Dernière Gerbe

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Dernière Gerbe




Si l’on compare l’édition originale de Dernière Gerbe et celle-ci, on trouvera des différences que nous croyons utile d’expliquer.

Nous avons dû supprimer les divisions : Avant l’exil, Pendant l’exil, Depuis l’exil, divisions factices établies pour la présentation du volume en 1902, mais que ne justifie pas l’aspect du manuscrit, l’écriture de certaines poésies non datées ne correspondant pas à la période désignée. Nous avons rétabli le texte intégral partout où des coupures avaient été pratiquées ; en revanche, nous avons respecté les lacunes présentées par le manuscrit, soit au début, soit à la fin, soit même au milieu d’une poésie. Ne vaut-il pas mieux, dans cette édition documentaire, laisser au texte son véritable aspect ? La table même de ce volume déroutera peut-être le lecteur de l’édition originale, car bien des pièces ont été privées ici de leur titre fictif.


Six poésies figurant dans d’autres volumes ont été retirées de celui-ci, ce sont :

SWEDENBORG. - LE NAUFRAGÉ - DIALOGUE AVEC L’ESPRIT qu’on trouvera dans cette édition au Reliquat et au texte de Dieu ;

OH! L’AMOUR EST PAREIL AUX PERLES DE ROSÉE : variante d’une pièce publiée dans Toute la Lyre : Vois-tu, mon ange, il faut accepter nos douleurs ;

A UNE ÂME QUI NE S’APERÇOIT PAS QU’ELLE EST UNE FEMME : Chansons des Rues et des Bois (Reliquat) ;

LA CITÉ DÉCRÉPITE, publiée sans titre dans Toute la Lyre ;

Et toute la division : SCÈNES ETDIALOGUES que nous avons restituée au Théâtre en Liberté.


Enfin, puisant dans les nombreux vers destinés à former le dernier volume inédit : Océan, nous avons enrichi cette édition de soixante- quinze poésies, et soixante-quinze pensées nouvelles sont venues grossir le Tas de Pierres.

I BILLET À CHARLES NODIER *

Je l’ai lu, ton beau poème.
Tes sept châteaux de Bohême,
C’est un legs rare et suprême
Que tu tiens, en fils pieux,
D’Yorick qui l’eut de son père
Rabelais, bâtard d’Homère, - -
Lequel était fils des,Dieux.
C’est là, Nodier; ta famille.
Moi, j’édifie en Castille.
Une bien frêle bastille
Que bientôt fera plier
Le peuple au front de bélier.
Mais qu’Hernani tienne ou croule !
Qu’importe à tes sept donjons,
Qu’en vain viendront battre en foule
Maintes ailes de pigeons !
Ils vivront. Leur garde est forte,
Ta gloire veille à leur porte.
Quoi donc! il me vient de toi,
Ce livre charmant que j’aime !
Quoi ! sept châteaux de Bohême !
Don de poète ou de roi!
En échange t’offrirai-je ’
Ma tour qu’un parterre assiège?
Hélas; pour tes sept châteaux
Qui du front de leurs coteaux
Dominent sur la campagne,
Moi, dont Jodelle est l’aïeul,
Je ne t’en promets qu’un seul.
Encore est-il en Espagne !

  • En 1829 (octobre) on commençait à répéter Hernani au Théâtre-Français. Charles

Nodier publia le Roi de Bohême et ses sept châteaux et m’envoya le livre. Je lui répondis par ce billet. (Note de Victor Hugo.)

II Ami z,[modifier]


Ami z, tu m’es présent en cette solitude.
Quand le ciel, mon problème, et l’homme, mon étude,
Quand le travail, ce maître auguste et sérieux,
Quand les songes sereins, profonds, impérieux,
Qui tiennent jour et nuit ma pensée en extase,
Me laissent, dans cette ombre où Dieu souffle et m’embrase,
Un instant dont je puis faire ce que je veux,

Je me tourne vers toi, penseur aux blancs cheveux,
Vers toi, l’homme qu’on aime et l’homme qu’on révère,
Poète souriant, historien sévère !
Je repasse, bonheur pourtant bien incomplet,
Par tous les doux sentiers d’un souvenir qui plaît.
Ton Henri, - ton fils Pierre ami de mon fils Charles,
- Et ta femme, - ange heureux qui rêve quand tu parles,
Je me rappelle tout: ton salon, tes discours,
Et nos longs entretiens qui font les soirs si courts,
Ton vénérable amour que jamais rien n’émousse
Pour toute belle chose et toute chose douce !
Maint poème charmant que nous disait ta voix
M’apparaît... - Mon esprit, admirant à la fois
Tant de jours sur ton front, tant de grâce en ton style,
Croit voir un patriarche au milieu d’une idylle !

Ainsi tu n’es jamais loin de mon âme, et puis
Tout me parle de toi dans ces champs où je suis ;

Je compare, en mon coeur que ton ombre accompagne,
Ta verte poésie et la fraîche campagne ;
Je t’évoque partout; il me semble souvent
Que je vais te trouver dans quelque coin rêvant,
Et que, dans le bois sombre ouvrant ses ailes blanches,
Ton vers jeune et vivant chante au milieu des branches.
Je m’attends à te voir sous un arbre endormi.
Je dis: où donc est-il ? et je m’écrie : - Ami,
Que tu sois dans les champs, que tu sois à la ville,
Salut ! bois un lait pur, bénis Dieu, lis Virgile !
Que le ciel rayonnant, où Dieu met sa clarté,
Te verse au coeur la joie et la sérénité !

Qu’il fasse à’ tout passant ta demeure sacrée !
Qu’autour de ta vieillesse aimable et vénérée,
Il accroisse, tenant -tout ce qu’il t’a promis,
Ta famille d’enfants, ta famillé d’amis !
Que le sourire heureux, te soit toujours facile !
Doux vieillard ! noble esprit ! sage tendre et tranquille !

III Le Hartz[modifier]


« Le Hartz est un pays de frênes et d’érables ;
Nous chassions devant nous un tas de misérables,
En guenilles, fuyant: à travers les halliers ;
Hommes, femmes, enfants; n’ayant pas de souliers,
Nous étions sans pitié pour les pieds nus des autres ;
En guerre on dit: Chacun ses haillons, vous les vôtres,
Moi les miens; on est peu sensible, on a raison,
Et pour faire sa soupe on brûle une maison.

« Pensif, je constatais ces moeurs, sans trop m’y plaire.
On n’a pas de scrupule, on n’a pas de colère,
On sent qu’on est victime, on est des meurtriers,
On chante, on a la joie étrange des guerriers;
Et les choses qu’on fait, dans le sang et les flammes,
Sont illustres; sinon elles seraient infâmes ».

IV À l’heure où je t’écris,[modifier]


À l’heure où je t’écris, je suis dans un village.
Le soleil brille ; octobre a jauni le feuillage ;
Je vois là-bas, les toits d’un.charmant vieux château.
Force rouges pommiers couronnent le coteau,
Si,chargés qu’on soutient par des fourches leurs branches.
Mon hôtesse est coiffée, à la mode d’Avranches
D’un immense bonnet qui lui tombe aux talons.’
Dans la cuisine où luit le cuivre des ,poêlons
Bout un vaste chaudron tout rempli d’herbe verte,
Et, passant au grand trot devant ma porte ouverte,
Un petit paysan rit sur un grand cheval.

Lé château fut bâti pour Anne de Laval
Par le beau roi François premier. Dans les mansardes
Les vieilles font sécher au vent d’affreuses hardes.
Sur la colline où mène un sentier dans les prés,
On aperçoit parmi les branchages pourprés
Un pauvre vieux clocher qui tousse et s’époumonne
A convier au prêche Alain, Claude et Simone.

V Voici que la saison décline,[modifier]


Voici que la saison décline,
L’ombre grandit, l’azur décroît,
Le vent fraîchit sur la colline,
L’oiseau frissonne, l’herbe a froid.

Août contre septembre lutte ;
L’océan n’a plus d’alcyon ;
Chaque jour perd une minute,
Chaque aurore pleure un rayon.

La mouche, comme prise au piège,
Est immobile à mon plafond ;
Et comme un blanc flocon de neige,
Petit à petit, l’été fond.

[Carnet 1861]

VI PAYSAGE[modifier]


Des halliers, des tournants, des rochers et des chênes.
Quelques coteaux pierreux donnant de maigres vins ;
Chaume, ardoises, hameaux tordus par les ravins,
Et des toits écaillés sur des maisons velues.
Des bibles en latin difficilement lues
Courbent autour du feu les fronts des vieilles gens,
Et, derrière la vitre aux losanges changeants,
Le soir; on aperçoit sous le plafond rougeâtre
Leurs groupes éclairés confusément par l’âtre.
[Carnet, 1862]

VII EN MAI[modifier]


Une sorte de verve étrange, point muette,
Point sourde, ’éclate et fait du printemps un poète;
Tout parle ’et tout écouté et tout aime à la fois;
Et l’antre est une bouche et la source une voix;
L’oiseau regarde ému l’oiselle intimidée,
Et dit : Si je faisais un nid ? c’est une idée !
Comme rêve un songeur le front sur l’oreiller,
La nature se sent en train de travailler,
Bégaie un idéal dans ses noirs dialogues,
Fait des strophes qui sont les chênes, des églogues
Qui sont les amandiers et les lilas en fleur,
Et se laisse railler par le merle siffleur;
Il lui vient à l’esprit des nouveautés superbes;
Elle mêle la folle avoine aux grandes herbes;
Son poème est la plaine où paissent les troupeaux;
Savante, elle n’à pas de trêve et de repos
Jusqu’à ce qu’elle accouplé et combine et confonde
L’encens et le poison dans la sève profonde
De 1a nuit monstrueuse elle tire le jour;
Souvent avec la haine elle fait de l’amour -
Elle a la fièvre et crée ainsi qu’un sombre artiste ;
Tout ce que la broussaille a d’hostile et de triste,


Le buisson hérissé, le steppe, le maquis,
Se condense, ô mystère, en un chef-d’oeuvre exquis
Que l’épine complète et que le ciel arrose
Et l’inspiration dés ronces, c’est la rose.

21 janvier 1877.

VIII Je m’arrêtai.[modifier]


Je m’arrêtai. C’était un ravin très étroit
Avec des toits au fond sur qui le lierre croît.
Tu sais, j’aime beaucoup ces choses: une ferme
Où se meut tout un monde et qu’un vieux mur enferme,
Des vaches dans un pré, l’herbe hàute, un ruisseau,
Un dogue sérieux allongeant le museau,,
Des enfants dans du pain mordant à pleines, joues,
Des poules; me voilà content. De vieilles roues
Dans un coin. Qu’un bouvier siffle et qu’un arbre au vent
Tremble, et je reste là jusqu’à la nuit, rêvant.
Une eau vive courait, et des fleurs sur la berge
Brillaient, et je disais : - Si c’était une auberge,
Comme j’y logerais! comme j’y mangerais
Du pain bis, de la soupe aux choux, et des oeufs frais !
Dans cette basse-cour quelles charmantes fêtes !
Comme je-passerais mes jours avec ces bêtes !
Comme je me ferais de Suzon Atala !
Comme je causerais avec ce gros chien-là !

IX Jadis, adolescent,[modifier]


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Jadis, adolescent, faisant mes premiers vers,
Sachant à peine encor, dans cette étrange escrime,
Parer les coups que porte à la raison la rime,
Dans mes vagissements croyant voir des travaux,
J’étais, ô fol enfant, avide de bravos,
De bruits et de rumeur et goulu de fumée;
Je me disais, rêvant succès et renommée:
- Qu’est-ce que c’est qu’un nom qui n’a pas retenti?
J’étais triste et pensif; j’avais pris le parti
De bouder le destin et de rester maussade
Jusqu’à ce que je visse au loin quelque façade,
De Panthéon-sortir de l’ombre exprès pour moi,
.Les femmes prononcer mon nom avec émoi,
La gloire à l’horizon poindre, et que j’aperçusse
Ma statuette en plâtre à la vitre de Susse * .


  • Aujourd’hui, je suis altéré de calme et de tombeau.

X Dans les cités que troublent[modifier]


Dans les cités que troublent
Tant de chars se heurtant, et tant de noirs débats,
Où rampent, pleins d’orgueil, tous les sentiiriénts bas,
Où tdut est fiel, dédain, querelle, envie infâme,
J’étouffe, et, tu le sais, à chaque instant, mon âme
Qui languit sans amour comme un cygne sans eau,
Ouvre son aile et veut s’enfuir comme l’oiseau.
Comment n’aurais-je pas jusqu’au fond de moi-même
Ces aspirations vers votre paix suprême,
Ô déserts ! ô vallons ! quand, fatigué de bruit,
Je médite, appuyé sur mon livre la nuit,
Et que, dans mon esprit, je compare et j’oppose
A la foule orageuse, à la ville morose,
Aux hommes durs, amers, haineux; âpres, ’méchants,
La profonde douceur-des forêts et’ des .champs !

Une forge là-bas flamboie au pied des monts.
Vois, ces deux forgerons que le feu montre et voile.
Le fer rouge étincelle. On dirait deux - démons
À grands, coups de marteaux écrasant une étoile.

Que forgent-ils donc là, ces deux sombres forgeurs ?
Font-ils une charrue ou font-ils une épée ?
Leur enclume sonore incessamment frappée
Fait sur la route au loin rêver les voyageurs.

Glaive ou soc, ce qu’ils font est l’oeuvre de Dieu même.
Que ce soit l’humble fer ou l’acier belliqueux,
L’oiseau chante autour d’eux, l’eau palpite, l’ombre aime,
La nature profonde,est en paix aveç eux...

31- octobre 1840. - Route ’d’Épernay à Château-Thierry.

XI Je ne vois,[modifier]


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Je ne vois, du sommet de la dune où je suis,
Qu’un maigre filet d’eau sous les branches d’un aulne,
Et le fond d’un ravin brûlé, torride et jaune,
Fort triste, et qu’on dirait de soleil accablé.
J’aperçois à mi-côte un chariot de blé
Tiré par trois chevaux à la pauvre crinière, .
Qui monte lentement, cahoté par l’ornière,
Penchant à droite, à» gauche à demi-soulevé,
Si chargé que. les brins traînent sur, le pavé,
Et, comme une chouette au trou- d’une muraille,
Une tête de vieille apparaît dans la paille.

[1862]

XIII Sur les cloches d’airain[modifier]


Sur les cloches d’airain qui frissonnent toujours,
Sur les beffrois plaintifs qui dorment dans les tours,
La nuit n’a pas encor frappé la douzième heure,
Mais son aile déjà s’approche et les effleure.

- Baoum ! - Chut ! voici le premier coup. - Baoum ! - Deux.
J’ai vu passer dans l’air comme un masque hideux.
Trois - Quatre - Pas un astre au ciel. - Cinq - Sur ma table
Pour conjurer cette heure étrange et redoutable
J’ai des charmes écrits en hébreu. - Six - Je vois
Une vague lueur glisser le long des toits.
Sept - Huit - Neuf - Dix - J’entends l’archet d’un bal dans l’ombre.
Son gai frémissement meurt en grincement sombre.
Onze - Une porte au loin se ferme en ce moment.
Douze - Le dernier coup! Il tinte lentement,
Puis il tremble et s’éteint dans le clocher qui râle...
Minuit. - Puis tout se tait. L’ombre est plus sépulcrale.
On dirait qu’un linceul sur la ville est tombé.

XIV Je ne demande pas autre chose aux forêts[modifier]


Je ne demande pas autre chose aux forêts
Que de faire silence autour des antres frais
Et de ne pas troubler la chanson des fauvettes.
Je veux entendre aller et venir les navettes
De Pan, noir tisserand que nous entrevoyons
Et qui file, en tordant l’eau, le vent, les rayons,
Ce grand réseau, la vie, immense et sombre toile
Où brille et tremble en bas la fleur, en haut l’étoile.

XV En plein midi,[modifier]


En plein midi, quand l’astre est à plomb sur nos têtes,
On se sent la sueur, tiède, perler au front ;
Les heures, groupe las, ne dansent plus en rond;
Tout fait la sieste; on veut la grotte, on cherche l’arbre ;
La fleur se penche et dort; et les nymphes de marbre
Elles-mêmes ont chaud dans les parcs assombris
Quand l’ombre de leurs seins descend vers leurs nombrils.

XVI Les bois,[modifier]


Les bois, les monts, les prés, ont pour notre pauvre âme
Un étrange pouvoir de mise en liberté.
O matin, triomphante et sereine clarté !
Délivrance de l’aube et du jour qui se lève !
Évanouissement subit de tout le rêve !
Comme les vils soucis de la terre s’en vont !
Comme on devient un être ineffable et profond !
Comme on quitte sa peau de souffrance et de haine !
Dieu bon! comme on sent bien son aile et peu sa chaîne !
On ne se souvient plus que quelqu’un est proscrit ;
Les Te Deum chantés-par Satan qui sourit,
La splendeur du méchant heureux que l’un attise
Avec sa lâcheté, l’autre avec sa bêtise,
Le bien, songe avorté, le mal, fait accompli,
Oh ! comme tout cela n’est plus qu’un tas d’oubli,
Comme on n’a plus dans l’âme une place meurtrie,
Comme rien n’est exil, comme tout est patrie,
Dès qu’on s’en est allé se promener aux champs,
Parmi les fleurs, au fond des rayons et des chants,
Dans la nature immense, étoilée, embrasée,
Et sitôt qu’on a mis les pieds dans la rosée !

Serk, 30 mai. La Coupée, 8 h. 1/2 du matin [1859].

XVII Après avoir souffert,[modifier]


Après avoir souffert, après avoir vécu,
Tranquille, et du néant de l’homme convaincu,
Tu dis je ne sais rien ! - Et je te félicite,
O lutteur, ô penseur, de cette réussite.
Maintenant, sans regret, sans désir, humblement,
Bienveillant pour la nuit et pour l’aveuglement,
Tu médites, vibrant au vent comme une lyre ;
Tu savoures l’azur, le jour, l’astre; et sans lire
Les papyrus hébreux, grecs, arabes, indous,
Tu regardes le ciel mystérieux et doux ;
Et par l’immensité ton âme est dilatée
Au point d’emplir de .flamme et d’aube un monde athée.
Tes jardins sentent bon, et sont tout chevelus
De lierres, de jasmins et de convolvulus ;
Mai fleurit tes lilas, août mûrit tes pommes ;
Et, pendant que le tas tumultueux des hommes
Crie : abattons ! tuons ! exterminons ! broyons !
Toi, parmi les parfums et parmi les rayons,
Voilà que tu finis et que tu te reposes,
Vieux, dans une masure, et, sage, dans les roses.

XVIII MON JARDIN

Dans le gazon qu’au sud abrite un vert rideau,
On voit, des deux côtés d’une humble flaque d’eau
Où nagent des poissons d’or et de chrysoprase,
Deux aloès qui font très bien dans une phrase ;
Le bassin luit dans l’herbe, et semble, à ciel ouvert,
Un miroir de cristal bordé de velours vert ;
Un lierre maigre y rate un effet de broussaille ;
Et, bric-à-brac venu d’Anet ou de Versaille,
Pris à l’antre galant de quelque nymphe Echo,
Un vase en terre cuite, en style rococo,
Dans l’eau qui tremble avec de confuses cadences,
Mire les deux serpents qui lui tiennent lieu d’anses,
Et qui jadis voyaient danser dans leur réduit
Les marquises le. jour, les dryades la nuit.
...................................


Un rayon de soleil ! une bête à bon Dieu !

Oh oui, je te comprends, printemps, tu m’insinues
Que c’est le mois des fleurs, des bois, des gorges nues,
Des billets doux ornés d’un’ coeur d’où sort du feu,
Et que je pourrais voir en me penchant un peu,
Si jusqu’au bord du toit mon regard se hasarde,
Marguerite en chemise au fond de sa mansarde.
Mois de- Maïa ! Lilàs, parfums, ruisseaux, bosquets,
Marquises regardant en dessous leurs laquais !
Les êtres sont poussés au péché par les choses ;
Oh ! la douce saison que la saison des roses !

L’homme s’écrie : Amour ! et l’âne dit : hi han !
Au temps jadis, au temps du bel Esplandian
Pour être en ce moment visité dans mon bouge
Par Garlinde, j’aurais mordu dans du fer rouge,
J’eusse été frénétique autour des voluptés,
J’aurais eu faim et soif de toutes les beautés,
Pour la belle Euriante. ou la belle Fosseuse,
J’aurais au coin des murs cogné ma boîte osseuse,
Je me serais tué, je me serais damné ;
Aujourd’hui, peuh ! la femme ! aujourd’hui j’ai dîné.


Je resterais plus froid qu’Abeilard, le vrai sage,
Lors même que Brahma viendrait dans son nuage
M’apporter sur un lit en acajou tout neuf
Berthe aux grands pieds avec Junon aux yeux de boeuf !
Je suis Platon au lieu d’être un drôle robuste.
Je tourne au marbre blanc et je deviens un buste.
C’est beau, mais assommant ; c’est fort original,
Mais très fastidieux. Nodier à l’Arsenal
M’eût juché sur un cippe entre deux bôuquins jaunes.
Que Suzon dans les prés dorme à l’ombre des aulnes,
Qu’Anna, qui ravirait un faune au pied fourchu,
Fasse en penchant la tête entr’ouvrir son fichu,
Je n’en profite pas. Je reste comme un terme.
Avril ne me fait pas frissonner l’épiderme.
A la barbe du mois de mai, je suis un sot.
Lise offre le duel, mais j’évite l’assaut.
Le soir, sur mon grabat, en bâillant comme une huître,
Je m’étends sans daigner regarder par ma vitre
Si Vénus monte au ciel et Gretchen dans son lit.

XX Charle, il faut quitter[modifier]


Charle, il faut quitter l’ode et descendre à l’épître ;
On passe en vieillissant du trépied au pupitre ;
Le feuillet sibyllin s’envole, et dans la main,
O misère, vous laisse un blême parchemin
Que la strophe, sirène, ondine, muse, almée,
Egratigne en fuyant de sa griffe palmée.
On s’accoude à son poéle au lieu d’aller rêver
Dans les champs et guetter la lune à son lever ;
Les bons alexandrins vous viennent, mais sans prismes,
Sans aile, et refusant, de peur de rhumatismes,
De se mouiller les pieds dans l’herbe et dans le thym ;
Et l’on n’est plus celui qui va de grand matin,
Pâle, faire sa cour à l’Aurore, et s’occupe
A regarder trembler les astres. sur sa jupe.
On. s’alourdit ;, le ventre est votre souverain.
On préfère un turbot, une truite du Rhin,
Une bonne poularde accommodée en daube,
Un vin vieux, à l’oeillade enivrante de l’aube.
On murmure tout bas : jadis, quand nous aimions...
D’autres sont les Pâris et les Endymions
A qui viennent s’offrir, sous la sombre liane,
La Minerve sacrée et la grande Diane:
On ne dit plus : ma lyre ; on dit : mon encrier.
On n’entend plus au bois la bacchante crier.
Votre oreille a présent jamais ne se régale
De ce que le grillon raconte à la cigale


Et de ce que redit la cigale au grillon,
L’un chantant le foyer et l’autre le sillon.
Adieu la folle immense aux chansons infinies,
L’imagination, maîtresse des génies !
Adieu l’égarement dans les espaces bleus,
L’extase, et l’idéal, ce réel fabuleux,
Et les aspects profonds du rêve ! adieu la cime
Vue à travers l’écume énorme de l’abîme !
Adieu l’élan superbe et l’essor factieux!
Adieu. la joute avec les aigles dans les cieux !
Adieu les gnomes noirs aux mitres d’escarboucles,
Et les nymphes ayant des algues dans leurs boucles,
Et la fée, égrenant ses colliers de coraux !
On emploie à tracer des distiques, moraux,
Dignes d’être scandés aux écoles primaires,
Les doigts, qui caressaient la gorge des chimères.
Votre hippogriffe las demande l’abreuvoir ;
Et vos rimes n’ont plus d’assez bons yeux pour voir,
Sous l’étoile agrafée aux plis blancs de la nue,
Vénus au front divin sourire toute nue.

