Des Nationalités à propos de la guerre de 1866

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Des Nationalités à propos de la guerre de 1866
Revue des Deux Mondes, 2e périodetome 64 (p. 689-720).
DES NATIONALITES
A PROPOS DE LA GUERRE DE 1866

L’existence des nations a été jusqu’ici, elle est encore constituée par des traités, et on voit surgir un nouveau droit des nations qui autorise la négation des traités. Avant d’avoir été défini, ce principe, né d’hier, ébranle le monde; glorifié sur quelques points, il est méconnu et outragé sur plusieurs autres. La conscience humaine condamne la guerre, il n’y a qu’un cri contre le régime des grandes armées, et des armées plus nombreuses que jamais ont été mises sur pied dans l’Europe centrale de manière à faire craindre une guerre générale. Plus le besoin de l’économie est senti, et plus grossissent les budgets. On a fait du progrès une religion, on honore le travail par une espèce de culte; voilà qu’on se met à saccager affreusement les outils du progrès et les fruits accumulés du travail. La contradiction déborde dans la pratique des cabinets comme dans les doctrines. La nation longtemps prépondérante, qui se mêlait arrogamment de toutes choses et partout, professe et pratique si bien la non-intervention, qu’elle crée pour d’autres souverains le privilège d’intervenir. Dans la polémique, d’anciens amis s’étonnent d’être divisés et de prendre des chemins opposés en tendant au même but. Le vœu général appelait un congrès pour trancher les difficultés, mais le congrès a été reconnu impossible, parce que la règle de l’arbitrage est faussée, et qu’il n’y aurait pas de sanction pour le jugement.

Tel est l’état actuel de l’Europe. Cette confusion est l’effet d’un changement profond qui s’opère dans le droit public. Il y a aux prises en ce moment deux conceptions contradictoires : la théorie d’un équilibre européen basé sur des arrangemens concertés entre les maisons souveraines, et le principe nouveau qui attribue aux nations le droit de rompre les traités conclus par ceux qui ont eu jusqu’ici pouvoir pour les représenter. Prise à la lettre, la seconde thèse serait la plus audacieuse négation de l’ancien régime; jugée au point de vue des institutions qui sont restées debout et de plusieurs intérêts qui sont encore respectés, le droit des nationalités ne soutiendrait pas la critique, et cependant cette espèce de dogme, qui semble heurter la raison, s’est emparé si fortement des consciences, qu’il faut absolument compter avec lui. Il met en mouvement rois et peuples, et il est probable que chez beaucoup de ceux qui le repoussent existe le pressentiment que l’avenir lui appartient.

Cette révolution dans un ordre d’idées fondamentales, préparant une révolution dans les faits, est un phénomène social des plus curieux : notre époque en recevra un grand caractère. L’action est encore dans le nuage, comme le combat enveloppé par la fumée du canon. Il y aurait à savoir comment s’est produit le principe des nationalités, quelle est sa véritable signification, comment la confusion signalée plus haut se dissipera, à mesure que le nouveau droit international, prenant le dessus, se mettra en harmonie avec l’ensemble des faits politiques et sociaux. J’ai essayé de réunir à ce sujet quelques faits oubliés; je voudrais tracer une voie d’études. Si une question à éclaircir a jamais eu un caractère d’urgence, c’est à coup sûr celle que la guerre vient d’inscrire à l’ordre du jour en caractères sanglans.


I.

Les monarchies modernes se sont formées, comme chacun le sait, par l’absorption des élémens féodaux. L’idéal de la grandeur souveraine se résuma longtemps en ces deux points : gouverner les sujets d’une manière aussi absolue que possible, et agrandir autant que possible son territoire pour augmenter le nombre de ses sujets.

La transition de l’âge féodal au régime de la monarchie absolue fut une époque pleine de calamités et de souillures. Les princes qui entreprirent de réaliser à leur profit la nouvelle conception sociale étaient infestés d’une science pernicieuse, ébauchée vers la fin du moyen âge dans les petites cours d’Italie, et constituée par Machiavel d’après les exemples des Borgia et des Médias, des Ferdinand d’Aragon et des Louis XI, de la maison d’Autriche et des Tudors. Tous les moyens d’agrandissement, jusqu’aux plus détestables, avaient leur méthode : c’était une gloire de les pratiquer sans scrupule et sans pitié. Si cette émulation de perfidie pouvait être justifiée, elle trouverait son excuse dans ce fait, que la grandeur personnelle du souverain devenait littéralement celle de l’état. Au sortir des entraves féodales où ils s’étaient atrophiés, les peuples, sans notion de leurs droits, sans activité qui leur fût propre, étaient comme ces êtres rudimentaires dont les membres ne sont pas encore articulés. Le principe vital chez eux, l’unique force d’impulsion, les seuls yeux ouverts, résidaient alors dans l’organe central : il passa donc dans les instincts de la royauté d’entreprendre sans cesse autour d’elle, de s’assimiler autant qu’elle pouvait saisir, d’anéantir ce qui la gênait. Deux êtres de ce genre en contact, à moins qu’ils ne s’intimidassent réciproquement, c’était la lutte. Les inquiétudes et la défiance devenant l’état normal, on a été amené à réduire toute la science des relations extérieures à la maxime que voici : « quiconque par la supériorité de ses forces et par sa position géographique peut nous faire du mal est notre ennemi naturel; quiconque ne peut nous faire du mal, et peut, par la mesure de ses forces et par la position où il est, nuire à notre ennemi, est notre ami naturel. » Ainsi parle le plus récent historien du droit public et l’un des plus éclairés assurément, M. de Garden. L’axiome qu’il formule est resté le principal mobile de la diplomatie. Cela montre que la royauté, malgré les changemens qui ont tempéré son principe absolu, n’est pas encore dégagée complètement des influences de son origine.

Des hasards favorables, exploités avec énergie et persévérance, mirent en relief une famille souveraine, la maison d’Autriche. Il y eut un moment où son ambition devint si forcenée, elle fut si bien servie par le succès, qu’on lui attribua le dessein d’assujettir toutes les autres couronnes. Un rapprochement spontané et instinctif des souverains fit contre-poids à cet excès de puissance. La vigueur militaire de Henri IV et le génie de Richelieu posèrent les bases d’un nouveau droit public dont le traité de Westphalie fut le code. Par la prépondérance acquise à la France dans ces transactions se trouva préparée la grandeur de Louis XIV, lequel fut soupçonné à son tour de prétendre, sinon à la monarchie universelle, au moins à une autocratie humiliante pour les autres souverains. On retourna contre le grand roi ce système d’alliances et de guerre collective que Richelieu avait dirigé contre la maison d’Autriche, et la puissance de la maison de Bourbon fut ramenée dans ses précédentes limites. Ces grands exemples attirèrent l’attention des hommes d’état, et du travail qui se fit dans les esprits pour en trouver la synthèse résulta cette utopie diplomatique qu’on a appelée « le système de l’équilibre européen. »

Etant admis que toute maison royale tend et doit tendre incessamment à s’agrandir par la conquête, on imagina, pour conserver le repos et la sécurité nécessaires à tous, une espèce de gravitation politique, agissant de manière à contre-balancer les forces pour les neutraliser. Dans ce système, chaque maison souveraine pèse et est classée dans l’ensemble en raison de sa puissance militaire connue et de la puissance fédérative qui lui est attribuée. En temps ordinaire, c’est-à-dire sous l’empire des traités, quatre ou cinq grands états, auxquels les états secondaires sont subordonnés comme des satellites, se tiennent en respect. Si l’une de ces forces devient menaçante par sa prépondérance, les autres se groupent instantanément pour lui faire contre-poids : l’équilibre naît ainsi de deux tendances contraires, l’ardeur de chacun pour envahir et l’accord des autres pour réprimer l’envahisseur.

Pendant près de deux siècles, cette prétendue loi d’équilibre a été célébrée comme une des grandes inventions de l’esprit humain, et on l’invoque encore par habitude. Annoncée comme un principe de paix, elle a tenu assez mal ses promesses : ce n’est pas la première fois que la remarque en est faite. Pour ne parler que de la période ancienne, celle qui court du traité de Westphalie jusqu’à la révolution française, la France a eu pour sa part, dans cet intervalle, soixante-dix ans de guerre et autant d’années de paix. Cinq guerres ont été entreprises pour faire valoir des droits de famille; quatre guerres ont eu pour causes des cupidités ou des antipathies princières; deux fois il y eut à sauvegarder des intérêts commerciaux. Au surplus, à cette époque où les peuples avaient pour maxime de s’isoler et de vivre en eux-mêmes, une pondération assez exacte pour immobiliser les forces aurait tenu l’Europe dans l’engourdissement. Il fallait un moteur : ce fut l’ambition des princes. Les domaines royaux, terres et sujets, étant considérés comme des patrimoines transmis par Dieu avec l’obligation de les conserver et de les agrandir pour les fortifier, la conquête devint un principe, et la guerre un moyen. Les souverains de droit divin, indépendans les uns à l’égard des autres, ne reconnaissant aucune loi au-dessus d’eux, si ce n’est la loi du plus fort, étaient contenus par l’obstacle d’une force collective, mais non paralysés. Si la prétendue balance politique n’empêchait pas la guerre, elle servait du moins à contrecarrer certaines puissances dont l’expansion anormale, comme celle des conquérans asiatiques, eût été un fléau pour la civilisation.

Le système de l’équilibre avait son côté faible. Essentiellement monarchique, il ne tenait pas compte des peuples. Aussi a-t-il été blessé à mort le jour où l’on a parlé de souveraineté populaire, c’est-à-dire en 1789. Qu’on examine les alliances, les coalitions, les traités survenus depuis cette époque : on verra que si on a continué par habitude d’identifier les intérêts d’état avec ceux des familles royales, on a été encore bien plus dominé par les affinités ou les répulsions résultant des principes politiques.

