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Des élections et l’assemblée législative

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DES ÉLECTIONS


ET


DE L’ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE.




Le public de Paris commence à se remettre, avec sa mobilité habituelle, de la profonde consternation où il s’était laissé tomber le lendemain des élections. Ce qui nous surprenait, pour notre part, en parcourant naguère encore cette capitale stupéfaite, c’est qu’après le 24 février et le 27 juin, elle pût encore être surprise de quelque chose. Une ville qui avait vécu trois mois sous le régime du gouvernement provisoire, qui avait vu pendant trois jours des ruisseaux de sang sillonner ses rues, avait donné, nous le pensions, dans ces épreuves, à la fois la mesure de son mal et la mesure de ses forces. Échappés d’un tel péril par un tel effort, il y avait lieu de nous croire désormais à l’abri de l’illusion comme de l’épouvante. Une sécurité trompeuse ne semblait plus permise à ceux qui avaient senti un gouvernement et une armée s’évanouir une fois tout d’un coup entre leurs mains ; mais la terreur ne devait plus pouvoir atteindre ceux qui, sans gouvernement, sans armée, avaient su, une fois aussi, secouer l’étreinte des factions. Donnerons-nous toujours le spectacle de ces alternatives d’héroïsme et de timidité ? Ne cesserons-nous jamais, de croire que tout est sauvé, ou que tout est perdu ?

Mais, disait-on, les partis ne sont pas découragés ; mais de funestes doctrines, une fois comprimées dans leur expression violente, ont fait un travail souterrain ; mais des parties saines du corps social ont été entamées par la contagion ; mais le suffrage universel, hardi et sensé aux deux épreuves précédentes, s’est montré en plus d’un lieu languissant dans l’exercice de ses droits, crédule à de fausses promesses, accessible à des appétits brutaux. Vraiment en sommes-nous là ? c’est là ce qui nous étonne ! Et à quoi pensions-nous depuis quinze mois, si de pareils faits nous prennent au dépourvu ? Parce que le socialisme était battu dans nos faubourgs et réfuté dans nos livres, pensions-nous avoir déraciné, une fois pour toutes, ses véritables points d’appui ? Ne lui restait-il pas sa grande base d’opérations, la crédulité du pauvre qui souffre, l’impatience du subordonné qui obéit, le malaise des ambitions mécontentes, cette misère, son œuvre et son instrument, qu’il produit et qu’il exploite, en un mot tout ce grand domaine que les vices, les malheurs et les passions humaines tiennent sans cesse ouvert à son infernale puissance ? Il semait dans ce vaste champ à ciel découvert ; vous le saviez, vous le voyiez faire : il moissonne aujourd’hui. Ce n’est pas rassurant sans doute, mais c’est assez naturel. Et nos nouvelles institutions politiques, est-ce que nous ne savions pas qu’elles ne gardaient que trop l’empreinte de l’esprit de désordre des temps malheureux où elles ont pris naissance ? est-ce que tant d’hommes, parmi leurs auteurs, dont la main était plus habituée à ébranler la société qu’à la combattre, n’y avaient pas laissé leur cachet ? N’étions-nous pas prévenus, dès le premier jour, qu’elles laissaient toutes les écluses ouvertes au flot révolutionnaire, et que, si l’esprit de résistance essayait de s’appuyer sur elles, le seul poids du corps ferait fléchir ces digues bâties sur le sable ? Cela est arrivé, voilà tout. Naïf comme l’enfance, fécond en heureuses inspirations, éclairé souvent par les traits d’un bon sens naturel, le suffrage universel, encore bien nouveau parmi nous, a eu la mobilité et l’inexpérience de son âge. Il a cru à la parole du premier venu ; il s’est joué parfois de lui-même. Mécontent, et à bon droit, d’un présent que les révolutions lui ont fait si dur, déçu dans plus d’une attente, il a ouvert l’oreille aux espérances fallacieuses d’uni avenir idéal. Les médecins ne l’ayant pas guéri sur-le-champ, il a voulu essayer des empiriques. Tel qui adorait au 10 décembre le grand nom de Napoléon vient d’évoquer les revenans de 93, et cela toujours par le même motif, par l’agitation que donne le malaise, par cette confiance aveugle qui pousse les masses dans les bras d’un homme, par le puéril espoir d’en finir d’un coup avec tout ce qui gêne. L’artificieux système du scrutin de liste, que nous avons dénoncé dès le premier jour et qui se résume à tenir les candidats et les électeurs hors de vue les uns des autres, a aussi porté ses fruits attendus. Il a donné au scrutin électoral tout le hasard d’une loterie où la société, j’en conviens, n’a pas gagné tous les lots ; mais tout cela était prévu, prédit, écrit, pour ainsi dire, par avance dans le texte même de nos lois. Vous qui vous récriez, vous aviez donc oublié deux choses : la révolution et la constitution de 1848 !

