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Des Partis et des écoles depuis 1830/01

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I. Caractère dominant du mouvement actuel
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I. Caractère dominant du mouvement actuel


DES PARTIS
ET DES ÉCOLES
DEPUIS 1830.[1]

i.
Caractère dominant du mouvement actuel.

L’esprit humain marche d’un même pas dans les sphères diverses de son activité ; il se développe sous une influence générale et prédominante. C’est ainsi que toutes les idées d’un siècle se revêtent d’un caractère qui appartient moins à elles-mêmes qu’à l’atmosphère dans laquelle elles se produisent. Quand le monde moderne se fut enfin dégagé après un long enfantement, et qu’il apparut avec sa physionomie propre, la société religieuse et la société politique se tenaient debout par la même foi puis les théories sociales divergèrent à mesure que fermenta dans l’intelligence européenne l’énergique levain de la réforme.

Alors se formulèrent les divers systèmes sur la nature du pouvoir et sur ses limites, sur la constitution originaire de la société. En France, Bossuet et Louis xiv, deux hommes impossibles à séparer, deux forces au service de la même idée, constituèrent la puissance royale avec les traditions immuables de l’Orient, pendant que les réfugiés en Hollande et les presbytériens en Écosse donnaient à leurs théories sociales une base mouvante et agressive. En Angleterre, des idées absolues, inflexibles, aussi incapables d’armistice que de transaction, proclamées par les attorneys royaux, prêchées par les orateurs de la chaire et des meetings, finirent par se traduire en coups de canon.

Dans le reste de l’Europe, le combat s’engagea au sein des universités et des synodes : — combat à coups de textes et de commentaires, dans lequel on prit parti pour le contrat primitif ou le droit divin des puissances, comme en faveur des idées innées ou des idées acquises. Les Filmer et les Mackensie, les Burnet et les Sancroft, les disciples de Jean Knox et de Calvin ; pamphlétaires de la couronne, docteurs mitrés de l’anglicanisme, austères puritains, tous portaient, dans ces controverses qu’ensanglantait pourtant la hache du bourreau, qu’illuminèrent plus d’une fois les flammes des bûchers, une sorte de docte foi et d’impassibilité philosophique. La société s’envisageait alors du même point de vue que la science ; c’étaient des inconnues à dégager, des problèmes métaphysiques à résoudre ; on eût dit de hautes et pures hypothèses, comme celles où se plaisait Descartes discourant sur les tourbillons, ou Leibnitz expliquant l’homme et l’univers par l’harmonie préétablie.

Au siècle suivant, un mouvement simultané s’opère dans la science sociale et dans la science philosophique. La réforme, poussée à ses dernières conséquences, a tué la foi religieuse, et l’esprit humain mâche à vide dans le champ stérile de l’abstraction : il résiste pourtant au néant, car il croit encore à lui-même ; aussi, avec une force prodigieuse, quoique vaine, organise-t-il tout un monde dans les profondeurs de l’entendement. On le voit, en philosophie, recherchant comment se forme la conscience, comment l’intelligence s’illumine, par quels procédés la sensation se transforme en idée, comment la statue devient homme. Il classe, il organise les phénomènes de l’ame, en même temps que ceux de la nature extérieure ; il aspire enfin à tracer la constitution de l’être et à déterminer tous les modes de son activité.

Une disposition analogue préside à toutes les études politiques de l’époque. Le contrat primitif, défendu au xviie siècle d’après les idées religieuses et des autorités sacrées, ne l’est plus au xviiie que par la puissance virtuelle du nombre, devenue la seule force du monde social, comme la sensation la seule faculté du monde de l’intelligence. Le nombre est donc le principe et la règle unique du droit. On croit seulement avoir découvert dans l’histoire la preuve que cette force aveugle se modifie incessamment dans son action, puisque, parti de l’état sauvage, l’homme est parvenu à l’état de civilisation, comme l’être organisé, qui de l’aspiration d’un parfum s’élève à la notion du juste et du beau. On organise, en conséquence, la force motrice ; on en étudie les divers mécanismes, on les combine dans des proportions savamment calculées ; et le siècle qui, en métaphysique, partit de Locke pour arriver à d’Holbach et à Helvétius, aboutit, en politique, à la Gironde, après avoir été disciple de Rousseau et de Mably, de l’école anglaise et de Montesquieu.

Si nous joignons ces noms, on comprend que ce n’est pas pour les confondre. Il y eut dans le xviiie siècle deux tendances très distinctes : l’une, représentée par Rousseau, se préoccupait plus des principes généraux que des formes politiques ; ce fut celle de la majorité de l’Assemblée constituante ; l’autre, représentée par Montesquieu, s’inquiétait plus des formes constitutionnelles que des principes abstraits ; cette tendance caractérisa l’une des fractions de cette assemblée. Mais ces deux écoles se tenaient par une foi commune en l’efficacité des principes et des formes politiques, au-delà desquels elles n’élevaient guère leurs pensées ; et c’est par-là qu’elles sont l’une et l’autre filles du dernier siècle, et l’une et l’autre également étrangères au temps actuel.

Si l’on jette en effet un regard sur le monde philosophique, ne comprend-on pas que l’intelligence humaine poursuit une autre tâche que dans les derniers âges ? L’inanité des hypothèses semble avoir lassé les plus hardis courages, et l’on renonce, comme de concert, à entamer ces rochers de cristal, contre lesquels se sont émoussées les dents du serpent de la science et de l’orgueil. L’origine des facultés humaines, leur classification et leurs lois, le principe de la certitude, tous ces redoutables problèmes paraissent en ce moment abandonnés, non que l’homme les ait dépassés, mais parce qu’il recule devant eux pour suivre une autre route. Au lieu d’un travail stérile sur sa pensée, l’esprit humain commence à recueillir pièce à pièce les matériaux d’une large et compréhensive philosophie de la nature et de l’histoire ; il se baigne dans l’océan des traditions, il remonte à la divine origine de la vie et de la parole ; et qui voudrait le claquemurer de nouveau dans l’étude des phénomènes psychologiques, et le charger encore de la pierre de Sisyphe, y consumerait vainement ses veilles et son génie.

Il n’est pas besoin de faire remarquer que cette universelle incroyance aux théories, que cette disposition à renfermer désormais la science dans le cercle des réalités positives et historiques est plus manifeste encore dans la politique que dans la philosophie contemporaine. On ne se préoccupe véritablement pas plus en ce moment en France, malgré des déclamations sans chaleur et sans portée, de la souveraineté du peuple, du droit divin, de l’égalité universelle, de la constitution de la famille, et de toutes les doctrines de la déclaration des droits ou de la législation primitive, que des idées innées ou de la sensation transformée.

La restauration fit luire quelques derniers jours sur ces controverses d’un autre temps. Mais que tout cela est loin de nous depuis cinq ans ! Voyez comme ceux-là même qui argumentent incessamment contre le pouvoir actuel à raison d’un vice d’origine, s’attachent, imprégnés qu’ils sont de l’esprit du siècle, à donner à leurs argumentations une couleur tout expérimentale et tout historique ! Les plus opiniâtres champions de l’autorité héréditaire et incommutable se gardent bien d’en faire une thèse de droit absolu, comme l’eussent fait les amis des Stuart, encore moins une thèse religieuse, comme l’aurait posée l’auteur de la Politique sacrée ; timides qu’ils sont, et comme amollis par l’atmosphère où ils respirent, ils ne font plus de leur mystique principe qu’une question de force et de durée dont doit décider l’expérience, tandis que, cédant à la même influence, les hommes de la souveraineté populaire songent moins à raisonner qu’à combattre, et n’usent de leur terrible dogme que comme d’un carreau brûlant, pour foudroyer le monde où ils se trouvent mal à l’aise.

