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Des études archéologiques en France

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Des études archéologiques en France
Revue des Deux Mondes, période initialetome 19 (p. 762-768).

et l’érudition comptent plus d’un représentant distingué, la plus ancienne est la Société des antiquaires de Normandie, fondée en 1823. C’est en présence de cette société, et dans sa dernière séance annuelle, qu’a été prononcé le discours qu’on va lire. Un écrivain dont le goût et les lumières font autorité depuis longtemps en matière d’art et d’antiquités nationales, M. L. Vitet, a saisi l’occasion qui lui était offerte d’exprimer, comme directeur de la Société des antiquaires de Normandie, son opinion sur les progrès et les écarts de l’archéologie française. On reconnaîtra, dans les conseils donnés par l’éminent critique aux artistes et aux antiquaires, un sentiment vrai des devoirs imposés aux uns et aux autres dans cette difficile étude du moyen-âge, qui, long-temps compromise par notre indifférence, rencontre aujourd’hui un nouvel écueil dans notre engouement. Le jugement porté par M. Vitet, sur les tendances de l’archéologie française, méritait d’être recueilli et doit survivre à la solennité qui l’a inspiré.

Si nos monumens historiques commencent à être entourés de quelque vénération, s’ils sont dotés avec moins de parcimonie, si nous pouvons sans témérité concevoir l’espérance de transmettre à nos neveux ces nobles créations du génie de nos pères, c’est à vous, messieurs, je n’hésite pas à le dire, que le premier honneur en appartient. Lorsqu’il y a vingt-cinq ans vous jetiez les bases de votre société naissante, qui songeait à arrêter le marteau des démolisseurs  ? Quelques plaintes éloquentes, quelques poétiques imprécations avaient bien essayé de se faire entendre, mais ces voix isolées s’étaient évanouies sans rencontrer d’échos. L’œuvre de destruction se continuait avec persévérance  ; le public assistait sans émotion, sans regret, quelquefois même avec un secret plaisir, à la chute de ces vieux édifices qu’on lui avait appris à dédaigner au nom des règles de l’art et à railler au nom de la philosophie. Rien ne semblait pouvoir mettre un terme à cette barbare indifférence. Cependant, lorsqu’on apprit que dans une de nos provinces, dans ce pays justement nommé la terre classique du bon sens et de la raison, quelques hommes sérieux et cultivés s’étaient associés pour protéger, pour maintenir debout ce que partout on renversait  ; lorsqu’on sut qu’ils ne se bornaient pas à signaler dans ces monumens des beautés jusque-là méconnues, mais qu’ils leur demandaient comme à des témoins sûrs et fidèles de nouveaux renseignemens sur notre histoire, qu’ils découvraient dans les différens modes de leur construction le secret de leurs origines et préparaient ainsi les élémens d’une science nouvelle, ce fut un trait de lumière qui aussitôt frappa les esprits attentifs, et de ce jour, dans le public lui-même, commença sourdement un mouvement de réaction. L’effet ne s’en fit pas immédiatement sentir  : les idées neuves et fécondes ont-elles jamais triomphé sans combats  ? Vous eûtes à soutenir des luttes laborieuses, et pendant long-temps il vous fallut souffrir que votre zèle conservateur passât aux yeux du plus grand nombre pour une sorte de monomanie  ; mais le germe que vous aviez déposé allait se développant  ; les esprits les plus rebelles s’ouvraient à la lumière. Bientôt, dans la plupart de nos provinces, des sociétés semblables à la vôtre se formèrent spontanément et vinrent en aide aux efforts de vos adeptes isolés. Enfin le gouvernement, auxiliaire plus puissant encore, en épousant votre cause, acheva de décider la victoire. Aujourd’hui cette victoire est complète  ; à quelques exceptions près, de jour en jour plus rares, personne, à l’heure qu’il est, ne se fait gloire d’être vandale ni même indifférent, et tout semblerait vous inviter à jouir en paisibles spectateurs d’un succès si bien établi.

