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Delphine/Conclusion

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Delphine (1803)
GARNIER FRERES (p. 583-608).

CONCLUSION


Les lettres nous ont manqué pour continuer cette histoire, mais M. de Serbellane et quelques autres amis de madame d’Albémar nous ont transmis les détails qu’on va lire. M. de Serbellane, effrayé de l’état où il avait vu M. de Mondoville, ne résista point au désir et à la douleur de madame d’Albémar, et la conduisit sur les traces de Léonce à travers l’Allemagne. Suivant toujours M. de Mondoville, sans pouvoir l’atteindre, ils arrivèrent jusqu’à Verdun, où l’armée qui rentrait en France se trouvait réunie. Ce voyage fut cruel, mais la fermeté de M. de Serbellane et sa bonté délicate tour à tour contenaient et soulageaient les mortelles inquiétudes de madame d’Albémar.

Quand elle entra dans la ville de Verdun, elle frémit, et son impatience parut s’arrêter au moment de tout savoir ; elle pria M. de Serbellane d’aller s’informer de M. de Mondoville, et descendit dans une auberge en attendant son retour. Pendant qu’elle y était, un jeune Français blessé fut rapporté dans une chambre voisine de la sienne : elle demanda son nom ; on lui dit que c’était Charles de Ternan. Elle ne l’avait jamais rencontré, mais elle savait qu’il était parent de M. de Mondoville ; et, pensant qu’il pouvait l’avoir vu, elle entra dans sa chambre, par un mouvement tout à fait irréfléchi ; cependant l’embarras la retint sur le seuil de la porte, et elle entendit M. de Ternan qui disait : « Non, ce n’est pas de moi qu’il faut s’occuper, mais de mon brave compagnon, de mon généreux ami ; ne peut-on envoyer personne au camp français pour le réclamer ? Il ne servait point dans l’armée des étrangers, il venait seulement d’arriver à Verdun. En nous promenant ensemble, je me suis trop écarté des limites du camp, que mon ami ne connaissait point ; nous avons été attaqués par une patrouille républicaine, j’ai été blessé au premier coup de fusil ; et mon ami, sachant que si j’avais été fait prisonnier j’étais perdu, n’a pris les armes que pour me sauver. Je suis arrivé trop tard à son secours ; il était déjà pris, emmené à Chaumont pour être jugé, pour être fusillé. Juste ciel ! si vous saviez quel mépris de la vie, quel héroïsme d’amitié il a montré ! » Delphine, entendant ces paroles, ne douta presque plus de son malheur : couverte d’un voile qui empêchait de remarquer son éclatante figure, elle s’avança dans la chambre, et tendant les bras vers M. de Ternan, elle s’écria : « Cet homme généreux, intrépide, infortuné, c’est donc Léonce de Mondoville ? — Oui, répondit M. de Ternan en retournant la tête ; qui l’a deviné ? — Moi, » répondit Delphine en perdant connaissance. On courut à son secours, on détacha son voile, et ses cheveux tombèrent sur son visage, comme pour le couvrir encore. M. de Serbellane, en arrivant, la vit entourée d’hommes qui croyaient presque qu’il y avait quelque chose de surnaturel dans cette apparition d’une femme inconnue, si belle et si touchante.

Il avait appris, de son côté, ce que Delphine venait de decouvrir. Quand elle revint à elle, saisissant les mains de M. de Serbellane avec une force convulsive, elle lui dit : « Vous viendrez avec moi, nous irons à son aide ; votre pays n’est point en guerre avec les Français ; ils vous écouteront, je les implorerai : n’y a-t-il pas des accents de douleur auxquels nul homme n’a résisté ? Partons. »

M. de Serbellane n’hésita pas : il avait déjà formé le dessein d’aller à Chaumont, et portait avec lui les passe-ports nécessaires pour s’y rendre ; il comprit qu’il était impossible de détourner Delphine de le suivre, et ne voulut pas même le lui proposer. Son caractère était aussi calme que celui de Delphine était passionné ; mais quand les grandes affections de l’âme sont compromises, tous les êtres généreux s’entendent et suivent la même conduite.

Ils partirent ensemble, et furent à Chaumont en moins de dix heures. Peu de moments avant d’arriver, Delphine, se ressouvenant que M. de Serbellane lui avait dit autrefois qu’il existait en Italie un poison doux mais rapide, qui terminait la vie en très-peu de temps, rappela à M. de Serbellane ce poison dont ils s’étaient une fois entretenus ensemble. « Il est dans cette bague, répondit M. de Serbellane en la montrant ; je la porte toujours depuis que j’ai perdu Thérèse ; je me sentais plus calme et plus libre en pensant que si la vie me devenait insupportable, j’avais avec moi ce qui pouvait facilement m’en délivrer. » Delphine alors, quelle que fût son intention secrète et l’idée vague et terrible qui l’occupait, donna pour motif à M. de Serbellane, en lui demandant cette bague, le désir qu’aurait Léonce, fier et irritable comme il l’était, d’échapper au supplice dans un temps où le peuple pouvait se permettre des insultes contre l’homme qui lui serait désigné comme son ennemi. — Je crois à la vérité de ce que vous me dites, répondit M. de Serbellane ; si vous vouliez mourir, vous ne me le cacheriez pas ; nous parlerions ensemble de ce dessein avec le courage qui convient à une âme telle que la vôtre, et je vous en détournerais, je l’espère : je vous dirais ce que j’ai éprouvé, c’est qu’on peut encore faire servir au bonheur des autres une vie qui ne nous promet à nous-mêmes que des chagrins, et cette espérance vous la ferait supporter. » Madame d’Albémar répéta avec une sombre tristesse que son dessein, en lui demandant ce funeste présent, était de le donner à Léonce, s’il était condamné. Alors M. de Serbellane tira sa bague de son doigt, et la remit à Delphine. « Voilà donc, s’écria-t-elle, voilà donc, ô Léonce ! ce qui doit nous réunir ! voilà l’anneau nuptial que j’étais destinée à te présenter ! Ô mon Dieu ! ajouta-t-elle, donnez-moi de la force jusqu’au dernier moment. »

Dès qu’ils furent arrivés à Chaumont, M. de Serbellane alla demander la permission de voir M. de Mondoville. Madame d’Albémar, en l’attendant, s’assit sur un banc en face de la prison où elle avait appris que M. de Mondoville était enfermé. La beauté de Delphine, et la douleur qui se peignait dans toute sa personne, avaient attiré l’attention de plusieurs femmes, enfants et vieillards, qui l’environnaient sans qu’elle s’en aperçût ; mais au moment où elle se levait pour aller au-devant de M. de Serbellane, qui lui apportait la permission d’entrer dans la prison, les pauvres gens qui l’avaient vue pleurer lui dirent : « Vous avez du chagrin, bonne dame ? nous prierons Dieu pour vous. — Je vous en remercie, répondit-elle : priez Dieu pour un ami que j’ai dans ce monde, et que l’on veut faire périr. Il y a parmi vous peut-être des créatures bien plus innocentes que moi, Dieu les écoutera plus favorablement. Priez donc pour qu’il me fasse grâce ; et si vous avez sur la terre un être que vous aimiez, que cet être vous récompense du bien que vous m’aurez fait ! » En parlant ainsi, elle attendrit ceux qui l’écoutaient, mais ils ne pouvaient la servir.

M. de Serbellane annonça à Delphine qu’elle pouvait voir Léonce à l’instant, et qu’il lui resterait encore le temps d’entretenir celui qui devait présider le tribunal, avant qu’il s’assemblât pour prononcer sur la vie de Léonce. M. de Serbellane, pendant que Delphine serait dans la prison, devait continuer à voir tous ceux qui, dans la ville, pourraient avoir quelque influence sur le tribunal, et venir reprendre Delphine quand elle aurait vu M. de Mondoville et qu’elle aurait su de lui toutes les circonstances qui pouvaient servir à le justifier.

La permission étant présentée au geôlier, il ouvrit la porte de la prison ; et Delphine, en entrant dans ce lieu de douleur, vit son amant qui écrivait avec beaucoup de calme. Le bruit de la porte lui fit lever la tête, et, se jetant à genoux devant elle, il s’écria : « Juste ciel ! quel miracle s’accomplit pour moi ! est-ce mon imagination qui me la représente ? Je l’invoquais, et la voilà ! tous ses traits, tous ses charmes sont-ils devant mes yeux ? Delphine, Delphine, est-ce toi ? » Et, la pressant dans ses bras, il perdit entièrement le souvenir de sa situation ; mais le cœur de Delphine n’était pas soulagé, et les transports de son amant ne lui donnèrent pas même un instant d’illusion.