Nulle part ne se détache en relief une foi sincère et forte, à laquelle on adhère comme à la vérité même, sans se préoccuper de ses devoirs de position, sans s’arrêter aux vicissitudes de la fortune, sans douter que Dieu et le droit ne soient avec nous. Non qu’on prétende soutenir qu’un vulgaire et sordide intérêt exerce aujourd’hui une domination exclusive. Il est maintenant, comme toujours, des hommes qui se respectent, et d’autres qui se prostituent ; il en est pour qui la reconnaissance n’est pas lourde à porter, et chez lesquels une délicatesse de cœur supplée des convictions qui s’effacent.

À cet égard notre temps est, à l’égal d’aucun autre, celui de l’honneur et du dévouement à ses amitiés ; on peut ajouter que la publicité, qui en est l’ame, rend plus difficile, sinon plus honteuse, l’apostasie de ses engagemens politiques. Mais cette fidélité à sa cause tient à la pureté de l’homme privé plutôt qu’à la foi de l’homme public ; on est ainsi parce qu’on se respecte, et non parce qu’on croit ; et des circonstances opposées eussent inspiré des idées différentes auxquelles on ferait les mêmes sacrifices.

C’est qu’il y a encore en France des partis, c’est-à-dire des agrégations d’individus liés par des intérêts et des engagemens communs, mais qu’il n’y a plus d’école, ou d’agrégations d’idées.

Comment n’en serait-il pas ainsi, quand depuis cinquante ans on voit les principes aboutir presque toujours à des conséquences fort opposées à celles que l’esprit en déduisait dans des méditations solitaires ? Qui a établi en France un despotisme dont on ne trouve d’exemple qu’en remontant aux monarchies de l’Asie ? Napoléon, lequel régnait, comme les Césars romains, en vertu de la souveraineté du peuple. Qui a fondé, après tant d’impuissantes tentatives, une liberté sérieuse, et l’a fait entrer dans nos mœurs au point de ne pouvoir plus lui résister ? La maison de Bourbon qui régnait par le droit divin. Quoi de moins logique que le pouvoir actuel, si l’on remonte à son origine, placée à la fois en dehors de la majorité numériquement consultée et de la transmission héréditaire ? Et ne résiste-t-il pas cependant, tout irrationnel qu’il puisse être, à des attaques infiniment plus énergiques que celles devant lesquelles la légitimité disparut deux fois en quinze années, avec son dogme séculaire ?

C’est là ce que devraient comprendre les écrivains qui s’imposent chaque matin la tâche facile d’argumenter contre le pouvoir actuel, par ce qu’ils nomment les conséquences de son principe, tout en restant impassibles et sans entrailles, en face des dangers de l’ordre social, du moment où ces dangers sont les résultats bien déduits d’un prétendu syllogisme. Misérable méthode où triomphent les petits esprits, en alignant des idées politiques comme des théorèmes de géométrie ! argumentation chétive qui indique une méconnaissance aussi complète des temps passés que du temps présent !

Si la fumée des passions ne portait à la tête et ne fascinait la vue, si l’on pouvait, dans ces jours d’excitation continue et violente, se livrer à une méditation calme et sincère de l’histoire, on y verrait, en effet, que c’est toujours par l’exagération de son principe, et jamais par ce principe lui-même, que périt un pouvoir ; qu’ainsi, par exemple, les conséquences déduites du droit immuable des princes ont suscité, contre la maison de Stuart et la maison de Bourbon, des dangers bien plus redoutables, et plus immédiats surtout, que ceux que portait en soi le dogme menaçant de la souveraineté populaire.

Puis, ils ne devraient pas ignorer, ces argumentateurs casse-cou, que si la logique est chose puissante là où il existe une foi sociale et des croyances vénérées de tous, dans un temps où les intérêts seuls maintiennent l’équilibre social, où l’état est constitué à la manière d’une grande compagnie d’assurances mutuelles, la logique s’émousse et faiblit devant le scepticisme et l’indifférence, comme les vibrations de la voix humaine quand elles pénètrent dans le vide.

On ne fait pas raisonner qui l’on veut, car, pour raisonner, il faut croire. Pour obliger la France, par exemple, à élever, sur le principe de la souveraineté populaire, un ordre social tout nouveau ; pour lui persuader qu’elle a perdu le droit de se défendre contre toute agression, qu’elle est marquée au front d’un signe éternel d’anarchie et d’impuissance, il faudrait commencer par lui démontrer qu’elle attachât un sens précis à ce principe, qu’elle le prît autrement que comme mot d’ordre durant le combat. Or, je soupçonne fort ceux qui vivent depuis quelques années des conséquences de la souveraineté du peuple, pour l’exploiter en faveur de deux idées contraires ; je soupçonne ceux qui ne manqueront pas de protester contre le scepticisme, ici posé comme caractère dominant de l’opinion contemporaine, de ressembler aux moralistes dont parle Pascal, qui discouraient avec d’autant plus d’éloquence contre l’orgueil, qu’ils en ressentaient de plus profondes atteintes.

On comprend que cette incrédulité aux principes a dû graduellement s’étendre jusqu’à l’efficacité des formes constitutives elles-mêmes, cette autre préoccupation de l’école du xviiie siècle. Croit-on bien sérieusement encore au mécanisme constitutionnel, à la multiplicité de ses poids et contre-poids, à l’inviolabilité sacrée de la pensée dirigeante, combinée avec la responsabilité de l’agent ?

Est-il également beaucoup d’esprits graves qui attachent aujourd’hui une importance de premier ordre pour le bien-être moral et matériel de la race humaine à la substitution d’une présidence américaine à la royauté de 1830 ? Qui ne comprend que, du moment où la pensée dominante se produit d’une manière irrésistible, où les intérêts maintiennent, par leur lest seul, la machine sociale, la question des formes gouvernementales devient secondaire en face de l’impuissance progressive du pouvoir et de l’omnipotence croissante de l’opinion ? Dès que la république n’a pu se faire adopter par cette pensée dominante, par ces intérêts si fortement organisés ; dès qu’elle ne s’est pas habilement fondue dans leur essence même, elle s’est placée en dehors des améliorations réalisables dans les conditions actuelles ; et c’est surtout parmi ceux que l’idée américaine avait groupés en une école d’abord imposante, que le scepticisme, suscité par les résistances de l’opinion générale et par celles de leur propre parti, a dû avancer l’œuvre de décomposition.

De là une tendance universelle, quoique vague encore, à juger le pouvoir moins d’après son titre que d’après ses actes, à l’apprécier selon l’intelligence avec laquelle il s’associe à un progrès qu’il a pour mission de seconder plutôt que de faire naître.

Cette disposition à chercher, dans les circonstances et dans la morale privée, la seule règle d’action politique, a donné naissance à un parti qui s’est trop hâté de se produire, mais chez lequel il y a assez d’avenir pour résister à ses propres fautes. Il serait difficile d’en formuler le programme, si vaporeux encore, autrement qu’en disant qu’il s’attache à substituer l’étude des lois de la richesse publique aux spéculations constitutionnelles, dont le principal résultat est d’équilibrer sur le papier des forces qui se déplacent inévitablement dans leur action.

Si la féconde pensée renfermée dans l’embryon obscur encore de la doctrine, est devenue, après dix ans, la pensée gouvernementale, il ne serait peut-être pas téméraire de prédire une fortune analogue au parti que l’argot parlementaire a baptisé du nom de social. Ce parti semble appelé, par ce qu’il a de vague en lui, à devenir le sympathique lien de ces nombreuses intelligences dévoyées qui ont pénétré le vide de l’idée politique.

Ces hommes, qui sont nombreux, car ils viennent de tous les camps, et leurs rangs se grossissent à chaque déception nouvelle, ne se laisseront pas classer et parquer comme ceux qui, à la suite des vicissitudes de 1830, sont passés en masse de l’opposition au pouvoir ou du pouvoir dans l’opposition. Ils n’auront pas le bonheur de trouver autour d’eux une opinion toute faite, une langue tout apprise, rien qui ressemble au credo de quinze ans sur l’excellence du gouvernement représentatif : ils devront se grouper suivant qu’ils s’estimeront, qu’ils se conviendront mutuellement ; ils formeront donc un parti plutôt par des affinités que par des doctrines communes, parti destiné à grandir à mesure que montera le flot des incertitudes publiques, et auquel on appartiendra d’autant plus qu’on tiendra moins aux autres.

