Derniers Temps de l’Empire d’Occident/03

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DERNIERS TEMPS
DE
L’EMPIRE D’OCCIDENT

III.
UN POETE-EVEQUE. — UNE ELECTION EPISCOPALE AU Ve SIECLE.



I

Tandis que la terrible lutte engagée entre Ricimer et Anthémius concentrait sur l’Italie l’attention du monde romain, il se passait, dans un coin de la Gaule, un événement bien imprévu et qui n’étonna guère moins les Gaulois eux-mêmes que les Italiens : Sidoine Apollinaire devenait évêque. Porté par le peuple et les magistrats arvernes à la succession du vieil Eparchius, l’ancien préfet de Rome, le patrice élégant, le poète spirituel et un peu léger qui avait chanté tant de césars, montait sur le trône austère des évêques de Clermont.

Rentré en Gaule après le procès d’Arvandus, ainsi que nous l’avous raconté, Sidoine s’était retiré en Auvergne, dans sa chère villa d’Avitacum, qu’il tenait de son beau-père, l’empereur Avitus. Là, sous les beaux ombrages qu’il s’est plu souvent à décrire, il préparait une nouvelle édition de ses poésies, qu’il retouchait, corrigeait, épurait avec soin. L’année 470 s’écoula pour lui dans cette vie de loisirs et d’études que troublait seule par intervalles la pensée des malheurs publics. Dans les premiers jours de l’année 471, comme il mettait la dernière main à son œuvre, il apprit que le peuple de Clermont voulait le nommer évêque en remplacement d’Éparchius, qui venait de mourir. Cette nouvelle l’effraya. Sidoine avait une femme qu’il aimait tendrement et qui le payait en retour d’une affection dévouée, quatre filles dont deux en âge d’être mariées, et un fils, Apollinaris, jeune homme d’un caractère impétueux et faible, qui, dans ces jours de troubles, avait besoin de la sage direction d’un père. Consacrer ses dernières années aux soins de sa famille, goûter dans la retraite, entre une société délicate et le culte des muses, ce que le déclin incessant de l’empire pouvait laisser de repos à un noble cœur, c’était le rêve qu’il avait formé en rentrant en Gaule et qu’une popularité inopportune menaçait de détruire. Il courut donc à Clermont déclarer qu’il refusait l’épiscopat et combattre sa propre élection ; mais il eut beau faire, il fut nommé. Son courage n’alla pas plus loin.

Ce brusque changement d’état bouleversa ses habitudes et surtout ses idées. Honnête homme à la manière du monde, probe, désintéressé, bienveillant, mais vaniteux, il n’avait recherché les honneurs que pour briller, sans s’inquiéter beaucoup d’être utile ; tout en admirant les Ambroise, les Augustin, les Épiphane, il ne s’était jamais demandé au prix de quelles constantes et obscures vertus, au prix de quel renoncement à soi-même ces grands évêques avaient conquis leur renommée. Lorsque, arrivé à l’épiscopat, il put en sonder les devoirs, une sorte d’épouvante le saisit ; il se crut indigne ; il se le dit, il le dit aux autres ; il le proclama devant le peuple, en lui reprochant de n’avoir fait, par un entraînement regrettable, ni son bien ni le bien de l’église. Ce sentiment revient trop souvent dans ses lettres et sous des formes trop énergiques pour qu’on n’y voie qu’un langage convenu ou l’exagération d’une fausse modestie. « Moi, répétait-il souvent, être forcé d’enseigner quand j’aurais besoin d’apprendre, prêcher le bien que je ne fais pas, devenir le médecin des âmes quand la mienne est si malade, servir d’intercesseur entre Dieu et ce peuple quand les prières de tous les innocens suffiraient à peine pour m’obtenir miséricorde !… tout cela me fait souffrir et rougir. » Quand on lui parlait d’appliquer à des matières ecclésiastiques ce talent d’écrire qui lui avait valu tant de gloire dans le monde, il repoussait ce conseil comme une injure. « Je commettrais en le faisant, répondait-il, une témérité condamnable ; je choquerais toutes les bienséances, nouveau clerc et vieux pécheur que je suis, aussi léger de science que lourd de conscience. Vous vous railleriez de moi. Laissez-moi me consoler dans les ténèbres. »

Sidoine éprouvait peut-être aussi en face du public l’embarras d’un homme qui n’a point été conséquent avec lui-même. Il lui était arrivé plus d’une fois de blâmer ces élections d’évêques un peu capricieuses comme la sienne, et entachées d’une violence morale qu’un censeur rigide pouvait condamner au fond, si honorable qu’elle fût pour l’élu. Lui-même avait porté ce jugement à propos d’un de ses amis devenu évêque à contre-cœur. Dans une lettre soigneusement rédigée, et que sans doute on s’était passée de main en main, comme tout ce qui venait de lui, il avait peint sous des couleurs tant soit peu moqueuses cet amour populaire, ardent jusqu’à la faction, qui privait un citoyen de son repos et des joies de la famille pour le river, quoi qu’il en eût, à la chaîne d’un évêché, c’étaient là ses propres paroles. Quelque opposant malicieux ne pouvait-il pas lui demander, sa lettre en main, ce qu’il avait fait de ses censures ? Enfin le haut personnage, habitué aux susceptibilités de la vie mondaine, redoutait les critiques de l’opinion, les railleries des gens de sa classe, les tracasseries du corps dans lequel il venait d’entrer, et en effet rien de tout cela ne lui fit défaut. Le clergé n’avait pas vu sans grand dépit un laïque préféré pour l’épiscopat à des candidats ecclésiastiques, et une guerre sourde, excitée au sein de l’église de Clermont par quelques prêtres mécontens, éclata bientôt contre lui. Dans le monde, on ne l’épargna guère non plus : les uns le taxèrent de trop d’ambition, les autres de trop de modestie, et il ne manqua pas de hauts dignitaires, bouffis de prétentions administratives, qui accusèrent Sidoine d’avoir dérogé en troquant le manteau de patrice pour la chape de l’évêque, et affectèrent de le traiter en inférieur. Dans ces circonstances, Sidoine, blessé au vif, se relevait avec une humilité pleine d’orgueil et savait imposer aux plus importans le respect de sa profession en même temps que celui de sa personne. Ces ennuis misérables lui faisaient dire dans son style, resté toujours un peu mythologique, qu’il ne voyait autour de lui que Scyllas béantes, et qu’il n’entendait qu’aboiemens de Charybdes à voix humaine.

Livré à tant d’incertitudes sur lui-même et sur les autres, le nouvel évêque eut recours à ses collègues. En leur notifiant son ordination, il leur ouvrit son âme, il leur peignit ses scrupules ; il invoqua leurs prières, leurs conseils, leurs encouragemens, s’il était dans la voie de Dieu. Plusieurs l’avaient déjà prévenu, beaucoup d’autres lui répondirent : c’était l’expérience qui parlait par la bouche de ces saints personnages, car la plupart avaient ressenti ces défaillances intérieures et avaient été battus des mêmes orages. Ceux qui dédaignèrent de répondre firent au cœur de Sidoine une blessure qui saigna longtemps, mais qu’il sut accepter avec humilité. Loup, de Troyes, à qui un épiscopat de quarante-cinq ans, plein de bienfaits et de gloire, avait mérité le titre de père des pères et d’évêque des évêques, voulut être en cette circonstance l’interprète du clergé des Gaules, et par un hasard dont nous ne pouvons assez nous féliciter, nous possédons la lettre qu’il écrivit alors à Sidoine, et qui devint comme le dernier mot de l’épiscopat transalpin. Sidoine et lui se connaissaient de longue date : Loup l’admirait et l’estimait. Dans ce commerce épistolaire, qui représentait au Ve siècle presque toute la littérature profane, et dont Sidoine était maintenant le centre dans sa province, comme autrefois Symmaque en Italie, l’homme du monde et le saint avaient échangé plusieurs lettres, travaillées et fleuries, petites compositions faites pour passer de la confidence d’un ami à celle du public, et peut-être, dans cet échange de formes littéraires et d’idées, l’élégance et le bon goût ne se trouvèrent pas toujours du côté du poète. En effet saint Loup, cette grande et austère figure qui, contemplée à travers les âges, semble à peine toucher à l’humanité, ce soldat du Christ qui catéchisait les Bretons au milieu des batailles, dans les forêts des monts Grampiens, ce vieillard intrépide, qui aborda sans sourciller Attila vaincu et furieux, n’était pas moins célèbre par la science du monde que par celle des livres et par la sainteté. Comme beaucoup de grands évêques gaulois du Ve siècle, il avait puisé le goût des lettres avec celui de la philosophie religieuse dans la savante école de Lérins, à côté des Hilaire, des Honorat et des Vincent.

