à onze heures du soir, j’ai voyagé toute la nuit, et je ne me suis arrêtée qu’ici. Se peut-il qu’une destinée sans espoir soit encore poursuivie par tant de craintes !

Je vais à Zurich, j’y serai dans deux jours ; écrivez-moi directement chez MM. de C., négociants : je leur suis recommandée sous un nom emprunté. Adieu, ma sœur ; je fuis de malheurs en malheurs, sans jamais trouver de repos.

LETTRE IV. — M. DE VALORBE À M. DE MONTALTE.
Lausanne, ce 25 décembre 1791.

Depuis longtemps je ne t’ai point écrit, Montalte. À quoi bon écrire ? J’ai besoin cependant de parler une fois encore de moi ; j’ai besoin d’en parler à quelqu’un qui m’ait connu, qui se rappelle ce que j’étais avant mon irréparable chute. Tu m’as défendu, je le sais, avec générosité, avec courage ; mais que peux-tu, que pouvons-nous l’un et l’autre contre la honte que j’ai acceptée par le plus indigne amour ? Madame d’Albémar m’a perdu. Ma réconciliation avec M. de Mondoville est une tache que toutes les eaux de l’Océan ne peuvent laver. Je me suis battu trois fois avec des officiers de mon régiment ; tout a été vain. Je fuis, je quitte la France, repoussé de mon corps, ruiné, flétri, sans espoir, sans avenir. Les lois contre les émigrés vont m’atteindre : mes biens seront saisis ; moi-même, exilé, poursuivi par des créanciers avides, n’ayant plus de patrie, peut-être bientôt plus d’asile. Et pourquoi tant de malheurs ? Parce que les larmes d’une femme m’ont attendri ; parce que ce caractère si dur, me dit-on, si personnel, si haineux, n’a pu résister à la douleur de Delphine. Et cette douleur, elle venait de sa passion pour un autre ! C’est mon rival que j’ai épargné, c’est mon rival dont j’ai soigné le bonheur ! Et cet heureux Léonce, et cette Delphine qui était naguère à mes pieds, marchent aujourd’hui tous deux insouciants de ma destinée. Sans moi, leur amour était connu ; sans moi l’opinion s’élevait contre eux ; et parce que j’ai été bon, parce que j’ai été sensible, c’est contre moi qu’elle s’élève ! Justice des hommes ! c’est par des vertus que je péris. Si j’avais su être dur, inflexible, inexorable, l’estime m’environnerait encore ; et ce serait Léonce, ce serait Delphine, qui gémiraient dans le malheur.

Montalte, je ne te demande plus qu’un service. Je ne sais ce que les nouvelles lois ordonneront sur ma fortune ; je remets entre tes mains ce que tu pourras en sauver. Si je meurs, dispose de ces débris comme de ton bien. Malgré l’exemple général de l’ingratitude, il m’est encore doux d’être reconnaissant envers toi. Je veux découvrir madame d’Albemar ; on dit qu’elle a quitté la France. Je la suis, je la cherche, je la trouverai. Si, de ton côté, tu en apprenais quelque chose, hâte-toi de me le mander.

Si j’arrive enfin jusqu’à cette Delphine que j’ai tant aimée, que j’aime encore, elle décidera de mon sort et du sien ; elle verra l’abîme dans lequel elle m’a précipité, ma santé détruite, chacun de mes jours marqué par de nouvelles douleurs, mes blessures me faisant éprouver encore des souffrances aiguës, toute carrière fermée devant moi, et mon nom deshonoré. J’apprendrai si cette femme, d’une sensibilité si vantée, si ce caractère si doux, cette bienveillance si générale, rempliront les devoirs de la plus simple reconnaissance.

Certes, quelle est la femme qui se croirait permis d’hésiter, si elle voyait devant elle l’infortune qui a sauvé celui dont elle tient toute son existence ; l’infortuné qui, par un sacrifice inouï, lui a immolé jusqu’à son honneur même ; l’homme qu’elle aurait réduit à fuir son pays, à renoncer à sa fortune, à braver toute la rigueur des lois et toutes les souffrances de l’exil ; si elle le voyait à ses genoux lui offrant un cœur que tant de peines n’ont pas aliéné, ne lui reprochant rien, n’écoutant encore que l’amour qui l’a perdu, la suppliant de céder à cet amour, de partager son sort, de colorer les dernières heures de sa destinée ! Je ne sais quelle âme il faudrait avoir pour repousser cette dernière prière.

Madame d’Albémar la repoussera cependant, je le prévois. Des expressions douces, de la pitié, des protestations compatissantes, c’est là tout ce que j’obtiendrai d’elle. Et grâce à cette douceur de manières, à cette pitié qui n’oblige à rien, lorsqu’elle aura causé ma mort, c’est moi que l’on accusera ; c’est moi dont on blâmera la violence, dont on noircira le caractère ; et tous ces hommes qui m’ont sacrifié, qui ont disposé de moi par calcul et sans scrupule, comme d’un accessoire dans leur vie, comme d’un être insignifiant et subalterne, ces hommes me condamneront.

Non, Montalte, il ne sera pas dit que ma vie aura toujours été la misérable conquête de quiconque aura voulu s’en emparer. Il ne sera pas dit que le sentiment irritable, mais profond, mais souvent généreux, qui me consume, aura toujours été habilement employé et constamment méconnu. Je la vaincrai, cette faiblesse, cette timidité douloureuse qui me jette à la merci même de ceux que je n’aime pas, et qui, devant celle que j’aime, a fait taire jusqu’à mon amour.

Je veux que Delphine soit ma femme, je le veux à tout prix. Elle s’est servie de mon caractère, elle m’a trompé par son silence, elle m’a subjugué par sa douleur ; mais quand il s’est agi de Léonce et de moi, elle n’a pas même daigné me compter. Elle croit sans doute que la même générosité, la même faiblesse, me rendront toujours impossible de résister à ses larmes.

Je mourrai peut-être, tout me l’annonce. La vie m’est à charge ; mais, avant de mourir, je ferai revenir Delphine de l’idée qu’elle s’est faite de son ascendant sur moi. Quand je serai ce que les hommes se sont plu toujours à me supposer, quand je pourrai braver leurs souffrances, fermer l’oreille à leurs prières, ils sentiront le prix des qualités dont ils usaient avec insolence, sans les reconnaître ou m’en savoir gré.

Sans doute il serait plus commode de déplorer un instant ma perte, pour m’oublier ensuite à jamais. Delphine trouverait doux de verser quelques larmes sur ma tombe, de se montrer bonne en me plaignant, quand elle n’aurait plus à me craindre. Mais je ne puis me résoudre à mourir, aussi facilement que mes amis se résigneraient à me pleurer.

Delphine m’appartiendra. Crime ou vertu, haine ou amour, sympathie ou cruauté, tous les moyens me sont, égaux. Je tirerai parti de ses fautes, je profiterai de ses imprudences, j’encouragerai l’opinion qui déjà menace son nom trop souvent répété, et qui, comme toujours, s’arme contre elle de ce qu’elle a de meilleur et de plus noble dans le caractère. Je l’entourerai de mes ruses, je l’épouvanterai par mes fureurs… Dans l’état où l’on m’a réduit, quel scrupule pourrait me rester encore ? Les scrupules ne conviennent qu’aux heureux.

Mon dessein d’ailleurs est-il si coupable ? Je veux l’obtenir, mais c’est pour lui consacrer ma vie ; je veux m’emparer de son existence, mais son empire sur moi n’a-t-il pas détruit la mienne ? Si je puis l’attendrir, le bonheur m’est encore ouvert ; si elle est inflexible, je veux la punir, je veux me venger.

Cependant, Montalte, crois-moi, je ne suis pas encore l’homme féroce que cette lettre semble annoncer. Oh ! si je retrouve un cœur qui me réponde, si l’estime d’un être sensible vient relever mon âme flétrie, si quelque ombre de justice envers mon malheureux caractère me donne l’espérance qu’on n’en profitera pas toujours pour l’opprimer en le calomniant ; si Delphine, touchée de mon sort, s’accusant de mes maux, consent à s’unir à moi, je puis renaître à la vie, je puis reprendre aux sentiments doux, je puis être heureux sur cette terre. Cet ange de paix, de grâce et de bonté, me consolera de tous les revers.

Adieu, Montalte ; pardonne-moi ce long délire et ces contradictions sans nombre, et les mouvements opposés qui m’agitent et qui me déchirent. Tu m’as connu ; tu sais si la nature m’avait fait dur ou barbare. Pourquoi les hommes m’ont-ils irrité ? Pourquoi n’ont-ils jamais voulu me connaître ? Pourquoi n’ai-je trouvé nulle part un seul être qui m’appréciât ce que je vaux ? Ne m’as-tu pas vu capable de dévouement, d’élévation, de tendresse et de sacrifice ? Mais lorsque dans tout le cours de sa vie on se voit puni de ce qu’on a de bon, lorsqu’il est démontré que, dans chaque événement, c’est un mouvement généreux qui a donné prise à l’injustice, qui peut répondre de soi ? quel caractère ne s’aigrirait pas ? quelle morale résisterait à cette funeste expérience ?

Quoi qu’il arrive, garde le silence à jamais sur moi. Je ne veux pas que les hommes s’intéressent à ma destinée ; je ne veux pas me soumettre à ces juges plus personnels, plus égoïstes, plus coupables cent fois que celui qu’ils osent juger. Sois heureux, si tu peux l’être ; arme-toi contre la société, contre l’opinion, contre ta propre pitié surtout. Tout ce que la nature nous donne de délicat ou de sensible sont des endroits faibles où les hommes se hâtent de nous frapper.

LETTRE V. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Zurich, ce 28 décembre.

Je crois avoir trouvé enfin l’asile qui me convient. À six lieues de Zurich, sur une rivière qui se jette dans le Rhin, il y a un couvent de chanoinesses religieuses, appelé l’abbaye du Paradis, où l’on reçoit des femmes comme pensionnaires. Leur conduite est soumise à l’inspection de l’abbesse ; elles ne peuvent sortir sans son consentement, quoiqu’elles ne fassent point de vœux[2]. La manière de vivre dans ce couvent est régulière sans être pénible ; il y a moins de sévérité dans les statuts de cette maison que dans la plupart de celles du même genre ; mais on est difficile sur le choix des personnes qui peuvent y être admises, et c’est une retraite très-honorable pour les femmes qui y sont reçues. Je dois y aller demain matin, et je vous manderai si je puis m’y établir.

J’éprouve une impatience singulière de trouver enfin une demeure fixe, une existence uniforme ; chaque objet nouveau réveille en moi le même souvenir et la même douleur.

Ce 29.

Louise, l’auriez-vous prévu ? l’abbesse de ce couvent, c’est madame de Ternan, la sœur de madame de Mondoville, la tante de Léonce ; elle s’appelle Léontine, c’est d’elle qu’il tient son nom ; elle lui ressemble, quoiqu’elle ait cinquante ans. Il y a eu des moments, pendant notre longue conversation, où ces rapports de figure et de voix m’ont frappée jusqu’au point d’en tressaillir ; elle a, dans sa manière de parler, cet accent un peu espagnol qui donne, vous le savez, tant de grâce et de noblesse au langage de Léonce ; je ne pouvais me résoudre à m’éloigner d’elle ; j’essayais mille sujets différents, dans l’espoir d’en découvrir un qui pût animer assez madame de Ternan pour donner à ses mouvements plus de jeunesse, plus de ressemblance avec ceux de Léonce. Je n’ai point cherché à connaître le caractère de madame de Ternan ; ses gestes, ses regards m’occupaient uniquement. Je lui ai témoigné le plus grand désir de me fixer dans sa maison, sans que rien en elle m’ait fortement attirée, si ce n’est les traits de son visage et les accents de sa voix qui rappellent Léonce.

Elle a consenti à ce que je désirais ; elle m’a promis le secret sur mon véritable nom, et m’a accueillie très-poliment, quoique avec un mélange de hauteur qui rappelait ce qu’on m’a dit du caractère de sa sœur ; elle m’a paru avoir de l’esprit, mais celui d’une femme qui a été très-jolie, et dont les manières se composent de la confiance qu’elle avait autrefois dans sa figure, et de l’humeur qu’elle a maintenant de l’avoir perdue. Rien en elle ne peut expliquer pourquoi elle s’est faite religieuse, et quand elle cause, elle a l’air de l’oublier tout à fait ; on m’a dit cependant qu’elle était très sévère pour la manière de vivre des pensionnaires qu’elle admettait chez elle, et que toute sa communauté avait en général un grand esprit de rigueur. Quoi qu’il en soit, je veux m’établir dans ce couvent : que m’importe plus ou moins d’exigence ! je n’ai rien à faire qu’à me dérober, s’il est possible, aux sentiments douloureux qui me poursuivent. Madame de Ternan obtiendra de moi ce qu’elle voudra ; elle ne se doute pas de l’empire qu’elle a sur ma volonté ; j’irais au bout du monde pour la voir habituellement.

J’apprendrai, en vivant avec elle, tous les mots qu’elle prononce comme Léonce, toutes les impressions qui fortifient les traces de sa ressemblance avec lui, et je chercherai à faire reparaître plus souvent ces traces chéries. Ô Léonce ! me voilà un intérêt dans la vie : j’aimerai cette femme, quels que soient ses défauts ; je la soignerai, pour qu’elle écrive une fois à votre mère que j’étais digne de vous. Je ne serai pas tout à fait séparée de ce que j’aime : un rapport, quelque indirect qu’il soit, me restera encore avec lui ; et quand, dans quelques années, je pourrai lui faire connaître ma retraite, lui raconter les jours que j’y ai passés, il sera touché des sentiments qui m’auront tout entière occupée.

Ma sœur, votre dernière lettre m’a profondément attendrie ; ne vous affligez pas tant de ma situation : elle vaut mieux depuis que j’ai choisi une retraite, depuis que j’ai pu, loin de Léonce, retrouver encore quelques liens avec lui.

LETTRE VI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Zurich, ce 31 décembre.

Je viens d’éprouver une émotion très-vive, ma chère Louise, et je ne sais si je me suis bien ou mal conduite, dans une situation où des sentiments très-opposés m’agitaient. La maison que j’habite ici est près de celle de madame de Cerlebe, femme que tout le monde vante à Zurich, et qui m’a paru en effet très-aimable. J’étais recommandée par des négociants de Lausanne à son mari. Je l’ai vue tous les jours : elle m’a montré plusieurs fois l’empressement le plus aimable, et voulait m’emmener avec elle à la campagne, où elle demeure presque toute l’année avec son père et ses enfants. Hier, j’allai la remercier et prendre congé d’elle ; une impression d’inquiétude altérait la sérénité habituelle de son visage : « J’ai chez moi, me dit-elle, depuis quatre jours, un Français qu’un de mes amis m’a priée de recevoir, et dont il me dit le plus grand bien ; le pauvre homme est tombé malade, en arrivant, des suites de ses blessures, et je crois aussi que quelque chagrin secret lui fait beaucoup de mal. » Troublée de ce qu’elle me disait, je lui demandai le nom de cet infortuné. « M. de Valorbe, » reprit-elle. Sans doute mon visage exprimait ce qui se passait eu moi, car, madame de Cerlebe me saisit la main, et me dit : « Vous êtes madame d’Albémar ; je le soupçonnais déjà, j’en suis sûre à présent ; vous allez rendre la vie à M. de Valorbe : il vous nomme sans cesse, il prétend qu’il doit vous épouser, que vous le lui avez promis ; il mourra s’il ne vous voit pas. » Je me taisais. Madame de Cerlebe continua le récit des souffrances de M. de Valorbe, et des preuves continuelles qu’il donnait de sa passion pour moi ; et, tout en me parlant, elle se levait et marchait vers la porte, comme ne doutant pas que je ne la suivisse pour aller voir M. de Valorbe.

Comment vous rendre compte de ce qui se passait en moi ? Si je n’avais jamais eu aucun tort envers M. de Valorbe, si ce silence qu’il n’a point oublié ne lui paraissait pas une sorte de promesse, peut-être aurais-je été le voir ; mais tel est le malheur d’un premier tort, qu’il vous force absolument à en avoir un second, pour éviter l’embarras cruel du reproche. Je ne savais d’ailleurs comment parler à M. de Valorbe : certainement sa situation m’inspirait beaucoup de pitié ; mais si j’exprimais cette pitié dans des termes vagues, n’exalterais-je pas ses espérances ? et si je la restreignais par des expressions positives, ne le blesserais-je pas profondément ? Je ne connais rien de si pénible que de voir un homme malheureux, lorsqu’on éprouve un sentiment intérieur de contrainte qui oblige à mesurer les paroles qu’on lui adresse, avec un sang-froid presque semblable à la dureté. J’éprouvais enfin une répugnance invincible pour aller dans la chambre de M. de Valorbe ; autrefois je l’aurais vaincue, cette répugnance ; mais je souffre depuis si longtemps, que j’ai peut-être perdu quelque chose de cette bonté vive et involontaire qui m’entraînait sans réflexion, et souvent même malgré mes réflexions.

Je refusai madame de Cerlebe : elle s’en étonna, et n’insista point ; mais seulement elle me demanda assez froidement la permission de me quitter, pour aller voir dans quel état se trouvait M. de Valorbe. Je fus fâchée d’avoir été désapprouvée par madame de Cerlebe, car je me sens un véritable penchant pour elle, depuis le peu de temps que je la connais. Je descendis lentement son escalier, hésitant toujours, mais toujours animée par le désir de m’éloigner. Quand je fus à peu de distance de la porte, je m’arrêtai, et je vis à la fenêtre une figure presque méconnaissable ; ses regards me parurent fixés sur moi ; je fis quelques pas pour retourner, mais l’idée de Léonce me vint ; je pensai que s’il était là, il me retiendrait. Je levai les yeux vers la fenêtre : il me sembla que le visage de M. de Valorbe exprimait, en me voyant approcher, une joie tout à fait effrayante ; un sentiment de crainte me saisit, et je retournai chez moi sans m’arrêter.

J’ai besoin de savoir, ma sœur, si vous me condamnerez ou si vous m’excuserez ; je me retirerai demain dans un asile où personne du moins ne pourra plus prétendre à me voir.

LETTRE VII. — M. DE VALORBE À M. DE MONTALTE.
Zurich, ce 1er janvier 1792.

Je me trompais, Montalte, lorsque je vous écrivais que madame d’Albémar aurait au moins avec moi les formes polies et douces ; elle n’a pas même voulu s’en donner la peine. Elle a été dans la même maison que moi sans daigner me voir ; elle me savait malade, mourant, mourant pour elle, et quelques pas qui l’auraient amenée près de mon lit de douleur lui ont paru un effort trop pénible ! Je l’ai vue hésiter, revenir, et céder enfin à l’impitoyable sentiment qui lui défendait de me secourir.

Je ne sais pourquoi je m’accuse quelquefois, ce sont les autres qui ont toujours eu tort envers moi ; c’est Delphine qui est barbare, il faut qu’elle en soit punie. La nature aussi s’acharne sur ma misérable existence ; je ne peux pas marcher, je ne peux pas me soutenir, je me sens une irritation inouïe, même contre les objets physiques qui m’environnent ; une chaise qui me heurte, un papier que je ne trouve pas, une porte qui résiste, tout me cause une impatience douloureuse : que de maux sur la terre sont destinés à l’homme !

Il faut les dompter ; je sortirai, je trouverai celle qui n’a pas voulu me voir, aucun asile ne la soustraira à ma volonté ; les souffrances que j’éprouve m’agitent, au lieu de m’abattre. Delphine, vous regretterez l’indigne mouvement qui vous a pour jamais privée de tous vos droits à ma pitié.

LETTRE VIII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
De l’abbaye du Paradis, ce 2 janvier 1792.

Enfin je suis ici ; je ne sais si je dois m’applaudir d’avoir quitté Zurich sans avoir vu M. de Valorbe ; madame de Cerlebe au moins m’a promis de lui exprimer mes regrets, de lui offrir tous les services qui sont en ma puissance, et que je serais si empressée de lui rendre. Madame de Cerlebe ne m’a point paru refroidie pour moi, et j’en ai joui, car je ne la vois jamais sans que mon amitié pour elle s’augmente.

Elle connaît intimement une des religieuses du couvent où je suis, mais elle n’aime pas madame de Ternan ; elle prétend que c’est une personne égoïste et hautaine, et d’un esprit étroit et d’un cœur dur, et qu’elle n’a eu d’autre motif pour quitter le monde que le chagrin de n’être plus belle.

« Vous ne savez pas, me disait madame de Cerlebe, combien une vie frivole dessèche l’âme ! Madame de Ternan avait des enfants, elle ne s’en est pas fait aimer ; elle avait de l’esprit naturel, elle l’a si peu cultivé que son entretien est souvent stérile : maintenant qu’elle est forcée de renoncer à tous les genres de conversation pour lesquels il faut nécessairement un joli visage, elle s’est retirée dans un couvent, afin d’exercer encore de l’empire par sa volonté, quand ses agréments ne captivent plus personne. Un fonds de personnalité très-ferme et très-suivi s’est montré tout à coup en elle, quand sa beauté n’a plus attiré les hommages : elle n’est dans la réalité ni très-sévère, ni très-religieuse ; mais elle a pris de tout cela ce qu’il faut pour avoir le droit de commander aux autres. L’amour-propre lui a fait quitter le monde, l’amour-propre est son seul guide encore dans la solitude. Elle conserve une sorte de grâce, reste de sa beauté, souvenir d’avoir été aimée, qui vous fera peut-être illusion sur son véritable caractère ; mais si quelque circonstance vous mettait jamais dans sa dépendance, vous verriez si je vous ai trompée, et vous vous repentiriez de ne m’avoir pas crue. »

Ces observations, et plusieurs autres encore que madame de Cerlebe me présentait avec beaucoup d’esprit et de chaleur, m’auraient peut-être fait impression, si madame de Ternan n’eût pas été la tante de Léonce ; mais quels défauts pourraient l’emporter sur ce regard, sur ce son de voix qui me le rappellent ! J’ai persisté dans mon dessein, et je suis établie ici depuis, hier.