Rechercher comment a été amenée cette impuissance de toutes les opinions, cette décomposition de toutes les écoles, apprécier ces écoles en elles-mêmes, telles qu’elles sont, non telles qu’elles s’efforcent de paraître, en badigeonnant leur décrépitude ; montrer de quels élémens elles se composent, quels intérêts y dominent, et ce qu’il y a de vivant encore sous des formules sans autorité, telle est la statistique morale que je voudrais esquisser dans ces études écrites avec le dégagement de cœur et d’esprit qu’on apporterait à discourir sur les partis qui divisent l’Empire du Milieu.

Non que j’entende me dérober à la responsabilité de ma pensée personnelle : elle jaillira franche et patente de l’ensemble de ce travail ; mais je crois fermement que la première condition, pour atteindre aujourd’hui à la vérité dans la science sociale, consiste à juger les partis comme un étranger plutôt que comme un adversaire, et à ne pas donner une idée politique pour inflexible mesure à toutes les autres. Les points de vue opposés où se placent les partis, ne sont, en effet, que des aspects divers et fort circonscrits de l’unité sociale. Pour montrer ce qu’il y a de vrai en même temps que d’incomplet en chacun d’eux, il faut s’élever à une donnée plus large, plus compréhensive de l’humanité ; il faut, au milieu du tourbillon des choses qui passent, se serrer plus étroitement à l’éternelle colonne de la vérité qui ne passe pas.

Ce n’est qu’après 1830 qu’on a vu clair dans l’intérieur des partis, qu’on a pu en exposer le diagnostique et sonder la profondeur des plaies qui les rongent. Ils avaient su conserver jusqu’alors une apparence de cohésion de nature à tromper un œil inexercé. Rien ne hâte tant qu’une révolution la décomposition des factions, en ce qu’elle les oblige à changer subitement de terrain, et dispense les vainqueurs de toute hypocrisie envers eux-mêmes et envers les autres.

Sous la restauration, les partis luttaient tous contre le pouvoir, qui s’efforçait d’échapper à leur domination, parce qu’il était instinctivement convaincu que l’un manquait de force, l’autre de volonté, pour le soutenir efficacement. De là vient que, durant cette période, rejetés presque constamment dans l’opposition, les partis s’attachèrent à coordonner leurs doctrines, et s’élevèrent ainsi à l’état d’école. L’opinion de droite avait ses principes, ses docteurs et ses arcanes. Les croyances politiques y étaient d’autant plus ferventes, qu’elles s’étaient habilement enlacées au tronc même de l’idée religieuse dont elles aspiraient la sève. La solidarité dans laquelle cette école enveloppait les choses de l’éternité et celles du temps, lui donnait sur ses adeptes une autorité morale, depuis atteinte à sa source même, mais qu’elle possédait alors dans toute sa plénitude.

Sur une base, religieuse en même temps que sociale, s’élevait un vaste édifice, où le droit s’appuyait sur l’immutabilité du fait historique, où le passé se liait indissolublement à l’avenir. La royauté, expression de ce droit primordial, devenait ainsi la source incommutable de tous les autres droits ; d’elle seule émanaient les libertés publiques, dont le titre de concession était inscrit au parchemin poudreux des vieilles chartes, non dans la conscience et la volonté des citoyens. À ses pieds s’étendait une aristocratie, subsistant au même titre qu’elle-même, comme l’une des pierres fondamentales de la primitive société nationale.

À cette organisation, qui n’admettait le progrès que comme simple développement d’institutions inviolables, correspondait un système de propriété territoriale immobilisée. Résister par la grande propriété foncière à l’invasion de l’esprit industriel et démocratique ; lier à ces élémens de résistance ceux que pourrait fournir la hiérarchie religieuse ; remettre en honneur les antiques franchises historiques en insultant la liberté moderne, sortie jeune et tout armée du cerveau de la révolution de 89 ; inspirer à la France le goût de l’administration locale, pour amoindrir sa part dans le gouvernement politique du pays, exclusivement réservé à la pensée royale, servie par ses ministres naturels : tel était le symbole de l’école de droite, le dernier mot de ses espérances. Il lui fallut sans doute les dissimuler souvent pour parvenir au pouvoir, et encore plus pour l’exercer ; ces idées s’altérèrent, d’ailleurs, au contact des hommes et des affaires ; mais si la droite dut les modifier dans la pratique, elle les couva toujours dans la théorie : c’était par là qu’elle se tenait compacte en face du pays, et le pays en face d’elle.

Ce qu’il y avait, dans cet ordre de conceptions, d’antipathique au génie de la civilisation moderne, groupait alors l’opinion libérale, et lui imprimait un ensemble qui, ainsi qu’on a pu le voir depuis, tenait moins à la cohésion de ses élémens qu’à une résistance commune. La bourgeoisie, qui comprenait l’impossibilité de s’asseoir au gouvernement de la société, tant que le droit historique y conserverait la prépondérance ; l’industrie, dont l’importance et les développemens ne pouvaient se concilier avec l’ascendant de la propriété immobilière ; la démocratie, qui, dans ses sympathies patriotiques et ses tendances rationalistes, était sans cesse blessée par des idées et des affections qu’elle ne comprenait pas ; toutes ces forces, aujourd’hui séparées, marchaient alors de front contre un pouvoir que son origine enchaînait fatalement aux destinées d’une école dont il avait plutôt la volonté que la puissance de se séparer.

Si le parti libéral ne formait pas une école dans le sens propre de ce mot, c’était au moins une irrésistible coalition ; s’il n’était pas uni dans ses principes, il l’était dans sa résistance. On invoquait d’une commune voix l’extension de la prérogative parlementaire pour l’opposer à la prérogative royale qu’on s’attachait à contenir dans les limites les plus étroites de l’équilibre constitutionnel. On étudiait à leur source sacrée les lois de cet équilibre merveilleux, en ne permettant toutefois à la chambre haute d’y prendre sa place que sous condition de déroger, comme elle le fit souvent, à sa mission de pouvoir aristocratique et conservateur. On s’efforçait de constituer la puissance permanente de l’électorat, c’est-à-dire la domination politique de la bourgeoisie, pendant qu’on magnifiait, avec un enthousiasme épique, la liberté de la presse, sans songer que cette arme-là ne se brise pas après la victoire, et qu’elle passe d’une main à une autre, sans s’arrêter dans aucune. Ne se croyant pas sur le point de le saisir, on contrariait le pouvoir pour le rendre impossible, on l’irritait par des piqûres, pour l’obliger à faire des fautes ; on l’enlaçait de mille réseaux dont les mailles ne se rompront jamais sous les pieds de ceux qui les ont tissées.

Extension du droit électoral, liberté illimitée de la presse, résistance à l’influence nobiliaire et cléricale, balancement des pouvoirs, responsabilité sévère des agens de l’autorité, diminution du budget, réforme du système économique : telles étaient les données universellement admises par l’opinion libérale, et qui produisaient une sorte de concert dans ses paroles et dans ses actes.

Une oreille délicate discernait sans doute çà et là quelques notes discordantes. Des glapissemens aigres, comme des rires ironiques, des bruits sourds, semblables au roulement lointain de l’orage, venaient parfois troubler une harmonie qui s’élevait solennelle et forte comme la voix de tout un peuple ; mais, ainsi que dans les siècles croyans les libres penseurs se cachent, on se gardait d’un doute apparent en face de l’orthodoxie générale, et il est très vrai de dire que la France était pleine de foi en la Charte, la veille même du jour où cette Charte allait expirer pour ne plus renaître.

Peut-être la révolution de 1830 est-elle, entre tous les grands évènemens historiques, celui qui a porté la confusion la plus inattendue et reflété la plus vive lumière sur la situation de tous les partis. Des révélations soudaines illuminèrent le fond de toutes les opinions ; le lendemain, les mots n’eurent plus le même sens que la veille. La Charte, pour laquelle on avait combattu, représenta tout autre chose que ce qu’on y avait vu jusqu’à ce jour, et l’opinion légitimiste elle-même, accommodant sa foi à d’impérieuses circonstances, accumulant les contradictions pour maintenir ses principes, et leur concilier quelques chances d’avenir, se montra sous un aspect nouveau et chaque jour moins identique avec elle-même.