C’est fini. L’on devient bourgeois de l’Hélicon.
On loue au bord du gouffre un cottage à balcon.
On consent bien, du haut de sa raison morose,
A .faire encor des vers, pourvu qu’ils soient en prose.
De là l’épître. Hélas, le poète à vau-l’eau
Est un Orphée éteint qui finit en Boileau.

XXI Le soir, je m’assieds, grave,[modifier]



..........................................
Le soir, je m’assieds, grave, au milieu de mes brutes,
Ainsi qu’un chancelier dans la chambre des lords,
Et mon front a parfois un pli sévère. Alors,
Ma chienne, la Chougna, qui n’est pas une bête,
Approche, et sous mes mains fourre sa grosse tête,
Et sentant qu’un sermon va venir, se tient coi.
Et je lui prends l’oreille, et je lui dis : Pourquoi
Te comportes-tu mal, Chougna, devant le monde ?
Pourquoi, quand nous sortons, - il faut que je te gronde, -
Cours-tu, jappant, hurlant, à travers les buissons,
Après les jeunes chiens et les petits garçons ?
Pourquoi ne vois-tu pas un coq sans le poursuivre ?
Si bien que, moi, j’ai l’air d’avoir une chienne ivre !
Cela nous fait mal voir, les gens sont irrités ;
Je te connais beaucoup de bonnes qualités,
Mais, vraiment, quand tu sors, tu n’es pas raisonnable !

XXII CHUTE DU RHIN[modifier]


... Le Rhin tombe en hurlant
Dans le gouffre où l’écume, immense chaos blanc,
Tourne éternellement son effroyable roue ;
Dans le puits inconnu que l’eau sombre secoue,
Tout bave et gronde ; ainsi rugiraient des titans
Vautrés dans un abîme énorme, et combattants.
Cela frémit, cela hurle, cela blasphème.
On dirait Caliban colletant Polyphème.
On pressent, sous ce vaste et formidable bruit,
Toutes les profondeurs sinistres de la nuit.
Le fleuve à son tourment court avec épouvante.
L’âpre rondeur des eaux, glauque, aveugle et vivante,
Croule, et renaît toujours pour toujours se briser.
L’arc-en-ciel frissonnant brille et vient s’y poser ;
Sur la courbe difforme il met sa courbe pure,
Et l’on croit voir Diane, au fond de l’ombre obscure,
Dressant dans ce fracas son front tranquille et fier,
Du bout de son arc vierge apaiser un enfer.

XXIII Ce que j’ai sous les yeux[modifier]


27 septembre 1869.

Ce que j’ai sous les yeux et quel est ce pays,
Jugez-en :

Des terrains par la vase envahis,
Des saules, des carrés de chanvre, des passages
De voiles couleurs d’ocre au fond des paysages,
Des chariots, à foin peints, sculptés et dorés,
Des bois, et la senteur immense des grands prés ;
Des essaims que la nuit même ne fait pas taire ;
Des canaux à plein bord coulant à fleur de terre ;
De frais enfants à qui l’on jette des gros sous
Des massifs d’arbres verts ; l’eau s’enfonce dessous.
Le jonc fléchit, l’amarre ondule, le jonc plie,
Et la nature est molle à ce point qu’on oublie
Utrecht et ses tocsins, Ruyter et ses combats,
Et Delft ensanglantée, et qu’Amsterdam là-bas
Montre au pâle Océan ce que c’est que Venise.
La charrue est si près du mât qu’on fraternise ;
L’aviron parle au soc et lui dit : Travaillons.
L’heure en prenant son vol rit dans les carillons ;
Chaque beffroi secoue une grappe de cloches ;
D’instant en instant passe, avec ses larges poches,
Un vieux coche d’osier sous sa coiffe de cuir ;
De grands oiseaux de lacs et d’étangs qu’on voit fuir,
Ont les plumes du bout’ des ailes espacées,
Et l’on dirait des mains ouvertes et dressées.


Le houleux Zuyderzée est jaune à l’horizon.

Les villes sur leur porte ont un grand écusson ;
Jadis leur libérté blasonna leur richesse ;
Rotterdam est marqùise, Amsterdam est duchesse ;
Ce qui n’empêche pas ces cités et ces champs,
Et tous ces blasons, d’être en somme des, marchands,
Et d’avoir à Ceylan, au Brésil, en Syrie,
Des comptoirs où se tient debout leur Seigneurié.
Pays riche, pays joyeux ; les gras troupeaux, .
L’herbe, l’homme, l’oiseau, le travail, le repos,
Tout rit, les paradis.succèdent aux cocagnes.;
Le Rhin, ce noir seigneur descendu des montagnes,
N’est plus qu’un bon bourgeois qui se retire aux champs ;
L’humble fumée éparse autour des toits penchants
Rampe et monte à travers les frênes et les ormes ;
Et d’effrayants moulins aux vastes plate-formes,
Qui tournent éperdus et sombres dans le vent
Avec on ne sait quoi d’énorme et de vivant,
Frappant l’espace avec leurs bras de sauterelles,
Mêlent l’azur, la nue et l’ombre à leurs quatre ailes.

À coup sûr ces géants, ces pourfendeurs de l’air,
Toujours enveloppés par un quadruple éclair;
Feraient mettre en arrêt la lance à don Quichotte.

Dans la cuve à houblon Gouda vide sa hotte ;
Telle ville a son lait, telle autre ses fraisiers ;
Telle autre sa balance à peser les sorciers.
On vogue ; on reconnaît les cantons catholiques
Aux mendiants pieds nus qui baisent des reliques ;
Car la châsse est dorée aux dépens des sillons ;
La madone à bijoux fait la femme en haillons.
Le taillis noyé semble un miroir sous des branches ;
Des marmots blonds, mordant leur pain aux larges tranches,


Regardent les bateaux dans le canal glisser.
La langue, c’est l’étang ; on entend coasser
Dans le mot la consonne, et dans l’eau la grenouille.
A travérs une vitre on voit une quenouille ;
C’est l’aïeule au front blanc qui guette et se tapit.

L’eau, qui devrait courir, est barrée, et croupit
On cultive le miasme, on récolte le goître ;
L’affreux tabac pullule où le blé devrait croître ;
Dieu fait l’endroit du monde et l’homme en fait l’envers.
L’église est jaune, l’orgue est bleu, les murs sont verts ;
Ce pays est repeint par l’homme à la détrempe ;
On peint le toit, le seuil, l’escalier et la rampe ;
L’arbre peut-être est peint ; la grue et le pigeon
Volent, de peur d’avoir leur part du badigeon.
Un démon gouailleur souffle en ces joncs fantasques.
Les meuniers ont des tours, les femmes ont des casques,
Les enfants ont leur pipe avant d’avoir leurs dents.
Où donc as-tu trouvé ton soleil, ô Jordaens ?
Ce pauvre soleil gris que le brouillard fait fondre,
Et qui ne serait pas même accepté par Londre,
Clignote, et ses longs jets de lumière blafards
Entrent dans l’eau rayons et sortent nénuphars.
Les jardins, côtoyés sans bruit par le pilote,
Sont pleins de dieux mouillés, et l’Olympe y, grelotte ;
Virgile frémissait de voir l’airain suer,
On tremble ici de voir le marbre éternuer,
Et l’on serait tenté d’emmailloter Pomone,
D’offrir un châle à Flore, et de faire l’aumône
D’un rayon de soleil à Phébus enrhumé.
Ici le plein midi craint le grand jour ; en mai
On a novembre ; avril meurt de froid ; juin s’embourbe,
Et juillet en toussant souffle le feu de tourbe.


Mais qu’importe ! le rire est roi dans la maison ;
L’âtre est gai. Bon visage à mauvaise saison.
Le brouillard blême emplit les champs ; mais la kermesse
N’en fait pas moins, après le prêche, après la messe,
Tournoyer, jupe au vent, Goton dont le jarret,
Par moments entrevu, tient Gros-Pierre en arrêt.
Car Gretchen est Goton et Pieter est Gros-Pierre.
Cette Ève et cet Adam sont partout ; et la terre
N’eût point fait et meublé, sans Gros-Pierre et Goton,
Eden pour nos aïeux et pour nous Charenton.

On passe d’un méandre à l’autre et la patache,
Chaque soir, aux poteaux des berges se rattache.
L’aubergiste, bonhomme à l’air vague et chinois,
Croque le voyageur comme un singe une noix ;
Lesage dans Drika saluerait Léonarde.
On boit ; les pots sont grands. La Gueldre goguenarde
Fait ses cruches avec des ventres d’échevin,
Dè même que la Grèce au sourire divin,
Fait des bras de Phryné les anses de son vase.

Cependant le bateau glisse, le roseau jase,
Les nids parlent tout bas, l’eau chuchote, on s’endort ;
Et voilà la Hollande.

Ami, ce peuple est fort :
N’en rions pas. C’est vrai qu’il ouvre aux vents d’automne
Une plaine sans fin, âprement monotone ;
Certe, ailleurs, j’en conviens, l’aube a plus de clarté,
Et ce ne sont point là de ces champs où l’été,
Splendide et glorieux, jette à pleines corbeilles.
Les fleurs, les fruits, les blés, les parfums, les abeilles ;
Sans doute quelque ennui sort de cet horizon ;
Mais c’est le sol qui fut l’abri de la raison ;


C’est la terre des gueux qui brisèrent les princes ;
On referait l’Yssel, l’Amstel, les sept Provinces,
Pourvu que, sous un ciel de pluie, on accouplât
L’herbe au jonc, et l’eau morte avec, le pays plat ;
Mais ce qu’on ne saurait refaire, c’est la flamme
Qui dans ce petit. peuple a mis une grande âme.

Juillet-août 1861

XXIV Voyons, d’où vient le verbe ?[modifier]


Voyons, d’où vient le verbe ? Et d’où viennent les langues ?
De qui tiens-tu les mots dont tu fais tes harangues ?
Écriture, Alphabet, d’où tout cela vient-il ?
Réponds:

Platon voit l’I sortir de l’air subtil ;
Messène emprunte l’M aux boucliers du Mède
La grue offre en volant l’Y à Palamède ;
Entre les dents du chien Perse voit grincer l’R ;
Le Z à Prométhée apparaît dans l’éclair ;
L’O, c’est l’éternité, serpent qui mord sa queue ;
L’S et l’F et le G sont dans la voûte bleue,
Des nuages confus gestes aériens ;
Querelle à ce sujet chez les grammairiens :
Le D, c’est le triangle où Dieu pour Job se lève ;
Le T, croix sombre, effare Ezéchiel en rêve ;
Soit ; crois-tu le problème éclairci maintenant ?
Triptolème a-t-il fait tomber, en moissonnant,
Les mots avec les blés au, tranchant de sa serpe ?
Le grec est-il éclos sur les lèvres d’Euterpe ?
L’hébreu vient-il d’Adam? le celte d’Irmensul ?
Dispute, si tu veux ! Le certain, c’est que nul
Ne connaît le maçon qui posa sur lé vide,
Dans la direction de l’idéal splendide,
Les lettres de l’antique alphabet, ces degrés
Par où l’esprit humain monte aux sommets sacrés,


Ces vingt-cinq marches d’or de l’escalier Pensée.

Eh bien, juge à présent. Pauvre argile insensée,
Homme, ombre, tu n’as point ton explication ;
L’homme pour l’oeil humain n’est qu’une vision ;
Quand tu veux remonter de ta langue à ton âme,
Savoir comment ce bruit se lie à cette flamme,
Néant. Ton propre fil en toi-même est rompu.
En toi, dans ton cerveau, tu n’as pas encor pu
Ouvrir ta propre énigme et ta propre fenêtre,
Tu ne te connais pas, et tu veux le connaître,
LUI ! Voyant sans regard, triste magicien,
Tu ne sais pas ton verbe et veux savoir le sien !

XXV Ô terre, dans ta course immense[modifier]


Ô terre, dans ta course immense et magnifique,
L’Amérique, et l’Europe, et l’Asie, et l’Afrique
Se présentent aux feux du Soleil tour à tour ;
Telles,. l’une après l’autre, à l’heure où naît le jour,
Quatre filles, l’amour d’une maison prospère,
Viennent offrir leur front au baiser de leur père.

XXVI Tout est doux et clément ![modifier]


Tout est doux et clément ! astres ou feux de pâtres,
Tout ce que nous suivons de nos yeux idolâtres
Tient de Dieu sa clarté.
Il est dans les soleils comme il est dans les roses.
L’atome est plein de gloire, et les plus grandes choses
Sont pleines de bonté.

Ainsi l’étoile d’or, cette splendeur suprême,
Ne se contente pas de faire voir Dieu même
A l’oeil du genre humain,
Elle, prend en pitié la, nacelle qui flotte,
Se fait humble, et d’en haut souriant au pilote
Lui montre son chemin !

XXVII Un souffle rajeunit la forêt décrépite[modifier]


Un souffle rajeunit la forêt décrépite.
La nature profonde autour de moi palpite ;
L’étoile a des regards; le tronc d’arbre a des yeux.
Je ne sais quoi d’obscur et de mystérieux
Dans la fraîche épaisseur des herbes et des mousses,
Vit, et les bois sont pleins de voix sombres et douces.
Partout où l’ombre est calme, où les flots sont ’dormants,
Le rêveur voit trembler et luire par moments,
Sous le roc qui se penche et l’arbre qui chancelle,
Une vague lueur de l’âme universelle.

XXVIII Là, je cause le soir[modifier]


.................................


Là, je cause le soir avec un vieux curé,
Têtu comme un mulet, lettré comme une carpe,
Jurant par saint Pancrace et par saint Polycarpe,
Qui sait être ignorant sans faste et sans hauteur.
O derviche accompli ! Ce vertueux pasteur
Ne se lave jamais et jamais ne se peigne.
II laisse, dans un tas de livres qu’il dédaigne,
Manger l’esprit humain aux rats de son grenier ;
Et du fond dè son coeur croit qu’au siècle dernier
Le diable en deux morceaux étant’ tombé sur terre,
L’un s’appela Jean-Jacque et l’autre eut nom Voltaire.

XXIX J’étais dans le clocher[modifier]


J’étais dans le clocher, obélisque plein d’ombre,
Et mon oeil se perdait sous cet entonnoir sombre.
Le bourdon murmurait un chant mystérieux.
Pensif, je contemplais d’en bas ce cône austère ;
Je croyais voir, immense et tourné vers la terre,
Un clairon embouché par quelqu’Un. dans les cieux.

XXX Mer pareille à la destinée![modifier]


15 juillet [1836]


Mer pareille à la destinée !
Mer triste au chant mystérieux !
Dis-nous quelle force obstinée,
Quel vent de la terre ou des cieux
Sur tes bords que ta vague broie,
Te prend, te jette et te renvoie
Et te précipite toujours,
Et par moments, joyeux ou sombre
Peint de rayons ou couvre d’ombre
Tes flots mêlés comme nos jours !
En sortant de Fécamp - au haut de la côte

6 heures du soir

XXXI La mer, ô célestes abîmes,[modifier]


La mer, ô célestes abîmes,
Vous est égale en majesté !
Elle a ses profondeurs sublimes,
Elle est aussi l’immensité ;
Ce qu’est à l’air le vent qui gronde,
Les courants le sont à son onde ;
Elle a son azur éternel,
Ses météores, ses étoiles,
Et le navire ouvrant ses voiles
Est l’oiseau de cet autre ciel !

XXXII Un jour que mon esprit[modifier]


Saint-Valéry-en-Caux, 17 juillet [1836]

Un jour que mon esprit de brume était couvert,
Je gravis lentement la falàise au dos vert,
Et puis je regardai quand je fus sur la cime.
Devant moi l’air et l’onde ouvraient leur double abîme.
Quelque chose de grand semblait tomber des cieux.
Le bruit de l’océan, sinistre et furieux,
Couvrait de l’humble port les rumeurs pacifiques.
Le soleil, d’où pendaient des rayons magnifiques,
A travers un réseau de nuages flottants,
S’épandait sur la mer qui brillait par instants.
Le vent chassait les flots où des formes sans nombre
Couraient. Des vagues d’eau berçaient des vagues d’ombre.

L’ensemble était immense et l’on y sentait Dieu.

XXXIII LA PASSION HUMAINE


Ombre où Brutus médite, où saigne Jésus-Christ ;
Les Salomés sont là regardant les Electres ;
Là, pleine de clairons, de tumultes, de spectres,
De squelettes, de rois hideux, d’hommes hagards,
De corps sans bras, de bras sans mains, d’yeux sans regards,
Sous un ciel monstrueux hennit, gronde et se cabre
La guerre, tourbillon hurlant, danse macabre.

XXXIV La mort est sous un toit[modifier]


La mort est sous un toit comme sur un navire.
Tel qui dompte la mer sur la terre chavire,
Tel se perd dans les flots encor plein d’avenir.
Les uns - ô nautoniers, vos destins sont les nôtres ! -
Reviennent pour ne plus repartir, et les autres
S’en vont pour ne plus révenir!

17 juillet [1836].

XXXIV Des mains,[modifier]


Des mains, à travers la nuée; -
Perçant vos ténèbres, Seigneur,
A notre soif exténuée.
Tendent dans l’ombre le bonheur ;
Elles nous tendent les ivresses,
Les extases enchanteresses,
L’espoir charmant, l’amour béni ;
Et sur notre terre âpre et noire,
L’âme en frémissant cherche à boire
A ces coupes de l’infini.

Quiconque aime, quiconque souffre,
Au profond mystère est uni ;
Tout cerveau qui pense est un gouffre ;
Tout être est plein de l’infini ;
Le coeur qui s’ouvre ouvre une porte ;
Les âmes, atomes qu’emporte
Un souffle d’ombre ou de clarté,
Sentent frémir, aux cieux dressées,
Dans la moindre de leurs pensées
Les ailes de l’immensité.

XXXV Une clarté livide entre en ce sombre lieu


Une clarté livide entre en ce sombre lieu ;
Le jour semble y mourir, la mort y semble naître ;
Lézarde, écroulement, larmier, brèche, fenêtre,
On ne sait pas quel nom donnèr aux soupiraux ;
Et, cachant à demi des châssis sans vitraux,
Une guipure noire et difforme de branches
Et de feuilles frissonne aux ouvertures blanches.

XXXVII APPARITION


À force d’aspirer à ce grand but : connaître,
À force de sonder le fond sacré de l’être,
A force de fixer mes regards inquiets
Sur toi qui peux, sur toi qui vis, sur toi qui es,
A force de parler à l’inconnu sans bornes,
Au mystère où l’horreur entr’ouvre ses yeux mornes,
A force de vouloir, noir plongeur fait de jour,
Jusqu’en l’océan Nuit trouver la perle Amour,
J’ai fini, coeur où vibre une invisible lyre,
Par voir sortir de l’ombre un effrayant sourire.

XXXVIII Dans ces heures où Dieu[modifier]


Dans ces heures où Dieu donne ou reprend la flamme,
Où le soleil revient ou s’en va comme une âme,
Où tout est solennel,
Où pour se transformer l’ordre éternel s’arrête,
Où le jour et la nuit luttent sur notre tête
A qui prendra le ciel ;

Le monde est en suspens. Quiconque pense ou rêve
Sait que l’heure où tout change est l’heure où tout s’achève,
Que l’espoir est menteur ;
Et l’esprit qui se penche alors sur la nature
Y sent de toutes parts ployer la créature
Devant le créateur !

Car on touche à la crise où tout peut se suspendre,
L’essieu peut se briser, le ressort se détendre,
Le flambeau s’éclipser.
Dans tous les coeurs se dresse un spectre affreux : PeuT-ÊTRE !
Le souffle qui passait et qui faisait tout naître
Peut ne plus repasser !


Car l’éternel concert n’en est qu’à son prélude.
Celui qui fait la loi la réforme ou l’élude.
Des cieux il est l’auteur.
Et sait-on ce que Dieu, qui trompe notre *étude,
Dans sa toute-puissance et dans sa solitude,
Fait à cette hauteur ?

Qui nous répond de toi, Seigneur ? Qui sait encore
Si ton souffle un matin n’éteindra pas l’aurore,
A l’heure de venir ?
Le soleil est à Dieu. La terre ignore et rampe.
Qui sait si le travail qu’il fait à cette lampe
N’est pas près de finir?

Quand il aura fini Dieu l’éteindra sans doute.
Que ferons-nous alors dans l’ombré et .dans .le doute
Heurtant tous, nos essieux?
Qu’est-ce que tous ces chais qu’on appelle des mondes,
Et qui portent chacun tant de choses profondes
Deviendront dans les cieux ?

Aussi quand le soleil s’est éteint sur les-cimes;
Quand l’obscurité rampe au penchant des abîmes
Et du fond. monte au bord ;
Quand dans les lieux profonds la profondeur redouble ;
Quand le rêve au contour monstrueux, à l’oeil trouble,
De toute chose sort ;

Quand les ombres de tout par les bords se rencontrent ;
Lorsqu’un réseau de brume où cent formes se montrent,
Flotte, au vent dénoué ;
Quand le ciel où la nue à plis sombres se traîne
Laisse voir par endroits un peu de jour à peine
Comme un manteau troué ;


Alors un mouvement se fait dans la nature ;
La nuit vient ; gouffre ,sombre où l’être s’aventure
De guides dépourvu ! .
Car il semble qu’à l’heure où tout dort et repose
Toujours la nuit peut .faire au monde quelque chose
D’horrible et d’imprévu !

XXXIX Dieu.[modifier]


Dieu.
A travers ce qu’on sent confusément bruire,
C’est lui qui fait trembler, c’est lui qui fait reluire
L’oeil sous le cil baissé, l’eau sous la berge en fleurs ;
Le rayon de la lune au bas des monts paisibles
Et le vague reflet des choses invisibles
Au front incliné des rêveurs.

XL L’épanouissement,[modifier]

< poem>

L’épanouissement, c’est la loi du Seigneur. Il a fait la beauté, l’amour et le bonheur, Il veut la fleur dans la broussaille. Son âme immense, à qui l’aube sert de clairon, Vibre à l’anxiété du moindre moucheron. Toute douleur en Dieu tressaille.

Quand on lie un oiseau, Dieu souffre dans le nceud. Dieu, tout objet froissé vous touche et vous émeut Dans l’ombre où votre esprit repose ; Couché sur l’univers qu’emplit votre rayon, Vous sentez, vous aussi, dans la création, Le pli. d’une feuille de rose.

</poem>

XLI Au fond du ciel serein,[modifier]


Au fond du ciel serein, âmes supérieures,
Les astres vivent seuls ; quant aux âmes d’en bas,
Ces grands isolements ne leur conviennent pas.
Il leur faut l’air, la foule et les branches voisines,
Et le croisement souple et profond des racines,
Les réponses, les bruits, les yeux, les pas mouvants,
Et la rumeur des voix dans la rumeur des vents.

XLII La solitude sainte[modifier]


La solitude sainte aux faibles est fatale.