Pauvre M. de Valorbe ! que je voudrais diminuer son malheur ! pourrais-je sans l’offenser lui offrir la moitié de ma fortune ? Enfin, ma chère Louise, que votre cœur imagine ce qui pourrait adoucir sa situation ! mais je ne puis me résoudre à le voir ; les témoignages de son amour me seraient trop pénibles loin de Léonce. Je ne sais par quelle bizarrerie cruelle on craint toujours d’être plus aimée par l’homme qu’on n’aime pas que par celui qu’on préfère ; il vaut mieux n’entendre aucune expression de tendresse, et que tout se taise quand Léonce ne parle pas.

LETTRE IX. — MADAME DE MONDOVILLE, MÈRE DE LÉONCE,
A MADAME DE TERNAN, SA SŒUR.
Madrid, ce 17 janvier 1792.

Vous m’apprenez, ma chère sœur, que madame d’Albémar est près de vous ; mon fils ne le sait pas, gardez bien ce secret. Léonce a toujours la tête tournée d’elle ; et, dans un moment où les indignes lois françaises vont permettre le divorce, j’éprouve une crainte mortelle qu’il ne se déshonore en abandonnant Mathilde pour cette Delphine, dont la séduction est, à ce qu’il parait, véritablement redoutable. Ne pourriez-vous pas prendre assez d’empire sur son esprit pour l’engager à se marier avec un de ses adorateurs ? Je ne pourrai jamais ramener la raison de mon fils, s’il n’a pas à se plaindre d’elle.

Je n’ai pas d’idée fixe sur cette femme, qui me parait, d’après tout ce que j’entends dire, un être tout à fait extraordinaire ; mais je serais désolée, quand même mon fils serait libre, qu’il devînt son époux. On ne peut jamais soumettre ces esprits, qu’on appelle supérieurs, aux convenances de la vie ; il faut supporter qu’ils vous donnent un jugement nouveau sur tout, et qu’ils vous développent des principes à eux, qu’ils appellent de la raison : cette manière d’être me parait, à moi, souverainement absurde, particulièrement dans une femme. Notre conduite est tracée, notre naissance nous marque notre place, notre état nous impose nos opinions ; que faire donc de cet esprit d’examen qui perd toutes les tètes ? La morale et la fierté sont très-anciennes ; la religion et la noblesse le sont aussi : je ne vois pas bien ce qu’on veut faire des idées nouvelles, et je ne me soucie pas du tout qu’une femme qui les aime exerce de l’empire sur mon fils. Je vous prie donc instamment, ma sœur, puisque le hasard met madame d’Albémar dans votre dépendance, d’employer tout votre esprit à la séparer sans retour de Léonce.

Comment vous trouvez-vous de votre établissement en Suisse ? Ne vous en lassez-vous point ? et ne penserez-vous pas à venir dans un couvent en Espagne, pour me donner la douceur de finir mes jours auprès de vous ?

LETTRE X. — RÉPONSE DE MADAME DE TERNAN À SA SŒUR,
MADAME DE MONDOVILLE.
De l’abbaye du Paradis, ce 30 janvier 1792.

Je vois bien, ma sœur, que vous n’avez jamais vu madame d’Albémar ; il se mêlerait à votre opinion, juste à quelques égards, un goût qu’il est impossible de ne pas ressentir pour elle. La facilité de son caractère et la grâce de son esprit sont très séduisantes ; sa figure a une expression de sensibilité si naturelle, si aimable, que les caractères les plus froids s’y laissent prendre ; moi, qui suis assurément bien revenue de toute espèce d’illusion, j’ai de l’attrait pour Delphine ; mais soyez tranquille sur cet attrait : loin de nuire à vos projets, il y servira. Je veux la déterminer à se faire religieuse dans mon couvent, et je crois que j’y parviendrai : elle a beaucoup de mélancolie dans le caractère, un profond sentiment pour votre fils, et assez de vertu pour ne pas vouloir y céder ; dans cette situation, que peut-elle, faire de mieux que d’embrasser notre état ? Comment pourrais-je d’ailleurs être assurée de la garder près de moi, si elle ne le prenait pas ? Elle me quitterait nécessairement une fois, et ce serait pour moi une véritable peine.

J’avais pris assez d’humeur contre toutes les affections, depuis que je ne peux plus en inspirer ; Delphine est néanmoins parvenue à m’intéresser. N’imaginez pas cependant que je me laisse dominer par ce sentiment, je le ferai servir à mon bonheur : l’on ne fait pas de fautes quand on n’a plus d’espérances, car on ne hasarde plus rien. Je tiens beaucoup à conserver Delphine auprès de moi ; et comme je ne puis m’en flatter qu’en la liant à notre communauté d’une manière indissoluble, j’y ferai tout ce qu’il me sera possible : c’est seconder vos vues ; et, de plus, je ne pense pas qu’on puisse m’accuser de personnalité dans ce dessein. Qu’arrivera-t il à Delphine en restant au milieu du monde ? ce que j’ai éprouvé, ce que toutes les belles femmes sont destinées à souffrir : elle se verra par degrés abandonnée, elle verra l’admiration qu’elle inspire se changer en pitié, et des sentiments commandés prendre la place des sentiments involontaires.

Hier, je parlais sur divers sujets avec assez de tristesse ; vous savez que c’est en général à présent ma manière de sentir. Delphine m’écoutait avec l’intérêt le plus aimable ; je lui dis je ne sais quel mot qui apparemment la toucha, car tout à coup je la vis, presque à genoux devant moi, me conjurer de l’aimer et de la protéger dans la vie. Le hasard avait donné dans ce moment à sa figure une grâce nouvelle ; elle était penchée d’une manière qui ajoutait encore à la beauté de sa taille ; sa robe s’était drapée comme un peintre l’aurait souhaité ; et ses beaux cheveux, en tombant, avaient paré son visage du charme le plus attrayant.

Vous l’avouerai-je ? je me rappelai dans ce moment que moi aussi j’avais été belle, et cette pensée m’absorba tout entière ; je ne me sentis cependant aucun mouvement d’envie contre Delphine, et je désirai même plus vivement encore de la retenir auprès de moi. Elle me rend quelques-uns des plaisirs que j’ai perdus ; elle me donne des témoignages d’amitié que je n’ai reçus que quand j’étais jeune ; elle me joue des airs qui me plaisent ; elle est malheureuse quoique jeune et belle, cela console d’être vieille et triste : il faut qu’elle reste auprès de moi. Pourquoi la détournerais-je de se fixer ici ? pourquoi ferais-je ce sacrifice ? Les sacrifices conviennent aux jeunes gens, ils sont entourés d’amis qui prennent parti pour eux contre eux-mêmes ; mais quand on est vieille, tant de gens trouvent simple que l’on se dévoue, tant de gens l’exigent de vous, que par un mouvement assez naturel on est tenté de se faire une existence d’égoïsme, puisqu’on ne vous tient plus compte de l’oubli de vous-même. Il est des qualités qu’il n’est doux d’exercer que quand les autres s’y opposent ; et croyez-moi, ma sœur, à cinquante ans personne ne nous aime autant que nous nous aimons nous mêmes.

Vous êtes bonne de me proposer de revenir près de vous ; mais nous nous rappellerions notre jeunesse ensemble, et cela fait trop de mal ; j’aime mieux vivre ici, où personne ne m’a connue que telle que je suis. Je m’intéresse à vous, à votre famille ; je vous servirai dans toutes les circonstances ; mais je mourrai dans le couvent où je suis. J’ai vu quelque part, dans les Nuits d’Young, qu’il faut que la vieillesse se promène silencieusement sur le bord solennel du vaste Océan qu’elle doit bientôt traverser ; cela m’a frappé. J’étais bien légère autrefois ; à présent je n’aime que les idées sombres ; je voudrais me persuader que la vie ne vaut rien pour personne, et qu’après moi, l’amour, la beauté, la jeunesse, ont fini.

Vous n’avez pas ces mouvements de tristesse, ma sœur ; votre passion pour votre fils vous en a préservée. Vous savez que le mien m’a abandonnée de très-bonne heure, je n’ai pu retenir aucune affection autour de moi, cependant j’en avais besoin ; mais quand je les ai vues s’éloigner, un sentiment de fierté très-impérieux m’a empêchée de rien faire pour les rappeler. Je me suis tracé une vie qui convient assez à mon caractère. L’extrême sévérité que j’ai établie parmi les religieuses chanoinesses qui me sont subordonnées donne beaucoup de considération à l’abbaye que je gouverne ; et, vous l’avez remarqué comme moi, la considération est la seule jouissance des femmes dans leur vieillesse. Je ne pourrais pas facilement transporter en Espagne l’existence dont je jouis ici, il me faudrait plusieurs années pour préparer ce que je recueille maintenant : je ne dois donc pas songer à me réunir à vous ; mais comptez toujours sur moi comme sur une sœur dévouée à tous vos intérêts, et qui partage la plupart de vos opinions, par goût et par sympathie.

LETTRE XI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
De l’abbaye du Paradis, ce 2 février.

Je ne vous ai point écrit depuis près d’un mois ; j’ai voulu essayer si la vie uniforme que je mène me donnerait enfin du calme, et si, en m’interdisant de parler, même à vous, des sentiments que j’éprouve, je finirais par en être moins troublée. Hélas ! tous ces sacrifices ne me réussissent point ; une seule résolution pourrait plus que tant d’efforts : si je partais… si je revoyais Léonce !… Insensée que je suis ! Ah ! c’est pour n’avoir plus ces pensées agitantes qu’il faudrait s’enchaîner ici. Madame de Ternan aurait envie de me garder pour toujours auprès d’elle : je suis sensible à ce désir, mais je ne sais pourquoi le plaisir même qu’elle trouve à me voir ne me persuade pas qu’elle m’aime ; je crains qu’il n’entre peu d’affection dans le besoin qu’elle peut avoir des autres. Elle discerne parfaitement les personnes qui lui conviennent, et souhaite de les captiver ; mais il semble qu’elle emploierait le même accent pour s’assurer d’une maison qui lui plairait, que pour retenir un ami.

Elle exerce, malgré ses défauts, un grand empire sur ceux qui l’entourent. Il y a dans ses manières une dignité qui impose et fait mettre beaucoup de prix à ses moindres expressions de confiance et de familiarité. Je crois cependant que sa ressemblance avec Léonce est la principale cause de son ascendant sur moi ; car pour peu qu’on pénètre jusqu’au fond de son âme, on y trouve je ne sais quoi d’aride qui refroidit le cœur le plus disposé à s’attacher.

Hier, par exemple, j’avais joué sur ma harpe des airs qu’elle avait entendus autrefois, et ma conversation l’intéressait : elle me dit un mot assez mélancolique, qui m’encouragea à lui demander quels avaient été les motifs de sa retraite dans un couvent ; elle hésita quelques moments, et d’un ton très-réservé elle me tint d’abord les discours convenables à son état ; cependant, comme je la pressai davantage, et que j’osai lui parler de sa beauté passée : « Eh bien, me dit-elle, puisque vous vous intéressez à moi, je vous donnerai quelques lignes que j’avais écrites, non pour raconter ma vie, car, selon moi, l’histoire de toutes les femmes se ressemble, mais pour me rendre compte des motifs qui m’ont déterminée au parti que j’ai pris : cela n’est pas achevé, parce qu’on ne finit jamais ce qu’on écrit pour soi ; mais il y en a assez pour satisfaire votre curiosité et pour vous prouver ma confiance.

Je vous envoie, ma sœur, ce que madame de Ternan m’a remis : il y règne une impression de tristesse qui d’abord pourrait toucher ; mais, en y réfléchissant, on trouve dans cette tristesse bien plus d’amour-propre que de sensibilité. Vous me direz l’impression que ce singulier écrit aura produite sur vous.

Raisons qui ont déterminé Léontine de Ternan à se faire
religieuse.

J’ai été fort belle, et j’ai cinquante ans : de ces deux événements fort ordinaires naissent toutes les impressions que j’ai éprouvées. Je ne sais pas si j’ai eu moins de raison qu’une autre ou seulement un esprit plus observateur, plus pénétrant, et qui n’était pas susceptible de se conserver à lui-même des illusions ; ce que je sais, c’est qu’en perdant ma jeunesse, je n’ai rien trouvé dans le monde qui pût remplir ma vie, et que je me suis sentie forcée à le quitter, parce que tous les liens qui m’y attachaient se sont relâchés comme d’eux-mêmes, jusqu’à ce qu’il ne m’en soit plus resté un seul que je pusse véritablement regretter.

J’avais de l’esprit, j’en ai peut-être encore ; mais on en peut difficilement juger, car cet esprit se développait singulièrement par ma confiance dans ma figure ; j’avais de l’imagination et beaucoup de gaieté ; je contais d’une manière piquante ; j’avais de l’humeur avec grâce ; et, sûre de l’attrait que tout le monde, en me voyant, ressentait pour moi, j’éprouvais un désir animé de, plaire et une douce certitude d’y réussir ; cette certitude m’inspirait une foule d’idées et d’expressions que je n’ai jamais pu retrouver depuis.

J’avais épousé un homme bon et raisonnable qui m’aimait à la folie ; je lui fus fidèle, plus encore, je l’avouerai, par fierté que par vertu ; je voulais être soignée, suivie, adorée, et je ne voulais pas accorder à un seul homme la préférence qui était l’objet de l’ambition de tous. Je n’eus donc pas de torts envers mon mari, mais je fus peu occupée de lui, et par degrés il prit habitude de s’intéresser vivement aux affaires, et de se distraire des sentiments qui l’avaient absorbé pendant quelques années. J’eus deux enfants, un fils et une fille : je les ai rendus fort heureux dans leur enfance ; j’ai soigné leurs plaisirs, je leur ai donné tous les maîtres qui avaient le plus de réputation, et j’ai joui de leur tendresse jusqu’à ce que l’un eût atteint dix-huit ans et l’autre seize : c’est vers cette époque que commence la nouvelle perspective de ma vie, celle qui, se rembrunissant de plus en plus, s’est enfin terminée par le genre de vie que je mène ici, et qui ressemble autant qu’il se peut à la mort.

Ma figure se conserva assez tard ; néanmoins, depuis l’âge de trente ans, j’avais commencé à réfléchir sur le petit nombre d’années dont il me restait à jouir ; je m’étonnai d’une impression qui m’était tout à fait nouvelle, je craignais l’avenir au lieu de le désirer, je ne faisais plus de projets, je retenais les jours au lieu de les hâter. Je voulus devenir plus soigneuse pour mes amis ; ils s’en étonnèrent, et ne m’en aimèrent pas davantage ; je repris mes caprices, mon inconséquence : on n’y était plus préparé ; et sans que personne autour de moi se rendit compte d’aucun changement dans la nature de ses affections, je voyais déjà des différences dont personne que moi ne se doutait encore.

Il me vint l’idée de faire des liaisons nouvelles, il me semblait qu’elles ranimeraient mon esprit et ma vie. Mais je n’avais pas en moi la faculté d’aimer ceux que je n’avais point connus dans les premières années de ma jeunesse ; et, quoique ma sensibilité n’eût peut-être jamais été très-profonde, il y avait pourtant une distance infinie entre ces affections que je commandais, et les affections involontaires qui avaient décidé mes premières amitiés. Je répétais ce que j’avais dit autrefois avec une sorte d’exactitude, pour voir si je produirais le même effet ; je croyais rencontrer des caractères différents, des situations entièrement changées, tandis que tout était de même, excepté moi. J’avais perdu, non pas encore les charmes de la jeunesse, mais cette espérance vive, indéfinie, entraînant avec elle tous ceux qui s’unissent confusément aux nombreuses chances d’un long avenir.

Aucune de mes liaisons ne tenait ; rien ne s’arrangeait de soi-même : toutes mes relations étaient, pour ainsi dire, faites à la main, et demandaient des soins continuels ; j’en faisais trop ou trop peu pour les autres ; je n’avais plus de mesure sur rien, parce qu’il n’y avait point d’accord entre mes désirs et mes moyens. Enfin, après sept ou huit ans de ces vains efforts pour obtenir de la vie ce qu’elle ne pouvait plus me donner, je m’aperçus un jour que j’étais sensiblement changée, et je passai tout un bal sans qu’aucun homme m’adressât des compliments sur ma figure ; on commença même à me parler avec ménagement des femmes jeunes et belles, et à ramener devant moi la conversation sur des sujets d’un genre plus grave : je sentis que tout était dit ; les autres étaient enfin arrivés à découvrir ce que je prévoyais ; il ne fallait plus lutter, et j’étais trop fière pour m’attacher à quelques faibles succès que des efforts soutenus pouvaient encore faire naître.

Je n’étais cependant alors qu’à la moitié de la carrière que la nature nous destine, et je ne voyais plus un avenir, ni une espérance, ni un but qui pût me concerner moi-même. Un homme, à l’âge que j’avais alors, aurait pu commencer une carrière nouvelle ; jusqu’à la dernière année de la plus longue vie, un homme peut espérer une occasion de gloire ; et la gloire, c’est, comme l’amour, une illusion délicieuse, un bonheur qui ne se compose pas, comme tous ceux que la simple raison nous offre, de sacrifices et d’efforts. Mais les femmes, grand Dieu ! les femmes ! que leur destinée est triste ! à la moitié de leur vie, il ne leur reste plus que des jours insipides, pâlissant d’année en année ; des jours aussi monotones que la vie matérielle, aussi douloureux que l’existence morale.

Et vos enfants, me dira-t-on, vos enfants ! La nature, prodigue envers la jeunesse, nous a réservé les plus doux plaisirs de la maternité pour l’époque de la vie qui permet encore les plus heureuses jouissances de l’amour ; nous sommes le premier objet de l’affection de nos enfants, à l’âge où nous pouvons l’être encore de l’époux, de l’amant qui nous préfère ; mais quand notre jeunesse finit, celle de nos enfants commence, et tout l’attrait de l’existence nous les enlève au moment même où nous aurions le plus besoin de nous reposer sur leurs sentiments.

J’essayai de revenir à mon mari, il était bien pour moi ; mais quand je voulais lui redemander ces soins, cet intérêt suivi, cet amour enfin que je lui inspirais vingt ans plus tôt, il ne me le refusait pas, mais il en avait aussi complètement perdu le souvenir que des jeux les plus frivoles de son enfance. Cependant, quel plaisir peut-on trouver dans la société d’un homme à qui vous n’êtes pas essentiellement nécessaire, qui pourrait vivre sans vous comme avec vous, et prend à votre existence un intérêt plus faible que celui que vous y prenez vous-même ?

Quand les autres ne s’occupent plus naturellement de vous, on est assez tentée de devenir exigeante, et de reprendre, par ses défauts, une sorte d’empire qu’on ne peut plus espérer de ses grâces. Moins j’inspirais d’amour, plus j’aurais voulu que mes enfants eussent, dans leur affection pour moi, cet entrainement et ce culte qui m’avaient rendu chers les hommages dont je m’étais vue l’objet ; moins je trouvais dans le monde d’intérêt et de plaisir, plus j’avais besoin d’une société continuelle et douce dans mon intérieur : mais plus un sentiment, un plaisir, un but quelconque nous devient nécessaire, plus il est difficile de l’obtenir. La nature, et la société suivent cette maxime connue de l’Évangile : Elles donnent à ceux qui ont ; mais ceux qui perdent éprouvent une contagion de peines qui se succèdent rapidement et naissent les unes des autres.

Je voulus essayer de m’occuper, mais aucun intérêt ne m’y excitait : mes enfants étaient élevés ; mon mari occupé des affaires, et accoutumé à moi de telle sorte, que je ne pouvais plus rien changer à nos relations. Quel motif me restait-il donc pour une action quelconque ? tout était égal, et je passais des heures entières dans l’incertitude sur les plus simples actions de la vie, parce qu’il n’y en avait aucune qui me fût plus commandée, plus agréable ou plus utile que l’autre. Mon mari mourut ; et quoique nous ne fussions pas très-tendrement ensemble, je sentis cependant que sa perte était à mon existence son reste de charme et de considération ; mes enfants étaient établis, l’un en Espagne, l’autre en Hollande ; il n’y avait plus aucune relation nécessaire entre personne et moi. Quand on est jeune, les liens de parenté importunent, et l’on ne veut s’environner que de ceux que l’attrait réciproque rassemble autour de nous ; mais quand on est vieille, on souhaiterait qu’il n’y eût plus rien d’arbitraire dans la vie ; on voudrait que les sentiments et les liens qui en résultent fussent commandés à l’avance : on ne fonde aucun espoir sur le hasard ni sur le choix.

Je ne pouvais plus concevoir comment il me serait possible de filer cette multitude de jours qui m’étaient peut-être réservés encore, et pour lesquels je ne prévoyais ni un intérêt, ni une variété, ni un plaisir, rien qu’un murmure frivole d’idées insipides, qui ne m’endormiraient pas même doucement jusqu’au tombeau. L’amour-propre a nécessairement beaucoup d’influence sur le bonheur des femmes ; comme elles n’ont pas d’affaires, point d’occupations forcées, elles fixent leur attention sur ce qui les concerne, et détaillent pour ainsi dire la vie, qui vaut encore mieux par les grandes masses que par les observations journalières. J’éprouvais donc une sorte d’agitation intérieure très-pénible ; je remarquais tout, je me blessais de tout, je ne jouissais de rien ; j’avais un fond de douleur qui se faisait toujours sentir, ajoutait à mes peines et retranchait de mes plaisirs ; et, dans les meilleurs moments mêmes, l’affadissement de la vie me gagnait chaque jour davantage.