On vient d’esquisser le tableau des écoles opposées avant la catastrophe ; pour peindre ce qu’elles sont devenues, on n’a qu’à regarder autour de soi ; il n’y a qu’à recueillir ses impressions actuelles après avoir recueilli ses souvenirs.

L’école de droite, méconnaissant ce que l’accession aux affaires d’une classe nombreuse et nouvelle apporterait de force au gouvernement nouveau, jeta sur son berceau de prophétiques menaces, et les difficultés qui l’assaillirent tout d’abord semblèrent rendre témoignage à la nécessité d’un principe dont on s’était séparé dans un jour de fiévreuse colère.

Mais à mesure que le pouvoir nouveau résistait à des attaques réitérées, dont une seule avait suffi pour mettre en poudre le trône antique, sur les débris duquel il essayait de s’établir ; à mesure qu’il assura davantage l’œuvre de l’ordre public et de la paix européenne, il dut être démontré aux hommes de bonne foi qu’un changement immense s’était opéré dans la constitution de la société politique, et que la réaction vers le pouvoir de forces jusqu’alors hostiles contrebalançait tout au moins le terrible fait insurrectionnel dont surgit la monarchie nouvelle.

Puis il ne fut bientôt plus loisible de douter que des intérêts jusqu’alors considérés comme indissolublement liés au maintien du trône très chrétien gagnaient à une séparation qui mettait l’homme plus immédiatement sous la main de Dieu : rameaux sacrés étiolés sous l’ombrage, qui s’élèvent vers le ciel quand la tempête dégarnit le sol et laisse descendre le soleil.

Le pouvoir ayant résolu, dans les circonstances les plus critiques, le problème du maintien de la paix en France et en Europe, et l’opinion de droite se trouvant affaiblie par un divorce plus imminent chaque jour entre des intérêts transitoires et des vérités éternelles, le parti légitimiste se sentit atteint aux sources mêmes de sa vie. Pour essayer de ramener à lui la France, et faire de son principe représenté par l’innocence d’un enfant, le pivot d’une transaction, qui pouvait s’appuyer sur la prévision de calamités nouvelles, il aurait fallu une mesure dans les paroles, une habileté dans les actes, une moralité dans la polémique, dont ses organes paraissent avoir rougi comme d’une lâcheté.

Au lieu de prendre une attitude qui, sans enlever à l’avenir les chances auxquelles un parti ne peut renoncer par cela seul qu’il existe, assurait dans le présent une position honorable, dont tous les gens de bien auraient respecté l’austérité, la plupart de ces écrivains se sont montrés fiers comme le lendemain d’une conquête, menaçans comme à la veille d’une victoire, bruyans comme dans un jour de révolution, sophistes surtout, comme si la couronne de France pouvait s’escamoter par un tour de gobelet. Au lieu de profiter des inquiétudes et des dangers inhérens à une épreuve douteuse encore, pour rallier à soi les intérêts émus de la bourgeoisie pacifique, ils sautèrent à pieds joints des utopies aristocratiques de la veille, à celles de la démocratie la plus exaltée, glanant sur le champ de bataille les tronçons d’épées brisées dans la lutte où venait de succomber l’antique monarchie.

Embarrassé qu’on était par des doctrines qui ne peuvent être scindées sans que l’édifice entier ne s’ébranle, on en évinça gratuitement tout ce qui se rapporte aux institutions accessoires, supprimant l’hérédité partout, en la conservant seulement pour le trône, comme ces mariniers qui, dans la tempête, jettent à la mer tout ce qui peut les empêcher de gagner le port.

Plus de noblesse, plus de pairie, plus d’église constituée ; une vaste et large démocratie avec les états généraux du xixe siècle, et le suffrage universel du xviiie, avec la paix européenne et la limite du Rhin, avec les principes et les intérêts les plus contraires qui viendront se fondre miraculeusement dans la constitution nationale : voilà ce qu’on promit fort sérieusement à la France, pendant que d’autres gourmandaient les rois sur leur inertie en face de la révolution triomphante, ou aiguisaient des épigrammes contre les bals bourgeois des nouvelles Tuileries : distraction de château dont il convenait à une presse royaliste d’user plus sobrement, car devait-elle oublier que c’est surtout par les mœurs que la monarchie existe en France, et que l’on compromet son avenir en lui en faisant perdre les habitudes ?

Des idées aussi décousues devaient rendre impossible tout ensemble dans la conduite politique : de là des volte-face rapides, des contradictions monstrueuses dans l’action, et jusque dans les principes. La légitimité flottait incertaine de l’aïeul au petit-fils ; le serment était proscrit comme une iniquité la veille du jour où il était exigé comme un devoir ; si le matin on tendait la main à la république, le soir on faisait des coquetteries à la garde nationale ; on s’essayait, d’un côté, à glisser une restauration, comme un ballot de contrebande, entre la réforme électorale et le suffrage universel ; l’on proclamait, de l’autre, pour ne jamais se trouver en défaut, que toutes les victoires du pouvoir conduiraient infailliblement à ce résultat : c’est ainsi que par un miracle de foi et d’espérance, l’on se maintenait dans une perpétuelle extase, rendant grâce chaque soir des événemens heureux qui ne pouvaient manquer de s’opérer le lendemain.

Il est inutile de dire qu’un parti contraint de subir, sans protestation éclatante, de telles directions, ne peut plus aspirer à former école ; il ne résiste que par des affections ou des intérêts communs ; il a moins des doctrines à faire prévaloir, qu’une position à changer ; comme tous les partis qui combattent, de vaincu il aspire à redevenir vainqueur.

La révolution bouleversa tout aussi profondément l’opinion constitutionnelle, mais le mouvement s’y opéra en sens inverse. Ce fut chose merveilleuse que la prestesse avec laquelle on abandonna en quelques jours ces vieilles thèses d’opposition sur lesquelles on avait vécu quinze ans à la tribune et dans la presse. En est-il une contre laquelle on n’ait eu à s’escrimer avec la même énergie qu’on avait mise naguère à la défendre ? L’on s’était couché journaliste, l’on se réveillait ministre, découvrant par une soudaine illumination de portefeuille que ce qui avait si long-temps paru mauvais était excellent en soi, depuis les gros budgets jusqu’aux gendarmes, depuis la centralisation jusqu’aux traités de 1815. La grace d’état opérant efficacement, on en vint à se donner des démentis avec une noble assurance et une naïveté tout-à-fait méritoire ; justifiant les actes de ses anciens adversaires tout en injuriant leur personne, ne reculant devant aucune palinodie, n’attachant même qu’une médiocre importance à modifier, par l’habileté de la conduite, ce qu’il y avait d’inexprimablement piquant dans une telle situation.

Mais pour bien pénétrer le sens véritable de cette grande péripétie, on ne doit pas manquer d’ajouter que l’ancienne opinion constitutionnelle presque tout entière s’y associa sans hésitation, sans embarras, comme à une chose toute naturelle et toute simple. Assise sur le terrain qu’elle venait de conquérir, ainsi qu’un nouveau propriétaire dans l’antique domaine qu’il vient d’acheter, elle laissa l’école républicaine tirer seule la conséquence de principes dont elle ne s’était guère préoccupée, restant également impassible devant les récriminations des vaincus, dont l’indignation était fort justifiée par l’assurance tranchante et l’impertinence cynique trop souvent apportée dans un rôle qui exigeait tout au moins de la modestie.

Mais la question n’est pas de savoir si quelques hommes ont pu laisser leur honneur dans le bureau du journal ou dans le fond de l’étude dont ils se sont élancés au timon des affaires publiques ; les flétrissures individuelles ne doivent pas faire méconnaître un fait grave et patent, légitime comme tous les faits universels : la promptitude instinctive avec laquelle la masse du pays s’associa à cette réaction vers les idées de pouvoir, si vivement attaquées jusqu’alors.