« Très cher frère, lui disait-il, je rends grâce à notre Seigneur Dieu, Jésus-Christ, de ce que, dans cet ébranlement général de toutes choses, au milieu des angoisses de son épouse bien-aimée l’église, pour la soutenir et la consoler, il vient de t’appeler au suprême sacerdoce, afin que tu sois une lumière en Israël, et qu’après avoir traversé avec gloire les honneurs tant brigués de la milice du siècle, tu parcoures généreusement, le Christ aidant, les charges pesantes et les humbles fonctions de la milice céleste, de sorte qu’ayant mis la main à la charrue, tu ne tourneras point les yeux en arrière comme un laboureur paresseux.

« Une illustre alliance t’a élevé presque au niveau du trône des césars ; tu as revêtu la trabée des consuls ; tu as exercé les plus brillantes préfectures ; en un mot, tu as possédé tout ce que l’ambition la plus insatiable des hommes du siècle considère comme le comble du bonheur : aucune dignité, aucun applaudissement ne s’est refusé à tes désirs. Maintenant l’ordre des choses est changé. C’est dans la maison du Seigneur que tu tiens le premier rang, qu’il faut soutenir non par l’éclat d’un faste mondain, mais par le rabaissement le plus complet de l’esprit, par la plus profonde humilité du cœur. Tu t’efforçais jadis d’ajouter aux splendeurs de ta race par d’autres splendeurs, et de surpasser ta noblesse par tes dignités ; tu pensais qu’il ne suffisait pas à un homme d’égaler les autres, qu’il devait s’élever au-dessus : eh bien ! te voilà entré dans une condition où, si élevé que tu sois, tu ne dois te croire supérieur à personne, mais plutôt te placer au-dessous des moindres de ceux qui te sont soumis ; plus l’humilité de Jésus-Christ t’environnera, plus tu seras honoré.

« Oui, il faut que tu baises les pieds de ceux sur la tête desquels tu aurais dédaigné naguère de placer les tiens. Ton travail sera désormais de te faire le serviteur de tous, toi jadis le maître de tous, et de t’incliner devant les autres, toi qui les foulais en passant, non par orgueil sans doute, mais par un effet de la majesté (j’allais dire la vanité) de tes dignités passées. Autant tu devançais le reste des hommes, autant il te faut reculer devant eux.

« Tâche aussi d’appliquer aux choses divines ce génie qui t’a valu tant de gloire et de puissance dans les choses humaines. Fais que ces mêmes peuples qui recueillaient jadis les roses de ta parole dans les fêtes du monde recueillent aujourd’hui de ta bouche dans les fêtes du Christ les épines tombées de la tête du crucifié ; que l’éloquence du prêtre sache leur inculquer les leçons de la discipline céleste, comme naguère celle du magistrat leur enseignait les règles de la discipline civile !

« Pour moi, qui t’ai tant aimé quand tu suivais les arides déserts du siècle, dans quelle mesure penses-tu que mon affection s’accroît quand je te vois suivre les fertiles sentiers du ciel ? Je sens que je me meurs et que ma fin est proche ; mais en quittant la vie, je ne croirai point mourir, puisque je revivrai en toi et que je te laisse à l’église…

« Courage, toi jadis mon ami, aujourd’hui mon frère ! Ce dernier titre efface le premier, et je ne veux plus me souvenir de mon ancienne affection, que viennent resserrer les liens d’une charité si étroite et si durable. Oh ! si Dieu voulait que je pusse t’embrasser ! Mais ce que je ne puis faire de corps, je le fais d’esprit, et en présence du Christ, je serre dans mes bras avec respect non plus le préfet de la république, mais celui de l’église, mon fils par l’âge, mon frère par la dignité, mon père par le mérite. Prie donc pour moi afin que, m’éteignant dans le Seigneur, j’achève l’œuvre qu’il m’a imposée, et que je consacre à ne servir que lui les courts momens qui me restent. Combien n’en ai-je pas perdu, hélas ! à des œuvres inutiles ou mauvaises ! mais la miséricorde du Seigneur est inépuisable. — Souviens-toi de moi. »

Cette lettre fut comme un baume sur les blessures de Sidoine ; mais bientôt, fatigué de tant de combats livrés dans son âme, il tomba malade. Une fièvre ardente le saisit et le mit à deux doigts de la mort. Lui-même se crut perdu. Quand il revint à la santé, il se trouva plus calme d’esprit, plus rassuré sur sa vocation. Ses idées prirent une allure sérieuse et grave qui ne leur était point habituelle, et qu’on peut remarquer dans ses derniers écrits. Des mots touchans, des élans d’une piété douce et tendre qu’il puisait dans la lecture assidue des livres saints se mêlèrent dès-lors aux traits de son esprit, naturellement épigrammatique et mordant. « O mon ami, écrivait-il à l’un de ses plus intimes confidens, je voudrais éteindre au prix de ma vie toutes les larmes qui se versent dans le monde, excepté celles de la prière. » La recommandation que lui faisait saint Loup d’appliquer son talent littéraire à des sujets religieux, quelque répugnance qu’il eût montrée auparavant pour ce genre de travail, devint un devoir pour lui. Il publia un grand ouvrage de philosophie chrétienne sous le titre de Livre des Causes ; il nous parle lui-même d’un Recueil de Préfaces qu’il avait composé pour les principales messes de l’année, de Contestations, suivant l’expression ecclésiastique employée au Ve siècle. Ce recueil était encore en usage dans l’église des Gaules du temps de Grégoire de Tours. Quant à la littérature profane, Sidoine prétendit l’avoir quittée, et le crut lui-même ; mais on s’aperçoit à ses lettres, toujours remplies d’allusions et de citations des auteurs païens, qu’il eut plus de peine à dépouiller son esprit du vieil homme qu’à l’arracher de son âme.

Ce fut surtout dans la sphère des sentimens politiques que le changement de Sidoine parut complet à tous les yeux. Cet honnête homme, dont on avait déploré plus d’une fois la faiblesse et les entraînemens vaniteux, transformé tout à coup par la conscience d’un grand devoir et par la responsabilité d’une grande mission, donna le spectacle d’une abnégation poussée jusqu’à l’héroïsme et d’un courage qui ne recula pas devant le martyre. L’empire romain n’eut pas en Gaule de plus solide défenseur que lui, attendu que, vis-à-vis des Barbares qui menaçaient l’extrême Occident, romanité et catholicité se trouvaient une même chose, et les Visigoths n’eurent pas de plus implacable ennemi, parce qu’ils étaient ariens. À peu près indifférent entre les factions romaines qui se disputaient et s’arrachaient l’une à l’autre la domination dans ces temps malheureux, il recouvrait tout son patriotisme en face des Barbares, qui menaçaient la foi catholique en même temps que la nationalité romaine. Le citoyen puisait dans la religion une ardeur toute nouvelle de conviction et de dévouement, tandis que la religion revêtait aux yeux de l’évêque la forme d’une cause politique.