La déclaration des droits de l’homme tendait à bouleverser l’ancien droit public européen; mais il n’est pas rare en politique qu’un principe soit dénaturé par la manière dont il est introduit dans les faits. En essayant de régler les rapports de peuple à peuple, on ne put aboutir à une de ces formules nettes qui se gravent dans les esprits et font du droit une force vivante. L’assemblée constituante proclame en peu de mots que la nation française n’entreprendra aucune guerre en vue de faire des conquêtes. La convention à ses débuts soulève le problème des relations de peuple à peuple. Par décret, elle ordonne qu’un rapport sur cette matière lui soit présenté, et elle oublie son propre vœu. Le sentiment du progrès à venir brille comme un éclair de génie dans la première ébauche de constitution républicaine, présentée par Condorcet au nom d’une commission où les girondins étaient en majorité. Le passage est remarquable, et il n’est pas hors de propos de le citer. — « La république française ne prendra les armes que pour le maintien de sa liberté et la défense de ses alliés... Elle renonce solennellement à réunir à son territoire des contrées étrangères, sinon d’après le vœu librement émis de la majorité des habitans... Dans les pays occupés par la république française, les généraux seront tenus de maintenir, par tous les moyens à leur disposition, la sûreté des personnes et des propriétés, et d’assurer aux citoyens de ces pays la jouissance entière de leurs droits naturels, civils et politiques... Dans ses relations avec les nations étrangères, la république française respectera les institutions garanties par le consentement de la généralité du peuple. » Cette esquisse d’un nouveau droit des gens resta le vœu d’un philosophe qui devançait son temps. Le projet des girondins fut anéanti avec ses auteurs.

Les nombreuses constitutions qui suivirent furent sobres ou muettes en ce qui concerne les relations internationales. La constitution de l’an II, rédigée en huit jours par Héraut-Séchelles et votée quinze jours après par la convention, déclare brièvement que le peuple français est l’ami et l’allié naturel des peuples libres, en posant toutefois le principe de non-intervention. En 1795, dans l’une des dernières séances de la convention, Grégoire fut admis à lire une déclaration du droit des gens qu’il proposait d’inscrire en tête des lois républicaines, parallèlement à la déclaration des droits de l’homme. Quelques lignes de ce document méritent d’échapper à l’oubli. — « Les peuples sont respectivement indépendans et souverains, quels que soient le nombre d’individus qui les compose et l’étendue de territoire qu’ils occupent : cette souveraineté est inaliénable. — Chaque peuple a le droit d’organiser et de changer les formes de son gouvernement. — Un peuple n’a pas le droit de s’immiscer dans le gouvernement des autres. — Les entreprises contre la liberté d’un peuple sont un attentat contre tous les autres peuples. » La généreuse pensée de Grégoire fut applaudie, sans être prise en considération. On sentit qu’il était contradictoire de déclarer tous les peuples libres en les liant par une espèce de contrat sur lequel ils n’étaient pas consultés. L’acte constitutionnel de l’an III ne touche le droit des gens qu’au point de vue de la procédure intérieure, et attribue à l’assemblée législative le droit de paix et de guerre. A partir du régime consulaire, on rentre de plus en plus dans le courant des anciennes traditions; on renonce à poser des principes abstraits, et sauf le contrôle indirect résultant du vote des subsides dans les pays parlementaires, le chef du pouvoir exécutif recouvre, en matière de politique extérieure, l’initiative et le libre arbitre qui constituaient autrefois l’attribut principal de la royauté.

Non-seulement la révolution française ne parvint pas à formuler une théorie nouvelle du droit des gens, mais on la vit bientôt agir contrairement à son principe, qui impliquait l’indépendance des peuples. La république, à la manière des anciens conquérans, consulta moins le vœu des populations que ses propres convenances. L’idéal du jour était de consacrer aux institutions républicaines un théâtre vaste et privilégié ayant pour limites naturelles le Rhin, les Alpes, les Pyrénées et la mer. Autour de ce domaine, on voulait agencer comme un chapelet de petites républiques pour éviter le contact immédiat entre le grand état populaire et les pays où régnait encore l’ancien absolutisme. Le démenti le plus direct et le plus violent qui ait été donné aux aspirations de 1789 est le traité de Campo-Formio. Le jeune et prodigieux général que la campagne d’Italie vient de révéler, pour ravir à ses rivaux l’honneur de commander la paix, s’empresse de signer les préliminaires de Leoben; il dispose du sort des peuples sans autre préoccupation que sa propre gloire, il anéantit non-seulement l’ancienne oligarchie vénitienne, mais une Venise nouvelle, italienne et démocratique, qui demandait à se constituer à l’image de la France. Le directoire, trop lâche pour désavouer un général victorieux, ratifie les promesses de Leoben par le traité de Campo-Formio. La république française donne les Italiens de la Vénétie à l’empereur d’Autriche, qui n’aurait pas osé demander pareille chose; les deux assemblées législatives ne sont pas même consultées. Le principe émancipateur est tellement effacé qu’aucune protestation ne se fait entendre. — C’est ainsi que Venise est devenue autrichienne, et comme l’heure de l’expiation arrive toujours pour les iniquités politiques, celle-ci met aujourd’hui l’Europe en feu.

Bien que la république usât son principe en l’appliquant à faux, elle restait redoutable par le déploiement de son énergie guerrière. L’ancien objectif de la diplomatie se trouvait ainsi déplacé. Au lieu de faire consister toute la science politique dans l’équilibre des couronnes, la préoccupation des cabinets étrangers fut de grouper les souverains, faibles ou forts, afin de contenir l’esprit révolutionnaire, qui avait adopté la conquête comme moyen de propagande. Avec Napoléon, le système français se modifia. Par ses ambitions dynastiques, il se rapprochait du procédé d’équilibre que les vieilles monarchies abandonnaient. L’édifice impérial qu’il essayait d’élever avait besoin de contre-forts. Au lendemain de chaque victoire, il prenait l’Europe entre ses mains puissantes, la remaniait en vue de constituer un système fédératif à son usage, et à la fin, ayant reconnu que des trônes nouveaux, façonnés avec des élémens anciens, n’offraient pas des points d’appui suffisamment solides, il avait été réduit à se rabattre sur sa propre famille pour y trouver des alliés sûrs; il avait donc improvisé pour ses frères et parens des royaumes en Espagne, dans la Haute et la Basse-Italie, en Westphalie, en Hollande, tout autour de la France. Les manœuvres en sens inverse de la part des anciennes familles souveraines pour faire digue à la révolution, et de la part de Napoléon pour susciter des puissances en solidarité intime avec la dynastie impériale, donnent la clé des coalitions et des guerres qui ont ensanglanté cette époque. Il faut le répéter, dans ces chocs monstrueux, le noble idéal de 1789, l’espoir de l’émancipation par le droit et la liberté, s’était obscurci. Les princes d’outre-Rhin permettaient bien qu’on s’échauffât dans les rangs en parlant d’indépendance, de même que le César français laissait parler de démocratie autour de lui : en réalité, les instincts des vieux régimes avaient repris le dessus, et le principal ressort était encore la haine de peuple à peuple. L’esprit militaire, dont on s’était affolé, avait tué l’esprit politique, et la guerre n’étant plus qu’un écrasement de bataillons, la victoire devait rester en définitive aux plus gros bataillons.

La France vaincue fut douloureusement éprouvée. Tous les fruits de son labeur gigantesque depuis 1789 lui furent arrachés d’un seul coup : elle perdit non-seulement les conquêtes démesurées et disparates du premier empire, mais ces frontières que la république lui avait données et qu’elle aimait à considérer comme ses limites naturelles, a le versant qui s’élève depuis le Jura jusqu’à la mer, et d’où sortent les fleuves adjacens au Rhin, » avait dit Carnot. La France, condamnée en outre à payer une énorme contribution de guerre, dut héberger dix-sept garnisons jusqu’à parfait paiement, comme un débiteur insolvable, et elle n’échappa à l’étreinte de ses ennemis qu’en anticipant l’échéance de sa rançon. Tout cela était bien dur, et cependant on aurait peut-être subi sans trop d’irritation les conséquences de la défaite, si elles avaient été bornées à des pertes matérielles. Le droit du vainqueur, admis sans contestation et brutalement pratiqué à cette époque, autorisait l’affaiblissement du vaincu et la mise à sa charge des frais de guerre. Pendant la veine de ses triomphes, l’empire avait donné à cet égard de tels exemples que les coalisés, en pensant à ce qu’ils avaient souffert, se croyaient sans doute bien modérés dans les représailles. Toutefois dans les traités de 1815 il y avait une chose vraiment intolérable : ce fut l’esprit qui les dicta.

Partisans routiniers de l’équilibre européen, les négociateurs du congrès de Vienne en cherchèrent les conditions non plus dans l’amoindrissement d’une couronne prépondérante, mais dans la suppression du principe révolutionnaire. Cela touchait à l’utopie. Comment équilibrer la force des bataillons et celle des idées? On imagina de grouper les monarchies conservatrices autour de la nation suspecte; on trouva ingénieux que les puissances chargées de la police de l’Europe eussent toutes une main posée sur la France, comme pour l’appréhender au corps si elle redevenait turbulente, et à cet effet il y eut des dépècemens de territoires, des trocs de provinces, des lotissemens de populations arbitraires et scandaleux. Chaque négociateur se montrait exigeant pour son pays; on se disputait le butin à partager en comptant les multitudes par têtes et les contrées par surfaces, et comme au lendemain des batailles antiques nombre de gens se demandaient tristement à quels maîtres ils allaient être adjugés. Il eût été prudent de mettre quelque discrétion dans la forme, de respecter quelque peu les instincts et les coutumes. La diplomatie au contraire mit de l’ostentation à heurter les sentimens populaires; c’était une manière de signifier aux peuples qu’ils n’allaient plus compter en politique. Tout cela se faisait gaîment; c’étaient les intermèdes d’une espèce de féerie, pleine de splendeurs et d’intrigues réjouissantes. « Depuis les congrès de Vienne et d’Aix-la-Chapelle, écrivait Chateaubriand en allant lui-même jouer un des premiers rôles au congrès de Vérone, les princes de l’Europe ont la tête tournée : c’était là qu’on s’amusait et qu’on se partageait quelques peuples. » Pour donner aux combinaisons de leur diplomatie la sanction de la force, les souverains trouvèrent bon de se lier étroitement par une solidarité de principes et d’intérêts. Ils se promirent d’étouffer par une action commune, s’il le fallait, tous les mouvemens subversifs tentés au nom du droit populaire. Le pacte de la sainte-alliance, rendu public en septembre 1815, fournit le commentaire des traités signés vers le même temps. Ainsi les voiles tombaient. Les rois coalisés contre Napoléon avaient obtenu un effort héroïque de leurs peuples en leur promettant la liberté. Après le succès, ils ne songeaient plus qu’à reconstituer leur prétendu droit divin. C’était donc aux tendances de la révolution qu’ils en voulaient bien plus qu’à Napoléon, ce parvenu qu’ils admiraient en dépit d’eux-mêmes pour avoir joué magnifiquement son rôle de monarque. Or la révolution de 1789, par la portion éternellement vraie et généralement acceptée de ses principes, appartient à la conscience humaine; c’est un instrument de libération à l’usage de tous. Considérés à ce point de vue, même par les étrangers, les traités de 1815 apparurent, non plus comme un lien pour garrotter la France, mais comme une atteinte à l’indépendance des autres peuples. L’Europe libérale commença dès lors à protester contre les arrangemens arbitraires de la diplomatie. On revendiquait pour les peuples le droit de s’appartenir, de n’obéir qu’à des gouvernemens de leur choix : aux maximes de la sainte-alliance on opposait la non-intervention, principe nouveau et difficile à définir. De temps en temps, un orateur ou un publiciste risquait un néologisme d’un sens encore vague, et dont personne alors ne prévoyait la haute fortune politique, le mot « nationalité. »