Il n’y a pas là matière à s’étonner pour ceux qui pensaient, sous la restauration même, que le gouvernement était moins engagé dans une lutte contre les doctrines que contre les personnes. Peu de gens avaient la perception distincte de cette vérité ; il y eut à cet égard, dans ce qu’on appelle la comédie de quinze ans, moins de mauvaise foi qu’on ne suppose ; on se croyait appelé à faire mieux, ou tout au moins à faire autrement que ceux dont on aspirait à recueillir les dépouilles.

Malheureusement, chaque société a son mode de gouvernement, et n’en a qu’un seul : si, après avoir changé le personnel du pouvoir, on prétend en altérer profondément les principes, il faut qu’une révolution sociale se ente sur la révolution politique, et c’était à cette conséquence que résistait l’opinion dominante, et qu’elle résistera long-temps encore.

La révolution de 1830 n’a donc pas changé les principes du gouvernement comme celle de 89. Mais, à un bien plus haut degré que celle-ci, elle en a renouvelé le personnel. La bourgeoisie est montée à la place que cinquante ans de travaux lui ont faite ; les fils de ceux qui jurèrent la commune et sonnèrent le beffroi de leur hôtel-de-ville crénelé contre les hauts barons, au retour d’outre-mer, se sont sentis forts de leur nombre, de leurs richesses, et d’une éducation imparfaite encore, mais que la pratique des affaires doit compléter. Ils se sont crus assez sûrs d’eux-mêmes pour maintenir dans les bornes d’une révolution bourgeoise un mouvement amené par les vues les moins concordantes, et dont il n’appartenait qu’à l’avenir de fixer le véritable caractère.

Parmi les niaiseries qu’exploite la presse, on doit mettre au premier rang les dissertations sur le type pur et primitif de la révolution de juillet. Si des hommes opposés d’antécédens, d’intérêts et d’espérances, combattirent aux trois journées sous le même drapeau, c’est qu’il fallait élever un étendard contre celui du pouvoir auquel on résistait, et que, d’ailleurs, le drapeau tricolore enveloppe également de ses plis les souvenirs de 89, ceux de 93 et ceux de l’empire. Si l’on proclama tout d’une voix la souveraineté populaire, ce mot ne signifia jamais, pour la classe moyenne, que sa propre souveraineté ; or, les mots sont comme les contrats, ils doivent s’interpréter de bonne foi dans le sens de celui qui les emploie, et c’est surtout dans la langue politique qu’ils sont d’une élastique souplesse.

Ainsi s’éclaire d’un jour nouveau l’histoire de la restauration, qui eut moins à lutter contre une école que contre une caste, qui, pour se maintenir, aurait eu moins à changer ses idées que ses instrumens. Ainsi se révèle le véritable génie du gouvernement actuel, qui tire sa force de l’élargissement donné à sa base, et dont la véritable mission est d’initier la classe moyenne à la vie publique, en faisant son éducation politique et administrative.

Cette mission sera longue, car l’œuvre est ardue : les classes moyennes, en entrant dans les affaires, n’y apportent pas ces précieuses traditions que les patriciats transmettaient, pour ainsi dire, avec le sang à Rome, à Venise, en Angleterre ; elles sont libérales par l’esprit, non par le cœur ; elles ont des intentions probes, mais les antipathies d’un autre temps en restreignent l’élan et les tiennent en échec ; leurs vues sont saines, mais l’enseignement superficiel de la presse y a mêlé des axiomes d’une application impossible ; elles sont sans convictions politiques, mais cette absence de croyances et de fortes affections est tempérée par de rigides habitudes de légalité civile, élément précieux, destiné, plus que tout autre, à pénétrer les mœurs et le caractère national.

Quand on considère de ce point de vue le mouvement auquel nous assistons, on s’étonne que des esprits distingués aient pu établir une analogie sérieuse entre les évènemens de 1830 et ceux de 1688. Au rebours de la révolution qui a maintenu parmi nous le système politique à l’intérieur comme à l’extérieur, en bouleversant tout le personnel du gouvernement, la révolution d’Angleterre laissa la classe gouvernante en pleine possession du pouvoir, en le modifiant seulement dans son action. Guillaume et Marie prirent le contre-pied des princes qu’ils remplaçaient. Ils devinrent ennemis implacables de la France, de ses pensionnaires que les Stuarts avaient été ; ils se mirent à la tête de la coalition européenne, au lieu de s’annuler devant les injonctions de Versailles. Au dedans, ils continrent, par des lois sévères, les catholiques et les dissidens auxquels Jacques ii aspirait à concéder la liberté de conscience ; au lieu du droit de dispenser des lois, Guillaume proclama l’omnipotence de son parlement jusque dans ses plus tyranniques exigences.

Mais l’aristocratie continua de s’asseoir souveraine dans les conseils de la Grande-Bretagne. Les avocats n’y devinrent pas d’emblée solliciteurs-généraux, ni tous les brasseurs de bière chefs des administrations locales ; les voitures publiques n’y roulèrent pas, à grands renforts de chevaux, des légions de pétitionnaires et de fonctionnaires inconnus. Lorsque plus tard, sous le règne même de Guillaume, les tories reparurent au pouvoir, ils s’y trouvèrent tout naturellement portés par le simple effet d’une modification dans le système politique. La révolution de 1688 fut donc une révolution de doctrine, tandis que celle de 1830 fut une révolution de caste.

En changeant la dynastie, l’aristocratie britannique entendait conserver le pouvoir ; en France, on aspirait à le conquérir. Or, les révolutions qui ont pour but la conquête sont nécessairement plus radicales que celles qui ont pour but de conserver : de là l’esprit rigide et traditionnel de celle de 88. L’aristocratie respecta de vieilles libertés, qui étaient son ouvrage et faisaient sa gloire en même temps que sa force ; elle s’inclina devant une royauté, émanation et couronnement de sa propre puissance. La pairie d’Angleterre refusa de s’engager dans la carrière des révolutions ; elle se prit à ces subtilités légales dont les Anglais semblent avoir hérité le goût et l’intelligence des Romains, pour maintenir l’opinion dans le religieux respect des principes qu’elle avait prétendu sauver et non pas compromettre, et les communes elles-mêmes, qui venaient de chasser un roi et d’en faire un autre, hésitèrent à se déclarer parlement régulier, faute d’un writ de la couronne qui les convoquât dans la forme consacrée !

Dans un tel siècle et dans un tel pays, on pouvait parler de son respect pour la constitution, sans avoir sur les lèvres le rire des augures.

Mais si l’avènement de la maison de Hanovre tendit en Angleterre tous les ressorts des institutions, il est trop évident que les trois journées ont usé, à l’égal de trois siècles, les fictions constitutionnelles, lorsqu’elles commençaient à peine à prendre racine sur un sol qui leur est peu favorable. Comment parler d’inviolabilité royale, quand trois générations de rois sont à Prague en même temps que les ministres de la royauté sont à Ham ? Aussi, dites-moi, qui s’est le moins du monde préoccupé de la loi récente sur la responsabilité ministérielle, à part les dispositions relatives à la responsabilité civile qui peuvent recevoir une application régulière ? Cette œuvre est capitale pourtant sous une monarchie représentative ; durant la restauration, elle eût été prise au sérieux par le pays, par la presse, peut-être même par les avocats qui l’auraient discutée : si elle ne préoccupe pas aujourd’hui la pensée publique, c’est que sans doute il y a des motifs graves à cela.

Qui songe également à compter encore au nombre des pouvoirs sociaux une pairie mutilée, qui a dû contresigner sans résistance le plébiscite mortel que la garde nationale lui présentait au bout de ses baïonnettes ? La pairie est appelée, nous le croyons, à raison des lumières personnelles de ses membres, à conquérir une haute et heureuse influence dans le maniement des affaires du pays, dans la trituration de ses lois et l’alignement des budgets ; c’est le conseil d’état de l’empire avec plus d’indépendance et d’autorité : mais il n’y aura jamais en elle une étincelle de vie politique. Elle a trop d’expérience pour l’ignorer, trop de prudence pour compromettre, dans une lutte directe avec la représentation vivante de la classe moyenne, une existence précaire et en quelque sorte excentrique.

