Mozilla.svg

Des Partis et des écoles depuis 1830/04

La bibliothèque libre.
Aller à la navigation Aller à la recherche
Du Système politique de la monarchie de 1830, par rapport aux relations extérieures de la France
◄  03
Du Système politique de la monarchie de 1830, par rapport aux relations extérieures de la France


DES PARTIS
ET DES ÉCOLES
DEPUIS 1830.

iv.
Du Système politique de la monarchie de 1830, par rapport aux relations extérieures de la France.

SECONDE PARTIE[1].

Après un rapide coup d’œil sur les transactions politiques de ces dernières années, après une complète adhésion aux vues pacifiques et honorables qui les ont généralement dominées, il convient de monter dans une autre sphère, où l’on ait moins à tenir compte des circonstances que des principes. Tout en se déclarant prêt à incliner devant celles-là l’inflexibilité d’un système absolu, il est utile d’en poser les bases, et de rechercher la mission naturelle de la France dans les prochains conflits rendus inévitables par la situation du monde.

Ces études sont d’une importance d’autant plus actuelle, que les complications produites par les affaires d’Orient présentent un double danger. Outre qu’elles compromettent la paix européenne, ce premier intérêt de tous, elles sont de nature à engager graduellement la France hors des voies où la force des choses et ses intérêts mieux compris l’obligeraient plus tard à rentrer.

Il est évident qu’elle doit faire aujourd’hui de la politique expectante à Constantinople comme ailleurs. En retardant le grand jour des conflits européens, elle s’assure la chance d’y intervenir avec la prépondérance que lui préparent une situation moins incertaine, de l’expérience de plus et des préjugés de moins.

Un trop prochain avenir démontrera, d’ailleurs, la vanité des combinaisons auxquelles on voudrait la lier aujourd’hui d’une manière irrévocable.

La France a donc agi conformément à ses véritables intérêts en donnant à la Porte une assistance utile ; son ambassadeur comprit ses devoirs en jetant le nom de son souverain entre elle et un redoutable vassal. Il est bon qu’elle lutte au divan contre l’influence croissante de la Russie, qu’elle s’unisse à l’Angleterre pour essayer de remuer ce cadavre, ne serait-ce que pour acquérir la pleine conviction de son irrémédiable décrépitude. Tant que les stipulations d’Unkiar-Skelessi et les intrigues russes à Constantinople ne provoqueront de la part de la France que des mémorandum ; tant qu’elle se bornera à joindre ses escadres à celles de la Grande-Bretagne pour évolutionner dans la Méditerranée, elle ne compromettra l’issue définitive d’aucune question.

Mais un moment viendra, et peut-être est-il bien proche, où l’Angleterre, pressée par les nécessités d’une situation toute différente de la nôtre, cédant aux clameurs de l’opinion, à l’urgence de maintenir le système qui fait sa force en Europe et sa sécurité en Asie, prétendra rendre l’alliance plus étroite et substituer les coups de canon aux notes diplomatiques. Si, à cet instant décisif, la France, s’abandonnant à des sentimens irréfléchis, sortait d’une neutralité qui la rendrait l’arbitre des nouvelles destinées du monde ; si l’on parvenait à lui faire envisager une guerre maritime avec la Russie du même œil que les lords de l’amirauté, les négocians de la Cité et les actionnaires de la compagnie des Indes, et qu’elle ne comprît pas qu’il est d’autres moyens d’assurer l’indépendance et l’équilibre de l’Europe, que de bloquer à tout jamais la puissance russe dans la mer Noire, et de lui interdire la possession de Constantinople, évènement mathématiquement certain dans un espace de temps plus ou moins long ; alors l’Europe traverserait de violentes crises ; elle épuiserait son sang et ses trésors dans des luttes acharnées, pour traiter, après un demi-siècle, sur des bases que les esprits prévoyans peuvent assigner dès aujourd’hui.

Est-il un moyen d’empêcher le développement naturel de la Russie vers le Bosphore ? Quelles combinaisons atténueraient, avec le plus de certitude et d’avantage pour l’Europe et pour la France, les dangers qui sortiraient d’un tel bouleversement dans le système territorial et maritime du monde ?

Ce n’est qu’en envisageant les évènemens d’un point de vue de chancellerie qu’on peut se faire quelque illusion sur l’issue de la catastrophe où s’engloutiront bientôt les ruines de l’empire d’Othman. La diplomatie est un monde à part, où il se dépense, bien souvent en pure perte, beaucoup d’esprit et de lumières ; la vie, trop excentrique, ne s’y confond pas assez avec la vie puissante du dehors ; à force de se considérer comme des mobiles alors qu’on n’est que des instrumens, on finit par subordonner les destinées essentielles des peuples et l’autorité des analogies historiques à l’omnipotence des protocoles. Le malheur de la diplomatie, c’est de ne pas voir assez qu’elle est traînée à la remorque des idées et des évènemens, et d’estimer les conduire alors qu’elle n’intervient que pour les sanctionner. En 1821, les chancelleries traitaient de rebelles les Grecs d’Ypsilanti et de Canaris, elles offraient leur concours à la Porte pour négocier les clauses de leur soumission ; en 1827, l’opinion les contraignait à signer le traité du 6 juillet, et Navarin jeta ses débris à travers des négociations interminables.

Ainsi sera-t-il aussi de l’affaire turque : on continuera d’épuiser à Péra le formulaire diplomatique, que déjà la révolte d’un pacha, une émeute à Constantinople, un coup de main de la Russie, ou toute autre cause aura pour jamais tranché la question ottomane. Aux mêmes lieux où l’on disputait sur la lumière du Thabor en présence de l’ennemi, l’on discutera l’équilibre de l’Europe et la clôture de la mer Noire, la veille du jour où la flotte de Sébastopol viendra mouiller à la pointe du sérail, et où le dernier des princes ottomans aura cessé de régner et peut-être de vivre.

Quelle espérance de restauration entretiendrait-on pour un peuple qui ne possède plus, à bien dire, que sa capitale, où les baïonnettes russes ont dû venir le protéger, après avoir, quatre années auparavant, menacé cette capitale elle-même. Les voyageurs cherchent le puissant empire des Osmanlis, et ne le trouvent plus. Quelques populations éparses sur d’immenses territoires, inférieures en nombre comme en intelligence aux diverses races indigènes, attestent, dans leur décroissance rapide, l’arrêt porté par cette puissance que le musulman appelle fatalité, qui pour nous a nom providence.

En Afrique, les régences ont rompu le lien nominal qui les rattachait encore au siége de l’orthodoxie religieuse ; l’Égypte est devenue le centre d’une puissance plus redoutable que celle du sultan, sans avoir peut-être plus d’avenir. La Grèce est indépendante, et un ambassadeur fanariote insulte, par sa présence, l’orgueil de la Porte Ottomane. La Moldavie et la Valachie, soumises au protectorat russe, ne contiennent plus de Turcs. La nomination de leurs hospodars à vie, l’abolition des tributs en nature, source principale pour le divan du revenu de ces provinces, la démolition de la forteresse de Giurgevo, l’établissement d’une quarantaine, sont autant de nouveaux liens, formés par le traité d’Andrinople pour préparer la réunion définitive de ces provinces à la Russie, en les rendant de plus en plus étrangères à la Porte. La Servie, délivrée par son courage et le génie d’un grand homme, forme le noyau d’un nouveau peuple, et sous les dômes épais de la Schumadia retentissent des chants de liberté que les populations voisines répètent comme des hymnes d’espérance. Cette vaste Caramanie, vieille terre de l’islamisme, a laissé passer sans résistance le rebelle contre lequel se déploya vainement l’étendard du prophète. Ibrahim y marcha de victoire en victoire ; il institua ses officiers jusque dans Smyrne ; et s’il recula devant les menaces des ambassadeurs, ce fut après avoir foulé aux pieds les ordres sacrés de son padischah.