« Delphine, lui dit encore Léonce en découvrant sa poitrine, vois-tu ce médaillon qui contient tes cheveux ? je n’ai défendu que lui ; ils n’ont pu me l’arracher. Si tu n’étais venue près de moi, c’est à lui seul que j’aurais confié mes adieux. Ah ! Delphine, pourquoi t’ai-je quittée ! — C’est moi qui suis coupable de ton sort, répondit-elle, je le sais ! si je n’avais pas consenti à sortir de mon couvent, si… Mais que fait cette douleur de plus dans l’abîme des douleurs ! Dites-moi seulement ce que je puis dire à vos juges ; j’ignore si j’espère encore, mais je veux leur parler. — Vous n’obtiendrez rien, mon amie, reprit Léonce ; cependant je pourrais consentir à vivre maintenant : il s’est fait un grand changement dans ma manière de voir. Au milieu des malheurs que je viens d’éprouver, et de la destinée qui me menace, je me suis senti comme humilié d’avoir attaché tant de prix au jugement des hommes. La présence de la mort m’a éclairé sur ce qu’il y a de réel dans la vie ; je ne le cache point, j’ai regretté d’avoir sacrifié les jours que tu protégeais ; j’ai connu le prix de l’existence simple et douce que j’aurais goûtée près de toi. S’il en était temps encore, aucun nuage ne troublerait plus notre bonheur : vois donc, ô ma Delphine ! si tu peux me sauver, je l’accepte. — Ô mon Dieu ! » s’écria Delphine ; et les sanglots étouffèrent sa voix.

« Je ne sais, reprit Léonce, ce qu’on peut dire pour ma défense ; cependant il me semble que, dans l’opinion même de ceux qui vont me juger, je ne suis pas coupable. J’étais arrivé à Verdun le matin du jour où l’on m’a fait prisonnier ; je cherchais la mort, il est vrai, mais je ne savais point encore quel moyen je prendrais pour atteindre ce but facile. J’ai suivi sans dessein le jeune Ternan, mon ami d’enfance. Je n’étais pas reçu dans l’armée, mon nom même n’y était point encore connu. Charles Ternan s’est imprudemment éloigné des limites du camp, une patrouille nous a attaqués, le premier coup de fusil a blessé Charles Ternan. Il ne pouvait plus se défendre ; et, pris en uniforme les armes à la main, son sort n’était pas douteux. Je lui ai crié de tâcher de s’éloigner, pendant que j’arrêterais la patrouille par ma résistance ; et, afin de le déterminer à me quitter, j’ai ajouté qu’il devait retourner au camp pour demander du secours ; mais, avant que le secours arrivât, le nombre m’a accablé : je ne sais par quel hasard je n’ai pas été tué, mais je crois que je le dois au désir que j’avais de prolonger le combat pour donner à Ternan plus de temps pour s’éloigner. Voilà ce qui s’est passé, ma Delphine ; ton esprit secourable peut-il trouver dans ce récit les moyens de me justifier avec bonheur ? — Généreuse conduite ! répondit Delphine ; mais y croiront-ils ? mais en seront-ils émus ? Ah ! mon ami, sans le secours de la Providence, sans la plus signalée de ses faveurs, quel espoir nous reste-t-il ? Cède, ajouta-t-elle, cède à ce que tu pourrais appeler une superstition du cœur : quand même ce que je vais te demander ne te paraîtrait qu’une faiblesse, cède encore ; viens prier avec moi le protecteur des malheureux de m’accorder l’éloquence qui entraîne la volonté des hommes ; viens, prions ensemble. » Léonce eut un moment d’embarras ; mais bientôt, s’abandonnant au mouvement inspiré par Delphine, il se mit à genoux devant les rayons du soleil qui perçaient à travers les barreaux de sa prison, et dit : « Être tout-puissant, Être inconnu ! je t’implore pour la première fois de ma vie ; je ne mérite pas que tu m’exauces, mais l’un de tes anges attache sa vie à la mienne ; sauve-moi, puisqu’elle le souhaite, et je jure de consacrer le reste de mes jours à suivre ton culte ; mon amie me l’enseignera. » Delphine, en écoutant ces paroles, eut un moment d’espoir. « Ah ! s’écria-t-elle, quelque insensés, quelque coupables que nous soyons, peut-être le Dieu de bonté, qui ne nous a donné que des commandements d’amour, a-t-il entendu nos prières, a-t-il pris pitié de nous ! Adieu, Léonce, à ce soir ; il il y a encore ce soir. Adieu ! » Et elle le quitta en réprimant son émotion. La nature donne toujours un moment de calme dans les situations les plus violentes de la vie, comme un instant de mieux avant la mort ; c’est un dernier recueillement de toutes les forces, c’est l’heure de la prière ou des adieux.

Delphine, en sortant de la prison, rencontra M. de Serbellane qui venait la chercher ; il la conduisit chez le président du tribunal. Arrivée devant la maison de celui dont dépendait la vie de Léonce, Delphine tressaillit ; et comme elle franchissait le seuil de la porte, elle se sépara de M. de Serbellane, avec un dernier regard qui lui demandait de faire des vœux pour elle. Elle entra, et trouva le président entouré de quelques secrétaires : elle lui demanda s’il lui serait permis de l’entretenir sans témoins. « Je n’ai de secrets pour personne, répondit-il élevant d’autant plus la voix que Delphine cherchait à la baisser ; il ne faut pas qu’un homme public mette de mystère dans sa conduite. — Hélas ! monsieur, reprit Delphine, sans doute vous n’avez point de secret, mais je puis en avoir un : me refuserez-vous de ne le confier qu’à vous ? — Je vous ai déjà dit, reprit le juge, que je ne veux point éloigner de moi ceux qui m’entourent ; je ne le dois point. » Delphine, se retournant alors vers ceux qui étaient dans la chambre, leur dit avec une noble douceur : « Messieurs, je vous en conjure, éloignez-vous pendant quelques moments ; soyez assez généreux pour me prouver ainsi votre pitié. » La voix et le regard de Delphine exprimaient l’émotion la plus profonde, et produisirent un effet inespéré ; tous ceux qui étaient dans la chambre s’éloignèrent doucement, sans proférer un seul mot.

Quand Delphine se vit seule avec celui qui pouvait absoudre ou condamner son amant, ses lèvres tremblèrent avant de prononcer les paroles qui devaient appeler ou repousser la conviction, donner la vie ou causer la mort. Tout annonçait dans le juge un homme inflexible ; cependant Delphine avait aperçu sur son bureau le portrait d’une femme tenant un enfant dans ses bras ; et ce tableau, lui apprenant qu’il était époux et père, lui avait un moment donné l’espoir de l’attendrir. Elle tâcha d’exposer avec calme le récit des faits qui prouvaient que Léonce n’avait pris aucun grade dans l’armée ennemie, que le danger seul de son ami l’avait forcé à le secourir ; et racontant avec courage et simplicité toutes les circonstances qui avaient engagé Léonce à quitter la Suisse, elle se donna tous les torts, en cherchant à prouver au juge que Léonce n’avait cédé qu’à la douleur qu’il éprouvait, et qu’aucun motif politique, aucune résolution ennemie n’était entrée pour rien dans les circonstances qui l’avaient conduit à Verdun. Le juge s’était d’abord montré inaccessible à la conviction ; et, regardant Léonce comme coupable, il était résolu à le condamner. Le récit déchirant de Delphine le persuada que la conduite de Léonce n’avait pas été telle qu’il se l’imaginait ; mais il sentit l’impossibilité de persuader à ses collègues que Léonce pouvait être absous, quand toutes les apparences l’accusaient. Ne voulant pas prendre sur lui de le faire mettre en liberté sans qu’il eût été jugé, il ne voyait aucun moyen de le sauver ; et, la pitié que lui inspirait madame d’Albémar le faisant souffrir, il cherchait à lui répondre en termes vagues, et à terminer le plus tôt possible ce cruel entretien. Une timidité douloureuse enchaînait Delphine ; elle sentait qu’il n’existait plus pour elle qu’une ressource, c’était de se livrer sans contrainte à toute l’émotion qu’elle éprouvait ; mais l’idée que cet espoir une fois détruit, il n’en resterait plus, lui faisait essayer des moyens d’un autre genre, qui n’épuisaient pas encore sa dernière espérance. Enfin le juge fit quelques pas pour sortir, en déclarant que, dans cette affaire, il ne pouvait être éclairé que par l’opinion de ses collègues, et que c’était à eux seuls qu’il voulait s’en remettre.

