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Demoiselle à marier

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Demoiselle à marier
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LE vicomte de Lamyre relut deux fois cette annonce qui venait de lui tomber sous les yeux :

Ving-deux ans. Dot : deux millions. Épouserait jeune homme de bonne famille, sans fortune. S’adresser rue de Rivoli, 320, à M. de Bonnécoute. Discrétion absolue.

C’était un samedi matin. Il était entré au café du Helder pour y déjeuner de deux œufs et d’une côtelette ; et au moment où, après voir parcouru négligemment un journal dont il n’avait même pas lu le titre, il le rejetait, à demi replié, sur la table voisine, l’annonce lui apparut comme un vers luisant dans une bordure de gazon

« Demoiselle à marier : deux millions de dot. »

C’était un bon garçon et un grand fou, que ce vicomte de Lamyre. Son père, colonel d’artillerie, avait été tué à Magenta. Mme de Lamyre, n’ayant plus que lui à aimer, le fit élever auprès d’elle dans son château de Virelade, à quelques mètres de la Garonne. Ce fut à qui le gâterait davantage d’elle ou du précepteur qu’on lui avait recommandé, l’abbé Saint-Sama, jeune missionnaire que des maladies contractées dans l’Afrique centrale forçaient de vivre désormais en France, sous le doux climat du Midi.

À vingt ans, Rolland de Lamyre perdit sa mère. Un an plus tard, il arrivait à Paris, riche de trente mille francs de rente et d’une santé de fer. Le clan des noceurs lui fit un véritable succès. Il eut toutes les femmes et perdit toute sa fortune.

La rivalité bruyante de la marquise de Pré-Halbran et de Nina Pied-d’Ivoire, qui se disputèrent son amour, le fameux pari, gagné par Rolland, de faire le trajet de Paris à Versailles en quarante-trois minutes sur un cheval de bois, la partie du 27 novembre où il gagna huit cent mille francs à lord Pemberton, et en reperdit neuf cent cinquante mille avec le canadien Bronson Kennedy, onze duels heureux, une infatigable ardeur à tous les plaisirs, firent de lui le héros de cette société malsaine qui a un pied dans l’almanach de Gotha et l’autre à Poissy.

Puis, l’heure des revers sonna.

Non seulement Rolland avait perdu tout son héritage, épuisé la bonne volonté des amis riches, mais il devait à tous les tailleurs confiants, à tous les bijoutiers de bonne volonté, à tous les fournisseurs qui se laissent encore éblouir par un titre avantageusement porté.

Exécuté à la Bourse, il le fut ; affiché dans les trois cercles, c’était inévitable ; saisi et vendu à l’hôtel Drouot, cette contrariété ne lui fut point épargnée.

Un chemisier le traita de filou, un tailleur lui déclara qu’il était un malhonnête homme, et Rolland baissa la tête. Ses anciens compagnons, les noctambules, évitèrent de le saluer dans la rue ; il rougit les premières fois et finit par s’y habituer.

On avait commencé par dire : Lamyre ! complètement rasé ! — et bientôt après : Taré, mon cher, on ne le voit plus…

Rolland avait alors trente-deux ans. Il habitait une petite chambre dans un hôtel meublé de la rue Pigalle ; il devait trois mois à la propriétaire.

De temps en temps, un compatriote charitable, nouvellement débarqué à Paris, lui glissait quelques louis dans la main, ce qui lui permettait d’allonger la courroie.

S’engager ? À trente-deux ans, c’est tard. Entrer dans une administration ? Quels services y eût-il rendus ? Et Rolland se laissait aller, attendant une aurore qui ne se levait point. Il y a des gens qui comptent, pour leurs vieux jours, sur un portefeuille perdu par un passant ou sur un legs d’une vieille Anglaise. Cet espoir suffit à les soutenir.

Rolland de Lamyre en était au dernier des dix louis que lui avait donnés par charité un chapelier de Bordeaux en déplacement à Paris, quand il lut l’avis :

« Demoiselle à marier : deux millions de dot. »

Il paya son addition et, passant dans le fond du café, il demanda une brosse et de l’eau.

Un garçon l’aida à donner à ses vêtements un lustre fictif. Après quoi Lamyre sortit, et, posant le pied sur la boîte d’un commissionnaire, il fit vernir ses chaussures fatiguées. Un coup de fer rajeunit son chapeau, une paire de gants de Suède compléta sa toilette.

Rolland prit un fiacre et se fit conduire 320, rue de Rivoli, chez M. de Bonnécoute.