Constantinople semble condamnée à recommencer le cours de ses hontes et de ses douleurs. On se croirait ramené aux temps durant lesquels l’empire de Constantin était chaque jour plus étroitement resserré dans ses murailles par une puissance qui trouvait alors, dans sa foi et dans son courage, la certitude de ses glorieuses destinées.

Othman, dormant sous la tente d’Edebali, avait été visité par de célestes visions : pendant que le disque argenté de la lune se jouait autour de sa tête, de ses reins s’élevait un grand arbre, dont l’étincelant feuillage s’étendait sur les trois parties du monde. Le Caucase et l’Atlas, le Taurus et l’Hémus, colonnes gigantesques, soutenaient son dôme de verdure ; le Tigre et l’Euphrate, le Nil et le Danube coulaient de ses racines. Des villes s’élevaient du fond des vallées, ornées de minarets d’où la voix du muezzin appelait les fidèles aux prières ; mais bientôt ses rameaux convergèrent comme une épée flamboyante contre la cité impériale, qui, située entre deux mers et deux continens, ressemble à un diamant placé entre deux saphirs et deux émeraudes[2].

Othman ne fit pas mentir le prodige, et dans Brouse conquise, il songeait à Constantinople, Nicée et Nicomédie ne furent pour Orchan, son successeur, que quelques étapes de plus vers le but du grand voyage. Andrinople, soumise par Amurah, devint bientôt la rivale musulmane de la capitale des Césars, dont le blocus fut formé des monts Hémus à Gallipoli et à la mer Noire. Ses princes, cependant, se plaisaient à trôner pour la dernière fois, et donnaient à un peuple énervé le spectacle de quelques mascarades impériales. Mais Mahomet ii frappait aux portes, il fallut quitter le cirque et l’école pour mourir ; et des brodequins de pourpre brodés d’un aigle, trouvés sous un monceau de morts, prouvèrent que le dernier des Constantins avait, au moins, payé sa dette à l’heure suprême.

Quand le sultan Mahmoud, enfermé dans ses beaux kiosks du Bosphore, découvre au loin le pavillon de la Russie, voguant sur cette mer Noire qu’elle s’est conquise, et dont elle aspire à sortir, la glorieuse histoire de sa race doit lui revenir en mémoire. Ce ne sont plus les Ottomans qui pressent la ville immense ; depuis un siècle l’investissement en est formé par les vengeurs des Paléologues. À partir surtout du traité de Kaïnardgik, qui, en préparant la conquête de la Crimée, révéla tout l’avenir, chaque année la ligne de circonvallation se resserre, et les apprêts deviennent plus formidables. Pendant qu’Oczakow tombe, que la Bessarabie est soumise, Odessa et Sébastopol s’élèvent ; la Perse est entamée, l’ennemi est en même temps sur l’Araxe et sur le Danube.

Les derniers empereurs grecs, dans leurs luttes de palais, réclamaient l’appui de ces princes, successeurs prochains d’un trône dont d’ignobles prétendans se disputaient les débris ; et voici que la rébellion d’un pacha a contraint le successeur des califes à mettre son sérail sous la protection de l’infidèle. Des frégates russes ont paradé devant ses palais, et Sultan-Mahmoud, entouré d’un brillant état-major, s’est donné le spectacle de leurs évolutions habiles. Il a perdu déjà la moitié de l’empire qu’il reçut puissant encore lorsqu’il ceignit le sabre à la mosquée d’Ejub ; le reste attend avec indifférence que la destinée s’accomplisse ; mais quelques articles secrets, signés avec le cabinet de Pétersbourg, lui assurent l’intervention empressée de l’empereur contre ses pachas ou contre son peuple. C’est là-dessus qu’il dort tranquille, c’est là qu’est désormais la dernière garantie de durée pour l’empire. Si vous tirez de ces faits les inductions qu’ils comportent, certains agens diplomatiques vous répondront que ces conséquences sont fausses, qu’il ne dépend que de la France et de l’Angleterre de rendre la vie à ce corps paralysé, de la confiance à ce peuple, qui fait transporter ses tombeaux en Asie, pour ne pas les laisser aux mains des infidèles. Voyez, en effet, comme la civilisation marche en Turquie, depuis dix ans ! Le sultan, vainqueur des janissaires, n’a-t-il pas discipliné les bataillons qui combattirent aux Balkans contre Diebitch, à Koniah contre Ibrahim ? Le Grand-Seigneur rend des visites aux dames, et maintenant il y a des rout chez les membres du divan ; les fonctionnaires turcs portent une redingote serrée et une casquette de très bon goût, comme chacun sait ; il appert, d’ailleurs, d’un fait récent qu’aux bureaux du reis-effendi on sait, aussi bien qu’à la rue des Capucines, la différence existant entre un ambassadeur et un ministre plénipotentiaire : conquêtes importantes qui rendent sans doute plus difficile l’accomplissement des projets de Catherine ii, et dont on doit essayer de profiter pour maintenir un état indispensable à la balance européenne !

Les faciles victoires d’Ibrahim contre un gouvernement décrépit avaient suggéré à plusieurs la pensée de faire de cet esclave la tige d’une nouvelle lignée régnant dans Stamboul la sainte ; et le trésor de haines amassées dans le cœur des vieux croyans par une série de mesures sacriléges, offrait, en effet, au fils de Méhémet des chances pour tout oser, mais sans lui en donner pour consolider son œuvre. On n’a pas jusqu’à présent découvert, en politique plus qu’en médecine, le moyen de rajeunir les corps usés de vieillesse, en y injectant un sang nouveau. D’ailleurs, outre que le pacha d’Égypte ne partage peut-être pas les vues audacieuses que lui prêtent les beaux-esprits de notre Europe, lui qui, si l’on en croit un écrivain anglais, aspirait plus, en 1833, au titre de séraskier du sultan, qu’à le remplacer sur le trône, voilà que sa puissance s’ébranle, voici que la Syrie s’insurge, et que les grandes destinées prédites à une race plutôt conquérante que fondatrice commencent à paraître problématiques.