Enfin, une fois j’allai voir une religieuse de mes amies, qui jouissait d’un calme parfait ; elle me persuada facilement d’embrasser son état. Que perdais-je en effet ? N’étais-je pas déjà sous l’empire de la mort ? elle commence, la mort, à la première affection qui s’éteint, au premier sentiment qui se refroidit, au premier charme qui disparaît. Ses signes avant-coureurs se marquent tous à l’avance sur nos traits ; l’on se voit privé par degrés des moyens d’exprimer ce que l’on sent ; l’âme perd son interprète, les yeux ne peignent plus ce qu’on éprouve, et les impressions de notre cœur, comme renfermées au dedans de nous-mêmes, n’ont plus ni regards ni physionomie pour se faire entendre des autres ; il faut alors mener une vie grave, et porter sur un visage abattu cette tristesse de l’âge, tribut que la vieillesse doit à la nature qui l’opprime.

On parle souvent de la timidité de la jeunesse : qu’il est doux, ce sentiment ! ce sont les inquiétudes de l’espérance qui le causent ; mais la timidité de la vieillesse est la sensation la plus amère dont je puisse me faire l’idée ; elle se compose de tout ce qu’on peut éprouver de plus cruel : la souffrance qui ne se flatte plus d’inspirer l’intérêt, et la fierté qui craint de s’exposer au ridicule. Cette fierté, pour ainsi dire négative, n’a d’autre objet que d’éviter toute occasion de se montrer ; on sent confusément presque de la honte d’exister encore, quand votre place est déjà prise dans le monde, et que, surnuméraire de la vie, vous vous trouvez au milieu de ceux qui la dirigent et la possèdent dans toute sa force. Je désirai que la maison religieuse où je voulais me fixer fût loin de Paris : le bruit du monde fait mal, même dans la solitude la plus heureuse. On m’indiqua une abbaye à quelques lieues de Zurich ; j’y vins il y a trois ans, et depuis ce temps je dérobe du moins aux regards le spectacle lent et cruel de la destruction de l’âge. J’ai pris une manière de vivre qui, loin de combattre ma tristesse, la consacre, pour ainsi dire, comme l’unique occupation de ma vie ; mais c’est une assez douce société que la tristesse, dès que l’on n’essaye plus de s’en distraire. Enfin, que puis-je dire de plus ? j’avais à vivre, voilà ce que j’ai essayé pour m’en tirer.

LETTRE XII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
De l’abbaye du Paradis, ce 6 février.

Une crainte mortelle, ma chère Louise, est venue troubler le peu de calme dont je jouissais ; un mot échappé à madame de Ternan me fait croire que la mère de Léonce lui a mandé que son fils se livrait vivement au projet de prendre parti dans la guerre dont la France est menacée : je sais bien qu’à présent il ne s’éloignera pas de Mathilde ; mais il peut contracter de tels engagements à l’avance, qu’il n’existe plus aucun moyen de le détourner de les remplir ; je ne vois auprès de lui que M. de Lebensei qui puisse mettre un vif intérêt à combattre ce funeste dessein, et je lui écris pour l’en conjurer. Envoyez ma lettre à M. de Lebensei, ma sœur, sans lui faire connaître d’aucune manière dans quel lieu je suis ; cette lettre peut prévenir le malheur que je redoute, c’est assez vous la recommander.

LETTRE XIII. — MADAME D’ALBÉMAR À M. DE LEBENSEI.

Je vous conjure de nouveau, vous qui m’avez comblée des plus touchantes preuves de votre amitié, d’employer toutes les armes que vous donne votre manière de penser et de vous exprimer, pour empêcher Léonce de quitter la France, et de se joindre au parti qui veut faire la guerre avec l’armée des étrangers. Vous savez, comme moi, quels sont les scrupules d’honneur, les sentiments chevaleresques qui pourraient entraîner Léonce dans cette funeste résolution ; combattez-les en les ménageant. Servez-vous de mon nom, si vous croyez qu’il puisse ajouter quelque force à ce que vous direz. Cachez pourtant à Léonce que, du fond de ma retraite, vous avez reçu une lettre de moi : il vous demanderait peut-être de la voir ; il voudrait y répondre lui-même, et renouvellerait, en m’écrivant, une lutte que je n’ai plus la force de supporter. Mais si jamais je vous ai inspiré quelque intérêt ou quelque pitié, faites, au nom du ciel, que, dans le séjour où j’ai enseveli ma destinée, je ne sois pas tout à coup arrachée, par de nouvelles craintes, au triste repos d’un malheur sans espoir.

LETTRE XIV. — M. DE LEBENSEI À M. DE MONDOVILLE.
Cernay, ce 18 février 1792.

Souffrez, mon ami, que je me hasarde à pénétrer dans vos secrets plus avant encore que vous ne me l’avez permis. J’ai remarqué, pendant le peu de jours que je suis resté dans votre maison à Paris, l’effet que l’on produisait sur vous, en vous racontant que les nobles sortis de France, depuis quelques mois, pensent et disent qu’il est honteux pour les personnes de leur classe de ne pas se joindre à eux, lorsqu’ils font la guerre pour rétablir l’autorité royale et leurs droits personnels. Vous ne m’avez point parlé de votre projet à cet égard ; ma manière de penser en politique vous en a peut-être détourné. Vous avez même voulu contenir devant moi l’impression que vous receviez en apprenant quelle était sur ce sujet l’opinion de presque tous les gentilshommes ; mais je crains que vous ne cédiez à l’empire de cette opinion, maintenant que vous êtes séparé de la céleste amie qui l’aurait combattue. Avant de discuter avec vous les motifs de la guerre qui doit, dit-on, cette année, éclater contre la France [3], accordez à l’amitié le droit de vous dire ce qui vous concerne particulièrement.

Ce n’est point, je le sais, votre conviction personnelle qui vous anime dans cette cause ; vous ne voulez en politique, comme dans toutes les actions de votre vie, que suivre scrupuleusement ce que l’honneur exige de vous, et vous prenez pour arbitre de l’honneur l’approbation ou le blâme des hommes. Je suis convaincu que, même dans les temps les plus calmes, il faut savoir sacrifier l’opinion présente à l’opinion à venir, et que les grandes spéculations en ce genre exigent des pertes momentanées ; mais si cela est vrai d’une manière générale, combien cela ne l’est-il pas davantage dans les circonstances où nous nous trouvons ? Vous ne pouvez satisfaire maintenant que l’opinion d’un parti ; ce qui vous vaudra l’estime de l’un vous ôtera celle de l’autre ; et si quelque chose peut faire sentir la nécessité d’en appeler à soi seul, ce sont ces divisions civiles, pendant lesquelles les hommes des bords opposés plaident contradictoirement, et s’objectent également la morale et l’honneur.

Ce n’est pas tout : l’opinion même du parti que vous choisiriez pourrait changer ; il y a dans la conduite privée des devoirs reconnus et positifs : on est toujours approuvé en les accomplissant, quelles qu’en soient les suites ; mais, dans les affaires publiques le succès est, pour ainsi dire, ce qu’était autrefois le jugement de Dieu. Les lumières manquent à la plupart des hommes pour décider en politique, comme elles manquaient autrefois pour prononcer en jurisprudence ; et l’on prend pour juge le succès, qui trompe sans cesse sur la vérité ; il déclare, comme autrefois, quel est celui qui a raison, par les épreuves du fer et du feu, par ces épreuves dont le hasard ou la force décident bien plus souvent que l’innocence et la vertu.

Si vous acquérez de l’influence dans votre parti, et qu’il soit vaincu, il vous accusera des démarches mêmes qu’il vous aura demandées, et vous ne rencontrerez que des âmes vulgaires qui se plaindront d’avoir été entraînées par leurs chefs. Les hommes médiocres se tirent toujours d’affaire ; ils livrent les hommes distingués qui les ont guidés aux hommes médiocres du parti contraire ; les ennemis même se rapprochent quand ils ont l’occasion de satisfaire ensemble la plus forte des haines, celle des esprits bornés contre les esprits supérieurs. Mais, au milieu de tous ces cultes d’amour-propre, de tous ces hasards de circonstance, de toutes ces préventions de parti, quand l’un vous injurie, quand l’autre vous loue, où donc est l’opinion ? À quel signe peut-on la reconnaître ?

Me sera-t-il permis de m’offrir à vous pour exemple ? Si j’ai bravé toutes les clameurs de la société où vous vivez, ce n’est point que je sois indifférent au suffrage public ; l’homme est juge de l’homme, et malheur à celui qui n’aurait pas l’espérance que sa tombe au moins sera honorée ! Mais il fallait ou suivre les fluctuations de toutes les erreurs de son temps et de son cercle, ou examiner la vérité en elle même, et traverser, pour arriver à elle, les divers nuages, que la sottise ou la méchanceté élèvent sur la route.

Dans les questions politiques qui divisent maintenant la France, où est la vérité ? me direz-vous. Le devoir le plus sacré pour un homme n’est-il pas de ne jamais appeler les armées étrangères dans sa patrie ? l’indépendance nationale n’est-elle pas le premier des biens, puisque l’avilissement est le seul malheur irréparable ? Vainement on croit ramener les peuples, par une force extérieure, à de meilleures institutions politiques ; le ressort des âmes une fois brisé, le mal, le bien, tout est égal ; et vous trouvez dans le fond des cœurs je ne sais quelle indifférence, je ne sais quelle corruption, qui vous fait douter, au milieu d’une nation conquise et résignée à l’être, si vous vivez parmi vos semblables, ou si quelques êtres abâtardis ne sont pas venus habiter la terre que la nature avait destinée à l’homme.

Ce n’est pas tout encore : non-seulement l’intervention des étrangers devrait suffire pour vous éloigner du parti qui l’admet ; mais la cause même que ce parti soutient mérite-t-elle réellement votre appui ? C’est un grand malheur, je le sais, que d’exister dans le temps des dissensions politiques ; les actions ni les principes d’aucun parti ne peuvent contenter un homme vertueux et raisonnable. Cependant, toutes les fois qu’une nation s’efforce d’arriver à la liberté, je puis blâmer profondément les moyens qu’elle prend, mais il me serait impossible de ne pas m’intéresser à son but.

La liberté, vous l’avouerez avec moi, est le premier bonheur, la seule gloire de l’ordre social ; l’histoire n’est décorée que par les vertus des peuples libres ; les seuls noms qui retentissent de siècle en siècle à toutes les âmes généreuses, ce sont les noms de ceux qui ont aimé la liberté. Nous avons en nous-mêmes une conscience pour la liberté comme pour la morale ; aucun homme n’ose avouer qu’il veut la servitude, aucun homme n’en peut être accusé sans rougir ; et les cœurs les plus froids, si leur vie n’a point été souillée, tressaillent encore lorsqu’ils voient en Angleterre les touchants exemples du respect des lois pour l’homme, et des hommes pour la loi ; lorsqu’ils entendent le noble langage qu’ont prêté Corneille et Voltaire aux ombres sublimes des Romains.

Cette belle cause, que de tout temps le génie et les vertus ont plaidée, est, j’en conviens, à beaucoup d’égards, mal défendue parmi nous ; mais enfin l’espérance de la liberté ne peut naître que des principes de la Révolution ; et se ranger dans le parti qui veut la renverser, c’est courir le risque de prêter son secours à des événements qui étoufferaient toutes les idées que, depuis quatre siècles, les esprits éclairés ont travaillé à recueillir. Il y a dans le parti que vous voulez servir, des hommes qui, comme vous, ne désirent rien que d’honorable ; mais dans les temps ou les passions politiques sont agitées, chaque faction est poussée jusqu’à l’extrême des opinions qu’elle soutient ; et tel qui commence la guerre dans le seul but de rétablir l’ordre, entend bientôt dire autour de lui qu’il n’y a de repos que dans l’esclavage, de sûreté que dans le despotisme, de morale que dans les préjugés, de religion que dans telle secte, et se trouve entraîné, soit qu’il résiste, soit qu’il cède, fort au delà du but qu’il s’était proposé.

Laissez donc, mon cher Léonce, se terminer sans vous ce grand débat du monde. Il n’y a point encore de nation en France ; il faut de longs malheurs pour former dans ce pays un esprit public qui trace à l’homme courageux sa route, et lui présente au moins les suffrages de l’opinion pour dédommagement des revers de la fortune. Maintenant il y a parmi nous si peu d’élévation dans l’âme et de justesse dans l’esprit, qu’on ne peut espérer d’autre sort dans la carrière politique que du blâme sans pitié si l’on est malheureux, et, si l’on est puissant, de l’obéissance sans estime.

À tous ces motifs, qui, je l’espère, agiront sur votre esprit, laissez-moi joindre encore le plus sacré de tous, votre sentiment pour madame d’Albémar ; son dernier vœu, sa dernière prière, en partant, fut pour me conjurer de vous détourner d’une guerre que ses opinions et ses sentiments lui faisaient également redouter. Ce que je vous demande en son nom peut-il m’être refusé ?

Je sais que vous ne répondrez point à cette lettre ; vous voulez envelopper du plus profond silence vos projets, quels qu’ils soient ; on n’aime point à discuter le secret de son caractère. Je me soumets à votre silence, mais j’ose espérer que je produirai sur vous quelque impression. Je me flatte aussi que vous pardonnerez à mon amitié de vous avoir parlé avec franchise, sans y avoir été appelé par votre confiance.

J’ai écrit à Moulins, comme vous le désiriez, pour savoir ce qu’est devenu M. de Valorbe, on m’a répondu qu’on l’ignorait : mais éloignez de votre esprit l’idée qui l’a troublé. M. de Valorbe ne sait pas où est madame d’Albémar ; il est sûrement l’homme du monde à qui elle a caché le plus soigneusement le lieu de sa retraite.

LETTRE XV. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
De l’abbaye du Paradis, ce 4 mars 1792.

Je suis plus tranquille sur les terreurs que j’éprouvais, d’après ce que vous me mandez, ma chère Louise[4]. M. de Lebensei vous écrit qu’il est certain que Léonce n’a point encore formé de projet pour l’avenir. Hélas ! il croit, me dites-vous que Léonce ne pense à la guerre que par dégoût de la vie ; et peut-être ajoute-t-il, quand M. de Mondoville sera père, il n’éprouvera plus de tels sentiments. Ah ! je le souhaite, je dois désirer même que la nouvelle affection dont il va jouir le console de ma perte.

M. de Valorbe ne cesse de me persécuter : depuis un mois que sa santé lui permet de sortir, il m’écrit, il demande à me voir ; et, si madame de Ternan ne mettait pas un grand intérêt à l’empêcher, je ne sais comment j’aurais pu, jusqu’à ce jour, me dispenser de le recevoir. Madame de Cerlebe, dont l’amitié m’est chère, me désole par ses sollicitations continuelles en faveur de M. de Valorbe ; chaque fois qu’elle vient dans ce couvent elle m’en parle ; elle s’est persuadé, je crois, que madame de Ternan veut m’engager à prendre le voile ; elle en est inquiète, et voudrait que je sortisse d’ici pour épouser M. de Valorbe. Vous aussi, ma sœur, vous avez la bonté de craindre que madame de Ternan ne me détermine à me faire religieuse ; je n’y pense point à présent : je vous avoue que cette idée m’a occupée quelque temps, sans que je voulusse vous le dire ; mais en observant cet état de plus près, je me suis senti de la répugnance à imiter madame de Ternan, en prononçant des vœux sans y être appelée par des sentiments de dévotion. J’ai beau répéter à madame de Cerlebe que telle est ma résolution, elle a une si grande idée de l’ascendant que madame de Ternan peut exercer sur moi, que rien ne la rassure.

Je crois aussi qu’elle a su par M. de Valorbe mon attachement pour Léonce ; la sévérité de ses principes me condamne, et elle veut essayer de m’arracher sans retour au sentiment qu’elle réprouve. Projet insensé ! elle ne l’eût point, formé, si j’avais osé lui parler avec confiance, si quelques mots lui avaient appris à connaître la toute-puissance du lien qu’elle voudrait briser ! D’ailleurs, comme elle est très-heureuse par son père et par ses enfants, quoique son mari lui convienne très-peu, elle se persuade que je n’ai pas besoin d’aimer M. de Valorbe, pour trouver dans le mariage les jouissances qu’elle considère comme les premières de toutes, celles de la maternité ; c’est, je crois, pour m’en présenter le tableau, qu’elle a mis une si grande importance à ce que j’allasse voir demain la première communion de sa fille, dans l’église protestante voisine de sa campagne.

Je craignais d’abord d’y rencontrer M. de Valorbe ; mais elle m’a promis qu’il n’y serait pas, et j’ai consenti à ce qu’elle désirait ; cependant, avant de lui donner ma parole, j’ai été demander à madame de Ternan la permission de m’absenter pour un jour. « Je n’aime pas beaucoup m’a-t elle dit que mes pensionnaires sortent, et il est établi qu’elles ne passeront jamais une nuit hors du couvent ; mais, comme vous pouvez facilement être revenue avant cinq heures du soir, je ne m’y oppose pas. Je vous prie seulement de ne pas renouveler ces visites, qui sont d’un mauvais exemple pour les autres dames, à qui je les interdis. » Cette réponse me déplut assez ; je trouvai madame de Ternan trop exigente, et je ne retirai point la demande que j’avais faite.

Vous m’écrivez, ma chère sœur, que le décret qui saisit les biens des émigrés va être porté, et que sûrement alors M. de Valorbe ne persistera pas à refuser les offres que je lui ai déjà faites : ah ! combien il me soulagera s’il les accepte ! je sentirai moins douloureusement les reproches que je me fais d’avoir été la cause de ses peines, pour prix de la reconnaissance que je lui dois. Mon excellente amie, votre délicatesse et votre bonté viennent sans cesse à mon secours.

LETTRE XVI. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 6 mars.

Je suis encore émue du spectacle dont j’ai été témoin hier ; je me suis livrée aux sentiments que j’éprouvais, sans réfléchir aux projets que pouvait avoir madame de Cerlebe en me rendant témoin d’une scène si attendrissante ; seulement, quand je l’ai quittée elle m’a dit que sa première lettre m’apprendrait quel avait été son dessein.

C’est une chose touchante que les cérémonies des protestants ! Ils ne s’aident, pour vous émouvoir, que de la religion du cœur ; ils la consacrent par les souvenirs imposants d’une antiquité respectable ; ils parlent à l’imagination, sans laquelle nos pensées n’acquerraient aucune grandeur, sans laquelle nos sentiments ne s’étendraient point au delà de nous-mêmes ; mais l’imagination qu’ils veulent captiver, loin de lutter avec la raison, emprunte d’elle une nouvelle force. Les terreurs absurdes, les croyances bizarres, tout ce qui rétrécit l’esprit enfin, ne saurait développer aucune autre faculté morale ; les erreurs en tout genre resserrent l’empire de l’imagination au lieu de l’agrandir ; il n’y a que la vérité qui n’ait point de bornes. Notre âme n’a pas besoin de superstition pour recevoir une impression religieuse et profonde ; le ciel et la vertu, l’amour et la mort, le bonheur et la souffrance, en disent assez à l’homme et nul n’épuisera jamais tout ce que ces idées sans terme peuvent inspirer.

J’entendis, en arrivant à l’église, les chants des enfants qui célébraient le premier acte de fraternité, la première promesse de vertu, que d’autres enfants comme eux allaient faire en entrant dans le monde ; ces voix si pures remplirent mon âme du sentiment le plus doux. Quelle heureuse époque de la vie, que celle qui précède tous les remords ! les années se marquent par les fautes ; si l’âme restait innocente, le temps passerait sur nous sans nous courber. C’était la fille de madame de Cerlebe qui devait communier pour la première fois ; vingt jeunes filles étaient admises, en même temps qu’elle, à cette auguste cérémonie ; elles étaient toutes couvertes d’un voile blanc ; on ne voyait point leurs jolis visages, mais on entendait leurs douces larmes ; elles quittaient l’enfance pour la jeunesse, elles devenaient responsables d’elles-mêmes, tandis que, jusqu’alors, leurs parents pouvaient encore tout pardonner et tout absoudre. Elles soulevèrent leur voile en approchant de la table sainte ; madame de Cerlebe alors me montra sa jeune fille ; ses yeux attachés sur elle réfléchissaient pour ainsi dire, la beauté de cette enfant, et l’expression de ses regards maternels indiquait aux étrangers les grâces et les charmes qu’elle se plaisait à considérer.

Son fils, âgé de cinq ans, était assis à ses pieds ; il regardait sa mère et sa sœur, étonné de leur attendrissement, n’en comprenant point encore la cause, mais cherchant à donner à sa petite mine une expression de sérieux, puisque tous ses amis pleuraient autour de lui.

J’étais déjà vivement intéressée, lorsque le père de madame de Cerlebe arriva. Il vint s’asseoir à côte d’elle ; tout le monde s’était levé pour le laisser passer. C’est un homme très-considéré dans son pays, pour les services éminents qu’il a rendus : ses talents et ses vertus sont généralement admirés. En le voyant, l’expression de sa physionomie me frappa : c’est le premier homme d’un âge avancé qui m’ait paru conserver dans le regard toute la vivacité, toute la délicatesse des sentiments les plus tendres ; j’aurais voulu que cet homme me parlât, j’aurais cru sa mission divine, et je l’aurais choisi pour mon guide. Je ne pus, pendant le temps que dura la cérémonie, détacher mes yeux de lui ; toutes les nuances de ses affections se peignaient sur son visage, comme des rayons de lumière. Père de la première et de la seconde génération qui l’entouraient, il protégeait l’une et l’autre, et des sentiments d’une nature différente, mais sortant de la même source, répandaient l’amour et la confiance sur les enfants comme sur leur mère.

Enfin, quand il présenta la fille de sa fille à son Dieu, je vis la mère se retirer par un mouvement irréfléchi, pour laisser tomber plus directement sur son enfant la bénédiction de son père : on eût dit que, moins sûre de ses vertus, et se confiant davantage dans l’efficacité des prières paternelles, elle s’écartait timidement pour que son père traitât lui seul avec l’Être suprême de la destinée de son enfant. Oh ! que les liens de la nature sont imposants et doux ! quelle chaîne d’affection, de siècle en siècle, unit ensemble les familles ! et moi, malheureuse, je suis en dehors de cette chaîne ; j’ai perdu mes parents, je n’aurai point d’enfants, et tous les sentiments de mon âme sont rassemblés sur un seul être dont je suis séparée pour jamais !