Une tête d’ancien notaire devenu sacristain. Deux yeux baissés sous une paire de lunettes reluisant et tout à coup au dessus des verres. — Une calotte de bibliothécaire de province, une robe de chambre d’huissier retiré.

— M. de Bonnécoute ?

— C’est moi, monsieur. À qui ai-je l’honneur de parler ?

— Voici ma carte.

— Vicomte de Lamyre ?… C’est pour le mariage ?

— Peut-être.

— Donnez-vous la peine d’entrer.

Le cabinet de Bonnécoute ne donnait pas une haute idée de la situation de l’homme d’affaires. La Palférine eût senti de prime-abord un usurier sans argent — ce qui est le dernier degré de la race.

Quand Rolland eut pris place sur une chaise en crin, M. de Bonnécoute le dévisagea quelques instants.

— Combien de dettes ? demanda-t-il doucement.

— À peu près deux cent mille francs.

— Pas de jugement contre vous ? Aucune condamnation correctionnelle ? On peu aller aux renseignements ?

— On le peut. Il n’y a rien.

— Complètement acculé ?

— Complètement.

— En garni ?

— Oui.

— Plus de parents ?

— Des parents éloignés qui ne me connaissent pas et sur lesquels je ne puis faire aucun fonds.

— Où puis-je écrire pour les pièces de l’état civil ?

— À Virelade, Gironde.

— Notaire ?

— Me Gobineau.

M. de Bonnécoute prit les notes nécessaires et, relevant ses lunettes qui restèrent suspendues au-dessus des sourcils : La demoiselle dont il est question, dit-il à voix basse et comme s’il s’était trouvé transporté subitement dans un confessionnal, appartient à une honorable famille. Elle est charmante… vingt-deux ans… éducation parfaite… Seulement…

Rolland tendit l’oreille.

— Seulement, répéta M. de Bonnécoute, il y a eu une faute… un moment d’entraînement… mais pas de vice !

— Qu’est devenu l’enfant ?

— Oh ! il n’en sera jamais, question… En nourrice dans un village… père et mère inconnus. Cela vous va-t-il ?

Rolland se sentait pris d’un léger tremblement ; il aurait voulu ne pas, rougir, mais le sang lui était monté aux joues.

— Pourrai-je la voir avant d’accepter ?

— Sans doute… un soir, au théâtre.

— C’est convenu.

— Eh bien ! monsieur, si vous voulez prendre la peine de repasser dans huit jours… je sous ferai connaître la décision des parents, qui sera basée sur les renseignements qui,d’ici-là, arriveront de Virelade.



Un mois plus tard eut lieu, à l’église Saint-Pierre de Chaillot, le mariage du vicomte Rolland Lamyre avec Mlle Louise d’Esnandes. Une messe basse dans une petite chapelle, à sept heures du matin, consacra l’union conclue la veille à l’état-civil.

Les époux avaient été mariés sous le régime dotal. M. d’Esnandes faisait à sa fille une pension de soixante mille francs ; le mari recevait quarante mille francs par an pour ses dépenses personnelles.

Après la cérémonie, Rolland salua son beau-père, qui s’inclina froidement ; Mme d’Esnandes détourna la tête. Un landau conduisit le nouveau ménage à la gare de Lyon. Rolland se trouva seul avec sa femme dans le coupé du train direct de Paris à Gênes.

— Vous avez, lui dit-il, un charmant costume de voyage.

— Je l’ai cependant choisi de couleur foncée, afin d’attirer les regards le moins possible.

Rolland voulut prendre la main de la vicomtesse ; elle se retira vivement.

— Ah ! permettez, monsieur, dit-elle. Nous avons fait un marché, voilà tout. Je porte votre nom, vous aurez le droit de veiller à ce que je le porte dignement, et je vous assure que la surveillance sera facile. Vous aviez des dettes à payer, mon père s’en est chargé, c’est fait. Quant à moi, il s’agissait de couvrir ce que le monde appelle une faute. Je ne veux pas plaider l’innocence ni vous dire comment, à seize ans, j’ai rencontré un homme que j’ai refusé d’épouser précisément parce qu’il avait spéculé sur mon ignorance pour arriver à un mariage riche. Peut-être eussé-je pardonné plus tard par raison, sinon par affection ; mais, irrité de mon refus, cet homme a pris une autre femme, créant ainsi l’irréparable entre nous. Vous connaissez ma situation, on ne m’a pas caché la vôtre, et nous avons conclu un marché. Ce marché, il faut qu’il soit loyal. Nous sommes mariés, mais je ne puis être votre femme ; car, dans les conditions où notre mariage s’est accompli, je me regarderais comme une fille si j’avais la bassesse de me livrer à vous. Soyons donc une société l’un pour l’autre, société que votre éducation mondaine peut me rendre agréable. Je tâcherai, de mon côté, de vous faire le boulet aussi léger que possible. Regardezmoi comme une parente ou une dame de compagnie, à votre choix. Je n’attenterai aucunement à votre liberté. Cherchez en dehors de moi toutes les distractions possibles ; tout ce que je vous demande c’est de ne pas faire de scandale, d’éviter d’amener, par exemple, la maîtresse que vous prendrez…