Méhémet-Ali est un grand homme sans doute, mais il ne lui est pas donné de créer un peuple ; car un peuple vit par une pensée intime et plastique, et ces hordes disciplinées à coups de bâton n’auront jamais une individualité assez forte pour résister à l’absorption étrangère. Qu’il élève des manufactures et des instituts scientifiques, qu’il creuse des ports et des canaux, qu’il coupe l’isthme de Suez, le satrape ne travaille pas pour sa race. L’Europe chrétienne s’approche qui se portera l’héritière de tout cela. Elle a dans sa foi, et dans le génie progressif et libre nourri par ses croyances, le germe de cette haute civilisation intellectuelle, la seule qui ait droit et pouvoir de faire reculer la barbarie. Les Arabes de l’Espagne, supérieurs en élégance et en nombre aux farouches guerriers qui les vainquirent, reculèrent, malgré cette supériorité matérielle, devant l’idée à laquelle appartient l’empire du monde. Les races américaines se fondent à l’approche des colons, comme la cire aux rayons du soleil. Ainsi l’Europe s’étendra sur l’Afrique et sur l’Asie par la dilatation naturelle de ses forces et de ses idées. Que si de hardis réformateurs préparent cet avenir aux nations musulmanes en y fécondant les déserts, en appliquant les puissances nouvelles de l’industrie et de la science, comme beaucoup d’aveugles ouvriers de notre Europe incroyante, ils travaillent pour une œuvre dont ils n’ont pas le dernier mot, et qui ne leur profitera point.

La régénération de l’empire ottoman sous une dynastie arabe fut un rêve de quelques jours, comme la création d’un empire grec, ayant Constantinople pour capitale, fut celui de quelques années. Ce projet fut plus particulièrement défendu en France par un homme d’esprit, qui, après avoir eu le tort de trop écrire, a, dans ce moment, celui de garder un trop long silence. M. de Pradt a vécu pendant quinze ans en présence de la terreur inspirée aux esprits prévoyans par l’accroissement de la puissance russe ; il a signalé chaque pas de ses armées dans les guerres de Perse et de Turquie comme un acheminement vers l’asservissement de l’Europe ; il a démontré que déjà cette Europe, qui se croit libre, est tributaire de Pétersbourg pour une portion notable de son budget, puisque, sans la nécessité de faire équilibre à la masse des forces russes, l’état militaire européen diminuerait dans une sensible proportion[3]. Aucun écrivain français n’a mieux établi la tendance nécessaire de la Russie vers le midi, et l’impossibilité où se trouve une grande puissance commerciale de ne pas s’assurer le débouché de cette mer Noire, dont la nature a fait un lac russe vers lequel se dirige le cours de tous ses grands fleuves. Mais à ces dangers le fécond publiciste n’a jamais trouvé que deux remèdes : d’abord, la formation d’un grand empire grec, s’étendant jusqu’au Danube ; puis une alliance permanente de l’Europe contre la Russie.

Le philhellénisme est tombé, comme tous les sentimens exaltés, mais sincères, du jour où il a reçu satisfaction légitime et complète : aussi la question grecque, passée dans le domaine de la politique, ne se colore-t-elle plus de cet éclat qu’elle empruntait aux flammes héroïques des brûlots de Canaris. Ce n’est pas quand le maintien du royaume grec dans ses limites actuelles peut sembler problématique, quand il ne se conserve que par la constante tutelle des puissances garantes de son indépendance, et que le sol hellénique est un foyer d’intrigues pour toutes les ambitions rivales, qu’il serait possible de présenter la formation d’un grand état grec comme une barrière contre une puissance qui compte près de soixante millions de sujets[4]. Que les poètes se contentent d’avoir Athènes pour capitale de la Grèce restaurée, et qu’ils n’ambitionnent pas Constantinople. Un empire grec, à raison des sympathies religieuses de ses sujets, de sa faiblesse politique et de la corruption de ses agens, serait dans une dépendance encore plus étroite de la Russie, que celle où languit aujourd’hui la Porte. Il en serait de même de ces petits états qu’on a quelquefois présentés comme devant s’élever sur les ruines de l’empire ottoman.

Ces idées de la restauration ne sont plus guère de mise en 1835, et le temps a vraisemblablement convaincu M. l’abbé de Pradt qu’il en est à peu près de même de l’alliance universelle, si long-temps indiquée par lui comme unique sauvegarde contre l’ambition moscovite. Lorsque tous les princes de l’Allemagne ont emporté de Tœplitz un regard de l’autocrate comme une espérance, on doit, ce semble, reconnaître que l’espoir d’armer l’Europe entière contre la Russie est désormais une pure chimère, et que si jamais les dispositions des cabinets changeaient à cet égard, le sort de l’empire ottoman serait décidé long-temps avant que cette ligue ne fût assise.

L’Europe s’agite dans les limites arbitraires tracées à Vienne par l’ambition et l’imprévoyance. Comment s’étonner dès lors que quelques cabinets inclinent vers la puissance destinée à briser tôt ou tard un état territorial tout factice, et qui distribuerait sans doute dans l’occasion de ces magnifiques récompenses dont Napoléon savait le secret ? La Prusse à laquelle, en 1815, on refusa la Saxe qu’elle réclamait, pour lui donner les provinces rhénanes qu’elle ne demandait pas, et qui se trouve échancrée par ce qu’elle a reçu comme par ce qui lui a été refusé, la Prusse qui tourne à la fois vers Dresde et vers Hanovre des regards de convoitise, est l’alliée naturelle de la puissance qui a mis sur Byzance l’hypothèque de tout son avenir.

Des états du second ordre, auxquels le maître de l’Occident distribuera des couronnes royales, n’ignorent pas non plus qu’un jour la carte de l’Europe pourrait être refaite, non à Vienne, mais à Pétersbourg ; et la manière dont on opérait à Paris à l’époque du règlement des indemnités germaniques, a laissé de bons souvenirs. Les états, dit-on, sont menacés, comme les grandes puissances elles-mêmes, par l’accroissement démesuré de la puissance autocratique. Eh ! qu’importe ? ne l’étaient-ils pas aussi par l’extension de l’empire français, ce qui ne les a pas empêchés de servir d’instrumens pour asservir le monde ? Ils l’ont abandonné avec la fortune, et quand la voix des peuples a fait taire celle de la politique. Mais on s’est trop bien trouvé d’avoir long-temps écouté celle-ci pour n’en pas garder le souvenir.

L’Europe n’est donc ni assez compacte, ni assez bien assise, pour qu’une ligue continentale soit possible contre la Russie. Et peut-être est-il assez curieux de remarquer que la moins révolutionnaire des puissances, quant à son état intérieur, est celle autour de laquelle viennent se grouper les espérances menaçantes pour la paix du monde, tandis que l’Angleterre, livrée à toutes les influences démocratiques et novatrices, est la plus puissante comme la plus inflexible gardienne d’une situation dont elle défend l’intégrité, en même temps qu’elle ébranle les lois des ancêtres.

Les publicistes que préoccupe l’agrandissement de la Russie, usent d’un singulier raisonnement pour combattre cette ambition incessante[5]. Si cette puissance, disent-ils, n’avait attaqué pendant un siècle la Suède et la Pologne, elle fût restée faible et barbare ; si elle ne tournait aujourd’hui des vues vers le midi, pour s’assurer, par Constantinople, la possession des Dardanelles, tous les développemens ultérieurs de sa civilisation, de ses richesses et de son industrie, seraient arrêtés ; c’est par là qu’elle respire, c’est par là qu’elle pourrait mourir. Le canal du Bosphore et des Dardanelles est à la fois le véhicule de ses richesses et la clé de sa prison. Ouvrez cette mer, et la Russie devient industrielle, commerciale, maritime ; elle met en valeur les riches produits de ses magnifiques provinces méridionales ; elle retrouve le prix de tous ses sacrifices, de toutes ses avances, de toutes ses corruptions ; fermez-la, la Russie s’éteint, car c’est mourir que de vivre dans une geôle, que de végéter sans grandir.