Louise, je ne supporte cette situation qu’en me livrant tous les jours davantage à mes rêveries. Je n’ai plus, pour ainsi dire, qu’une existence idéale, ce qui m’entoure n’est de rien dans ma vie : on me parle, je réponds ; mais les objets que je vois pendant le jour laissent moins de traces dans mon souvenir que les songes de la nuit, qui m’offrent souvent son image. J’ai les yeux sans cesse fixés sur les montagnes qui séparent la Suisse de la France ; il vit par delà, mais il ne m’a point oubliée, la douceur de mes pensées me l’assure. Quand je me promène sous les voûtes de la nuit, mes regrets ne sont point amers, et s’il avait cessé de m’aimer, le frissonnement de la mort m’en aurait avertie.

Le bien le plus précieux qui me reste encore, mon amie, c’est ma confiance dans votre cœur ; il n’y a pas une de mes peines dont je n’adoucisse l’amertume en la déposant dans votre sein.

LETTRE XVII. — MADAME DE CERLEBE À MADAME D’ALBÉMAR.
Ce 7 mars.

Ce n’est point sans dessein que je vous ai demandé d’assister à la plus douce époque de ma vie ; j’espérais que les sentiments qu’elle vous inspirerait vous détourneraient des cruelles résolutions que je vous vois prête à suivre, et je me suis promis de vous exprimer avec sincérité toute la peine qu’elles me font éprouver.

Vous refusez M. de Valorbe, et vous m’avez dit vous-même que vous l’estimiez ; il vous aime avec passion, vous ne m’avez point nié que ses malheurs n’eussent été causés par son amour pour vous ; et qu’avant ces malheurs mêmes vous ne crussiez lui devoir beaucoup de reconnaissance. J’examinerai avec vous, à la fin de cette lettre, quelles sont les obligations que la délicatesse vous impose vis-à-vis de lui ; mais c’est sous le rapport de votre bonheur que je veux d’abord considérer ce que vous devez faire.

Un attachement dont j’ose vous parler la première décide de votre vie ; cet attachement est contraire à vos principes de morale ; et, trop vertueuse pour vous y livrer, vous êtes assez passionnée pour y sacrifier, à vingt-deux ans, toute votre destinée, et renoncer à jamais au mariage et à la maternité. Il faut, pour attaquer cette résolution avec force, que je vous déclare d’abord que je ne crois point au bonheur de l’amour, et que je suis fermement convaincue qu’il n’existe dans le monde aucune autre jouissance durable que celle qu’on peut tirer de l’exercice de ses devoirs. Ces maximes seraient d’une sévérité presque orgueilleuse, si je ne vous disais pas qu’il me fallut plusieurs années pour en être convaincue, et que si je n’avais pas eu pour père l’ange que vous vîtes hier présider à nos destinées, j’aurais souffert bien plus longtemps avant de m’éclairer.

Sans entrer dans les détails de mon affection pour M. de Cerlebe, vous savez que le bonheur de ma vie intérieure n’est fondé ni sur l’amour, ni sur rien de ce qui peut lui ressembler ; je suis heureuse par les sentiments qui ne trompent jamais le cœur, l’amour filial et l’amour maternel.

Dans les premiers jours de ma jeunesse, j’ai essayé de vivre dans le monde, pour y chercher l’oubli de quelques-unes de mes espérances déçues ; mais je ressentais dans ce monde une agitation semblable à celle que fait éprouver une voiture rapide, qui va plus vite que vos regards mêmes, et vous présente des objets que vous n’avez pas le temps de considérer. Je ne pouvais me rendre compte de la durée des heures ; ma vie m’était dérobée ; et cet état, qui semble être celui du plus grand mouvement possible, me conduisait cependant à la plus parfaite apathie morale. Les impressions et les idées se succédaient, sans laisser en moi aucune trace ; il m’en restait seulement une sorte de fièvre sans passion, de trouble sans intérêt, d’inquiétude sans objet, qui me rendait ensuite incapable de m’occuper seule.

C’est dans cette situation qu’une voix qui, depuis que j’existe, a toujours fait tressaillir mon cœur, sut me rappeler à moi-même : mon père me conseilla de m’établir une grande partie de l’année à la campagne, et d’élever moi-même mes enfants. Je m’ennuyai d’abord un peu de la monotonie de mes occupations ; mais, par degrés, je repris la possession de moi-même, et je goûtai les plaisirs qui ne se sentent, que dans le silence de tous les autres, la réflexion, l’étude et la contemplation de la nature. Je vis que le temps divisé n’est jamais long, et que la régularité abrège tout.

Il n’y a pas un jour, parmi ceux qu’on passe dans le grand monde, où l’on n’éprouve quelques peines : misérables, si on les compte une à une ; importantes, quand on considère leur influence sur l’ensemble de la destinée. Un calme doux et pur s’empare de l’âme dans la vie domestique ; on est sûr de conserver jusqu’au soir la disposition du réveil ; on jouit continuellement de n’avoir rien à craindre, et rien à faire pour n’avoir rien à craindre : l’existence ne repose plus sur le succès, mais sur le devoir ; on goûte mieux la société des étrangers, parce qu’on se sent tout à fait hors de leur dépendance, et que les hommes dont on n’a pas besoin ont toujours assez d’avantages, puisqu’ils ne peuvent avoir aucun inconvénient.

Quand je regrettais l’amour et désirais le succès, la société, la nature, tout me paraissait mal combiné, parce que je n’avais deviné le secret de rien ; je me sentais hors de l’ordre, à l’extrémité du cercle de l’existence ; mais, rentrée dans la morale je suis au centre de la vie, et loin d’être agitée par le mouvement universel, je le vois tourner autour de moi sans qu’il puisse m’atteindre.

J’ai pour père un ami, le premier de mes amis ; mais quand je serais seule, je pourrais trouver dans ma conscience le confident de toutes mes pensées. J’entends au dedans de moi-même la voix qui me répond, et cette voix acquiert chaque jour plus de force et de douceur. Le devoir m’ouvre tous ses trésors, et j’éprouve ce repos animé, ce repos qui n’exclut ni les idées les plus hautes, ni les affections les plus profondes, mais qui naît seulement de l’harmonie de vous-même avec la nature. Les occupations qui ne se lient à aucune idée de devoir vous inspirent tour à tour du dégoût ou du regret : vous vous reprochez d’être oisif ; vous vous fatiguez de travailler ; vous êtes en présence de vous-même, écoutant votre désir, cherchant à le bien connaître, le voyant sans cesse varier, et trouvant autant de peine à servir vos propres goûts que les volontés d’un maître étranger. Dans la route du devoir, l’incertitude n’existe plus, la satiété n’est point à redouter ; car, dans le sentiment de la vertu, il y a jeunesse éternelle : quelquefois on regrette encore d’autres biens : mais le cœur, content de lui-même, peut se rappeler sans amertume les plus belles espérances de la vie ; s’il pense au bonheur qu’il ne peut goûter, c’est avec un sentiment dont la douceur lui tient lieu de ce qu’il a perdu.

Quelles jouissances ne trouve-t-on pas dans l’éducation de ses enfants ! Ce n’est pas seulement les espérances qu’elle renferme qui vous rendent heureux, ce sont les plaisirs mêmes que la société de ces cœurs si jeunes fait éprouver ; leur ignorance des peines de la vie vous gagne par degrés ; vous vous laissez entraîner dans leur monde, et vous les aimez, non-seulement pour ce qu’ils promettent, mais pour ce qu’ils sont déjà ; leur imagination vive, leurs inépuisables goûts rafraîchissent la pensée ; et si le temps que vous avez d’avance sur eux ne vous permet pas de partager tous leurs plaisirs, vous vous reposez du moins sur le spectacle de leur bonheur : l’âme d’un enfant doucement soutenue, doucement conduite par l’amitié, conserve longtemps l’empreinte divine dans toute sa pureté ; ces caractères innocents, qui s’étonnent du mal et se confient dans la pitié, vous attendrissent profondément, et renouvellent dans votre cœur les sentiments bons et purs que les hommes et la vie avaient troublés. Pouvez-vous, madame, pouvez-vous renoncer pour toujours à ces émotions délicieuses ?

M. de Valorbe est un homme estimable, spirituel, digne de vous entendre. Nos destinées, sous ce rapport, seront au moins pareilles. Je l’avoue, il est un bonheur dont je jouis, et qui n’a été donné à personne sur la terre ; c’est à lui peut-être que je dois mon retour aux résolutions que je vous conseille ; il faut donc vous faire connaître ce sentiment dans tout ce qu’il peut avoir de doux et de cruel.

Vous avez entendu parler de l’esprit et des rares talents de mon père, mais on ne vous a jamais peint l’incroyable réunion de raison parfaite et de sensibilité profonde qui fait de lui le plus sûr guide et le plus aimable des amis. Vous a-t-on dit que maintenant l’unique but de ses étonnantes facultés est d’exercer la bonté, dans ses détails comme dans son ensemble ? Il écarte de ma pensée tout ce qui la tourmente ; il a étudié le cœur humain pour mieux le soigner dans ses peines, et n’a jamais trouvé dans sa supériorité qu’un motif pour s’offenser plus tard et pardonner plus tôt ; s’il a de l’amour-propre, c’est celui des êtres d’une autre nature que la nôtre, qui seraient d’autant plus indulgents qu’ils connaîtraient mieux toutes les inconséquences et toutes les faiblesses des hommes.

La vieillesse est rarement aimable, parce que c’est l’époque de la vie où il n’est plus possible de cacher aucun défaut ; toutes les ressources pour faire illusion ont disparu ; il ne reste que la réalité des sentiments et des vertus. La plupart des caractères font naufrage avant d’arriver à la fin de la vie ; et l’on ne voit souvent dans les hommes âgés que des âmes avilies et troublées, habitant encore, comme des fantômes menaçants, des corps à demi ruinés ; mais quand une noble vie a préparé la vieillesse, ce n’est plus la décadence qu’elle rappelle, ce sont les premiers jours de l’immortalité.

L’homme que le temps n’a point abattu en a reçu des présents que lui seul peut faire, une sagacité presque infaillible, une indulgence inépuisable, une sensibilité désintéressée. La tendresse que vous inspire un tel père est la plus profonde de toutes ; l’affection qu’il a pour vous est d’une nature tout à fait divine. Il réunit sur vous seul tous les genres de sentiments ; il vous protège comme si vous étiez un enfant ; vous lui plaisez comme si vous étiez toujours jeune ; il se confie à vous comme si vous aviez atteint l’âge de la maturité.

Une incertitude presque habituelle, une réserve fière, se mêlent à l’amour que vous inspirent vos enfants. Ils s’élancent vers tant de plaisirs qui doivent les séparer de vous, ils sont appelés à tant de vie après votre mort, qu’une timidité délicate vous commande de ne pas trop vous livrer, en leur présence, à vos sentiments pour eux. Vous voulez attendre au lieu de prévenir, et conserver envers cette jeunesse resplendissante la dignité que l’on doit garder avec les puissants, alors même qu’on a pour eux la plus sincère amitié. Mais il n’en est pas ainsi de la tendresse filiale, elle peut s’exprimer sans crainte ; elle est si sûre de l’impression qu’elle produit !

Je ne suis pas personnelle, je crois que ma vie l’a prouvé ; mais si vous saviez comme il m’est doux de me sentir environnée de l’intérêt de mon père ! de ne jamais souffrir sans qu’il s’en occupe, de ne courir aucun danger sans me dire qu’il faut que je vive pour lui, moi qui suis le terme de son avenir ! L’on nous assure souvent qu’on nous aime ; mais peut-être est-il vrai que l’on n’est nécessaire qu’à son père. Les espérances de la vie sont prêtes à consoler tous nos contemporains de route ; mais le charme enchanteur de la vieillesse qu’on aime, c’est qu’elle vous dit, c’est que l’on sait que le vide qu’elle éprouverait en vous perdant ne pourrait plus se combler.

Si j’étais dangereusement malade, et que je fusse loin de mon père, je serais accessible à quelque frayeurs ; mais s’il était là, je lui abandonnerais le soin de ma vie qui l’intéresse plus que moi. Le cœur a besoin de quelque idée merveilleuse qui le calme et le délivre des incertitudes et des terreurs sans nombre que l’imagination fait naître ; je trouve ce repos nécessaire, dans la conviction où je suis que mon père porte bonheur à ma destinée. Quand je dors sous son toit, je ne crains point d’être réveillée par quelques nouvelles funestes ; quand l’orage descend des montagnes et gronde sur notre maison, je mène mes enfants dans la chambre de mon père, et, réunis autour de lui, nous nous croyons sûrs de vivre, ou nous ne craignons plus la mort qui nous frapperait tous ensemble.

La puissance que la religion catholique a voulu donner aux prêtres convient véritablement à l’autorité paternelle : c’est votre père qui, connaissant toute votre vie, peut être votre interprète auprès du ciel ; c’est lui dont le pardon vous annonce celui d’un Dieu de bonté ; c’est sur lui que vos regards reposent avant de s’élever plus haut ; c’est lui qui sera votre médiateur auprès de l’Être suprême, si, dans les jours de votre jeunesse, les passions véhémentes ont trop entraîné votre cœur.

Mais que viens-je de vous dire, madame ? n’allez-vous pas vous hâter de me répondre que je jouis d’un bonheur qui ne vous est point accordé, et que c’est à ce bonheur seul que je dois la force de ne plus regretter l’amour ? Vous ne savez donc pas quel attendrissement douloureux se mêle à ce que j’éprouve pour mon père ? Croyez-moi, la nature n’a pas voulu que le premier objet de nos affections nous précédât de tant d’années dans la vie, et tout ce qu’elle n’a pas voulu fait mal. Chaque fois que mon père, ou par ses actions, ou par ses paroles, pénètre mon âme d’un sentiment indéfinissable de reconnaissance et de tendresse, une pensée foudroyante s’élève et me menace ; elle change en douleur mes mouvements les plus tendres, et ne me permet d’autre espoir que cette incertitude de la destinée, qui laisse errer la mort sur tous les âges.

Non, il vaut mieux, dans la route du devoir, n’être pas assaillie par des affections si fortes ; elles vous attendrissent trop profondément, elles vous détournent du but où vous devez arriver, elles vous accoutument à des jouissances qui ne dépendent pas de vous, et que l’exercice le plus pur de la morale ne peut pas vous assurer. Vous vous sentez exposée à ces douleurs déchirantes, dont l’accomplissement habituel des devoirs doit préserver ; et si le malheur vous atteignait, vous ne pourriez plus répondre de vous-même.

Pour vous, madame, vous auriez dans votre famille moins de bonheur, mais moins de craintes ; et vous rempliriez la douce intention de la nature en reposant votre affection tout entière sur vos enfants, sur ces amis qui doivent nous survire. Acceptez cet avenir, madame ; éloignez de vous les chimères qui troublent votre destinée : elle sera bien plus malheureuse, si vous avez à vous reprocher le désespoir, peut-être la mort d’un honnête homme.

M. de Valorbe souffre à cause de vous toutes les infortunes de la terre ; ce n’est pas, je le sais, vous détourner de vous unir à lui, que de vous peindre l’amertume de son sort. Ses biens vont être séquestrés en France, et ses créanciers le poursuivent ici. Je sais que vous lui avez offert, avec une grande générosité, de disposer de votre fortune ; mais rien ne pourra l’y faire consentir si vous lui refusez votre main : un de ces jours il sera jeté dans quelque prison, et il mourra ; car, dans l’état déplorable de sa santé, il ne pourrait supporter une telle situation sans périr.

Vous exercez sur lui un empire presque surnaturel ; je le vois passer de la vie à la mort, sur un mot que je lui dis, qui relève ou détruit ses espérances : ce n’est point pour répéter le langage ordinaire aux amants, c’est pour vous préserver d’un grand malheur, que je vous annonce que M. de Valorbe ne survivra pas à la perte de toute espérance ; et combien ne le regretterez-vous pas alors ! Il ne vous touche pas maintenant, parce que vous redoutez ses instances ; mais quand il n’existera plus, votre imagination sera pour lui, et vous vous reprocherez son sort. Contentez-vous d’être passionnément aimée ; c’est encore un beau lot dans la vie, quand seulement on peut estimer celui qui nous adore !

Dans quelques années, fussiez-vous unie à l’homme que vous aimez, votre sentiment finirait par ressembler à ce que vous éprouveriez maintenant pour M. de Valorbe ; ne vous est-il pas possible de vous transporter par la réflexion à cette époque ? La morale rend l’avenir présent, c’est une de ses plus heureuses puissances ; exercez-la pour votre bonheur, exercez-la pour sauver la vie à celui qui l’avait conservée à M. d’Albémar. Je ne répéterai point les excuses que je vous dois pour cette lettre ; je sais que mon amitié, ma considération pour vous me l’ont inspirée ; je me confie dans l’impression que fait toujours la vérité sur un caractère tel que le vôtre.

LETTRE XVIII. — RÉPONSE DE DELPHINE À MADAME DE CERLEBE.
Ce 8 mars 1792.

Votre lettre, madame, m’a pénétrée d’admiration pour votre caractère, et m’a fait sentir combien ma position était malheureuse ; car je ne pourrai jamais échapper au regret d’avoir été la cause des chagrins qu’éprouve M. de Valorbe ; et cependant, permettez-moi de vous le dire, je ne me sens pas la force de m’unir à lui, et il me semble qu’aucun devoir ne m’y condamne.

De tous les malheurs de la vie, je n’en conçois point qu’on puisse comparer aux peines dont une femme est menacée par une union mal assortie : je ne sais quelle ressource la religion et la morale peuvent offrir contre un tel sort, quand on y est enchaînée ; mais le chercher volontairement me parait un dévouement plus insensé que généreux, et je me sens mille fois plus disposée à m’ensevelir dans le cloître où je vis maintenant, à désarmer par cette sombre résolution les désirs persécuteurs de M. de Valorbe, qu’à me donner à lui, quand je porte au fond de mon cœur une autre image et d’éternels regrets.

Que pourrais-je, en effet, pour le bonheur de M. de Valorbe, lorsque je me serais condamnée à ce mariage sans amour, et bientôt après sans amitié ? car jamais je ne me consolerais de la grandeur du sacrifice qu’il aurait exigé de moi, et toujours, à la place des sentiments pénibles qu’il me ferait éprouver, je rêverais au bonheur que j’aurais goûté si j’eusse épousé l’objet que j’aime : comment suppléer en rien aux affections vraies et involontaires ! Ah ! bien heureusement pour nous, la vérité a mille expressions, mille charmes, tandis que l’effort ne peut trouver que des termes monotones, une physionomie contrainte, sur laquelle se peignent constamment les tristes signes de la résignation du cœur.

Mon esprit plait à M. de Valorbe ; mais a-t-il réfléchi que cet esprit même ne peut être animé que par des sentiments naturels et confiants ? Je ne suis rien, si je ne puis être moi ; dès que je serai poursuivie par une pensée qu’il faudra cacher, je ne songerai plus qu’à ce que je dois taire : mes facultés suffiront à peine pour dissimuler mon désespoir ; m’en restera-t il pour faire le bonheur de personne ?

Les détails de la vie domestique, source de tant de plaisirs quand ils se rapportent tous à l’amour, ces détails me feraient mal un à un, et tous les jours : il ne s’agirait pas seulement d’un grand sacrifice, mais de peines qui se renouvelleraient sans cesse ; je redouterais chaque lien, quelque faible qu’il fût, après avoir contracté le plus fort de tous, et je chercherais, avec une continuelle inquiétude, les heures qui pourraient me rester, les occupations qui m’isoleraient, les plus petits intérêts qui pourraient n’appartenir qu’à moi.

Quand le sort d’une femme est uni à celui de l’homme qu’elle aime, chaque fois qu’il rentre chez lui, qu’elle entend son pas, qu’il ouvre sa porte, elle éprouve un bonheur si grand, qu’il fait concevoir comment la nature, en ne donnant aux femmes que l’amour, n’a pas été cependant injuste envers elles ; mais s’il faut que leur solitude ne soit interrompue que par des sentiments pénibles, s’il faut qu’elles aient de la contrainte pour unique diversité de l’ennui, et l’effort d’une conversation gênée pour distraction de la retraite, c’est trop, oui, c’est trop ! À ce prix, qui peut vouloir de la vie ? Vaut-elle donc tant de persistance ? faut-il mettre tant de scrupule à conserver tous les jours qu’elle nous a destinés ?

Ne vous offensez point pour M. de Valorbe, madame, de ce tableau trop vrai du malheur que me ferait éprouver notre union ; je sais qu’il est digne de toute mon estime, mais vous n’avez jamais vu celui dont je me suis séparée pour toujours ; jamais ceux qui l’ont connu ne pourraient me demander de l’oublier ! Ce n’est pas du bonheur, dites-vous, que vous m’offrez, c’est l’accomplissement d’un devoir. Ah ! sans doute, la situation de M. de Valorbe me désespère ; il n’est point de preuve de dévouement que je ne lui donnasse avec l’empressement le plus vif, s’il daignait m’en accorder l’occasion ; mais ce qu’il exige de moi, c’est la perte de ma jeunesse, c’est celle de toutes les années de ma vie, c’est peut-être même le sacrifice de la vie à venir que j’espère.

Puis-je, en effet, répondre des mouvements qui s’élèveront dans mon âme, quand j’aurai longtemps souffert, quand je verrai ma destinée ne laisser après elle, en s’écoulant, que d’amers souvenirs pour aigrir d’amères douleurs ? Ne finirai-je point par douter de la protection de la Providence, et mes résolutions vertueuses ne s’ébranleront-elles pas ? les sentiments doux ne tariront-ils pas dans mon cœur ? C’est du mariage que doivent dériver toutes les affections d’une femme ; et si le mariage est malheureux, quelle confusion n’en reste-t-il pas dans les idées, dans les devoirs, dans les qualités même ! Ces qualités vous auraient rendue plus digne de l’objet de votre choix ; mais elles peuvent dépraver le cœur qu’on a privé de toutes les jouissances : qui peut être certain alors de sa conduite ? vous, madame, parce que vous ne croyez plus à l’amour ; mais moi, que son charme subjugue encore, quel est l’insensé qui veut de moi, qui veut d’une âme enthousiaste, alors qu’il ne l’a pas captivée ?