— Mais madame…

… dans une loge voisine de la mienne, au théâtre, ou de l’établir dans le quartier que nous habiterons… En un mot, je vous prierai de faire comme si nous étions dans la même situation que les ménages ordinaires.

— Hé! quelle maîtresse voulez-vous qu’on aille chercher, madame, quand on a sous les yeux une femme jeune et charmante, douée de tant de qualités qu’on lui en découvre chaque jour de nouvelles ? Croyez-vous donc qu’on ne puisse vous aimer… et que pour un moment d’erreur…?

— Ce qui n’a pas été un moment d’erreur, monsieur, c’est celui où nous nous sommes mariés, vous, parce que le suicide vous guettait, Moi, parce que je ne pouvais me résigner à m’enterrer dans un couvent. J’ai besoin d’air, de mouvement. J’aime la nature, les voyages, l’art. Vous êtes intelligent, rien de ce qui m’intéresse ne vous est étranger. De nos deux vies brisées, nous pouvons faire encore une existence très supportable. Nous allons visiter Naples, Rome, Venise. Nous irons, si vous le voulez, jusqu’en Orient, cherchant dans les fatigues du voyage et dans la variété des tableaux l’oubli d’un passé dont le souvenir nous pèse. Regardez-vous comme un médecin à qui on a confié le soin de promener une pauvre femme malade. Dans ces conditions, tout se passera bien…

Rolland tenta vainement de protester. Louise le laissa parler sans lui répondre. Elle avait tiré un livre de son sac de nuit et se plongea dans la lecture.



Dans chaque hôtel où ils descendaient, Louise prenait deux chambres et s’empressait de mettre le verrou à la porte de communication.

Ils firent ainsi le tour de l’Italie, visitant les monuments, les musées.

Le matin, ils montaient à cheval ; dans l’après-midi, ils faisaient une longue promenade en voiture. Le théâtre, un cirque, un concert occupaient leurs soirées.

Mlle d’Esnandes, sans avoir une de ces beautés qui font retourner les passants, était douée d’une physionomie expressive et intéressante. Son profil droit, ses cheveux noirs qu’elle portait en bandeaux comme une pensionnaire et sans aucune espèce de coquetterie, ses yeux d’une grande douceur, et surtout sa voix, d’un timbre pur et mélodieux, complétaient un ensemble qui ne manquait point de charme.

Rolland de Lamyre subissait absolument l’influence de la jeune femme. Il ne lui adressait la parole qu’avec une affabilité et un respect dénués d’affectation. Enfin, un certain soir, au moment où il l’entendit pousser, suivant sa coutume, le verrou de la porte de sa chambre, il se sentit les yeux pleins de larmes.

Puis, il lui vint une révolte. Il se leva et frappa à cette porte condamnée.

— Louise ! dit-il d’une voix tremblante d’émotion, ouvrez-moi, je vous prie, j’ai à vous parler.

Elle ouvrit et le regarda d’un air étonné.

Rolland se jeta à ses pieds et murmura en sanglotant : Je vous aime !

Louise recula d’un pas. Froide, hautaine, elle lui répondit simplement :

— Monsieur, vous avez de l’argent, et les femmes ne manquent pas dans la ville !

— Vous êtes la vicomtesse de Lamyre ! s’écria-t-il avec une colère mal déguisée.

— C’est vrai, monsieur, grâce à une annonce !

Puis elle le repoussa doucement, mais d’un geste qui n’admettait pas de réplique, et elle ferma de nouveau le verrou.



Le lendemain, la femme de chambre de l’hôtel remit une lettre à la vicomtesse.

Rolland s’excusait d’être parti sans l’avoir prévenue. Une affaire des plus urgentes le rappelait à Paris. Il serait de retour dans huit jours.

Louise, peut-être sans se rendre compte de ce qu’elle éprouvait, eut un mouvement de contrariété. Quelle pouvait être cette affaire ? Un prétexte pour retourner au bourbier !

Elle resta renfermée dans sa chambre, joua du piano, se fit apporter des livres.

Le troisième jour seulement, elle se décida à sortir ; mais, après avoir fait quelques pas, elle s’empressa de rentrer.