Voyez, il part, il fuit, il se cache, il s’installe
Dans un bois, dans un trou, loin de tout grand chemin.
Le voilà seul. Bonsoir ! Voir un visage humain?
Pourquoi ? qui? Non! plutôt, que le soleil périsse !
Vivent les ours ! L’ennui le tient et le hérisse.
Il ne se peigne plus, il ne se’rase plus:
Son âme est cùl-dejatte et son coeur est perclus.
Fermez la porte. Il vit, fauve, dans sa tanière.
N’ayant pas autre chose, il prend sa cuisinière.
Il devient triste, froid, lascif, méchant, petit
Son esprit par degrés dans la chair` s’engloutit.
En lui la brute monte et gagne sa cervelle ;
Le néant sous son front lentement se nivelle ;
I1 boit,- il mange, il marche ; autrefois ça, pensait.
Vit-il? on ne sait plus au juste ce que c’est,
Et le vieux loup Satan rit dans ses nuits funèbres
De voir cette lueur sombrer dans les ténèbres.

XLIII Conquérants, prêtres, rois.[modifier]


Conquérants, prêtres, rois.

L’épée est une fauve et sinistre, lionne ;
La tiare flamboie et la mitre rayonne,
Le trône, splendide escabeau,
Luit ; mais Dieu gtii dans l’ombre ouvre et ferme les fosses,
Fait saisir et broyer toutes ces grandeurs fausses
Par les mâchoires du tombeau.

XLIV Ô profondeur sans fond[modifier]


Ô profondeur sans fond où va tout ce qui pense !
Où l’on tombe, n’ayant que soi pour tout appui !

Cet homme était hier empereur ; aujourd’hui.
Il est mort. Les canons tonnent, les clochers grondent ;
Toutes les voix d’airain dans les cieux se répondent ;
L’air murmure : - Il est mort ! Il est mort !à genoux !
Celui qui disait : Moi ! celui qui disait: Nous ! -
Le maître ! le héros ! la majesté sacrée !
L’élu! l’homme qui règne, ombre de Dieu qui crée !
Il est au ciel, l’heureux, le superbe, le fort !
Il fut grand dans la vie, il est grand dans la mort ! -
Et les foules en deuil se hâtent accourues,
Et les lourds pots-à-feu flambent le long des rues,
Et le royal convoi passe. Vingt escadrons
Ouvrent la marche ; on voit venir dans les clairons
Une espèce de tombe éblouissante et fière,
Un grand sépulcre trône inondé de lumière,
Un cénotaphe immense aux panaches mouvants
Qui roule et resplendit, secouant dans les vents
L’orgueil, l’encens, la myrrhe, et, comme des crinières,
Les flammes d’or, les plis de pourpre, les bannières.


Le corbillard étale au peuple émerveillé
Toute la gloire humaine, un manteau constellé,
Une couronne, un sceptre, une épée, un cadavre.
Et la grande cité que son veuvage navre,
Et, tout autour, les champs, les hameaux, les faubourgs
Ne sont qu’une rumeur de pas et de tambours.

Écoutez maintenant. Ô vertige ! peut-être,
Pendant qu’on dit : - C’est lui ! c’est le roi ! c’est le maître !
Celui que Dieu servait dans ce qu’il entreprit ! -
Il vient de s’éveiller, morne et sinistre .esprit,
Dans un des noirs chevaux de l’attelage sombre
Qui tirent ce grand char de triomphe vers l’ombre !
Frissonnant, il bégaie : Où suis-je ? Il se souvient ;
Il sent derrière lui, son cadavre qui vient ;
De ses portes de marbre il voit s’arrondir l’arche ;
Il connaît le valet de pied qui lui dit : marche !
Il veut crier : C’est moi ! le maître ! Il ne le peut ;
La mort le tient muet sous son terrible noeud.
Sous sa nouvelle forme effroyable, il tressaille ;
Et tout en traversant son Louvre, son Versaille,
Son Kremlin, son Windsor ou son Escurial,
Couverts de ses blasons : lys, aigle impérial,
Savoie, Espagne, Autriche, ou Lorraine, ou Bourgogne,
Son cocher le fustige au nom de sa charogne.
Misérable, il est pris dans la bête au pas lent.
Ce qu’il a d’éternel en lui, puni, tremblant,
S’attelle à ce qui va rentrer dans la nature ;
Son immortalité traîne sa pourriture ;
Terreur ! terreur ! tandis que son nom dans l’azur
Brille, et qu’on voit son chiffre à tous les coins de mur
Porté par un génie ou par une victoire ;
Tandis qu’auguste et beau,. s’ouvrant à cette gloire
Comme s’ouvre au soleil le portique du soir,
Tout Saint-Denis n’est plus qu’un sarcophage noir
Si vaste qu’on dirait qu’on a fait, sous ses porches,
Avec ses millions d’étoiles et de torches,

Entrer toute la nuit pour en faire du deuil ;
Pendant que les drapeaux adorent son cercueil,
Pendant qu’un- Bossuet quelconque le célèbre,
Et l’appelle, du haut de l’oraison funèbre,
Bon, juste, glorieux, grand comme l’univers,
Son âme sous le fouet porte son corps aux vers !

XLV Tu seras riche, heureux, beau,[modifier]


Le choeur.

Tu seras riche, heureux, beau, puissant, triomphant ;
Tu trôneras, calife, au dos d’un éléphant ;
Tu tiendras dans ta main la pomme impériale ;
Tu seras plus aimé qu’Atys ou. qu’Euryale ;
Femmes dans ton sérail, chevaux ’dans tes haras,.
Tu posséderas tout; et, quand tu dormiras,
Des déesses, dansant avec un bruit de lyres,
Pâles, te berceront de splendides sourires ;
Et les peuples, devant ton front si radieux,
Croiront te voir briller de la lueur des dieux.
C’est bien ; -tu vivras fier, grand, ivre de toi-même,
Tranquille, oubliant l’heure où le sépulcre blême
S’ouvre immense, confus et noir comme la mer.

Soudain, tu sentiras passer un souffle d’air,
Et tu t’envoleras, force, orgueil, renommée,
Sans faire plus d’effet au vent que la fumée.

XLVI On a de chauds clients[modifier]


On a de chauds clients et des amis nombreux ;
On rit, on chante, on brave, on vit ; on est heureux,
On est impie à l’aise ; on triomphe ; on oublie :
La mort qui se souvient, l’heure où tout se délie,
Et la submersion sombre de l’absolu. .
Mais il vient, ce moment où tout est superflu,
Où la nuit vous saisit comme un hideux reptile,
Où tout ce qu’on peut faire est une offre inutile,
Où l’on a beau prier, implorer, supplier.
As-tu vu d’aventure un riche se noyer ?
Il crie à ceux qu’il voit sùr le rivage : - À l’aide!
- ... Cent francs ! - ... dix mille francs ! - ... tout ce que je possède !
Et la voix du noyé se perd sous le flot noir.
Ainsi, précipité, sans appui, sans espoir,
Le damné, s’attachant aux parois de la tombe,
Sent sous lui l’ouverture épouvantable, et tombe.
Il se tord, il appelle, il voit le firmament
Et la terre et le jour s’enfuir rapidement,
Et n’est plus qu’une forme indistincte qui sombre,
Et s’enfonce, et, hagard, roule à jamais sous l’ombre.

XLVII O siècle inachevé,[modifier]


O siècle inachevé, plein d’angoisse et de doutes,
Où tout flotte et se mêle en un milieu diffus !
Que l’oeil avec terreur s’enfonce sous tes voûtes
Où les rois à tâtons, vont demandant leurs routes,
Car la concession perd comme le refus !

Quels bouleversements dans tes lointains sans nombre,
Que d’antres ténébreux sous tes rameaux touffus,
Redoutable avenir où le poète sombre
Voit les trônes pencher de plus en plus dans l’ombre
Sous un amas croulant d’évènements confus !
[1837 ?]

XLVIII Toujours sur cette mer sauvage[modifier]


Toujours sur cette mer sauvage
La gloire à l’horizon montre son beau rivage,
Son beau port, sans récifs, sans écueils meurtriers,
Son soleil arrêté dans son ciel sans nuage,
Et ses temples dans des lauriers.

Alors on rame, on vogue, et pour dompter la lame,
Vers l’île rayonnante on laisse fuir son âme,
On s’épuise, on aspire à l’aile des oiseaux,
On ouvre toute voile, on saisit toute rame,
On remue et l’air et les-eaux!

La nuit, à l’horizon on la voit nébuleuse,
On vogue, le jour vient, et sur la mer houleuse,
Reparaît l’île heureuse et son riant gazon,
Le soir, on dit : où donc est l’île merveilleuse ?
Hélas ! toujours à l’horizon !

Elle trompe toujours notre poursuite avide.
Pour attirer et fuir le voyageur sans guide,
Jamais vent orageux, égaré sur les flots,
Ne fit sur une mer plus fausse et plus perfide,
Errer plus flottante Délos !


Et quand dé près enfin à vos regards s’étale,
Comme la table offerte à l’affamé Tantale,
Cette île radieuse, aux rivages si beaux,
Alors on reconnaît, dérision fatale !
Que ses temples sont des tombeaux !

XLIX Oh ! que,d’amis j’ai vus[modifier]


........................................


Oh ! que d’amis j’ai vus à pas lents disparaître !
Que j’en ai vu quitter le chemin tour à tour,
Et sortant de la vie avant la fin du jour,
Descendre le versant de la colline noire !
Combien, dont la gaîté me faisait vivre et croire,
Dont l’oeil d’aise et d’amour semblait étinceler,
Ont cessé brusquement de rire et de parler,
Et pâles, frissonnants, tristes, la main glacée,
Sans même terminer la phrase commencée,
S’en sont allés, laissant leur destin incomplet,
Comme si tout à coup quelqu’un les appelait !

Est-ce que vous croyez que les roses - vermeilles
Ne trouvent pas moyen de suivre les abeilles,
Et que les papillons, errant dans les benjoins,
Ne sont pas dans l’azur par les parfums rejoints ?
La mémoire est un souffle envoyé dans la tombe ;
C’est la colombe allant s’unir à la colombe.
Non !il n’est pas d’absence, il n’est pas de tombeau ;
Le pâle survivant, rallumant le flambeau,
Fait envoler son âme au delà de la terre
A la suite du mort entré dans le mystère ;
L’âme revoit l’autre âme à force d’y rêver,
Et dans le ciel profond sait où la retrouver.

4 septembre 1857

LI C’est le ciel que la tombe[modifier]


C’est le ciel que la tombe, aube obscure, reflète ;
Le gouffre a pour barreaux les côtes du squelette ;
On entend, comme ceux qui songent sur un bord,
Bruire l’infini dans le vide du crâne ;
Et le Dieu qui pardonne, et le Dieu qui condamne
Luit dans les deux yeux de la mort.

La clarté du cercueil, pour nous fils des désastres,
O nuit sombre, est égale à la clarté des astres ;
Comment devant les morts s’aveugler et nier ?
Ce qui vécut est plein du mystère sublime ;
L’immensité rayonne étoile dans l’abîme
Et cadavre dans le charnier.

LII Babel[modifier]


Babel est tout au fond du paysage horrible.

Si l’épouvante était une chose visible,
Elle ressemblerait à ce faîte inouï.
Sommet démesuré dans le ciel enfoui !
Ce n’est pas une tour, c’est le monstre édifice.
Sans pouvoir l’éclairer, le jour sur elle glisse.
Des ouvertures d’ombre engouffrent dans ses flancs
Tous les vents de l’espace orageux et sifflants ;
Il en sort on ne sait quelles sombres huées.
Sa spirale difforme et mêlée aux nuées
Peut-être y recommence et peut-être y finit.
L’ouragan a rongé ses porches de granit;
Son mur est crevassé du haut en bas ; la brèche
Est comme un trou que fait dans la terre une bêche ;
Ses rampes ont des blocs de roches pour pavés;
Sur ses escarpements lugubres sont gravés
Des maques, des trépieds, des gnomons, des clepsydres ;
Ses antres, assez grands pour contenir des hydres,
Semblent de loin la fente où se cache l’aspic ;
Sur les reliefs brumeux de ses parois à pic
Des forêts ont poussé comme des touffes d’herbes ;
Ses faisceaux d’arcs rompus sont pareils à des gerbes ;
La pierre a la pâleur sinistre du linceul.

Babel voulait monter jusqu’au zénith ; Dieu seul


A son ascension pouvait mettre une .borne.
On frémit d’entrevoir son intérieur morne ;
Il est si noir qu’un astre y serait à tâtons ;
Des chutes de muraille ont entre les frontons
Creusé des profondeurs qui font inaccessibles
D’affreux colosses; pris par la foudre pour cibles.
Le seuil porte deux tours qui sont deux chandeliers.
Ce spectre est loin., Un dôme; un. chaos d’escaliers,
Des terrasses, des ponts, prennent vaguement forme
Dans ce blêmissement d’architecture énorme
Montant confusément derrière l’horizon.
Et comme on voit, au bord du toit d’une maison
S’abattre, à la saison des fleurs, à tire-d’aile,
Les pigeons au pied rose ou la vive hirondelle,
Sur son entablement funèbre aux trous profonds,
Viennent du fond du ciel se poser les griffons,
Les hippogriffes noirs, les sphinx volants des rêves
Dont les plumes sans plis ressemblent à des glaives,
Le dragon, sous son, ventre étouffant des éclairs,
L’aigle d’apocalypse, et les . larves des airs,
Et les blancs séraphins, qu’une aile immense voile,
Farouches, arrivant fatigués d’une étoile.

La création va,’ sombre, et démesurée ;
L’étendue à jamais se meut dans la durée ;
Le temps tourne au cadran du ciel
Et l’homme, pendant l’heure où disparaît son âge,
Pâle, entend remuer l’effrayant engrenage
De l’infini dans l’éternel.

Le peu de jour qu’on voit passe entre des vertèbres ;
Les blancheurs sont le deuil autant que les ténèbres ;
Rien ne rayonne, rien n’est sûr ;
Le penseur, attentif aux mystères sans nombre,
A travers l’amas noir de ces rouages d’ombre,
N’aperçoit qu’un lugubre azur.

LIV Parmi des monts,[modifier]


Parmi des monts, épars comme un tas de décombres,
L’horizon ébauchait avec des pourpres sombres
Une aube monstrueuse, et j’en étais témoin ;
L’ombre était vaste, un gouffre était béant au loin ;
J’entendais chuchoter des voix exténuées,
Et je voyais passer dans les blêmes nuées
Des fantômes mêlés aux visions des airs ;
Le vent sur la montagne au milieu des éclairs
Tordait les cheveux gris d’un prophète terrible.

[1861]

LV Quand... au milieu de la nuit,[modifier]


Quand... au milieu de la nuit,
Surpris par un mari chez une belle, Horace
S’enfuit, en laissant choir ses grègues sur sa trace,
Et conte l’aventure à son valet mignon
Dans des vers que Boileau lisait à Lamoignon,
Il ne se doute pas, en riant avec Dave,
Lui, le sage, qui traite en ami son esclave
Et qui parle en égal à Jupiter tonnant,
Il ne se doute pas qu’il touche en badinant
Au problème insondé de l’homme et de la femme ;
Qu’il est des droits profonds que l’avenir réclame ;
Que tout marche, et qu’un jour l’inquiet genre humain,
De l’amour mieux’ compris faisant sortir l’hymen,
Osera secouer la vieille chaîne noire
Du coeur, libre d’aimer comme l’esprit de croire.

LVI Quand le soleil d’avril rit[modifier]


Quand le soleil d’avril rit à travers les feuilles,
Quand, d’un regard charmant, joyeuse, tu, m’accueilles,
Je sens un feu divin dans mon coeur s’allumer ;
Sans l’amour, sans la foi, notre âme serait, noire.
Dieu ne l’a pas voulu. La nature fait croire,
La femme fait aimer.

Il avril 1843.

LVII Oh ! pour le reste de ta vie,[modifier]


Oh ! pour le reste de ta vie,
Qu’on nous plaigne ou qu’on nous envie,
Tant que nos coeurs se comprendront,
Puisse une sereine pensée,
A ton chevet toujours fixée,
Poser ses ailes sur ton front !

LVIII Figurez-vous un beau front triomphant[modifier]


Figurez-vous un beau front triomphant,
Un frais sourire en une- fraîche bouche,
Un oeil limpide, innocent et farouche
Dont la paupière en amande se fend..
Elle était gaie et rose, grande et belle.
Je respirais à peine devant elle,
Tout fier d’être homme èt tout sot d’être enfant.

LIX Elle est gaie et pensive[modifier]

Elle est gaie et pensive; elle nous fait songer
A tout ce qui reluit malgré de sombres voiles,
Aux bois pleins de rayons, aux nuits pleines d’étoiles.
L’esprit en la voyant s’en va je ne sais où.
Elle a tout ce qui peut rendre un pauvre homme fou.
Tantôt c’est un enfant, tantôt c’est une reine.
Hélas! quelle beauté radieuse et sereine !
Elle a de fiers dédains, de charmantes faveurs,
Un regard doux et bleu sous de longs cils rêveurs,
L’innocence, et l’amour qui salis tristesse encore
Flotte empreint sur son front comme une vague aurore,
Et puis je ne sais quoi dé calme et de vainqueur !
Et le ciel dans ses yeux met l’enfer dans mon coeur !

LX N’écoutez pas, mon ange,[modifier]


N’écoutez pas, mon ange, en votre rêverie,
Paris aux mille voix qui là-bas pleure et crie.
Entends plutôt mon coeur qui parle à ton côté.
Ecoute-le chanter pendant que tu reposes.
Va, les soupirs d’un coeur disent bien plus de choses
Que les rumeurs d’une cité !

14 mai 1834. Butte Montmartre,
5 heures après midi.

LXI Relève ton beau front,[modifier]


Relève ton beau front, assombri par instants ;
Il faut se réjouir, car voièi le printemps :
Avril, saison dorée où parmi les zéphyres,
Les parfums, les chansons, les baisers, les sourires,
Et tous ces doux propos qu’on tient à. demi-voix,
L’amour revient au coeur comme l’ombrage au bois.

13 janvier 1839.

LXII Janvier est revenu.[modifier]


Janvier est revenu. Ne crains rien, noble femme !
Qu’importe l’an qui passe et ceux qui passeront !
Mon amour toujours jeune est en fleur dans mon âme ;
Ta beauté toujours jeune est en fleur sur ton front.
Sois toujours grave et douce, ô toi que j’idolâtre ;
Que ton humble auréole éblouisse les yeux !
Comme on verse un lait pur dans un vase d’albâtre,
Emplis de dignité ton coeur religieux.

Brave le temps qui fuit. Ta beauté te protège.
Brave l’hiver. Bientôt mai sera de retour.
Dieu, pour effacer l’âge et pour fondre la neige,
Nous rendra le printemps et nous laisse l’amour.

1, janvier 1842.

LXIII Oh ! de mon ardente fièvre[modifier]


Oh ! de mon ardente fièvre
Un baiser peut me guérir.
Laisse ma lèvre à ta lèvre
S’attacher pour y mourir.

Ta bouche, c’est le ciel même.
Mon âme veut s’y poser.
Puisse mon souffle suprême
S’en aller dans un baiser !

LXIV Ne vous contentez pas, madame, d’être belle[modifier]


Ne vous contentez pas, madame, d’être belle.
Notre coeur vieillit mal s’il ne se renouvelle.
Il faut songer, penser, lire, avoir de l’esprit.
Être, pendant dix ans, une rose qui rit,
Cela passe.. - La vie est une triste chose,
Un travail de ruine et de métamorphose
Qui fait d’une beauté sortir une laideur.
Fixez votre oeil charmant, parfois un peu boudeur,
Sur les deux termes sûrs d’une vie achevée,
Sur le point de départ et le point d’arrivée,
Chemin que parcourront, hélas ! vos pas tremblants,
- Dents blanches, cheveux noirs ; - dents noires, cheveux blancs !
Moi, j’estime la femme, humble et sage personne,
Qui ne s’éblouit pas, belle, veut être bonne,
Songe à la saison dure ainsi que les fourmis,
Et qui fait pour l’hiver provision d’amis.
Vieillir, c’est remplacer par la clarté la flamme ;
Le coeur doit lentement rentrer derrière l’âme.

LXV Âme que j’ai trouvée[modifier]


Âme que j’ai trouvée ainsi qu’un diamant !
O noble esprit, jaloux, chaste, superbe, aimant !
Vous que l’amour fait reine et la beauté déesse,
Qui souffrez cependant et qui doutez sans cesse,
Qui vous cachez, plaintive et cruelle à la fois,
Et, comme les lions, fuyez au fond des bois,
Madame, en même temps si charmante et si rude !
Oh ! si des profondeurs de votre solitude,
De ces vastes forêts où vous songez en vain,
Votre regard pensif, défiant et divin,
Pouvait comme un rayon pénétrer dans mon âme,
Si vous la pouviez voir telle qu’elle est, madame,
Dieu le sait, ô bel ange à qui manque la foi,
Tu ne trouverais rien dans cette ombre que toi !
Que toi, toujours bénie et toujours adorée,
Ton image, d’amour et d’orgueil entourée,
Ton nom, ton souvenir vivant,’sacré, vainqueur,
Et mon coeur sombre et doux brisé par ton grand coeur !

10 mars.

LXVI Ô souvenirs ![modifier]


Ô souvenirs ! beaux jours, douces heures passées !
Rappelle-toi ce ciel, ces mers, ces grands tableaux,
Quand nous laissions errer, confondant nos pensées,
Nos pas sur lés rochers, nos âmes sur les flots !

Saint-Valéry-sur-Somme, 1849.

LXVII Doux ami,[modifier]


- Doux ami, quand j’aurai quitté la chair mortelle,
Ne me fais remplacer par personne ! dit-elle.
Pas d’autre amante ! - Et grave, elle ajouta ce mot,
Les yeux levés au ciel : Car j’en mourrais là-haut.

LXVIII Vent du soir ![modifier]


Vent du soir ! dont le vol nous courbe tous ensemble,
Respecte le blé d’or plein des rayons du jour,
Respecte tous les coeurs où quelque flamme tremble,
Mais jette où tu voudras, emporte où bon te semble
La paille sans épi, la femme sans amour !

LXIX Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée[modifier]


Quand je ne serai plus qu’une cendre glacée,
Quand mes yeux fatigués seront fermés au jour,
Dis-toi, si dans ton coeur ma mémoire est fixée :
Le monde a sa pensée,
Moi, j’avais son amour !

LXX C’était la première soirée[modifier]


          I

C’était la première soirée
      Du mois d’avril.
Je m’en souviens, mon adorée.
      T’en souvient-il ?

Nous errions dans la ville immense,
      Tous deux, sans bruit,
À l’heure où le repos commence
      Avec la nuit !

Heure calme, charmante, austère,
      Où le soir naît !
Dans cet ineffable mystère
      Tout rayonnait,

Tout ! l’amour dans tes yeux sans voile,
      Fiers, ingénus !
Aux vitres mainte pauvre étoile,
      Au ciel Vénus !


Notre-Dame, parmi les dômes
      Des vieux faubourgs,
Dressait comme deux grands fantômes
      Ses grandes tours.

La Seine, découpant les ombres
      En angles noirs,
Faisait luire sous les ponts sombres
      De clairs miroirs.

L’oeil voyait sur la plage amie
      Briller ses eaux
Comme une couleuvre endormie
      Dans les roseaux.

Et les passants, le long des grèves
      Où l’onde fuit,
Étaient vagues comme les rêves
      Qu’on a la nuit !

Je te disais : - « Clartés bénies,
      Bruits lents et doux,
Dieu met toutes les harmonies
      Autour de nous !

Aube qui luit, soir qui flamboie,
      Tout a son tour ;
Et j’ai l’âme pleine de joie,
      Ô mon amour !