Vous me menacez de la mort de M. de Valorbe ; cette crainte m’accable, je ne puis la braver. Si vous avez raison dans vos terreurs, il faut que je le prévienne ; ensevelie dans cette retraite, me comptera-t-il parmi les vivants ? Voudrait-il plus encore ? serait-il plus calme si je n’existais plus ? Je lui ferais facilement ce sacrifice ; il a sauvé mon bienfaiteur, je croirais m’immoler à ce souvenir ; mais qu’il me laisse expirer seule, et que ma fin ne soit point précédée par quelques années d’une union douloureuse et funeste ! Ah ! c’est surtout pour mourir qu’il faudrait être unie à l’objet de sa tendresse ! soutenue, consolée par lui, sans doute on regretterait davantage la vie, et cependant les derniers moments seraient moins cruels. Ce qui est horrible, c’est de voir se refermer sur soi le cercle des années sans avoir joui du bonheur.

Une indignation amère et violente peut s’emparer de vous, en songeant qu’elle va passer, cette vie, sans qu’on ait goûté ses véritables biens ; sans que le cœur, qui va s’éteindre, ait jamais cessé de souffrir : quelle idée peut-on se former des récompenses divines, si l’on n’a pas connu l’amour sur la terre ? Oh ! que le ciel m’entende ! qu’il me désigne, s’il le veut, pour une mort prématurée, mais que je la reçoive tandis que le même sentiment anime mon cœur, qu’un seul souvenir fait toute ma destinée, et que je n’ai jamais rien aimé que Léonce ! Voilà ma réponse à M. de Valorbe, madame ; confiez-la-lui si vous le voulez ; mon cœur, sans se trahir, n’en pourrait donner une autre.

LETTRE XIX. — M. DE VALORBE À M. DE MONTALTE.
Zurich, ce 10 mars.

J’ai reçu ta lettre, Montalte ; dans toute autre circonstance peut-être m’aurait-elle fait impression, peut-être aurais-je consenti à ménager madame d’Albémar ; mais elle m’a donné le terrible droit de la haïr. Si tu savais ce qu’elle a écrit à madame de Cerlebe ! quel amour pour Léonce ! quel mépris pour moi ! Elle se flatte de se délivrer ainsi de mes poursuites, elle se trompe ; c’est à présent surtout qu’elle doit me redouter. Ne me parle plus des égards qu’elle mérite ; je punirai son ingratitude, je soumettrai son orgueil. Tant d’insultes ont soulevé mon âme ! tout mon amour se change en indignation ! Il faut que madame d’Albémar tombe en ma puissance ! par quelques moyens que ce soit, il le faut ! Adieu, Montalte, je serai maître d’elle ou je n’existerai plus !

LETTRE XX. — DELPHINE À MADAME DE CERLEBE.
De l’abbaye du Paradis, ce 11 mars.

Enfin, madame, il se présente une occasion de soulager mon cœur, en donnant à M. de Valorbe une véritable preuve de mon intérêt. J’apprends à l’instant par un homme à lui qu’il est arrêté pour dettes à Zell, et qu’on l’a jeté dans une prison qui compromet sa vie, en le privant des secours nécessaires à son état de santé. Je pars, afin d’offrir ma garantie à ceux qui le poursuivent, et de souscrire à tous les arrangements qui pourront le délivrer.

J’ai craint de m’exposer à l’humeur de madame de Ternan en lui demandant la permission d’aller à Zell ; c’est une personne si exigeante et si despotique, qu’il faut esquiver son caractère quand on ne veut pas se brouiller avec elle. Comme elle était un peu malade hier, elle dort encore et je laisse un billet qui lui apprendra, à son réveil, que je serai absente seulement pour quelques heures. Zell n’étant qu’à trois lieues d’ici, je suis sûre d’être revenue ce soir, avant que le couvent soit fermé.

Je vous avouerai qu’il m’est très-doux de trouver un moyen de montrer un grand empressement à M. de Valorbe. J’aurais pu me contenter de chercher quelqu’un qu’on pût envoyer à Zell, mais c’était perdre nécessairement deux ou trois jours ; ce retard pouvait être funeste à la santé de M. de Valorbe, et peut-être aussi refuserait-il le service que je veux lui rendre, si je ne l’en sollicitais pas moi-même.

Je sais bien que la démarche que je fais ne serait pas jugée convenable, si elle était connue ; mais ma conscience me dit que je remplis un devoir. M. d’Albémar, s’il vivait encore, m’approuverait de donner à l’homme qui l’a sauvé ce témoignage de reconnaissance. Je ne me consolerais pas de posséder les biens que M. d’Albémar m’a laissés, tandis que M. de Valorbe serait dans la détresse et me refuserait le bonheur de lui être utile ; je ne veux pas m’exposer à cette peine, et j’espère qu’en présence il ne résistera point à mes prières.

J’étais d’ailleurs, je vous l’avoue, cruellement tourmentée de quelques torts que je me reprochais envers M. de Valorbe. Mon silence a pu le tromper une fois ; ce silence a obtenu de lui un sacrifice qui a rendu sa vie très-malheureuse. Depuis ce temps j’ai refusé de le voir, soit par embarras, soit par crainte d’offenser celui dont le souvenir règne encore sur ma vie. Je me reproche ces mouvements que la reconnaissance et la générosité devaient m’interdire ; je saisis donc avec vivacité une circonstance importante qui me permet de tout réparer, et je pars. Adieu, madame ; vous m’avez flattée que vous viendriez demain me voir, ne l’oubliez pas.

LETTRE XXI. — LÉONCE À M. DE LEBENSEI.
Paris, ce 14 mars.

Juste ciel ! me cachiez-vous ce que je viens d’apprendre ! M. de Valorbe est parti en disant qu’il allait rejoindre madame d’Albémar, et l’on assure qu’il est auprès d’elle. Serait-ce là le motif de l’absence de Delphine ? Non, je ne le crois pas ; mais il n’y a qu’elle au monde maintenant qui puisse m’ôter cette horrible idée. Je veux aller à Montpellier parler à sa belle-sœur, savoir, oui, savoir enfin, et personne ne pourra me le refuser, dans quels lieux elle vit, dans quels lieux est M. de Valorbe.

Si elle l’a vu, si elle lui a parlé, malgré les bruits qu’on a répandus sur leur attachement mutuel, après ce que j’en ai souffert, rien ne peut l’excuser ; non, je ne puis rester un jour ici dans une anxiété si douloureuse. Qu’on ne me parle plus de mes devoirs envers Mathilde ; Delphine oserait-elle me les rappeler ? a-t-elle respecté les liens qui l’attachaient à moi ?… Ce que je dis est peut-être injuste ; oui, je le crois, je suis injuste ; mais j’ai beau me le répéter, je ne saurais me calmer ! elle seule, elle seule peut m’ôter la douleur qu’on vient de jeter dans mon sein. Tout ce que vous me diriez ne suffirait pas… Mais que me diriez-vous, cependant ? Au nom du ciel ! répondez-moi… je n’attendrai point votre réponse.

LETTRE XXII. — MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, ce 20 mars.

Il faut donc, ma chère Delphine, que votre vie soit sans cesse troublée ; et c’est moi qui suis condamnée à ranimer dans votre cœur les sentiments et les inquiétudes que la solitude avait adoucis. C’est en vain que je désirais vous cacher tout ce que je savais de l’agitation et du malheur de Léonce ; je suis forcée de vous apprendre ce que son désespoir lui a inspiré : il est ici, et dans quelles circonstances, hélas ! et pour quel but !

Hier, j’étais seule, occupée de votre dernières lettres, cherchant par quel moyen je pourrais vous aider à sortir de la cruelle perplexité où vous jetait l’amour de M. de Valorbe, lorsque je vis Léonce entrer dans ma chambre et s’avancer vers moi. Hélas ! qu’il est changé ! ses yeux n’ont plus rien que de sombre ; sa marche est lente et comme abattue sous le poids de ses pensées. Il vint à moi, me prit la main, et je sentis à l’instant même mes yeux remplis de larmes. « Vous me plaignez, me dit-il ; elle ne m’a pas plaint, celle qui m’a quitté ; mais ce n’est pas tout encore : s’il était possible, s’il était vrai que M. de Valorbe… alors il n’y aurait plus sur la terre que perfidie et confusion. Savez-vous que M. de Valorbe est parti de France eu publiant qu’il allait rejoindre Delphine ? Savez-vous qu’on assure qu’il est près d’elle, qu’il sait le lieu de sa retraite, qu’il l’a vue ? Je ne le crois pas ; j’ai perdu ma vie pour un soupçon injuste, je les repousse tous loin de moi. Peut-être M. de Valorbe erre-t-il autour de la demeure de Delphine, et cherche-t-il ainsi à la compromettre dans le monde ? Peut-être espère-t-il la forcer à se donner à lui, en renouvelant les bruits déjà si cruellement répandus de leur attachement réciproque ? Vous sentez que je ne puis vivre dans la situation d’âme où je suis ; daignez donc me répondre, mademoiselle : que savez-vous de Delphine, de l’homme qui ose mettre son nom à côté du sien ? Parlez, de grâce, parlez.

— Je suis certaine, lui dis-je, que Delphine abhorre l’idée d’épouser M. de Valorbe. — Il en est donc question ! s’écria-t-il avec violence : je ne le pensais pas, vous m’en apprenez plus que je n’en voulais croire. Sait-il où elle est ? l’a-t-il vue, l’a-t-il vue ? » Sa fureur était telle, que je n’osais lui dire même qu’il était près de vous, quoique vous ayez refusé de le voir. Je lui répondis que j’ignorais entièrement ce qu’il me demandait, et que je savais seulement qu’une amie de M. Valorbe vous avait envoyé une lettre de lui en vous écrivant en sa faveur, mais que vous y aviez répondu par le refus le plus formel. » Il peut donc lui écrire ! s’écria-t-il, il a peut-être reçu des lettres d’elle ; et moi, depuis trois mois, je ne sais plus qu’elle existe que par le désespoir qu’elle me cause : non, il faut un événement pour tout changer ; mon âme ne sera plus alors fatiguée par les mêmes souffrances.

Cependant, ajouta-t-il, ma femme doit accoucher dans deux mois ; il y a quelque chose de barbare à l’abandonner dans cette situation : n’importe, je le ferai, je compterai pour rien mes devoirs ; c’est à ceux à qui le ciel a donné quelques jouissances qu’il peut demander compte de leurs actions ! moi, je n’ai droit qu’à la pitié, je n’éprouve que de la douleur, qu’on me laisse la fuir ! J’irai… je ne m’arrêterai pas que je n’aie rencontré Delphine ; et si je trouve M. de Valorbe auprès d’elle, s’il a senti le bonheur de la voir quand je frappais ma tête contre terre, désespéré de son absence… M. de Valorbe ou moi, nous serons victimes de l’amour funeste qu’elle a su nous inspirer. »

L’émotion de Léonce était si profonde, sa résolution si ferme, que je n’aurais pas eu l’espoir de l’ébranler, s’il ne m’était pas venu l’idée de lui proposer de vous écrire et de vous demander de m’adresser ici pour lui une réponse formelle sur vos rapports avec M. de Valorbe. Cet offre le frappa tout à coup, et, l’acceptant avec la vivacité qui lui est naturelle, il me dit en me serrant la main : « Eh bien, si je reçois, si je possède ces lignes que Delphine écrira pour moi, je retournerai vers Mathilde, je me remettrai sous le joug de ma destinée ; oui, je vous le promets. Ah ! sans doute, ajouta-t-il, je sais que je ne suis pas libre, et j’exige cependant que Delphine refuse un lien qui peut-être… » Il ne put achever ce qu’il avait intention de dire. « N’importe ! s’écria-t-il, si un homme était l’époux de Delphine, je ne lui laisserais pas la vie : peut elle-se marier, quand un vengeur est tout prêt ? et si c’était moi qui dusse périr, a-t-elle donc tout à fait oublié son amour ; ne frémirait-elle donc pas pour moi ! » Je le rassurai de mille manières sur le premier objet de ses craintes, et j’obtins de lui qu’il attendrait ici votre réponse.

Hâtez-vous donc de me l’envoyer, ne perdez pas un jour ; il les comptera tous avec une douloureuse anxiété. J’ai cru entrevoir, par quelques mots qu’il m’a dits, que Mathilde, pour la première fois, se plaignant sans réserve, avait été profondément affligée de son absence, et qu’il craignait d’exposer sa vie, s’il restait loin d’elle au moment de ses couches. Calmez donc Léonce dans votre lettre, ma chère Delphine, autant qu’il vous sera possible, et refusez-vous absolument à voir M. de Valorbe. C’est moi qui ai à me reprocher de vous avoir trop souvent pressée de le traiter avec bonté, par considération pour la mémoire de mon frère ; mais je vois clairement que s’il revenait à Léonce le moindre mot qui pût lui faire croire qu’on a seulement parlé de nouveau de vous et de M. de Valorbe, il serait impossible de prévoir ce qu’il éprouverait et ce qu’il ferait. Je chercherai quelques détours pour rendre service à M. de Valorbe, vous m’y aiderez, nous y parviendrons ; mais Léonce est tellement irrité au nom seul de M. de Valorbe, que si des calomnies, quelque absurdes qu’elles fussent, lui revenaient encore à ce sujet, son sentiment pour vous s’aigrirait, et sa colère contre M. de Valorbe ne connaîtrait plus de bornes.

J’espère vous avoir détournée pour toujours de l’idée insensée de vous lier où vous êtes par des vœux religieux ; il me semble, au contraire, que si M. de Valorbe ne voulait pas s’éloigner des environs de votre demeure, vous feriez bien de quitter la Suisse et de venir vous établir près de moi lorsque Léonce sera retourné à Paris. Vous savez quel bonheur j’éprouverais en étant pour toujours réunie avec vous.

LETTRE XXIII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Ce 23 mars.

Remettez ce billet à Léonce, ma sœur ; vous ne savez pas dans quel abîme de douleur je suis tombée ! qu’il l’ignore surtout, et vous-même aussi… Adieu, ne pensez plus à moi ; un événement cruel, inouï fixe mon sort et me rend désormais toute consolation inutile. Adieu.

DELPHINE À LÉONCE.

Je jure à Léonce de ne jamais revoir M. de Valorbe ; je lui proteste, pour la dernière fois, qu’il doit être content de mon malheureux cœur : maintenant, qu’il ne s’informe plus de ma destinée, et qu’il retourne auprès de Mathilde.

LETTRE XXIV. — MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, ce 6 avril.

Ma chère amie, il est parti plus calme ; je ne lui ai point fait partager mes cruelles inquiétudes : que signifie ce que vous m’écrivez ? d’où vient votre profonde douleur ? que vous est-il arrivé ? je ne puis rien deviner, mais vos paroles mystérieuses me glacent d’effroi.

Dans quelque situation que vous soyez, vous avez besoin que je vous parle de Léonce ; je reviens aux derniers moments que j’ai passés avec lui. Je l’avais prévenu du jour où je pouvais recevoir votre lettre ; le matin de ce jour, je savais que, depuis cinq heures, il s’était promené sur la route par laquelle le courrier devait venir, sans pouvoir rester en repos une seconde, marchant à pas précipités, revenant après avoir avancé, tournant la tête à chaque pas, et dans un état d’agitation si remarquable, que plusieurs personnes s’étaient arrêtées dans le chemin, frappées de l’égarement et du trouble extraordinaire qu’exprimait son visage ; enfin, à dix heures du matin, il entra chez moi, pâle et tremblant, et me dit, en se jetant sur une chaise près de la fenêtre, que le courrier était arrivé, et que je pouvais envoyer mon domestique chercher mes lettres. J’en donnai l’ordre, et je revins près de lui.

Il se passa près d’une heure dans l’attente ; je parlai plusieurs fois à Léonce, il ne me répondit point ; mais je vis qu’il tâchait de prendre beaucoup sur lui, et qu’il rassemblait toutes ses forces pour ne point se livrer à son émotion. La violence qu’il se faisait l’agitait cruellement ; je ne sais à quel signe j’apercevais ce qu’il éprouvait au fond du cœur ; mais, à la fin de cette heure passée dans le silence, j’étais abîmée de douleur, comme après la scène la plus violente dont l’intérêt et l’émotion auraient toujours été en croissant. Il distingua le premier le bruit de la porte de ma maison qui s’ouvrit, et me dit d’une voix à peine intelligible : « Voilà votre domestique qui revient. » Je me levai pour aller au-devant de lui ; Léonce ne me suivait pas, il cachait sa tête dans ses mains. Il m’a dit depuis que, dans cet instant, il aurait souhaité qu’il n’y eût point de lettre ; il désirait l’incertitude autant qu’il l’avait jusqu’alors redoutée.

Lorsque je reconnus votre écriture, je déchirai promptement l’enveloppe pour que Léonce n’en vit pas le timbre : il croit que vous êtes en Suisse, mais il n’a pas la moindre idée du lieu même où vous demeurez. Je lus d’abord ce qui était pour Léonce, et, dans mon impatience de le lui porter, je ne vis point ce que vous m’écriviez ; je rentrai, tenant à la main votre lettre ; je m’écriai : « Lisez, vous serez content. — Je serai content ! s’écria-t-il ; ah Dieu ! » Et loin de saisir ce que je lui offrais, il répandait des pleurs en répétant toujours : Je serai content, avec une voix, avec un accent que je ne pourrai jamais oublier. Enfin, il prit votre lettre ; et, après l’avoir lue plusieurs fois, il me regarda d’un air plein de douceur, me serra la main et sortit. Il revint deux heures après, et m’annonça qu’il allait retourner auprès de Mathilde ; il ne me demanda rien, ne me fit plus aucune question ; seulement il me dit ; « Soignez son bonheur, vous à qui le sort permet de vivre pour elle. »

Quand il fut parti, je me croyais soulagée, et c’est alors que j’ai lu les lignes pleines de trouble et de douleur que vous m’adressiez : je ne savais que devenir, je voulais vous rejoindre, le misérable état de ma santé m’en ôte la force. Se peut-il que vous m’ayez laissée dans un doute si cruel ? ne recevrai-je aucune lettre de vous, avant que vous ne répondiez a celle-ci ?

LETTRE XXV. — MADAME DE CERLEBE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Zurich, ce 12 avril.

Madame d’Albémar, mademoiselle, n’est pas en état de vous écrire ; elle me condamne à la douloureuse tâche de vous apprendre sa situation : elle est horrible, elle est sans espoir, et mon amitié n’a pas su prévenir un malheur que la générosité de madame d’Albémar devait peut-être me faire craindre. Elle m’a raconté la scène la plus funeste par ses irréparables suites, et le coupable M. de Valorbe, dans une lettre pleine de délire, de regrets et d’amour, m’a confirmé tout ce que Delphine m’avait appris. Il m’est imposé de vous en instruire, mademoiselle ; votre amie veut que vous connaissiez les motifs du parti désespéré qu’elle a pris : ah ! qui me donnera le moyen d’en adoucir pour vous l’amertume !

M. de Valorbe avait été mis en prison pour dettes à Zell, ville d’Allemagne, occupée maintenant par les Autrichiens ; son valet de chambre de confiance informa madame d’Albémar de sa situation. Il n’est que trop certain que M. de Valorbe avait commandé lui-même cette démarche, et que, connaissant la bonté de Delphine, et l’imprévoyante vivacité de ses mouvements généreux, il avait calculé le parti qu’il pouvait tirer d’un imprudent témoignage d’inquiétude et de pitié.

Madame d’Albémar m’écrivit en partant pour Zell ; j’éprouvai, lorsque je reçus sa lettre, une vive inquiétude : je condamnai sa résolution, je redoutai le blâme qu’elle pouvait attirer sur elle ; et, comme vous allez le savoir, cette crainte que je ressentais vague alors, devint bientôt la plus cruelle des anxiétés.

Delphine partit à six heures du matin, sans avoir vu madame de Ternan ; elle arriva à Zell à dix heures, accompagnée seulement d’un cocher et d’un domestique suisses, qui ne la connaissaient pas. Madame de Ternan avait exigé, en prenant madame d’Albémar en pension dans son couvent, qu’elle renvoyât son valet de chambre à Zurich, et Delphine ne quitte jamais Isaure sans laisser auprès d’elle sa femme de chambre pour la soigner. Arrivée à Zell, madame d’Albémar s’aperçut qu’elle n’avait point de passeport : on lui demanda son nom à la porte, elle en donna un au hasard, se promettant de repartir dans peu d’heures, avant que l’officier autrichien qui commandait la place eùt le temps de s’informer d’elle.

Elle descendit chez le négociant que l’homme de M. de Valorbe lui avait indiqué comme sachant seul tout ce qui avait rapport à ses affaires. Le négociant dit à Delphine que, par commisération pour l’état de santé de M de Valorbe, on avait, la veille, obtenu de ses créanciers sa sortie de prison, à condition qu’il serait gardé chez lui. Madame d’Albémar voulut s’informer de ce que devait M. de Valorbe, pour offrir son cautionnement et repartir sans le voir. Le négociant lui dit que M. de Valorbe lui avait expressément défendu de rien accepter de personne, et en particulier d’une femme qui devait être elle, d’après le portrait qu’il lui en avait fait. Alors madame d’Albémar pria le négociant de la conduire chez M. de Valorbe. Il la mena jusqu’à sa porte ; mais quand elle y fut arrivée, il la quitta brusquement, en indiquant assez légèrement qu’elle arrangerait mieux ses affaires sans lui. Madame d’Albémar m’a dit que, se trouvant seule dans ce moment au bas de l’escalier de M. de Valorbe, elle éprouva un effroi dont elle ne peut s’expliquer la cause ; elle voulait retourner sur ses pas, mais elle ne savait quelle route suivre dans une ville inconnue et dont elle ignorait la langue.