Sidoine apporta dans l’administration de son église l’expérience d’un homme rompu aux affaires. Curieux de tout voir par lui-même, il parcourut plusieurs fois le territoire de sa juridiction, redressant les abus, se faisant l’avocat de toutes les plaintes vis-à-vis des magistrats, des gens de guerre, et même des Barbares, se constituant en un mot le défenseur de la cité d’Auvergne contre toutes les oppressions. Il sortait même volontiers des limites de sa cité pour patronner ailleurs quelque cause d’intérêt public ou privé ; sa correspondance est pleine de lettres adressées dans ce sens soit aux évêques, soit aux magistrats et aux citoyens influens des autres provinces. Une véritable passion de charité l’animait. Dur et austère pour lui-même autant qu’indulgent pour autrui, le patrice-évêque, au milieu des splendeurs de son rang, avait presque les habitudes d’un anachorète ; la nourriture la plus simple était la sienne, il jeûnait tous les deux jours et se soumettait aux pratiques de mortifications et d’humilité auxquelles on attachait alors l’idée de la perfection morale. « Sa vie, suivant une belle expression de Grégoire de Tours, fut sainte, d’une sainteté éminente et magnifique. »

Une anecdote racontée dans une de ses lettres nous peint assez bien la métamorphose qui s’opérait dans les habitudes de ces nobles Romains, qu’une bonne inspiration et quelquefois une erreur du peuple enlevaient à la vie du siècle, pour les jeter sans transition dans celle de l’église. Quelques années avant son élection, Sidoine avait fait un voyage à Toulouse pour certaines affaires, et chemin faisant l’idée lui était venue de visiter dans les montagnes du Gévaudan ou du Rouergue un de ses amis, nommé Maxime, dont il n’avait pas de nouvelles depuis longtemps. Arrivé à la maison qu’il connaissait bien, il entre, et dès le premier abord il est frappé du changement qu’il aperçoit dans son ami. Ce n’était plus l’homme du monde, le dignitaire romain, se présentant le front épanoui, la tête haute, la voix retentissante : l’attitude du maître était humble et modeste, sa parole contenue, ses traits avaient pris de la gravité, son visage de la pâleur. Il portait la barbe longue et les cheveux courts. Sa chambre à coucher avait pour tout ameublement quelques sièges d’une simplicité rustique ; une toile grossière en fermait l’entrée en guise de voile, et l’on n’y remarquait ni lit de plume ni tapis de pourpre. Au dîner, la table se trouva servie convenablement, mais frugalement, avec plus de légumes que de viandes, et les mets tant soit peu recherchés qui vinrent y prendre place étaient destinés aux hôtes : Maxime n’y toucha point. « Qu’est-il donc arrivé de votre maître ? demanda Sidoine en prenant à part un des serviteurs de la maison ; est-il moine, ou prêtre, ou pénitent ? — Il est évêque, » répondit celui-ci. Sidoine, tout ému, alla se jeter au cou de son ami, qu’il embrassa tendrement. On peut supposer que ce fut là l’idéal que le gendre d’Avitus, devenu évêque à son tour, tâcha de réaliser » Dès qu’il pouvait sans crime respirer quelques momens au sein de sa famille ou vaquer à quelque travail littéraire, il courait s’enfermer dans sa bibliothèque, au milieu de ses livres bien-aimés. Là, s’inspirant des vieux oracles de Rome et d’Athènes païennes, il essayait d’en faire passer les beautés soit dans son traité théologique des Causes, soit dans une histoire de la guerre d’Attila, dont il n’écrivit que les premières pages. Sa femme Papianilla, devenue sa sœur, aux termes des canons, venait aussitôt prendre place près de lui avec ses filles, dont l’aînée, Sévériana, atteinte d’une toux opiniâtre, était pour la famille un douloureux objet d’inquiétude. Apollinaris arrivait de son côté, un livre en main, et Sidoine se mettait à commenter quelqu’un de ses auteurs favoris, Virgile, Homère, Euripide, Térence. Il nous a dessiné lui-même, en quelques traits qui ne manquent point de grâce, une de ces petites scènes de famille qui devaient se renouveler souvent : « Dernièrement, écrit-il à un de ses amis, mon fils, son Térence sous les yeux, savourait le sel délicat de l’Hécyre ; oubliant l’évêque pour le père, je l’assistais dans sa lecture. Afin de lui mieux faire sentir par la comparaison le charme de cette poésie, je pris un Ménandre, et je l’ouvris à la pièce qui traite du même sujet ; tu sais que c’est l’Epitreponte. Nous lisions tour à tour, rapprochant les textes, jugeant, échangeant mille saillies, gais et satisfaits tous deux, et tous deux remplis d’admiration, lui pour Térence, moi pour mon fils. »

À l’heure du repas, on se réunissait autour d’une table frugale, mais servie avec le luxe qu’exigeaient la condition d’un Apollinaire et celle d’une fille d’empereur. Tout survenant était bien reçu, et le pauvre mieux encore que le riche. Il arrivait parfois que Sidoine, dans un élan d’ardente charité, distribuait aux indigens quelque pièce d’argenterie qu’il regardait comme un meuble superflu. Papianilla intervenait alors au nom du décorum de sa maison, et une querelle éclatait dans le ménage de l’évêque ; mais celui-ci, pour rétablir la paix troublée, courait bien vite racheter des mains des pauvres ou de celles de l’orfèvre les dons de son imprudente libéralité. Nous devons ces détails à Grégoire de Tours, qui les avait puisés dans les traditions de l’église de Clermont.


II

Sidoine Apollinaire menait depuis environ un an cette vie si pleine de labeurs, de devoirs et de vertus, quand la mort de l’évêque de Bourges, métropolitain de la première Aquitaine, province dont la cité d’Auvergne faisait partie, vint lui donner de nouveaux embarras et réveiller ses scrupules assoupis. L’élection des évËques était faite dans chaque cité par une assemblée composée du clergé, du corps municipal et du peuple. C’était là que se produisaient et se discutaient les candidatures, et qu’un premier choix s’opérait ; puis le métropolitain de la province, assisté des autres évêques du ressort, nommés comprovinciaux, choisissait parmi les candidats désignés par l’assemblée, et proclamait le nouvel évêque : ce second acte de l’élection s’appelait la nomination. Les mêmes formes étaient observées pour le remplacement du métropolitain, avec cette différence que, dans ce cas, le conseil des évêques comprovinciaux était présidé par un d’entre eux, ordinairement le plus ancien, qui remplissait la fonction de nominateur. Or au commencement de l’année 472 tous les sièges épiscopaux de la première Aquitaine se trouvaient vacans ou sans évêques, un seul excepté, celui de Clermont. Sidoine, le dernier institué des comprovinciaux, allait donc se trouver chargé, sans assistance et sans partage de responsabilité, de la nomination de son métropolitain. Il y avait de quoi effrayer un plus expérimenté que lui. Bientôt en effet un décret de la curie ou sénat municipal de Bourges lui notifia officiellement la vacance du siège, l’invitant à se rendre sans délai dans cette ville pour observer par lui-même l’état des choses et préparer l’élection.