La semaine touchait à sa fin, quand, ouvrant un journal de Paris, Louise s’arrêta sur ce passage :

« MEAUX, 29 août. — Un duel dont les conséquences ont été fatales a eu lieu hier dans notre ville. M. le vicomte de Lamyre étant entré par hasard au Café militaire adressa quelques mots un peu vifs à M. de Brémond, capitaine de dragons. Celui-ci riposta vivement.

« M. de Lamyre, cédant à un mouvement sans doute irréfléchi, porta la main sur l’épaulette de l’officier. Ces messieurs se sont battus ce matin. Le sabre était l’arme choisie. Dès la première passe, M. de Brémond, reçut cinq pouces de fer en pleine poitrine. Il est tombé raide mort. »

Louise laissa échapper le journal. Elle était horriblement pâle. Ce M. de Brémond, c’était celui qui, le premier, lui avait fait entendre des paroles d’amour et qui, craignant un refus de la part de M. d’Esnandes, avait cru s’assurer le succès en s’emparant de la jeune fille ignorante, sans défense. Ce n’est qu’après avoir commis ce crime facile, moitié par persuasion, moitié par force, que M. de Brémond avait demandé sa main.

Rolland l’avait tué. Il y avait donc quelque chose au fond de ce cœur qu’elle croyait absolument perverti !

Quand, le lendemain, Rolland revint à l’hôtel, Louise ne lui dit pas un mot de ce qu’ elle avait appris. Il était allé à elle et, machinalement lui avait pris un baiser sur le front. Machinalement aussi, elle s’était laissé faire.

Et, quand ils sortirent pour faire leur promenade habituelle, Rolland crut s’apercevoir qu’elle s’appuyait plus volontiers sur son bras. Jusque-là, elle n’avait fait qu’y poser le bout des doigts ; cette fois, elle s’y appuyait avec abandon, presque avec confiance.



Après avoir parcouru la Suisse en quelques jours, le vicomte de Lamyre et sa femme revinrent en France et allèrent s’établir dans une propriété que M. d’Esnandes possédait au bord de la Loire, à deux kilomètres de Blois. Un château moderne avec un perron ombragé de clématites et de lilas ; un jardin et un parc. C’était tout ; mais il y avait, à l’entour, des chasses à louer et la résidence était fort agréable. Louise sembla s’y plaire.

Un matin, Rolland lui annonça qu’il allait passer trois jours à Paris.

— Vous êtes libre, lui dit-elle. Prenez votre temps.

Il revint le troisième jour au soir.

Louise entendit arriver la voiture, mais ne sortit point de son appartement.

Le lendemain, à onze heures et demie, la cloche lui apprit que le déjeuner était servi.

Elle descendit. Rolland était appuyé sur le bord de la fenêtre et regardait un bâteau qui descendait 1a Loire.

— Vous avez fait un bon voyage ? demanda-t-elle.

— Un voyage d’affaires et d’agrément à la fois, répondit Rolland d’un ton enjoué.

Elle le regarda et le trouva rayonnant. Alors seulement elle s’aperçut qu’il y avait trois couverts.

— Vous avez un invité ? demanda-t-elle.

— Oui, j’ai un invité… que voici.

La porte s’ouvrit, et Louise vit entrer une paysanne, coiffée d’un bonnet normand, qui tenait par la main un ravissant bébé de six ans, à l’œil étonné, aux cheveux frisés. Elle s’appuya sur le bord de la crédence pour ne pas tomber.

Le petit alla droit à Rolland, comme à quelqu’un que l’on connaît.

— Bonjour, mon ami, lui dit-il.

Rolland le prit dans ses bras et l’embrassa sur les deux joues.

— Tiens ! ajouta-t-il, en lui remettant un rouleau de papier, va donner cela à la dame !

Le petit prit le rouleau et le tendit à Louise.

C’était l’acte de reconnaissance de « Jean-Auguste-Gaston », légitimé par le mariage de M. le vicomte de Lamyre et de Mlle Louise d’Esnandes.

— À table ! dit joyeusement Rolland.

Et il passa lui-même la serviette au cou du petit qui battait des mains à l’aspect d’une omelette dorée comme une mître.

Rolland se pencha vers la comtesse et lui dit tout bas : « Vous êtes ma femme maintenant, puisque nous avons un enfant. »

Louise, émue, les yeux mouillés, lui serra la main avec force.

Rolland profita de ce bon mouvement pour ajouter : « Et j’espère bien que nous lui donnerons au moins un frère et une sœur ? »

Louise rougit — mais ne dit pas non.