Ces faits sont constans, irréfragables, et c’est avec toute raison que l’autocrate s’écriait dans le manifeste qui précéda la dernière guerre : Le Bosphore est fermé, notre commerce est anéanti ! La ruine des villes russes qui doivent leur existence à ce commerce devient imminente, et les provinces du midi sont privées de l’unique débouché de leurs produits, de l’unique communication maritime qui peut, en facilitant les échanges, faire fructifier le travail, développer l’industrie et la richesse.

Si d’aussi hautes paroles avaient besoin de commentaire, il nous suffirait d’emprunter une observation péremptoire à la statistique : « En 1815, dit M. Moreau de Jonnès, la Russie faisait, dans les ports d’Odessa et de Tanganrok, un commerce d’importation et d’exportation de 60,000,000. La fermeture de la mer Noire fit soudain cesser la prospérité de ces deux villes ; et les différends de la Russie et de la Porte firent perdre dans ce seul marché, à la première de ces puissances, un commerce excédant 180,000,000 pour une simple suspension de trois années[6]. »

Il est donc reconnu en fait, et surabondamment établi de l’aveu des écrivains anglais, qu’il s’agit ici pour la Russie de l’une de ces questions capitales sur lesquelles un peuple ne saurait transiger sans engager l’avenir des générations, sans manquer aux lois de son développement naturel : question de vie ou de mort, plus encore que d’ambition, car il n’est point ambitieux le jeune homme qui aspire à la maturité de ses forces et de ses facultés, et c’est un devoir, plus encore qu’un droit, pour les peuples, de faire fructifier les dons que leur a dispensés la Providence.

Un équilibre durable se pourrait-il donc asseoir sur la manifeste violation des lois par lesquelles les nations vivent et se conservent ? L’intérêt national en Angleterre, les préjugés en France, égarent tellement sur cette question, qu’on la pose vraiment de manière à justifier par avance tous les efforts de la Russie pour s’assurer une possession à laquelle on rattache les destinées même de cet empire, tous ses développemens ultérieurs, et jusqu’à sa sûreté présente. Quel gouvernement serait coupable aux yeux de la politique ou de la morale, en brisant, même au prix d’une guerre acharnée, les entraves où l’on prétendrait retenir à tout jamais l’élan de sa prospérité naissante ?

Le cabinet russe est sans doute aujourd’hui, comme tous les pouvoirs de l’Europe, sous l’influence d’une situation générale qui, en rendant les bouleversemens redoutables, impose la paix comme un devoir envers l’ordre social et la civilisation même. La crainte des révolutions fait dévier de ses voies la politique de toutes les chancelleries, comme une avalanche suspendue aux flancs de la montagne détourne de sa route le voyageur effrayé. Cependant comprenons bien, ainsi qu’on commence à le faire en Angleterre, que l’instant décisif approche. Alexandre lui-même ne s’est pas fait faute de prendre la Bessarabie ; quelque appréhension que puisse éprouver Nicolas de faire éclater l’orage qui gronde sur le monde, il n’a pas hésité à faire franchir à ses armées l’arc de triomphe qui indiquait à son aïeul le chemin de Byzance. Le traité d’Andrinople, tout modéré qu’on veuille le trouver, assure à la Russie le Delta du Danube, Anapa, clé de la Circassie, et d’autres possessions lointaines dont l’Europe sait à peine les noms, et dont la Russie seule connaît l’importance. Le traité d’Unkiar-Skelessi, qui rend le cabinet de Pétersbourg suprême garant de la sûreté extérieure et intérieure de l’empire ottoman, parut assez important au négociateur pour être acheté au prix de l’abandon des créances russes. L’on construit des flottes immenses dans la mer Noire ; les grandes fortifications de Sébastopol s’élèvent avec rapidité, et déjà tinte la cloche qui sonnera l’agonie de l’empire des Osmanlis. La Russie n’a point intérêt à hâter cet instant, car la violence est inutile là où la nature agit avec une si effrayante promptitude. D’ailleurs, l’irritation croissante de l’Angleterre, la nécessité qu’éprouverait un pouvoir impopulaire, et menacé de détourner au dehors, selon la politique de tous les patriciats, l’esprit d’entreprise et d’innovation, un retour de l’énergie du divan, une révolution de sérail, tout semble pouvoir amener, pour l’empire ottoman, de sanglantes et prochaines funérailles.

La flotte anglo-française forcerait les Dardanelles, brûlerait dans la mer Noire les vaisseaux et les arsenaux russes, que Constantinople n’en finirait pas moins par être occupée, et qu’après de longues calamités, un traité de partage devrait l’assurer à la Russie, faute de pouvoir la donner à d’autres. Étudiez l’histoire de la diplomatie moderne, depuis la paix d’Utrecht, qui reconnut la succession de la maison de Bourbon en Espagne et celle de la maison de Hanovre en Angleterre, et vous verrez que presque toujours les traités sont intervenus pour sanctionner des faits accomplis malgré d’énergiques résistances. Ce ne sera certainement pas dans cette circonstance que cette loi recevra une exception. L’alliance des deux puissances maritimes créerait incontestablement à la Russie de grands obstacles ; elle pourrait tarir pour plusieurs années, dans la mer Noire, les sources de sa prospérité ; mais il est évident que cette alliance ne saurait prévenir indéfiniment les progrès de ses armées dans la Bulgarie et la Roumélie.

À quel prix, d’ailleurs, achèterions-nous un délai qui nous touche peu, quoi qu’on en dise ? Faut-il que la France se précipite dans de tels hasards, parce que l’Angleterre tremble pour son monopole maritime et commercial, parce que la Russie à Constantinople menace à la fois Corfou et Calcutta ? Faudra-t-il qu’une puissance dont l’intérêt, comme la mission providentielle, est de préparer le triomphe de la politique naturelle des nations, ainsi que celui de toutes les idées fécondes et vraiment progressives, faudra-t-il que la France s’engage dans une lutte sanglante et peut-être séculaire, pour donner raison à la diplomatie contre la nature, à la barbarie contre la civilisation ?

Je ne saurais comprendre qu’on pût nous imposer la guerre pour défendre la Turquie contre les Russes, tandis qu’on ne nous en fit pas, en 1831, un impérieux devoir pour leur arracher la Pologne. Comment voir avec des transes aussi vives les progrès de la marine russe dans la mer Noire, lorsque nous nous félicitons avec raison des développemens rapides de la marine des États-Unis, dans l’espoir de résister un jour, avec des chances moins inégales, aux forces navales britanniques, supérieures à celles de toutes les puissances du monde réunies ? Sans réveiller de vieilles haines entre deux grandes et généreuses nations, faut-il donc faire un métier de dupes, et nous payer de déclamations redondantes contre le colosse du nord ?