Cette solitude des églises de la première Aquitaine tenait à une situation particulière de la Gaule vis-à-vis des Barbares, qui en occupaient les provinces méridionales. Depuis qu’Honorius, par une des plus mauvaises inspirations de sa fatale politique, avait jeté le peuple visigoth à l’ouest des Alpes, pour en délivrer l’Italie, l’esprit de prosélytisme arien s’était implanté dans l’Aquitaine à côté de l’esprit de conquête. Ces rois goths de Toulouse, qui ne montaient plus au trône des Balthes que par des fratricides, ces farouches successeurs d’Alaric s’étaient faits théologiens. Euric, qui régnait alors, entretenait à sa cour presque autant de prêtres que de chefs militaires, et l’on doutait, dit Sidoine, s’il était le roi de sa nation ou celui de sa secte. Par une idée qui ne manquait d’ailleurs ni d’élévation ni d’audace, il prétendait faire de l’arianisme la religion du monde barbare, comme Théodose, en vertu des lois d’unité catholique, avait fait du catholicisme la religion du monde romain. Déjà en 466 il avait forcé les Suèves d’Espagne, par crainte de ses armes, à quitter le symbole d’Athanase pour celui d’Arius, et tout récemment, par des négociations habiles, il avait obtenu le même succès près des Burgondes, dont on vantait jusqu’alors l’orthodoxie. En même temps qu’il attirait les Barbares sous le drapeau de l’unité arienne, il attaquait le catholicisme chez les sujets romains, persuadé que la nationalité romaine n’avait pas d’auxiliaire plus courageux et de sauvegarde plus assurée. Il faisait donc marcher du même pas dans les provinces gauloises la persécution religieuse et la conquête.

Dès qu’il s’était emparé d’une ville, il se faisait amener l’évêque, à qui il proposait de renier la foi de Nicée, et sur son refus (le refus arrivait toujours), la prison, l’exil, la mort étaient prononcés contre lui. La cité ainsi décapitée (c’était le mot vrai) en la personne du représentant le plus complet de la société romaine, l’exercice du culte catholique était frappé d’interdit. L’église, sans portes, sans fenêtres, sans toit, était vouée à l’abandon : tantôt on semait des ronces et des orties sur le seuil et sur ses avenues, pour faire du lieu saint un repaire d’animaux immondes et de serpens ; tantôt on y lançait le bétail, qui allait paître jusque sur l’autel. Et ce n’était pas seulement dans la campagne que ces odieuses profanations se commettaient ; c’était souvent dans les villes, au sein des quartiers les plus populeux. Les menaces, les mauvais traitemens, les tortures contre les hommes accompagnaient ces sévices contre les pierres. Le clergé se dispersait, les évêques fuyaient à l’approche des Barbares. Or en l’année 470 le roi Euric avait parcouru avec ses Goths les cités les plus méridionales de la première Aquitaine, Rhodez et Cahors, dont il était resté maître. En 471, il avait envahi Limoges et menacé Bourges, qui n’avait dû son salut qu’à l’apparition de troupes gauloises et saxonnes sur la Basse-Loire. Craignant de se voir couper dans sa marche, Euric avait fait retraite, mais en laissant des garnisons après lui et promettant de revenir bientôt. Voilà ce qui causait dans toute la province la désolation des églises, dont les pasteurs, à l’exception de celui de Clermont, étaient morts ou fugitifs ou prisonniers des Goths ; voilà aussi ce qui rendait plus important que jamais le choix du métropolitain de Bourges.

L’élection des évêques par les cités, dernier débris d’un régime qui embrassait jadis l’administration romaine tout entière, avait conservé la grandeur et les vices de son origine démocratique. L’empire, près de s’éteindre, lui devait le dernier éclat qu’il jetait encore sur le monde ; mais la sainteté du but n’avait pas suffi pour purifier les moyens, et les passions humaines s’agitaient sous les voûtes des basiliques chrétiennes transformées en forum, comme autrefois entre les barrières des comices. Pour une élection paisible et unanime, il s’en trouvait dix qui présentaient le triste spectacle des agitations populaires, des brigues, de la corruption, et les évêques ne se rendaient point sans une vive appréhension de cœur aux opérations électorales, dont les débats pouvaient être animés et le résultat incertain. Sidoine, il est vrai, n’avait point traversé comme candidat ces épreuves pénibles, l’illustration de son nom et le crédit de la famille Avita ayant écarté de lui toute rivalité sérieuse ; mais il avait vu de près quelques années auparavant, et lorsqu’il était encore laïque, une élection épiscopale dont le souvenir ne s’était point effacé de sa mémoire.

Se trouvant à Lyon au moment où le vénérable évêque Patiens, métropolitain de cette ville et son ami, se rendait à Chalon-sur-Saône pour y procéder à la nomination d’un suffragant, Sidoine eut la curiosité de l’y suivre et d’assister à toutes les péripéties de l’élection. C’était un drame moitié triste, moitié comique, dont trois compétiteurs étaient les personnages principaux ; ils se disputaient l’évêché et se partageaient la faveur du peuple. Le plus accrédité des trois était un noble sans mérite et sans mœurs, qui avait enrégimenté ses cliens comme pour une guerre, et ceux-ci parcouraient les rues de la ville, proclamant, à la façon des crieurs publics, les noms, dignités et ancêtres de leur patron, promettant sa faveur, menaçant de sa disgrâce. Le second, riche voluptueux, renommé pour la somptuosité de ses festins, lançait ses parasites sur les places, tenait table ouverte, et avec l’esprit et les vertus d’un Apicius (c’est Sidoine qui parle) il faisait valoir pour l’épiscopat les argumens de sa cuisine. Le troisième enfin, homme d’affaires avant tout, avait pris l’engagement de distribuer à ses patrons électoraux une portion des biens de l’église, en vertu d’un traité en forme signé des deux parts ; c’était chose notoire dans la ville. Tombé au milieu de ces menées infâmes, Patiens exprimait tout haut son indignation. Il fut hué par la populace ; mais le métropolitain était un homme ferme et décidé : il prit dans le clergé de Chalon un prêtre obscur et modeste, naguère encore simple lecteur de cette église, et honoré de l’estime de tous ; il l’amena non sans peine dans l’assemblée, le proclama d’autorité et le fit sacrer sur-le-champ au grand ébahissement des électeurs. Sidoine, présent à cette scène, avait fort approuvé la conduite du métropolitain. De tels souvenirs encore récens l’inquiétaient sans doute pour lui-même, lorsque sur la réquisition des magistrats de Bourges il se transporta dans cette ville, afin d’y conférer avec eux et d’étudier la disposition des esprits.