Que m’importe que la nuit tombe,
      Et rende, ô Dieu !
Semblable au plafond d’une tombe
      Le beau ciel bleu !


Que m’importe que Paris dorme,
      Ivre d’oubli,
Dans la brume épaisse et sans forme
      Enseveli !

Que m’importe, aux heures nocturnes
      Où nous errons,
Les ombres qui versent leurs urnes
      Sur tous les fronts,

Et, noyant de leurs plis funèbres
      L’âme et le corps,
Font les vivants dans les ténèbres
      Pareils aux morts !

Moi, lorsque tout subit l’empire
      Du noir sommeil,
J’ai ton regard, j’ai ton sourire,
      J’ai le soleil !

Je te parlais, ma bien-aimée ;
      Ô doux instants !
Ta, main pressait ma main charmée.
      Puis, bien longtemps,

Nous nous regardions pleins de flamme,
      Silencieux,
Et l’âme répondait à l’âme,
      Les yeux aux yeux !

Sous tes cils une larme obscure
      Brillait parfois ;
Puis ta voix parlait, tendre et pure,
      Après ma voix,


Comme on entend dans la coupole
      Un double écho ;
Comme après un oiseau s’envole
      Un autre oiseau.

Tu disais : « Je suis calme et fière,
      Je t’aime ! oui ! »
Et je rêvais à ta lumière
      Tout, ébloui !

Oh ! ce fut une heure sacrée,
      T’en souvient-il?
Que cette première soirée
      Du mois d’avril !

Tout en disant toutes les choses,
      Tous les discours
Qu’on dit dans la saison des roses
      Et des amours,

Nous allions, contemplant dans l’onde
      Et dans l’azur
Cette lune qui jette au monde
      Son rayon pur,

Et qui, d’en haut, sereine comme
      Un front dormant,
Regarde le bonheur de l’homme
      Si doucement ! ....



            II

Tu disais : « Ô soleils sans nombre !
      Nuit ! ciel en feu !
Dans vos clartés et dans votre ombre,
      Tout monte à Dieu.

Rien ne se perd ! Cendre, étincelle,
      Ramier, vautour,
Le moindre battement d’une aile
      Ou d’un amour,

Le chant du nid qui sous la feuille
      Va s’assoupir,
Du coeur pensif qui se recueille
      Chaque soupir,

Les rêves de l’âme enivrée,
      Du front qui bout;
La nature immense et sacrée
      Retrouve tout !

Car tout suit sa loi grave et douce !
      Tout à la fois !
L’herbe verdit, la branche pousse
      Au fond des bois,

La nuit endort les champs, la foule,
      Les mers, les monts,
Le vent fuit, l’astre luit, l’eau coule,
      Et nous aimons !


Nous aimons parce que nous sommes !
      C’est notre voeu !
Aimer, c’est vivre loin des hommes
      Et près de Dieu !

C’est s’ouvrir à la clarté pure,
      Comme la fleur !
C’est sentir toute la nature
      Vivre en son coeur !

C’est accomplir le code auguste
      D’Éden naissant
Que suivait devant le ciel juste
      L’homme innocent !

Soyons heureux, ô toi que j’aime !
      Bravons le sort !
Car seuls à cette heure suprême,
      Seuls quand tout dort ;

Dédaignant d’un monde où tout tremble
      Les bonheurs vains,
Sûrs d’être en paix avec l’ensemble
      Des faits divins,

Comme en un temple où l’ombre rampe
      Devant nos pas,
On suit la lueur d’une lampe
      Qu’on ne voit pas,

Nous sentons sur notre âme fière,
      Tout en rêvant,
L’oeil sans sommeil, l’oeil sans paupière
      Du Dieu vivant !


Va, dans mon coeur rien ne chancelle.
      Sois mon époux.
La conscience universelle
      Est avec nous !

Donnons-nous à l’amour ! - Écoute,
      Soupirs, concerts,
Pervenche du bord de la route,
      Perle des mers,

La mousse en avril épaissie
      Des bois dormants,
Les sourires, la poésie,
      Les pleurs charmants,

Le bleu du ciel, le vert de l’onde,
      L’éclat du jour,
Les belles choses de ce monde
      Sont à l’amour !

C’est l’amour qui tient tolite chose,
      Et fait d’un mot
Épanouir ici la rose,
      L’astre là-haut.

C’est lui qui veut qu’on ne commande
      Qu’à deux genoux !
C’est lui qui fait la femme grande
      Et l’homme doux !

Ainsi tu parlais, et sans doute,
      Dieu t’inspirait ;
Car j’écoutais comme on écoute
      Dans la forêt,


Quand Dieu se mêle à la nature,
      Au bruit des vents,
Quand il parle dans le murmure
      Des bois vivants !

                  Août 1844.

LXXI Ton beau front s’est penché[modifier]


Ton beau front s’est penché comme une fleur froissée ;
J’ai senti tressaillir ta pauvre âme blessée ;
Oh ! dors, et songe à moi, doux ange au cœur profond !
Pendant que ta veilleuse argente ton plafond,
Laisse passer devant tes paupières baissées
Les rêves souriants, ombres de mes pensées,
Et demain, quand le ciel ramènera le jour,
Tourne tes yeux vers l’aube et ton cœur vers l’amour !

Minuit. En rentrant.
9 novembre.

LXXII GUITARE[modifier]


Vous avez, madame, une grâce exquise,
Une douceur noble, un bel enjouement,
Un regard céleste, un bonnet charmant,
L’air d’une déesse et d’une marquise.

Vos attraits piquants, fiers et singuliers,
Dignes des Circés, dignes des Armides,
Font lever les yeux même aux plus timides
Et baisser le ton aux plus familiers.

La nuit, quand je vois, dans les cieux sans voiles,
Les étoiles-d’or, mon coeur songe à vous ;
Le jour, jeune belle aux regards si doux,
Lorsque je vous vois, je songe aux étoiles.

30 septembre 1844.

LXXIII Quand je veux savoir[modifier]


Quand je veux savoir vos douleurs secrètes,
Vous dites, ô belle aux yeux adorés :
- « Je ne puis sortir des lieux où vous êtes ;
Vous êtes mon maître ! » - Et puis vous pleurez.

Et vous reprenez : «Quoi! sans récompense
Mes jours près de vous s’usent à souffrir !
Je veux vous quitter, mais, lorsque j’y pense,
Je ne sais pourquoi je me sens mourir ! »

Le même esclavage, ô belle, est le nôtre ;
De vous jusqu’à moi la chaîne revient ;
Nous ne sommes pas libres l’un ni l’autre;
Je vous tiens; madame, et le sort me tient.

Vous êtes à bord, et je suis, la barque:
Oui, comprends-moi bien, mes discours sont vrais,
Cet homme qui t’aime, esclave et monarque,
Est un dur navire aux sombres agrès.

Il emporte au loin votre coeur, votre âme ;
Il est emporté par le gouffre amer!
Vous ne pouvez pas en sortir, madame,
Et lui ne peut pas sortir de la mer.


Il subit l’autan, le nord, l’hiver, l’onde ;
Souvent sur l’écueil on le croit perdu
L’eau s’en joue, et quand la tempête gronde,
Dans l’oragè noir il passe éperdu !

Il lutte ; les vents n’épargnent-personne.
En se rappelant maint naufrage ancien,
S’ur les vastes mers il flotte, il frissonne.
Il est votre maître et n’ést: pas le sien.

11 novembre 1847.


Vivre, aimer, tout est; là, le reste est ignorance ;
Et la création est une transparence ;
L’univers laisse voir toujours le même :sceau,
L’amour, dans le soleil ainsi que-dans l’oiseau ;
Nos sens sont des conseils : des voix sont dans les choses ;
Ces voix disent : Beautés, faites comme les roses ;
Faites comme les nids, amants ! Avril vainqueur
Sourit. Laissez le ciel vous entrer dans le coeur.

LXXV À ANDRÉ CHÉNIER[modifier]


.....................................
Tout à coup j’entendis s’éveiller ma voisine.
J’avais seize ans, bel âge où tous les chérubins
Rôdent, tâchant de voir par les vitres des bains,
Où la soutane est lourde et brûle les lévites,
L’âge que vous aviez, mon André, quand vous vîtes
Un beau matin, du fond de son réduit obscur,
Grâce à ces accidents de terrain ou de mur
Que le hasard nous offre avec quelque avarice,
Sortir du lit Myrrha, qui s’appelait Clarisse ;
Bref, je fis comme vous, mon doux André Chénier,
Et j’appliquai mon oeil aux fentes du grenier.
Elle bâillait, laissant entrevoir ses épaules ;
Puis, comme une naïade ondoyant sous les saules,
Par je ne sais quel brusque et naïf mouvement,
Rapide, elle écarta son drap si vaguement
Que l’oeil ne savait pas si ce charmant manège
Découvrait de la chair ou montrait de la neige.
L’aube, à côté de nous, dorait le vieux portail ;
Elle regarda l’aube ; - ici, Muse, un détail.


Soit qu’elle ignorât l’art de l’exquise indécence ;
Soit qu’étant gens voisins de l’antique innocence
On n’eût point fait alors ce progrès triomphal
D’avoir plus de dentelle encore au lit qu’au bal ;
Soit que la pauvre enfant n’eût pas même un centime
Dans son chétif budget pour la parure intime ;
Soit manque d’idéal ; soit enfin qu’Alizon,
Simple, n’eût pas prévu ces trous à la cloison ;
Soit pour toute autre cause, à votre choix, poète,
Sa toilette de nuit était fort peu coquette.
Un cordon lui serrait le cou lugubrement ;
On devinait son sein divin, son dos charmant,
Mais mon vers, obligé de peindre, se désole
De les empaqueter dans une camisole ;
Un serre-tête plat lui pressait les cheveux ;
Et je dois confesser, pour clore ces aveux,
Que son bras, qu’eût chanté la nymphe de Sicile,
Se dérobait aux-yeux sous un linge imbécile:

LXXVI À DES BAIGNEUSES


Ô femmes, la pudeur, c’est la honte sacrée:
Le lieu sombre et divin qui rayonne et qui crée,
Cette chair sous laquelle on aperçoit l’esprit,
Le ventre qui féconde et le sein qui nourrit,
Sont des mystères pleins d’épouvante et de charme.
C’est pourquoi votre oeil roule une céleste larme ;
C’est pourquoi vous cherchez, loin des pas et des voix,
Ô baigneuses, l’abri silencieux des bois.
La nature sauvage et profonde vous couvre.
Votre robe inquiete en tressaillant s’entr’ouvre,
Puis tombe, et vous avez, le dernier voile ôté,
Peur de votre lumièré et de votre beauté.
Si quelqu’un me voyait ! dit la nymphe ingénue..
Comme c’est effrayant d’être une aurore nue !
Et vous avez raison, belles, de vous cacher..
Vos corps exquis, plus frais que la fleur du pêcher,
Frémiraient du regard d’un passant, faune. infâme
Qui cherche la matière au lieu de chercher l’âme.
A toute belle chose il-faut un vêtement.
L’oeil de l’homme toujours guette en quoi se dément
La beauté, la vertu, le génie, et s’attache,
Sinistre, à la splendeur pour y trouver la tache.


Toute clarté, pour fuir l’offense de nos yeux,
S’enveloppe d’un pli chaste et mystérieux,
Et l’on se sent farouche alors qu’on est suprême
Et voilà pourquoi Dieu, sachant que l’astre même
A sa pudeur, et veut un voile auguste et pur,
Met sur la nudité des étoiles l’azur.

15 juillet 1876

LXXVII LUCIO


Plaire à deux yeux charmants, c’est le but de ma vie.
Pour toute ambition; j’ai cette douce envie.
Je souhaiterais tout à la fois dans les cieux.

Oui. Mais au fond, pourquoi ? pour plaire à deux beaux yeux.
Descendre du vieux Cid ou d’Amadis de Gaule ;
Briller à l’oeil-de-boeuf faire sur son épaule
Ondoyer une étoile aux plis de son manteau ;
Avoir chevaux, piqueurs, chiens, carrosse, château ;
Etre beau, jeune, riche et grand par la naissance,
Patrice de Venise ou duc et pair de France ;
Etre homme de génie au front large et sacré,
Calomnié de tous et de tous admiré ;
Que sais-je! être empereur ! - tout cela, sur mon âme,
Représente pour moi le regard d’une femme.

LXXVIII Vous souffrez ici-bas[modifier]


Vous souffrez ici-bas mille maux nuit et jour,
Sans cesse, et pauvres gens, vous dites : c’est l’amour.
Erreur. L’amour n’est pas le mal, c’est le remède.
Toujours de quelque belle, et souvent, que Dieu m’aide !
De plusieurs à la fois je suis le prisonnier.
Je vis au carnaval deux filles l’an dernier.
L’une était ragusaine et l’autre bergamasque.
Leur rire épanoui rayonnait sous leur masque,
Et l’on voyait flamber des yeux sous leurs deux loups,
Dont les charbons ardents eussent été jaloux.
Quel éblouissement de voir ces créatures !
Leurs regards étoilés étaient pleins d’aventures;
Leurs petits doigts semblaient jouer, doux et moqueurs,
D’un clavier invisible où vibraient tous les coeurs.
Le satin était bure auprès de leurs épaules.
Les plus hardis faquins et les plus joyeux drôles
Leur parlaient un moment, sans y songer du tout,
Et devenaient rêveurs et bêtes tout à coup.

LXXIX Bon ! voilà son esprit qui part !


......................................
Bon ! voilà son esprit qui part ! - Ô cavaliers,
Piquez des deux ! Marins, faites force de voiles !
Vive araignée, étends tes plus subtiles toiles !
Aigles chasseurs, volez aussi prompts que l’éclair !
Bien ! hâtez-vous ! allez ! - Ni dans l’eau, ni dans l’air,
Vous ne pourrez jamais, quoique vous alliez vite,
Suivre, atteindre, saisir et ramener au gîte
La raison d’une- femme alors qu’elle s’en va !

LXXX PORTRAIT[modifier]


Foin de cet orateur, pédant enchifrené
De qui l’esprit ne sort qu’en passant par son né !
Son éloquence humide abonde en longs filandres.
Quand ce bavard, pour mettre un terme à nos esclandres,
Paraît, blême et bouffi d’un ennui colossal,
A la tribune, orné de son courroux nasal,
Vous attendez qu’il tonne et moi qu’il éternue.
Quoi ! du nasillement l’heure est-elle venue!
Oh ! le puissant tribun qui fait que les partis,
Quand il parle, oubliant griefs, voëux, appétits,
Et toi, Liberté sainte, aujourd’hui prisonnière,
Pensent à leur mouéhoir et non à leur bannière!
Soit; émerveillez-vous ! Fort bien, criez : bravo !
Moi je n’admire pas ce rhumé de cerveau..
Certes, ce coryza, je l’avoue, est énorme,
Stupéfiant, tenace à rendre un nez difforme,
Monstrueux, magnifique, horrible, point bénin ;
Le rhume est d’un titan, mais le cerveau d’un nain.

Vous n’êtes pas sensible à la prose, jeune homme.
Il vous faut le vers. Soit. L’art s’accommode en somme
De la prose aussi bien que du vers, et Pascal.
Vaut Corneille. Pourtant le vers, pontifical, ..
Monte dans plus d’âzur et sur un plus haut faîte,
Et le penseur en prose, en vers devient prophète.
Donc préférons le vers: C’est un plus fier démon.
Mais la prose, Tacite, Arouet, Saint-Simon,
Est plus humaine étant moins divine, et, superbe,
Est la Parole, alors que la strophe est le-Verbe.
Aimons l’esprit humain complet, et l’art entier.

LXXXII Mes strophes sont comme les balles[modifier]


Mes strophes sont comme les balles
Aux coups meurtriers et fréquents.
Mes deux rimes sont deux cymbales
Qui sonnent sur le front des camps.
Lorsqu’on les entend, tout tressaille ;
Le soldat rêve la bataille ;
L’éclair sort des bronzes tonnants ;
Les cavaliers à l’oeil austère
Sentent sous les housses de guerre
Trembler leurs chevaux frissonnants.

LXXXIII Quiconque pense,[modifier]


Quiconque pense, illustre, obscur, sifflé, vainqueur,
Grand ou petit, exprime en son livre son coeur.
Ce que nous écrivons de nos plumes d’argile,
Soit sur le livre d’or comme le doux Virgile,
Soit comme Alighieri sur la bible de fer,
Est notre propre flamme et notre propre chair.
Le livre est à ce point l’auteur, et le poëme
Le poëte, notre oeuvre est tellement nous-même,
Nous la sentons en nous si mêlée à nos pleurs,
A notre sang, si bien faite de nos douleurs
Et si profondément dans nos os pénétrante,
Que lorsqu’il arriva qu’en l’an mil huit cent trente
Mademoiselle Mars, Firmin et Joanny
Pour la première fois jouèrent Hernani,
J’eus un frémissement de pudeur violée.
Jusqu’à ce moment-là, dans une ombre étoilée,
Ruy, Carlos, le bandit, le cor de la forêt,
Doua Sol pâle, étaient mon rêve et mon secret ;
Je leur parlais au fond des extases farouches,
Je voyais remuer distinctement leurs bouches,
Je vivais tête-à-tête, ému d’un vague effroi,
Avec ce monde obscur qui se mouvait en moi.
La foule s’y ruant me parut un supplice.
Il me sembla quand, seul derrière la coulisse,


Je vis Faure crier au machiniste : Va,
Et lorsqu’en frissonnant la toile se leva,
Que devant tout ce peuple immense aux yeux de flamme
Je sentais se lever la jupe de mon âme.

Jersey, septembre 1852.

LXXXIV L’Inconnu,[modifier]


L’Inconnu, ce quelqu’un qu’on distingue dans l’ombre,
Prend les poètes, joue avec leur âme sombre,
Emplit leurs yeux profonds de la lueur des soirs,
Et donne à, deviner à ces OEdipes noirs
Le bien, le mal, l’enfer, Dieu, l’amour, les désastres ;
Ce mystérieux sphinx, dont les yeux sont deux astres,
Mêle l’immense énigme au clavier de leurs vers,
Les ouvre ou les referme ou les laisse entr’ouverts,
Et pose en souriant ses griffes contractiles
Sur le spondée auguste et sur les frais dactyles,
De sorte qu’on les sent pleins d’un charme hideux ;
Et, voyant le problème horrible trop près d’eux,
Craignant d’être emportés sur de trop rudes faîtes,
Les poètes ont peur de devenir prophètes.

LXXXV Le prophète et le poète[modifier]


Le prophète et le poète
Affirment l’être au néant ;
La terre écoute inquiète
Cet archange et ce géant ;
La foule aux vils dialogues,
Ce tas de loups et de dogues
Qui, rôdent sous le ciel bleu,
Tout ce noir troupeau qui nie
Aboie après le génie
Interlocuteur de Dieu.

Toute la sombre cohue
Des errants et des vivants
Craint les penseurs ; elle hue
Ces grands fronts, battus des vents ;
Elle s’écrié en sa haine :
« D’où vient qu’ils n’ont pas de chaîne,
Et planent quand nous fuyons ?
D’où vient que leurs coeurs flambôient?
Qu’est-ce donc que leurs yeux voient,
Pour avoir tant de rayons ? »

Quand les grands aigles fidèles
Dans l’âpre nuit sans amour . -
Vont, donnant de fiers coups d’ailes
Du côté du point du jour,

L’ombre aveugle, l’ombre athée,
Invective, épouvantée,
Ces passants à l’oeil vermeil
Qui troublent sa solitude
Avec leur vieille habitude
De regarder le soleil.

1 janvier 1854,

LXXXVI Poëtes, si le monde avait une âme encor[modifier]


Poëtes, si le monde avait une âme encor,
Sur vos lèvres sereines
Reviendraient se poser ou des abeilles d’or
Ou des baisers de reines !

Vous verriez, comme l’aigle au front du mont grondant,
S’ouvrir pour votre extase
Les deux chevaux ailés, ou l’Hippogriffe ardent,
Ou l’effrayant Pégase.

LXXXVII Voici les Apennins,[modifier]


Voici les Apennins, les Alpes et les Andes.
Tais-toi, passant, devant ces visions si grandes.
Silence, homme ! histrion ! Les monts contemplent Dieu ;
Ils regardent, penchés au bord du gouffre bleu,
Comme des spectateurs sur un gradin sublime,
Le drame formidable et sombre de l’abîme,
L’entrée et la sortie étrange de la nuit,
Ces personnages noirs, le vent, l’éclair, le bruit,
La comète, ange obscur dont vous voyez le glaive,
Le rideau de l’azur qui pour le jour se lève,
Les chutes, les terreurs, les chocs, les dénouements
Des mondes engloutis dans les chaos fumants,
Et les astres masqués, et les apocalypses
Des grands spectres du ciel, des aubes, des éclipses.
Pour eux ce que la terre et ses fantômes font
N’est qu’un peu de fumée et dans l’ombre se fond ;
Pour eux l’homme n’est pas, un peuple s’évapore.
De la lave éternelle effrayant madrépore,
Vésuve ignore Naple ; Etna qu’un feu détruit
Ne connaît pas Messine et parle avec la nuit ;
Olympe ne voit pas Athènes, pour Soracte
Des grandeurs de là-haut Rome n’est que l’entr’acte ;
Balkan, sans .voir Stamboul, chante son noir salem ;
Sina voit l’infini, mais non Jérusalem.

Tout homme est un grain de poussière.
Pourquoi suivre des yeux chaque atome incertain ?
De l’humanité tout entière,
Rêveur, je sonde le destin.
Sans condamner le pire et sans railler le moindre,
Je contemple ce qui va poindre,
J’observe ce qui va finir.
Comme la plaine au soir s’emplit d’ombres énormes,
Je vois dans ma pensée errer toutes les formes
Du vague et lointain avenir.

LXXXIX Ce monde, fête ou deuil,[modifier]


Ce monde, fête ou deuil, palais ou galetas,
Est chimérique, faux, ondoyant, plein d’un tas
De spectres vains, qu’on nomme Amour, Orgueil, Envie.
L’immense ciel bleu pend, tiré sur l’autre vie.
Le vrai drame, où dejà nos coeurs sont rattâchés,
Les personnages vrais, hélas ! nous sont cachés
Par ce ciel dont la mort est le noir machiniste.
Le sage sur le sort s’accoude, calme et triste,
Content d’un peu de pain et d’une goutte d’eau,
Et, pensif, il attend le lever du rideau.

15 octobre 1854.

XC Il faut que le poète,[modifier]


Il faut que le poète, en sa dignité sainte,
Comme un dieu-boit le fiel sache boire l’absinthe,
Qu’il marche’gravement par son oeuvre absorbé,
Comme le laboureur sur le sillon courbé,
Oubliant les frelons dont l’essaim l’environne,
Et les insectes noirs qui mordent sa couronne.
Il sied que le poète, à toute heure obsédé,
Sur le jaloux rhéteur à sa chaire accoudé,
Sur l’obscur pamphlétaire accroupi dans son bouge,
Imprime son dédain quoiqu’il ait un fer rouge !
Mais il est bon parfois qu’entouré d’envieux,
Il songe aux ennemis d’un maître illustre et vieux,
Qu’il tire de l’oubli qui sur leurs fronts retombe
Tous ces vils Bavius 1s enfouis dans la tombe,
Et que sa main, tardive ainsi que le remords,
Fasse pour les vivants un exemple des morts !