Comment s’expliquer qu’on prêche à la fois la liberté du commerce, l’avantage d’étendre le champ de la concurrence et celui de la consommation, et qu’on s’effraie de voir renaître à la civilisation les fertiles contrées qui en furent le berceau[7] ? Se préoccuper de l’extension de la Russie vers l’Orient plus que de la nécessité de faire reculer ses frontières occidentales, qui, en longeant la Moravie, menacent Vienne, et rejettent un tiers de la Prusse, de l’Oder à Memel, sur les derrières de l’empire russe ; attacher, par exemple, comme question européenne, plus d’importance à l’occupation de Constantinople qu’à la renaissance de Varsovie ; lutter pour empêcher un fleuve d’affluer à la mer, un oiseau voyageur de suivre le cours de sa migration, au lieu d’intervenir dans ce grand ébranlement pour redresser les vieux torts de notre faiblesse, et régler le système nouveau de l’Europe sur des bases conservatrices, en même temps que favorables à notre légitime influence ; c’est là, à notre avis, une aberration dont on peut croire que la réflexion fera justice avant l’expérience, cette tardive et inflexible conseillère des peuples.

La science de l’homme politique consiste à pressentir la nature en en secondant le travail. Qu’il marche selon les temps, d’un pas lent ou rapide, qu’il s’arrête souvent, c’est sagesse ; mais malheur à lui s’il tourne le dos à l’avenir, s’il combat ce qu’il n’a que la mission de retarder. Voyez l’Angleterre luttant sept ans contre ses colonies révoltées, et finissant par signer avec elles un traité de puissance à puissance ; voyez l’Espagne ; voyez l’histoire tout entière.

C’est surtout dans notre patrie, bénie du ciel, que cet accord de la politique avec la nature devient chose simple et facile. La France est ainsi constituée qu’elle n’a point à redouter pour les autres peuples ce qui fait leur force et assure leurs développemens légitimes. Confiante et forte, elle repose sur elle-même ; elle est grande par les richesses de son sol et par son génie, par l’unité de ses parties et leur cohérence. Ce n’est point des stipulations officielles qu’elle tire cette prééminence morale que des traités malheureux ne lui ont point ôtée. Comme son avenir et sa fortune ne sont en question ni au Cap de Bonne-Espérance, ni dans l’Inde, ni aux Antilles, ni à Constantinople, les peuples comprennent qu’elle doit survivre aux révolutions, et sa médiation est acceptée avec confiance, parce que les principes de sa politique naturelle sont libéraux et désintéressés. Ce rôle a fait sa force ou ses malheurs, selon qu’elle l’a bien ou mal compris. Louis xv et Napoléon y ont été infidèles, chacun selon leur mesure, l’un en nous léguant une vaine gloire, l’autre une éternelle honte. C’est cette intervention qu’il lui appartient d’exercer dans la crise qui s’approche, et par l’autorité de sa parole et par la force de ses armes.

On a raison de lui faire envisager sévèrement les devoirs que son honneur et sa sûreté lui imposent envers elle-même et envers l’Europe. Mais si ces devoirs sont grands, ils prennent leur source dans sa position continentale, et nullement dans ses intérêts maritimes ; et si elle se préoccupait de ceux-ci, elle devrait envisager l’établissement naval de la Russie à Constantinople du même œil que la création du nouveau royaume de Grèce, combinaison sanctionnée par la bonne politique, surtout parce qu’elle aura pour résultat de créer une marine de plus dans la Méditerranée.

De toutes les erreurs, la plus grave et la plus générale, celle que les agens et les écrivains officiels de l’Angleterre s’attachent à entretenir, c’est l’identité d’intérêts qui lierait à tout jamais les cabinets de Paris et de Londres[8]. La France a mieux à faire pour prévenir les dangers dont l’extension de la Russie menace, il est trop vrai, l’Europe, que de s’imposer une tâche ruineuse, et à bien dire impossible. Grâce à Dieu, elle ne doit prononcer contre aucun peuple le delenda Carthago.

On veut rire quand on nous montre déjà les hordes cosaques s’embarquant à Constantinople pour venir tenter une restauration en Provence[9]. Il y a moins loin de Plymouth à la côte de Bretagne que du Bosphore à Marseille ; la flotte anglaise était, dans la guerre de la révolution, plus formidable que ne le sera jamais la flotte russe, et cependant la Grande-Bretagne, appuyée sur l’émigration et la gigantesque Vendée, n’a pas ébranlé même le terrible pouvoir qu’elle combattait en 1793. Un écrivain spirituel et grave, qui produit de semblables raisons comme décisives, laisse croire qu’il n’en a pas de meilleures à donner.

On s’impose une tâche par trop facile en s’efforçant de démontrer que les cabinets assez peu prévoyans ou assez lâches pour tolérer, sans conditions rassurantes pour l’Europe, l’extension indéfinie de la puissance russe, compromettraient la liberté du monde. La France surtout, cette gardienne de la civilisation et de l’indépendance des peuples, ne saurait, sans descendre au dernier degré de l’abaissement, permettre la formation d’un empire qui, appuyé aux glaces polaires, continuerait à tenir garnison à quatre-vingts lieues de Vienne, Dresde et Berlin, tandis qu’il s’ouvrirait par mer le centre de l’Europe, et menacerait l’Angleterre aux bords du Gange. Mais, pour prévenir un tel danger, faut-il s’imposer une tâche qui n’obtiendrait jamais qu’un succès dilatoire ? Serait-il impossible de creuser un large lit au cours de l’ambition russe, en lui faisant quitter, dans l’intérêt de l’Europe, des voies où elle a dû marcher temporairement, mais où elle n’a aucun motif de rester désormais engagée ?

On a beaucoup reproché depuis un siècle, au cabinet de Pétersbourg, de trop intervenir dans les affaires de l’Europe ; reproche sur lequel il est bon de s’entendre.

Pierre Ier faisait son métier de grand homme en dépouillant la Suède de l’Ingrie et de la Livonie, en s’ingérant dans les affaires de Pologne, en élevant Saint-Pétersbourg contre Stockholm, Copenhague et Varsovie. Il conquérait ainsi plus que des provinces, il créait plus qu’une capitale, car il fondait la civilisation de son peuple. D’ailleurs, quelle que fût la pénétration de Pierre-le-Grand, il ne pouvait avoir, en face de la puissance des Ottomans, encore imposante, ni le secret de leur faiblesse, ni celui de sa propre force. Le vainqueur de Pultawa faillit trouver des Fourches Caudines au bord du Pruth, où il dut signer une paix désastreuse, et l’on ne pouvait entretenir du temps d’Achmet les pensées que l’on conçoit sous Mahmoud. Les préoccupations de la Russie, avant de se détourner sur l’Orient, devaient donc se porter sur l’Europe. Ce fut par son contact avec elle que Pierre grandit dans l’opinion, et qu’il avança son œuvre immense. Sous Élisabeth et sous Pierre iii, le gouvernement russe porta dans les affaires d’Allemagne des vues tellement incohérentes, qu’on put le croire animé beaucoup moins de l’espoir de s’assurer des avantages matériels que du désir de peser à tout prix dans la balance. Il n’y eut plus sous Catherine, Paul Ier et Alexandre, de question occidentale qui n’attirât les Russes sur l’Oder et sur le Rhin.