Il en fut peu satisfait, et nous retrouvons dans une lettre qu’il adressa de là au métropolitain de la province de Sens, Agraecius, le récit de sa première impression. « Me voici à Bourges, où vient de m’appeler un décret de la cité, lui écrivait-il ; veuve du pontife qui la guidait, elle menace de crouler. C’est un vrai combat que j’ai sous les yeux. Le clairon sonne, on court à l’assaut de l’épiscopat : tout le monde s’en mêle, clercs et laïques, grands et petits. Autour des assaillans, la foule se presse avec frémissement, et dans ce pêle-mêle de compétiteurs et d’électeurs, beaucoup se présentent euxmêmes, très peu présentent les autres. En face de Dieu et de la vérité, tout cela n’est que brigue, irréflexion, mensonge, et l’impudence seule se montre sans masque. Oui, si je ne craignais d’être taxé d’exagération et de calomnie, je vous dirais que la perversité de certains d’entre eux va jusqu’à offrir de l’argent, que le siège sacré des évêques est marchandé comme un meuble dans une foire, et qu’on l’aurait déjà vu affiché à la criée, si l’acheteur corrompu était aussi hardi que le vendeur. Venez donc à mon aide, je vous en conjure, honorez-moi de votre présence fraternelle, soutenez-moi de vos conseils dans l’accomplissement d’un devoir si nouveau pour moi, et auquel je ne puis me soustraire, quelque rougeur qui me monte au front. Ne me dites pas que, métropolitain de la province de Sens, vous n’avez rien à faire avec les âmes de la province d’Aquitaine et qu’elles ont leurs médecins à elles ; il importe peu que les provinces soient divisées quand la religion est une. Ajoutez à cela que de toutes les villes d’Aquitaine, grâce à la guerre, Clermont est aujourd’hui la seule qui soit romaine, et qu’à défaut de mes comprovinciaux, j’ai besoin que les métropolitains des autres provinces me viennent en aide. L’honneur de votre prérogative sera sauf : je réserve tout à votre censure. Accourez donc et ne m’opposez point de prétextes, car vous excuseriez plutôt votre absence que vous ne justifieriez votre faute, tandis qu’en venant, vous nous prouverez que, si votre juridiction peut avoir des bornes, votre charité n’en connaît point. »

Diverses lettres en forme de circulaire, rédigées dans ce sens et corroborées par des invitations officielles émanant du corps municipal, furent envoyées aux évêques des provinces les plus voisines, puis Sidoine retourna en Auvergne, afin de vaquer aux soins particuliers de son église, et de réfléchir en paix aux événemens qui semblaient vouloir se dérouler.

Au-dessus de la tourbe des compétiteurs sans espérance se dessinaient trois personnages importans, entre lesquels pouvait se balancer la fortune : tous trois étaient laïques, tous trois avaient figuré dans les luttes contre les Visigoths ou leurs fauteurs, ce qui était une grande recommandation dans la circonstance ; tous trois enfin avaient eu avec Sidoine des relations d’amitié ou de politesse. Ils se nommaient Pannychius, Eucher et Simplicius.

On eût vainement cherché dans la cité des Bituriges une famille plus noble et plus estimée que celle de Pannychius. À l’exemple de ses ancêtres, il avait parcouru le cercle des hautes dignités de l’empire, et sorti de sa longue carrière administrative avec le titre d’illustre, il siégeait maintenant dans le conseil de sa cité, dont il était un des patrons. Les deux passions de sa vie, c’est-à-dire la haine des Barbares et la haine des ariens, l’avaient suivi dans sa retraite, et il était chez les Bituriges un des centres auxquels se ralliaient les bons citoyens, quand il fallait se consulter ou agir. Chaque cité ayant ainsi ses centres d’action qui correspondaient entre eux dans les limites de la même province et souvent d’une province à l’autre, Sidoine avait échangé quelques lettres d’intérêt politique avec Pannychius, dont il estimait la fidélité et le courage.

Eucher ne le cédait à son rival ni en dignité, ni en naissance ; seulement sa carrière avait été plutôt d’un homme de guerre que d’un administrateur. Après avoir combattu bien des années sous le drapeau romain et rougi de son sang tous les champs de bataille de l’Occident, il s’était vu oublié pour d’autres qui ne le valaient pas. Retiré à Bourges, sa ville natale, il y vivait à l’écart, dans une solitude dont son juste dépit n’altérait pas la dignité, renfermant en lui-même le regret de la vie active, mais ayant besoin de consolation. Sidoine lui écrivit à ce sujet. Sa lettre que nous avons encore, et dans laquelle il le place à côté des Brutus et des Torquatus, nous peint assez bien le caractère de cette société élégante où le goût de l’esprit et même l’affectation littéraire se mêlaient aux grandes luttes, aux beaux dévouemens, aux inexprimables souffrances, où la pédanterie classique, les pensées subtiles et les jeux de mots brillaient comme des feux follets, sur l’effroyable déluge qui allait tout engloutir.

Entre ces deux compétiteurs également considérables, également dignes de l’estime publique, l’évêque de Clermont eût été fort embarrassé de choisir : une circonstance assez bizarre l’en dispensa. J’ai dit qu’ils étaient tous deux laïques, j’ajouterai qu’ils étaient tous deux mariés et mariés pour la seconde fois. Or les canons ecclésiastiques, qui prohibaient généralement les secondes noces, en avaient fait pour le sacerdoce un empêchement dirimant. À la vérité, les décisions canoniques n’étaient pas toujours exactement suivies, et les élections épiscopales, mélange des volontés du peuple et de celles de l’église, y dérogeaient fréquemment, ce qui faisait qu’Eucher et Pannychius avaient beaucoup de chances d’être nommés l’un ou l’autre ; mais Sidoine se retrancha inflexiblement dans la règle, qu’il se proposa de soutenir devant le peuple, heureux d’avoir sous la main une arme qui coupait honnêtement le nœud gordien.

Le troisième candidat, inférieur aux deux autres en dignité comme en naissance, se recommandait par une raison d’un grand poids dans la circonstance présente : il était fils du dernier évêque, gendre de l’avant-dernier, et, comme on disait alors, homme de race épiscopale. Les Goths et les Ariens n’avaient pas dans toute l’Aquitaine d’ennemi plus irréconciliable et plus redouté que lui ; il avait passé sa vie à les combattre soit comme soldat soit comme citoyen. Sous des habitudes froides et sévères, Simplicius cachait une nature forte et passionnée, un savoir profond, une éloquence persuasive, et la foule s’était prise pour lui d’un enthousiasme d’autant plus vif qu’il affectait de mépriser la popularité. On eût dit un Romain des vieux temps, sanctifié par l’âme d’un martyr, car Simplicius avait souffert pour la foi. Les Barbares, l’ayant fait prisonnier, on ne sait à quelle occasion, le mirent dans le plus noir cachot d’un ergastule d’esclaves, en barrant et verrouillant la porte avec soin ; mais une nuit la porte se trouva ouverte, et le prisonnier parti. Le bruit s’accrédita que Simplicius avait été délivré par un ange, et le peuple le vénéra dès-lors comme un saint.

L’évêché étant venu à vaquer sur ces entrefaites, on le lui offrit ; mais il refusa d’un ton qui n’admettait point de réplique. « Si vous voulez un bon évêque, dit-il au peuple, adressez-vous à Palladius. » On alla chercher Palladius, qui fut élu. Palladius appartenait à une famille de professeurs toulousains fort célèbre au Ive siècle, dont une branche s’était transplantée à Bourges et avait embrassé la condition ecclésiastique : un Palladius avait même été évêque de cette métropole. Des liens d’amitié s’établirent entre Simplicius et le nouvel élu à propos de son élection. L’évêque avait une fille pleine de charmes et de vertus qui grandissait saintement à l’ombre de l’autel. Quand elle fut en âge d’être mariée, Simplicius la demanda pour femme et l’obtint. Cependant Palladius mourut, et le peuple, revenant à sa première pensée, alla de nouveau solliciter Simplicius dans sa retraite. Il refusa encore, et son père fut nommé. C’était ce père de Simplicius qu’une mort récente venait d’enlever au siège épiscopal de Bourges. Beaucoup songeaient toujours au fils, qui, harcelé par ses amis, ne se défendait plus que mollement. Toutefois ses refus réitérés lui avaient fait perdre l’unanimité des suffrages, et une partie des habitans, se mettant à la recherche d’un candidat moins dédaigneux, avait provoqué la compétition de Pannychius et d’Eucher. Sidoine, sans l’avoir jamais vu, le connaissait par la renommée de ses aventures héroïques ; il lui avait même écrit quelques lettres, et ce qu’il apprit à Bourges de son caractère le fit pencher pour lui dès le premier moment.