XCI Je voudrais qu’on trouvât tout simple[modifier]


Je voudrais qu’on trouvât tout simple qu’un rêveur,
Las des faux biens, qui n’ont qu’une ingrate saveur,
Cherche l’ombre et devienne une face tournée
Vers l’inconnu dont est pleine la destinée.
Je ne m’explique point qu’on ne comprenne pas
Qu’un homme, après avoir pris ses quatre repas,
Bu, mangé, dormi, dit des choses inutiles,
Goûté dans vingt journaux à tous les mauvais styles,
Et refait tous les riens que les gens graves font,
N’est point pour cela quitte avec le ciel profond.
Souvent, j’ai dit, pensif, les coudes sur ma table,
Qu’une chose appelée honneur est véritable,
Que l’âme est, et qu’il faut sur terre avant tout voir
Non le bonheur, ô noirs vivants, mais le devoir.
Et puisque vous parlez de rêveurs, sachez, hommes,
Qu’entre la libre Sparte et les lâches Sodomes,
Nous laissant le choix, calme, invisible, écoutant,
Dans l’abîme un songeur immense nous attend.
A l’homme la souffrance, à lui la patience.
J’affirme qu’une haute et juste conscience
Met tout en mouvement dans ces grands flots du sort
Dont nous sommes battus quand notre barque sort.
Sans cette probité suprême qui gouverne,
Le monde ne serait qu’une affreuse caverne


D’ombre, de vents, d’écueils, de démence et de bruit,
Et nous devons tâcher d’élever, dans la nuit,
L’âme humaine au niveau de cette âme divine.
Lier ce qu’on démontre avec ce qu’on devine,
Chercher l’aube à travers les mornes épaisseurs,
Telle est la fonction sévère des penseurs.
Au-dessous d’eux les noirs événements se brisent.
Et quant à ce que font, et quant à ce que disent
Tous ceux qui de régner commettent l’attentat,
Rois, empereurs, valets de la raison d’état,
Chefs d’armée ou de peuple, imans, vizirs, ministres,
Princes, tas monstrueux de tout-puissants sinistres,
Considérant les coeurs, les haines, les effrois,
Les faits; chaos farouche et plein d’obscures lois,
Et le flux et reflux formidable où nous sommes,
J’estime que l’effort énorme de ces hommes
Laisse à peu près la trace, en nos destins amers,
Que laisse un cri d’oiseau dans la rumeur des mers.

3 septembre 1872.

XCII PLANÈTES[modifier]


Dans nos noirs firmaments, cieux des mondes maudits,
Sombre loi, les enfers pèsent aux paradis.
Chacun de ces foyers que l’ombre a dans ses voiles,
Qui de près sont soleils et de loin sont étoiles,
A des fourmillements de globes ténébreux,
Terres, lunes, anneaux, mondes noirs et nombreux,
Mêlés aux longs fils d’or de sa vaste lumière.
Morne expiation d’une faute première !
Tous ces grands chevelus des feux et des rayons,
Les soleils à la face énorme, ces lions
De l’abîme, accroupis au seuil des bleus pilastres,
Dans leur crinière immense ont des vermines d’astres.

XCIII Comme on a hors de soi[modifier]


Comme on a hors de soi ce prodigieux monde
Tournant autour d’un centre où la lumière abonde,
Et d’où sortent la vie, et l’aurore et la loi,
Et comme en même temps. on porte un centre en soi
Autour duquel le monde intérieur gravite,
Pour peu qu’on réfléchisse et pour peu qu’on médite,
On sent l’identité de l’âme et du soleil.

[1861]

XCIV Une sorte de vague énorme,[modifier]


Une sorte de vague énorme, errante et souple,
Nous enveloppe, et tout dans cette onde s’accouple.
C’est, à travers ce flot qu’on entrevoit au loin
L’oeil fixe et lumineux de Pan, sombre témoin.
C’est le chaos, j’y tremble ; et c’est l’ordre, j’y pense.
J’y sens du châtiment et de la récompense.
Et je vais le plus droit que je peux devant moi.
Je crois. C’est en amour que se dissout l’effroi.
Dans cet ensemble, vrai quoique visionnaire.
Tout a sa place ; un cèdre, un brin d’herbe ; un tonnerre
Passe, et n’a pas le droit de faire taire un nid
Qui, comme lui, comprend l’abîme et le bénit.
Nul du concert sacré n’est exclu. On écoute.
La nature au milieu de l’ombre parle toute ;
L’effet rend témoignage à la cause ; penché
Sur tout ce vaste hymen qu’on nomme à tort péché,
L’homme songe ; il entend les êtres et les choses,
Les monstres chevelus, les oiseaux aux becs roses,
Tous, terribles, charmants, pêle-mêle, en tout lieu,
A toute heure, à la fois, chanter ou rugir Dieu.
Un hymne immense sort de cet immense rêve ;
L’alouette l’ébauche et le lion l’achève.

18 juin 1870.

XCV Le sépulcre géant d’étoiles se compose[modifier]


Le sépulcre géant d’étoiles se compose.
Poète, tu l’as dit, la mort n’est autre chose
Qu’un formidable azur d’astres illuminé.
O poète, toi-même as jadis deviné
Que nous, les noirs gardiens des espaces sans borne,
Nous livrions aux morts leur sérénité morne,
Et que, dans le dedans du cercueil, nous faisions
Pendre les lustres d’or des constellations.
Oui, la fosse contient tous les astres du rêve ;
Meurs et vois ! De la nuit le couvercle se lève.
Sombre éblouissement! Les morts mystérieux
Laissent de sphère en sphère errer leurs vagues yeux,
Et dressent, effarés, leur regard taciturne ’
Dans les dômes sans fond du grand palais nocturne ;
La mort, c’est l’ouverture effrayante des cieux ;
L’immense firmament, tranquille et monstrueux,
Où vibre d’astre en astre un hymne séraphique,
Emplit de ses soleils la tombe magnifique.

XCVI À ce point de la vie[modifier]


À ce point de la vie où je suis arrivé,
L’insulte offense peu ; cette chose qu’on nomme
Le laurier d’un poète ou la gloire d’un homme
Dépend de l’avenir, non des contemporains.
Les louanges, ayant les affronts pour refrains,
Sont trop près d’un tombeau pour y faire grand’çhose.
Et désormais ce bruit, injure, apothéose,
Doit par le penseur calme et grave, être écouté
Dans les lointaines voix de la postérité ;
Car l’avenir seul dit le mot superbe ou sombre
Qui détrône une idole ou fait un dieu d’une ombre.

XCVII Ô consul, toi qui peux dire[modifier]


Ô consul, toi qui peux dire : - J’ai dans l’histoire
Ce hasard, c’est que, j’ai le pouvoir sans la gloire,
Nul destin n’est pareil au mien, et j’ai vécu
Assez pour gouverner Rome, étant un vaincu ;
Car ce sont lès vainqueurs qui règnent, d’ordinaire ;
Et moi qui dans mes mains fis rater le tonnerre,
Je n’en suis pas moins dieu. - L’on t’admire, consul.
Rome, devant qui tremble Anubis, Irmensul,
Le Jéhovah des juifs, le Jupiter de Grèce,
Le Pont, la Perse, et l’Inde, et l’Afrique tigresse,
Tu la tiens sous tes pieds. Et l’on s’écrie : Honneur !
Nous te faisons cortège, ô consul, chef, seigneur !
Et pour te saluer, quand le Sénat te nomme,
Tous ceux à, qui plaît l’aube éternelle de Rome,
Son passé, son vieux mont par la foudre choisi,
Son histoire, sont là. - C’est vrai, j’y suis aussi ;
Et, vieux romain, je dis, pendant que tes esclaves
T’entourent, quelques-uns vêtus de laticlaves,
Quand tu digères, seul sur ton lit de vermeil,
Lourd de toute-puissance et de demi-sommeil
Dans la salle splendide et sonore où tu dînes :
- Notre histoire me plaît, moins les Fourches Caudines.

5 avril 1874

XCVIII Ô destin ![modifier]


Ô destin !
Toi par qui nous tombons et toi par qui nous sommes !
Grandes fatalités qui brisez les grands hommes !
Évènements qu’on voit dans l’ombre à tout moment
Broyer tout, séparant la paille du froment,
Mus par un vent dû ciel qui jamais ne repose,
Sans relâche occupés à moudre quelque chose,
Machine aux mille essieux, travaillant jour et nuit,
Dont je vois tourner l’aile et dont j’entends le bruit,
Ce hameau ne craint pas vos rouages difformes.
Le grain de mil échappe à vos meules énormes.

XCIX Z[modifier]


(ÉPÎTRE.)
..................................

Il s’agit d’une fête à célébrer. C’est bon.
Comment s’y prendre afin d’avoir beaucoup de joie ?
On a de l’argent bien ; mais il faut qu’on l’emploie.
Vous avez une idée excellente : - Parbleu,
Illuminons la ville. Ayons tout au milieu
Un gros feu d’artifice avec des ifs superbes,
Des serpenteaux faisant de grands zigzags, des gerbes.
Comme ce sera beau ! le ciel sera très noir. -
Vous ne songez qu’au feu que vous allez avoir ;
L’eau se fâche, et voilà qu’il pleut sur vos fusées ;
Vos lampions fumants empestent vos croisées.
Vos gerbes sous l’averse ont l’air de lumignons.
C’est fort beau tout de même en dépit des grognons
Qui bougonnent : « J’ai froid. C’est manqué. Ça m’assomme » .
Une autre bonne idée est de donner la somme
Entière, avec l’espoir que Dieu dira merci,
Aux pauvres ; et notez cet avantage-ci,
C’est que le mauvais temps ne gâte point la fête.

Pour que l’humanité soit complète et divine,
C’est peu qu’elle triomphe, il faut qu’elle ait raison ;
Heureux celui qui plaint les vaincus ! il devine
Ce que pense quelqu’un derrière l’horizon.
Les vaincus d’on ne sait quelle guerre inconnue
Ce sont les animaux ; vénérons leur malheur ;
La victoire par trop d’orgueil se diminue,
Et l’on n’est le plus fort qu’en étant le meilleur.

D’ailleurs connaissons-nous les horizons de l’ombre ?
Et nous, qui sommes-nous ? Nos ports sont nos écueils.
Songeons au ciel ; tâchons que cette aurore sombre
Si noire en nos berceaux, soit blanche en nos cercueils.

CI À UN HOMME PARTANT POUR LA CHASSE[modifier]


Oui, l’homme est responsable et rendra compte un jour.
Sur cette terre où l’ombre et l’aurore ont leur tour,
Sois l’intendant de Dieu, mais l’intendant honnête.
Tremble de tout abus de pouvoir sur la bête.
Te figures-tu donc être un tel but final
Que tu puisses sans peur devenir infernal,
Vorace, sensuel, voluptueux, féroce,
Échiner le baudet, exténuer la rosse,
En lui crevant les yeux engraisser l’ortolan,
Et massacrer les bois trois ou quatre fois l’an ?
Ce gai chasseur, armant son fusil ou son piège,
Confine à’ l’assassin et touche au sacrilège.
Penser, voilà ton but ; vivre, voilà ton droit.
Tuer pour jouir, non. Crois-tu donc que ce soit
Pour -donner meilleur goût à la caille rôtie
Que le soleil ajoute une aigrette à l’ortie,
Peint la mûre, ou rougit la graine du sorbier ?

Dieu qui fait les oiseaux ne fait pas le gibier.

CII Je te dis qu’il travaille[modifier]


Je te dis qu’il travaille et travaille toujours,
Et que, rien qu’en vidant son verre dès l’aurore,
Et. qu’en le remplissant pour le vider. encore,
En riant, en chantant, en narguant tout devoir,
En se laissant rouler sous la table le soir,
Aidé sans le savoir par le dèstin qu’il raille,
Il construit, sans marteau, sans clous et sans tenaille,
Par un travail certain, infaillible et fatal,
Le brancard qui le doit porter à l’hôpital !

CIII Le sort s’est acharné sur cette créature[modifier]


Le sort s’est acharné sur cette créature.
C’était peu Aue cet être eût la prunelle obscure,
L’oeil éteint, le front bas, le cri rauque, et des noeuds
D’opprobre et de misère à ses genoux cagneux;
Qu’il fût difforme, abject, vil ; il fallait encore
Que, battu, fouetté, maigre, et marchant dès l’aurore
Sous un fardeau trop lourd pour sa force, il courbât
Son échine sàignante aux boucles de son bât.
Et cependant l’ortie, à ses pieds, sur la routé,
Liée au sol tandis qu’il va, vient, passe et broute,
Muette, ne pouvant fuir ni changer de lieu,
Tremblante sous la dent de l’âne, le croit dieu.
Et plus bas, car la brume a la nuit pour voisine,
Seul dans la terre aveugle et noire, sans racine,
Sans germe, sans lien avec quoi que ce soit,
Le caillou, sourd, stérile, informe, .inerte, froid,
Sent au-dessus de lui la plante frémir, vivre,
Fleurir dans la clarté dont l’infini s’enivre,
Et croître, et s’abreuver au souffle universel,
Et, dur, triste, envieux, dit : L’ortie est au ciel !

Descends ; tu trouveras des jaloux de la pierre.
Les zones sont sans fin dans cette fondrière !
Monte; monte aussi haut que peut s’élever l’oeil;


Où l’azur t’apparaît, tu trouveras le deuil.

Vois : ce génie ayant pour épouse la grâce,
Cet être à qui la femme en souriant s’enlace,
Cet élu de la force et de la majesté,
Par l’aigle et le lion à peine contesté,
Ce front craint des serpents qui rampent sur leurs ventres,
Cet éblouissement des bêtes dans les antres,
Ce souverain de l’eau, de la terre et du feu,
Grand,-fier, obéissant pourtant à son milieu,
Pris par la pesanteur, loi de sa sphère, et chaîne
De son globe qui passe avec un bruit de haine,
L’homme, avec ses besoins de la chair et des sens,
Avec ses appétits du fumier renaissants,
De la honte secrète incurable piqûre,
Rappel perpétuel à la bassesse obscure,
Avec son sang fatal, âcre et noir, dont ses moeurs,
Ses croyances, ses dieux, ses lois sont les tumeurs,
Avec le doute affreux que son regard reflète,
Et ses fièvres, ses maux, ses pleurs, et son squelette,
Spectre qui vaguement se dessine à son flanc,
Et son vil alambic d’entrailles, distillant
Le cloaque, et, hideux, souillant même la fange,
L’homme, roi pour la brute, est un forçat pour l’ange.

De là toutes vos soifs d’idéal et de beau,
Et l’aspiration des jtistes au tombeau.
Et l’ange, ce gardien des races planétaires,
Lumineux visiteur de lunes et de terres;
Comme vous d’une terre,’ habitant d’un soleil,
Ayant pour vol l’éclair de son rayon vermeil,
Pour domaine l’azur qu’il échauffe, et pour borne
Le point où ce rayon s’éteint dans l’éther morne,


L’ange, errant dans vos cieux comme dans une mer,
Est lui-même la nuit, l’inférieur, l’enfer,
Pour l’immense archange ivre et ruisselant d’aurore,
Espèce d’aigle monde et d’oiseau météore !

CIV Au point du jour,[modifier]


Au point du jour, souvent en sursaut, je me lève,
Eveillé par l’aurore,. ou par la fin d’un rêve,
Ou par un. doux oiseau qui chanté, ou par le vent.
Et vite je me mets au travail, même avant
Les pauvres ouvriers qui près de moi demeurent.
La nuit s’en va. Parmi les étoiles qui meurent
Souvent ma rêverie errante fait un choix.
Je travaille debout, regardant à la fois
Eclore en moi l’idée et là-haut l’aube naître.
Je pose l’écritoire au bord de la fenêtre
Que voile et qu’assombrit, comme un antre de loups,
Une ample vigne vierge accrochée à cent clous,
Et j’écris au milieu des branches entr’ouvertes,
Essuyant par instants ma plume aux feuilles vertes.

CV Les quatre enfants joyeux[modifier]


Les quatre enfants joyeux me tirent par la manche,
Dérangent mes papiers, font rage, c’est dimanche ;
Ils s’inquiètent peu si je travaille ou non ;
Ils vont criant, sautant, m’appelant par mon nom ;
Ils m’ont caché ma plume et je ne puis écrire ;
Et bruyamment, avec de grands éclats de rire,
Se dressant pàr-dessus le dos du canapé,
Chacun vient à son tour m’apparaître, drapé
Dans un burnous arabe aux bandes éclatantes;
Et je songe à l’Afrique, aux hommes sous les tentes,
A la Mecque, au désert formidable et vermeil ;
On part avant le jour, de crainte du soleil ;
La file des piétons et des chameaux s’allonge,
Passe confusément, chemine, et semble un songe ;
La nuée au vent flotte ainsi qu’une toison ;
Et les vagues de sable, emplissant l’horizon,
Les ravins où jadis rêvait le patriarche,
Font dans l’ombre onduler la caravane en marche.

30 novembre 1862.

CVI Je racontais un conte[modifier]


.........................................
Je racontais un conte
À quatre ou cinq marmots, auditoire choisi,
Et j’en étais, je crois, à l’endroit que voici :
« ... Dans un instant où Dieu tournait le dos, le diable
« Se glissa, sans rien dire et d’un air amiable,
« Ce qu’il fait très souvent, derrière le bon Dieu ;
« Il coupa dans le ciel un morceau de drap bleu,
« Et, polir cacher le trou, mit dessus un nuage... »
Jeanne m’interrompit. - Allons, Jeanne, sois sage,
Dit George, intéressé par le diable et par Dieu,
Nous écoutons, tais-toi. - Jeanne s’en troubla peu.
- Je croyais que le ciel; dit-elle, était en soie.

CVII Je suis comme dans un cloître[modifier]


Je suis comme dans un cloître ;
On dit de moi : « D’où vient-il ? »
Je sens à chaque heure croître
Le froid profond de l’exil ;
Je ne vois plus ma patrie ;
Toute ma joie est flétrie ;
J’ai blanchi, vieil affligé ;
La tombe, amis, me réclame ;
Comme il gelait dans mon âme,
Sur ma tête il a neigé.

CVIII MON PETIT-FILS


Oui, ce petit, c’est l’aube, et moi je suis le soir.
Il naît. Que va-t-il voir ? Je meurs. Que vais-je voir ?
Tous deux nous ignorons. Son jour vient, ma nuit tombe.
Il essaie à tâtons le berceau, moi la tombe.

CIX Ce qui rend la vieillesse auguste[modifier]

......................................
Ce qui rend la vieillesse auguste et vénérable,
Ce n’est point la lenteur des pas froids et pesants,
La blancheur des cheveux ni le nombre des ans,
Non, c’est la bienveillance et l’absence de haine,
C’est la douceur qui fait vers la vertu sereine
Monter de toutes parts les bénédictions,
C’est cette majesté des bonnes actions
Qui dans l’oeil du vieillard met une pure flamme,
Et que la longue vie ajoute à la grande âme !

CX 25 L’oeuvre humaine[modifier]


L’œuvre humaine est l’écho de la chose divine.
Astre ou pensée, on sent errer le même mot
Du chef-d’œuvre d’en bas au chef-d’œuvre d’en haut.
Shakspeare, Dante, Job, Eschyle, vos génies
Sont eux-mêmes, devant l’azur, des harmonies ;
Ils contemplent le monde et l’ombre et le ciel bleu
Et l’être ; et ce qu’ils font est leur réponse à Dieu.
Ils prennent l’idéal dans leurs vastes poursuites.
Vois. Dieu fait l’Océan ; l’homme fait Hamlet. Quittes.

CXI La porte[modifier]


La porte
Céda. Je tâtonnai du bout de mon bâton ;
J’entrai ; tout était noir ; à peine pouvait-on
Distinguer, à travers les ombres étouffantes,
Le jour qui des volets rayait les blêmes fentes.
Tout sembla s’éveiller quand la porte bâilla.
Nul’ depuis soixante ans n’avait pénétré là.
Les meubles de santal, de citronnier, d’érable,
Dormaient sous la poussière épaisse et vénérable ;
Les miroirs détamés semblaient sur les dressoirs
Des morceaux de ciels blancs tout piqués de trous noirs,
Et me multipliaient en faces fantastiques
A travers des essaims d’immobiles moustiques ;
Au tremblement d’un pas dans cette ombre perdu,
Le lustre, avec un bruit de squelette pendu,
Au-dessus de ma tête entre-choquait ses prismes ;
Les vieux gonds de la porte avaient des rhumatismes,
Les lampas décloués, aux angles du plafond,
S’éploraient et flottaient tels que les vers les font ;
Les murs étaient tendus de toiles d’araignées ;
Les portraits noirs avaient des mines indignées ;
Tous ces objets tremblaient dans un vague rayon,
Et prenaient par degrés un air de vision
Comme si l’on eût vu bouger et parler presque
Des personnages peints sur quelque sombre fresque ;
Une espèce de vieux, en habit d’Apollon,


Trônait, encadré d’or, au milieu du salon ;
C’était Louis, portant l’auréole qu’agrafe
Au front de tout césar tout historiographe,
Peint à l’âge, où prenant l’ennui pour compagnon,
Le grand roi, devenu Monsieur de Maintenon
Gagnant de la perruque et perdant du panache,
Étant encor soleil, était déjà ganache.

Toute la salle avait gardé ce dernier pli,
Lugubre et froid, que fait en s’en allant l’oubli ;
La cheminée était comme un tas de décombres ;
On ne sait quelle horreur sortait des fauteuils sombres
Où des spectres semblaient avoir passé la nuit.
Au fond de ce silence on entendait un bruit
Faible comme le pas des larves sur les cendres:
Des médaillons de dieux, d’Hercliles, d’Alexandres,
Luisaient parmi des sphinx étrangement groupés ;
Sculptée au dossier d’or des. larges canapés,
Cléopâtre montrait dans leur rondeur princière
Deux seins que modelait vaguement la poussière ;
Et sur la devanture informe des bàhuts
Tityrus devisait avec Meliboéus.

J’eus peur, et je sentis comme une sombre lutte ;
Car ces vieilles splendeurs étonnent dans leur chute,
Les figures de l’ombre ont de sinistres yeux,
La ruine est terrible, et les mornes aïeux
Semblent jeter des cris avec leurs pâles bouches
Dans le délabrement de leurs luxes farouches.

== CXII NOS AMUSEMENTS==

NOS AMUSEMENTS AVEC LAMARTINE, SOUMET, VIGNY, LES DEUX DESCHAMPS, SAINTE-BEUVE ET NODIER, VERS 1827


Amis; j’ai vu des morts le festin mémorable,
Ils parlaient à grand bruit, ils mangeaient du lapin ;
Leur appétit s’aiguise en leur lit de sapin,
Leur dent s’attaque à tout, aùx cuises, même au râble.
Mais ils parlaient ! c’était un bruit, dans le quartier !
Hélas, l’homme qui fait ce malheureux métier
De fantôme vivant parle peu, mais; mort; hâble.

CXIII J’aime ces grands esprits,[modifier]


J’aime ces grands esprits, j’aime ces grandes oeuvres,
J’aime Jean La Fontaine ami de Jean Lapin,
Corneille sans souliers fils d’Homère sans pain,
Et tous ceux qu’on oublie, et même ceux qu’on loue,
Retz, Pascal, Sévigné, Saint-Simon, Bourdaloue.
Toi surtout, le rieur qui saigne, Poquelin !

J’aime de ces beaux noms ce beau Versailles plein,
Mais, j’en conviens, le sang ruisselant aux Cévennes,
La femme au ventre nu dont on ouvre les veines,
Les dragons rôtissant l’enfant à petit feu,
La roue et le gibet, me gâtent quelque peu
Ce grand siècle qui met l’épaisseur d’une prude
Entre toute splendeur et toute turpitude,
Et, sur la Maintenon mêlant Dave et Néron,
Courbe Louis quatorze à l’auge de Scarron.