Hélas ! oui, nous l’oubliions, mais d’autres ne l’oubliaient pas. Pendant que Paris déridait son front et dépouillait ses vêtemens de deuil, pendant que nous allions admirer son éclat renaissant dans ses fêtes et ses promenades ranimées, pendant que nous respirions la douceur de l’air et que notre poitrine soulagée reprenait haleine, d’autres, à nos côtés, sous nos yeux, ne perdaient pas une seule minute de ces jours de trêve. Incessamment mêlés à la foule, ils allaient compter tout ce que le spectacle de la richesse, même modeste et bienfaisante, peut faire passer d’impressions pénibles dans le cœur des moins heureux. Ils versaient de nouveau le venin dans les blessures à peine cicatrisées. Pendant que nous regardions défiler ces belles troupes, symbole de l’ordre et défense de nos nuits tranquilles, ils se souvenaient qu’à un jour donné ces armes étaient tombées comme d’elles-mêmes des mains qui les tenaient, et, pénétrant dans les rangs, ils s’ingéniaient à retrouver le secret de ces étranges défaillances. Si les orages de l’an passé avaient laissé entre eux quelques différends, ils les accommodaient en silence. Coups de fusil échangés sur la place publique, coups de poing assénés dans la salle des conférences, outrages empruntés aux grossiers vocabulaires des halles, calomnies réciproques, tout était effacé, tout cédait à l’entraînement d’une haine commune. Des listes où se trouvaient côte à côte ceux qui avaient ordonné la mitraille en juin et ceux qui l’avaient reçue en pleine poitrine émanaient de l’officine du parti, et la consigne, répétée tout bas de bouche en bouche, passait de Dunkerque à Perpignan. Pendant ce temps, que faisaient les défenseurs de l’ordre ? Ils dépensaient à plaisir, en fantaisies individuelles, un petit trésor de forces amassé au prix du sang. Chaque couleur, chaque nuance avait son candidat de prédilection. Beaucoup ne trouvaient pas leurs opinions suffisamment bien représentées, si elles ne l’étaient en leurs personnes. La plupart des départemens s’isolant, dans une humeur assez légitime, mais exagérée, contre la capitale, procédaient chacun à sa guise, sans envoyer de lumières et sans accepter de conseils. S’agissait-il de prêcher l’union ? l’éloquence ne tarissait pas. S’agissait-il de la pratiquer ? tout le monde faisait ses réserves. Le marchand de Paris s’inquiétait de la réaction : l’excès du bien lui paraissait, disait-il avec complaisance, redoutable autant que l’excès du mal. Le paysan de Bretagne voulait, en fait d’opinion, des traditions et des quartiers irréprochables ; le protestant du midi préférait le credo révolutionnaire au symbole de la foi catholique. Si les hommes éminens de chacun des anciens partis politiques s’essayaient à opérer entre eux des transactions équitables, il fallait voir à quelles récriminations de leurs amis, à quelles méfiances de leurs anciens adversaires cette tentative patriotique les laissait en butte. Toute prétention de mettre au pas les ambitions et les vanités était accueillie avec une humeur mal déguisée et une raillerie de bon goût dans cette société que la moindre règle fatigue, que la moindre supériorité offusque, et où tout ce qui reste de discipline semble, par un piquant contraste, s’être réfugié dans le camp des partis anarchiques. Et le gouvernement, ce gouvernement appelé de tant de voeux, entouré de tant d’écueils, marchant sur un terrain mobile, en présence d’une hostilité acharnée et sous le feu d’une conspiration permanente, quel appui trouvait-il dans ceux qui l’avaient porté là ? Il était le gouvernement ; c’est tout dire. N’est-il pas convenu, en France, que le gouvernement est né pour servir d’exercice à la critique des bons esprits ? N’est-il pas convenu qu’on doit demander toute protection au gouvernement et ne lui prêter jamais aucun appui ? Tout gouvernement n’est-il pas, sous peine de mort, condamné à être infaillible ? Voilà à quels jeux nous nous livrions de nouveau sur la glace à peine épaissie qui nous séparait de l’abîme. Dieu merci ! cette fois l’abîme n’a fait que s’entr’ouvrir sous nos pas, juste assez pour nous effrayer, pas assez pour nous engloutir.