Comme elle délibérait sur ce qu’elle devait faire, elle aperçut M. de Valorbe qui descendait quelques marches pour venir à elle ; son changement, qui était très-remarquable, écarta d’elle toute autre idée que celle de la pitié, et elle monta vers lui sans hésiter. Il lui prit la main et la conduisit dans sa chambre : la main qu’il lui donna tremblait tellement, m’a-t-elle dit, qu’elle se sentit embarrassée et touchée de l’émotion qu’il éprouvait ; elle se hâta de lui parler de l’objet de son voyage ; il l’écoutait à peine, et paraissait occupé d’un grand débat avec lui-même.

Delphine lui répéta deux fois la prière d’accepter le service qu’elle venait lui offrir ; et comme il ne lui répondait rien, elle crut qu’il lui en coûtait de prononcer positivement son consentement à ce qu’elle demandait, et posant sur son bureau le papier sur lequel elle avait signé la garantie de ses dettes, elle voulut se lever et partir. À ce double mouvement. M. de Valorbe sortit de son silence par une exclamation de fureur ; et, saisissant Delphine par la main, il lui demanda avec amertume si elle le méprisait assez pour croire qu’il recevrait jamais aucun service d’elle.

« Je suis banni de mon pays, s’écria-t-il, ruiné, déshonoré ; des douleurs continuelles mettent mon sang dans la fermentation la plus violente. Je souffre tous ces maux à cause de vous, de l’amour insensé que j’ai pour vous, et vous vous flattez de les réparer avec votre fortune ! et vous imaginez que je vous laisserai le plaisir de vous croire dégagée de la reconnaissance, de la pitié, de tous les sentiments que vous me devez ! Non, il faut qu’il existe du moins un lien, un douloureux lien entre nous, vos remords. Je ne vous laisserai pas vous en délivrer, je troublerai de quelque manière votre heureuse vie. — Heureuse ! s’écria Delphine ; M. de Valorbe, songez dans quel lieu je vis, songez à ce que j’ai quitté, et répétez-moi, si vous le pouvez encore, que je suis heureuse ! » La voix brisée de Delphine attendrit un moment M. de Valorbe, et, se jetant à ses pieds, il lui dit « Eh bien, ange de douceur et de beauté, s’il est vrai que tu souffres, s’il est vrai que les peines de la vie ont aussi pesé sur toi, pourquoi refuserais-tu d’unir ta destinée à la mienne ? Ah ! je voudrais exister encore ; le temps n’est point épuisé pour moi, il me reste des forces ; je pourrais honorer encore mon nom, il y a des moments où j’ai horreur de ma fin ; Delphine, consentez à m’épouser, et vous me sauverez. — N’avez-vous pas lu, répondit madame d’Albémar, ma lettre à madame de Cerlebe ? — Oui, je l’ai lue, s’écria M. de Valorbe en se relevant avec colère ; vous faites bien de me la rappeler, c’est en punition de cette lettre que vous êtes ici, c’est pour l’expier que je vous ai fait tomber en ma puissance ; vous n’en sortirez plus. »

Représentez-vous l’effroi de Delphine à ces mots, dont elle ne pouvait encore comprendre le sens. Elle s’élance précipitamment vers la porte ; M. de Valorbe se saisit de la clef, la tourne deux fois, en mordant ses lèvres avec une expression de rage, et dans le même instant il va vers la fenêtre, l’ouvre, et jette cette clef dans le jardin qui environnait la maison. Delphine poussa des cris perçants ; et, perdant la tête de douleur, elle appelait à son secours de toutes les forces qui lui restaient.

« Vous essayez en vain, lui dit M. de Valorbe en s’approchant d’elle avec toutes les fureurs de la haine et de l’amour, vous essayez en vain de me faire passer pour un assassin : tout est prévu, personne ne vous répondra ; il n’y a dans la maison qu’un homme fidèle qui, me voyant souffrir chaque jour tous les maux de l’enfer à cause de vous, ne sera pas sensible à vos douleurs ; il a été témoin des miennes ! Vous souffrez à présent, je le vois, mais il ne me reste plus de pitié pour personne : pourquoi serais-je le plus infortuné des hommes ? pourquoi Léonce, l’orgueilleux, le superbe Léonce, jouirait-il de tous les biens de la vie, de votre cœur, de vos regrets ? tandis que moi je suis seul, seul en présence de la mort, que je hais d’autant plus que je me sens poussé vers elle. Delphine, je n’étais pas né méchant, je suis devenu féroce. Savez-vous combien les hommes aigrissent la douleur ? ils m’ont abandonné, trahi ; pas un cœur ne s’est ouvert à moi. Les livres m’avaient appris qu’au milieu des ingrats, des perfides, l’infortuné trouvait du moins un ami obscur qui venait au secours de son cœur : eh bien, cet unique ami, je ne l’ai pas même rencontré ! tous se sont réunis pour me faire du mal : je rendrai ce mal à quelqu’un. Pauvre créature ! dit-il alors en regardant Delphine avec pitié, c’est injuste de te persécuter, car tu es bonne ; mais je t’aime avec idolâtrie, tu es là devant moi, toi qui es le bonheur, l’oubli de toutes les peines, la magie de la destinée ; et la mort est ici, dit-il en montrant ses pistolets armés sur la table. Il faut donc que tu sois à moi, il le faut.

— Monsieur de Valorbe, reprit Delphine avec plus de calme, et retrouvant dans le désespoir même le courage et la dignité, quand je vous estimais, j’ai refusé de m’unir à vous ; quel espoir pouvez-vous former maintenant ? — Vous me méprisez donc ? s’écria-t-il avec un sourire amer ; votre situation ne sera pas dans le monde bien différente de la mienne : vous n’avez pas réfléchi que votre réputation ne se relèvera pas de votre imprudente démarche ; vous êtes ici seule, chez un jeune homme ; vous y passez tout le jour. On vous attend à votre couvent, et vous n’y retournerez pas ; tout le monde saura que nous sommes restés enfermés ensemble, que c’est vous qui êtes venue me chercher ; en voilà plus qu’il n’en faut pour vous perdre dans l’opinion, si vous ne m’épousez pas : et si c’en est assez aux yeux de tous, que n’est-ce pas pour votre amant, pour Léonce, le plus irritable, le plus ombrageux, le plus susceptible des hommes ! » À ces mots, Delphine se renversa sur sa chaise en s’écriant : « Malheureuse que je suis ! » avec un accent si déchirant, que M. de Valorbe en frémit, et pendant quelques instants il assure qu’il eut horreur de lui même ; mais il s’était juré d’avance de résister à l’attendrissement qu’il pourrait éprouver ; il mettait de l’orgueil à lutter contre ses bons mouvements.

Delphine tout a coup s’avança vers lui, et lui dit : «  Si je suis ici, c’est pour en avoir cru mon désir de vous rendre service : je n’ai point réfléchi sur les dangers que je pouvais courir, il ne m’est pas venu dans la pensée qu’ils fussent possibles. Si vous me perdez, c’est l’amitié que j’avais pour vous que vous punissez ; si vous me perdez, c’est ma confiance en vous dont vous démontrez la folie : arrêtez-vous au moment d’être coupable ! Me voici devant vous, sans appui, sans défenseur ; je n’ai d’espoir qu’en faisant naître la pitié dans votre cœur, et jamais je n’en eus moins les moyens : je me sens glacée de terreur ; l’étonnement que j’éprouve surpasse mon indignation ; je ne puis me persuader ce que j’entends ; je ne puis imaginer que ce soit vous, bien vous qui me parlez ; vous me découvrez des abîmes du cœur humain qui passaient ma croyance, et vous me consolez presque de la mort à laquelle vous me condamnez, en m’apprenant qu’il existait sur la terre tant de dépravation et de barbarie ! — Ah ! s’écria M. de Valorbe, il fut un temps où je vous aurais tout sacrifié, même le bonheur auquel j’aspire ! Mais vous ne savez pas quel sentiment intérieur me dévore ; tout me dit que je dois me tuer, le ciel et les hommes me le demandent, et tout me dit aussi que si vous m’aimiez je vivrais. Mon amour pour vous affaiblit mon âme ; mais toute sa fureur lui revient quand vous me repoussez dans le tombeau, vous qui seule pouvez m’en sauver. Dites-moi, pourquoi voulez-vous qu’à trente ans je cesse de vivre ? Cette arme que vous voyez-là, savez-vous qu’il est affreux de la placer sur son cœur pour en chasser votre image ? Le sang, le froid, les convulsions de l’agonie, toutes les horreurs de la nature désorganisée s’offrent à moi, et vous m’y condamnez sans pitié ! Je le sais bien, je n’intéresse personne ; Léonce, vous, qui sais-je encore ? tout le monde désire que je n’existe plus, que je fasse place à tous les heureux que j’importune ; mais pourquoi n’entraînerais-je personne dans ma ruine ?

Vous a-t-on parlé de la fureur des mourants ? Elle porte un caractère terrible ; prêts à s’enfoncer dans l’abîme, ils saisissent tout ce qu’ils peuvent atteindre ; ils veulent faire tomber avec eux ceux même qui ne peuvent les secourir ; ils font, avant de périr, un dernier effort vers la vie, plein d’acharnement et de rage. Voilà ce que j’éprouve ! voilà ce qui me justifie ! Je ne sens plus le remords ; je n’ai qu’un désir furieux d’exister encore, et néanmoins un sentiment secret que je n’y parviendrai pas, que tout ce que je fais ne sera pour moi que des douleurs de plus ; n’importe, vous serez ma femme, ou vous souffrirez mille fois plus encore par les soupçons et le mépris persécuteur de la vie ! Je l’ai éprouvé, le mépris ; je l’ai subi pour vous ; il m’a rendu implacable, insensible à vos pleurs : jugez quel mal il doit faire !

Le jour avançait pendant que M. de Valorbe parlait ainsi, l’heure se faisait entendre, et Delphine sentait que le moment de retourner à son couvent allait passer. Elle connaissait madame de Ternan ; elle savait que si elle restait une nuit hors du couvent sans l’en avoir prévenue, elle se brouillerait avec elle : et quel éclat, pensait-elle, que de se brouiller avec madame de Ternan, avec la soeur de madame de Mondoville, pour une visite à M. de Valorbe ! Rien ne pourrait la justifier aux veux de Léonce ! Elle aurait dû craindre aussi tous les coupables projets que pouvait former M. de Valorbe, pendant qu’elle se trouvait entièrement dans sa dépendance ; mais elle m’a dit, depuis, qu’elle avait un tel sentiment de mépris pour sa conduite, qu’il ne lui vint pas même dans l’esprit qu’il osât se prévaloir de son indigne ruse. D’ailleurs, M. de Valorbe était lui-même si humilié devant celle qu’il opprimait, que, par un contraste bizarre, il se sentait pénétré du plus profond respect pour elle, en lui faisant la plus mortelle injure.

Une seule idée donc occupait Delphine, et faisait disparaître toutes les autres : elle regardait sans cesse le soleil prêt à se coucher, et la pendule qui marquait les heures ; elle voyait, en comptant les minutes, qu’il lui restait encore le temps de rentrer dans son couvent avant qu’il fût fermé ; alors elle conjurait M. de Valorbe de la laisser partir, avec une instance, avec une si vive terreur de perdre un moment, que ses paroles se précipitaient et qu’on pouvait à peine les distinguer. « Mon cher monsieur de Valorbe, lui disait-elle en serrant ses deux mains, sans penser à son amour pour elle, et sans qu’il osât lui-même le témoigner ; mon cher monsieur de Valorbe, il y a quelques minutes encore, il y en a entre moi et la honte ; je ne suis pas encore déshonorée, je puis encore retrouver un asile, laissez-moi l’aller chercher ; si je reste encore, il faudra que je couche cette nuit sur la pierre, et qu’au jour je n’ose plus lever les yeux sur personne. Voyez, je suis encore une femme que ses amis peuvent avouer, dont les peines excitent encore l’intérêt et la pitié ; mais dans une heure, solitaire avec ma conscience, les hommes ne me croiront pas ; celui que j’aime, enfin vous le savez, je l’aime, il ne reconnaîtra plus ma voix, et rougira des regrets qu’il donnait à ma perte. Ô monsieur de Valorbe, que ne prenez-vous cette arme pour me tuer ! je vous pardonnerais ; mais m’ôter son estime, mais l’avoir prévu, mais le vouloir, ô Dieu ! l’heure se passe ; vous le voyez, encore quelques minutes, encore… » Et elle se laissa tomber à ses pieds, en répétant ce mot : encore ! encore ! de ses dernières forces.

M. de Valorbe me l’a juré, et j’ai besoin de le croire, il se sentit vaincu dans ce moment ; et, s’il garda le silence, ce fut pour jeter un dernier regard sur cette figure enchanteresse qu’il perdait pour jamais, et qu’il voyait à ses pieds dans un état d’émotion qui la rendait encore plus ravissante. Mais on entendit un bruit extraordinaire dans la maison ; on frappa d’abord avec violence à la porte, et, des coups redoublés la faisant céder, des soldats entrèrent dans la chambre, un officier à leur tête. Delphine, sans s’informer du motif de leur arrivée, voulut sortir à l’instant ; on la retint, et bientôt on lui fit savoir que c’était elle qui était suspecte : on la croyait un émissaire des Français en Allemagne, et on venait la chercher pour la conduire au commandant de la place.

M. de Valorbe, en apprenant cet ordre, se livra à toute sa fureur ; il ne pouvait supporter le mal que d’autres que lui faisaient à Delphine, et, sans le vouloir, il aggrava sa situation par la violence de ses discours. Delphine, quand elle entendit sonner l’heure qui ne lui permettait plus d’arriver à temps à son couvent, redevint calme tout à coup, et se laissa conduire chez le commandant : on ne permit pas à M. de Valorbe de la suivre.

Le commandant autrichien prouva facilement à Delphine, en l’interrogeant, qu’elle n’avait pas dit son vrai nom ; car celui qu’elle s’était donné était suisse, et dès la première question elle avoua qu’elle était Française ; mais elle était décidée à ne se pas faire connaître, puisqu’elle avait été trouvée seule enfermée avec M. de Valorbe. Le négociant chez qui elle était descendue d’abord avait déposé qu’elle était venue pour le voir ; quelques plaisanteries grossières de ceux qui l’entouraient ne lui avaient que trop appris quelle idée ils s’étaient formée de ses relations avec M. de Valorbe ; et pour rien au monde elle n’aurait voulu que dans de semblables circonstances son véritable nom fût connu. Elle se complaisait dans l’espoir que son refus constant de le dire irriterait le commandant, confirmerait ses soupçons, et qu’il l’enfermerait peut-être dans quelque forteresse pour le reste de ses jours : la nuit entière se passa sans qu’elle voulût répondre.

Quelle nuit ! Vous représentez-vous Delphine, seule au milieu d’hommes durs et farouches qui, d’heure en heure, revenaient l’interroger et cherchaient à lui faire peur pour en obtenir un aveu qu’ils croyaient être de la plus grande importance ? Le commandant surtout se flattait de trouver dans une découverte essentielle un moyen d’avancement ; et que peut-il exister de plus inflexible qu’un ambitieux qui espère du bien pour lui de la peine d’un autre ! Delphine, vers le milieu de la nuit, avait obtenu qu’on la laissât seule pendant quelques heures ; elle s’endormit, accablée de fatigue et de douleur. Quand elle se réveilla, et qu’elle se vit dans une chambre noire, délabrée, entendant le bruit des armes, le jurement des soldats, elle fut dans une sorte d’égarement qui subsistait encore quand je la revis.

Tout à coup le commandant entre chez elle, et lui demande pardon, avec un ton respectueux, de ne l’avoir pas connue. M. de Valorbe, qui avait pu enfin pénétrer jusqu’à lui, lui avait appris, à travers les plus sanglants reproches, le nom de madame d’Albémar, et de quel couvent elle était pensionnaire. Comme dans cette abbaye il y avait plusieurs femmes de la plus grande naissance d’Allemagne, et que madame de Ternan, en particulier, était très-considérée à Vienne, le commandant eut peur de lui avoir déplu en maltraitant une personne qu’elle protégeait ; et changeant de conduite à l’instant, il donna un officier à madame d’Albémar pour la ramener jusqu’à l’abbaye, et se contenta de faire arrêter M. de Valorbe (qui est encore en prison), parce qu’il l’avait offensé en se plaignant avec hauteur des traitements que madame d’Albémar avait soufferts.

Ce commandant avait fait partir un officier une heure avant madame d’Albémar, avec le procès-verbal de tout ce qui s’était passé, et une lettre d’excuse à madame de Ternan, qui contenait des insinuations très-libres sur la conduite de madame d’Albémar avec M. de Valorbe. J’étais au couvent, où depuis la veille au soir je souffrais les plus cruelles angoisses ; lorsque cet officier arriva, madame de Ternan qui avait déjà exprimé de mille manières l’impression que lui faisait l’inexplicable absence de Delphine, ordonna, après avoir lu la lettre de Zell, que les principales religieuses se réunissent chez elle, et refusa très durement de me communiquer, ni ce qu’elle avait reçu, ni ce qu’elle projetait.

L’infortunée Delphine arriva pendant que l’assemblée des religieuses durait encore. J’eus le bonheur au moins d’aller au-devant d’elle ; en descendant de voiture elle ne vit que moi, et lorsque je lui témoignai la plus tendre affection, elle me regarda avec étonnement, comme s’il n’était plus possible que personne prit le moindre intérêt à elle ; nous nous retirâmes ensemble dans son appartement, et j’appris de Delphine, à travers son trouble, ce qui s’était passé ; une inquiétude l’emportait sur toutes les autres et revenait sans cesse à son esprit. — Léonce le saura, il me méprisera, disait-elle, en interrompant son récit ; — et quand elle avait prononcé ces mots, elle ne savait plus où reprendre ce récit, et les répétait encore.

J’essayais de la consoler, mais ce qui me causait une inquiétude mortelle, c’était la décision qu’allait prendre madame de Ternan : Elle entra dans ce moment, Delphine essaya de se lever et retomba sur sa chaise ; je souffrais de lui voir cet air coupable, quand jamais elle n’avait eu plus de droits à l’estime et à la pitié. Madame de Ternan aimait l’effet qu’elle produisait : elle regardait Delphine, non pas précisément avec dureté, mais comme une personne qui jouit d’une grande impression causée par sa présence, quel qu’en soit le motif. « Madame, dit-elle à Delphine, après ce qui s’est passé à Zell, après l’éclat de votre aventure, nos sœurs ont jugé que votre intention était sans doute d’épouser M. de Valorbe, et elles ont décidé que vous ne pouviez plus rester dans cette maison. — Ah ! voilà le coup mortel ! » s’écria Delphine, et elle tomba sans connaissance sur le plancher.

Je la pris dans mes bras ; madame de Ternan s’approcha d’elle, nous la secourûmes. Quand elle parut revenir à elle, madame de Ternan, qui était placée derrière son lit, lui adressa quelques mots assez doux ; Delphine égarée s’écria : «  C’est la voix de Léonce, est-ce qu’il me plaint, est-ce qu’il a pitié de moi ? Cependant je suis chassée, chassée de la maison de sa tante ; c’est bien plus que quand je sortis de ce concert d’où la haine des méchants me repoussait ; et cependant que n’ai-je pas souffert alors ! n’ai-je pas craint de perdre son affection ! et maintenant qu’on m’a surprise, enfermée avec son rival, qu’un acte authentique l’atteste, que des religieuses me chassent ! Ah ! Dieu, Dieu, je suis innocente ! je le suis, Léonce, Léonce ! » Et elle retomba dans mes bras de nouveau, sans mouvement.

« Laissez-moi seule avec elle, me dit madame de Ternan, j’entrevois un moyen de la sauver. — Si vous le pouvez, lui dis-je, c’est un ange que vous consolerez ; » et je me hâtai de lui dire la vérité ; elle l’entendit, et je crus même voir qu’elle y était préparée. Je ne compris pas alors comment elle n’avait pas pris plus tôt la défense de Delphine ; mais c’est une femme d’une telle personnalité, qu’on n’a l’espérance de la faire changer d’avis sur rien ; car il faudrait lui découvrir dans son intérêt particulier quelques rapports qu’elle n’eût pas saisis, et elle s’en occupe tant que c’est presque impossible.

Je me retirai : deux heures après il me fut permis de revenir ; je trouvai un changement extraordinaire dans Delphine ; elle était plus calme, et non moins triste ; elle n’avait plus cette expression d’abattement qui lui donnait l’air coupable ; sa tête s’était relevée, mais sa douleur semblait plus profonde encore ; l’on aurait dit seulement qu’elle s’y était vouée pour toujours. Elle me pria avec douceur de revenir la voir dans huit jours, et seulement dans huit jours. Je la quittai avec un sentiment de tristesse, plus douloureux que celui même que j’avais éprouvé lorsque son désespoir s’exprimait avec violence. Huit jours après, quand je la vis, elle venait de recevoir une lettre de vous, qui lui annonçait et l’arrivée de Léonce et sa fureur à la seule pensée qu’elle pouvait avoir vu M. de Valorbe. « Lisez cette lettre, me dit Delphine ; vous voyez que s’il apprenait ce qui s’est passé à Zell, il ne me le pardonnerait pas ; je le connais, il vengerait mon offense sur M. de Valorbe ; il exposerait encore une fois sa vie pour moi ; et quand même je pourrais un jour me justifier à ses yeux, ne sais-je pas ce qu’il souffrirait en voyant celle qu’il aime flétrie dans l’opinion ? Son caractère s’est manifesté malgré lui cent fois à cet égard, dans les moments où son amour pour moi le dominait le plus ; et quel éclat, grand Dieu ! que celui qui me menaçait il y a huit jours ! quel homme, quel autre même que Léonce le supporterait sans peine ! Ecoutez-moi, me dit-elle alors, sans m’interrompre, car vous serez tentée d’abord de me combattre, et vous finirez cependant par être de mon avis.