Le roi Louis-Philippe est également trop homme d’esprit et de sens pour reposer paisiblement la tête sur l’oreiller trompeur de l’inviolabilité royale. Elle est écrite sans doute dans la Charte de 1830 ; mais le droit de passer des traités y est aussi, et nous doutons fort qu’après les insomnies causées par la convention américaine, la couronne soit tentée d’en user encore. N’y a-t-il pas également dans la Charte de 1830 un article 62 qui autorise le roi à faire des nobles à volonté ? et pourtant il ne serait pas téméraire d’affirmer que le gouvernement, qui a pu la loi d’association contre les républicains, le siége d’Anvers contre l’Europe, ne pourrait pas faire la chose la plus inoffensive du monde, un marquis.

En face de la chambre élective, la royauté est moins une des forces indépendantes de la constitution, que l’instrument même de sa suprématie. Ne suffit-il pas, pour s’en convaincre, de songer à la rigueur avec laquelle l’école la plus favorable à la prérogative royale n’a pas manqué, dans diverses occasions, de la rappeler à la plus étroite dépendance parlementaire ?

Pour concilier cette force du pouvoir, qui s’est si énergiquement manifestée depuis quatre ans, avec l’impuissance qui le saisit soudain dans l’exercice de ses prérogatives constitutionnelles ; pour avoir le secret d’une foule de contradictions apparentes, il ne faut pas le chercher dans le texte de la Charte, mais dans le commentaire qu’y ont inscrit les évènemens ; il ne faut pas voir dans l’œuvre du 7 août la consécration d’un équilibre entre trois pouvoirs indépendans, mais la forme dans laquelle s’est volontairement encadrée une force souveraine.

S’agira-t-il de la garantir des attaques dont elle peut se croire menacée ? on obtiendra de cette force un concours prompt et sans réserve. Elle ne sera point arrêtée par des scrupules de légalité, dont elle n’a pas la conscience, si l’ordre au dedans, si la paix au dehors sont compromis ; car l’ordre public et la paix européenne forment les bases essentielles d’un établissement politique fondé sur l’industrie et le travail. Rien ne sera donc refusé au pouvoir, si, en parlant devant la représentation nationale, il porte la guerre et l’émeute dans les plis de sa toge.

Mais qu’il se garde d’en induire la possibilité de ramener la chambre, et l’opinion nombreuse qu’elle exprime, aux conditions normales de la monarchie constitutionnelle : je crains fort que cette possibilité n’existe pas plus dans l’avenir que dans le présent. S’il s’est opéré une réaction salutaire vers les idées d’ordre matériel, s’il s’en opère une plus manifeste et plus haute vers les idées religieuses, je cherche vainement à l’horizon les signes précurseurs d’un retour aux théories constitutionnelles, telles que les professe encore une école dont les principes et les tendances seront appréciés ailleurs. Je crains que cette école, si éminente par sa science historique, ne se trompe gravement en traitant comme une monomanie transitoire des idées qui ne fléchiront pas ; Je crains qu’au lieu de chercher la force là où elle ne lui manquerait point, elle ne l’attende d’un mouvement d’esprit qui ne se produira jamais.

Qu’elle se garde de susciter une collision entre la chambre élective et une pairie au titre équivoque ; qu’elle ne mette pas la prérogative royale en regard de la prérogative parlementaire, si elle ne veut la voir compromise ; qu’elle ne vienne pas emprunter des principes à Delolme et des précédens à M. Hallam, sous peine de voir la royauté rappelée brusquement à l’humilité de son origine.

Elle ne manquera, cette royauté, ni d’armes, ni d’argent, ni de lois répressives ; mais on se réserve de lui faire la vie dure en la contrariant dans tous ses penchans ; on lui frappera familièrement sur l’épaule, et l’on paraîtra devant elle en frac et en souliers ferrés.

Si la monarchie est encore pour plusieurs esprits une croyance sociale, elle n’est plus, pour le grand nombre, qu’un intérêt ; mais cet intérêt s’enlace aujourd’hui, dans la classe moyenne, au principe même de son existence politique, et le plus puissant argument que puisse employer la royauté, pour tenir en respect la bourgeoisie, est celui dont usait l’astrologue de Louis xi pour avoir raison des capricieuses velléités de son maître : « Je mourrai juste trois jours avant Votre Majesté. »

Nous ne sommes pas des Vendéens, disait au roi Louis-Philippe un honorable représentant de l’opinion dynastique. Vous n’êtes pas même des whigs, aurait-on pu répondre, car ceux-ci vénéraient la constitution qu’ils avaient, non pas faite, mais conservée, et ce fut la couronne d’Alfred-le-Grand et d’Édouard-le-Confesseur qu’ils posèrent au front du restaurateur des institutions nationales. Mais vous, ne tenez-vous pas à honneur d’établir que la couronne du 9 août a été fabriquée chez l’orfèvre Odiot, comme celle du roi Othon ? et considérez-vous la royauté autrement que comme un paratonnerre pour préserver vos boutiques ? Sa boule est étincelante d’or, il est vrai, mais prenez garde ; on lisait dernièrement, dans le Journal des Connaissances utiles, une recette économique pour fabriquer avec des cordes en paille des paratonnerres aussi sûrs que ceux à conducteur métallique !

Ce n’est pas le lieu de rechercher quelles éventualités pourraient rendre plus étroite ou moins intime l’union de la classe moyenne et de la royauté actuelle. Dans la peinture naïve et fidèle d’une situation, il semble que les prévisions d’avenir doivent moins être indiquées d’une manière précise et saillante, que ressortir, comme les mystérieuses harmonies de l’art, de l’ensemble du tableau. Il suffit d’avoir remonté à la pensée qu’exprime le pouvoir et dont il tire sa force.

Ce fut une espérance légèrement conçue que celle de faire sortir du tremblement de terre de juillet une révolution purement démocratique. Le gouvernement par le peuple, conçu comme la forme paisible et permanente de la société, est celui qui suppose plus essentiellement des doctrines communes, une éducation politique dont les principes soient au-dessus de toute contestation, une égalité dans les mœurs et dans les idées, sans laquelle les institutions démocratiques sont d’autant plus tyranniques, qu’elles sont plus développées. Or, ce tableau est précisément la contre-partie de la situation morale de la France.

On a bien dit que la démocratie y coulait à pleins bords, et cette sentence du temps de la restauration était profondément vraie, en ce qu’elle indiquait l’affaiblissement, chaque jour plus manifeste, des idées aristocratiques en Europe ; mais elle était si loin du sens qu’y attache en ce moment l’école républicaine, que l’orateur qui encadrait ainsi dans un pittoresque tableau la pensée générale, saluait en même temps, comme prochain et fatalement inévitable, l’avènement à la suprématie politique de ces classes moyennes, « qui, disait-il alors, devaient beaucoup descendre pour apercevoir quelque chose au-dessus d’elles. »

Celui qui pendant dix ans commenta, avec la haute autorité de son caractère et de son talent, cette prophétique maxime, a été l’initiateur véritable du régime actuel, quoiqu’il le conçut dans des conditions différentes ; et quand, après sa fondation, on cesse soudain d’entendre cette voix honorée, ce silence ferait presque s’écrier, avec le chantre d’Orphée, que l’initié tue toujours l’initiateur.