Pour le bonapartisme abattu par les traités de 1815, ce fut une bien heureuse coïncidence que de pouvoir associer ses propres animosités aux ressentimens populaires. Cette portion de sa clientèle qui en était restée aux éblouissemens de la gloire militaire se trouva ainsi fusionnée avec une opposition démocratique qui avait pour elle l’avenir. A force de voir le bonapartisme batailler, d’accord avec les libéraux d’une autre école, contre les odieux traités qui détruisaient le droit des nations, on s’accoutuma à considérer l’affranchissement des nations comme une tendance napoléonienne. Ainsi s’est formé pendant le cours de la restauration un second idéal de bonapartisme très différent de ce qu’avait été en réalité le premier empire. Napoléon Ier, comme tous les hommes d’état de son temps, appartenait à l’école de l’équilibre européen, sauf à en accommoder les théories aux besoins de sa situation personnelle. On l’aurait étonné beaucoup à coup sûr en réclamant l’autonomie des nations, et quand il disposait d’un pays, il ne se souciait guère plus d’obtenir l’assentiment des peuples que César ou Louis XIV. Je parle ici du Napoléon vrai et vivant, pris sur le fait, et non pas du Napoléon quelque peu fantastique inventé après coup d’après les conversations attribuées au prisonnier de Sainte-Hélène. Le nouveau bonapartisme, ayant pour thèse l’autonomie des peuples, ne prit d’ailleurs une forme rationnelle qu’en 1839, où il fut développé avec une habileté et une ampleur de prévisions trop peu remarquées alors par un jeune homme de trente et un ans, l’auteur des Idées napoléoniennes.

La connivence de la restauration avec la sainte-alliance la rendit suspecte. L’opinion fit aux Bourbons de la branche aînée un procès de tendance où ils succombèrent. Toutefois la politique extérieure ne tenait qu’un rang secondaire dans les préoccupations de la démocratie militante. Dans le fameux programme de l’Hôtel-de-Ville, dicté en pleine effervescence par les combattans de juillet, il n’est point parlé, même par allusion, des traités de 1815. La question surgit un peu plus tard à propos de l’insurrection polonaise. J’imagine que les combattans de juillet n’auraient pas été moins embarrassés que Louis-Philippe, s’ils avaient été mis en demeure de donner un sens précis, une portée pratique à leur requête : le mot « nationalité » n’était pas encore une monnaie courante. Il se serait trouvé sans doute d’ardens patriotes qui auraient demandé qu’on déchirât les odieux traités, qu’on reprît la frontière du Rhin, qu’on prêtât main-forte à tous les peuples en travail d’affranchissement; mais, si Louis-Philippe eût pris ce programme à la lettre, il aurait à coup sûr dépassé de beaucoup les aspirations libérales du pays.

Un diplomate qui a pu prendre sur le fait la politique du gouvernement de juillet dans ses relations avec l’étranger, M. de Garden, l’a caractérisée ainsi : « Après 1830, il se manifesta sous les auspices de M. de Talleyrand et par l’organe de MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, d’Harcourt, de Rayneval, de Rumigny, Maison, Flahaut, Bresson, une école de diplomatie qui, sans rechercher auprès des diverses cours une sympathie impossible à obtenir, mais espérant une impartialité favorable, s’imposait le devoir de prouver à l’Europe que la France avait pu faire une révolution sans être une perpétuelle menace pour les autres états, et s’appliquait à démontrer que la clé de la paix est à Paris. » Ces diplomates étaient naïvement dans les traditions de leur emploi. A gens pondérateurs d’un équilibre européen basé sur les traités, pouvaient-ils comprendre que les traités fussent anéantis et les nations transformées par le simple effet des désirs de la multitude? La logique populaire, peu gênée par les faits, qui lui sont à peine connus, a d’autres allures; elle procède par sentiment et par intuition. La foule, où l’on aimait à chanter avec Béranger « la sainte-alliance des peuples, » se crut trahie le jour où on lui annonça la chute de Varsovie. Ce n’est pas le moment d’examiner s’il était plus possible en 1830 qu’en 1864 d’éventrer l’Allemagne pour courir au secours des Polonais; constatons seulement que l’abandon de la Pologne a été un début bien malencontreux, bien facile à exploiter contre le nouveau règne. Dire, comme une école en faveur aujourd’hui affecte de le répéter, que l’attitude indécise du juste milieu en face de l’étranger ait déterminé son impopularité et sa chute, c’est aller beaucoup trop loin. Une autre cause de ruine, ténébreuse, mais inévitable, résidait dans l’aveuglement et le laisser-aller du pouvoir en matière économique. Une oligarchie industrielle, créée par l’abus des influences, était obligée, pour se défendre contre les plaintes et les menées du prolétariat, de se resserrer en oligarchie politique. Là était la vraie cause d’irritation et le dissolvant; mais les phénomènes de cet ordre n’étaient pas suffisamment débrouillés à cette époque, et à peu d’exceptions près les hommes d’opposition n’y voyaient pas plus clair que ceux du gouvernement. On était bien plus sûr d’être compris et de remuer la foule en dissertant sur la politique extérieure, soit que l’on préconisât avec les conservateurs les avantages de la paix, soit qu’on récriminât avec l’opposition contre l’abandon des peuples en souffrance et l’abaissement du pouvoir en face de l’étranger.

Avec la révolution de février, le mot « nationalité » entra dans le vocabulaire diplomatique. Dix jours après la chute de la monarchie parlementaire, le 5 mars 1848, M. de Lamartine lançait une éclatante proclamation « pour faire connaître les principes et les tendances qui allaient diriger à l’extérieur la politique du gouvernement français. » Il s’agissait alors de rassurer les cabinets conservateurs sans décourager les peuples tentés par l’exemple de la France. Ce ne fut point une difficulté pour M. de Lamartine, grâce à ce langage illuminé de poésie, où la précision n’est pas de rigueur. En répudiant au nom de la république toute arrière-pensée de conquête ou de propagande, M. de Lamartine affirmait que la condition de la paix devait résider à l’avenir dans la reconnaissance et le respect de l’indépendance des peuples. « En 1792, disait-il, les idées de la France et de l’Europe n’étaient pas préparées à comprendre l’harmonie des nations; » mais voici venir « la grande nationalité intellectuelle et morale » qui sera le couronnement de la révolution française. La même idée reparaît encore affaiblie dans la constitution républicaine votée le li novembre 1848. a La république française, y est-il dit, respecte les nationalités étrangères, comme elle entend faire respecter la sienne. »

Ce platonisme révolutionnaire ne répondait guère à ce qu’attendaient les peuples en ébullition. Les dernières illusions à cet égard furent dissipées par la tournure que prit l’intervention française dans les affaires romaines. Pendant dix ans, le principe des nationalités ne paraissait plus exister, si ce n’est à l’état de lieu commun, flottant dans le courant de la polémique. En 1859, à la grande stupéfaction du public, un coup de tonnerre ébranle le système européen. Le principe s’affirme par la bouche de Napoléon III, comme une force active, entreprenante, avec laquelle l’ancien monde doit compter. Une armée réputée la première du monde est mise en mouvement, elle remporte une série de victoires, sans autre motif que de constituer la nationalité italienne! Le vainqueur, dans une proclamation aux Italiens, les invite à manifester leurs vœux légitimes. Là-dessus, la municipalité de Milan offre la couronne de Lombardie à Victor-Emmanuel « au nom du nouveau droit social, résultant du principe des nationalités. » Presque tous les états de la péninsule sont agrégés en vertu de la même formule.

Les diplomates de Vienne, plus abasourdis de cette doctrine que les généraux autrichiens de leurs défaites, demandent à Londres si le cabinet britannique reconnaît le droit nouveau, s’il est disposé à l’appliquer aux Indes, au Canada et à l’Irlande. Cette thèse ironique est reprise et développée en plein parlement par lord Normanby. Lord John Russell ne répond pas à cette question embarrassante; mais dans ses dépêches, dans ses discours, il reconnaît sans difficulté le droit qu’ont les peuples de se grouper et de se gouverner à leur guise. Il y a mieux : l’empereur des Français, suivant une expression de M. de Morny, « juge prudent d’interdire à l’Italie les procédés révolutionnaires, » il prétend la contenir dans les liens d’une confédération; mais l’élan de la nationalité italienne emporte avec le traité de Zurich l’idéal du vainqueur de Solferino. Quatre ans plus tard, de nouvelles complications surgissent. La Pologne se soulève, les duchés de l’Elbe réclament leur autonomie, le patriotisme allemand réclame l’unité, l’Italie languit dans une attente fiévreuse et s’épuise en armemens, la question d’Orient est remuée. L’heure du grand classement des peuples va sonner, on le croit du moins, et à la veille d’une telle opération l’Europe prend l’alarme. L’empereur Napoléon inaugure alors un nouveau genre d’intervention. Par une lettre personnelle adressée à dix-neuf chefs d’état, il propose « de régler le présent et d’assurer l’avenir dans un congrès. » L’idée est de nature à éveiller les sympathies, mais elle est neutralisée par la question préalable qu’elle soulève. Quand des souverains ou leurs représentans se réunissent en congrès, on suppose qu’ils vont délibérer en vertu d’un principe commun, et qu’il existe une force matérielle ou morale pour faire, exécuter les décisions. Dans la théorie de l’équilibre européen, où il s’agit d’une pondération de forces, les puissances ne souffrent pas qu’un prince victorieux assure sa prépondérance en s’appropriant tout ce qu’il a gagné au jeu des batailles : l’intérêt commun relève le vaincu et limite le conquérant. Un congrès qui n’aurait pas été précédé d’une guerre pourrait à la rigueur décider un principe abstrait; mais, quand il s’agit de remanier la carte politique et d’opérer un déplacement de forces matérielles, le cas est bien différent. Comment persuaderait-on à un souverain qu’il doit amputer un de ses membres et s’affaiblir pour fortifier un voisin qui lui est hostile? La seule thèse à soutenir pour justifier ce sacrifice serait le droit des nations, principe nouveau, qui n’est encore ni défini ni limité. Or un congrès est un tribunal. Est-ce qu’un tribunal prononce des jugemens au nom d’une loi qui n’est pas encore reconnue?