CXIV Attention. Voici Louis quatorze[modifier]


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Attention. Voici Louis quatorze. Gare
Le grand siècle ! j’en parle, ami, comme je peux.
O Boileau Despréaux, satirique pompeux !
Régnier, affreux vaurien, plus tendre que Racine,
Tenant sous ses deux bras Goton et Mnémosyne,
Menait au cabaret la poésie en rut.
Enfin Despréaux vint, enfin Boileau parut,
Lequel à coups de fouet chassa cette drôlesse.
Louis fait l’amour, fait la guerre, se confesse
Et meurt. Roi, qu’il est grand ! Homme, qu’il est petit !
Beaux jours ! l’espèce humaine en masse s’engloutit
Sous l’immense toison qui lui couvre la nuque.
La périphrase alors naquit de la perruque.
La crinière aux longs flots pénétra dans les moeurs.
D’horribles faux cheveux hérissaient les rimeurs,
Et de tous ces cerveaux la pensée immortelle
Sortait en emportant la perruque avec elle.
De là tous ces grands vers qui n’ont plus rien d’humain
Et vont frisure en tête et la canne à la main.

CXV RACONTÉ EN RÊVE PAR LORD BYRON (PEUT-ÊTRE)

Nous étions, John Beauclerck et moi, deux jeunes lords.
L’église de Harrow, vieux bric: à-brac d’alors,
Avait sous son portail un Jupiter de pierre
Où les chrétiens faisaient volontiers leur prière.
Un jour que nous quittions la classe pour le jeu,
John donne un coup de carine à l’idole, et me crie,
A moi qui m’indignais, plein de respect du lieu :
- Je ne sais. Je suis pair. Et c’est par seigneurie.
- Oh ! dis-je. Et pair aussi, je crachai sur le dieu.

Nuit du 5 au 6 novembre 1862.

CXVI Hé, prends ton microscope,[modifier]


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Hé, prends ton microscope, imbécile ! et frémis.

Tout est le même abîme avec les mêmes ondes.
L’infiniment petit contient les mêmes mondes
Que l’infiniment grand. Qué vas-tu’contempler
Le ciel noir quand il plaît aux nuits de l’étoiler,
Le groupe constellé, le globe, la planète,
Orion; Sirius que ,grossit ta lunette;
L’anneàu de celui-là, les lunes de ceux-ci ?
La fourmi sous sa patte a des sphères aussi ;
L’intervalle que font les ailes d’une mouche
Contient tout un azur où se lève et se couche
Un soleil invisible, éblouissant au loin
De profonds univers qui n’ont pas de témoin:
Montez ou descendez ; tout s’ouvre sans rien clore ;
On trouve au fond d’un puits un autre puits encore ;
La limite n’est pas dans la nature ; elle est
Dans l’instrument grossier, dans l’organe incomplet ;
Votre prunelle est moins un moyen qu’un obstacle ;
Tu n’as qu’à grandir l’œil pour grandir le spectacle ;
Le petit, c’est l’immense. En ta main, ô passant.
Prends la mer bleue ainsi qu’un verre grossissant,
Et, courbé sur là vie, abîme dont la lampe
Est un soleil qui brille ou bien tin ver qui rampe,
A travers l’océan regarde un puceron ;

Tu pâliras ainsi qu’Amos, Élie, Aaron,
Devant les visions de l’incompréhensible,
Et tu ne sauras pas si cet être impossible,
Formidable, aperçu par toi confusément,
N’est pas le chaos même, horrible, en mouvement
Dans l’éther qu’il obstrue avec sa forme immonde,
Et si tu vois un monstre ou si tu vois un monde !

Oui, l’aube le matin emplit ton corridor
Des constellations de la poussière d’or ;
La toile d’araignée en ses mailles nocturnes
A des. gouffres où vont et viennent des Saturnes;
Une création passe entre chaque fil;
Tout homme, le dernier, le moindre, le plus vil,
L’esclave, le forçat de Brest, le juif qui rogne
Un liard, le voleur de grand chemin, l’ivrogne,
Le grec qui triche au jeu dans un bouge aux eaux d’Aix,
Broie un astre en fermant son pouce et son index.

Il ne faut pas que l’âme humaine s’assoupisse
Au bord de l’atome, ombre, abîme, précipice ;
Homme, il n’est pas d’esprit qui, s’il se penche un peu
En bas, sur le petit, l’autre côté de Dieu,
Ne frissonne devant l’élargissement sombre
Du néant, du caché, de l’espace, du nombre !
II suffit que, demain, un ouvrier savant,
Inventant un cristal plus clair et plus vivant,
Pose sur l’inconnu des lentilles puissantes,
Pour que, si ton regard s’en approche, tu sentes
Le vertige du trou d’une aiguille, et la peur
De tomber dans ton souffle, effrayante vapeur !
Le point n’a pas de fond. Homme, l’inaccessible
Est dans le grain de sable, à jamais divisible ;
L’imperceptible est fait de la même grandeur
Que les cieux qui n’ont pas encore eu de sondeur.
Un pou dè l’infini contient en lui la somme ;
Tu serais Dieu le jour où tu pourrais, toi l’homme,


Voir le commencement et la fin d’un ciron.
Pendant qu’un maringouin sonne de son clairon,
Homme, des millions de mondes peuvent naître
Et mourir ; à l’instant où je parle peut-être,
Des peuples ignorés, vague fourmillement
Qu’un infusoire couvre ainsi qu’un firmament,
Regardent s’étoiler le ventre d’un volvoce ;
Sourds, obscurs, adorant quelque idole féroce,
Noirs, enfouis dans l’être, ensevelis dessous,
Invisibles, perdus.; et peut-être est-ce vous !

CXVII Insondable, immuable,

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Insondable, immuable, éternel, absolu ;
Face de vision ; être qui toujours crée ;
Centre ; rayonnement d’épouvante sacrée ;
Toute-puissance ayant des devoirs let des lois ;
Présence sans figure et sans borne et sans voix ;
Seul, pour prunelle ayant l’immensité sereine ;
Regardant du même oeil ce qu’un puceron traîne,
Ce que dévore un ver, ce qu’un-ciron construit;
Et le fourmillement des soleils dans la nuit;
Volonté, d’où le monde en jets vivants s’élance,
Qui pour matériaux a la nuit, le silence,
Le vide, le néant, rien ; et pour canevas
L’infini reflétant de vagues Jéhovàhs
Pensée aboutissant, lumineuse, aux prodiges`;
Moi gouffre où tous les moi tombent; pris de vertiges ;
Essence inexprimable en qui tout se confond ;
Tourbillonnement d’ombre et de lueur au fond
D’on ne sait quoi de grand, de splendide et de sombre ;
Espèce de forêt de facultés sans nombre ;
IL est là, formidable, unique, illimité,
Stupéfiant les cieux de son énormité ;
Et, sous le porche immense et brumeux de l’abîme,
Au’ degré le -plus noir du chaos, sur la cime,
Tous les êtres créés, en haut, en bas, partout,
Astres, globes, édens, enfers dont lé flot bout,


Les rochers, les volcans, les monts, les mers houleuses,
Les âmes, les esprits, les foules nébuleuses,
La bête dans les bois, l’ange dans l’éther bleu,
Se courbent effarés devant l’horreur de Dieu.

CXVIII Dans les leçons qu’il donne aux esprits


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Dans les leçons qu’il donne aux esprits comme aux yeux
L’abîme, dont la tombe est la blême fenêtre,
N’est pas exact, précis et clàir; quoique peut-être
Il en sache aussi long qu’Ulysse -Aldrovandus
Par qui veut écouter les cieux, sont entendus;
Mais croire qu’ils vont tout dévoiler, c’est un rêve.
Jé n’imagine pas que le mystère lève .
Son capuchon sinistre au fond de l’infini
Comme un religieux du Corpus domini ;
Je doute que l’Etna, sous sa crête- fumante,
Prêche, expose, débatte, examine, argumente
Je doute que la mer où planent les autans;’ . ’
Mêle sous son écume à ses bleus habitants,
Et roulé, et dans- le tas de ses hydres confonde
Une théologie errânt dans l’eau profonde;
Sans doute l’Océan, miroir du firmament,
Est un grand syllogisme, âpre, amer, écumant ;
Chaque fois qu’il endort son flot glauque, il apaise
De l’analyse en lutte avec de la synthèse,
Mais son Verbe n’est pas le jargon d’un pédant.
Son gouffre, de clarté farouche débordant,
Jette de la logique à sa grève déserte,
Mais sans finir par donc ni commencer par certe.


L’ombre est un grand amour, l’abîme est un grand lit ;
L’Etre emplit l’étendue et l’emplit et l’emplit ;
Sans qu’on sache comment, les globes se soutiennent ;
Au même point des cieux les planètes reviennent,
Les mondes, monstrueux et beaux, uns et divers,
Tous les objets créés, bêtes, monts, rameaux verts,
L’homme par la pensée et la fleur par la tige
Entrent dans le miracle et sortent du prodige.;
L’air frémit, l’arbre croît, l’oiseau chante, l’eau fuit,
Et des lumières vont jusqu’au fond de la nuit ;
L’illusion serait étrange, que t’en semble,
De voir. dans le splendide et redoutable ensemble,
Dans le flot de la vie et dans le noir torrent
Un docteur de Sorbonne énorme pérorant.

CXIX RÉPONSE À L’OBJECTION : MAL


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- Ah ! puisque c’est ainsi, je ne veux pas de Dieu !
Je ne veux pas de Dieu ! - Voilà ton cri morose.
Ayant trouvé le mal au bout de toute chose,
Ayant, trouvé le fond amer, -l’homme manqué
Par l’incompréhensible et fatal ananké,
Tu dis : - Je hais le dieu, si c’est cela le monde !
Pour juger l’ouvrier, sur son oeuvre on se fonde ;
Or l’ouvrage est mauvais, donc l’auteur est méchant,
Et je hais ce Dieu ! - Puis, un remords te touchant,
Tu dis : - Mais j’ai peut-être erré ; l’ombre est profonde ;
Peut-être n’est-ce pas dans Dieu que va ma sonde ;
Peut-être, ô vain chercheur, Dieu m’a-t-il échappé ;
Si je m’étais trompé ?

Tu ne t’es pas trompé.
Ta sonde est bien tombée à l’abîme suprême ;
Oui, tu viens de jeter ton esprit dans-Dieu même;
Oui, c’est ce précipice énorme de rayons,
C’est Dieu.

Jette une éponge à l’Océan, voyons ;


Reprends-la. Qu’as-tu ? Rien. Un verre d’eau salée.
Quant à la mer, profonde et terrible mêlée,
Quant à l’immensité des écumes, des bruits,
Des flots, incessamment détruits et reconstruits,
Quant au chaos dés chocs, des trombes,. des tempêtes,
Dont l’ouragan hagard sonne les sombres fêtes,
Plein de’ monstres sans nom qui rôdent engloutis,
Cachant des oasis et des O-Taïtis
Où des idylles vont et viennent toutes nues ;
Quant à cette tourmente insondable de nues,
D’ondes, d’écueils, d’azur flottant, d’azur qui luit ;
Quant à ce gouffre où naît le matin, où la nuit
Trempe sa robe d’ombre et son manteau d’étoiles ;
Quant à ce rendez-vous des- souffles et des voiles ;
Quant à cet infini, noir, fauve, éblouissant,
Crois-tu que tu le tiens dans ta main ? A présent
S’il te plaît de porter à ta bouche ce verre,
S’il te plaît de tremper ta lèvre à l’eau sévère,
Et si ton estomac frémit en la buvant,
Si ton viscère abject-se soulève, trouvant
Une saveur amère à la chose sublime,
Est-ce que tu diras qu’ayant goûté l’abîme; ’
Tu viens, toi qui ne vis que si bas et si peu,
De revomir la mer et de recracher Dieu ?

CXX Est-ce que par hasard le monde,[modifier]


Est-ce que par hasard le monde, sous nos yeux,
Se défait, se déjette, et périt ? d’aventure,
Est-ce que nous voyons se rider la nature,
Et disparaître, au fond de l’ombre, en proie aux vers,
Sous une moisissure énorme, l’univers ?
Le zodiaque est-il branlant dans sa charpente
Au point que les saisons s’écroulent sur sa pente ?
L’été meurt-il de froid ? l’hiver meurt-il de chaud ?
L’astre se couvre-t-il de poussière là-haut ?
Siriùs: s’éteint-il, faute d’huile ? Persée
Est-il tombé, sa chaîne étant vieille et cassée ?
Aperçoit-on, parmi les gouffres inconnus,
Des toiles d’araignée entre Mars et Vénus ?
Le grand ciel s’en va-t-il par plaques ? l’empyrée
A-t-il à l’orient sa teinte dédorée ?
Le zénith n’est-il plus qu’un faux plafond mal joint ?
L’aurore noircit-elle ? en est-on à ce point
Que l’azur se détache et tombe de vieillesse ?
Est-ce parce qu’il voit les vents qu’il tient en laisse,
Phtisiques et poussifs, s’arrêter haletants,
Et la rose manquer son entrée au printemps,
Et tout se disloquer au ciel et dans l’abîme,
Que l’Auteur continue à garder l’anonyme ?

CXXI Crois-tu que de ceci mon rêve se repaisse[modifier]


Que je sois satisfait, que je sois une espèce
De bienheureux, louant à toute heure, en tout lieu ;
Que j’aie entre les dents un dithyrambe à Dieu ;
Que je trouve tout grand, complet, parfait, sublime ;
Que je dise : il ne manque à rien un coup de lime !
Tout est beau ! que je sois un faiseur d’embarras,
Que je crie à la nuit : fais ce que tu voudras !
Que j’aille acceptant tout, et que je contresigne
Aveuglément le lys, le paon, l’aigle, le cygne,
Homme ? et que je constate, en me pâmant, le pré,
La source, la forêt, le buisson diapré,
L’aube sur un vieux mur dorant les giroflées,
L’ouragan noir chassant les vagues essoufflées ?
Non, non, ce n’est pas moi qui, tout joyeux devant
Le problème muet, sourd, obscur, décevant,
M’obstine à voir dans tout des marques d’alliance.
Homme, ce n’est pas moi qui vis de confiance,
Ce n’est pas moi qui vais béant aux paradis
Quand l’âpre énigme est là. Ce n’est pas moi qui dis :
L’univers n’est pas clair ; non, mais il est splendide.
Ce n’est pas moi qui suis l’adorateur candide,’


Qui félicite l’être effrayant d’être noir, ’
Qui fais le sphynx camus avec mon encensoir !
Qu’a-t-elle donc de beau cette création,
Et de pur, de charmant, d’heureux, pour qu’on l’admire ?
Quoi donc ! devant Adam faut-il brûler la myrrhe,
Louer ses passions, ses vices, sa laideur,
Ses vils instincts qui, font décroître la pudeur
Dans la femme, et qui font croître en l’homme la honte ?
Et si je plonge au bas du gouffre, ou si je monte
Dans ce faux éiel béat bâillant plus qu’il ne rit,
Que veux-tu que je pense, homme, quand mon esprit,
Comparant le démon rampant que l’enfer noie,
Et l’ange coassant dans son marais de joie,
Va de ce saurien à ce batracien ?

CXXII La souffrance, géante et spectre[modifier]


La souffrance, géante et spectre, sur le monde
Se dresse ; un long cri sort de sa bouche profonde
Et remplit l’infini mystérieux et sourd.
Et la femme aux bras blancs, le vieillard au pas lourd,
Partout, sous tous les cieux et sous tous les tropiques,
Londres, Rome, Paris, ces cavernes épiques,
Le laboureur courbé, forçat des verts sillons,:
L’éclatant capitaine au front des bataillons,
Et les rois.sur leur trône et le pauvre en son bouge,
Les branches de la ronce où la vipère bouge,
Ceux qui disent : priez, ceux qui disent : aimons,
L’algue au fond de la mer et l’arbre au haut des monts,
L’eau roulant le caillou, la faux coupant la gerbe,
Le tigre se traînant sur le ventre dans l’herbe,
Le doux oiseau tordant la mousse, de son nid, -
Le navire et l’écueil, le jonc et le granit,
Le martyr, le bourreau, le conquérant, l’apôtre, .
Ne font que répéter d’un bout du monde à l’autre,
Même l’enfant qui rit, même la vierge en fleur, -
Les gestes désolés de l’immense douleur.

13 juillet 1854.

.........................................

Même avant le cercueil, la matière vous quitte ;
Votre âme sur la terre est bien longtemps en deuil
De vos jeunes amours, de votre jeune orgueil ;
Après les bals, les jeux, les cris, et les orgies
Du vil plaisir jusqu’à soixante ans élargies,
Et la danse brutale et stupide des sens,
Votre argile agonise au souffle froid des ans ;
La chair est une bête infirme, horrible, morte ;
Le vieillard est un spectre ; - où l’âme vit ? - Qu’importe !
Les cheveux noirs sont morts et les dents ne sont plus,
L’appétit est gisant dans l’estomac perclus,
Les roses de la joue ont passé, le front ploie,
Rien n’est resté vivant de ce corps plein de joie
Qui faisait fête au monde et sonnait du clairon.
Songeur, qu’est-ce que l’âme ? Une veuve Scarron.
L’hymen royal l’attend dans le mystère sombre.
Son trône est le tombeau. Sa grandeur est de l’ombre.

CXXIV MÉLANCOLIE[modifier]


Le père est mort hier, l’enfant joue aujourd’hui.
L’ombre peut-être est là, pleine d’un sombre ennui.
L’enfance est froide, hélas ! Son oeil bleu qui nous charme
Nous glace. O deuil ! le temps d’essuyer une larme,
Le chagrin de l’enfant s’en va, vide et subtil.
Hier! Qu’est-ce qu’hier ? Un mort ! où donc est-il ?
Pourquoi n’y sont-ils plus, ceux qu’on voyait ? les choses
Disparaissent la nuit. Vois donc les belles roses !
L’enfant rit. Sa pensée est une mouche. Il rit.
Nul souvenir ne reste en ce rapide esprit,
Nul reflet dans cette eau dont vacille la moire ;
Chaque souffle qui passe emporte sa mémoire.
Qu’est-il ? rose lui-même en attendant qu’il soit
Quelqu’un de grandissant que le sort aperçoit.
Voyez-le dans l’aurore avec les autres plantes
Comme lui faites d’ombre et comme lui tremblantes,
Il n’est rien qu’un parfum comme elles ; frais, vermeil ;
La pénétration charmante du soleil
Le dore, et fait qu’on voit au fond d’une auréole
Sa petite âme ouverte ainsi qu’une corolle ;
De pleurs et de rayons l’aube vient le baigner,
Et c’est la seule fleur qui doive un jour saigner.

19 Xbre 1853.

CXXV Le juste[modifier]


Le juste de ses fers subit l’indigne poids ;
Il souffre, il saigne, il va, tout l’accable à la fois ;
Le jour est dur, la nuit est pire ;
Mais, dans ce noir sentier du ’deuil et de l’affront,
Calme, il voit resplendir au-dessus de son front
La libre mort au doux sourire.

Les pervers sont joyeux ; faux prêtres, rois méchants,
Ils ont- tous les bonheurs, la pourpre et l’or, lés chants,
Les fruits vermeils, les belles femmes ;
Ils marchent, fiers, puissants, poussant dans le chemin
A coups de pique, à coups dé fouet, le genre humain,
Noirs bouchers’ du troupeau des âmes ;

Mais, comme dernier terme au voyage qu’ils font,
S’enfonçant pas à pas dans le crime profond,
Faisant mentir Korans et Bibles,
Ils peuvent voir, au fond de l’ombre où tout s’enfuit,
Un sépulcre sur qui se croisent dans la nuit
On ne sait quels barreaux terribles.

CXXVI Quand Jean-Jacques vivait


Quand Jean-Jacques vivait, l’homme à qui dans les âges
Jamais le genre humain ne paîrâ ce qu’il doit,
Les passants le huaient et le montraient du doigt.
Ce penseur, coeur saignant, front triste, âme’meurtrie,
Se cachait, fugitif dans sa propre patrie ;
Et les petits enfants, hélas ! qu’il aimait tant,
Le poursuivaient, à coups de pierres, lui, jetant
A la tête en détail sa future statue.

CXXVII Oh ! je t’emporterai


Oh ! je t’emporterai si haut dans les nuées,
Vipèré, que. la bourbe où la nuit t’engendra,
La plaine et le marais, les cris et les huées,
Les voix, les pas, le bruit, tout s’évanouira !

Je briserai tes dents dans ta bouche, ô vipère !
En vain tu te tordras, reptile épouvanté,
En vain tu te tordras, cherchant des yeux la terre,
Tu ne verras plus rien qu’une immense clarté !

Rien que le ciel profond, éternel, immobile,
Que les êtres créés sentent au-dessus d’eux
Et qui dans sa splendeur implacable et tranquille
Pèse de toutes parts sur les monstres hideux !
Et ce ne sera pas, pour l’oiseau dans la nue,
Un médiocre effroi de voir cet être impur,
Cette chose difforme au soleil inconnue,
Qui, faite pour la fange, expire dans l’azur !
Si ceux qui t’admiraient - car, vipère, on t’admire, -
Te cherchent au cloaque où tu crois t’abriter,
Il sortira de l’ombre une voix pour leur dire :
Un aigle a passé là qui vient de l’emporter.

23 mai 1850.

CXXVIII Oui, le tonnerre éclaire[modifier]


..........................................


Oui, le tonnerre éclaire et gronde sous mon front,
J’ai sous mon crâne obscur le gouffre et la tempête,
Et l’indignation du flot que rien n’arrête ;
J’ai dans mon coeur le roc et toute sa fierté ;
Et je jette dans l’air un cri de liberté,
J’insulte le brouillard des préjugés sans nombre,
Je souffle un tourbillon de vérité sur l’ombre,
Je lâche au vent mon. âme, et certes, j’ai ce droit,
Puisque l’oiseau de mer vient voler sur mon toit.

CXXIX Quand ce banni,[modifier]


Quand ce banni, jadis perdu dans les brouillards
Et dans les flots, parut parmi ces durs vieillards,
Ils frémirent, ainsi que l’herbe au pied de l’arbre.
Son souffle fut terrible et les fit tous de marbre.
Il les pétrifia rien qu’en passant sur eux:
Ces hommes qu’emplissaient le passé ténébreux,
Et dont plusieurs, étaient courbés sous de vieux crimes,
Gardèrent l’attitude obscure des abîmes,
Et pâles, se sentant saisis par ce regard,
N’osèrent même plus lever leur front hagard.
Leur immobilité faite de violence
Se taisait. Et, tragique, accablant leur silence
Du sombre et formidable orage de sa. voix,
Il semblait, au milieu de ces faiseurs de lois
Plus aveugles encore, hélas ! que sanguinaires,
Une apparition secouant des tonnerres.
Tel surgirait, dans l’Ombre où, sans geste et sans bruit,
Les larves du néant, les formes de la nuit
Sont assises, de brume et de rêve vêtues,
Un spectre qui viendrait parler à des statues.

23 mai 1876.

CXXX La terre est à l’erreur[modifier]


.......................................


La terre est à l’erreur, au vertige, à l’absurde.
O démence éternelle ! ô noir diapason,
Hommes, de la folie avec votre raison !
En Perse, le muezzin, toujours; c’est la loi sainte,
Est un vieillard pour qui la lumière est éteinte.
Et ce veilleur sans yeux est debout sur sa tour;
Et que fait cet aveugle? il annonce le jour.