Le jour de l’élection approchant, Sidoine vint s’installer à Bourges. La ville était remplie d’agitation ; on eût pu se croire à la veille d’une émeute. Dans les rues, sur les places, principalement autour de l’église, stationnaient des groupes inquiets, ardens à la dispute, préconisant leur candidat et déchirant les autres. C’était un échange de panégyriques et d’attaques, un débordement de propos diffamatoires qui n’épargnaient pas le juge et ses conseillers ecclésiastiques : Sidoine en fut indigné. Il vit aussi offrir et distribuer de l’argent. Les ariens (soit qu’on désignât par ce mot des fauteurs véritables de l’hérésie d’Arius qui se seraient déjà glissés à Bourges, soit qu’on donnât ironiquement cette qualification aux habitans suspects d’intelligence avec les Goths, aux faux Romains, tout disposés à se montrer faux catholiques), les ariens se tenaient à l’écart, écoutant, observant, pour cabaler ensuite et porter leur influence sur un compétiteur ou sur un autre. On remarqua, non sans étonnement, qu’ils respectaient dans leurs critiques la personne et les droits de Simplicius, et les amis du candidat ne manquèrent pas de tirer avantage de cet aveu, arraché, disaient-ils, par sa vertu à ses plus cruels ennemis. Comme on se trouvait en plein été, la chaleur de la saison ajoutait à la vivacité de cette lutte passionnée, dont les scènes se prolongeaient fort avant dans la nuit. Plusieurs des évêques étrangers, appelés par Sidoine et invités par la ville, étaient venus assister leur collègue, et formaient un petit synode dans les rangs duquel figurait un métropolitain, vraisemblablement Agraecius de Sens. Quand tout fut prêt, la basilique, convenablement disposée, s’ouvrit pour les opérations préparatoires de l’élection.

L’église métropolitaine de Bourges occupait l’emplacement où nous la voyons encore aujourd’hui à l’extrémité de la ville, près de la vieille enceinte fortifiée, et au sommet de la colline sur les flancs de laquelle se développait la cité gauloise d’Avaricum. Il ne reste rien aujourd’hui de cette basilique des premiers évêques : le moyen âge, qui ne conservait pas comme nous la trace des ruines qu’il faisait, en a effacé jusqu’au dernier vestige ; mais nous pouvons en quelque sorte la reconstruire par la pensée d’après les modèles du temps, particulièrement d’après l’église que Patiens bâtit à Lyon et que Sidoine a chantée, ou d’après la métropole de Clermont, ouvrage d’un successeur de cet évêque, décrite par Grégoire de Tours. On peut se figurer un édifice rectangulaire à trois nefs et à deux étages, dont le plafond, de bois précieux, sculpté et peint, posait sur des colonnes de marbre. Un riche pavé et de grands tableaux de mosaïque incrustés dans les murs composaient la décoration intérieure. Une galerie transversale séparait le sanctuaire des nefs. Le siège de l’évêque, sorte de chaise curule en marbre blanc, apparaissait au fond du chœur, dans un vaste compartiment arrondi, élevé de plusieurs pieds au-dessus du sol, et un portique à plusieurs rangs de colonnes, formant le vestibule de l’église, conduisait vers la porte extérieure, garnie d’un voile. Construites presque toujours sur ce plan, les basiliques du Ve siècle n’étaient pas réservées uniquement à la célébration des saints mystères : elles servaient de lieu de réunion pour la tenue des conseils du clergé, pour les élections épiscopales, et généralement pour tous les débats des grands intérêts ecclésiastiques.

Celle de Bourges présentait alors le spectacle le plus animé. Les candidats, rangés l’un près de l’autre dans un compartiment séparé, ne remplissaient pas moins de deux bancs entiers, tant ils étaient nombreux ; « c’étaient, disait gaiement Sidoine, deux bancs pour un seul siège. » Tous les regards, fixés sur eux, cherchaient à deviner par leur attitude les secrètes dispositions de leur cœur. Les uns, comme Simplicius et probablement ses deux compétiteurs de haut parage, gardaient un maintien modeste et digne, paraissant obéir plutôt à un devoir qu’à un désir d’ambition ; les autres au contraire, s’étalant aux yeux de la foule, provoquaient les remarques et affichaient d’eux-mêmes, dit Sidoine, un contentement que tout le monde ne partageait pas. Les électeurs, divisés en classes, remplissaient les nefs et une partie du chœur : c’était d’abord le clergé de l’église, puis l’ordre de la cité, ayant à sa tête ses magistrats et ses patrons, puis le peuple ; enfin le petit synode des évêques, nominateur ou conseillers, siégeait au fond du chœur, près du trône métropolitain, resté vide. Sous le feu des passions qui l’animaient, cette multitude s’agitait bruyamment ; les partis se mesuraient de l’œil, et, vu la division des voix et l’acharnement des intérêts, on pouvait craindre, ou que l’élection n’aboutît pas, ou qu’elle aboutît à un résultat imprévu, honteux pour l’église.

Quelques électeurs, mus par un sentiment d’honnêteté, demandèrent alors qu’au lieu de courir les chances d’un vote, on s’en remît au libre choix de l’évêque de Clermont. La proposition souleva une véritable tempête : on l’appuyait d’un côté, on la combattait de l’autre, tout le monde parlait à la fois. Les membres du clergé se distinguèrent dans ce tumulte par la vivacité de leur opposition : on les voyait se former en conciliabules dans les coins, chuchoter malignement ou discourir entre eux avec une animation extrême ; « c’était comme le caquetage d’une troupe d’oiseaux, » nous dit le principal acteur de la scène. Toutefois l’effervescence de la part des clercs se borna à des critiques secrètes, et nul n’osa prendre hautement la parole, soit de peur d’être censuré par les autres ordres, soit de peur d’être démenti par le sien.

L’accord s’opéra peu à peu en faveur de la proposition, qui fut jugée prudente et sage, et l’on convint qu’un décret de la cité renverrait officiellement le choix du futur métropolitain à la décision de l’évêque nominateur. Sidoine ne trouva pas cette mesure satisfaisante pour sa responsabilité, car il était possible que les autres ordres ne se regardassent pas comme liés par la seule délégation du corps municipal, et il demanda que chaque ordre, après en avoir délibéré, souscrivît, par ses principaux membres, l’engagement d’accepter sans réclamation la personne que le nominateur désignerait de sa seule et pleine volonté. L’engagement fut souscrit séance tenante, et l’assemblée renvoyée au lendemain, pour connaître le jugement de l’évêque de Clermont. Il était tard, et Sidoine, dont le choix était fait depuis longtemps, et qui avait vu avec plaisir son petit conseil d’évêques s’y rallier, courut se renfermer dans sa maison, afin de composer le discours qu’il devait tenir le lendemain matin, et pour lequel, en retranchant le temps indispensable au sommeil, il ne lui restait plus que quatre heures. Un discours à faire n’était pas une petite chose pour le poète illustre qui, sous la chape et la mitre, ne renonçait ni à sa réputation d’écrivain ni à ses prétentions d’homme d’esprit. Il savait fort bien que ce discours serait écouté, colporté, lu dans toute la Gaule avec un empressement curieux, et que les gens du monde, les clercs et les littérateurs de profession le commenteraient, le disséqueraient à qui mieux mieux. L’évêque se mit donc au travail pour cette œuvre précipitée. « Si le temps me manqua, écrivait-il quelques jours après à son ami et correspondant Perpétuus de Tours, l’indignation de ce j’avais vu me vint en aide. »


III

Le lendemain matin, Sidoine, au milieu d’un profond silence, prononçait le discours suivant, qui n’est assurément pas le détail le moins curieux de ce petit drame électoral :

« Nous lisons dans l’histoire profane, mes très chers frères, qu’un certain philosophe, avant de montrer à ses disciples la science de parler, leur enseignait la patience de se taire, de sorte qu’on débutait par un mutisme de cinq ans dans une école où l’on ne s’épargnait ensuite ni paroles ni disputes. Cette méthode avait un double avantage : d’abord elle prémunissait les génies trop précoces contre le danger des louanges prématurées, puis elle faisait qu’on écoutait avec attention celui qui ouvrait la bouche après une si longue taciturnité ; c’était là le prix de son silence, car il n’y a pas moins de mérite à se taire sur ce qu’on ne sait pas qu’à parler plus tard sur ce qu’on sait.