Mais vous ne l’ignorez pas, messieurs, rien de si périlleux que le succès. Ce n’est pas le moment, croyez-moi, d’abandonner votre œuvre et de rentrer dans le repos. Une tâche nouvelle et non moins difficile vous est encore réservée. Après avoir si puissamment contribué à réhabiliter les chefs-d’œuvre du moyen-âge, vous n’avez pas tout fait pour eux  : il vous reste à les défendre contre l’enthousiasme exclusif de quelques-uns de leurs admirateurs. Après avoir planté les premiers jalons d’une nouvelle archéologie, il vous faut prendre soin qu’elle ne s’égare pas hors de ses vraies limites, et surtout ne pas permettre que, par une usurpation profane, elle envahisse un domaine qui n’est pas le sien, le domaine de l’art. Personne avec autant d’autorité que vous ne saurait faire entendre certaines vérités, certains avertissemens. Vous avez un droit incontestable à ne pas laisser altérer les idées que vous avez mises au jour et à séparer ce que vous croyez essentiellement vrai de ce qui n’est que mode, caprice ou rêverie. Donnez-vous donc cette mission nouvelle  ; soyez les modérateurs d’un mouvement que vous avez si heureusement provoqué. C’est par là que vous affermirez votre ouvrage et que vous ajouterez de nouveaux services à tous ceux que vous nous avez rendus.

Jusqu’à présent, je dois me hâter de le dire, le danger que je vous signale n’est pas encore bien grand  ; mais, vous le savez, tout parti qui triomphe a dans ses rangs certains esprits pour qui c’est un résultat misérable et vulgaire que d’avoir atteint le but  : ils ne sont vraiment contens que lorsqu’ils le dépassent. Tâchez que leur exemple ne soit pas contagieux. Les meilleures causes sont si vite perdues par ceux qui les servent sans mesure et sans discernement  !

Voulons-nous affermir dans l’estime et dans l’admiration de tous cette architecture du moyen-âge que nous aimons, et dont les sublimes beautés nous ont si souvent causé de si vives et si sincères jouissances, gardons-nous de pousser jusqu’à l’hyberbole les sentimens qu’elle nous inspire. Si nous allions tout exalter en elle, tout jusqu’à d’incontestables imperfections, si nous voulions attacher un sens précis à tout ce qu’elle a pu faire, trouver une intention, un mystérieux langage dans chaque pierre, dans la moindre moulure, dans chaque coup de ciseau, nous ne tarderions pas, croyez-moi, à perdre la meilleure partie du terrain que nous avons conquis  ; et si, comme souvent il arrive, notre enthousiasme tournait à l’intolérance, si, par prédilection pour l’ogive, nous allions déclarer la guerre à l’architrave, user de représailles, et, en souvenir d’une longue proscription, essayer de proscrire à notre tour tous les styles hors notre style favori, soyez certains que nous aurions bientôt provoqué une de ces justes et redoutables réactions auxquelles on ne résiste pas. Nous ne sommes pas encore, Dieu merci, témoins de pareilles imprudences  ; mais il faut tout prévoir, et les sages conseils que nous vous prions de donner ne seront certainement pas superflus.

Ce que nous disons des monumens du moyen-âge et de l’architecture qui les a produits, il faut le dire également de cette science qui les décrit et les commente, de cette science à peine adulte, mais pleine d’avenir, dont, les premiers parmi nous, vous avez constaté l’existence et à laquelle vous nous avez initiés. Permettez que pour elle aussi nous réclamions votre sollicitude  ; elle a grand besoin, pour se maintenir dans la bonne voie, de rester quelque temps encore soumise à vos paternelles leçons. Deux sortes d’adversaires bien différens peuvent la mettre en péril  : ceux qui ne croient pas en elle et ceux qui y croient trop. Jusqu’ici vous n’avez eu à la défendre que contre le scepticisme, et vous l’avez défendue avec de bonnes armes, c’est-à-dire avec vos exemples, avec vos solides travaux, avec vos excellens essais de classification  ; vous avez, en un mot, prouvé le mouvement en marchant. Aussi les sceptiques ne font-ils plus qu’une ombre de résistance  ; peut-être ne reconnaissent-ils pas encore à l’archéologie du moyen-âge la même importance, les mêmes droits qu’à ces archéologies romaine, grecque, égyptienne, asiatique, dont la légitimité est depuis si long-temps établie  ; ils la croient de moins noble maison et ne lui pardonnent pas complétement son origine, mais ils n’osent plus lui contester son caractère scientifique  ; ils avouent que les observations qu’elle recueille reposent sur une base expérimentale et qu’il peut en résulter d’utiles et sérieuses conclusions. Nous aurions donc cause gagnée si nous n’avions affaire qu’aux incrédules  ; mais les croyans sont là qui, par excès de zèle et avec les meilleures intentions, menacent de tout compromettre. À les entendre, c’est un déni de justice envers l’archéologie du moyen-âge que de la confondre sur le pied d’égalité avec les autres archéologies. Il faudrait lui rendre hommage comme à l’archéologie par excellence, comme à une science supérieure et pour ainsi dire révélée, qui n’a besoin ni de justifier ce qu’elle explique, ni de prouver ce qu’elle affirme.