Nous n’avons pas sans doute le dernier mot des sociétés humaines : par-delà ces classifications actuelles, auxquelles la fortune donne une base moins immobile, il est vrai, mais aussi rigoureuse que la naissance, l’œil de l’ame embrasse de plus larges horizons, et le christianisme, cette seconde vue de l’humanité, qui a déjà présidé à tant de transformations sociales, poursuivra jusqu’à la fin des temps son œuvre émancipatrice. Le régime actuel est destiné à s’affaiblir selon que la vie publique entrera dans nos mœurs, et qu’il se formera parmi nous des croyances et des habitudes communes ; il se modifiera graduellement par l’abaissement inévitable de l’éducation supérieure et le développement progressif de l’instruction primaire, par les changemens que l’avenir prépare dans la condition matérielle des peuples, et dans leurs modes plus rapides de communication, par toutes ces voies latentes qui sont comme les organes secrets de la vie et de la végétation des sociétés humaines. Mais en n’anticipant point sur un avenir qui n’appartient encore qu’à Dieu, force est de reconnaître qu’en un pays où il n’y a pas plus d’unité dans les mœurs que dans les idées, où les traditions historiques sont sans puissance et les doctrines politiques sans sanction, un gouvernement bourgeois est la forme normale de la société. Il y a, en effet, cette différence entre une révolution démocratique et une révolution bourgeoise, que celle-ci s’opère par un simple déplacement dans la balance des intérêts, tandis que celle-là présuppose des convictions générales, descendues dans toutes les classes de la nation, et par lesquelles on la saisit et on la dirige.

On peut réduire à trois les idées servant de pivot à la société française depuis un demi-siècle :

1o La capacité personnelle devenant la seule mesure de l’importance sociale. C’est l’extinction de toute aristocratie héréditairement constituée.

2o La société politique proclamant son incompétence quant aux idées dogmatiques, naguère étroitement unies avec elle, afin que le scepticisme, contagieux de sa nature, ne passe pas de l’ordre politique à l’ordre moral. C’est la séparation de l’église et de l’état.

3o Le développement donné à toutes les facultés productives, toutes les forces individuelles et locales agissant sous une impulsion générale, afin d’obtenir des résultats plus prompts et plus énergiques. C’est l’administration centralisée.

Or, ces idées, qui forment aujourd’hui comme le droit commun de la France, sont en train de conquérir l’Europe et de passer dans ses lois ; elles cheminent par la paix tout aussi vite que par la guerre, et se revêtent plus manifestement chaque jour de ce caractère éminent d’universalité qui appartient à toutes les grandes formes sociales.

Ce travail s’avance incessamment dans les lieux même où l’on croit opposer de plus fortes digues aux idées que le siècle charrie dans son cours. L’édifice antique y croule pan à pan sous la bourrasque, ou pierre à pierre, à mesure qu’une humide atmosphère en détache le ciment.

Voyez l’Allemagne : si la révolution française emporta le saint Empire avec ses électorats ecclésiastiques et sa pesante hiérarchie féodale, la paix n’a-t-elle pas continué cette œuvre violente ? De graves changemens dans le droit civil et le système de la propriété, les développemens chaque jour plus vastes de l’industrie nationale, secondés par une administration habile et forte, ne préparent-ils pas d’inévitables changemens dans la condition politique des personnes ? La prépondérance de cette administration savante, recrutée par les concours, comme le mandarinat chinois, ne peut-elle pas être considérée comme l’avènement même de la science et du travail aux affaires ? N’est-ce pas l’esprit impassible et pacifique de la classe bourgeoise qui domine la politique allemande depuis cinq ans ? N’est-ce pas lui qui a maintenu la paix de l’Europe, pendant que de jeunes hommes, méconnaissant le génie de l’époque, exhalaient à Hambach la fumée de leurs rêves patriotiques, et que d’autres hommes, jeunes aussi, quoique d’un autre siècle, caracolaient aux grandes manœuvres et traînaient leurs sabres dorés dans les antichambres des princes héréditaires ? La Suisse ne résiste-t-elle pas également à son vieux patriciat et aux chevaliers errans de la liberté du monde ? La Belgique n’est-elle pas un satellite de la France ?

Que si l’on jette les yeux sur la Péninsule reculée, où le génie allégorique des Grecs n’eût pas manqué d’établir le trône du dieu du passé, l’Olympe sacré du moyen-âge ; à travers l’incertitude qui enveloppe encore la solution des questions politiques, l’on y voit dominer, comme en dehors de toute contestation ultérieure, la prépondérance des classes bourgeoises, la séparation des intérêts religieux d’avec les intérêts d’un autre ordre, enfin l’établissement de l’administration moderne, forme obligée des sociétés européennes à cette époque de renouvellement et de transition.

Le génie démagogique, qui, en 1820, souffla, du fond de ses ventes secrètes, tant d’orages sur la Péninsule, qui n’en est pas sans doute encore à sa dernière tentative, a visiblement rétrogradé, quoique au milieu des perplexités d’une guerre civile et en face du gouvernement d’une reine au maillot.

D’un autre côté, l’antique constitution de la monarchie espagnole, s’il était convenable d’appeler de ce nom l’informe chaos où ce pays s’agitait depuis trois siècles, n’a résisté à aucune des attaques que portaient les idées nouvelles. Dans le plus catholique des royaumes les rapports du catholicisme avec l’état ont été profondément modifiés ; des biens ecclésiastiques ont été livrés à l’exploitation industrielle, sans que la foi populaire ait essayé une résistance que les événemens eussent rendue vaine ; l’administration tout entière a été bouleversée, les antiques circonscriptions ont été changées, et les fiers royaumes d’Aragon, de Castille et de Grenade, réduits à la condition de préfectures françaises sans que l’orgueil espagnol ait sourcillé.

La question dynastique, mêlée à ces grandes réformes, a rencontré son principal appui dans des provinces dont les intérêts, les habitudes indépendantes et démocratiques se sentaient compromis par une révolution qui s’opérera aussi pour elles-mêmes : provinces étrangères à l’Espagne par leur génie national autant que par leurs traditions historiques, qui se relèvent aujourd’hui pour traiter l’épée à la main avec les fils de leurs vainqueurs. Don Carlos s’appuie beaucoup plus en ce moment sur cette force que sur les résistances nationales au système politique fondé par le statut royal. Si le génie d’un grand homme de guerre enseveli dans sa victoire, si les efforts des puissances plus spécialement intéressées à l’avenir de l’Espagne, déterminent un arrangement, auquel l’humanité applaudirait autant que la politique, cet arrangement aurait pour conséquence la consolidation immédiate des réformes fondamentales opérées depuis trois ans, avec le maintien au pouvoir des hommes qui n’ont pas craint de les tenter dans des circonstances où le découragement eût été permis aux plus fortes ames.

Ces hommes sont ceux-là même qui, aux cortès de 1812 et à celles de 1820, se laissèrent aller à l’entraînement d’idées moins fécondes que leurs pensées actuelles ; ce sont nos constituans de 91 parvenus en 1835 avec des théories de moins et de l’expérience de plus.

Ils appartiennent aux classes moyennes tous ces riches négocians, ces généraux et ces navigateurs célèbres, ces hommes de lettres et de science, artisans de leur fortune politique, et jusqu’à ces titrés de Castille, pour la plupart nobles de fraîche date, si nombreux parmi les procuradorès espagnols, et qui relèvent par leur importance personnelle la chambre haute des royaumes d’Espagne et de Portugal ; car eux seuls jettent quelque éclat au milieu de cette grandesse héréditaire, étiolée dans la servitude domestique des cours. En 1826, don Pedro crut ne devoir élever à la pairie que les seuls fidalgos, idée fort rationnelle, constitutionnellement parlant, puisqu’on formait ainsi un corps aristocratique véritablement homogène, mais qui ne contribua pas peu à affaiblir la charte brésilienne et à en hâter la ruine.

Il peut être fort commode de jeter dans la presse en manière d’apophthegme, qu’il n’y a pas de milieu pour la Péninsule entre le gouvernement du froc et celui du bonnet rouge, entre les agraviados et les descamisados ; cela n’a que l’inconvénient d’être absurde pour quiconque s’est donné la peine d’étudier le mouvement social en Espagne depuis le règne de Charles iii.

L’Italie, où vivent encore tant d’étincelles de l’esprit municipal, serait conquise aux mêmes idées, fruit naturel de la domination française, si l’oppression autrichienne n’était la préoccupation de tous les esprits généreux et ne contribuait à les entretenir dans une sombre et stérile exaltation.