« Quelle autre condition vous me faites, mes très chers frères, à moi que vous forcez d’être maître quand je devrais être disciple ! Vous m’êtes venu chercher au plus profond des gouffres du siècle, non-seulement pour m’imposer le poids du sacerdoce, mais encore pour me rendre l’arbitre d’une élection. Voici en effet que, pour me faire mieux sentir mon impuissance, vous me remettez par un décret le soin de choisir seul votre évêque, et cela en présence d’un vénérable métropolitain, qui, le premier des évêques de sa province, est aussi mon supérieur par l’ancienneté, par l’âge, et surtout par le mérite. Appelé à parler sur un métropolitain devant un métropolitain, moi simple évêque provincial, j’encours à la fois le blâme qui punit la hardiesse et la honte qui suit l’inexpérience. Or donc, puisqu’il vous a plu de vous tromper ainsi sur mon compte, examinons ensemble ce que doit être l’homme qui prétendrait à l’honneur de vous gouverner.

« Mais travaillez d’abord à alléger, s’il se peut, le poids de votre faute en me rendant par votre intercession près de Dieu tel que vous me croyez être et tel qu’il faut que je sois, pour accomplir les obligations dont vous me chargez. Ma faiblesse a bien plus besoin de vos prières que de vos applaudissemens. Tenez-moi compte aussi des maux que votre imprudente confiance a fait fondre de toutes parts sur moi, de ces Scyllas béantes prêtes à m’engloutir, et de ces Charybdes à langues humaines dont les aboiemens me diffament en vous accusant. Hélas ! le mal possède je ne sais quelle énergie pernicieuse qui fait que le contact de quelques méchans corrompt l’honnêteté du grand nombre, tandis que la contagion du bien est si lente, et que quelques vertus n’ont jamais suffi pour purifier une multitude pervertie !

« Ceci dit, entrons en matière, et voyons qui je vous choisirai pour évêque.

« Vous donnerai-je un moine ? Oh ! ce moine réunirait-il les perfections des Paul, des Antoine, des Hilarion, serait-il le modèle des anachorètes, que la critique s’acharnerait encore sur lui, et il me semble entendre déjà les murmures d’une foule de nains qui me crient : « C’est un évêque qu’il nous faut, et non point un abbé ! L’homme que vous nommez pourra bien intercéder pour nous auprès du juge du ciel, mais qui protégera nos corps auprès des juges de la terre ? » Puis viendra l’opinion des gens du monde et cette manie de dénigrement qui transforme en vices les moindres habitudes et jusqu’aux vertus de ces solitaires. Supposez que je nomme un moine qui porte la tête modestement baissée : « C’est un homme de rien, me dira-t-on ; son maintien dénote sa bassesse. » Si au contraire il la porte haute et droite, « c’est un arrogant, un homme plein de lui-même. » Je le prendrai savant, on le taxera de pédanterie, et de grossièreté s’il est simple. Sa sévérité sera dureté, son indulgence relâchement ; sa finesse, s’il en a, passera pour astuce et double foi. Sera-t-il sobre, on le proclamera avare ; aimera-t-il à bien vivre, on l’appellera glouton ; jeûnera-t-il, on verra en lui un hypocrite et un faux saint. S’il parle librement, ce sera un méchant, et s’il sait se taire, un sot. Le jugement du monde sur les moines est un hameçon à double dard, et d’ailleurs, vous le savez comme moi, les préjugés entêtés du peuple et la licence des clercs rendent leur gouvernement trop difficile. Je ne vous donnerai donc point un moine.

« Vous donnerai-je un clerc ? Ce mot, si je le prononce, va susciter parmi vous d’autres réclamations et d’autres clameurs. Un clerc devenu évêque n’est accepté ni de ceux qui le précèdent ni de ceux qui le suivent ; ceux-ci le jalousent, ceux-là le ravalent. Il existe en effet plus d’un prêtre (ceci soit dit sans blesser les autres) pour qui le mérite d’un clerc se mesure à l’ancienneté, de telle sorte qu’à leur avis la meilleure recommandation au suprême sacerdoce n’est pas de bien vivre, mais d’avoir longtemps vécu : ils y voient le comble de la grâce, la perfection, la dignité de l’épiscopat. Aussi je connais plus d’un clerc, vif en paroles autant que lâche et mou en bonnes œuvres, vigilant en intrigues autant qu’endormi sur les intérêts de la foi, et plus échauffé de l’esprit de cabale que de l’esprit de charité, qui prétendrait être promu à la tutelle de l’église, lorsque son âge exigerait bien plutôt qu’il reçût lui-même un tuteur. Mais je n’insisterai pas sur ce sujet, où j’ai été entraîné malgré moi par les brigues de certains ecclésiastiques. Je ne veux ici noter personne ; je dirai seulement que celui qui trouvera dans mes paroles une offense avouera par-là que c’est lui qu’elles repoussent, et fera connaître à qui la leçon s’adresse. Je dois confesser avec une entière franchise que, dans ce grand nombre de prêtres qui m’entourent, beaucoup possèdent des qualités d’évêque, mais qu’aucun ne les possède toutes, de sorte que chacun, sentant en soi-même quelques-uns des mérites de l’épiscopat, peut bien être suffisant à ses propres yeux, mais ne l’est point aux yeux des autres.

« Vais-je par hasard nommer un laïque, un militaire ? Oh ! pour le coup on s’insurge contre moi, et j’entends de tous côtés des paroles telles que celles-ci : « Parce que Sidoine est sorti des rangs du monde pour arriver à l’épiscopat, il refuse de prendre un ecclésiastique pour son métropolitain. Enflé de sa noblesse, il veut des généalogies et des titres ; l’éclat des dignités l’éblouit, il méprise les pauvres du Christ. » Voilà ce qu’on ne manquera pas de dire, et en face de toutes les accusations possibles, je prends moi-même les devants par une déclaration que je dois non pas tant aux gens de bien qui m’estiment qu’aux méchans qui oseraient m’attaquer. J’atteste le Saint-Esprit, notre puissant Dieu, qui, par la voix de Pierre, condamna Simon le Magicien pour avoir cru que la grâce de la bénédiction se pouvait acheter à prix d’or ; je l’atteste que je n’ai été conduit au choix que j’ai fait ni par faveur ni par argent, mais par la conscience de mon devoir, après de mûres réflexions, après avoir vingt fois pesé dans la balance la personne, les circonstances, les besoins de la province et l’intérêt de la cité. Alors seulement je me suis convaincu que vous devez avoir pour évêque celui dont je vais brièvement vous retracer la vie.