Avec de telles prétentions on ne tarderait guère à révolter contre l’archéologie du moyen-âge tous les gens de bon sens et ceux-là même qui sont le mieux disposés à reconnaître son autorité. Vous voyez donc combien il importe que vous ne gardiez pas le silence et que vous fassiez justice de ces chimères en établissant clairement quel est le rôle à la fois modeste et sérieux de la science que vous avez voulu fonder.

Son but est tout simplement l’étude des monumens du moyen-âge. À la vérité, c’est chose entièrement neuve et originale que de décrire, d’expliquer, de classer par ordre chronologique, non-seulement ceux de ces monumens qui tiennent au sol et les sculptures qui les décorent, mais toutes les créations, même les plus légères et les plus fragiles, de l’art et de l’industrie de nos pères. Jamais, jusqu’à nos jours, semblable travail n’avait été tenté. Ce qui ne veut pas dire pourtant que ce soit de nos jours, que ce soit depuis quinze ou vingt ans que le moyen-âge ait été découvert. Les générations qui nous ont précédés nous avaient épargné ce soin. Non-seulement elles avaient aperçu cette grande époque, mais elles l’avaient étudiée siècle par siècle, province par province, avec cette infatigable patience et ce labeur persévérant dont le secret est presque perdu pour nous. Sans les admirables érudits de l’ordre de Saint-Benoît, peut-être aurions-nous grand’ peine à pénétrer aujourd’hui dans les profondeurs de ces temps obscurs  ; leurs travaux sont nos meilleurs guides  ; nous ne voyons pour ainsi dire que par leurs yeux  ; mais, il faut le reconnaître, sur un point ils étaient en défaut. Ils avaient fouillé dans les entrailles du moyen-âge, ils avaient déchiffré ses chartes, expliqué ses usages, interprété ses lois  ; ils n’avaient pas regardé ses monumens. Comment l’étude de la paléographie, du blason, des monnaies, ne les avait-elle pas conduits à l’étude des monumens  ? Comment ne s’étaient-ils pas aperçus que les monumens sont aux siècles passés ce que l’écriture est aux idées, qu’eux seuls nous en transmettent une vivante image ? C’est chose étrange en vérité. N’oublions pas cependant que ces hommes de savoir vivaient presque tous cloîtrés ; eussent-ils été libres, les voyages étaient à cette époque d’une difficulté extrême. Or, sans voyages il n’y a ni comparaison, ni critique, et par conséquent point d’archéologie monumentale. La gravure, seul moyen de suppléer quelque peu aux voyages, n’était alors qu’un interprète infidèle et grossier. L’exactitude dans les copies des œuvres d’art est, comme vous le savez, quelque chose d’aussi neuf en son genre que l’emploi de la vapeur et que les autres merveilles de notre temps. Il ne faut donc pas s’étonner si dans les deux derniers siècles les monumens du moyen-âge ne furent pour personne un sérieux sujet d’étude. Malgré quelques observations ingénieuses et clairvoyantes de l’abbé Lebœuf, j’oserais même dire, malgré les savans travaux de Montfaucon, la lacune fut complète, lacune à jamais regrettable, car il est bien tard pour la combler aujourd’hui.

Nous la comblerons pourtant si nous suivons sans nous détourner la voie prudente et sûre que vous nous avez ouverte. Continuons à observer patiemment les faits, sans esprit de système, avec cette bonne foi qui distingue franchement ce qui est certitude de ce qui n’est que conjecture ; gardons-nous de substituer l’hypothèse à l’observation, et les formes vagues et mystérieuses du sentiment aux lois sévères de l’analyse. Sans doute, en parlant des choses chrétiennes, on s’élève involontairement à un autre langage que s’il était question du monde païen et de son étroit horizon ; mais il ne faut pas que la poésie des mots masque le vide des idées. C’est une science que nous voulons fonder ; quel que soit son objet, il faut, pour qu’elle acquière confiance et crédit, qu’elle repose sur la même base que toutes les sciences, c’est-à-dire sur la méthode scientifique.