Nous voudrions en effet, en examinant de sang-froid la situation nouvelle que les élections nous ont faite, conserver ce qu’il y a de salutaire dans cet effroi sans affaiblir à nos propres yeux tout ce qui nous reste de moyens et de garanties de salut. Une assemblée dont les deux tiers au moins sont sincèrement dévoués à notre cause, tel est le produit de ces élections, qui ont donné lieu à tant d’espérances et à tant de craintes. C’est bien assez pour nous défendre ; nous sommes heureux que ce ne soit pas assez pour nous rassurer complètement. Si cette assemblée comprend son rôle, tel au moins qu’il nous apparaît, c’est à nous maintenir dans cet état, non pas d’alarmes, mais de vigilance, qu’elle doit travailler sans relâche. Sa tâche est de nous convaincre de la profondeur de notre mal autant que de nous en préserver. La perte a été dans l’illusion. Le salut est dans la lumière. Qu’aucune tranquillité de la surface ne lui fasse donc perdre de vue ce qui s agite à des couches où notre regard pénètre difficilement, ce qui se médite dans ces retraites où la révolution a depuis long-temps l’habitude de faire sa veillée d’armes dans l’ombre et dans le silence ; qu’aucune question accessoire, qu’aucun intérêt passager ne vienne distraire son attention. L’assemblée doit faire en sorte qu’entre le socialisme et la société aucun nuage ne s’interpose.