« Simplicius, mes très chers frères, est l’homme qui des rangs de votre ordre passera dans le mien, si Dieu le commande par votre bouche : honneur de la profession laïque, il le sera du sacerdoce ; l’état trouvait en lui de quoi admirer, l’église y trouvera de quoi aimer. Parlons d’abord de sa naissance. Me conformant à l’exemple de saint Luc, qui, dans l’éloge qu’il fait du précurseur, signale comme une circonstance importante que Jean était de souche sacerdotale, et prélude au récit d’une si noble vie par celui des dignités de sa race, je vous rappellerai que les ancêtres de Simplicius ont siégé tour à tour sur le tribunal de vos magistrats et dans la chaire de vos évêques, et l’on ne mentirait pas en disant que sa famille a exercé dans vos murs le droit humain et le droit divin. Quant à lui, il tient une place éminente parmi les spectables de cette ville. — « Sans doute, me répondrez-vous ; mais Eucher et Pannychius, qui ont la qualification d’illustres, lui sont supérieurs en dignité. » — Je le sais, mais qu’importent ici les mérites de Pannychius et d’Eucher, puisque leur second mariage les exclut absolument de l’épiscopat ? Revenons donc à Simplicius. Son âge est précisément celui qui convient au ministère de l’évêque : assez près de la jeunesse pour en conserver l’énergie, il participe déjà à la maturité de la vieillesse. La nature et l’étude lui ont prodigué à l’envi, celle-ci la science, celle-là les qualités de l’esprit. Son savoir-vivre est tel que tout le monde se louera de lui, clercs ou laïques, étrangers ou citoyens. Quant à son hospitalité, vous savez que la table de Simplicius n’exclut personne, et que ceux-là goûtent le plus souvent de son pain qui sont hors d’état de le lui rendre. Lorsqu’il vous a plu de le charger de missions au nom de cette ville (et ce n’a pas été une seule fois), il a su vous représenter dignement, soit en face des rois, vêtus de peaux, soit en face des princes vêtus de pourpre. Si vous me demandez sous quel maître il a fait l’apprentissage de la science religieuse, je vous répondrai par le proverbe : « Il avait chez lui de qui apprendre. » Enfin, mes très chers frères, cet homme est marqué du doigt de Dieu : captif chez les Barbares, plongé dans les ténèbres d’un ergastule, il a vu s’ouvrir devant ses pas les barrières et les verrous de sa prison, tombés sous une main divine.

« Vous-mêmes (je l’ai entendu raconter), ne l’avez-vous pas déjà voulu pour évêque, le préférant à son beau-père et à son père ? La foule criait autour de lui qu’il fallait le traîner bon gré, mal gré, à l’épiscopat : il refusa, aux applaudissemens des gens de bien, qui le félicitèrent d’avoir placé la dignité de ses parens au-dessus de la sienne ; mais j’oubliais presque la chose par laquelle j’aurais dû commencer. Moïse eut besoin du secours de tout Israël pour construire l’arche d’alliance ; il fallut à Salomon pour bâtir un temple dans Jérusalem toutes les ressources de la Judée, cumulées avec les dépouilles de la Palestine, avec les tributs des rois voisins, avec les trésors de la reine de Saba, et celui-ci, jeune encore et soldat, fils de famille et père de famille, a construit seul, avec une fortune médiocre, une église pour vous, dans votre ville. Les représentations de ses vieux parens ne l’ont pas plus arrêté que la vue de ses jeunes enfans, et quand il eut fait ce sacrifice à sa piété, il voulut qu’on n’en parlât plus. En effet, Simplicius n’est pas de ces hommes qui courent au vent de toutes les popularités ; il ambitionne l’estime des bons, et non la faveur de tous. Son affection est précieuse, parce qu’elle sait choisir. Il recherche donc les amitiés éprouvées, il s’y attache de toutes ses forces, et les observe avec fidélité. Il accepte honnêtement aussi les inimitiés qu’on lui déclare ; lent à y croire, il est prompt à les déposer. En un mot, Simplicius est d’autant plus digne de votre ambition qu’il n’en a point pour lui-même, et qu’il s’est toujours montré plus soucieux de mériter le sacerdoce que de l’obtenir.

« D’où savez-vous tout cela, me dira-t-on, vous qui n’êtes ici que depuis quelques jours ? » Ma réponse est simple. Avant de connaître Bourges, je connaissais les habitans de Bourges ; j’en avais rencontré beaucoup sur les routes, beaucoup lorsque je servais sous les drapeaux, beaucoup dans mes voyages ou dans les leurs, beaucoup dans la pratique des affaires, soit publiques, soit privées. Est-ce que la réputation d’un homme ne peut pas dépasser les frontières de sa patrie ? Est-ce que la grandeur d’une ville ne tient pas à l’illustration de ses habitans au moins autant qu’à l’étendue de ses murailles ? Je savais donc qui vous étiez avant de savoir où vous viviez. Ainsi je n’ignorais pas que Simplicius avait épousé une femme de cette maison des Pallades doublement célèbre dans les chaires de l’église et dans celles de l’école. Et, attendu que la mention d’une matrone doit être comme elle pleine de modestie et de retenue, je me borne à vous affirmer que, fille et belle-fille d’évêques, cette femme répond à la dignité des deux sacerdoces de sa maison, et de celui à l’ombre duquel elle a grandi dès l’enfance, et de celui près duquel elle a passé comme épouse. De concert avec son mari, elle élève sagement et religieusement deux fils, jeunes gens très distingués, dont la vue réjouit d’autant plus leur père qu’ils semblent vouloir le surpasser un jour.

« Or donc, puisque vous vous êtes engagés à prendre mon humble avis pour votre loi dans cette élection, et puisqu’un engagement écrit équivaut à une parole jurée, je déclare, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, que Simplicius sera l’évêque de votre cité et le métropolitain de ma province. — Si j’ai bien fait, applaudissez. »

Simplicius fut évêque.

Deux ans après, les acteurs de cette scène électorale étaient dispersés par la guerre. Euric, revenu avec une formidable armée, avait pris Bourges ; l’Auvergne elle-même était envahie. On ne sait ce que devint Simplicius dans ce premier moment de désordre, et, suivant toute apparence, il alla revoir, avec un redoublement de souffrances, les ergastules barbares qu’il avait visités dans sa jeunesse. Sidoine, renfermé dans Clermont, y soutint un siège héroïque : magistrat et général autant qu’évêque, il conseillait, il commandait, il animait tous les courages de sa propre énergie, tandis que son beau-frère Ecdicius tenait la campagne au dehors. Les assiégés furent réduits à manger les herbes qui croissaient dans les fentes de leurs remparts ; mais la ville fut sauvée.

Tels étaient ces grands évêques du Ve siècle, gens du monde, gens de guerre au besoin, administrateurs, littérateurs, et qui avec cela savaient donner les plus grands exemples de sainteté.

La Gaule possédait alors une brillante cohorte de ces saints, dont le nom est arrivé jusqu’à nous entouré de la vénération des âges : Germain d’Auxerre, Loup de Troyes, Mamert de Vienne, Euphronius d’Autun, Perpétuus de Tours, Patiens de Lyon, et d’autres encore. Ils furent les sauveurs du catholicisme en Gaule, les derniers défenseurs de la civilisation de nos pères, les derniers héros de Rome expirante. La haine et le mépris du Barbare formaient entre eux un lien commun ; avec les Visigoths, ils voyaient fondre sur leur pays l’ignorance, l’obscurcissement de l’esprit, la grossièreté des mœurs, la férocité des instincts, et s’éteindre, en même temps que la pureté de la foi chrétienne, tout ce qui leur semblait en ce monde la condition désirable de la vie. C’était à leurs yeux plus que la servitude et plus que la mort. « Je hais les Barbares parce qu’ils sont méchans, écrivait un jour à Sidoine Fauste, évêque de Riez, son ami. — Et moi, répondit Sidoine, je les haïrais bien davantage, s’ils étaient bons. »


AMEDEE THIERRY.