L’espoir de réunir un congrès pacifique et pondérateur devait avorter en 1863 comme en 1866. Quoi qu’il en soit, le seul fait d’une pareille tentative est un événement considérable, il mérite qu’on en note la date. Il y a maintenant dans le droit des gens je ne dirai pas une loi, mais un sentiment, une intuition qui en est encore à chercher sa formule, et qui est déjà un élément actif, une force vivante. Cet idéal remue les peuples, on convoque les souverains en son nom, il allume la guerre et promet la paix. Ne serait-il pas temps de poser théoriquement cette question : qu’est-ce qu’une nationalité ?


II.

L’histoire des mots éclaire souvent celle des idées. D’où vient le mot « nationalité? » Qui l’a employé le premier dans le sens qui lui est attribué aujourd’hui? Mes lectures ne m’ont rien appris à cet égard, et ma curiosité n’a pas été plus satisfaite par des philologues très érudits que j’ai consultés. Le premier emploi de ce mot se trouverait, je crois, dans les œuvres de Mme de Staël, qui en avait emprunté l’idée à l’Allemagne. Vers 1823, il fut admis avec le signe des néologismes dans le dictionnaire de Boiste. Voici la citation qui l’autorise, elle est curieuse : « les Français n’ont pas de nationalité (Bonaparte). » Il est à croire que le mot est employé dans cet exemple comme synonyme de race. Un peu plus tard, les grammairiens le définissent comme résumant l’ensemble des traits qui caractérisent un pays, jamais comme l’expression d’un droit populaire ou d’une doctrine politique.

La définition n’était pas facile, il faut en convenir, et le bruit que l’on a fait avec le mot n’a pas été jusqu’ici d’un grand secours aux auteurs de lexiques. Quel homme d’état, quel publiciste se chargerait de dire avec précision ce que c’est que la nationalité d’un peuple, et quels sont les élémens qui la constituent? Est-ce la race, la langue, la religion, les convenances topographiques, la législation écrite, le passé historique, les mœurs? Si l’ensemble de ces conditions était exigé, on arriverait à conclure qu’il n’y a pas eu de nationalité dans le monde. L’unité de race et la similitude de langage n’existent dans aucun des pays actuellement constitués en Europe. Les provinces allemandes, bretonnes et languedociennes de la France trouveraient sans doute fort insolent qu’on disputât à leurs habitans la qualité de Français. Il y a plus, l’ethnographie ne reconnaissant pas de race française, il faudrait supprimer la France. Des races différentes se combinent sans peine et des races parfaitement homogènes sont rebelles à la fusion. Le même sang coule dans toute l’Allemagne, et on ne verra pas sans difficulté l’unification des Germains du nord et de ceux du sud. Au contraire la cohésion politique de la Suisse est parfaite, et sa nationalité est des plus solides, bien que composée des élémens les plus disparates. Chercher le lien social dans la croyance religieuse, ce serait nier la liberté des cultes et retourner au moyen âge. Les Hongrois invoquent le droit historique pour s’assimiler les Croates; ceux-ci protestent et prétendent à une existence distincte. Des peuples unis géographiquement se repoussent pour incompatibilité d’humeur, témoin les Portugais et les Espagnols. En un mot, on arrive à la contradiction et même à l’absurde chaque fois qu’on cherche la définition des nationalités dans l’état matériel des peuples.

Les synthèses puisées dans l’ordre moral ne sont guère plus satisfaisantes : il leur manque du moins cette précision qui leur donnerait une valeur positive en politique. Un homme qui mettait beaucoup de savoir et d’éloquence au service des idées qu’il jugeait progressives, M. Buchez, a dit : « Les nations sont créées par la tendance d’une population vers un but commun. » On répand en ce moment un atlas historique, composé par une réunion de publicistes pour qui le classement systématique des peuples est devenu une sorte d’apostolat. « La nationalité, y est-il dit, c’est la patrie avec son histoire, ses traditions possédées en commun, c’est le concours de tous les citoyens pour un et d’un pour tous. » Suivant M. Stuart Mill, c’est « l’identité d’antécédens politiques, la possession d’une histoire nationale. » Dans le discours retentissant prononcé à Ajaccio, le prince Napoléon s’exprime ainsi : « Qu’est-ce qu’une nationalité? C’est une réunion de conditions d’origine, de race, de mœurs, de géographie, d’histoire, de langue, de religion, d’intérêts : il faut que cette nationalité soit dans la volonté de ceux qui la réclament; il faut, pour qu’un peuple soit digne de former une nationalité, qu’il sache s’affirmer par des sacrifices. » On pourrait citer vingt phrases de cette nature qui sont moins des définitions que des commentaires. Dans toutes, il y a du vrai; elles correspondent toutes à un sentiment instinctif chez l’homme, qui s’est combiné avec les aspirations démocratiques et en a tiré une grande force. Aucune de ces définitions ne soutiendrait un examen rigoureux.

Si on a tant de peine à préciser le sens du mot nationalité, c’est qu’on le considère comme s’il exprimait un fait existant, comme s’il avait déjà une valeur effective et pratique, tandis qu’il ne correspond qu’à une aspiration vague, à un desideratum. On a pris l’habitude d’appeler principe ce qui n’est encore qu’une idée, destinée, il est vrai, à devenir principe. Fruit tardif de 1789, l’utopie des nationalités est une manière tolérée de revendiquer la souveraineté des peuples, non-seulement en ce qui concerne leur gouvernement intérieur, mais dans les relations d’état à état. C’est une protestation instinctive contre le fait dominant; voilà pourquoi il est impossible aujourd’hui de produire une définition qui soit rigoureusement en harmonie avec les faits.

Il ne faut donc pas chercher à exprimer ce qu’est aujourd’hui la nationalité; mais on peut dire ce qu’elle sera quand l’idéal de la démocratie aura pris corps et engendré un nouveau droit des gens. Alors la nationalité sera l’autonomie dans toute la plénitude du mot; elle aura pour raison d’être la sympathie et la solidarité des citoyens sous des gouvernemens franchement acceptés. Des provinces, des peuplades, se sentant attirées l’une vers l’autre en vertu d’un sentiment ou au nom d’un intérêt, auront pouvoir de s’organiser en toute liberté et conformément à leur idéal; elles deviendront un être collectif, libre et responsable de ses actes, étant à peu près soumis à l’égard des autres sociétés de même nature aux mêmes devoirs que l’être individuel à l’égard des autres individus. Ces agrégations, étant essentiellement volontaires, ne seront pas immuables; elles pourront se fusionner pour s’agrandir ou se subdiviser en plusieurs groupes également libres, lorsque des déplacemens d’intérêts ou des antipathies survenues auront fait sentir le besoin du divorce. Il est probable d’ailleurs que ce genre de sécession sera réglé par une procédure que le temps et l’expérience contribueront à fixer. Ainsi compris et impliquant d’une manière aussi absolue l’indépendance des peuples, le principe des nationalités sera en quelque sorte l’antithèse du principe antérieur qui découle de la conquête, et a donné à l’Europe sa constitution politique actuelle. La patrie, selon l’ancien type, aurait pu être définie l’ensemble des acquisitions d’un souverain; elle procédait d’un sentiment égoïste et rapace, elle faisait une industrie de la conquête, parce que la principale condition de son existence était d’être grande et robuste. La nation, telle qu’elle se constituera dans l’avenir, n’aura plus les mêmes appétits, parce qu’elle sera d’un autre tempérament; elle sera expansive et désintéressée, parce qu’elle ne craindra pas l’attaque violente; elle ne songera pas à attaquer, parce qu’elle pourra devenir grande et forte avec un petit territoire et peu d’habitans : grande comme l’a été Athènes, forte comme l’ont été Venise ou la république de Hollande [1].

Quand on suppose un état social si différent de celui où nous vivons, on a l’air de faire un rêve. Bien des gens, et je sais lesquels, en éprouveront une surprise voisine de l’indignation. Cette thèse, si on en venait à une discussion régulière, aurait contre elle non-seulement ceux qui professent l’ancienne conception monarchique basée sur l’équilibre des forces, mais encore ces prétendus novateurs qui commencent par grouper arbitrairement les peuples sous prétexte de les affranchir. Je crois entendre le feu roulant des objections. Les nations sont constituées par les traités, et les traités résultent de circonstances dont l’appréciation appartient aux gouvernemens. Admettre que les citoyens d’un pays auront le droit illimité de sécession, qu’on les verra faire ou défaire des groupes indépendans, déplacer sans cesse les limites, mutiler les administrations, transformer les gouvernemens, c’est le bouleversement de toutes les idées, c’est un outrage au sens commun. Avec ce nouveau droit international, la nature humaine est changée; le fort ne cherchera plus à dominer, à éclipser le faible, il n’y a plus besoin de frontières naturelles pour se défendre, ni de contre-poids pour suspendre la conquête; mais aussi plus de patrie, plus de drapeaux, plus d’ancêtres, plus de subordination. Ce que vous appelez l’indépendance des nations n’est que la promiscuité des peuples.

Plaçons-nous dans la réalité actuelle, ajoutera la diplomatie classique, pour voir où l’on serait conduit par la pratique du système. Il n’y a peut-être pas une seule souveraineté qui ne détienne des populations aspirant à l’indépendance. Qu’arriverait-il si l’on donnait partout le libre essor? Plusieurs provinces espagnoles tendent en ce moment à s’affranchir du joug de Madrid et à se constituer isolément; laisserait-on écrouler le trône de Charles-Quint? Au-delà du Rhin, on commence à dire dans les meetings que l’Allemagne a été trop longtemps ballottée entre les Hohenzollern et les Habsbourg, qu’elle devrait s’organiser en confédération comme celle des cantons helvétiques, sur lesquels on s’appuierait; la France se laissera-t-elle envelopper par une Suisse allemande? Les familles se divisent souvent; l’accord ne règne pas nécessairement entre les peuples parce qu’ils sont de même sang et de même langue. Si vous professez, sous prétexte de race et d’unité, que Naples ne pourra jamais se séparer de Florence, ni Munich de Berlin; si vous admettez qu’un vote, plus ou moins éclairé, plus ou moins libre, enchaîne à perpétuité la nation qui l’a émis, vous posez les bases d’un despotisme nouveau qui ne vaudra peut-être pas mieux que l’ancien. Si vous restez au contraire dans la logique de votre principe, si vous admettez qu’un peuple est toujours maître de ses destinées, qu’il ne saurait être enchaîné par un vote émis antérieurement, et qu’il peut toujours approprier le mode et le personnel du gouvernement au régime qu’il désire, vous supprimez tout principe de stabilité, et sous prétexte de nationalité vous détruisez ce qui a fait jusqu’ici la grandeur des nations.