Autant qu’on en peut juger par la simple liste des noms propres, la nature de sa composition lui rend cette position nette non-seulement facile, mais obligatoire. Il n’est personne qui n’ait remarqué quelle préférence le suffrage universel avait manifestée cette fois, dans l’un comme dans l’autre camp, pour les opinions bien tranchées et les caractères bien connus. Là où il s’est montré intelligent des dangers publics, il a été chercher, sans hésiter, parmi les vétérans de la vie politique ceux dont la conduite passée avait fait preuve de décision et d’énergie. Les noms qui effrayaient la timidité de certaines opinions moyennes sont au contraire ceux qui, par leur éclat, ont agi le plus efficacement sur l’esprit simple des masses. La majorité de l’assemblée comptera dans son sein, à quelques exceptions près qui sont dans toutes les bouches et que nous espérons ne pas regretter toujours, les serviteurs les plus éminens des deux monarchies passées. En les mettant côte à côte sur les mêmes bancs et le plus souvent sur les mêmes listes, en oubliant leurs torts communs, le corps électoral a voulu sans doute leur donner l’exemple d’oublier aussi leurs griefs réciproques. Il n’a vu qu’une seule chose : leur dévouement aux principes sociaux et la fermeté qu’à des époques et sous des drapeaux différens ils avaient déployée pour les défendre. En revanche, là où l’entraînement révolutionnaire s’est emparé des populations, aucun excès de langage, aucun dévergondage d’imagination ne les a fait reculer. Ni le danger de désorganiser devant l’étranger menaçant les rangs de notre belle armée et d’humilier la dignité du commandement, ni la crainte de dégrader les annales de notre histoire par les monumens d’une brutale ignorance, ni le cynisme des provocations sanguinaires, rien n’a arrêté l’expression de leurs instincts égarés. De ces deux mouvemens en sens contraire, impétueux et francs l’un et l’autre comme tout ce qui est populaire, doit sortir l’assemblée la plus distinctement tranchée en deux partis dont les fastes parlementaires aient jamais fait mention. Tout différera, on le voit déjà, entre les bancs opposés de cette chambre nouvelle, à commencer par le langage et par l’aspect extérieur. La société comptera ses meilleurs défenseurs pour faire tête à ses plus farouches assaillans. Nous aurons, d’un côté, beaucoup de renommée, et de l’autre, faute de mieux, au moins beaucoup de bruit. Nous nous en applaudissons pour notre part : si la France a quelque sentiment et quelque mémoire d’elle-même, nous verrons bien dans lequel de ces deux miroirs il lui plaît de se regarder pour se reconnaître.

Mais cela même indique à la majorité de l’assemblée la seule ligne de conduite qui soit ouverte devant elle. Dire que le jour des transactions bâtardes entre l’ordre et le désordre est passé, c’est dire aussi que le temps des partis énergiques est venu. Le sort de l’assemblée qui vient de finir est instructif. Elle a eu deux phases bien différentes. Dans la première, elle a défendu l’ordre compromis, mais elle l’a toujours défendu à la dernière heure et aux moindres frais de répression possible, se laissant pousser, presser par l’opinion et les événemens, et ne faisant jamais pour protéger la société que juste ce qu’elle ne pouvait négliger sans périr. Plus d’une fois, elle a admis tous les principes du désordre, sauf à en comprimer violemment les conséquences. Dans la seconde, une inquiétude étrange s’est emparée d’elle et a comme égaré son esprit. La haine de certains hommes, une sollicitude sans motif pour la forme républicaine que rien ne menaçait, l’ont tout d’un coup, pour ainsi dire, fait reculer dans le camp même de ceux qu’elle venait de vaincre. Elle a risqué, sur ses derniers jours, de faire renaître dans la capitale les scènes sanglantes qui, à son début, avaient failli l’emporter elle-même. Ces deux conduites contradictoires, l’une insuffisante et l’autre dangereuse, expliquent l’impopularité qui l’a frappée aux yeux du pays. Dans la retraite où la plupart d’entre eux vont retourner, les hommes qui se sont intitulés républicains purs et par excellence réfléchiront sans doute sur les motifs de ce verdict populaire. Ils comprendront qu’ils ont ignoré le sentiment public en mettant une question, quelle qu’elle fût, au-dessus de la question sociale, qui seule doit occuper le terrain. Ils comprendront que ce n’est pas la faute de la réaction, si la France, bien que rattachée à la république, est pourtant trop inquiète du nécessaire, depuis le 24 février, pour porter beaucoup d’intérêt à ces questions de forme de gouvernement, qui sont le luxe de la politique. Ils sentiront que c’est pour en avoir fait leur unique et exclusive affaire que des deux côtés on les a remerciés de leurs services. Il leur restera ensuite à faire leur choix entre les deux véritables et sérieux partis qui nous divisent. Du côté de l’ordre, tous les rangs leur restent ouverts : j’ignore si, de l’autre, on se montrera aussi tolérant, et si, avant de les admettre, on ne leur demandera pas de régler certains comptes. C’est leur affaire. En attendant qu’ils aient décidé de quel côté ils vont porter leur concours, on peut toujours tirer parti de leur exemple.