CXXXI Oh ! vers le progrès magnifique[modifier]


Oh ! vers le progrès magnifique
Guidez les générations !
Malheur à l’âme qui trafique
De son soufflé ét de ses’ rayons !
Que le supplice vous attire !
Précipitez-vous au martyre !
De peur qu’il ne voie, dans les harems.
Penseurs ! pour vaincre il faut souffrir.
L’homme, qui ne peut rien connaître,
Marche de cette énigme : naître,
Jusqu’à cet abîme : mourir.

Sur son berceau naît son étoile.
Comme il ouvrait l’oeil, elle a lui.
Comme Isis sous le triple voile.
La conscience habite en lui.
Elle l’éclaire quand il doute ;
Elle lui, montre sur sa route
Tout ce. que la raison trouva ;
Elle est pareille à la glaneuse ;
Il est libre, elle est lumineuse ;
Il dit : Que suis-je? elle dit : Va.

Il sent qu’il contient le mystère,
Qu’il a la bêche et le jardin,
Qu’il doit, condamné de la terre,
Avec Babel refaire Eden.

Apre ouragan ou brise douce,
II sent qu’il est le vent qui pousse
Les battants du seuil éternel,
Et que les vertus et les crimes
Font tourner sur ses gonds sublimes
La porte invisible du ciel.

D’où vient-il ? où va-t-il ? il songe.
Evitera-t-il Dieu lointain?
Il est maître de son mensonge,
Un autre est maître du destin.
Il tremble ; il se sent responsable
Pour un pas risqué sur le sable,
Pour un souffle sur un flambeau.
O nuit sombre où nous portons l’arche’ !
La liberté de l’homme marche
Entre la crèche et le tombeau !

4 septembre 1854.

CXXXII LE PROGRÈS


L’Utile fait tenir tour à tour son flambeau
Par son frère le Laid, par son frère le Beau ;
Nul n’est trop bas et nul n’est trop haut pour l’Utile ;
Seul il sait la façon dont chaque être est fertile ;
Dans la foudre qui passe il voit une clarté.
Le Progrès, qui s’appelle aussi nécessité,
Ploie invinciblement à son œuvre les hommes,
Les derniers des hameaux et les premiers des Romes,
Les grands et les petits, et noue au même fil.
Ce qui paraît auguste et ce qui semble vil ;
Il fait jaillir l’éclair de la poudre, étincelle .
Où s’évanouira le passé qui chancelle,
De la profonde nuit d’un cerveau monacal ;
Pour faire une brouette il dépense Pascal ;
A son but, à sa loi, tout concourt, tout se range,
Tout obéit ; l’Utile a cette force étrange
De se faire à la fois servir par l’ignorant
Et par l’altier génie au fond des cieux errant ;
Le moulin d’un côté tire à lui mir la route
L’âne abject qui se traîne à pas lents et qui broute,
Et de l’autre à son aile il mêle l’ouragan.

CXXXIII La cloche suspendue[modifier]


La cloche suspendue attend l’heure terrible.
Autour d’elle, échappés dans les cieux infinis,
Mais rentrant au clocher, ruche immense de nids,
Tous les oiseaux de l’air, hirondelles; mésanges,
Placés entre les bruits de l’homme et ceux des anges,
Le moineau, qui du peuple aimant les alentours,
Se perche aux buissons verts sans dédaigner les tours,
La cigogne qui vient du Gange ou du Caÿstre ;
Planent en tournoyant sur le beffroi sinistre
Comme autour d’un écueil rôde le cormoran,
Et disent à l’esclave énorme du cadran :
- Cloche, l’homme bourdonne et la foule se rue,
Tout le peuple fourmille et parle dans la rue,
Les ponts sont pleins de voix, de rires et de pas ;
O cloche, quelle est donc cette heure que tu vas
Sonner dans ta lugubre et sublime demeure ?
Et la cloche répond : - Je vais sonner une heure.
Je ne sais rien de plus.

CXXXIV Sombre justice inique[modifier]


Sombre justice inique ! ô code terroriste !
Sépulcre ouvert par l’homme ! il semble au songeur triste
Dont l’oeil, au plus profond des choses introduit,
Voit tous les êtres vivré et sentir dans la nuit,
Que la loi meurtrière et fratricide effraie
Jusqu’aux gibets, hantés par la louve et l’orfraie ;
Oui, que c’est à regret que les pals, les poteaux,
La piqûre des clous, la lourdeur des marteaux,
Les tenailles, les crocs, les carcans, sont complices
Des tortures, des çris, des sanglots, des supplices ;
Et que devant le juge et l’assassin légal,
Et l’horrible balance au poids jamais égal,
Et la goule Thémis, vieux spectre parasite,
Le couperet proteste et la potence hésite.
Au poids de Rylesef la corde se cassant,
Marie au premier coup ruissélante de sang,
Jeanne montrée, au pied de la charpente infàme,
Toute nue aux bourreaux par la première flamme,
Sont comme des avis que de sa propre horreur
La peine de mort donne aux codes en fureur.
Tout l’affreux code humain, sourd brouillard, brume épaisse,
Apparaît au regard pensif comme une espèce


De soir mystérieux et de chute du jour,
Où Babel laisse voir confusément sa tour ;
Et l’on dirait parfois qu’en ce noir crépuscule
L’échafaud frémissant devant l’homme recule.

CXXXV Ne vous figurez pas,[modifier]


Ne vous figurez pas, ténèbres, que je tremble
Parce que vous venez le soir murer les cieux ;
J’entends des voix parler tout bas dans l’ombre ensemble
Et je sens des regards sur moi sans voir des yeux ;

Mais j’ai foi ! L’Arimane a peur du Zoroastre ;
Plus l’obscurité vient, plus le sage aime et croit,
Et devant la grandeur lumineuse que l’astre
Donne au prophète bon, le dieu méchant décroît.

Vous êtes malgré vous de rayons traversées ;
L’espérance est mêlée à vos blêmes effrois ;
Vous ne nous troublez point sous vos ailes dressées
Pas plus que les corbeaux n’ébranlent les beffrois.

Ô ténèbres, le ciel est une sombre enceinte
Dont vous fermez la porte, et. dont l’âme a la clé ;
Et la nuit se partage, étant sinistre et sainte,
Entre Iblis, l’ange noir, et Christ; l’homme étoilé.

23 novembre 1876.

CXXXVI Quoi ! tu doutes de l’âme ![modifier]


.............................................
Quoi ! tu doutes de l’âme !
Et c’est l’astre qui brille, et c’est l’aube qui point !
Et que verras-tu donc si tu ne la vois point?
L’âme ! elle est dans le cri. L’âme ! elle est dans le verbe ;
Elle sort de la foule ainsi qu’un lys de l’herbe ;
Elle empêche Caton pensif de se courber.
Quand Danton, formidable et noir, laissait tomber
Ce grondement du haut dé la, tribune austère : .
- ’La Révolùtion, ô mâitres de la terre,
ô despotes, c’est l’heure où le lion a faim. -
Quand Cicéron disait : - Jusqués à quand enfin
Abuseras-tu, donc de notre patience,
Catilina ? - Quand Job sentait sa conscience
S’indigner contre l’ombre, et, s’écriait Assez !
Je souffre. Ayez pitié de moi, vous qui passez !
Tous ces hommes jetaient le sombre éclair de l’âme.

Ni Bible, ni Koran, ni Talmud. Je voudrais
Que l’homme renonçât à montrer les dictées
Faites à Pierre, à Paul, aux Christs, aux Prométhées.
Je voudrais laisser Dieu tranquille. Ce grand ciel,
Temple immense auquel nuit le temple officiel,
Suffit à ce grand Dieu. Je rêve le chômage
Du prêtre,,de l’abbé, du druide, du mage.

CXXXVIII La vision devient une réalité[modifier]


La vision devient une réalité
Et le fait prend l’aspect mystérieux du songe ;
L’impossible devient le possible, et s’allonge
Jusqu’aux détails qui sont la vie, et se répand,
Oiseau, sur les enfers, et sur l’éden, serpent ;
Est-il Jésus ? Est-il Satan ? il est le rêve ;
Il est le fait douteux qui sans raison, sans trêve,
Sans but, sort triomphant du juste assassiné
Et sous lui deux mille ans tient le monde étonné,
Raillé des sages, craint des foules, dramatique,
D’autant plus accepté qu’il est moins authentique.

CXXXIX Il a fait la colombe.[modifier]


Il a fait la colombe. Et qui fit le serpent ?
Lui. Le même.
En combien d’usages se répand
L’eau qui sort de la source et qui va. dans les plaines !
Elle lave, elle noie ; et cristal aux fontaines,
Elle est fange aux égouts. Ainsi, dans les esprits,
Ce qui fait saints les Jobs, ce qui fait dieux les christs,
Ce que cherchait Orphée en cherchant Eurydice,
Le vrai, mêlé d’erreur comme l’eau d’immondice,
L’idéal, l’absolu, se décompose et fuit ;
Le dogme plein de jour coule et s’emplit de nuit ;
La torsion du mal enveloppe et féconde
Le bien, et Jéhovah que le démon seconde
Subit l’affreux baiser du monstre filial ;
Dieu qui part d’Hélios arrive à Bélial ;
Toute religion finit par être un crime ;
Tout commence en éden et s’achève en abîme ;
Et le ciel, d’où toujours un enfer déborda,
Blanc chez Jésus, devient noir chez Torquemada.

CXL Quelle religion[modifier]


Quelle religion cherche aujourd’hui les astres ?
Le catholicisme âpre et transformant en piastres
Des morceaux de liards et de maravédis,
N’est plus qu’un négrier marchand de paradis,
Qui vend le ciel et qui des âmes fait la traite.
Du globe émancipé capitale en retraite,
Rome est caduque, et n’a, son âge l’accablant,
Qu’un aigle aveugle et triste et de vieillesse blanc,
Plus de mémoire, plus de rayons, plus de gloire,
Plus de dents, quoiqu’elle ait encore une mâchoire.
Elle laisse crouler ses héros et ses dieux, .
Ne se rappelle plus son passé radieux,
Et n’en sait, l’idiote et pauvre douairière,. .
Que ce qu’il faut pour faire en latin sa. prière,
Et dans le Capitole où César triomphait,
Mange la pension que le monde lui fait.

CXLI L’ENFER[modifier]


L’expiation rampe au plus profond de l’être.
Qu’est-elle? Énigme triste et que nul ne pénètre
Et qui fait quereller les sages ténébreux !
Une vapeur qui sort de ce mystère affreux
Filtre lugubrement à la surface obscure
Des dogmes, sur qui plane Azraël ou Mercure,
Et que traduit, au peuple. aveugle qu’il soumet,
Tantôt Tirésias et tantôt Mahomet.
Aux vivants effarés cette vapeur qui monte
Révèle vaguement le lieu d’ombre et de honte.
- C’est l’enfer ! disent-ils, la peine, le tourment !
Et l’on en voit l’étrange et hideux flamboiement
Trembler au noir sommet des religions sombres.

L’Hadès où les titans râlent sous des décombres,
Le Ténare, eau qui brûle et dont le flot rongeur
Jette aux porches de l’ombre, une fauve rougeur,
Le Phlégéton. l’Averne au funèbre cratère;
Sont les trous monstrueux qu’à travers cette terre
L’homme fait en tremblant du côté de la nuit,
Et la forme, qu’au fond du gouffre où rien ne luit,


Sa superstition, sa crainte ou sa démence.
Donne aux noirs soupiraux, du châtiment immense.

L’antique enfer payen tombe et croule aujourd’hui ;
Il est vide ; on ne sait dans quel néant ont fui
Ses mânes au long voile et ses mégères nues ;
On n’en répare plus les blêmes avenues,
Et le prêtre en dédaigne aujourd’hui l’entretien ;
La terre maintenant croit à l’enfer chrétien ;
La foi des hommes s’est par degrés retirée
Du Tartare où s’éteint l’épouvante sacrée ;
Leur peur quitte Pluton et passe à Lucifer ;
Leur mobilité va jusqu’à changer d’enfer ;
L’abandon épaissit sa ronce parasite
Dans tous ces gouffres morts, Styx, Achéron, Cocyte ;
L’homme n’y sent plus rien d’hostile et de puni ;
Un reste de fumée au fond de l’infini
Noircit à peine encor, ces vieilles cheminées.

CXLII Toute la quantité d’équité,


...............................
Toute la quantité d’équité, de raison,
Et de fraternité que nous pouvons admettre,
Monte et baisse en nos coeurs comme en un thermomètre,
Suit les flux et reflux du. temps prompt à changer,
Croît, si nous n’y voyons pour l’instant nul danger,
Et, dès que notre peur grandit, se rapetisse ;
Et mieux que tous ces mots plus ou moins creux, justice,
Droit, devoir, liberté, progrès, nous comprenons
La vérité qui sort des bouches des canons.

CXLIII Le pauvre;[modifier]


Le pauvre; là-dessus l’accord est unanime,
Souvent vole le riche. Eh bien, de son côté
Le riche peut voler le pauvre, en vérité.
Il ne s’en doute pas, triste engeance ignorante !

Écoute et songe. Hier, j’ai touché de ma rente
Une somme, et je tire un franc de mon gousset.
Le voici. Maintenant je demande à qui c’est.
Ce franc, certe, est à moi le riche, à moi le maître.
Il est à moi si peu, que si, par la fenêtre,
Je le jette à la mer, je le vole. A qui donc ?
Aux pauvres. Oui, quiconque en notre enfer sans fond,
Plein de fièvres, de soifs, et de faims innombrables,
Perd ce qu’il peut donner, le prend aux misérables.
Qui souffre attend, et c’est un droit que le malheur.
Le prodigue est voleur et l’avare est voleur.
Car avoir c’est devoir ; car celui qui dissipe
Ou thésaurise, fait une plaie au principe ;
Car, ayant tout, il a commis, entends-tu bien,
L’affreux crime d’avoir volé ceux qui n’ont rien.

CXLIV ÉPÎTRES[modifier]


Je n’ai pas de besoins. Pour m’épanouir l’âme,
Entendre un enfant rire est assez. Je n’ai point
D’horreur pour un vieux feutre ou pour un vieux pourpoint,
Je vivrais d’un morceau de pain et de fromage.
Si j’avais un palais, moi, ce serait dommage.
Qu’on me donne un grenier, j’y serai comme un roi.
Il me suffit de voir la joie autour de moi ;
Et quand je sais autrui content, je m’en contente.

CXLV Je t’aime,[modifier]


Je t’aime, avec ton oeil candide et ton air mâle,
Ton fichu de siamoise et ton cou brun de hâle,
- Avec ton rire et ta gaîté,
Entre la Liberté, reine aux fières prunelles,
Et la Fraternité, doux ange ouvrant ses ailes,
Ma paysanne Égalité

CXLVI Tous les hommes sont l’Homme


Tous les hommes sont l’Homme ; et pas plus que les cieux
Le droit n’ a de rivages ;
Ma sombre liberté sent le poids monstrueux
De tous les esclavages.
Avec tout prisonnier je me sens enfermé ;
Ses chaînes sont les nôtres ;
Guerre aux rois ! Délivrance ! Un seul peuple opprimé
Opprime tous les autres.

CXLVII À UNE STATUE[modifier]


Non, tu n’es pas la grande et sainte République !
Celle que l’homme attend, que l’évangile explique,
Qui se composera de tous les bons instincts
Allumés et vivants, et des mauvais, éteints ;
Qui s’enveloppera d’une paix magnifique,
Fera sortir des coeurs un hymne séraphique,
Pénétrera les lois de lumière et de jour,
En ôtera la mort pour y mettre l’amour,
Fera, sur les versants même les plus contraires,
Libres tous les esprits et tous les peuples frères,
Nous réchauffera tous autour du même feu,
Sera sur tous les fronts comme un ciel toujours bleu,
Et qui, comme si Dieu, dans sa bonté profonde,
Rendait visible aux yeux la grande âme du monde,
Mettra, vaste et sublime épanouissement,
Toute l’humanité dans son rayonnement !

Tu n’es pas même, non, tu n’es pas la déesse,
La déesse terrible, étrange, vengeresse,
Qui tua le vieux monde et créa le nouveau,
Broya peuples et rois sous son fatal niveau,
Vainquit l’Europe armée, et qui, dans la fournaise,
Après quatrevingt-neuf jeta quatrevingt-treize,


Comme en son moule ardent le fondeur souverain
Mêle le plomb à l’or quand il fait de l’airain !
Non, tu n’es pas la grande et sainte République !
O fantôme à l’oeil louche, à l’attitude oblique,
Tu n’as pas su donner l’honneur à nos drapeaux,
Au peuple le travail, au pays le repos ;
Tu n’as point reconnu le droit des misérables ;
Tu n’as point su toucher à leurs maux vénérables !
Tu pouvais, en suivant un élan immortel,
De l’échafaud brisé te bâtir un autel,
Et tu ne l’as point fait. Tu n’as rien su comprendre
Au peuple qui, pour être heureux, superbe et tendre,
Ne veut qu’un peu de gloire avec un peu de pain.
Tu n’as, comme les rois, qu’un tréteau de sapin,
Et tu n’as su montrer, triomphante et rapace,
Que la voracité d’un étranger qui passe.
Tu troublas les palais sans calmer les greniers ;
Tu n’as point eu pitié des pauvres prisonniers,
Et tu n’as pas eu même un instant ,de clémence.
Tes pères, nains chétifs, qui mesuraient; démence !
La pensée à l’équerre et le coeur au compas,
T’ont faite à leur image avec ce qu’ils n’ont pas ;
Des sourds t’ont dit : entends ! des boiteux t’ont dit : marche !

La patrie est un temple et tu n’en es point l’arche ;
Car l’éclair d’en haut manque à ton code impuissant,
Car Dieu n’est pas visible où le peuple est absent !

Fille des courts instants et des heures troublées,
Éclose au dur cerveau des sombres assemblées,
Parmi les rires vains, les rumeurs,. les refus
Des sages,- et les cris dans les groupes confus,
Qui donc t’a mise ici, dans un jour d’ironie,
Près de la pierre auguste où revit le génie
°Des temps évanouis et: des peuples anciens;
Énigme dont rêvaient les sphinx égyptiens,


Sinistre et du manteau des siècles revêtue ?
Qui donc ainsi t’adosse, ô fragile statue,
A l’obélisque empreint du doigt de Sésostris ?
La pluie âpre et chassant les feuillages flétris,
Inonde le quai morne et les Champs Élysées,
Et ce pavé, témoin des royautés brisées ;
Que viens-tu faire, à. l’heure où l’automne finit,
Spectre de plâtre au pied du géant de granit ?

12 novembre 1848.

CXLVIII L’excès de la pitié[modifier]


L’excès de la pitié, c’est une. erreur auguste.
Je plains jusqu’au tyran quand il meurt. Même juste,
J’ai l’expiation, en horreur. Je n’ai pas
L’âpre haine et le goût des sévères trépas.
C’est pourquoi je frémis devant quatrevingt-treize.
Mais du moins, dans ces jours dont le spectre nous pèse,
On gardait le front haut, sans pâlir, sans bouger,
Devant la guillotine et devant l’étranger ;
Ceux qui régnaient avaient une grandeur horrible ;
Saint-Just était puissant, Marat était terrible ;
Sur la haute tribune on s’entredévorait ;
Et l’Europe tremblait d’un tremblement secret
Quand Danton hurlant, fier, le feu dans la paupière,
Mordait Collot d’Herbois ou mâchait Robespierre.
Ces temps étaient affreux, ils n’étaient pas petits.
Mais aujourd’hui, quels sont ces êtres aplatis
Qui tous autour de moi vont la tête courbée?
Hélas ! le front baissé trahit l’âme tombéé.
Comme on oublie orgueil, fierté, devoir, mandat !
Comme on lèche humblement la botte du soldat !
Comme on presse en tremblant ses genoux ! comme on flatte
Son caban africain à la ganse écarlate !
Comme à son moindre mot, ordre, grâce, refus,
On adore, on éclate en jappements confus !


Comme autour de ce banc où l’oeil soumis s’attache,
On attend qu’un sourire entr’ouvre sa moustache !
Il dit Venez ! on vient. Comme à chaque moment
Avec l’avidité de l’avilissement,
Devant ce sabre obscur qui n’est pas même un glaive,
On se couche à plat ventre !... - Ah ! mon coeur se soulève,
Vers le passé hideux je tourne un oeil jaloux,
Et quand je vois ces chiens, je regrette les loups !

25 novembre [1848]. En séance

CXLIX LYRNESSI DOMUS ALTA, SOLO LA URENTE SEPULCR UM


Livrée à tous les vents qui descendent du pôle,
Mon île est au milieu de la mer, et la Gaule
S’y fait chêne et granit ;
Elle est la grande roche altière et combattante ;
Et le tonnerre y vient comme un roi dans sa tente,
Comme un aigle à son nid.

Jeté là par l’exil, mon vieil ami sévère,
Regardant l’éclair luire aux cieux que je révère
Comme un âpre ataghan,
J’ai souvent fait ce rêve : avoir -ma sépulture
Dans cette formidable et farouche nature ;
Dormir dans l’ouragan.

Mais aujourd’hui qu’un souffle inconnu me rapporte
Dans ce Paris qui voit la bataille à sa porte
Et qui se tient debout,
Dans ce Paris où tout frémit, où rien ne tremble,
Qui s’emplit d’une pourpre immense, et qui ressemble
A l’urne où l’airain bout,


Je voudrais bien mourir sur ces remparts célèbres,
Afin qu’un jour je puisse, à travers les ténèbres,
Murmurer : « O guerriers !
J’ai ma haute maison où s’abat la colombe,
Où vient l’aigle, au pays des chênes, et ma tombe
Au pays des lauriers.

Paris Décembre 1870.

TAS DE PIERRES[modifier]


Un coeur peut, comme un monde, avoir eu son désastre ;
Alors, dans le passé, sans trouble et sans frayeur,
Le pâle souvenir creuse, âpre fossoyeur ;
De la fosse qu’il rouvre il fait sortir un astre.
[1864-1866.]

Forêt Noire
Le jeune chevrier rit dans les monts antiques ;
Et, traînant deux à deux des chariots rustiques,
Des boeufs inégaux vont sous les grands sapins verts,
Tristes d’être accouplés la tête de travers.
Album de voyage, 1840.

Voici que le matin, dont l’haleine est remplie
De brises qu’il répand sur la forêt qui plie,
Enfant vêtu de pourpre au sourire immortel,
Sur les étoiles d’or, flambeaux du grand autel,
Se hâte de souffler, comme un jeune lévite
Qui les éteint, de peur de les user trop vite.
[1834-1836]



MI ALMA
Si jamais vous venez regarder dans cette âme,
Vous n’aurez pas de peine à vous y voir, Madame,
Car votre souvenir rayonne en cette nuit ;
Dans l’ombre de ce coeur votre front charmant luit ;
Et mon âme limpide et profonde et sans voiles
Reflète les amours comme un lac les étoiles.
[1861]

Là, roule un torrent...
Sur, la rive escarpée un- grand chêné se dresse.
Les feuilles, verts amas que la brise caressé,
Couvrent sa large tête, abri des passereaux,
Et son tronc, que jamais ne touche la cognée,
Et l’uii de ses bras noirs en tient une poignée
Qu’il tend d’un bord à l’autre -ux avides chevreaux.
[1834-1836]
[1870-1872]

Gros-Claude en bourgeron de toile, et la Thomasse
Aùx cheveux gras, aux mains rouges, à l’air homasse,
S’appellent aujourd’hui Fernand et Malvina.