L’infortunée Delphine, à ces mots, ne se connaissant plus, se précipita vers la porte, et s’écria : « Non, vous n’avancerez pas ; non, vous n’irez pas commettre l’action la plus barbare ! Il n’est pas criminel, celui que vous allez condamner, il ne l’est pas, vous le savez ; je vous ai prouvé qu’il n’avait point porté les armes, qu’il n’était pas votre ennemi, que la générosité, l’amitié, l’avaient seules entraîné ; et quand il serait vrai que vos opinions et les siennes sur la guerre actuelle ne fussent pas d’accord, n’est-il pas le meilleur et le plus sensible des êtres, celui que le hasard a jeté dans un parti différent du vôtre ? Les hommes se ressemblent comme pères, comme amis, comme fils ; c’est par ces affections de la nature que tous les cœurs se répondent ; mais les fureurs des factions ne peuvent exciter que des haines passagères, des haines qu’on peut sentir contre des ennemis puissants, mais qui s’éteignent à l’instant, quand ils sont vaincus, quand ils sont abattus par le sort, et que vous ne voyez plus en eux que leurs vertus privées, leurs sentiments et leur malheur. Ah ! celui pour qui je vous implore, si vous étiez en péril et que je lui demandasse de vous sauver, il n’hésiterait pas non-seulement à vous absoudre, mais à vous secourir de tous ses moyens, de tous ses efforts. Si vous donnez la mort à qui ne l’a pas méritée, vous ne savez pas quelle destinée vous vous préparez, vous ne savez pas quels remords vous attendent ! plus de repos, plus de douces jouissances ; au sein de votre famille, au milieu de vos concitoyens, vous serez poursuivi par des craintes, par une agitation continuelle ; vous ne compterez plus sur l’estime, vous ne vous fierez plus à l’amitié ; et quand vous souffrirez, et quand les maladies vous feront redouter une fin cruelle, une vieillesse douloureuse, vous vous accuserez de l’avoir méritée, et votre propre pitié vous manquera dans vos propres maux. — Jeune femme, vous m’insultez, lui dit le juge, parce que je veux obéir aux lois de mon pays. — Moi ! je vous insulte ! s’écria Delphine en se jetant à ses pieds ; ô Dieu ! s’il m’est échappé une seule parole qui puisse vous blesser, si mon trouble ne m’a pas permis d’être maîtresse de mes discours, ah ! n’en punissez pas mon ami. Est-il coupable de mon imprudence, de ma faiblesse, de ma folie ? Dites, serait-ce moi qui vous irriterais contre lui, moi qui ai déjà fait tomber tant de douleurs sur sa vie ? Ah ! je me prosterne devant vous : juste ciel ! voudrais-je vous offenser ! quelle réparation voulez-vous ? parlez. » Et l’infortunée, à genoux, penchait son visage jusqu’à terre, dans un état si déplorable que le juge en fut touché. « Non, madame, lui dit-il en la relevant, vous ne m’avez point offensé ; non, soyez tranquille ; si je pouvais sauver M. de Mondoville, ce serait pour vous que je le ferais. » Delphine étonnée, saisie d’un premier espoir qui redoublait encore la violence de son état, s’appuya sur le bras de cet homme qui ne l’effrayait plus, et lui dit dans une sorte d’égarement : « Ce serait pour moi que vous le sauveriez ! vous savez donc que je vais mourir aussi ? En effet, vous n’avez pu croire que je survécusse à cet être si bon et si tendre. Il va porter dans le tombeau tant d’affections pour moi, pour moi, pauvre insensée, qui ne lui ai fait que du mal ! Qu’importe, au reste, que je meure ! la mort est mon unique espoir ; mais vous qui pouvez tout, me refuserez-vous ce mot sacré, ce mot du ciel qui absout l’innocent et rend la vie aux infortunés qui la chérissent ? Hélas ! dans les temps orageux où nous vivons, savez-vous quel sera votre avenir ! Il y a six mois que toutes les prospérités de la terre environnaient mon malheureux ami ; maintenant, jeté dans les prisons, près de périr, il n’a plus qu’une amie qui verse des pleurs sur son sort. Vous êtes le président du tribunal ; vous pouvez, je le sais, s’il est prouvé que M. de Mondoville ne servait pas dans l’armée ennemie, vous pouvez décider qu’il n’y a pas lieu à le juger criminellement, et le faire mettre en liberté. — Vous ne savez pas, madame, interrompit le juge en cessant de se contraindre et laissant voir un caractère qui avait en effet beaucoup de bonté, vous ne savez pas ce que vous me demandez ; vous ignorez à quels périls je m’exposerais si je voulais soustraire M. de Mondoville au cours naturel des lois. Sans doute j’aurais souhaité que la liberté pût s’établir en France sans qu’un seul homme périt pour une opinion politique ; mais, puisque la guerre étrangère excite une fermentation violente, n’exigez pas d’un père de famille qui s’est vu forcé d’accepter dans des temps difficiles un emploi pénible, mais nécessaire, n’exigez pas qu’il compromette ses jours pour conserver ceux d’un inconnu. — D’un inconnu ! d’un inconnu ! reprit Delphine, s’il est innocent ! d’un inconnu ! si sa vie dépend de vous ! Ah ! qu’il doit nous être cher, l’homme infortuné que nous pouvons sauver d’une mort injuste et certaine ! Oui, j’en conviens, ce que je vous demande exige du courage, de la générosité, du dévouement ; ce n’est point une pitié commune que j’attends de vous, c’est une élévation d’âme qui suppose des vertus antiques, des vertus républicaines, des vertus qui honoreront mille fois plus le parti que vous défendez que les plus illustres victoires. Eh bien, soyez cet homme supérieur aux autres hommes, cet homme qui se sacrifie lui-même à ce qui est noble et bon ! Écrivez sur ce papier, dit-elle en s’avançant pour le prendre sur le bureau du juge, écrivez que M. de Mondoville doit sortir de prison ; tout est dit alors, son nom ne sera point cité, il quittera la France, il partira pour la Suisse ; et dans ce pays vous avez deux êtres à vous, venez les retrouver, et vous apprendrez ce que c’est que la reconnaissance dans les cœurs généreux ; jamais lien plus sacré put-il unir les âmes ? Ah ! si le libérateur de Léonce me demandait ma vie, au bout du monde, après vingt années, cette vie serait encore à lui. Signez, signez… »

Le juge, étonné des impressions qu’il éprouvait, mit sa main sur ses yeux pour ne pas voir Delphine ; et, retrouvant alors dans le fond de son âme la crainte que l’émotion combattait, il fit un dernier effort pour étouffer son attendrissement, et refusa nettement ce que madame d’Albémar se croyait près d’obtenir. À ces mots, elle tomba sur une chaise presque sans vie, comme frappée d’un coup mortel et inattendu. Dans ce moment une femme ouvrit la porte, et Delphine la reconnut pour celle dont le portrait l’avait frappée : cette femme, voyant que son mari n’était pas seul, voulut se retirer ; Delphine inspirée par son désespoir, s’avança vers elle et la conjura d’entrer. « Je venais, répondit-elle, prier mon mari de monter pour voir le médecin, qui est très-inquiet de notre fils. — Votre fils, s’écria Delphine, votre fils ! — Oui, madame, répondit la femme ; je n’ai que cet enfant, et il est bien malade. — Votre enfant est malade ! répéta Delphine ; eh bien ! dit-elle en se retournant vers le juge avec un regard solennel, si vous livrez Léonce au tribunal, votre enfant, cet objet de toute votre tendresse, il mourra ! il mourra ! » Le juge et sa femme reculèrent, effrayés de cette voix et de cet accent prophétique. « Oui, reprit-elle, vous ne savez pas combien est infaillible la punition du ciel quand on s’est refusé à la pitié. Vous serez frappés dans ce que vous avez de plus cher. La douleur qu’on redoute, c’est la douleur qui nous atteint, et l’être qui nous punit sait où porter ses coups. Mais, ajouta-t-elle en versant un torrent de pleurs, si vous sauvez mon ami, si vous signez sa délivrance, votre unique enfant vivra, et bénira le nom de son père jusqu’à son dernier jour. » À ces mots, la femme du juge, sans parler, suppliait son mari de ses regards, de ses mains élevées, demandant ainsi la grâce de Léonce, presque sans s’apercevoir elle-même de ce qu’elle faisait. Le mari, regardant tour à tour Delphine et sa femme, dit : « Non, je ne refuserai rien pendant que mon fils est en danger ; non, quoi qu’il puisse m’en arriver, madame, vous avez vaincu.» Prenant la plume, il écrivit l’ordre de mettre en liberté M. de Mondoville. Delphine n’osait ni respirer ni parler, de peur que le moindre mouvement ne changeât quelque chose à la résolution inespérée du juge. Il lui dit en lui remettant l’ordre : « Je vous donne, madame, la vie de M. de Mondoville ; mais ne tardez pas à le faire partir : si un commissaire de Paris venait ici, je n’y serais plus le maître ; je lui répéterais sans doute, comme vous me l’avez attesté, comme je le crois, que M. de Mondoville n’a point porté les armes ; mais ce serait peut-être en vain alors que je m’efforcerais encore de le sauver. Vous avez su toucher mon cœur, madame, par je ne sais quelle éloquence, quelle sensibilité surnaturelle. C’est à vous que votre ami doit la vie, jouissez-en tous les deux, et… — Priez pour mon fils, » ajouta la mère.