Mais aujourd’hui cette civilisation est acquise à l’immense empire du nord. Moscou en est le siége comme Paris ; elle descendrait sur Constantinople à l’instant où le patriarche élèverait dans Sainte-Sophie une hostie consacrée. Le contact immédiat avec l’Europe, indispensable pour former une armée et s’assurer une considération extérieure, est donc, sous ce rapport, d’une moindre importance pour l’empire russe qu’au temps de son fondateur. Les motifs qui portaient ce prince à dépouiller la Suède, et Catherine ii à provoquer le partage de la Pologne, n’existent plus au même degré, puisque la Russie à Constantinople ne serait pas moins puissance européenne prépondérante, dût-elle, pour prix d’une si magnifique conquête, signer, dans le sérail des sultans, l’indépendance de Varsovie.

La Pologne épuisée sommeille : il peut dépendre de l’Europe que ce soit dans son berceau et non dans sa tombe. L’Europe ne doit-elle rien à ce peuple ? ne se doit-elle rien à elle-même ? Que si le devoir de réparer une grande iniquité la laisse insensible, qu’au moins le soin de sa propre sûreté la touche. Personne ne croit sans doute à la possibilité de reporter la frontière russe à Smolensk ; mais il serait des arrangemens à prendre, autant dans l’intérêt de tous que dans l’intérêt de ce grand empire lui-même. Le premier besoin d’une puissance en voie de progrès est une domination bien assise, et la Pologne ne s’agitera-t-elle pas des siècles encore sous l’oppression étrangère ? Un peuple chrétien a la vie dure ; les plus abondantes saignées ne l’épuisent pas ; il lègue sa vengeance aux générations qui doivent suivre, et ses héros en mourant jettent aussi contre le ciel de la poussière que le temps féconde. La Russie, barbare encore, avait besoin de s’ouvrir l’Occident ; la Russie actuelle, avec son million de soldats, dompte et contient la Pologne ; mais la Russie industrieuse et maritime, maîtresse du cours du Danube et du Bosphore, n’aura plus ces instincts de conquête et de domination militaire ; il lui faudra utiliser pour la paix ses ressources aujourd’hui stériles ; le vieil esprit moscovite cédera devant des influences nouvelles, et l’orgueil national ne résistera pas toujours ; on peut l’espérer, à l’intérêt manifeste de l’empire.

Un système est près de devenir inapplicable quand il impose au chef d’un grand empire des paroles de la nature de celles qui viennent d’émouvoir si profondément l’Europe. C’est sans doute une scène toute théâtrale que celle à laquelle s’est prêté l’empereur, au sein de Varsovie désolée ; le cœur du frère d’Alexandre démentait les sauvages paroles que son rôle l’obligeait de prononcer ; on le croit pour l’honneur de la Russie comme pour celui du czar ; mais le même sentiment oblige de croire aussi que ce rôle de geôlier finira par répugner aux vainqueurs, autant qu’il est insupportable aux vaincus. Jamais, du reste, plus éclatant témoignage ne fut rendu à la vitalité de la Pologne, jamais gage plus assuré ne fut donné à sa renaissance. La Russie, qui se dit seule forte et compacte, fait aux yeux du monde entier, un aveu dont, dans des jours plus calmes, elle profitera sans doute ; elle confesse qu’un peuple entier est en insurrection permanente sur sa frontière, et l’empereur le dispense désormais de l’hypocrisie, ce dernier supplice des faibles et des opprimés.

Toute la politique de la France, sous le rapport de la sûreté de l’Europe et de sa propre sécurité, se réduit à un fait fort simple : pour une toise de terrain que la Russie abandonnerait à l’Occident, lui en livrer dix en Orient ; lier indissolublement la question polonaise à celle de la Turquie, de manière à rétablir le seul rempart naturel contre le Nord, en même temps qu’on porterait un coup sensible au monopole de l’Angleterre ; comprendre enfin qu’il n’y a ni plus ni moins à se préoccuper du despotisme militaire de la Russie que du despotisme maritime de la Grande-Bretagne, puisque si nous payons tribut à l’un par notre budget de la guerre, notre budget de la marine nous rend tributaires de l’autre.

La France ne doit pas s’inquiéter de ce qu’un peuple grandit, mais seulement de la manière dont cet agrandissement s’opère. Elle a jeté au milieu des nations ces États-Unis d’Amérique qui protègent seuls aujourd’hui la liberté maritime du monde, et qu’une politique haineuse et sans portée croyait possible de maintenir éternellement à l’humble rang de colonies. La France a noblement rempli son rôle ; et si cette république, ambitionnant une influence plus éclatante, aspirait à prendre pied sur le continent européen, elle combattrait, sans doute, de telles prétentions comme contraires à la nature des choses : qu’il en soit de même pour la Russie. Comprenons bien qu’il est tel agrandissement de cet empire que nous devons être les derniers à combattre, parce que nous serons les premiers à en profiter ; qu’il est tel autre auquel il importerait de résister à outrance. C’est ainsi, par exemple, que la conquête de la Finlande, qui annule toute l’influence extérieure de la Suède, devait être considérée d’un autre point de vue que la conquête de la Bessarabie. Un jour viendra où l’on pourra dire, sans être accusé de paradoxe, que la Russie, occupant l’île d’Aland, d’où elle menace Stockholm, est moins à sa place que la Russie à Constantinople.

La décomposition de l’empire ottoman soulève, du reste, et de toutes parts, d’innombrables questions. Elles ont été récemment remuées avec hardiesse par un homme qui, sur cette terre de ruines et d’espérances, a évoqué à la fois le passé et l’avenir. Le monde semble, en effet, destiné à se retremper à son berceau, et l’on dirait qu’en retardant une inévitable catastrophe, la Providence donne à l’Europe le temps de mûrir ses idées et d’embrasser l’horizon qui se déroule devant elle. Si la raison des peuples et des gouvernemens ne prépare pour ces évènemens une issue pacifique, si les traditions routinières l’emportent, on aura la guerre avec les longs désastres qu’elle entraînera pour l’Europe et pour l’Asie.

« Cette guerre finie de lassitude, rien de ce qu’on aura voulu empêcher ne sera empêché ; la force des choses, la pente irrésistible des évènemens, l’influence des sympathies nationales et des religions, la puissance des positions territoriales, auront leur inévitable effet. La Russie occupera les bords de la mer Noire et Constantinople ; l’Autriche se répandra sur la Servie, la Bulgarie et la Macédoine, pour marcher du même pas que la Russie ; la France, l’Angleterre et la Grèce, après s’être disputé quelque temps la route, occuperont l’Égypte, la Syrie, Chypre et les îles ; l’effet sera le même ; seulement des flots de sang auront été versés sur terre et sur mer. Des divisions forcées, arbitraires, faites par le hasard des batailles, auront été substituées à des divisions rationnelles de territoires ; des colonisations utiles auront perdu des années ; et pendant ces années, peut-être longues, la Turquie d’Europe et l’Asie auront été en proie à une anarchie et à des calamités incalculables. Vous y trouverez plus de déserts encore que les Turcs disparus n’en auront laissé. L’Europe aura reculé, au lieu de suivre son mouvement accéléré de civilisation et de prospérité, et l’Asie sera restée plus long-temps morte dans son sépulcre. Si la raison préside aux destinées de l’Europe, peut-elle hésiter[10] ? »