Ce qu’ils n’ont pas fait, c’est précisément ce que l’assemblée nouvelle a mission de faire. Marcher droit au-devant de l’ennemi de la société, défier hardiment ses attaques, se maintenir toujours sans doute sur le terrain de la légalité ; mais, dans cette enceinte encore assez vaste, ne pas l’attendre, mais le chercher, voilà ce que la France se promet de voir faire à cette assemblée dès le premier jour. Elle se dit que ce ne doit pas être en vain que, par deux batailles et deux scrutins, qui ont été aussi des batailles, elle est enfin parvenue à remettre du même côté, à diriger dans le même sens, le droit et la force, l’exécution et la loi. Elle a accepté tous les défis que lui a jetés l’esprit révolutionnaire elle s’est tirée de tous ses piéges ; elle a pris patience avec tous ses subterfuges et tous ses délais ; elle a donné à ses nouvelles institutions toutes les consécrations, tous les baptêmes démocratiques qu’il a pu rêver ; elle espère avoir aussi conquis le droit de le regarder en face et de faire hardiment usage contre lui des forces qu’il lui a laissées. Qui sera fort, qui aura le droit de parler et d’agir, si ce n’est un président et une assemblée, élus l’un et l’autre par des millions de suffrages, marchant de concert et s’appuyant l’un sur l’autre ? Où sera l’expression de la volonté nationale, où sera le droit du commandement, si on ne les reconnaît pas à ces signes ? Nous avons plongé par deux fois notre gouvernement nouveau-né, chétif et tremblant, dans les pleines eaux populaires, au grand hasard de l’y submerger ; c’est bien le moins, puisqu’il en sort vivant, qu’il en sorte aussi invulnérable.

Un tel droit appuyé sur une telle force inquiète, il est aisé de le voir, tous les chefs les plus avisés d’une minorité chez qui l’emportement n’exclut pas toute prudence. Ils ne perdent aucun artifice pour arriver à faire douter la majorité d’elle-même. Les menaces de la rue, les clameurs sur les bancs ne vont pas tarder à s’élever. On a à ce sujet de bons précédens à suivre. Les fervens disciples du nouvel évangile vont chercher leurs modèles et leurs encouragemens dans les actes de leurs apôtres et les vies de leurs premiers saints. Ils rappellent déjà avec complaisance comment les vains efforts, les scrupules impuissans des majorités honnêtes, dans nos premières assemblées révolutionnaires, ont été comprimés par l’audace des minorités. La majorité, dit-on, était constitutionnelle aussi dans l’assemblée qui fit le 10 août. La majorité de la convention arriva pleine d’horreur contre les massacres de l’Abbaye, et ce fut elle qui créa les comités de salut public. Ce serait faire une cruelle injure à l’assemblée nouvelle que de s’arrêter un instant à de pareilles comparaisons. Quand les noms qui la composent ne seraient pas si bien connus, il est tel excès de menace qui, passant son but, donnerait du cœur aux plus timides. L’histoire profite à tout le monde, et chacun sait, de nos jours, que la faiblesse ne sauve de rien, et que, quand les échafauds sont dressés, les Vergniaud ne tardent pas à y suivre les Malesherbes. Mais, si les cœurs sont fermes, les esprits souvent sont atteints de débilités singulières. Il y a une fatale disposition à croire que le mal qui dort est apaisé, et à taxer de provocation imprudente toute précaution un peu sévère prise pour l’avenir. Je ne sais quelle mollesse de conviction nous dispose aussi à croire que le droit et la vérité se trouvent toujours entre deux parties contendantes et deux opinions opposées, quelles qu’elles soient. Toutes ces faiblesses de notre temps vont être exploitées habilement, il faut s’y attendre. Aussi la tactique la plus dangereuse à la longue, bien qu’elle ait paru ridicule de prime abord, serait celle que le grand apôtre du socialisme lui conseillait l’autre jour avec une astuce à peine déguisée. S’établir tranquillement dans l’enceinte de la constitution, y revendiquer les droits que les gouvernemens libres accordent aux oppositions régulières, établir par conséquent une discussion publique, ouverte, quotidienne, dans le sein même de l’assemblée, sur les principes éternels de la morale et du droit naturel ; traiter la propriété et la famille comme ces institutions passagères que la loi a faites et peut défaire, et sur lesquelles tout le monde est appelé à donner son avis ; compter ensuite pour le succès ou la faveur qui s’attache à toute opposition, en France, sur les divisions naturelles aux majorités parlementaires, tel était le plan de modération subite proposé à la secte étonnée par le plus téméraire des novateurs. Il serait par trop piquant de s’y laisser prendre, et qu’un matin la France apprît que, sur un scrutin de division, par une coalition imprévue, le socialisme a renversé la société, comme un cabinet d’opposition remplaçait autrefois un cabinet conservateur.