Telles sont les objections : elles ne manquent pas de force assurément, et je ne suis pas surpris que des hommes d’état dont l’éducation politique s’est faite dans les chancelleries considèrent comme une absurdité des plus dangereuses ce prétendu droit des nations découlant de la souveraineté des scrutins. Les conservateurs ont pour eux la loi reconnue, le fait existant, ils sont les sages d’aujourd’hui; mais le bon sens et l’équité ne seraient-ils pas en train de passer du côté de leurs adversaires? Voilà le vrai point de vue pour étudier le problème des nationalités.


III.

En politique, une idée novatrice, — vraiment absurde pour le milieu où elle se produit parce qu’elle y est inapplicable, — devient la seule chose raisonnable et pratique quand le milieu s’est transformé. A l’appui de cette thèse, je citerai un exemple emprunté précisément à l’histoire du droit des gens.

Dans la civilisation gréco-romaine, le droit public autorisait la vente, non-seulement des prisonniers de guerre, mais des populations coupables d’avoir résisté au vainqueur, et dans cette catégorie on comprenait pêle-mêle hommes, femmes, enfans, tous les habitans des villes prises d’assaut. Une armée en campagne était suivie de négocians en esclaves avec des chariots chargés de chaînes, de menottes et d’entraves pour les récalcitrans. Après le combat, les soldats se développaient sur deux lignes au centre desquelles des piques étaient plantées de distance en distance. Les captifs poussés brutalement dans les rangs allaient s’accroupir par lots, sub hastâ ; une sorte d’enchère s’établissait entre les marchands. Un commerce plus grand à lui seul que tous les autres était celui de la chair humaine. Pas une cité n’était sûre de n’avoir point à subir les conséquences de la guerre; il n’y avait pas un être humain qui pût se flatter de ne point mourir dans une geôle lointaine, exténué de fatigue et de honte. Cela nous semble impossible à force d’être odieux; tel était pourtant le droit public à une époque de civilisation splendide à certains égards, et César, à qui on élève des monumens, se vantait d’avoir battu monnaie en vendant ainsi un million de Gaulois. Personne ne songeait à protester, pas même les victimes. Si quelques rêveurs avaient émis une doctrine contraire, s’ils avaient osé professer qu’il faut respecter la qualité d’homme jusque chez les prisonniers de guerre, il y aurait eu un soulèvement d’opinion contre ces audacieux. On les aurait notés comme des utopistes de la plus dangereuse espèce, et au point de vue étroit de la société antique on aurait eu raison. Le grand ressort de la civilisation gréco-romaine était l’esclavage. L’élevage domestique des esclaves n’aurait pas fourni des ouvriers en nombre suffisant pour labourer les terres, soigner les troupeaux, écraser le blé, creuser les mines et carrières, ramer sur les galères, opérer à force de bras tous ces travaux qu’on fait aujourd’hui mécaniquement : il fallait que la guerre fournît incessamment des esclaves travailleurs. La guerre était donc la nourrice de toutes les industries ; contester le droit de vendre les captifs aux entrepreneurs de travaux, c’était attaquer la société antique dans son principe vital. Deux ou trois siècles après César, le travail nourricier s’était arrangé d’autre façon; on n’avait plus absolument besoin de prisonniers de guerre pour cultiver les terres et exercer les métiers industriels, le servage de la glèbe et les corporations serviles d’artisans y suffisaient. On cessa de repousser les insinuations du christianisme, et des sentimens d’humanité, considérés précédemment comme absurdes, s’introduisirent dans le droit des gens.

J’insiste sur cet exemple, parce que je n’en connais pas qui mette en relief d’une manière plus évidente et plus palpable la force motrice des sociétés, la loi du progrès. Le travail-est de nécessité absolue pour les êtres collectifs qu’on appelle peuples ou nations encore plus que pour les individus, car un individu peut à la rigueur vivre du travail des autres, tandis qu’une nation où tout travail cesserait ne tarderait pas à périr. Il faut qu’une certaine somme d’activité soit dépensée pour assurer à la communauté la subsistance, le vêtement, le gîte, les communications, l’éducation intellectuelle et morale, la sécurité. L’ensemble de ces efforts, la manière dont ils s’agencent, les résultats matériels qu’ils donnent constituent un phénomène de l’ordre économique, résumé par cette formule générale et abstraite : la production. Cet inévitable phénomène de la production s’accomplit par des procédés très divers, depuis l’esclavage bestial jusqu’à la liberté absolue rêvée par les économistes. Eh bien! le système politique d’une époque et le droit des gens qui en découle sont commandés par le système en vigueur pour le travail, et quand un progrès social tend à se réaliser, c’est qu’il est rendu possible par une évolution progressive dans le phénomène de la production.

C’est là précisément ce qui se passe à notre époque. Le principe des nationalités impliquant l’indépendance absolue des peuples a fait invasion dans le droit des gens. Le triomphe de ce principe coïncidera avec une transformation économique déjà poussée très loin, et qui sera couronnée par l’affranchissement absolu du travail. On verra sous ces influences la politique européenne changer de maximes et d’allures, et un nouveau code international traduira le rêve de la démocratie contemporaine. Telle est la loi du progrès. Il serait trop long d’en poursuivre le développement historique à travers le moyen âge; mais il est indispensable de vérifier cette loi dans la formation de la monarchie proprement dite, évolution sociale sous l’empire de laquelle nous sommes encore : nous allons voir comment l’excès du principe monarchique a fait surgir le problème des nationalités.

Les peuples favorisant la concentration du pouvoir pour trouver aide et protection contre les tyrannies locales, telle fut l’origine et la raison d’être des monarchies modernes. Ce mouvement ne fut pas le résultat d’une théorie abstraite et réfléchie sur la souveraineté : peuples et rois suivaient naïvement l’impulsion de l’intérêt. Le roi, en abattant un seigneur féodal, se considérait comme substitué à ses droits; les villes et les corporations réclamaient le maintien des coutumes abusives dont elles tiraient profit. Extirper radicalement la féodalité eût été impossible : on se contenta de mettre fin à son rôle politique en lui conservant par transaction de nombreux avantages. Le caractère de la révolution fut de changer les droits seigneuriaux en privilèges octroyés ou vendus. On possédait, on travaillait de par le roi. Déclaré propriétaire de tout le sol, le roi aurait voulu que les terres féodales fussent changées en alleux; cela aurait augmenté le nombre des contribuables. La transformation fut lente et pénible, parce qu’une grande partie du sol était immobilisée au profit du clergé, parce que les grands seigneurs, en réalisant leurs domaines, n’auraient pas eu l’emploi de leurs capitaux. On comptait encore 70,000 fiefs ou arrière-fiefs en France à l’époque de la révolution. Les possesseurs de ces domaines échappaient en grande partie à l’impôt foncier et conservaient des privilèges nuisibles à l’agriculture. La prétendue tutelle monarchique engendrait la réglementation à tort et à travers, aussi incommode pour l’ouvrier des champs que pour celui des ateliers. On sait ce que devinrent les corporations industrielles. L’extrême difficulté des communications, l’absence de crédit rendaient impossible le commerce étranger; on essaya le commerce colonial, mais à l’état de monopole, en réservant les bonnes chances pour la noblesse pauvre.

J’indique en masse et rapidement : les faits sont si nombreux qu’il faudrait des volumes pour décrire et démontrer. Constatons seulement que le régime monarchique, s’il a été moins violent et moins oppresseur que la féodalité, n’a pas été beaucoup plus intelligent ni plus fécond. A partir de l’époque où s’est assise la monarchie absolue, vers le milieu du XVIe siècle jusqu’à l’éclosion de l’idée démocratique au XVIIIe siècle, même sous des règnes resplendissans, le fait général a été l’insuffisance de la production, c’est-à-dire la souffrance et l’exténuation des peuples. On sait l’incroyable misère de la France pendant une grande partie de cette période, la décadence et la dépopulation de l’Espagne, l’abâtardissement de l’Italie. Les seuls pays qui échappèrent à cette fatalité furent ceux qui parvinrent à contre-balancer l’omnipotence monarchique par le self-government, l’Angleterre et la Hollande.

Les sources de la production étaient donc oblitérées, et cependant la royauté avait soif de richesse. Les maisons royales en avaient besoin pour leurs armées, pour leur mise en scène, pour leurs clientèles, pour ces cupidités toujours flamboyantes qui font d’une cour une fournaise. Un budget tel que nous le concevons sous notre régime d’égalité, c’est le produit d’une loi financière dont tous les citoyens sont justiciables. Il n’y avait rien de semblable autrefois. Le roi, comme tout autre seigneur, n’avait eu à l’origine que le revenu afférent à sa part de propriété dans son propre fief. Quand il pouvait mettre la main sur les fiefs d’autrui, il les annexait avec leurs charges et immunités. L’agglomération territoriale étant complétée, le budget royal fut comme celui d’un grand propriétaire où l’on additionne les revenus de divers domaines, les uns rapportant beaucoup et d’autres peu. Il y avait tant de conventions sociales à respecter qu’on n’augmentait pas les recettes à volonté. Le plus sûr moyen pour obtenir des ressources nouvelles était d’acquérir une province de plus : quand Louis XIV par exemple prenait possession de l’Alsace, il ajoutait à son actif une rente de 8 millions de livres, dont la valeur effective correspondrait à 50 millions d’aujourd’hui. La guerre d’ailleurs coûtait peut-être moins cher que la paix. L’armée en campagne vivait sur le paysan, sur le compatriote comme sur l’étranger; on levait des contributions sur le vaincu, et l’esprit de spéculation n’était pas étranger à la gloire des conquêtes.