Delphine, dont l’émotion rendait les paroles à peine intelligibles, reçut l’ordre à genoux, et, pressant sur son cœur la main secourable de son bienfaiteur : « Que je ne meure pas, lui dit-elle, homme généreux, sans avoir fait sentir à votre âme un peu du bonheur que je lui dois ! adieu. » Elle courut à la prison, craignant de perdre une seconde, ralentissant quelquefois ses pas, pour ne pas attirer l’attention de ceux qui la regardaient, mais ne pouvant calmer la frayeur que lui causait le danger du moindre retard. En entrant dans la chambre de Léonce, elle lui tendit l’ordre, et resta quelques instants sans pouvoir prononcer un seul mot. Léonce lut l’ordre, et, profondément attendri, il répéta plusieurs fois à Delphine : « C’est toi qui m’arraches à la mort ! que ma vie sera heureuse avec toi ! » Quand elle eut repris ses forces, elle se hâta d’expliquer qu’il fallait partir à l’instant, que le moindre délai pouvait être funeste, et pressa le geôlier, avec une ardeur passionnée, d’aller remplir une dernière formalité, nécessaire pour sortir de prison et de la ville : il partit.

Léonce alors se livra à tous les projets de bonheur les plus doux. « Ma Delphine, disait-il, te souviens-tu de cette maison sur le coteau de Baden, dont le site nous rappelait Bellerive ? Nous pouvons l’acquérir, nous nous y établirons ; quelques légers changements la rendront tout à fait semblable à ce séjour où nous avons passé des moments heureux, mais troublés ; tandis que dans notre habitation nouvelle une félicité parfaite nous est promise. Tu ne seras point poursuivie dans un pays protestant ; je suis sûr d’ailleurs d’en imposer à madame de Ternan, et, notre destinée obscure n’excitant l’envie de personne, nous n’aurons point d’ennemis. Oh ! que cet avenir se présente à moi sous un aspect enchanteur ! Delphine, ma céleste amie, ajoute donc quelques traits à ce tableau, peins-moi le sort qui nous attend, que l’espérance nous y transporte. » Delphine ne répondait point, son âme agitée n’avait point retrouvé le calme. « Craindrais-tu, lui dit encore Léonce, de retrouver en moi quelques traces des faiblesses qui nous ont séparés ? me ferais tu cette offense ? — Non, non ! interrompit Delphine. — Même avant ton arrivée, continua Léonce, ton souvenir et mon amour avaient entièrement dissipé les erreurs de mon caractère ; je te l’avouerai, certain de périr, la mort que j’avais désirée ne m’inspirait plus qu’un sentiment assez sombre : il me semblait que la nature m’accusait d’avoir méconnu ses bienfaits ; et, mon imagination se retournant tout à coup, je n’ai plus vu, prêt à perdre l’existence, que les affections délicieuses qui devaient me la rendre chère. Ah ! j’avais peut-être besoin de cette épreuve, mais je n’en perdrai jamais le fruit ; je vivrai pour être heureux, pour être aimé… — Hélas ! reprit Delphine, le temps se passe, le geôlier ne revient point. » Cette inquiétude augmentant son trouble à chaque minute, elle n’entendait pas ce que Léonce lui disait pour la calmer ; et, s’approchant des barreaux de la prison, à travers lesquels on entrevoyait la rue, elle y resta fixement attachée. Tout à coup elle s’écria : « Ô mon Dieu ! Ô mon Dieu ! » d’une voix si déchirante, que Léonce en frémit ; et, courant à elle, il lui dit : « Qu’avez-vous ? votre accent me cause un effroi que de ma vie je n’avais éprouvé. — Que viennent faire, lui dit Delphine, ces deux hommes vêtus de noir qui accompagnent le geôlier ? — Apporter l’ordre pour mon départ, lui répondit Léonce. — Non, non, reprit Delphine, cela n’est pas naturel, cela ne l’est pas. » La porte de la prison s’ouvrit ; et les deux hommes, peu d’instants après être entrés, déclarèrent que le commissaire de Paris était arrivé, qu’il avait déchiré l’ordre donné par le juge, et qu’il était décidé que M. de Mondoville ne sortirait pas de prison, et serait jugé. À cette nouvelle, Léonce détourna la tête, ne voulant point montrer son émotion. Delphine, levant les yeux au ciel, s’avança d’un pas assez ferme, pour demander aux deux hommes envoyés s’il ne lui serait pas permis de voir le commissaire : « Non, madame, lui répondirent-ils, vous ne pouvez pas sortir ; vous êtes en arrestation ici jusqu’à demain. » Léonce tendit alors la main à Delphine, avec un sentiment qui n’était pas sans quelque douceur ; les stupides témoins de cette scène voulurent rassurer Delphine sur son propre sort, croyant qu’il était l’objet de son inquiétude, et lui dirent qu’elle pouvait être tranquille, qu’elle sortirait au moment même où le jugement de M. de Mondoville serait exécuté. À ces affreuses paroles, Delphine fut près de succomber ; mais, prenant sur elle, elle dit seulement à voix basse : « En est-ce assez, mon Dieu ! » et demanda ensuite à ceux qui venaient de parler, si un étranger qui l’avait accompagnée, M. de Serbellane, ne devait pas venir la voir. « Il nous a chargés de vous dire, lui répondirent-ils, qu’il serait ici dans une heure, quand le tribunal, qui est assemblé maintenant, aura prononcé. Il fait ce qu’il peut pour vous être utile ; mais à présent que le commissaire de Paris est arrivé, cela ne se passera pas comme ce matin. » Léonce, assez vivement irrité, les interrompit en leur disant : « Je ne suis pas condamné à votre présence, laissez-moi. » Ils murmurèrent inintelligiblement quelques paroles d’humeur, mais le regard de Léonce leur en imposa, et ils sortirent. Léonce alors, se rapprochant de Delphine, la serra dans ses bras avec l’émotion la plus passionnée ; elle ne répondait à rien, n’exprimait rien, et semblait tout entière renfermée en elle-même. « Dieu ! prononça-t-elle à demi-voix, Dieu, qui m’avez abandonnée ; préservez-moi de sentiments impies ! que je supporte ce cruel jeu de la destinée sans cesser de croire en vous ! La mort, après tout, la mort !… Eh bien, mon ami, dit-elle en se jetant dans les bras de Léonce, nous la recevrons ensemble ; c’est un reste de pitié de la Providence envers nous. Pressons nos cœurs l’un contre l’autre, que leurs derniers battements cessent au même instant ; le seul mal au delà des forces humaines, c’est de vivre ou de mourir séparés. »

Léonce, inquiet de la résolution de Delphine, voulut lui parler de ses devoirs, de son sort après lui : « Je te défends de m’entretenir sur ce sujet, interrompit-elle ; ignore mes desseins, quels qu’ils soient, ne m’interroge plus, et passons ces dernières heures dans la confiance et l’abandon, qui peuvent encore leur donner du charme. » Léonce lui obéit ; il sentait que, sur un pareil sujet, il ne pouvait rien obtenir d’elle ; mais il se flattait que M. de Serbellane veillerait sur le sort de son amie, quand il n’existerait plus, et c’était à lui qu’il se proposait de la confier.

Léonce et Delphine gardèrent donc le silence, l’un à côté de l’autre, pendant assez longtemps. Ils attendaient M. de Serbellane, quoiqu’ils n’en espérassent rien ; enfin il arriva, portant sur son visage l’empreinte des sentiments qui le déchiraient.

« Demain, à huit heures du matin, dit-il à Léonce, vous devez être conduit dans une plaine, à une demi-lieue de la ville, pour être fusillé ; un espoir cependant reste encore : le juge généreux de qui madame d’Albémar avait obtenu votre liberté vient de sortir du tribunal même pour me parler ; il m’a dit que si je pouvais lui apporter à l’instant une déclaration signée de vous, qui attestât positivement que vous n’avez point eu l’intention de porter les armes, et que vous traversiez l’armée en voyageur pour revenir en France, cette déclaration pourrait vous sauver. » Delphine, à ce mot, leva les yeux qu’elle avait tenus fixés sur la terre jusqu’alors ; Léonce répondit à M. de Serbellane, avec la plus noble simplicité : « Quand j’ai été fait prisonnier, j’en conviens, je n’avais point encore porté les armes ; j’étais venu à Verdun, non pour seconder aucune cause, mais dans l’espoir de mourir : qu’importent toutefois ces détails connus de moi seul ? Les Français qui sont dans l’armée des étrangers ont dû croire que je venais pour servir avec eux : une déclaration contraire leur paraîtrait un mensonge que je ferais pour sauver ma vie ; mon intention d’ailleurs n’était point de rentrer en France ; je ne puis donc, sans m’avilir, attester ce qui paraîtrait faux aux yeux des autres, ou ce qui le serait réellement. » Delphine, en entendant ce refus décisif, baissa de nouveau les yeux, sans prononcer une parole ; elle savait que Léonce n’appellerait jamais d’une résolution qu’il croyait honorable.