Madame de Ternan m’a dit qu’il n’existait qu’un moyen de rester dans le couvent où je suis, c’était de m’y faire religieuse ; à cette condition les sœurs consentent à me garder ; le crédit de madame de Ternan fera disparaître toutes les traces de l’événement de Zell. En prononçant les vœux de religieuse, je m’assure d’un repos que rien ne pourra troubler ; j’y ai consenti, je prends l’habit de novice après-demain. Ne frémissez pas, jugez-moi : voulez-vous que je sorte de cette maison comme une femme perdue ? que Léonce apprenne que c’est pour M. de Valorbe que je suis bannie de l’asile que madame de Ternan m’avait donné ? que je me trouve aux prises de nouveau avec l’opinion, avec le monde, avec tout ce que j’ai souffert ? Le nom de M. de Valorbe une seconde fois répété avec le mien ne s’oubliera plus, et Léonce saura que ma réputation est détruite sans retour ; je resterai libre, mais j’aurai perdu tout le prix de moi-même, et je finirai par m’enfermer dans la retraite, sans avoir, comme à présent, la douce certitude que je suis restée pure dans le souvenir de Léonce, et que ses regrets me sont encore consacrés.

Si madame de Ternan avait voulu me rendre les mêmes services sans exiger de moi un grand sacrifice, je l’aurais préféré, car ni mon cœur ni ma raison ne m’appellent à l’état que je vais embrasser ; mais elle n’avait aucun motif pour s’intéresser à moi, si je ne cédais pas à sa volonté ; elle pouvait m’objecter toujours la résolution de ses compagnes. Je savais bien que cette résolution venait d’elle, mais c’était une raison de plus pour croire qu’elle ne chercherait pas à la faire changer ; je n’avais que le choix du parti que j’ai pris, ou de trouver en sortant de cette maison tous les cœurs fermés pour moi, tous, ou du moins un seul ; n’était-ce pas tout ? pouvais-je y survivre ? Je n’ai pas su mourir, voilà tout ce que signifie la résolution, en apparence courageuse, que je viens d’adopter. Il ne me restait pas d’alternative ; vous-même, répondez, que m’auriez-vous conseillé ? »

Je ne sus que pleurer : que pouvais-je lui dire ? elle avait raison. L’infâme M. de Valorbe ! quels mouvements de haine je sentais contre lui ! mon émotion était extrême, mais je me taisais. « Ne vous affligez pas trop pour moi, » reprit Delphine avec bonté ; car dans ses plus grandes peines, vous le savez, elle s’occupe encore des impressions des autres : « Qu’est-ce donc que je sacrifie ? une liberté dont je ne puis faire aucun usage ; un monde où je ne veux pas retourner, qui a blessé mon cœur, dont l’opinion pourrait altérer l’affection de Léonce pour moi ; je m’en sépare avec joie. Ma belle-sœur viendra peut-être me rejoindre un jour, et je passerai ma vie avec vous deux qui connaissez mes affections et ma conduite comme moi-même. « Je ne sais, ajouta-t-elle avec la plus vive émotion ; si j’avais aimé un homme tout à fait indifférent aux opinions des autres hommes, bannie, chassée, humiliée, j’aurais pu l’aller trouver, et lui dire : Voilà le même cœur, le même amour, la même innocence ; eh bien, qu’y a-t-il de changé ? Mais il vaut mieux mourir que de se livrer à un sentiment de confiance ou d’abandon qui ne serait pas entièrement partagé par ce qu’on aime. Ah ! n’allez pas penser que Léonce ne soit pas l’être le plus parfait de la terre ! le défaut qu’il peut avoir est inséparable de ses vertus : je ne conçois pas comment un homme qui n’aurait pas même ses torts pourrait jamais l’égaler ; et n’est-ce pas moi d’ailleurs dont l’imprudente vie a fait souffrir son cœur ?

J’ai cru longtemps que mes malheurs venaient d’un sort funeste ; mais il n’y a point eu, non, il n’y a point eu de hasard dans ma vie. Je n’ai pas éprouvé une seule peine dont je ne doive m’accuser. Je ne sais ce qui me manque pour conduire ma destinée, mais il est clair que je ne le puis. Je cède à des mouvements inconsidérés ; mes qualités les meilleures m’entraînent beaucoup trop loin, ma raison arrive trop tard pour me retenir, et cependant assez tôt pour donner à mes regrets tout ce qu’ils peuvent avoir d’amer : je vous le dis, l’action de vivre m’agite trop, mon cœur est trop ému ; c’est à moi, à moi surtout, que conviennent ces retraites où l’on réduit l’existence à de moindres mouvements ; si la faculté de penser reste encore, les objets extérieurs ne l’excitent plus, et, n’ayant affaire qu’à soi-même, on doit finir par égaler ses forces à sa douleur.

Il y a deux jours, avant que j’eusse donné à madame de Ternan une réponse décisive, mes promenades rêveuses me conduisirent jusqu’à la chute du Rhin, près de Schaffouse : je restai quelque temps à la contempler ; je regardais ces flots qui tombent depuis tant de milliers d’années, sans interruption et sans repos. De tous les spectacles qui peuvent frapper l’imagination, il n’en est point qui réveille dans l’âme autant de pensées : il semble qu’on entende le bruit des générations qui se précipitent dans l’abîme éternel du temps ; on croit voir l’image de la rapidité, de la continuité des siècles dans les grands mouvements de cette nature, toujours agissante et toujours impassible, renouvelant tout et ne préservant rien de la destruction. Oh ! m’écriai-je, d’où vient donc que j’attache à mon avenir tant d’intérêt et d’importance ? Voilà l’histoire de la vie ! notre destinée, la voilà ! des vagues engloutissant des vagues, et des milliers d’êtres sensibles souffrant, désirant, périssant, comme ces bulles d’eau qui jaillissent dans les airs et qui retombent. Il ne faut pas moins que le bouleversement des empires pour attirer notre attention ; et l’homme qui semblait devoir se consumer de pitié, puisqu’il a seul la prévoyance et le souvenir de la douleur, l’homme ne détourne pas même la tête pour remarquer les souffrances de ses semblables ! Qui donc entendra mes cris ? est-ce la nature ? Comme elle suit son cours majestueusement ! comme son mouvement et son repos sont indépendants de mes craintes et de mes espérances ! Hélas ! ne puis-je pas m’oublier comme elle m’oublie ? ne puis-je pas, comme un de ces arbres, me laisser aller au vent du ciel sans résister ni me plaindre ?

Non, ma chère Henriette, continua madame d’Albémar, il ne faut pas lutter longtemps contre le malheur ; je me soumets au sort que m’impose madame de Ternan. Croyez-moi, je fais bien : je consacre ma mémoire dans le cœur de celui pour qui j’ai vécu ; je me survis, mais pour apprendre qu’il me regrette et que rien ne pourra plus altérer ce sentiment. Les anciens croyaient que les âmes de ceux qui n’avaient pas reçu les honneurs de la sépulture erraient longtemps sur les bords du fleuve de la mort ; il me semble qu’une situation presque semblable m’est réservée. Je serai sur les confins de cette vie et de l’autre, et la rêverie me fera passer doucement les longues années qui ne seront remplies que par mes souvenirs.

Je voudrais pouvoir unir à ce grand sacrifice l’idée qu’il est agréable à Dieu, mais je ne puis me tromper moi-même à cet égard. Je n’ai jamais cru qu’un Dieu de bonté exigeât de nous ce qui ne pouvait servir à notre bonheur ni à celui des autres. En brisant mes liens avec le monde, je ne sens au fond de mon cœur que l’amour qui m’y condamne, et l’amour qui m’en récompense ; oui, c’est pour son estime, c’est pour ne point exposer sa vie, c’est pour sauver la réputation de celle qu’il a honorée de son choix, que je m’enferme ici pour jamais ! Pardonne, ô mon Dieu ! l’on exige de moi que je prononce ton nom ; mais tu lis au fond de mon âme, et tu sais que je ne t’offre point une action dont tu n’es pas l’objet ! je t’offre tout ce que je ferai jamais de bon, d’humain, de raisonnable ; mais ce que le désespoir m’inspire, ce sont les passions du cœur qui l’ont obtenu de moi.

Je suis fière cependant, reprit Delphine, d’immoler mon sort à Léonce ; je traverserai le temps qui me reste comme un désert aride, qui conduit du bonheur que j’ai perdu au bonheur que je retrouverai peut-être un jour dans le ciel. Je tâcherai d’exercer quelques vertus dans cet intervalle, quelques vertus qui me fassent pardonner mes fautes et soutiennent en moi jusque dans la vieillesse l’élévation de l’âme. Voilà tous mes desseins, voilà toutes mes espérances ! Ne discutez rien, n’ébranlez rien en me parlant, ma chère Henriette ; vous pourriez me faire beaucoup de mal, mais vous ne changeriez rien à mon sort : le déshonneur est sur le seuil de ce couvent ; si j’en sors, il m’atteint ; s’il m’atteint, Léonce me venge, son sentiment est altéré, je crains pour sa vie, et je perds son amour ! Grand Dieu ! qui oserait me conseiller de quitter cette demeure, fût-elle mon tombeau ? qui ne me retiendrait pas par pitié, si mes pas m’entraînaient hors de cette enceinte ? »

En l’écoutant, mademoiselle, je ne conservais qu’un espoir, c’est l’année de noviciat qui nous reste. Ne peut-on pas obtenir, pendant ce temps, de madame de Ternan qu’elle conserve Delphine dans sa maison, et qu’elle étouffe par tous ses moyens l’éclat de son aventure, sans exiger d’elle de prendre le voile ? Mais cet espoir, s’il existe encore, ne dépend point de Delphine, je ne devais donc pas risquer de lui en parler. Je l’embrassai en pleurant ; elle me chargea de vous écrire, et nous nous quittâmes sans que j’eusse tâché d’ébranler dans ce moment sa résolution.

Je vais laisser passer quelques jours, afin que Delphine ait le temps d’adoucir par sa présence les cruelles préventions de ses compagnes, et je retournerai chez madame de Ternan pour essayer ce que je puis sur elle. Vous aussi, mademoiselle, écrivez à Delphine ; servez-vous de mon ascendant pour la détourner de son projet, et consacrons nos efforts réunis à la sauver du malheur qui la menace.

LETTRE XXVI. — MADEMOISELLE D’ALBÉMAR À DELPHINE.
Montpellier, ce 18 avril.

Ma chère Delphine, je frémis de la lettre de madame de Cerlebe que je viens de recevoir ! Au nom du ciel ! retirez le consentement que vous avez donné à madame de Ternan : je sens tout ce qu’il y a de cruel dans votre situation, mais rien ne doit vous décider à un engagement irrévocable ; ni vos opinions ni votre caractère ne sont d’accord avec les obligations que vous voulez vous imposer ; votre piété généreuse vous a fait commettre une grande imprudence, mais il n’est point impossible de faire connaître le véritable motif de votre démarche

M. de Valorbe ne peut-il pas se repentir et vous justifier authentiquement ? pensez-vous que le reste de votre vie dépende de ce qui sera dit pendant quelques jours dans un coin de la Suisse ou de l’Allemagne ? Si vous n’aviez pas peur d’être condamnée par Léonce, combien il vous serait facile de braver l’injustice de l’opinion ! vous que j’ai vue trop disposée à la dédaigner, vous lui sacrifiez votre vie entière ; quel délire de passion ! Car, ne vous y trompez pas, votre seul motif, c’est la crainte d’être un instant soupçonnée par Léonce, ou d’en être moins aimée, quand même il connaîtrait votre innocence, si votre réputation restait altérée. Mon amie, peut-on immoler sa destinée entière à de semblables motifs ?

Le plus grand malheur des femmes, c’est de ne compter dans leur vie que leur jeunesse ; mais il faut pourtant que je vous le dise, dussé-je vous indigner : dans dix ans, vous n’éprouverez plus les sentiments qui vous dominent à présent ; dans vingt ans vous en aurez perdu même le souvenir ; mais le malheur auquel vous vous dévouez ne passera point, et vous vous désespérerez d’avoir soumis votre destinée entière à la passion d’un jour ; encore une fois, pardonnez, je reviens à ce que vous pouvez entendre sans vous révolter contre la froideur de ma raison.

Avez-vous pensé que vous mettiez une barrière éternelle entre Léonce et vous ? S’il était libre une fois, si jamais… juste ciel ! dites-moi, l’imagination la plus exaltée aurait-elle pu inventer des douleurs aussi déchirantes que le seraient les vôtres ? Vous vous êtes mal trouvée de vous livrer à l’enthousiasme de votre caractère, la réalité des choses n’est point faite pour cette manière de sentir ; vous mettez dans la vie ce qui n’y est pas, ce qu’elle ne peut contenir ; au nom de votre amitié, au nom encore plus sacré de celui que nous nommez votre bienfaiteur, de mon frère, renoncez à votre noviciat avant que l’année soit écoulée ! le temps amènera ce que la pensée ne pouvait prévoir ; mais que peut-il, le temps, contre les engagements irrévocables ?

Je crains beaucoup l’ascendant qu’a pris sur vous madame de Ternan ; sa ressemblance avec Léonce en est, j’en suis sûre, la principale cause : elle agit sur vous, sans que vous puissiez vous on défendre ; sans cette fatale ressemblance, madame de Ternan vous déplairait certainement : la femme qui n’a pu se consoler de n’être plus belle doit avoir l’âme la plus froide et l’esprit le plus léger. Moi qui ai été vieille dès mes premiers ans, puisque ma figure ne pouvait plaire, j’ai su trouver des jouissances dans mes affections ; et si vous étiez heureuse, j’aimerais la vie. Madame de Ternan avait des enfants, pourquoi n’a-t-elle pas désiré de vivre auprès d’eux ? Elle était riche, pourquoi n’a-t-elle pas mis son bonheur dans la bienfaisance ? elle n’a vu dans la vie qu’elle, et dans elle que son amour-propre. Si elle avait été un homme, elle aurait fait souffrir les autres ; elle était femme, elle a souffert elle-même ; mais je ne vois en elle aucune trace de bonté, et sans la bonté, pourquoi la douleur même inspirerait-elle de l’intérêt ? En a-t-elle pour vous, cette femme cruelle, quand elle vous offre l’alternative du déshonneur, ou d’une vie qui ressemble à la mort ?

Vous avez la tête presque perdue, vous ne croyez plus à l’avenir ; vous êtes saisie par une fièvre de l’âme qui ne se manifeste point aux yeux des autres, mais qui vous égare entièrement. Je conçois qu’il est des moments où l’on voudrait abdiquer l’empire de soi ; il n’y a point de volonté qu’on ne préfère à la sienne, et la personne qui veut s’emparer de vous le peut alors, sans avoir besoin, pour y parvenir, de mériter votre estime. Mais quand on se trouve dans une pareille situation, ce qu’il faut, mon amie, c’est ne prendre aucune résolution, replier ses voiles, laisser passer les sentiments qui nous agitent, employer toute sa force à rester immobile, et six mois jamais ne se sont écoulés sans qu’il y ait eu un changement remarquable en nous-mêmes et autour de nous.

Ma chère Delphine, avant que votre année de noviciat soit finie, j’irai vous chercher ; et si mes raisons ne vous ont pas persuadée, j’oserai, pour la première fois, exiger votre déférence.

LETTRE XXVII. — DELPHINE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
De l’abbaye du Paradis, ce 1er mai.

Pardonnez, ma sœur, si je ne puis vous peindre avec détail les sentiments de mon âme ; parler de moi me fait mal. Ce que je puis vous dire seulement, c’est que je souhaiterais sans doute qu’avant la fin de mon noviciat une circonstance heureuse me permit de ne pas prononcer mes vœux ; mais tant que je n’aurai que l’alternative de ces vœux ou de mon déshonneur, rien ne peut faire que j’hésite à les prononcer. Pardon encore de repousser ainsi vos conseils et votre amitié ; mais il y a des situations et des douleurs dans la vie dont personne ne peut juger que nous-mêmes.

LETTRE XXVIII. — MADAME DE MONDOVILLE, MÈRE DE LÉONCE,
À SA SŒUR, MADAME DE TERNAN.
Madrid, ce 15 mai 1792.

Vainement, ma chère sœur, vous vous croyez certaine d’avoir fixé madame d’Albémar auprès de vous ; vainement vous pensez que je n’ai plus rien à craindre du fol amour de mon fils pour elle ; tous vos projets peuvent être renversés, si vous ne suivez pas le conseil que je vais vous donner.

Une lettre de Paris m’apprend que Mathilde est malade : elle le cache à tout le monde, et plus soigneusement encore à mon fils ; mais le jeûne rigoureux auquel elle s’est astreinte cette année, quiqu’elle fût grosse, lui a fait un mal peut-être irréparable ; et l’on m’écrit que si, dans cet état, elle persiste à vouloir nourrir son enfant, certainement elle n’y résistera pas deux mois. Si elle meurt, mon fils ne perdra pas un jour pour découvrir la retraite de madame d’Albemar ; il l’engagera bien aisément à renoncer à son noviciat, et rien au monde alors ne pourra l’empêcher de l’épouser. Quelle est donc la ressource qui peut nous rester contre ce malheur ? une seule, et la voici :

Il faut obtenir des dispenses de noviciat pour madame d’Albémar, et lui faire prononcer ses vœux tout de suite ; rien de plus facile et rien de plus sûr que ce moyen : j’ai déjà parlé au nonce du pape en Espagne ; il a écrit en Italie, l’on ne vous refusera point ce que vous demanderez ; envoyez un courrier à Rome, donnez les prétextes ordinaires en pareil cas ; et quand vous aurez obtenu la dispense, offrez, comme vous l’avez déjà fait à madame d’Albémar le choix de prononcer ses vieux, ou de sortir de votre maison ; elle n’hésitera pas, et nous n’aurons plus d’inquiétude, quoi qu’il puisse arriver. Nous ne pouvons nous reprocher en aucune manière d’abréger le noviciat de madame d’Albémar : elle a manifesté son intention de se faire religieuse, elle a vingt-deux ans, elle est veuve, personne n’est plus en état qu’elle de se décider, et ce n’est pas la différence de quelques mois qui rendra ses vœux moins libres et moins légitimes ; mais de quelle importance n’est-il pas pour nous de ne pas nous exposer à attendre les couches de Mathilde ! Si elle meurt, madame d’Albemar vous quitte ; vous perdez ainsi pour jamais une société qui vous est devenue nécessaire ; et moi, j’aurai pour belle-fille un caractère inconsidéré, une tête imprudente, qui mettra le trouble dans ma famille.

Je suis vieille, assez malade, je veux mourir en paix, et rappeler près de moi mon fils : soit que Mathilde vive ou qu’elle meure, Léonce m’aimera toujours par-dessus tout, s’il n’est pas lié à une femme dont il soit amoureux et qui absorbe entièrement toutes ses affections. Mon esprit, au moins à présent, lui est nécessaire ; s’il a une femme qui ait aussi de l’esprit, et, de plus de la jeunesse et de la beauté, que serai-je pour lui ? Vous m’avez avoué, ma sœur, que vous vous préfériez aux autres ; moi, si je suis personnelle, c’est dans le sentiment que je le suis : je donnerais ma vie avec joie pour le bonheur de mon fils ; mais je ne voudrais pas qu’une autre que moi fit ce bonheur, et je me sens de la haine pour une personne qu’il aime mieux que moi.

Vous voyez, chère sœur, avec quelle franchise je vous parle ; mais songez surtout combien il est essentiel de ne pas perdre un moment pour nous préserver des chagrins qui nous menacent.

LETTRE XXIX. — MADAME DE CERLEBE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
De l’abbaye du Paradis, ce 20 juin.

Tout est dit, le temps sur lequel je comptais nous est arraché. Les vœux éternels sont prononcés ! Ah ! nous avons été entraînées par je ne sais quelle puissance inexplicable, et maintenant qu’il faut que je vous rende compte de ces malheureux jours, leur souvenir se perd dans le trouble qui nous a peut-être empêchées de faire usage de notre raison.

Depuis près de trois mois que madame d’Albémar était novice, madame de Ternan avait cherché tous les moyens de prendre de l’ascendant sur elle : ce n’était point par de l’art ou de la fausseté qu’elle y était parvenue ; il faut rendre à madame de Ternan la justice qu’elle a beaucoup de vérité dans le caractère, mais tant d’humeur et de personnalité, qu’il faut ou se brouiller avec elle, ou céder à ses volontés. Combien, dans la plupart des associations de la vie, n’y a-t-il pas d’exemples de l’empire de l’humeur et de l’exigence sur la douceur et la raison ! Dès qu’un lien est formé de manière qu’on ne puisse plus le rompre sans de graves inconvénients, c’est le plus personnel des deux qui dispose de l’autre.

Je me croyais sûre cependant que nous avions encore plusieurs mois devant nous ; je comptais sur votre arrivée, que vous aviez annoncée ; je me flattais que pendant ce temps il surviendrait des incidents qui délivreraient madame d’Albémar sans la compromettre. Lorsqu’il y a trois jours, je vins la voir à son couvent, je la trouvai beaucoup plus triste qu’elle ne l’avait été jusqu’alors. Interrogée par moi, elle me dit que madame de Ternan avait obtenu à Rome des dispenses de noviciat, et qu’elle voulait l’obliger à prononcer ses vœux dans trois jours. Indignée de cette résolution, j’en demandai les motifs. « Elle ne me les a pas fait connaître, répondit madame d’Albémar ; elle s’est retranchée dans la phrase ordinaire dont elle se sert quand elle a de l’humeur contre moi ; elle m’a dit que si je ne voulais pas suivre ses conseils, elle rendrait publique la lettre du commandant de Zell, et se conformerait à la délibération des sœurs qui, en conséquence de cette lettre, avaient décidé qu’elles ne me garderaient pas dans leur couvent. J’ai cependant persisté dans mon refus d’abréger mon noviciat, continua Delphine ; mais cette affreuse menace me remplit de terreur. » J’essayai alors de rassurer madame d’Albémar, et je me déterminai à parler à madame de Ternan, malgré l’éloignement qu’elle m’inspire : je lui fis demander de la voir ; elle me fit dire capricieusement de revenir le lendemain.