Car les noms de roman dont nagère on s’orna
Ont quitté les salons jadis. pleins d’andalouses,
Et portent maintenant des sabots et des’ blouses.
[1836-1840]

ÉPÎTRES
Une fleur en prison chez soi, quelle folie !
Le pot est bien plus laid que la fleur n’est jolie.
[1872-1873]

VÉNUS
Ô Dieu, soyez béni pour cette belle étoile !
[1859]

MAGLIA - PAYSAGE

Le beau soleil couchant, dans la nue élargi,
Semble un grand bouclier dans la forge rougi,
Et des mêmes rayons dore au coin du bois sombre
Le poète qui chasse à la rime dans. l’ombre,
Et le voleur pensif qui rêve au noeud coulant.
Les charrettes de foin, dans les chemins roulant,
Laissent leurs cheveux verts et flottants, à poignées,
Aux branches qui les ont au passage peignées.
[1857-1859]

Pied à pied, front sur front, et les rangs dans les rangs,
Sourds, furieux, pressés, l’un à l’autre adhérents
Comme la hache au bloc de chêne qu’elle entaille,
Uné pelouse drue avec des arbres bas,
Un gros clocher de pierre au milieu du feuillage,
Des toits à fleur de champ laissant voir des grabats,
Des mares, du fumier, des coqs : c’est le village
Les régiments épais se heurtent ; la bataille

Hurle, et d’égorgements le glaive se repaît ;
On jette aux flots les morts du haut du parapet;
Et, tandis que le fleuve écume, et que la plaine,
Livrée aux chocs sanglants, s’emplit d’une âpre haleine,
Au centre du combat, sur le ciel clair du soir,
On voit dans la mêlée un cavalier tout noir ,
Qui sonne, du clairon sur un pont couvert d’hommes.
Carnet, 1862.

Dans l’église de...
L’orgue commence, voix profonde !

Un éclair, d’harmonie éclate et disparaît.
Puis, comme en la mêlée et comme en la forêt,
Le bruit monte, tremble, s’écroule,
Et se redresse ainsi qu’un combattant debout,
Et comme dans une urne embrasée où l’eau bout,
Les sombres voix croissent en foule.

Il semble qu’on ne sait quel attendrissement,
Devant la terre, champ de bataille fumant,
Où tant de douleurs se lamentent,
Ait saisi tout à coup l’airain farouche et froid,
Et qu’il veuille apaiser l’âme humaine, et l’on croit
Entendre des canons qui chantent.
Carnet, 1867

Comédie - L’IDÉAL ET LE CHARNEL

Thérèse, votre amour montait aux cieux, le mien
Brûlait mes os. Était-ce un mal ? était-ce un bien ?
Sur de telles amours, on ne peut s’y soustraire,
La même cause amène un double effet contraire :


Nos deux cœurs sont changés. Hélas ! je me soumets.
Vous n’aimez plus, et moi, j’aime plus que jamais.
C’est fini. Nous brûlions différemment, Thérèse ;
Le souffle éteint la flamme et ranime la braise.
[1852-1853]

On cite de mémoire, on rit, on s’embarrasse,
On se défie à qui sait le mieux son Horace,
On parie, et, chacun à son tour, nous disons
Un des six premiers vers de l’Epître aux Pisons.
[1865]


Vous avez déployé grammaires et lexiques,
Et nous pouvons chanter notre De Profundis.
Vous êtes forts, Messieurs les professeurs classiques !
Vous nous avez battus, défaits, abasourdis !
Quel poids ont vos discours ! ô logique inflexible !
Nous gisons écrasés devant vos arguments,
Et nulle résistance à présent n’est, possible.
De nous, les assommes, à vous, les assommants !
Album, 1843


Tu brilles au milieu des évêques; doux prêtre ;
Tous, l’oeil fixé sur toi, chantent :’Libera nos !
Mais ton humilité souffre et -s’attriste d’être
Un des point cardinaux.
Les blancheurs que Dieu crée amusent la noirceur.
Satan regarde avec une sinistre joie
La vertu, cette sotte, et le cygne cette oie.
[1855-1856]

C’était un bon enfant,
C’est-à-dire un gaillard bruyant, gai, triomphant,
Jovial en dessus, fin ’en dessous, en somme,
Très fort ; le bon enfant plus tard fait le bonhomme ;
Défiez-vous-en.
...

Un rossignol faisait visite à des chouettes
Si souvent qu’à la fin, notez ceci, poètes,
Les chouettes disaient : « Le vilain animal !
Comme il est ennuyeux et comme il chante mal ! »
28 avril 1847

Que de nuit dans ta gloire; ô Versailles !
O siècle de Louis, mêlant sur son pavois
La splendeur de Molière aux crimes de Louvois !
Règne pompeux, rongé de lèpre et de vermine !
Une femme empoisonne, une femme extermine ;
La Maintenon est spectre après la Brinvilliers.
[1856-1858]

Je compare à nos espérances,
A nos rêves, à nos regrets,
Ces lueurs et ces transparences
Qu’on voit le soir dans les forêts.
[1859-1860]

Guerre ! le tambour bat. Guerre ! on entend les cuivres
Et les clairons chanter comme des bouches ivres,
Et les tocsins sonner ;
On voit sur les cités, dont leur ongle étreint l’âme,
Le lion incendie et la crinière flamme
Rugir et frissonner.
[1872]
[1858-1859]
[1859-1860]



GUERRE
Rien de plus juste, il faut payer les aumôniers,
Peuples, un éternel au pied de paix volts coûte
Moins cher qu’un Tout-Puissaùt au pied de guerre. En route,
Canons, mortiers, drapeaux, et vous, psaumes blindés
Couvrant les rois pendant qu’on joue un peuple aux dés,
Te Deum cuirassés, encensoirs de bataille !
Près des tambours-majors dressant leur haute taille,
Que les Agnus Dei fassent la grosse voix !
[1872]

Le vautour se prépare à dépecer les morts.
Il entend les chevaux hennir, rongeant le mors,
Et les casques sonner ainsi que des enclumes,
Et passe, frissonnant, son bec entre ses plumes.
La vieille bougonnait dans sa barbe ; les mômes
Grognaient, petit tas noir de Pierres et de Jeans ;
Le gîte était immonde à faire fuir les gens ;
Près du feu qui mettait son suif à la torture,
Une chandelle en deuil pleurait dans la friture.
[1858

-1859]

LE CROQUEMORT, titubant.
Après m’avoir soûlé
De son vin de Surêne abject et peu salubre,
Cet être m’a lâché ce calembour lugubre :
Ami, tu portes bien la bière, et mal le vin.
Carnet, 1856.

Ouragans Visions
Dans les nuages noirs pareils à des marées,
Flottent des yeux ardents, des faces effarées,
De vagues cheveux sur des fronts;
Les vents tumultueux tournent comme des roues ;
On peut voir dans les cieux des gonfléments de joues
Ajustés à de grands clairons.
[1872-1874.]

Dieu montre le bonheur et ne le donne pas.
[1832-1834
]
Euripide naissait le jour de Salamine :
Trophée où luit Sophocle, et qu’Eschyle domine.
Carnet, 1856


[1852]
Le progrès tue les bêtes de la nuit, le mal et l’impur.
La porte de clarté sur notre monde noir
Ouvrira ses battants splendides, sans savoir
Si, tandis qu’elle épand l’aube à nos fronts difformes,
Le cloporte écrasé meurt, daris ses gonds énormes.
[1870-1872]

À UN CRITIQUE
Un aveugle a le tact très fin, très net, très clair ;
Autant que le renard des-bois, il a le flair ;
Autant que le chamois des monts, il a l’ouïe ;
Sa sensibilité, rare, exquise, inouïe,.
Du moindre vent coulis lui fait un coup de poing.
Son oreille est subtile et délicate au point
Que.lorsqu’un oiseau chante, il croit, qu’un.taureau beugle.
Quel flair ! quel tact ! quel goût ! Oui, mais il est aveugle.
Octobre 1866


À QUOI MAGLIA RÉPLIQUE PAR CE DOUBLE QUATRAIN :
Vous me trouvez- monotone
Avec mes quatrains, vraiment !
A mon tour si je m’étonne,
C’est de votre étonnement.

Sans que rien les puisse abattre,
Pour aller vous supplier,
Mes vers toujours quatre à quatre
Monteront votre escalier.
[1836-1840]

Que de religions profondément creusées
Pour t’enfouir, rayon que cherchent nos pensées!
Je veux, te voir au fond de l’ombre, je ne puis ;
Dieu fit la vérité, mais l’homme a fait le puits.
[1857-1858]


Je frissonne en songeant
Combien la destinée est trouble, obscure, amère,
Et que-c’est, triste énigme ! en parlant à sa mère
Que Jésus; Christ du - monde et maître de la loi,
Dit : - Qu’est-il de commun, femme, entre vous et moi ?
[1858-1860]

Idée ! art, science, mystère,
O souffle de Delphe ou d’Endor,
Courbe toi, poésie austère,
Sous la royauté du sac d’or.

L’intérêt te fouette attelée
A sa charrette, ô muse ailée !
Il rit dé toi, le ventre plein ;
Il te broie en ses mains félonnes,
Et du disque de tes colonnes
Fait la meule de son moulin.
[1872-1874]

Oui, nos illusions s’éteignent flamme à flamme.
Et pourtant, que la gloire ou l’oubli le réclame,
Au matin de ses ans, au déclin de ses jours,
Chacun n’a-t-il pas dans son âme
Un songe qu’il rêve toujours ?

Les prophètes sont pleins d’un jour mystérieux ;
Ils songent, et l’on voit des lueurs dans leurs yeux,
Et c’est par leur clarté que se font reconnaître
Ces hommes transparents que l’avenir pénètre
[1875-1877]

Ecoutez ce que dit le ,voluptueux sombre :
- Le mal d’autrui s’ajoute à vos plaisirs dans l’ombre ;
Il est doux, quand le vent trouble, le gouffre amer,
D’être sur terre alors. qu’un autre, est sur la mer.
Carnet, 1861.


Les grands hommes plus tard sont vengés par l’histoire.
Mais c’est quand ils sont morts qu’on dit : ils sont vivants.
Tant qu’ils sont là, la haine acharnée à leur gloire
Poursuit cette fumée et la disperse aux vents.
[1848-1850]

Toute haute figure un jour est abattue.
Le peuple brise un homme après l’avoir porté.
Le piédestal finit par haïr la statue,
Car il en sent le poids sans en voir la beauté.
[1848-1850]

Venise. Palais des doges.
L’escalier des géants (où les doges sont proclamés,
  où Faliero a été décapité).
Au bas de l’escalier,
  Sur deux socles, parmi les roses et les trèfles,
L’architecte a sculpté deux paniers pleins de nèfles
Pour faire entendre au peuple, enfant aux mille cris,
Que les hommes d’état ne sont bons que’ pourris.
[1857-1858]

Avez-vous vu parfois dans le soleil lévant,
Tournoyer, cendre d’or, les atomes du vent,
Étoilant le néant, faisant dans la lumière
Avec des grains de cendre et des grains de poussière
Des constellations d’infiniment petits ?
[1858.]


Des soldats mèdes sont rangés encercle aùtour
De cette tente ayant la forme d’une tour ;
Leurs boucliers sont faits de peau de nasicorne ;
Ils ont le sabre nu, la mître au front, l’air, morne,
L’oeil triste, et sur les mains du sang jamais lavé.
Le trône, formidable et lourd, fait d’un pavé,
Est sur un drap de pourpre, au centre de la tente.
[1870-1871]

Progrès de la science.
Astronomie (17° siècle.)
Le réseau des soleils, des mondes et des cieux,’
Entrevu= malgré l’ombre et dérrière la nue,
Filet où l’âme humaine est prise et retenue,
Et qui croise sés fils vertigineux dans l’air,
Se défait maille à maille autour du pâle Euler.


Le même vent d’en haut courbe les foules pâles,
Et ces hommes, géants des ténèbres fatales,
Qui fâ.uchent l’homme sans remord,
Et qui, soldat, bourreau, mufti, sultan, ministre,
Quand elle va monter sur son cheval sinistre,
Tiennent l’étrier,à la mort.
[1859-1861]


Un jour, pensif, tourné vers l’obscur horizon,
Debout, parlant du haut de la colline verte
A tout un peuple ému près d’une fosse ouverte,
J’ai dit : La mort n’a rien dont tremble la raison.
Les sages n’ont pas peur des ombres éternelles.
Ils savent que le corps y trouve une prison,
Mais, que l’âme y trouve des, ailes !
[1848-1850]

Ô mes petits-enfants, ayez pitié des’ âutres.
Anges là-haut, soyez en bas d’humbles apôtres,
Plaignez tous ces pieds nus meurtris aux durs pavés.
Georges, Jeanne, donnez touf ce que vous avez.
[1858]
[1875-1877]

Être frère aux souffrants, être père aux petits.
[1872-1874]

Riche, donne ton bien ; pauvre, donne ton coeur.
[1878-1880]

De qui donne sa vie et son or aux plaisirs,
Aux femmes, aux chevaux, au jeu, l’aumône est rare :
Un prodigue toujours est doublé d’un avare.
Carnet, 1874


Je ne suis pas un saint, je tâche d’êtrè un justé.
[1875-1877]

En riant de la chair dans la chanson obscène,
L’âme est comme un forçat qui joue avec sa chaîne.
[1859-1860]

La douleur qui s’en va passe en jetant des cris.
Soupirs, larmes, sanglots, deuil rapide et prolixe,!
Le désespoir au front sévère, au regard fixe, .
Se tait, sans oublier et sans se, résigner.
L’oeil qui ne pleure pas laisse le coeur saigner.
[1843-1844]

La douleur se mesure à la grandeur du coeur.
Carnet, 1864

L’enfant ne meurt qu’une fois, mais le père !
Il mourra tous les jours jusqu’à ce qu’on l’enterre.
Le premier serviteur du père, c’est le fils.
Carnet, 1862.


L’esclave prosterné s’avilit et m’éclaire.
Quelquefois on échoue où l’on croit débarquer.
[1840-1844]
[1875-1877]
[1856-1858]

Qui change en y perdant change par conscience.
Carnet, 1867

Tel imbécile prend le dégoût pour le goût.
[1872]

La vie est un remords quand elle est inutile.
[1866-1868]


Ma destinée étant de mourir en exil,
Je me.suis arrangé sous un rocher farouche
Mon tombeau. Comme on fait son sépulcre, on se couche.
[1863-1864]

Quoique d’air inondé, quoique plein de lumière, .
Le penseur solitaire au désert est pareil ;
Sombre malgré l’espace et malgré le soleil.
[1859]


Ainsi 1 ’écrivain turc, dans la cour des mosquées,
Au devant du passant et du premier venu,
Se rue, et ses haillons troués montrent à nu,
Pendant qu’offrant son style il s’acharne à vous suivre,
Son flanc maigre que bat l’écritoire de cuivre.
[1858-1860]

Je préfère à Paris, au Louvre, aux Tuileries,
Aux grands carrosses d’or couronnés de laquais,
Aux spectacles, aux. bals, aux fêtes, aux banquets,
Au cirque éblouissant où plane l’écuyère,
Les chansons qu’on entend. le soir dans le bruyère.
Carnet, 1861

Tas d’esclaves ! histoire! Ah !,quel troupeau. nous sommes !
Tas de tyrans ! l’un chasse aux oiseaux, l’autre aux hommes ;
Ils s’ébattent ; chacun dans son genre.est complet ;
Chacun s’en va chasser la chasse qui lui plaît,
Marchant, l’un dans le sang, l’autre dans la rosée ;
Et chacun porte au poing sa bête apprivoisée :
Louis treize un faucon, et Richelieu le roi.
[1838-1840]

L’avare qui dans l’ombre enfouit loin du jour
Son trésor qui lui pèse,
Et qui croit toujours voir s’amonceler autour
La foule aux yeux de braise.


[1838-1840]

C’est un sage, dites-vous ?

Et moi, je vous le dis, il fera cent folies.
C’est un homme amoureux ? C’est un homme nouveau.
L’amour, dont les chaleurs nous Montent au cerveau,
A bien vite, troublé 1a raison éclipsée.
Cent chimères qui font vacillèr la pensée;
Un brouillard qui remplit l’esprit d’illusions;
Un tourbillon confus de folles actions;
Sortent de ce brasier dont l’âme est consumée.
D’un feu qui brûle au coeur la tête a la fumée

[1840-1844]

Le fleuve se recourbe à nos pieds dans la plaine
Comme un grand fer forgé pour un cheval géant.
Album, 1836.

Les perles de rosée et les pleurs des tempêtes
Sont des gouttes des mêmes eaux ;
Le petit cri des nids répond aux flots sublimes ;
Le même pied remue, ô Dieu, tous les abîmes
Et balance tous les berceaux.



LE REMORDS
Si vous êtes bon, juste et doux, vos actions
Volent dans votre nuit comme des alcyons ;
Le souvenir vous baise au front dans tous vos rêves ;
Si vous êtes bandit, si vous heurtez les glaives,
Si vous faites’ le mal, le souvenir vous mord
Dans l’ombre, avec les dents d’une tête de mort.
Carnet, 1856.

Le faux peut quelquefois n’être pas vraisemblable 54.
Je crois à la prière et je crois à mes fautes.
Carnet, 1874.

L’encens
Qui monte à Dieu du fond des lys reconnaissants.
[1838-1840]


Les forces de la nuit sont joyeuses des peines
Qui tombent par instants sur les têtes-humaines.

Et quand la terre a vu quelque grand châtiment,
Quelque tyran tombé sur son trône fumant,
Les tonnerres, vers l’ombre où songe l’Invisible,
Reviennent en chantant leur fanfare terrible.
Loin dans l’obscurité, battu d’affreuses. grêles,
Hérissant de gibets le toit de ses tourelles,
Plus noir que le vol du corbeau,
Vague, confus, brumeux, perdu dans l’insondable,
L’édifice du mal apparaît formidable.
Comme le spectre d’un tombeau.
[1859-1861]
[1859]

L’enseignement mystérieux est nécessaire.
Songeurs du lac et du rocher,
Bardes, mages, hommes des voiles,
Il faut de plus en plus pencher
Le genre humain vers les étoiles.
[1869-1872]

Je l’ai cueillie au bord d’une eau cachée et lente,
Elle est bleue et demain on la verra jaunir.
La fleur du, souvenir n’est pas bien. ressemblante,
Car la fleur passe et meurt, et non le souvenir.
Carnet, 1861.



L’ORAGE
Quel monstre que la foudre ! et qu’est-ce donc, abîme,
Que ce vent qui remue avec un bruit sublime
Tout l’effrayant plafond du ciel, et qui produit
L’énorme craquement des poutres de la nuit ?
Carnet, 1857.

Àu-dessus du vieux lit, moisissait dans un cadre
Un portrait d’un, aïeul quelconque, en chef d’escadre,
Qui, dans un golfe ayant la courbure d’un G,
Bombardait un grand-turc, par les mites rongé.
[1859]

Le temps mène le deuil de nôtre destinée ;
La terre est un sépulcre, et la lugubre année,
Gardienne pâle des tombeaux,
Autour du cénotaphe où gît, couvert de voiles,
Le genre humain couché sous le drap des étoiles,
Allume ses douze flambeaux.
La bise fait le bruit d’un géant qui soupire ;
La fenêtre palpite et la porte respire ;
Le vent. d’hiver glapit sous les tuiles des toits ;
Le feu fait à mon atre une pâle dorure ;
Le trou de ma serrure
Me souffle sur les doigts.


SOMMEIL
Ô pesanteur formidable
De la paupière qui dort !
L’âme est dans l’ombre insondable,
Et l’oeil ténébreux est mort..
[1854]
[1832]
[1860-1862]

Le lys est la coupe de l’âme.
[1854]

Quand le coeur. est malade, il cherche à se guérir.
Il se rappelle alors, triste jusqu’à mourir,
Par quels secours le ciel calme notre souffrance ;
Et c’est de souvenir qu’est faite l’espérance.
[1834-1836]

Enfant ! n’ayons jamais de haine pour les hommes.
Lorsqu’ils sont malheureux, tous; hélas ! nous le sommes,
Plains-les, ne donne pas ton bon coeur à moitié,
Et lorsqu’ils sont méchants, ajoute à la pitié !

Le méchant souffre plus, donc il faut plus le plaindre.
[1830]


Ô ciel, éternel rêve
Des chaldéens, des grecs, des guèbres, des hébreux!
Quelle est donc la moisson du grand champ ténébreux ?
Sur quels grains merveilleux, sur quels épis sublimes
Tourne-t-il donc, au fond des sinistres abîmes,
Ce zodiaque obscur, meule de l’infini ?
[1859-1862]

On n’arrache pas Dieu des coeurs facilement.
[1874-1876]

La terre est belle, amis, quoique pleine de tombes ;
Dehors sont les jardins, les roses, les colombes,
Les filles aux seins nus, les rayons ; et dedans
Les morts silencieux qui tiennent dans leurs dents
Un denier pour payer à Caron leur passage.
[1862-1864]

L’encre, cette noirceur d’où sort une lumière.
[1856]


Eh ! quoi ! vous affamez les nations, tyrans ?
Imbéciles ! la faim est un loup ; prenez garde
A la faim ; la misère est sinistre et hagarde ;
Ah ! baîllonnez du moins le peuple avec du pain !
[1868-1869]

Fais passer ton esprit à travers le malheur.
Comme le grain du crible, il sortira meilleur !
20 janvier 1835.

LES IVRESSES
La vigne gaie et verte et de grappes chargée,
Rit au seuil des maisons et grimpe jusqu’au toit ;
Le houblon est joyeux sur la terre et l’où voit
Dans les larges tonneaux où trempe sa guirlande
Mousser l’ale d’Ecosse ou le porter d’Irlande.
Carnet, 1861.

Il est bon d’être ancien et mauvais d’être vieux.
[1832-1836]

Pour cheveux blancs, cheveux gris c’est jeunesse 55
[1834-1836]


L’amour...
[1840-1842]

L’océan, vieux guerrier, vieux sabreur des rochers.
Son écume, est de neige et sa vague est de nuit.
Il a la barbe blanche et la moustache noire.
[1857-1858.]

Quiconque est envieux s’avoue inférieur.
Mettez en prière l’enfant,
Nous sommes accablés par la Toute-Puissance,
Faites intercéder pour nous cette innocence,
Mère, employez votre ange à désarmer le ciel.
[1862-1864]


Sa bonne humeur énorme est une plénitude ;
Il est hilare, il est folâtre, il est serein ;
Et jamais un soupir, un nuage, un chagrin,
Un regret, un souci, ne comprime et n’étrique
Son rire olympien et sa joie homérique.
[1862-1864]

Et dans le clair-obscur court la rivière étroite ;
Parfois le paysage étrange qui miroite
Ressemble à ces dessins qu’on voit dans l’acajou.
Un vieux château, bâti par les comtes d’Anjou,
Dresse sur l’horizon sa silhouette noire.
Heureux l’homme
Que ce feu brûle encore à l’âge où tout s’éteint
[1859]
[1864-1866.]


Dieu, qui créa la nuit, ne peut punir l’erreur.
Toi qui t’es seulement trompé, sois sans terreur.
L’homme un jour contre.lui, dans ces ombres si hautes,
N’aura pas ses erreurs, mais il aura ses fautes.
[1874-1876]

On distingue, malgré son mystère et ses voiles,
Dieu par la claire-voie immense des étoiles.
[1873-1874]

Tous les hommes sont l’Homme, et tous les dieux, c’est Dieu.
[1874]


Ô folie ! ô génie ! effrayants voisinages !
La forme du bonheur change avec les années.
L’homme scande ici-bas le vers qu’il chante au ciel.
La vie est un torchon orné d’une dentelle.