M. de Mondoville, touché de la douleur que lui témoignait M. de Serbellane, lui prit la main et lui dit : « Généreux ami, vous avez tout fait pour nous ; il ne me reste plus, relativement à moi, qu’un service à vous demander. Si mon nom était calomnié quand j’aurai cessé de vivre, donnez à la vérité l’appui de votre respectable caractère ; n’oubliez pas que la mémoire d’un homme qui fut passionné pour l’honneur est un dépôt qu’il confie aux soins scrupuleux de ses amis. — J’accepte avec reconnaissance ce glorieux dépôt, répondit M. de Serbellane ; votre réputation, sans doute, ne sera point attaquée ; mais, si jamais je pouvais être appelé à la défendre, quelle force, quelle énergie ne trouverais-je pas dans l’admiration que m’inspire votre courageuse conduite ! — Maintenant, reprit Léonce, encore une prière, et la plus sacrée de toutes ! »

Il conduisit M. de Serbellane vers la fenêtre, pour lui recommander Delphine quand il ne serait plus. Il aurait pu parler devant elle sans qu’elle l’entendit ; ses réflexions l’absorbaient entièrement. Immobile et pâle, quelquefois elle tressaillait, mais elle n’écoutait ni ne voyait plus rien, et ne versait pas même une larme. Quand toute espérance est perdue, toute démonstration de douleur cesse ; l’âme frissonne au dedans de nous-mêmes, et le sang glacé n’a plus de cours.

Léonce entra dans les plus grands détails avec M. de Serbellane sur la conduite qu’il devait tenir pour conserver les jours de Delphine, si sa douleur lui inspirait le désir de les terminer. M. de Serbellane non-seulement lui promit tout ce qu’il désirait, mais sut presque le rassurer, en se montrant digne de soutenir et de consoler l’infortunée remise à ses soins. Léonce, touché de son noble caractère, ne put lui témoigner sa reconnaissance sans avoir les yeux remplis de larmes ; il était resté ferme contre le malheur, mais en retrouvant la pitié il s’attendrit. « Adieu, mon ami, lui dit-il, laissez-moi seul avec elle ; demain, avec le jour, revenez la chercher ; vous recevrez le dernier serrement de main d’un homme qui vous estime et vous honore. Adieu. »

M. de Serbellane, en s’en allant, s’approcha de Delphine, et lui demanda sa main qu’elle abandonna : « Madame, lui dit-il d’une voix émue, courage et résignation ! les plus vives douleurs ont encore cette ressource. » Un profond soupir souleva le sein de Delphine : « N’oubliez pas Isaure, lui répondit-elle. Adieu. »

M. de Serbellane sortit, se promettant de revenir le lendemain auprès de ses infortunés amis. Alors Léonce et Delphine se trouvèrent seuls au commencement de cette nuit solennelle qu’ils devaient passer ensemble, dans cette sombre prison qu’éclairait une lumière pâle et tremblante ; ils entendirent le geôlier refermer sur eux les verrous. « Ah ! s’écria Delphine, si ces portes pouvaient ne plus s’ouvrir, si le jour pouvait ne jamais se lever, quels lieux de délices vaudraient cette prison ! Léonce, pourront-ils t’arracher à moi ? » Et elle le serrait dans ses bras avec une force surnaturelle, à laquelle succédait le plus profond abattement. Léonce, effrayé de son état, voulut fixer sa pensée sur quelques idées plus douces, et, passant ses bras autour d’elle, il lui dit : « Ma Delphine, tu crois à l’immortalité, tu m’en as persuadé ; je meurs plein de confiance dans l’Être qui t’a créée. J’ai respecté la vertu en idolâtrant tes charmes ; je me sens, malgré mes fautes, quelque droit à la miséricorde divine, et tes prières me l’obtiendront. Mon ange, nous ne serons donc pas pour jamais séparés ; même avant de nous réunir dans le ciel, tu sentiras encore mon âme auprès de toi, tu m’appelleras toujours quand tu seras seule. Plusieurs fois tu répéteras le nom de Léonce, et Léonce recueillera peut-être dans les airs les accents de son amie. Cherche, ma Delphine, tout ce qu’il y a de doux, de sensible dans la douleur : remplis ta vie des hommages solitaires et tendres que l’on peut rendre encore à la mémoire de l’objet que l’on regrette. — Arrête ! interrompit Delphine, que parles-tu de ma vie ? As-tu donc osé penser que je pourrais te survivre ? Oui, sans doute, mon cœur s’est toujours confié dans l’immortalité de l’âme, quand il ne s’agissait que de mon sort ; cette noble croyance suffisait à mon repos ; mais est-ce assez de cette espérance qu’un nuage couvre encore aux regards les plus vertueux des mortels ? est-ce assez d’elle pour supporter l’existence après ta mort ? Non, rien ne peut me soutenir contre l’horreur de ta perte. Léonce, en ton absence, le moindre souvenir de toi, un mot que tu m’avais dit, des lieux que nous avions vus ensemble, mille hasards qui retracent une idée toujours présente, me faisaient succomber sous la douleur d’une émotion déchirante ; et j’aurais ces mêmes souvenirs, mais avec les traits de la mort ! Je m’écrierais sans cesse : Jamais ! jamais !.... Mes pleurs, mes cris n’obtiendraient pas de la nature entière un son de ta voix, la trace de tes pas, une ombre de tes traits ! Léonce, ami si tendre, toi qui, dans mes chagrins, as si souvent eu pitié de moi, je me précipiterais, désespérée, sur la terre qui te renfermerait, sans qu’il en sortit un soupir pour répondre à mes larmes ! Non ! non ! je n’irai point dans ce désert, dans ce silence, dans cette nuit du monde, où je ne te verrais plus. La mort, dont l’affreuse idée m’a souvent glacée de terreur, te frapperait, moi vivante ! je me représenterais ton visage défiguré, tes yeux éteints pour toujours, tes restes froids, ensevelis dans la tombe où je t’aurais laissé seul, seul ! Ô mon ami, tu n’y seras pas seul ! Léonce, souverain de ma vie, répétait Delphine, je te vois ému, je sens que ton cœur répond au mien ; dis-moi donc que tu m’appelles, que tu ne voudrais pas me laisser vivre ; dis que tu ne le veux pas ! Ah ! j’aimerais cette touchante preuve d’amour, ce dédain d’une pitié vulgaire, cette compassion véritable qui t’inspirerait ces douces paroles : Delphine, suis-moi ; pauvre Delphine, n’essaye pas de la vie sans la main qui te conduisait. Ô Léonce, Léonce ! répète ces mots consolateurs, je t’en conjure…» Les pleurs interrompaient les prières passionnées de Delphine ; elle embrassait les genoux de Léonce ; elle voulait obtenir de lui-même le conseil de mourir ; il cherchait en vain à la calmer, et la conjurait de s’éloigner avec M. de Serbellane avant l’heure du supplice. Delphine, pensant alors à la fatale bague, voulut en parler à Léonce, mais sans lui confier d’abord qu’elle la possédait, de peur qu’il ne la lui ôtât, quand même il serait résolu à n’en pas faire usage.

« Léonce, lui dit-elle, cette mort, semblable à celle que subirait un criminel, ce supplice, en présence d’un peuple furieux, ne révolte-t-il point ton âme ? veux-tu te l’épargner ? Notre ami, M. de Serbellane, peut nous donner un poison salutaire qui nous affranchirait du sort qu’on nous prépare. » Léonce, étonné, réfléchit quelques instants, puis il dit : « Mon amie, je crois plus digne de moi de périr aux yeux des Français ; ils me condamnent aujourd’hui, mais peut-être sauront-ils une fois que je ne l’ai pas mérité ; et si, dans mes derniers moments, j’ai montré quelque force d’âme, je ne hais pas, je l’avoue, l’espoir que mes ennemis mêmes ne me verront pas tomber sans émotion. Pardonne, mon amie, si cette pensée me force à rejeter le secours inespéré que tu daignes m’offrir ; ta main aurait fermé mes yeux, et le même sentiment qui anima mon existence l’eût conduite doucement jusqu’à sa fin : ah ! qu’il m’en coûte pour m’y refuser ! » Delphine garda le silence ; elle craignait, en insistant, de faire connaître à Léonce qu’elle possédait un moyen sûr de ne pas lui survivre.