À ces immenses changemens se lieront ceux que les évènemens préparent dans la situation de l’Europe occidentale. La Prusse et la Bavière, centre d’attraction de l’Allemagne du nord et de l’Allemagne méridionale, suivant le cours de leurs destinées ascendantes, la France combinera l’intérêt de sa sécurité avec l’intérêt permanent de l’Europe ; elle maintiendra ou modifiera des combinaisons qui ne peuvent conquérir un caractère définitif qu’autant qu’elles acquerraient la sanction de l’expérience et du temps. Si l’état territorial de l’Europe est altéré, elle n’oubliera pas que des cinq puissances, elle est la seule qui n’ait pas accru ses possessions depuis le xviiie siècle, si ce n’est de cette conquête africaine, dont la haute importance, si pauvrement appréciée dans les débats parlementaires, se rattache à l’ordre entier des faits nouveaux qui naîtront du prochain contact de l’Europe avec l’Asie.

Personne n’ignore que cette pensée d’une reconstitution de l’Europe sur la base de la renaissance de la Pologne, et d’amples compensations pour la Russie dans l’Orient, traversa souvent la tête de Napoléon. Il l’apportait à Tilsitt, et l’habile historien de ces transactions, M. Bignon, expose mieux les considérations devant lesquelles il recula, qu’il ne le justifie d’y avoir cédé dans la plénitude de sa puissance. Peut-être soutiendrait-on avec plus d’avantage que ce remaniement est si étroitement lié à la question turque, qu’il eût été impossible, même à Napoléon, de l’en séparer, et que, de son temps, l’heure n’avait pas encore sonné pour la puissance ottomane.

« J’ai pu partager l’empire turc avec la Russie ; il en a été plus d’une fois question entre nous. Constantinople l’a toujours sauvé. Cette capitale était le grand embarras, la vraie pierre d’achoppement. La Russie la voulait ; je ne devais pas l’accorder : c’est une clé trop précieuse ; elle vaut à elle seule un empire : celui qui la possédera peut gouverner le monde[11]. »

Ces paroles sont graves sans doute ; elles autorisent bien des hésitations, elles donnent bien de la force à l’opinion contraire à celle que l’on défend ici. Ne peut-on faire remarquer cependant que la Russie à Constantinople eût été un coup plus grave porté à l’Angleterre que le blocus continental ? Et si la possession de cette capitale suggérait des craintes pour l’avenir, un remaniement de l’Europe occidentale n’eût-il donc pu les dissiper ? Le véritable motif de l’opinion de l’empereur, c’est que, malgré sa foudroyante perspicacité, il se faisait quelques illusions sur la viabilité de l’empire ottoman, illusions qui ne sont possibles désormais qu’avec un parti pris.

Quant à la restauration d’un royaume de Pologne, ce puissant génie en comprit la véritable importance, pour l’honneur de la politique française devant l’Europe et devant l’histoire : aussi jusqu’à son dernier jour berça-t-il le monde de cette espérance dont on doit lui reprocher sévèrement d’avoir différé l’accomplissement, sans qu’on puisse lui imputer le crime de l’avoir jamais abandonné. Pour jeter quelque popularité sur l’expédition de 1812, il l’appelait dans ses proclamations la guerre polonaise, comme pour dire la guerre européenne, la guerre sacrée[12] ; et quand, sur le rocher de Sainte-Hélène, il se drape pour la postérité, c’est par cette féconde pensée qu’il se complaît à expliquer tout ce qu’il y a d’obscur et d’incohérent dans l’ensemble de ses actes. Celui qui commença sa carrière par rayer Venise de la liste des nations, qui écrasa l’Europe sous la France, pour fouler celle-ci de son talon, se pose là comme le fondateur prochain d’un équilibre nouveau, préparé de longue main, et dont le germe inaperçu reposait au fond des actes qui soulevèrent contre lui les plus vives irritations. Le grand homme veut en imposer à l’histoire et peut-être à lui-même ; on dirait que, devinant la vanité de sa gloire, il aspire à la troquer contre une autre.

La France aura quelque chose d’irrémissible à expier, tant que le crime de 1772 n’aura pas été effacé par des stipulations généreuses. Cet attentat médité par Catherine, au milieu de ses philosophes et de ses amans, qui trouva dans Frédéric un trop facile complice, et dont la perpétration, de l’aveu de Marie-Thérèse, imprima sur son noble règne une tache indélébile ; cet attentat où la ruse se combine avec la brutalité, l’hypocrisie avec l’impudeur, témoignait de la sauvage abjection où les doctrines athées avaient conduit les peuples et les rois. Le ministère Dubarry supporta ce qu’il n’était pas digne d’empêcher, et Louis xv s’enferma dans son sérail, en donnant un regret au duc de Choiseul, qui eût eu plus de pénétration sans avoir peut-être plus de puissance. Près d’un siècle s’est écoulé depuis ce crime, et l’Europe le paie chaque jour davantage. Ce rempart lui manque de plus en plus ; et quand l’extension de la Russie l’aura portée sur Constantinople, une telle situation deviendra intolérable.

Ce n’est pas en 1815 qu’on pouvait accueillir ou ces prévisions lointaines ou ces vues réparatrices. De toutes les réunions dans lesquelles le sort du monde fut débattu, le congrès de Vienne est celle où il a été joué avec plus de légèreté et d’imprévoyance. Des complaisances réciproques, quelques combinaisons factices dont la création du royaume des Pays-Bas fut la principale, une absence complète de doctrines qui fit résoudre toutes les questions par des moyens termes, lever tous les embarras par des expédiens sans portée, tel fut l’esprit de ces conférences fameuses où l’on se tint en même temps en dehors du passé et de l’avenir.