En arrivant, je lui expliquai l’objet de ma visite ; elle me dit, avec une franchise d’égoïsme tout à fait originale, qu’elle avait des raisons de craindre que, si le noviciat de Delphine durait un an, les circonstances ou ses amis ne la fissent renoncer au projet de se faire religieuse, et qu’elle ne voulait pas s’exposer à perdre la société d’une personne qui lui plaisait extrêmement. Je voulus lui parler alors du plaisir d’être généreuse envers ses amis, de se sacrifier pour eux : elle me répondit honnêtement, mais comme s’il fallait de la politesse pour ne pas se moquer de ce qu’elle appelait ma mauvaise tête ; et non-seulement elle n’était pas ébranlée par tout ce que je pouvais lui dire, mais elle n’avait pas l’air de croire qu’on pùt hésiter sur ce que je proposais, et répétait sans cesse : « Comment peut-on me demander de ne pas employer tous mes moyens pour faire réussir une chose que je souhaite ? c’est vraiment de la folie ! »

Je retournai ensuite vers Delphine, et je voulus l’engager à sortir de l’abbaye, à braver ce qu’on pourrait dire en venant s’établir chez moi ; mais je vis avec douleur qu’elle n’en avait pas la force. « Autrefois, me dit-elle, je ne craignais pas du tout l’opinion, et je ne consultais jamais que le propre témoignage de ma conscience ; mais depuis que le monde a trouvé l’art de me faire mal dans mes affections les plus intimes, depuis que j’ai vu qu’il n’y avait pas d’asile contre la calomnie, même dans le cœur de ce qu’on aime, j’ai peur des hommes, et je tremble devant leur injustice presque autant que devant mes remords ; j’ai tant souffert, que je n’ai plus qu’un vif désir, celui d’éviter de nouvelles peines. » C’est ainsi, mademoiselle que, me trouvant entre l’inflexible personnalité de madame de Ternan et l’effroi que causait à Delphine la seule idée d’un éclat déshonorant, tous mes efforts auprès de l’une et de l’autre étaient inutiles.

Cependant je me flattais avec raison d’avoir plus d’ascendant sur Delphine ; elle redoutait les vœux précipités qu’on exigeait d’elle, et souhaitait extrêmement de pouvoir y échapper : j’étais avec elle, et nous cherchions ensemble s’il existait un moyen d’ébranler la résolution de madame de Ternan, lorsqu’elle entra dans la chambre avec un air d’indignation qui me fit battre le cœur. « Voilà, madame, dit-elle à Delphine, la lettre que vous m’attirez ; c’en est trop, il faut pourtant que vous cessiez de porter le trouble dans cette maison. » Je lus à Delphine tremblante la lettre que madame de Ternan consentit à me donner ; elle contenait les menaces insensées et offensantes que M. de Valorbe écrivait à madame de Ternan ; il lui déclarait qu’il avait appris qu’elle voulait forcer madame d’Albémar à se faire religieuse, et que dans peu de jours, espérant obtenir sa liberté du gouvernement autrichien, il viendrait réclamer lui-même madame d’Albémar et accuser publiquement quiconque voudrait la retenir ; il ajoutait à ces menaces, déjà très-blessantes, quelques mots qui indiquaient le peu de dévotion de madame de Ternan et les motifs de vanité qui lui avaient fait haïr le monde. Après une telle lettre, il n’était plus possible d’espérer que madame de Ternan fléchit jamais sur la volonté qu’elle avait exprimée ; le malheureux Valorbe n’avait certainement dans cette circonstance que le désir d’être utile à madame d’Albemar, et pour la seconde fois il la perdait.

Madame de Ternan était irritée à un degré excessif ; c’est une personne qu’on ne peut plus ramener, quand une fois son amour-propre est offensé. Madame d’Albémar voulut dire quelques mots sur ce qu’il serait injuste de la rendre responsable du caractère de M. de Valorbe, elle qui en avait été si cruellement victime. « Que vous soyez innocente ou non, madame, de son insolente folie, répondit madame de Ternan, il n’en est pas moins vrai qu’il veut vous enlever d’ici quand il aura recouvré sa liberté. Pour prévenir cette scène scandaleuse, il ne reste que deux partis à prendre : ou vous ferez perdre toute espérance à M. de Valorbe, en vous fixant dans cette maison pour toujours, ou vous voudrez bien en sortir ; et comme il ne faut pas que M. de Valorbe puisse se flatter que ses menaces m’ont fait peur, je ferai connaître la délibération de nos sœurs et ses motifs. » J’espérai un moment que le ton impérieux de madame de Ternan allait révolter Delphine, et qu’elle allait tout braver pour lui résister, car elle lui répondit avec beaucoup de dignité : « Vous abusez trop, madame, de mon malheur, et vous comptez trop peu sur mon courage. »

Dans ce moment on apporta une lettre de vous ; pardonnez-moi, mademoiselle, la peine que je vais vous causer ; ne vous accusez pas, cependant, car je suis sûre que cette lettre n’a rien changé à l’événement, il était inévitable. Madame de Ternan prit, avec sa hauteur accoutumée, votre lettre adressée à madame d’Albémar, et dit à Delphine : « Tant que vous êtes novice dans ma maison, madame, j’ai le droit de lire vos lettres : la voici, continua-t-elle après l’avoir parcourue ; on y parle seulement de mon neveu et de l’heureux accouchement de sa femme. » Delphine tressaillit au nom de Léonce, et la main qu’elle tendit pour recevoir la lettre tremblait extrêmement. Vous savez que vous lui mandiez que Mathilde était accouchée d’un fils, et que sans doute elle se portait bien, puisqu’elle était décidée à nourrir son enfant ; vous ajoutiez que Léonce paraissait sentir vivement le bonheur d’être père.

Delphine baissa son voile pour lire cette lettre, afin de cacher son trouble : je lui demandai de la voir ; et comme elle me la donnait, sa main souleva par hasard ce voile, et nous vîmes baigné de pleurs ce visage céleste, que toutes les impressions de l’âme, même les plus douloureuses, embellissent encore. Elle rougit extrêmement quand elle s’aperçut que son émotion, dans une pareille circonstance et pour un semblable sujet, avait été connue ; et c’est alors qu’avec l’accent le plus sombre et l’expression de découragement la plus déchirante, elle dit : « C’est assez résister, c’est assez combattre pour une existence infortunée, contre tous les événements et tous les caractères ; mes amis, le monde et mon propre cœur sont lassés de moi, c’est assez ; demain, madame, continua-t-elle en s’adressant à madame de Ternan, demain, à pareille heure, je me lierai par les serments que vous me demandez. Que personne n’en soit témoin, je vous en conjure ; ma disposition ne me rend pas digne de l’appareil qui donnerait à cette cérémonie un caractère imposant ; séparez-moi du passé, de l’avenir, de la vie ; c’est tout ce que je veux, c’est tout ce que je puis. » Madame de Ternan embrassa Delphine avec une sorte de triomphe qui me fit bien mal ; ce qui lui causait le plus de plaisir encore dans la résolution de Delphine, c’était d’être parvenue à se faire obéir. Elle me demanda de la laisser seule avec madame d’Albémar tout le jour, pour la préparer au lendemain ; il fallut m’éloigner. Delphine, profondément absorbée, ne remarqua point mon départ.

Le lendemain j’arrivai de bonne heure au couvent ; les religieuses entouraient Delphine, et lui demandaient si elle sentait la grâce descendre dans son cœur. Elle ne répondait rien, pour ne pas les scandaliser ni les tromper ; mais elle m’a dit, depuis, que dans aucun temps de sa vie elle n’avait éprouvé des sentiments moins conformes à la situation où elle se trouvait ; car rien ne lui paraissait plus contraire à l’idée qu’elle a toujours nourrie de la véritable piété, que ces institutions exagérées qui font de la souffrance le culte d’un Dieu de bonté. Les cérémonies de deuil dont on l’entourait ne produisirent aucune impression : une fois, m’a-t-elle dit, elle avait été profondément touchée d’une semblable cérémonie ; mais son âme était maintenant si fort occupée, qu’aucun objet extérieur ne frappait même son imagination.

L’abbesse arriva ; elle avait mis du soin dans l’arrangement de son costume ; elle avait l’air plus jeune, et sans doute elle rappelait davantage Léonce ; car Delphine, s’approchant de moi, me dit : « Considérez madame de Ternan, c’est la ressemblance de Léonce que je vois, c’est elle qui marche devant moi, puis-je me tromper en la suivant ? N’y a-t-il pas quelque chose de surnaturel dans cette ombre de lui qui me conduit à l’autel ? Ô mon Dieu ! continua-t-elle à voix basse, ce n’est pas à vous que je me sacrifie, ce n’est pas vous qui exigez l’engagement insensé que je vais prendre ; c’est l’amour qui m’entraîne, c’est l’injustice des hommes qui m’y condamne ; pardonnez si l’on me force à prononcer votre nom ; je ne cherche ici qu’un asile, c’est dans mon cœur qu’est votre culte. Toutes ces vaines démonstrations, toutes ces folles promesses, je vous en demande le pardon, loin d’en espérer la récompense. » Je ne puis vous peindre, mademoiselle, ce qu’il y avait d’effrayant dans ce discours et dans l’expression de douleur qu’on voyait alors sur le visage de Delphine ; si elle s’était faite religieuse avec les sentiments de cet état, j’aurais versé plus de larmes, mais j’aurais moins souffert ; il me semblait que je la voyais marcher à la mort, sans réflexion, sans terreur, avec cet égarement qui a quelquefois le caractère de l’insouciance, mais qui ne vient cependant que de l’excès même du désespoir.

Les religieuses accompagnèrent Delphine sans ordre, sans recueillement ; elles avaient, sans s’en rendre compte, une idée confuse du motif de tout ce qui se passait. Delphine était plus belle que je ne l’ai vue de ma vie ; mais ses charmes ne venaient point de l’abattement ni de la pâleur qui la rendaient si intéressante depuis quelque temps ; elle avait, au contraire, une expression animée qui tenait, je crois, à de la fièvre ; elle ne leva pas même une seule fois les yeux vers le ciel, comme si elle eût craint de l’attester dans une pareille circonstance.

Madame de Ternan remplissait les devoirs de sa place avec décence, mais sans que rien en elle pût émouvoir le cœur par des sentiments religieux ; un prêtre d’un talent médiocre fit un discours que personne n’écouta fort attentivement : cependant lorsqu’à la fin, suivant l’usage, il interpella formellement la novice pour lui recommander de ne point embrasser l’état de religieuse par des motifs humains, Delphine tressaillit ; et, laissant tomber sa tête sur ses deux mains, elle fut absorbée dans une méditation si profonde, qu’aucun des objets qui l’entouraient ne paraissait attirer son attention. Elle devait, dans un moment convenu, s’avancer au milieu du chœur ; et, comme elle n’avait pas l’air de penser à quitter sa place, j’eus un moment l’espoir qu’elle allait refuser de prononcer ses vœux, mais cet espoir dura peu. L’abbesse commença la première à chanter, ainsi que cela est ordonné dans ces cérémonies, un psaume très-solennel, dont les paroles sont :

Souviens-toi qu’il faut mourir [5].

La voix de madame de Ternan est belle et jeune encore : je reconnus dans sa manière de prononcer cet accent espagnol dont madame d’Albémar m’avait souvent parlé, et je compris d’abord, à l’extrême émotion de Delphine, que tout lui rappelait Léonce ; enfin elle se leva, et se dit à elle-même, assez haut cependant pour que je l’entendisse : « Eh bien, puisque le ciel se sert de cette voix pour m’ordonner de mourir, il n’y faut pas résister. Léonce ! Léonce ! répéta-t-elle encore en se jetant à genoux, reçois mon sacrifice ! » Sa beauté, en ce moment, était enchanteresse, et je pensais, avec un mélange d’étonnement et de terreur, à cet amour tout-puissant, à cet homme inconnu, mais sans doute extraordinaire, puisque son souvenir occupait entièrement cette charmante créature, qui s’immolait à sa tendresse pour lui.

Pendant le reste de la cérémonie, Delphine montra assez de force : et ce qui acheva de me confondre, c’est que, rentrée chez elle avec moi, lorsque tout fut terminé, elle ne paraissait pas se ressouvenir qu’elle eût changé d’état : elle ne disait plus rien qui eût aucun rapport avec ce qui venait de se passer, et s’occupait seulement de la lettre qu’elle voulait écrire à M. de Valorbe, en lui apprenant la résolution qu’elle venait d’accomplir, et le priant d’accepter une partie de sa fortune. Je ne combattis point cette généreuse pensée : madame d’Albémar ne peut se soutenir dans sa situation que par l’enthousiasme ; tant qu’il lui restera quelque action noble à faire, elle ne sentira pas tout ce que son état a de cruel.

Elle a pris de grandes précautions pour qu’on ne sache point son nom, afin que de longtemps Léonce ne puisse découvrir ce qu’elle est devenue, ni les motifs qui l’ont forcée à se faire religieuse ; elle craindrait qu’il ne s’en vengeât sur M. de Valorbe. Enfin je l’ai vue, pendant les deux heures que j’ai passées avec elle, constamment occupée des autres, et, dans l’éclat de la jeunesse et de la beauté, parlant d’elle-même connue si elle eût déjà cessé d’exister.

Maintenant, hélas ! mademoiselle, en écrivant à votre amie, songez que son malheur est sans ressource, encouragez-la à le supporter ; vous avez de l’empire sur elle, faites-en l’usage que la nécessité commande. Ne me haïssez pas de n’avoir pu sauver Delphine ! j’ai assez souffert pour que vous ne puissiez pas douter des sentiments dont je suis pénétrée.

LETTRE XXX. — M. DE VALORBE À MADAME D’ALBÉMAR.
Zell, ce 24 juin.

Vous avez eu tort de vous faire religieuse ; vous avez craint d’être déshonorée par les heures passées à Zell, et vous n’avez pas daigné penser que je vous justifierais avant de mourir. En mourant, je ferai connaître la vérité ; elle parviendra à Montalte, qui est maintenant en Languedoc ; je lui permettrai d’en instruire Léonce, une fois, dans quelque temps, quand mes cendres seront assez refroidies pour que votre triomphe ne les insulte pas : vous serez alors bien affligée de vous être séparée pour jamais du monde ; mais pourquoi n’avez-vous pas compté sur ma mort ? Je vous l’avais promise, il fallait m’en croire.

Si quelqu’un avait voulu m’aimer, je sens que je me serais adouci, je serais redevenu digne de ce qu’on aurait fait pour moi ; mais à qui importait-il que je vécusse ?

Savez-vous ce qu’il y a d’horrible dans ma situation ? Ce n’est pas de terminer une vie que la ruine, les souffrances, le déshonneur me rendent odieux ; mais c’est de n’avoir pas au fond du cœur un seul sentiment doux, de ne pouvoir verser des pleurs sur mon sort, d’être dur pour moi comme l’a été le reste des hommes, de me haïr, de repousser l’instinct de la nature par une sorte de férocité qui m’inspire la dérision de mes propres douleurs. Oui, les hommes m’ont enfin mis de leur parti, je me traite comme ils m’ont traité ; et si c’est un crime de repousser tous les secours qui pourraient conserver la vie, je le commets, ce crime, avec le sang-froid barbare qui ferait immoler un ennemi longtemps détesté.

Delphine, vous que j’aimais, vous qui pouviez tirer encore des larmes de ce cœur desséché, vous avez mieux aimé nous tuer tous les deux que de réunir nos malheureuses destinées ! Écoutez-moi : je vous ai pardonné, vous valiez encore mieux que le reste de la terre : votre réputation sera complètement rétablie, elle le sera par moi ; Léonce ne pourra pas former contre vous le moindre soupçon. Malheureux que je suis ! il y aura encore de l’amour après moi, il y aura des cœurs qui seront heureux !… Qu’ai je dit ? hélas ! pauvre Delphine, ce ne sera pas vous qui jouirez de la vie. Je vous le répète encore, pourquoi vous êtes-vous faite religieuse ? C’est moi que vous vouliez fuir, et vous préfériez le tombeau à notre hymen. Mais ne pouviez-vous pas attendre quelques moments, quelques jours ? je n’en demandais pas plus pour achever de vivre. Oh ! que je souffre ! mourir est plus douloureux encore que je ne croyais.

LETTREXXXI. — MADAME DE CERLEBE À MADEMOISELLE D’ALBÉMAR.
Zurich, ce 28 juin 1792.

L’infortuné Valorbe n’est plus ; en mourant il a écrit à madame d’Albémar qu’il la justifierait dans l’opinion ; ainsi, huit jours après avoir prononcé ses vœux, elle apprend que le sacrifice affreux qu’elle a fait est devenu inutile.

La mort de M. de Valorbe a été terrible. En recevant la lettre de madame d’Albémar, qui lui apprenait qu’elle avait prononcé ses vœux, il est tombé dans un accès de désespoir tel, qu’il a déchiré lui-même ses blessures déjà rouvertes, et, pendant trois jours, il a refusé tous les secours qu’on voulait lui donner pour le sauver ; mais, par une inconséquence déplorable, quand il n’y avait plus de ressource, il a vivement désiré qu’on pût en trouver. Violent et faible jusqu’au dernier moment, il a regretté la vie quand sa volonté avait appelé la mort ; irrité par ses douleurs, irrité par la résistance que la nature opposait à ses désirs, il a éprouvé comme une sorte de rage de mourir, après avoir maudit l’existence tant qu’il était en son pouvoir de la conserver. Plusieurs fois, en expirant, il a nommé madame d’Albémar, et l’a accusée de son sort.

Madame de Ternan, qui ne ménage jamais les autres, a remis à Delphine une lettre de Zell qui contenait tous ces détails ; et quand je suis arrivée à l’abbaye, madame d’Albémar savait tout, et, se jetant dans mes bras, elle m’a dit : « Jusqu’à ce jour je n’avais fait de mal qu’à moi, et maintenant je suis coupable de la mort d’un homme, d’un homme qui avait conservé la vie à mon bienfaiteur ! Oh ! que j’ai pitié de lui ! oh ! que je voudrais, aux dépens de ma vie, l’avoir sauvé ! il vivrait s’il ne m’eût pas connue. Malheureuse, pourquoi suis-je née ! » J’ai dit à Delphine tout ce qui pouvait lui persuader qu’elle ne devait point se reprocher la mort de M. de Valorbe. « Je sais bien, me répondit-elle, que je ne suis pas méchante ; mais j’ai d’autres défauts qui causent autant de malheur autour de moi, l’imprudence, l’entraînement, les sentiments irréfléchis et passionnés. Je n’ai pas su guider ma vie, et j’ai précipité les autres avec moi. — Je vous en conjure, lui dis-je, ne considérez pas les malheurs que vous éprouvez comme le résultat de vos erreurs et de vos fautes. Les résolutions que vous avez prises appartenaient à des sentiments tout à fait involontaires. Il y a de la fatalité en nous comme hors de nous, et il ne faut pas plus se révolter contre soi que contre les autres. — Ah ! reprit Delphine, tout pouvait encore se supporter ; mais la mort ! l’irréparable mort ! »

J’essayai de lui parler du soin que M. de Valorbe avait pris de la justifier dans l’esprit de Léonce. « Le malheureux ! s’écria-t-elle, c’est un trait de bonté qui doit l’absoudre de tout, il m’a justifiée ! Voilà donc, dit-elle en s’arrêtant subitement comme si une pensée tout à fait imprévue se fût emparée d’elle, voilà déjà la moitié de la prédiction de ma sœur qui s’est accomplie ! Ne m’a-t-elle pas dit que la vérité serait connue sur mon voyage à Zell ? Elle le sera. Ne m’a-t-elle pas dit aussi que peut-être un jour Léonce serait libre ? Oh ! d’où vient que cette idée, la plus invraisemblable de toutes, m’est revenue dans cet instant ? C’est parce que mon sort est maintenant irrévocable, que je crois aux événements qui me paraissaient impossibles il y a quelque temps : funeste imagination ! s’écria-t-elle ; ah ! Dieu ! » Et elle resta plongée dans le plus profond silence.

Madame d’Albémar n’est pas encore en état de vous écrire, mademoiselle ; elle m’a demandé de m’en charger ; c’est toujours à vous qu’elle pense au milieu de ses plus grandes peines. Ah ! mademoiselle, venez, venez ici. Votre présence est le seul bien qui puisse consoler cette jeune infortunée, privée de tout autre espoir pour le cours de sa longue vie.

LETTRE XXXII. — MADAME DE LEBENSEI À MADEMOISELLE
D’ALBÉMAR.
Paris, ce 30 juin 1792.

Madame de Mondoville est tombée tout à coup très-malade, mademoiselle ; elle s’obstine à vouloir nourrir son enfant dans cet état, et si l’on n’obtient pas d’elle d’y renoncer, sa mort est certaine. Je vous donnerai de ses nouvelles exactement ; mon mari ne quitte pas M. de Mondoville. Ne mandez pas à madame d’Albémar la situation de Mathilde ; il faut lui épargner des impressions trop mêlées, trop diverses, pour ne pas agiter vivement son cœur. Soyez sûre que je ne passerai pas un jour sans vous informer de la santé de madame de Mondoville. Nous nous entendons sans nous exprimer. Adieu, mademoiselle.


  1. Être ou n’être pas, voilà quelle est la question.
  2. Ces sortes de pensionnaires s’appellent des données.
  3. Le 18 février 1792, date de cette lettre, était trois mois avant le commencement de la guerre.
  4. Cette lettre et la plupart de celles que mademoiselle d’Albémar a écrites à madame d’Albémar à l’abbaye du Paradis ont été supprimées.
  5. Memento mori.