« Hélas ! continua Léonce, il y a, j’en conviens, quelque chose de sombre dans cette prison qui précède le dernier jour ! Je voudrais pouvoir regarder le ciel avec toi ; ce sont ces murs qui nous dérobent son aspect ; c’est la barbarie des hommes, nos gardiens et nos juges, qui donne à la mort un caractère si terrible. Vingt fois je l’avais désirée à tes pieds ; mais à présent que j’avais abjuré mes misérables erreurs, à présent que je pouvais être ton époux, ton heureux époux… ; ah Dieu ! » Il s’arrêta, craignant de rappeler des pensées trop amères. Delphine, succombant au désespoir, n’avait plus la force d’exprimer les tourments qu’elle souffrait : quelques heures se passèrent encore, pendant lesquelles Léonce se montra le plus sensible et le plus courageux des hommes. Delphine l’admira quelquefois, plus souvent elle l’interrompit par ses gémissements. Enfin Léonce, accablé par plusieurs nuits d’insomnie, laissa tomber sa tête sur les genoux de Delphine, et s’endormit pendant une heure. Elle le regardait dans toute sa beauté ; ses cheveux noirs tombaient sur son front et son visage conservait encore une expression d’attendrissement dont le sommeil n’altérait point le charme.

Ah ! qui s’est jamais vu dans une situation si cruelle ! La malheureuse Delphine éprouva, pendant cette nuit, tout ce que l’âme peut souffrir de plus déchirant. Elle sentait le temps s’écouler, et regardait sans cesse à la fenêtre, craignant d’apercevoir les avant-coureurs du jour. Ses yeux se portaient alternativement du visage enchanteur de son amant à ce ciel dont les premiers rayons devaient le lui ravir ; mais bientôt elle aperçut sur le mur opposé à la fenêtre la fatale lueur qui annonçait le jour, et avant que Léonce fût réveillé, le soleil avait percé dans cette demeure du désespoir. « Ô Dieu ! s’écria-t-elle, pas un nuage, pas un voile de deuil sur ce soleil ! le plus brillant de la nature pour éclairer le plus horrible des forfaits et le plus infortuné des êtres ! » Enfin le coup de tambour, ce bruit subit et funeste, réveilla Léonce. Il leva les yeux sur Delphine, et, l’embrassant avec transport : « C’est toi, dit-il, c’est encore toi ! jusqu’à mon dernier moment ta vue aura le pouvoir de suspendre toutes mes peines ! »

Léonce se hâta de rattacher ses cheveux en désordre, pour donner à toute sa contenance l’air du calme et de la fermeté. Delphine alors se tenait à quelque distance de Léonce, suivait ses mouvements, et s’appuyait de temps en temps contre la muraille, soutenant par la puissance de sa volonté ses forces prêtes à défaillir. Enfin Léonce s’approcha d’elle, et, remarquant l’extrême altération de ses traits, il ne put réprimer plus longtemps ce qu’il éprouvait. « Delphine, s’écria-t-il, dans cet instant sans espoir, un mouvement cruel et doux m’entraîne encore à te le répéter : oui, je regrette ma vie ! Quand mes farouches ennemis vont paraître, je saurai leur cacher ce sentiment, mais je te l’avoue, à toi qui me l’inspires, à toi… » Les soldats approchaient de la prison, et l’on ouvrit les verrous pour les recevoir. Alors Delphine, comme hors d’elle-même, se jeta aux genoux de Léonce, et s’écria : « Mon ami, pardonne-moi ta mort, dont je suis la véritable cause. Je n’ai jamais aimé que toi ; jamais ce cœur n’a tressailli qu’en ta présence, jamais une autre voix n’a régné sur mon âme ; nous allons mourir ensemble, quand de longues années d’union et de tendresse pouvaient nous être accordées ; il le faut ! Les barbares avancent ; encore un instant, mais que toute la passion d’une vie entière soit renfermée dans cet instant ! » La porte s’ouvrit, et les soldats remplirent la chambre.

Delphine, se relevant avec dignité, adressa la parole aux soldats : « J’étais aux genoux, leur dit-elle, du plus estimable des hommes, du plus admirable caractère qui ait jamais existé ; je lui devais cet hommage. Vous allez le conduire au supplice ; votre aveugle obéissance ferme vos cœurs à la pitié ; mais qu’ai-je dit ? ne vous offensez pas, j’ai besoin de vous implorer encore : permettez-moi de suivre mon ami jusqu’à la mort. — Madame, répondit l’officier, on n’accorde d’ordinaire cette permission qu’au prêtre qui exhorte les condamnés avant de mourir. — Eh bien, reprit Delphine, je saurai remplir cet auguste ministère. Léonce, dit-elle en se retournant vers lui, la religion donne aux malheureux qui marchent au supplice un ami pour les consoler, veux-tu que je sois cet ami ? Je te parlerai, comme lui, au nom d’un Dieu de bonté : un instant j’ai douté, je trouvais le malheur qui m’accablait plus grand que mes fautes ; mais à présent les espérances religieuses sont revenues dans mon cœur : le ciel me les a rendues, je te les ferai partager. — Ce que tu veux entreprendre, répondit Léonce, est au-dessus de tes forces. — Non, je l’ai résolu, reprit Delphine ; tu me verras te suivre d’un pas ferme, avec une âme courageuse, je ne suis plus agitée ; pourquoi n’aurais-je pas maintenant le même calme que toi ? — Madame, reprit l’officier, on conduira le condamné sur un char, jusqu’à une demi-lieue de la ville, dans la plaine où il doit être fusillé ; vous ne serez pas en état de le suivre jusque-là. — Je le pourrai, répondit-elle. — Ah ! s’écria Léonce, dois-je accepter ce généreux effort ? — Tu le dois, interrompit Delphine. » Et M. de Serbellane entrant dans ce moment, il obtint pour lui-même aussi d’accompagner madame d’Albémar. Léonce, incertain encore s’il devait consentir ce qu’exigeait son amie, consulta M. de Serbellane. « Ne vous opposez pas, répondit-il, au vœu que madame d’Albémar exprime avec tant d’instance ; si elle peut vous survivre, ce n’est qu’après avoir épuisé toutes les douleurs ; laissez-la s’y livrer, ne lui refusez rien. »

— J’ai besoin, reprit Delphine, d’un moment de recueillement avant ce grand acte de courage ; accordez-le-moi, dit elle en s’adressant au chef de la garde, votre char funèbre n’est point encore arrivé. » Le chef de la garde consentit ; le geôlier murmura qu’il n’avait point de chambre seule à donner, excepté une dans laquelle était mort un prisonnier cette nuit même. Delphine n’entendit point ce qu’il disait ; et M. de Serbellane, occupé à recueillir dans un dernier entretien les volontés de Léonce, oublia quel don funeste il avait fait à madame d’Albémar ; elle suivit le geôlier, et il la quitta après lui avoir montré la chambre dans laquelle elle pouvait entrer. En travers de la porte était le cercueil du malheureux prisonnier mort pendant la nuit ; et des quatre cierges placés au coin de ce cercueil, deux brûlaient encore, et mêlaient leurs tristes clartés à celle du jour. Delphine frémit à cette vue, et recula ; cependant elle voulut avancer, et dit : « Pourquoi donc aurais-je peur de la mort ? n’est ce pas elle que je viens chercher ? d’où vient que son image m’effraye déjà ? » Il fallait, pour entrer, passer près du cercueil placé devant la porte ; la robe de Delphine s’y accrocha, et, son effroi redoublant, elle tomba à genoux dans la chambre, en face du lit encore défait d’où l’on avait enlevé le corps de celui qui venait de mourir. On voyait ses habits épars, un livre ouvert, une montre qui allait encore, tous les détails de la vie de l’homme, excepté l’homme même, que la bière renfermait ! Un tel spectacle aurait frappé l’imagination dans les circonstances les plus calmes, il troubla presque entièrement la tête de Delphine ; elle ne savait plus si son amant vivait encore, elle l’appela plusieurs fois ; et, dans un moment de convulsion et de désespoir, elle ouvrit la bague qui renfermait le poison, et prit rapidement ce qu’elle contenait. À peine eut-elle achevé cette action désespérée, qu’elle se prosterna contre terre ; après y être restée quelques instants, elle se releva plus calme, mais absorbée dans une méditation profonde.