Le danger d’une pareille conduite est trop évident ; la méprise qui y donnerait lieu est trop grossière. Il y a sans doute des socialistes protégés par la constitution et les lois dans leur qualité d’électeurs, d’écrivains, de représentans ; mais le socialisme lui-même, Dieu merci, n’est point encore une opinion constitutionnelle. La constitution protége les personnes, mais condamne très expressément les doctrines, Et dans quel moment le socialisme viendrait-il prendre, pour ainsi dire, droit de bourgeoisie dans l’enceinte de nos institutions ? Nous avons connu l’an dernier, après et surtout avant la révolution de février, un socialisme bénin, innocent, qui prétendait avoir une panacée certaine pour guérir, sans opération douloureuse, tous les maux de la société. Il se vantait de pouvoir donner aux uns sans prendre aux autres. Reste-t-il encore des socialistes pareils ? Nous l’ignorons. Assurément ils n’ont plus le verbe haut ni le cœur à l’ouvrage. Nous avons connu aussi un socialisme raisonneur et systématique qui avait tout un mécanisme préparé pour organiser une société nouvelle, et qui ne demandait que quelques jours de dictature pour en venir à bout. Il s’habillait en projet de loi, il s’efforçait de prendre figure humaine. Il s’appelait impôt progressif, droit au travail, phalanstère, organisation du travail. Malheureusement, comme sous ces formes différentes il avait une espèce de corps, il s’est aperçu qu’il donnait prise. Les divers systèmes se sont trouvés à la fois obligés de répondre aux raisonnemens des adversaires et exposés aux injures des concurrens. Pris entre deux feux, de logique par devant et de violence par derrière, ils ont jugé prudent de battre en retraite. Il n’y a plus maintenant de système socialiste sur le terrain ; il n’y a plus que des passions socialistes ; il n’y a plus de songes dans l’air, il n’y a plus que des cupidités dans les coeurs. Pour se plier aux esprits simples des paysans, il a fallu parler net et vider, comme on dit, le fond du sac. Si nous sommes bien informés de ce qui s’est passé aux élections dernières, le socialisme, dans les campagnes, a employé juste autant de raisonnement qu’il en faut pour démontrer qu’avec cent arpens possédés par un propriétaire, on peut faire cent propriétaires d’un arpent. C’est à cela aujourd’hui que se bornent ses démonstrations arithmétiques. À chaque pas qu’il fait, le socialisme perd donc un masque et découvre un trait nouveau de sa brutalité native. Et c’est sous ce visage repoussant, pendant que ses sectateurs font retentir : les airs de cris sinistres, qu’il viendrait demander à être toléré tranquillement sur le terrain de la loi, et à faire compter avec lui les majorités immenses, légales et régulières du pays ! Cela n’est pas donné comme sérieux et ne peut être pris comme tel. C’est le socialisme le premier qui s’est mis en dehors de nos lois, et qui a fait contre elles et toute la société dont elles émanent le fameux serment d’Annibal. À chacun son terrain et ses armes. Au socialisme tout le fond de passions sauvages, ignorantes, rebelles, qui fermentent au fond des grandes masses d’hommes. À nous le terrain de la loi que nous avons assez chèrement reconquis pour avoir le droit de nous y asseoir et de nous y fortifier.