Mais c’est surtout dans la puissante contrée qui a l’honneur de marcher avec la France à la tête de la civilisation du monde que la révolution semble s’asseoir dans des limites qu’on pouvait d’abord s’attendre à la voir dépasser. Le bill de réforme fut, comme la révolution de juillet, un évènement sans caractère spécial, d’une immense, mais vague portée, qui ne repoussait aucune interprétation, aucune espérance, et qui, en closant le cycle du passé, n’ouvrait pas encore celui de l’avenir.

C’était, il est vrai, substituer le droit rationnel au fait historique que de changer dans sa base le système électoral de la Grande-Bretagne ; c’était de plus s’engager à porter la cognée sur nombre d’institutions liées à l’ordre historique, incompatibles avec le triomphe des idées contraires. Mais au profit de quelle classe se feraient ces grands changemens ? Élèveraient-ils au pouvoir politique les ouvriers ou les chefs d’ateliers, la populace des villes ou les membres des grandes corporations municipales ? questions incertaines sans doute, quant à leur résultat définitif, mais qui semblent devoir aujourd’hui se résoudre dans le sens des intérêts de la classe moyenne.

On écarte, comme en dehors de toute discussion, l’éventualité d’un retour permanent du pouvoir aux hommes de l’aristocratie. Si, sous le ministère Grey, elle a constamment décliné le combat, si elle n’a plus tard reparu aux affaires que pour sanctionner et préparer des mesures repoussées par ses intérêts et plus encore par ses opinions, il est raisonnable de penser qu’en supplantant un instant le ministère Melbourne, elle a moins songé à arrêter le char sur la pente qui l’entraîne, qu’à y monter pour arriver au but avec lui, et n’être pas foulée sous ses roues inexorables.

Il est loisible de penser également que si le radicalisme théorique, professé par Cobbett dans ses pamphlets, par Hunt du haut de sa voiture à cirage, avait en Angleterre la force qu’on lui reconnaissait en d’autres temps, il eût gagné bien du terrain pendant la courte administration si imprudemment appelée aux affaires. Loin de là, l’intensité du mouvement n’a point augmenté ; de bons esprits estiment même que l’Angleterre serait plutôt en ce moment en voie de réaction, non par retour vers le passé, mais par crainte des incertitudes de l’avenir, de sorte que si, avec ce génie politique qu’aucune faction n’a possédé à un degré aussi éminent, les tories parvenaient à se transformer en défenseurs du sol qui tremble, au lieu de soutenir des ruines dont, par l’émancipation catholique, ils ont eux-mêmes préparé la chute, les plus habiles d’entre eux se verraient peut-être adoptés par une classe assez puissante désormais pour ne pas s’inquiéter des antécédens de ses défenseurs.

Écoutez sir Robert Peel expliquant les motifs qui ont déterminé sa retraite devant les votes de la majorité flottante encore de la chambre des communes ; écoutez ces graves paroles dont il voudrait faire comme le programme d’un néo-torysme :

« En entrant aux affaires, j’ai déclaré que j’adhérais au bill de réforme : on sait si j’ai tenu ma parole. Mes amis et moi, nous n’avons cessé d’agir d’après le principe de la réforme, et lorsque nous avons vu que nous n’avions pas la confiance de la chambre des communes, bien que ses dispositions à notre égard fussent très incertaines, nous avons cru devoir nous retirer, mais toutefois après avoir donné au bill de réforme une grande latitude.

« C’est par une franche exposition de vos principes que vous retrouverez votre influence perdue dans la chambre des communes, en prouvant qu’il n’y a pas d’égoïsme dans l’appui que vous donnez aux institutions. Quel est notre système politique ? Nous ne voulons pas la continuation des abus, nous ne voulons pas de sinécures, nous nions surtout formellement que nos intérêts soient distincts de ceux de la classe moyenne. Si nous avons été appelés à de hautes fonctions, à quelles considérations l’avons-nous dû, si ce n’est à l’appréciation de notre amour de l’ordre, de notre intelligence, de notre intégrité, de ces qualités, en un mot, qui distinguent les classes moyennes ? Nos intérêts sont les mêmes, notre cause est identique, ne sommes-nous pas membres de la classe moyenne ? Rappelez-vous, messieurs, qu’au moment où je fus appelé aux affaires, le grand reproche que l’on articulait contre ma nomination, était que le roi avait appelé de Rome le fils d’un filateur pour en faire le premier ministre d’Angleterre. »

Puis, avec une réserve d’expressions sous laquelle perce la haute intelligence de l’esprit du temps, sir Robert Peel ajoute :

« De la constitution de la chambre des communes dépend surtout le gouvernement du pays ; c’est là qu’il faut porter toute l’influence qui vous appartient… On ne doit pas mettre une ferme confiance dans la prérogative de la couronne, ni dans l’autorité de la chambre des lords, La prérogative royale, l’influence des lords, sont constitutionnellement puissantes pour contrôler les actes de la chambre des communes ; mais on doit se garder de s’appuyer sur elles comme sur des remparts infranchissables[2]… »

Ces remparts seront franchis, en effet : plus ou moins d’accélération dans le mouvement, plus ou moins de froissement dans la chute, à cela se borne, dans les grandes péripéties sociales, l’action contingente des hommes politiques. Mais les intérêts de propriété, d’industrie, de moralité et d’ordre public, dont l’habile orateur se fait l’interprète, ces intérêts, légitimement égoïstes, parce qu’ils sont la source même du droit, abandonneront graduellement ce qui pourrait les compromettre, au lieu de leur être un point d’appui ; c’est ainsi que de grandes transformations politiques s’opèrent sans jeter les nations dans les chances incertaines d’une révolution sociale.

Quant à la révolution gouvernementale, elle est irrévocablement consommée par la substitution d’un système électoral à base fiscale à celui des franchises historiques.

Il y a près d’un demi-siècle qu’Edmond Burke, lançant contre une réforme analogue, taillée dans le vif par notre première assemblée délibérante, les traits de son ironie amère et désolée, s’écriait que la gloire de l’Europe était pour jamais éteinte. Que dirait aujourd’hui cet éloquent contempteur du présent, s’il siégeait au sein d’un parlement réformé, sur lequel pèse une mission d’autant plus redoutable qu’elle est moins déterminée ? Il s’écrierait sans doute, ce chevalier de la tribune, que si la Providence a récemment livré aux flammes l’antique chapelle de Saint-Étienne, c’est par respect pour la gloire de sa patrie, éteinte aussi pour jamais, et qu’il est juste de commencer, dans une salle construite d’hier, une œuvre qui soulèverait dans leur tombe tant d’illustres ombres. Jour solennel, en effet, que celui où l’incendie consuma le temple vénéré de la nationalité britannique, reflétant ses lueurs ardentes sur les eaux de la Tamise et jusqu’aux murs lointains de la sombre tour où souffrirent tant de confesseurs des vieilles libertés nationales ! jour symbolique où sembla se dessiner en spirales de feu la scission des siècles écoulés et des temps à venir, où l’on dut entendre, comme au temple de Jérusalem après l’avènement de la loi nouvelle, les génies du passé s’écrier : Sortons d’ici !

La domination de la bourgeoisie étant reconnue comme le fait universel de l’époque présente, on devra examiner quelles sont les forces actuelles et les destinées probables de la démocratie en France et en Europe, puis rechercher sous quelles conditions les classes moyennes peuvent maintenir une prépondérance qui impose des devoirs en même temps qu’elle donne des droits : questions graves qui seront successivement abordées.


Louis de Carné.
  1. Quoique s’écartant, sous certains rapports, des opinions émises jusqu’ici par la Revue, nous n’avons point hésité à accueillir ce travail consciencieux d’un écrivain distingué, que nous compterons désormais au nombre de nos collaborateurs.
    (N. du D.)
  2. Discours prononcé au banquet de Taylor’s-Hall, 8 mai 1835.