« Ô mon Dieu ! dit-elle alors, qu’ai-je fait ? me suis-je rendue coupable ? ne puis-je plus espérer votre miséricorde ? Il fallait le suivre jusqu’au supplice, je lui devais cette dernière preuve de l’amour qui l’a perdu : en aurais-je eu la force, sans la certitude de mourir ? Je pouvais me fier à la douleur, avec le temps elle m’aurait tuée ; mais ce temps redoutable, ô mon Dieu ! m’ordonniez-vous de le supporter ? ces tourments étaient-ils nécessaires ? et les anges qui vous entourent ne se réjouiront-ils pas de les voir abrégés ? S’il me restait un lien sur cette terre, si j’avais un père dont je pusse consoler la vieillesse, je vivrais, je le crois, un devoir si sacré me l’aurait commandé ; mais l’infortuné qui va périr était mon unique ami, et vous me l’ôtez ! Ô mon Dieu ! s’écria-t-elle en se jetant à genoux, le visage tourné vers le ciel, on m’a souvent dit que vous ne pardonniez pas le crime que je viens de commettre : le trouble, l’égarement m’y ont conduite ; est-il vrai qu’à présent vous soyez inflexible ? suis-je plus criminelle que tous ceux qui ont été durs envers leurs semblables ? et cependant il en est tant, que sans doute parmi eux quelques-uns seront pardonnés ! Vous m’aviez accordé la jeunesse, la beauté, tous les dons de la vie, et je la rejette loin de moi, cette vie ; il faut donc que j’aie bien souffert ! Et je souffrirais éternellement ! et vous n’accepteriez pas mon repentir ! Non, vous l’acceptez, je le sens ; une force nouvelle renaît en moi ; j’entends le char, j’entends les pieds des chevaux qui vont entraîner ce que j’aime ; je vais l’entretenir de vous, mon Dieu ! bénissez mes paroles ; et quand ma voix serait impie, quand vous rejetteriez mes prières pour moi-même, faites que celui qui va m’entendre éprouve en m’écoutant les sentiments religieux qui obtiendront pour lui votre miséricorde ! » Elle descendit alors d’un pas ferme, et rejoignit Léonce au moment où il montait sur le char.

Delphine marcha près de lui, et les soldats, par pitié pour elle, ralentissaient la marche, et faisaient souvent arrêter la voiture pour lui donner le temps de parler à Léonce. M. de Serbellane, qui la suivait, répandait de l’argent pour obtenir que personne ne s’opposât à ces instants de retard. Delphine eut d’abord le désir d’avouer à son ami qu’elle venait de s’assurer la mort ; elle aurait trouvé quelque douceur à lui confier cette funeste et dernière preuve de la tendresse passionnée qu’elle éprouvait pour lui ; mais, tout entière à la solennité du devoir dont elle était chargée, elle craignit qu’après un tel aveu, Léonce, uniquement occupé d’elle, ne donnât plus un moment aux sentiments religieux dont elle voulait le pénétrer ; et, quoi qu’il pût lui en coûter, elle résolut de taire son secret pour entretenir Léonce de pitié plutôt que d’amour.

En traversant la ville, la multitude qui les environnait de toutes parts se permit d’indignes injures contre celui qu’elle croyait criminel, puisqu’il était condamné. Léonce rougissait et pâlissait tour à tour d’indignation et de fureur. « Dédaigne, lui disait Delphine, ces misérables insultes ; bannis de ton âme tous les sentiments amers ; ah ! nous allons entrer dans le séjour de l’indulgence et de l’oubli, dans le séjour où nos ennemis ne seront point écoutés. Vois ce ciel, comme il est pur, comme il est serein ! l’auteur de ces merveilles pourrait-il n’avoir abandonné que nous ? Cet asile vers lequel nos cœurs s’élancent, Léonce, c’est le nôtre ; nous y sommes appelés. L’amour que je sens pour toi ne m’a-t-il pas été inspiré par mon Créateur ? il ne désunira point deux êtres qu’il a rendus nécessaires l’un à l’autre. Léonce, ta conduite a été sans reproches, c’est la mienne seule qu’il faut accuser ; mais tu me feras recevoir dans la région du ciel qui t’est destinée. Tu diras, oui, tu diras que tu n’y serais pas bien sans moi. L’Être suprême l’accordera ton amie ; tu la demanderas, n’est-il pas vrai, Léonce ? » Delphine fut prête encore alors à tout révéler, en disant à Léonce quelle était l’action coupable dont il devait implorer le pardon pour elle. Peut-être aussi désirait-elle qu’il connût la véritable cause du courage extraordinaire qu’elle témoignait, dans la plus terrible de toutes les situations ; mais Léonce leva vers le ciel un regard plein de courage et de confiance : ce regard convainquit Delphine qu’elle avait enfin inspiré à son ami les pieuses espérances qu’elle lui souhaitait ; et elle craignit de détruire tout l’effet de ses paroles, en lui avouant de quelle faute sa religion même n’avait pu la préserver.

Réprimant donc encore une fois tout ce qui pouvait trahir son secret, Delphine rassembla ses forces, pour remplir dignement l’auguste mission dont elle s’était chargée. « Ne vois plus en moi, dit-elle à Léonce, celle qui partagea tes fautes, celle qui fut plus coupable encore. J’aimais la vertu, mais je n’avais point la force de l’accomplir, et Dieu, dans sa pitié, retire du monde la femme infortunée dont l’amour et le devoir ont déchiré le faible cœur. J’ai pris auprès de toi la place d’un homme religieux, qui aurait été vraiment digne de te parler au nom du ciel ; mais une voix qui t’est chère pouvait pénétrer plus avant dans ton âme, et cette voix, écoute-la, Léonce, comme si la Divinité l’avait pour un moment consacrée. Au milieu des terreurs qui nous environnent, lorsque la nature, amie de la vie, se révolte dans notre sein, la Providence éternelle nous voit et nous protège. Non, il est impossible que toutes les pensées, tous les sentiments qui nous animent soient anéantis ; notre esprit embrasse encore un immense avenir, notre cœur vit encore tout entier dans l’objet qu’il aime ; et dans quelques minutes, sur cette plaine où bientôt les roues de ce char vont nous entraîner, un fer romprait la trame de tant d’idées, de tant de sentiments, et les livrerait au vent qui disperse la poussière ! Ceux qui succombent lentement sous le poids des années peuvent croire à la destruction que d’avance ils ont ressentie ; mais nous qui marchons vers le tombeau tout pleins de l’existence, nous proclamons l’immortalité ! Il est vrai, ce temps qui s’écoule, ces armes qui se préparent, ce bruit sourd qui annonce déjà le coup mortel, remplissent d’effroi tous les sens, mais c’est un dernier effort de l’imagination trompée ; la vérité va nous rassurer, notre âme se retire en elle-même, et dans notre intime pensée, dans ce sanctuaire de l’amour et de la vertu, nous retrouvons un Dieu ! Ah ! Léonce, gloire et tourment de ma vie, objet de la passion la plus profonde ! c’est moi qui t’exhorte à la mort, c’est moi… la prière m’a donné une force surnaturelle, la prière, cet élan de l’âme qui nous fait échapper à la douleur, à la nature et aux hommes : imite-moi, Léonce, cherche aussi ce refuge. »

La longueur et la fatigue de la route faisaient disparaître la pâleur de Delphine : ses yeux avaient une expression dont rien ne peut donner l’idée ; les sentiments les plus passionnés et les plus sombres s’y peignaient à la fois ; et, malgré les douleurs cruelles qu’elle commençait à sentir, et qu’elle tâchait de surmonter, sa figure était encore si ravissante, que les soldats eux-mêmes, frappés de tant d’éclat, s’écriaient : Qu’elle est belle ! et baissaient, sans y songer, leurs armes vers la terre en la regardant. Léonce entendit ce concert de louanges, et lui-même enivré d’amour, il prononça ces mots à voix basse : « Ah Dieu ! que vous ai-je fait pour m’ôter la vie, le plus grand des biens avec elle ? » Delphine l’entendit. « Mon ami, reprit-elle, ne nous trompons pas sur le prix que nous attacherions maintenant à l’existence ; nous ne voyons plus que des biens dans ce que nous perdons, et nous oublions, hélas ! combien nous avons souffert ! Léonce, je t’aimais avec idolâtrie, et cependant, du jour où l’ingratitude de l’amitié me fut révélée, je reçus une blessure qui ne s’est point fermée. Léonce, des êtres tels que nous auraient toujours été malheureux dans le monde ; notre nature sensible et fière ne s’accorde point avec la destinée ; depuis que la fatalité empêcha notre mariage, depuis que nous avons été privés du bonheur de la vertu, je n’ai pas passé un jour sans éprouver au cœur je ne sais quelle gêne, je ne sais quelle douleur qui m’oppressait sans cesse. Ah ! n’est-ce rien que de ne pas vieillir, que de ne pas arriver à l’âge où l’on aurait peut-être flétri notre enthousiasme pour ce qui est grand et noble, en nous rendant témoins de la prospérité du vice et du malheur des gens de bien ! Vois dans quel temps nous étions appelés à vivre au milieu d’une révolution sanglante, qui va flétrir pour longtemps la vertu, la liberté, la patrie ! Mon ami, c’est un bienfait du ciel qui marque à ce moment le terme de notre vie. Un obstacle nous séparait ; tu n’y songes plus maintenant, il renaîtrait si nous étions sauvés ; tu ne sais pas de combien de manières le bonheur est impossible. Ah ! n’accusons pas la Providence, nous ignorons ses secrets ; mais ils ne sont pas les plus malheureux de ses enfants, ceux qui s’endorment ensemble sans avoir rien fait de criminel, et vers cette époque de la vie où le cœur, encore pur, encore sensible, est un hommage digne du ciel. »