Autant que l’intérêt financier, le tempérament de la royauté et les dispositions morales des peuples poussaient à la guerre. Les royautés avaient eu pour point de départ des annexions de territoires qui leur avaient donné la prépotence : subjuguer des territoires devint leur industrie instinctive et leur raison d’être. Chaque province acquise donnait des soldats de plus, c’est-à-dire le moyen d’acquérir encore. La poursuite à outrance de ce système était la plus grande gloire; la noblesse d’épée, la clientèle des cours, les artistes et les poètes façonnaient en ce sens l’esprit public. L’éducation religieuse et littéraire donnait incessamment la même note. Si le peuple s’élevait à l’idée de patrie, inconnue au régime féodal, la patrie pour lui s’idéalisait dans le monarque. Les tendances populaires, au surplus, étaient analogues à celles de la royauté. Voyez ces sociétés émiettées en compagnies et ces corporations toutes munies de privilèges exclusifs : l’antagonisme est partout, l’agrandissement du groupe auquel on appartient est la grande affaire. Le sentiment du droit d’autrui n’existe pas plus que dans les temps antiques où il n’y avait qu’un seul mot, hostis, l’hôte, pour désigner l’étranger et l’ennemi. L’hostilité étant la règle, on voulait un souverain fort pour être mieux protégé. La concession royale étant la source de tous biens, on aimait avoir un conquérant pour maître, afin qu’il eût plus de biens à distribuer.

De ces combinaisons de faits et de sentimens est sortie la politique moderne, pratique et droit. Officiellement, une nation est l’ensemble des acquisitions d’un souverain. Toute maison royale qui conquiert et acquiert par force ou subtilité, par mariage ou héritage, est réputée grande. Tout prince qui laisse amoindrir son domaine perd de son prestige. L’intérêt dynastique absorbe l’intérêt national. L’ambition devenant vertu, il en découle cet axiome qu’un des classiques du droit des gens, le grave Ancillon, déclare fondamental : « quiconque peut nous faire du mal veut ou voudra nous en faire. » Chaque pays doit se tenir au port d’armes, préparé à tout événement : de là le système des grandes armées permanentes qui engendrent le fléau des emprunts. Le monde étant considéré comme un champ de bataille, on tâche de s’y assurer les cours d’eau, les ports, les chaînes de montagnes, les voies stratégiques : de là la doctrine des frontières naturelles. — On combine des alliances, on vise surtout aux pactes de familles, à la solidarité des intérêts dynastiques : de là le rôle tout moderne de la diplomatie. Le secret est la loi des négociations : de là les multitudes restant étrangères à leurs propres affaires. Les traités sur lesquels repose le droit ont la forme de contrats personnels entre les souverains : de là l’effacement des nationalités. Arrive-t-il enfin qu’un prince ambitieux, à force d’élargir sa sphère d’activité, devienne inquiétant pour les autres, on se réunit pour faire contre-poids à sa prépondérance, on l’ébranlé par la persuasion ou l’intimidation, on l’entame, s’il le faut, par les armes : de là cette fameuse règle de l’équilibre européen.

Pour la période où il s’est constitué, entre la décadence de la féodalité et l’essor de l’esprit philosophique au XVIIIe siècle, ce système correspondait à l’allure des affaires et aux doctrines acceptées. Quoique battu en brèche depuis plus d’un siècle, il est encore debout, il exprime le droit des gens officiel, et à ce titre il règne et gouverne. Qu’il soit fortement ébranlé, cela est incontestable; mais doit-il disparaître devant le self-government et le nouveau droit des nationalités? Je répondrai en répétant que tout grand changement dans l’ordre politique est annoncé et commandé par un grand changement dans l’ordre économique. C’est la loi sociale que je constate, et il était si important de la démontrer, qu’on voudra bien, je l’espère, ne pas considérer comme un hors-d’œuvre la digression historique qui précède.

Les changemens survenus dans le phénomène de la production, surtout depuis un quart de siècle, ne sont pas moins considérables que ceux qui ont amené les révolutions antérieures; ils sont plus radicaux que ceux qui ont déterminé le remplacement de la féodalité par la monarchie absolue. La nouvelle économie sociale, qui se généralise d’une manière irrésistible, tend à supprimer les monopoles et les combinaisons autoritaires dans le travail en restituant partout à l’individu le libre essor de son intelligence et de son énergie : prodigieuse nouveauté, révolution profonde que les philosophes des anciens temps n’auraient pas osé imaginer dans leurs jours d’audace. Ce noble mouvement a été préparé moralement par les libres penseurs du siècle dernier, par les principes proclamés en 1789; il est continué d’une manière plus spéciale par l’application de la science à l’industrie, miracle incessant de notre époque, et par l’économie politique, qui conduit la marche en tenant le flambeau.

Turgot accomplit un acte politique de premier ordre le jour où il écrivit dans le préambule de l’ordonnance de 1776 : « Dieu a fait du droit de travailler la propriété de tout homme, et cette propriété est la première, la plus sacrée, la plus imprescriptible de toutes. » Cette proposition était bien moins administrative que politique, en ce sens qu’elle déplaçait les bases de la souveraineté. Antérieurement, la vraie force de la royauté avait résidé dans le droit de posséder, de diriger ou de limiter toute l’activité humaine. Grâce à Turgot, on fit le premier pas dans la voie qui devait aboutir au droit des gens que la conscience humaine pressent aujourd’hui. Il eût été impossible de fabriquer le matériel requis pour l’application des découvertes scientifiques à l’industrie, si l’on était resté sous le joug de ces corporations qui se contestaient mutuellement le droit de produire des objets nouveaux. La liberté industrielle a émancipé le génie inventif. La démocratie compte encore beaucoup de Spartiates à qui les progrès de l’ordre matériel sont suspects; ils n’y voient que le débordement d’un luxe corrupteur, l’écume à la surface. Constatons au contraire que la nouvelle économie sociale, tout en se désintéressant en apparence des affaires d’état, exerce une action essentiellement politique. Tout en elle concourt à l’écroulement du vieux monde, tout prépare la fusion sympathique des peuples : le prodigieux accroissement de la production, qui nécessite les échanges lointains; la liberté de ces échanges, qui effacera la fiction des frontières; les facilités du transit et l’égalité des pavillons, qui mettront les moyens de transport de chaque pays à la disposition des autres; la locomotion des individus et le charriage des marchandises, dix fois moins coûteux qu’il y a cent ans ; la transmission à bon marché des lettres écrites assurée pour le monde entier; l’échange instantané des idées par le télégraphe; l’uniformité presque réalisée aujourd’hui des poids et mesures; les expositions universelles occasionnant les réunions internationales de fabricans et d’ouvriers; les congrès littéraires et scientifiques, les voyages collectifs à prix réduits, la vulgarisation de tous les incidens par la presse, le retentissement de toutes les idées! La plus vieille de ces nouveautés n’a pas quatre-vingts ans, et nous ne sommes pas au terme des réformes.

Le fait émancipateur par excellence résulte de la manière dont s’opère aujourd’hui la capitalisation. L’existence humaine se divise naturellement en trois âges : l’éducation, le travail, le repos dans la retraite; la seconde période, celle du travail et de l’épargne, doit capitaliser pour alimenter les deux autres. Les procédés de placemens ont une grande influence sur la vie sociale. Autrefois les rentes d’état et autres titres négociables étaient peu nombreux; le public s’en défiait. Presque tous les placemens s’opéraient par prêts hypothécaires ou sous forme de commandite directe dans la profession qu’on avait exercée; cela suffisait à des sociétés pauvres. Les prélèvemens qu’on peut faire aujourd’hui sur les profits et les salaires donnent lieu à une capitalisation énorme. Les gouvernemens ne parviennent pas à l’absorber, même en abusant de l’emprunt. La commandite industrielle se fait sous forme de sociétés, par coupures transmissibles, parce que personne ne veut plus immobiliser son avoir, et qu’il est d’ailleurs prudent d’éparpiller les risques. Les affaires étrangères ou indigènes sont acceptées indifféremment par le public. Le capital est une marchandise dénationalisée, et, pour le commerce auquel il donne lieu, tous les marchés du monde n’en font plus qu’un seul. Il résulte de là que l’avenir des familles, l’éducation des enfans et le pain du travailleur retraité tiennent autant à la prospérité des peuples ennemis qu’à celle de la patrie. On ne saura jamais combien de familles ont été bouleversées en Europe par la seule annonce de la guerre actuelle. Il y a en Allemagne, dans les états qui vont peut-être bientôt devenir prussiens, 4 ou 5 milliards de valeurs autrichiennes; tout belligérant qui écrasera son ennemi infligera aux neutres et souvent à lui-même un désastre financier. Le règlement des dettes publiques après les annexions va soulever un problème des plus difficiles. Ces questions sont si nouvelles qu’elles n’ont pas encore été mises à l’étude; pense-t-on qu’elles puissent être résolues équitablement sans de profonds changemens dans le système politique de l’Europe?

Vous entrevoyez, dira-t-on peut-être, la solidarité des intérêts et une sorte de fraternisation des peuples : en attendant, le monde est en feu. Il est vrai, une statistique militaire, publiée récemment, nous apprend que l’Europe actuelle, divisée en vingt et une puissances grandes et petites, entretient encore en temps de paix 2 ou 3 millions d’hommes, et que le pied de guerre, en ces mêmes pays, comporte un effectif de 5,996,000 soldats. Chose étrange! plus on prodigue la force humaine, et moins elle pèse sur les champs de bataille. La guerre tourne à la mécanique, et il semble que le succès va dépendre de la supériorité de l’outillage. Ce qui tuera la guerre, c’est l’énormité de la dépense. Plus l’armement se perfectionne, et plus il en coûte pour le créer et l’entretenir. Le progrès du jour annule les sacrifices faits la veille. On se flatte déjà d’avoir mieux que le fusil à aiguille, et 100 millions ne paieront probablement pas les commandes faites à ce sujet en divers pays. On dit aussi que notre brave canon rayé de Solferino va être distancé par des projectiles stupéfians. Dans la marine, c’est bien autre chose : le remplacement du bois par le fer a fait mettre à l’étude les moyens de perforer le métal. La force de résistance des plaques comme la force de projection des boulets pouvant être calculée mathématiquement, on augmente tour à tour l’épaisseur des cuirasses et la puissance des canons. Le dernier mot de la science est en faveur de ceux-ci. On a maintenant des pièces monstrueuses, dont chacune coûte à établir une soixantaine de mille francs, et qui ne pourront pas tirer plus de deux cents coups; chaque boulet en acier forgé revient, avec sa charge, à 5 ou 600 francs. Il est vrai qu’un seul de ces boulets, perforant le blindage et éclatant à l’intérieur, suffit pour anéantir corps et biens un de ces beaux vaisseaux cuirassés qui ont coûté 8 ou 10 millions. Imagine-t-on ce que serait une guerre prolongée avec un tel gaspillage de capital? Ce qu’il y a d’excessif dans les frais de notre système militaire annonce qu’il marche à sa fin.