La majorité de l’assemblée est donc parfaitement libre, en respectant les personnes et les droits constitutionnels de la minorité, de déclarer spontanément la guerre aux opinions et de courir sus au socialisme. Elle a le droit de le considérer, tel qu’il est, comme la gangrène de la civilisation dont elle doit se délivrer ou périr. Bien entendu d’ailleurs, et nous n’avons pas attendu les élections pour le dire, que le remède ne consiste pas seulement dans de simples lois défensives et dans des appareils de compression extérieure. Si le socialisme a ses effets qu’il faut arrêter, il a ses causes intérieures qu’il faut faire disparaître. Mais ce qui fait la position grande et unique de cette majorité, c’est qu’elle renferme en elle-même toutes les faces du gouvernement du pays. D’ordinaire, dans les pays constitutionnels, deux grands partis divisent les assemblées : l’un sollicitant le progrès dans les institutions, l’autre défendant les traditions et opposant aux impulsions de l’esprit novateur une salutaire résistance. De leur lutte, de leurs succès alternatifs doit naître, dans les pays ainsi constitués, un progrès légal et continu. Ces deux partis n’ont jamais existé bien nettement parmi nous, et ceux qui en prenaient le titre n’en remplissaient qu’imparfaitement les devoirs. De là les tiraillemens et la fin précoce du gouvernement constitutionnel. Par l’effet de notre révolution profonde et subite, l’assemblée nouvelle se trouve à la fois investie de cette double tâche. Elle a devant elle tout un état politique désorganisé à refaire, tout un état social menacé à défendre. Jamais il n’y eut à faire à la fois une telle œuvre de conservation et une telle œuvre d’initiative et de progrès. Détraquée par tant de vicissitudes successives et violentes, la France appelle des institutions nouvelles qui lui permettent de vivre en paix quelques jours. Menacée par un mal implacable qui ronge la moelle de ses os, elle appelle des moyens énergiques qui taillent dans le vif et arrêtent la contagion. La répression est nécessaire et doit être active ; la répression n’est pas suffisante. Il faut combattre avec l’épée d’une main, édifier avec la truelle de l’autre : il est impossible, d’une part, de laisser l’esprit révolutionnaire souffler de partout sa propagande insensée ; mais, s’il faut lui faire des barrières qui le contiennent, il faut aussi qu’il trouve quelque part, dans les institutions politiques, administratives, municipales du pays, des murailles qui ne tombent pas toujours devant lui. Il faut qu’il ne trouve pas toujours toutes les portes ouvertes par l’inertie des gens de bien, et un accès facile dans des cœurs ou aigris par la misère, ou corrompus par une instruction superficielle et perverse. Il est nécessaire assurément d’assujétir à un peu de règle le désordre effronté des intelligences ; mais le désordre de nos lois, où les traditions du pouvoir absolu se heurtent avec les conditions de la liberté, croit-on qu’il soit possible de le laisser durer plus long-temps ? La majorité de l’assemblée nouvelle doit donc se montrer animée de tout l’esprit de résistance qui doit se trouver dans un parti conservateur énergique et de tout l’esprit de réforme dont doit faire preuve une opposition intelligente. Elle n’a rien à attendre, dans cette tâche, d’une minorité chimérique et violente, dont la destruction est le seul but, avec qui le progrès n’a rien à voir. C’est en elle-même, dans la nature même de son mandat, dans l’inspiration du sentiment publie dont elle est l’organe, qu’elle doit puiser sa résolution Elle n’a de conseils à prendre que de sa raison, et de compte à rendre qu’à la France. Quant à ses adversaires, elle doit discuter avec qui raisonne, et imposer silence à qui menace.


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