Ces douces paroles avaient attendri Léonce, et pendant quelques moments il parut plongé dans une religieuse méditation. Tout à coup, en approchant de la plaine, la musique se fit entendre, et joua une marche, hélas ! bien connue de Léonce et de Delphine. Léonce frémit en la reconnaissant : « Ô mon amie ! dit-il, cet air, c’est le même qui fut exécuté le jour où j’entrai dans l’église pour me marier avec Mathilde. Ce jour ressemblait à celui-ci ; je suis bien aise que cet air annonce ma mort. Mon âme a ressenti dans ces deux situations presque les mêmes peines ; néanmoins, je te le jure, je souffre moins aujourd’hui. » Comme il achevait ces mots, la voiture s’arrêta devant la place où il devait être fusillé. Il ne voulut plus alors s’abandonner à des sentiments qui pouvaient affaiblir son cœur. Il descendit rapidement du char, et s’avança en faisant signe à M. de Serbellane de veiller sur Delphine. Se retournant alors vers la troupe dont il était entouré, il dit avec ce regard qui avait toujours commandé le respect : « Soldats, vous ne banderez pas les yeux à un brave homme ; indiquez-moi seulement à quelle distance de vous il faut que je me place, et visez-moi au cœur : il est innocent et fier, ce cœur, et ses battements ne seront point hâtés par l’effroi de la mort ! Allons. » Avant de s’avancer à la place marquée, il se retourna encore une fois vers Delphine ; elle était tombée dans les bras de M. de Serbellane ; il se précipita vers elle, et entendit M. de Serbellane qui s’écriait : « Malheureuse ! elle a pris le poison qu’elle m’avait demandé pour Léonce : c’en est fait, elle va mourir ! »

Léonce alors jeta des cris de désespoir qui arrachèrent des larmes à tous ceux qui l’avaient vu si calme, un moment auparavant, quand il marchait à la mort ; personne n’osait prononcer un mot ni faire un mouvement, en contemplant ce cruel spectacle. Delphine revint à elle, à travers les convulsions de la mort, et put encore dire à Léonce, qui tenait sa main à genoux : « Mon ami, je devais mon courage à la mort que je portais dans mon sein. » Et comme Léonce s’accusait de barbarie pour avoir consenti qu’elle le suivît jusqu’au supplice : « Ah ! mon ami, lui dit-elle encore, remercie la nature de m’avoir épargné les heures où je t’aurais survécu ; pardonne-moi, Léonce, si j’ai imposé la plus grande douleur à l’âme la plus forte, c’est toi qui d’un instant me survis ; je ne meurs pas sans toi, ma main tient encore la tienne : le dernier souffle de ma vie est recueilli dans ton sein. Ces soldats, je les vois là, prêts à te saisir… Ah Dieu ! de quel malheur me sauve la mort ! » Elle expira. Léonce se précipita sur la terre à côté d’elle, en la tenant embrassée. Les soldats eux-mêmes, attendris, restaient à quelque distance, et semblaient ne plus songer à remplir leur cruel emploi ; quelques-uns s’écriaient : « Non, nous ne tuerons pas ce malheureux homme ; c’est bien assez que sa pauvre maîtresse ait péri de douleur ; non, qu’il s’en aille, nous ne tirerons pas sur lui. »

Léonce les entendit, et, se relevant avec une fureur sans bornes, il s’écria : « Juste ciel ! il ne vous restait plus, barbares, qu’à vouloir m’épargner après l’avoir tuée. Tirez à l’instant, tirez ! » Et il voulait s’approcher d’eux, mais il portait toujours le corps sans vie de sa maîtresse, et tout à coup il frémit d’horreur à l’idée que cette belle image de son amie pourrait être défigurée par les coups qu’on dirigeait sur lui ; retournant donc vers M. de Serbellane, il remit entre ses bras Delphine, qui semblait dormir en paix sur le sein de son ami : « Il faut m’en séparer, dit-il, afin que ses nobles restes ne soient point outragés par des barbares. Réunissez-nous tous les deux dans le même tombeau ; c’est là que, dans un repos éternel, mon innocente amie me pardonnera mes fautes et ses malheurs. » En achevant ces mots, il s’éloigna ; quand il fut en face des soldats, ils balancèrent encore, et leurs gestes exprimaient qu’ils ne voulaient plus obéir à l’ordre qui leur avait été donné. Un instant de vie de plus faisait souffrir mille maux à Léonce ; tout à fait hors de lui, il eut recours à l’insulte, chercha tout ce qui pouvait allumer la colère des soldats, les menaça de se jeter sur eux s’ils ne tiraient pas sur lui ; et les appelant enfin des noms qui pouvaient les irriter davantage, l’un deux s’indigna, reprit son fusil qu’il avait jeté à terre, et dit : « Puisqu’il le veut, qu’il soit satisfait, » Il tira ; Léonce fut atteint et tomba mort.

M. de Serbellane rendit à ses amis les derniers devoirs. Il les réunit dans un tombeau qu’il fit élever sur les bords d’une rivière, au milieu des peupliers, et partit pour la Suisse, afin de veiller sur la destinée d’Isaure, que la perte de Delphine avait jetée dans la plus profonde douleur. Il écrivit à sa mère, et en obtint la permission de conduire sa fille à mademoiselle d’Albémar, à qui cet intérêt seul pouvait faire supporter la vie après la perte de Delphine. M. de Lebensei s’acquit un nom illustre dans les armées françaises. Pourquoi le caractère de Léonce de Mondoville ne lui permit-il pas d’avoir cette glorieuse destinée !

M. de Serbellane, qui, avec une âme naturellement calme, faisait toujours ce que les sentiments les plus tendres et les plus exaltés peuvent inspirer, revint en France, au péril de sa vie, pour visiter encore une fois le tombeau de ses amis, et s’assurer que l’homme à qui il en avait confié la garde l’avait défendu de toute insulte au milieu de la guerre. Voici l’un des fragments de la lettre qu’il écrivait en revenant de ce voyage pieux envers l’amitié :

« Je me sens mieux, disait-il, depuis que je me suis reposé quelque temps près de leurs cendres. Je me répétais sans cesse qu’ils n’avaient point mérité leurs malheurs ; je ne me dissimulais point leurs torts ; Léonce aurait dû braver l’opinion dans plusieurs circonstances où le bonheur et l’amour lui en faisaient un devoir ; et Delphine, au contraire, se fiant trop à la pureté de son cœur, n’avait jamais su respecter cette puissance de l’opinion, à laquelle les femmes doivent se soumettre. Mais la nature, mais la conscience apprend-elle cette morale instituée par la société, qui impose aux hommes et aux femmes des lois presque opposées ? et mes amis infortunés devaient-ils tant souffrir pour des erreurs si excusables ? Telles étaient mes réflexions, et rien n’est plus douloureux pour le cœur d’un honnête homme que l’obscurité qui lui cache la justice de Dieu sur la terre.

Mais un soir que j’étais assis près de la tombe où reposent Léonce et Delphine, tout à coup un remords s’éleva dans le fond de mon cœur, et je me reprochai d’avoir regardé leur destinée comme la plus funeste de toutes. Peut-être, dans ce moment, mes amis, touchés de mes regrets, voulaient-ils me consoler, cherchaient-ils à me faire connaître qu’ils étaient heureux, qu’ils s’aimaient, et que l’Être suprême ne les avait point abandonnés, puisqu’il n’avait point permis qu’ils survécussent l’un à l’autre. Je passai la nuit à rêver sur le sort des hommes ; ces heures furent les plus délicieuses de ma vie, et cependant le sentiment de la mort les a remplies tout entières, : mais, je n’en puis douter, du haut du ciel mes amis dirigeaient mes méditations ; ils écartaient de moi ces fantômes de l’imagination qui nous font horreur du terme de la vie ; il me semblait qu’au clair de la lune je voyais leurs ombres légères passer à travers les feuilles sans les agiter. Une fois je leur ai demandé si je ne ferais pas mieux de les rejoindre, s’il n’était pas vrai que sur cette terre les âmes fières et sensibles n’avaient rien à attendre que des douleurs succédant à des douleurs ; alors il m’a semblé qu’une voix dont les sons se mêlaient au souffle du vent me disait : « Supporte la peine, attends la nature, et fais du bien aux hommes. » J’ai baissé la tête, et je me suis résigné ; mais, avant de quitter ces lieux, j’ai écrit, sur un arbre voisin de la tombe de mes amis, ce vers, la seule consolation des infortunés que la mort a privés des objets de leur affection :

« On ne me répond pas, mais peut-être on m'entend. »
FIN.