Il n’est pas nécessaire d’épuiser la série des transformations sociales qui préparent l’avènement d’un nouveau droit des gens. Les différences sautent aux yeux. Dans le système que nous ont transmis les monarchies absolutistes, la maxime fondamentale est que l’intérêt et le devoir de chaque puissance sont de nuire aux autres, ce qui conduit logiquement à la chimère de l’équilibre européen. Les nouvelles combinaisons sociales qui se dégagent d’elles-mêmes par la force des choses démontrent précisément le contraire. Il devient évident pour les peuples qu’ils n’ont aucun intérêt à se nuire, et que la prospérité de chacun tourne à l’avantage des autres. La sagesse de l’ancien régime était la défiance, les prohibitions et l’isolement; le principe du monde nouveau est l’expansion, l’échange des services. Plusieurs causes de guerre ont déjà été éliminées par la liberté religieuse, par la liberté des communications et du commerce. Les autres prétextes d’hostilités seront successivement affaiblis en chaque pays par la liberté politique à l’intérieur, par la liberté d’examen et de publicité, par le vote libre des impôts, en un mot par le self-government, qui soumettra les faits de paix ou de guerre au contrôle éclairé de la conscience publique.

Un sénateur romain n’aurait pas compris un ordre social sans la chasse aux prisonniers pour fournir des instrumens de travail. Un guerrier frank n’aurait pas compris un régime où chaque homme d’armes, au lieu d’exploiter le droit du plus fort, aurait été limité à une assignation sur le revenu d’une terre proportionnellement à ses services. Le seigneur féodal n’aurait pas compris un chef souverain disposant de tous les domaines, de toutes les fonctions et de tous les courages par le seul effet de sa volonté. A ces trois époques, des changemens dans l’économie sociale se sont produits, et les seules combinaisons devenues praticables ont été celles que l’on aurait crues précédemment impossibles et absurdes. Certes les changemens survenus depuis un demi-siècle dans les opinions, la loi du travail et la manière de vivre sont plus profonds, ils tranchent plus avec le passé que ceux qui ont fait surgir le servage de la glèbe, la féodalité et l’omnipotence monarchique. Il n’y avait eu précédemment que des adoucissemens successifs de la servitude; on tend à la liberté complète. Il en découlera un principe politique et un droit des gens correspondant à un idéal qui flotte encore dans les nuages, et auquel correspond vaguement le mot nationalité. A la place de l’ancien équilibre européen, basé sur des droits permanens et maintenu par des violences, s’établira un équilibre naturel et pacifique, résultant du droit incontesté qu’auront les populations de s’agglomérer, de se séparer, de se choisir les gouvernemens à leur convenance, suivant des règles que l’expérience fera connaître et que le temps introduira dans les mœurs.


IV.

Ces grands changemens dans l’économie sociale ne s’accomplissent pas spontanément, ils sont parfois l’œuvre des siècles; ils s’accentuent petit à petit jusqu’au jour où arrive à maturité la révolution politique qui en est la synthèse. La transition est nécessairement laborieuse et confuse. Les idées nouvelles s’infiltrent à travers les anciennes, les intérêts nouveaux ébranlent les anciens; il y a tapage et gâchis, comme dans ces édifices que l’on commence à rebâtir avant que la démolition en soit achevée. Nous sommes à notre tour dans une période de transformation ; de là le pêle-mêle et les antinomies qui donnent un aspect si bizarre à la politique de notre temps. Deux forces motrices sont en lutte : le système qui cherche l’équilibre dans la pondération des couronnes, et la revendication des droits populaires sous le nom de nationalités. Ces deux principes, essentiellement contradictoires, sont invoqués à tort et à travers. Rois et peuples, hommes d’état conservateurs ou publicistes révolutionnaires, passent d’une thèse à l’autre, y puisent les argumens à leur convenance, et s’en font des armes selon les besoins de leur cause.

Après l’unification de l’Italie en 1859, l’Allemagne se croit en péril, si elle ne se hâte pas de réaliser un de ses rêves, l’unité de la famille germanique. Une société démocratique déclare qu’il faut faire rentrer dans le giron les deux duchés de l’Elbe, parce qu’ils sont d’origine allemande. La Prusse exécute l’arrêt et confisque ces deux provinces sous prétexte de les affranchir. La démocratie résiste au nom du droit : de là un conflit dont M. de Bismark fait sortir la prépondérance de la couronne prussienne en Allemagne. En agissant ainsi, le ministre du roi de Prusse est dans les données traditionnelles de la monarchie; mais en même temps il jette le filet du suffrage universel pour capturer des sujets au profit de son maître; celui-ci, qui fait profession de droit divin, parle le langage des nationalités aux Tchèques de la Bohême, aux Polonais de la Galicie, aux Magyars de la Hongrie. L’empereur d’Autriche, qui a été pour son malheur la plus complète incarnation de l’absolutisme, se trouve le défenseur du principe révolutionnaire; c’est lui qui a réclamé pour les peuples allemands le droit de n’obéir qu’à des gouvernemens de leur choix. On a fait un grief à l’Autriche de n’avoir été qu’une agrégation de nationalités asservies, et ces races, à qui il serait si facile de s’affranchir, prodiguent leur sang pour le salut du vieil empire. Le peuple italien réclame Venise au nom de son droit révolutionnaire, et il se lie avec le roi de Prusse par une alliance comme celles des monarques; il signe un de ces contrats où l’on compte seulement les baïonnettes, abstraction faite des principes. Ainsi l’Italie, pour constituer son existence nationale, prête la main à l’étouffement d’un droit analogue réclamé par une grande partie de la famille germanique, et pour nationaliser Venise elle s’expose à créer une ou plusieurs Vénéties vers les rives du Rhin.

Ce qu’une pareille confusion prépare pour l’avenir, il serait téméraire de le prévoir. Dégageons les résultats immédiats; il y en a deux, si probables jusqu’à présent qu’on peut en parler comme de faits accomplis : la libération de la Vénétie et l’unification de l’Allemagne sous la haute main de la Prusse. La satisfaction enfin donnée à l’Italie est généralement acceptée comme un fait heureux. Quant à l’unité germanique, c’est le renversement de l’échafaudage sur lequel oscillait l’ancienne balance politique. On ne connaît pas encore l’ultimatum de la victoire. Ministre d’un monarque qui professe le respect des têtes couronnées, devant compter avec les préjugés de la diplomatie, M. de Bismark, s’il n’est pas entraîné par l’opinion surexcitée en son pays, exposera ses prétentions en termes modestes. Exclusion de l’Autriche de la famille germanique, fédération nouvelle conservant les souverainetés qui sont restées debout, assimilation des intérêts commerciaux au moyen du Zollverein, commandement militaire et direction diplomatique déférés à la couronne prussienne, voilà le programme le plus modéré de Berlin. Une autre combinaison proposée par la France admettrait deux confédérations, l’une pour le nord, l’autre au sud : cela semble difficile à réaliser.

Ne nous y laissons pas tromper; de quelque manière qu’on s’y prenne, l’unification de l’Allemagne se fera, si elle n’est pas déjà faite. Le roi de Prusse, ayant la direction suprême de la guerre, de la diplomatie et du commerce, sera bien plus le maître du monde germanique que ne l’ont jamais été les empereurs d’autrefois. Les souverains conservés seront réduits tôt ou tard à quitter la scène, comme des acteurs dont on aurait fait des figurans. On n’a pas assez remarqué en France ce qui s’est passé l’année dernière à propos du renouvellement du Zollverein. L’union douanière avait été préparée par des arrangemens tendant à modifier les services des postes, des télégraphes, des chemins de fer, de la navigation, des poids, mesures et monnaies. On sentait bien dans les cours du sud que cette assimilation des organes de la vie sociale conduirait à une fusion complète. Les gouvernemens de l’Autriche, de la Bavière et du Wurtemberg faisaient obstacle au renouvellement du Zollverein; les populations, malgré leur antipathie instinctive contre la Prusse, se démenaient en sens contraire. La cour de Vienne eut seule la force de résister; les cours de Munich et de Stuttgart durent céder aux réclamations de leurs sujets. Quoi de plus naturel? Chaque région commerciale a un centre d’attraction vers lequel convergent tous les efforts. Pour l’Allemagne de l’est et du sud, les grands foyers de consommation, le courant des débouchés, sont vers le nord. Comprimées par une confédération teutonique qui serait malveillante, les populations industrielles du Wurtemberg et de la Bavière n’y tiendraient pas. Toute sorte de remuemens instinctifs les feraient rentrer dans le giron de la grande famille. Il est même fort douteux que les provinces allemandes de l’Autriche, celles qu’on veut bien laisser aux Habsbourg, résistent longtemps à cette attraction.

L’union germanique depuis le Jutland jusqu’à la Lorraine comprendrait 45 millions d’âmes : le Zollverein en réunit déjà 36 millions. Cette énorme agglomération de forces ne paraîtrait pas effrayante, si l’unité allemande se constituait sous des influences libérales et dans le sens qu’on voudrait voir fermement attaché au mot nationalité. Il y aurait profit pour tous, même pour la France, si l’on sentait circuler au-delà du Rhin cette vérité que les peuples n’ont aucun intérêt à se nuire, qu’avec le sentiment vrai de la liberté et le respect du droit d’autrui en toutes choses il serait indifférent que les nations juxtaposées fussent grandes ou petites, unitaires ou subdivisées. Nous n’en sommes pas là : en prenant des proportions colossales, la Prusse reste au nombre des états de l’ancien type, où une idée fausse dans une tête puissante, la visée ambitieuse d’un ministre, l’intérêt d’une coterie, le besoin d’une diversion aux démêlés intérieurs déchaînent le fléau de la guerre. M. de Bismark est la créature d’une aristocratie qui se relève d’une façon inespérée par la gloire militaire, et qui ne se fera pas faute de recourir aux mêmes moyens pour se soutenir. Il y a plus, M. de Bismark est débordé aujourd’hui par le torrent qu’il a déchaîné. Il sera poussé par le parti de la grande Allemagne, comme Cavour a été entraîné par l’idée de la grande Italie. Le centre de gravité dans le système européen est évidemment déplacé.