Quand nous aurons ainsi accompli notre tâche, ne croyez pas que nous n’ayons obtenu qu’une vaine satisfaction d’esprit ; il en résultera, j’en ai la conviction, de notables profits pour nos études historiques. Il est telle page de nos annales, aujourd’hui presque entièrement effacée, que nous verrons revivre et que nous lirons couramment lorsque notre archéologie aura scientifiquement établi certains faits et les aura rendus incontestables. Connaissons-nous bien, par exemple, quels furent, depuis le VIe siècle jusqu’aux croisades, les rapports de l’Occident avec l’Orient ? À ne consulter que les documens écrits, qui s’aviserait de supposer qu’entre les bazars de Byzance et les comptoirs de Cologne, entre les couvens de la Thessalie et les cloîtres de l’Auvergne ou du Poitou, il existât des relations, sinon toujours fréquentes, du moins jamais complètement interrompues ? Les érudits n’en veulent rien croire, mais les monumens l’affirment, et ce sont eux qui auront raison. Il est bien d’autres problèmes historiques qui s’éclairciront à cette lumière nouvelle ; mais, j’en conviens, ce ne sera pas l’œuvre d’un jour, et le but sera d’autant mieux atteint qu’on aura mis plus de temps et de patience à le poursuivre.

En attendant, nous sommes dès aujourd’hui en possession d’un autre résultat qui a bien aussi son importance, quoiqu’il soit purement pratique : je veux parler des enseignemens et des secours que notre archéologie nous procure pour la restauration des monumens du moyen-âge. Il ne suffit pas en effet d’avoir de l’argent et de la bonne volonté pour prévenir la ruine de certains édifices, il faut encore savoir comment s’y prendre. Si l’artiste ne connaît ni la règle ni l’esprit qui ont présidé à leur construction, il risque en les restaurant de les déshonorer, trop souvent même de les détruire. Grace à vos leçons, grace à ces premiers élémens de la science archéologique que vous avez rendus populaires, nous n’aurons plus de telles chances à courir. Un certain nombre de jeunes artistes se sont approprié, sous vos auspices, les secrets du passé ; ils ont exercé non-seulement leurs yeux à bien copier ce qui subsiste, mais leur intelligence à deviner ce qui est détruit, et désormais nous pouvons leur confier sans crainte, ils peuvent entreprendre sans témérité, une tâche naguère impossible.

À côté de cet avantage laissez-moi vous signaler un danger. L’étude approfondie de notre architecture du moyen-âge, la connaissance de plus en plus intime de ses beautés, semblent nous exposer à une triste tentation. Ne nous parle-t-on pas de ressusciter cette architecture, c’est-à-dire de la prendre servilement pour modèle, non-seulement quand il s’agit d’effacer les ravages du temps dans les œuvres qu’elle a créées, mais quand il faut construire à neuf pour nos propres besoins, pour nos propres usages ? Je sais que de brillans esprits, loin de s’alarmer à cette idée, l’encouragent et la favorisent. Ils font, selon moi, bien bon marché du temps où nous vivons, et lui refusent bien durement cette faculté d’invention, cet esprit créateur dont aucun siècle ne fut complètement déshérité. Sans doute, à l’âge où sont parvenues nos sociétés modernes, avec nos habitudes d’analyse et de réflexion, au milieu de cette atmosphère de doute et d’égoïsme qui nous enveloppe, nous pourrions difficilement prétendre à créer un de ces types entièrement nouveaux qui n’apparaissent qu’aux époques où la foi est vive, ardente, généreuse ; mais faut-il pour cela nous résigner dès l’abord à copier platement ce que d’autres ont inventé ? L’imitation dans les œuvres de l’art sera toujours, quelque intelligente qu’on la suppose, un des plus pauvres emplois de la pensée humaine. Jamais, dans ce monde, l’art ne s’est produit deux fois sous la même forme, ou bien la seconde fois ce n’était que du métier. Pourquoi, je vous le demande, cette architecture qui régnait encore il y a vingt ans, et qui nous fatiguait de ses banales colonnes, de ses frontons inanimés, de ses monotones rosaces, pourquoi nous inspirait-elle un si grand éloignement ? Était-ce parce qu’elle avait mal choisi ses modèles ? Mais les monumens qu’elle s’imaginait reproduire sont la gloire de l’esprit humain ; ce sont des types d’éternelle beauté ; on se prosterne à leur aspect. Qu’est-ce donc qui nous révoltait ? C’était l’imitation. Il en sera de même, quel que soit l’objet imité. Copiez le Parthénon, copiez la cathédrale de Reims, vous subirez la même influence : les modèles resteront sublimes, les contrefaçons feront pitié.