Que devient la situation faite à la France ? La lettre impériale lue le 12 juin devant le corps législatif prévoyait la nécessité d’un agrandissement territorial dans le cas où l’équilibre traditionnel serait rompu, en subordonnant toutefois l’extension de nos frontières au vœu librement exprimé des provinces limitrophes. Qu’arriverait-il si les pays rhénans, mis en demeure de se prononcer, émettaient un vœu défavorable à la France? Le gouvernement français suivrait-il le principe des nationalités ou la loi de l’équilibre? Dans la première hypothèse, une campagne inaugurée en haine des traités de 1815 n’aurait servi qu’à exagérer au détriment de la France les traités de 1815; si on invoquait la loi de l’équilibre, ce serait la guerre.

La France, nous a-t-on dit souvent, peut compter à l’avenir sur le concours de l’Italie. Je ne ferais pas aux Italiens l’injure d’eu douter, si les peuples n’avaient à consulter que leurs sentimens; mais dans les données de la politique traditionnelle où nous sommes encore, ce qui détermine les alliances, ce sont les craintes et les besoins. Si une nation possède un cours d’eau, une voie stratégique absolument nécessaires à une nation limitrophe, il faut que la première se lie par une alliance qui tranquillise sa voisine sur l’usage du chemin ou du cours d’eau, ou bien les deux puissances nourriront une défiance qui aboutira à des hostilités et à des projets de conquête. L’Italie considère aujourd’hui le Tyrol et l’Istrie comme des portions de son patrimoine national. A ce titre, elle les réclame; mais, de l’autre côté des Alpes, cette Allemagne qui vient de se faire avec le concours des Italiens serait infirme sans de grandes issues sur l’Adriatique : elle ne se sentirait pas chez elle si les passes du Tyrol étaient possédées par une nation dont les sentimens fussent douteux. L’Italie est géographiquement un appendice de l’Allemagne; elle ne peut éviter les récriminations et peut-être un retour offensif des Allemands qu’en donnant satisfaction à ceux-ci par une alliance intime, et cette nécessité, pesant sur le cabinet de Florence, le fera incliner vers la politique qui triomphe à Berlin.

Depuis que la Russie se recueille, elle est à l’état de sphinx. Sa politique d’avenir semble une énigme qu’elle donne à deviner à l’Europe. S’est-elle refait un système depuis que tant d’événemens ont brisé les traditions de sa diplomatie? Il était de règle pour elle autrefois de mettre obstacle à l’agrandissement de la Prusse. Ce fut l’empereur Alexandre qui pesa sur les négociateurs de 1815 pour limiter les prétentions de la cour de Berlin. En 1859, aux premiers symptômes du mouvement unitaire qui se manifesta parmi les Allemands, la Russie se mit en travers. Elle protesta contre tout changement dans les institutions germaniques, et on lit dans une dépêche du prince Gortschakof ces remarquables paroles : « La confédération germanique est une combinaison purement et exclusivement défensive; c’est à ce titre qu’elle est entrée dans le droit public européen, sur la base de traités auxquels la Russie a apposé sa signature. » Aujourd’hui la Russie se trouve en présence du fait accompli, et d’ailleurs après ce qu’on a vu en Italie, après la bataille de Sadowa, peut-on contester à la race allemande le droit de se constituer comme elle l’entend? Ajoutons que le cabinet de Berlin a été bien prévoyant, bien habile, et que M. de Bismark a ménagé de belles cartes dans son jeu. Il détient sous le nom d’un Hohenzollern la Roumanie, et il peut la livrer à la Russie, ce qui ferait faire au tsar une belle étape, sur la route de Constantinople. Ce n’est pas tout. Pour la Prusse dominatrice de l’Allemagne, le duché de Posen n’est plus qu’un embarras. Elle peut le céder à la Russie ou, mieux encore, intimider celle-ci en la menaçant d’appeler à l’affranchissement toutes les parties de l’ancienne Pologne. Ce serait le coup de grâce de l’empire autrichien, dont se détacherait la Galicie. Une pareille mesure donnerait à réfléchir au tsar, d’autant plus que le rétablissement de la Pologne dans ces conditions cesserait d’être une utopie. Ce qui a empêché cette résurrection par le fait de la France, c’est qu’il aurait fallu passer incessamment sur le corps germanique pour porter secours aux Polonais, chose impossible, tandis que l’Allemagne unifiée aurait autant de facilité que d’intérêt à susciter entre elle et l’empire moscovite une nation militaire de dix millions d’âmes. Entre de telles séductions et de telles craintes, on conçoit aisément les hésitations silencieuses du gouvernement russe.

Et l’Angleterre! Elle est vraiment bien changée. Au début du siècle, elle croyait, comme tout le monde alors, que la gloire d’une nation est de régenter et d’exploiter les autres, et ses tories exagéraient cette idée à demi sauvage. Si des scènes semblables à celles auxquelles nous assistons s’étaient produites sur le continent, on aurait entendu de jeunes ministres fraîchement échappés d’Oxford ou de Cambridge, comme lord Palmerston, dire à l’Angleterre qu’elle est l’héritière légitime des puissances reines du monde, et s’écrier fièrement : Tu regere imperio populos memento... pacisque imponere morem. Naguère lord Palmerston, sollicité d’intervenir dans les affaires d’Amérique, ne citait plus Virgile; il répondait : « Une vieille chanson dit : Celui qui se mêle de la querelle d’autrui en sort souvent le nez cassé. »

Si l’Angleterre était encore d’humeur à se mêler de tout et à soudoyer des coalitions comme aux jours de Pitt et de Castlereagh, il n’y aurait pas assez de malédictions contre elle, et ce serait justice; ceux qui crieraient le plus fort sont les mêm.es qui disent aujourd’hui que l’Angleterre s’est laissé engourdir par le culte des intérêts matériels, et qu’elle ne compte plus. Une pareille niaiserie est affligeante, surtout quand elle se trouve dans la bouche de nos compatriotes. L’exacte vérité est qu’en Angleterre comme partout ailleurs il y a confusion et antagonisme dans les idées en matière de politique. La vieille école tory, celle qui en est encore à faire des calculs sur l’équilibre et la prépondérance, est enchantée de ce qui se passe sur le continent et ne se gêne pas pour le dire. Elle déclare qu’en laissant constituer une Allemagne qui mettrait six cent mille hommes à la disposition de la cour de Berlin, la France aura fait une excellente spéculation... pour l’Angleterre, et en effet celle-ci pourra soulager son budget en réduisant son effectif. Le torysme ne serait touché par une sorte de réminiscence qu’en ce qui concerne la Belgique et la Turquie. Une autre école, plus jeune et plus sympathique, a répudié la politique batailleuse et arrogante en honneur autrefois : elle cherche l’harmonie dans la liberté; elle n’admet plus la guerre qu’à l’état de légitime défense, et elle croit que les guerres seraient bien rares, si on ne les faisait plus qu’avec l’assentiment des peuples. C’est en ce sens qu’un des chefs de l’école économique, M. Samuel Laing, vient d’interpeller le ministre tory pour en obtenir la promesse qu’on n’interviendrait en rien dans les affaires continentales sans que le parlement eût été préalablement consulté. La majorité du peuple anglais est acquise aujourd’hui à cette doctrine pacifique. Son calme n’exclut pas la force. L’Angleterre possède des finances incomparables, un outillage industriel supérieur, ce qui est à considérer à notre époque de machinerie militaire; elle a enfin une population surabondante, organisée militairement sur une grande échelle. Ceux qui disent que l’Angleterre s’est énervée par sa réforme économique commettent une bévue qui pourrait être expiée par de dures déceptions.

En exposant les éventualités de la guerre actuelle, je n’ai pas la prétention de pénétrer l’avenir. Il s’agissait de montrer au contraire à quel point sont troublés aujourd’hui les calculs de probabilités politiques par la coexistence et la lutte de deux principes contradictoires. Il m’a paru important surtout que la valeur pratique du mot « nationalité » fût éclaircie, et voici la conclusion à laquelle je suis conduit.

Le trouble jeté dans la politique par le mot « nationalité » provient de ce qu’il est employé successivement et quelquefois simultanément avec trois significations différentes : on s’en sert pour exprimer un caractère extérieur et distinctif, un sentiment, un droit. — Il est ridicule de prétendre que la race est le principe et le lien des nations, que toute agglomération d’hommes a le désir et le droit de former un état à part par le seul fait qu’elle présente les caractères distinctifs d’une race. Cette hypothèse absolue ne soutient pas l’examen et n’a plus de défenseurs. — La tendance actuelle est de grouper les peuples par grandes masses géographiques en consultant autant que possible les affinités de langage et de mœurs. Il s’agit, nous dit-on, de classer définitivement l’Europe en sept ou huit grandes dominations disposées à maintenir entre elles une sorte d’équilibre par l’identité de leurs régimes et l’entente de leurs gouvernemens. Cette concentration des peuples, sous prétexte de nationalités, est une manœuvre de guerre avantageuse en certaines occasions : l’Italie lui devra son affranchissement; mais le principe des nationalités, ainsi compris et érigé en système général, exigerait une force énorme de centralisation pour contenir les peuples dans leurs cadres immuables; on aboutirait par là au despotisme militaire, et je ne vois pas ce que l’humanité y aurait gagné. — Si maintenant on ne veut voir dans le nouveau droit des gens que la faculté restituée aux peuples de se grouper en nations, de se gouverner sans pression extérieure, sans tyrannie des faits préexistans, sans autre mobile que leurs sympathies ou leurs convenances, l’invention n’est pas nouvelle : nos pères l’ont signalée en proclamant les droits de l’homme. Il faut reconnaître que, dans l’état actuel des choses, le dogme de 1789, la souveraineté du peuple, est tellement contrecarré par les faits, les traités, les préjugés populaires, les ambitions personnelles, qu’il ne pèse pas d’un bien grand poids dans la politique; mais en même temps on doit constater qu’une évolution dans l’économie sociale, fondamentale, irrésistible, transforme les milieux de la politique, et tend envers et contre tous à faire de l’utopie de 1789 une réalité.

Les gens accoutumés au maniement des affaires positives trouveront peut-être ces distinctions bien subtiles; il leur répugnera d’y appliquer leurs pensées : ce serait un tort. Quand un mot, futile et indéfinissable en apparence, ébranle le monde, c’est qu’il y a sous ce mot une idée, un sentiment, une force motrice. Il me semble urgent que les hommes éclairés se fassent une opinion nette et précise sur la doctrine des nationalités; c’est le moyen de prévenir l’abus qu’on en pourrait faire aujourd’hui, et de hâter l’avènement de cette phase sociale où les mots u nationalité » et « liberté » seront synonymes.


ANDRE COCHUT.

  1. Il est curieux de constater la similitude de cette hypothèse avec les propositions soumises à la convention par Grégoire.