Honneur donc à ceux qui, même aujourd’hui, ne désespéreront pas d’inventer une architecture nouvelle, c’est-à-dire une combinaison de lignes et un système d’ornementation qui n’appartiennent qu’à notre époque et qui en perpétuent le souvenir ! Qu’ils ne s’inspirent ni des formes antiques ni des formes du moyen-âge ; qu’ils se pénètrent seulement de la pensée-mère qui les engendra, pensée d’artiste et non d’archéologue. Surtout qu’ils se préparent à tenir grand compte de toutes les exigences de notre civilisation, de nos idées, de nos habitudes. C’est en leur obéissant, c’est en cherchant à les comprendre et à les satisfaire, qu’ils auront chance de découvrir quelque chose d’original. Une architecture qui sait s’accommoder aux besoins de son temps n’est jamais ni banale ni insignifiante. Elle exprime quelque chose, elle a une physionomie, ce qui est déjà un certain genre de beauté.

Si nous plaidons ainsi la cause de l’art, si nous voulons qu’il n’obéisse qu’à ses inspirations, qu’il jouisse de la plus entière liberté, ne croyez pas que ce soit au détriment de notre science favorite. Non, messieurs, l’archéologie du moyen-âge sera d’autant plus prospère, elle obtiendra d’autant plus de respect et de crédit, qu’elle ne se mêlera que de ce qui la regarde. Le plus sage conseil que vous puissiez lui donner, c’est de se renfermer dans son domaine, c’est-à-dire dans le champ du passé. Autorisez-la tout au plus à nous prêter son assistance pour la restauration des anciens monumens, et ne la laissez jamais en construire de nouveaux. Que par exception, dans de rares circonstances, elle se fasse comme un jeu d’esprit de présider à la construction de quelque oratoire, de quelque chapelle, et, par exemple, qu’elle exhume de la poudre du XIIIe siècle un plan pour cette église de pèlerinage, cette Notre-Dame-de-Bon-Secours, dont le curé, quêteur intrépide, s’acquitte de son apostolat comme s’il était lui-même du siècle de saint Louis, c’est là une sorte de miracle qui ne saurait tirer à conséquence ; mais que ces exceptions ne fassent pas coutume : qu’elle reste archéologie, c’est-à-dire étrangère au monde d’aujourd’hui. Et si dans quelques-unes de nos villes nous devons voir s’édifier à grands frais de soi-disant copies de chefs-d’œuvre inimitables, qu’il soit bien constaté que l’archéologie du moyen-âge, telle que vous l’avez conçue, telle que vous la maintenez, n’a pris aucune part à cette profanation, et qu’elle n’en est pas plus responsable que des vieux meubles de moderne fabrique et des armures de carton qu’on passe au compte du moyen-âge dans les boutiques de nos brocanteurs.

Je m’arrête, messieurs ; si je me laissais aller à ces idées et à tous les développemens qu’elles comportent, j’abuserais trop long-temps de votre indulgente attention. Laissez-moi seulement vous remercier encore, non plus au nom de nos confrères en archéologie pour les services que nous avons reçus de vous, mais en mon propre nom pour l’insigne honneur que vous m’avez fait. En m’appelant cette année à diriger vos travaux, vous m’avez accordé un droit dont je viens d’user avec toute franchise. J’ai cru ne pouvoir mieux vous exprimer ma reconnaissance qu’en pensant tout haut avec vous. Puissent les idées que je vous ai soumises avoir obtenu votre sympathie ! puissent-elles éveiller votre sollicitude ! Je n’aurai pleine confiance au succès de notre cause que lorsqu’il me sera garanti par la sanction de votre exemple et par l’autorité de vos paroles.