Les actes de Vienne appartiennent, sous le rapport européen, au mouvement d’idées qui caractérisa la restauration en France. On tenta sans foi sérieuse dans son œuvre, et sans appui dans les sympathies des peuples, de créer des principes et d’en concilier de contradictoires ; on régularisa l’antagonisme, parce que le moment n’était pas venu d’établir l’harmonie. Le congrès de Vienne fut le terme où vint expirer la politique toute mécanique qui régit l’Europe depuis la paix de Westphalie. À titre de transition vers l’ère qui se prépare, il doit arrêter notre attention, surtout en ce qui concerne la France, dont le rôle, durant le cours de ces transactions, est généralement peu et mal connu. En 1815, l’Angleterre et l’Autriche élevèrent seules sur un plan, sinon rationnel, du moins fort habile, le laborieux édifice de leur grandeur présente ; le congrès de Vienne fut, pour l’une comme pour l’autre, le sommet de la puissance. La Russie ne voyait pas clair encore dans ses destinées ; son généreux souverain cédait au vieil esprit russe en gardant la Pologne, et à l’esprit nouveau en la constituant indépendante avec une constitution représentative. La Prusse rencontra, pour ses vues sur la Saxe, des résistances qu’il est difficile de comprendre, en présence de l’inexplicable abandon où l’on laissa tomber de prime-abord la question polonaise. La France n’apporta dans ces débats aucune vue large et féconde ; elle les rétrécit aux proportions de questions de famille, ne défendit la Saxe, et n’intervint dans les arrangemens de l’Italie, que sous le seul rapport de l’honneur dynastique. La légitimité des familles princières, indépendamment de celle des nations, telle fut la base et la règle de son action politique ; se contentant d’un rôle d’apparat, dont la théâtrale grandeur plaisait à Louis xviii à peine rétabli au trône de ses ancêtres, elle se tint pour quitte envers elle-même et envers le monde, parce que, au prix de l’abandon de la Pologne, elle conservait un lambeau de royaume à la maison de Saxe, alliée de la maison de Bourbon, et qu’en livrant Venise à l’Autriche et Gênes à la Sardaigne, elle rendait à un Bourbon le trône des Deux-Siciles. Ce ne sera pas nous qui hésiterons à payer un juste hommage à l’habileté dont usa le représentant de la France pour dissoudre la coalition qui durait encore à l’ouverture des conférences de Vienne, et qu’avaient cimentée trois années de combats heureux, après tant d’années d’humiliation. M. de Talleyrand plaça, dès l’origine, la grande nation, dont les plus chers intérêts lui étaient confiés, sur un pied d’égalité qu’on semblait d’abord disposé à contester ; mais sans diminuer à cet égard la part d’influence appartenant à l’ambassadeur lui-même, il est bon de rappeler cependant que la France n’était pas à l’ouverture du congrès, comme au 20 novembre 1815, sous le coup de l’occupation qui suivit la sanglante catastrophe de Waterloo. L’ordre soudainement rétabli, les finances se restaurant par la paix, le crédit consolidé, l’armée se réorganisant avec rapidité sur ce sol que cent batailles n’avaient pas épuisé ; cet enthousiasme des premiers jours, qui cachait sous des fleurs l’abîme entr’ouvert ; cet enivrement de chevaleresque féauté pour les uns, de liberté constitutionnelle pour les autres, auxquelles on revenait après un despotisme de quinze années ; tout cela avait subjugué les vainqueurs même. Les rancunes prussiennes, les rudes instincts du Nord, s’étaient amollis dans l’atmosphère de notre brillante capitale.

La France portait donc au congrès une autorité que rehaussèrent, sans la créer, les talens et le nom de son ambassadeur : elle pouvait beaucoup, infiniment plus qu’on ne le croit en général, et bien plus peut-être qu’elle ne le croyait elle-même ; car on ne saurait expliquer que par l’ignorance de ses ressources, ou l’ignorance de ses devoirs, son inaction et son imprévoyance.

Son gouvernement était dans une situation d’autant plus favorable, que la France, dont la position avait été réglée par le traité du 30 mai, n’avait nulle prétention à faire valoir pour elle-même dans ce vaste partage de dépouilles. La nation avait renoncé sans trop de répugnance à la Belgique et à la rive gauche du Rhin ; car la paix était alors le besoin le plus universellement senti ; et acheter la paix au prix de ses conquêtes, n’est point l’acheter aux dépens de l’honneur. La France n’avait donc à défendre à Vienne que les intérêts permanens de l’Europe ; si ces intérêts avaient été bien compris dès l’origine, si l’on ne s’était pas trouvé dans l’une de ces époques de transition où les pensées fécondes avortent contre des vues éphémères, il n’eût vraisemblablement pas été impossible de faire oublier la faiblesse de Louis xv, comme Alexandre aspirait à effacer le crime de Catherine ; et, en restaurant la Pologne, on pouvait, ce semble, régler d’une manière plus avantageuse pour nous et pour elle-même l’état intérieur de l’Allemagne, on pouvait donner aux provinces rhénanes une organisation qui eût mis ce pays dans une étroite dépendance de la France ; il était facile enfin de constituer la Prusse d’une manière forte et compacte en la rendant moins offensive pour nous. C’est ainsi qu’on eût acheté son concours pour la Pologne, par l’abandon d’une question insignifiante, où la vanité du gouvernement français l’emporta certainement sur sa prévoyance politique.

L’Angleterre, ame de cette coalition qui triomphait après vingt années de défaites, et que plaçaient si haut dans l’esprit des peuples et ses innombrables sacrifices et sa courageuse obstination ; l’Angleterre, préoccupée du soin de compléter son système de domination maritime, pour lequel elle ne rencontra, du reste, nul obstacle, n’exerça pas sur les questions générales une influence proportionnée à l’importance de son rôle ; à l’exemple de la France, uniquement préoccupée de cette affaire de Saxe, transformée en question capitale, et des arrangemens favorables à la maison de Bourbon en Italie, la Grande-Bretagne eut aussi son idée fixe, fichée dans la tête de lord Castlereagh, l’élévation de la maison d’Orange, et l’établissement de ce royaume hybride des Pays-Bas, que le bruit lointain du canon de juillet suffit pour abattre.

Cet accouplement de deux peuples séparés par leurs intérêts moraux et matériels était, du reste, décidé en principe avant l’ouverture du congrès ; dès lors la France n’avait pas à tenter une opposition inutile, et la question des Pays-Bas ne formait pas pierre d’achoppement entre elle et l’Angleterre. Ces deux grands états conservaient donc toute liberté de s’entendre sur les autres questions continentales, au premier rang desquelles se présentait l’existence d’un royaume de Pologne indépendant.

Malheureusement celle-ci fut laissée, pendant tout le cours des négociations, dans un abandon complet par la France, et les représentations de l’Angleterre n’y firent le plus souvent allusion que pour reprocher au cabinet des Tuileries son inexplicable inertie.

Au commencement des conférences, lord Castlereagh est fixé sur la nécessité d’abandonner la Saxe à la Prusse pour s’assurer son concours dans les autres arrangemens territoriaux ; puis il hésite, parce que l’opposition parlementaire a choisi l’affaire de Saxe pour thème de ses déclamations obligées ; enfin, il se rend aux idées de M. de Talleyrand, et la triple alliance est signée : alliance dissoute par le coup de foudre du 20 mars, et à laquelle le rétablissement de la Pologne eût donné un objet plus important et plus digne.

L’Autriche concentrait son attention principale sur l’Italie, et la France, on doit le dire, n’était ni en mesure, ni peut-être en droit de contrarier ses vues d’agrandissement de ce côté, en revenant sur des actes qu’elle avait sanctionnés à Campo-Formio et à Lunéville, alors qu’elle faisait la loi à l’Europe. Dans l’affaire de Saxe, l’Autriche avait d’abord adhéré aux vues de la Prusse ; puis, influencée par la résistance de M. de Talleyrand qui provoqua celle de lord Castlereagh, par l’opinion des petits états et l’énergique refus de la Bavière, elle résolut, à l’exemple de ses alliés, de faire, du maintien de la Saxe abaissée au rang d’état du quatrième ordre, la question fondamentale pour l’avenir et la sécurité du monde.

Si, à cet instant suprême qu’avaient précédé tant d’hésitations, une volonté forte et éclairée eût présidé aux conseils de la France, l’influence de son ambassadeur se fût-elle dépensée d’une manière aussi stérile ? Si, en compensation de l’adjonction de la Saxe, dont le morcellement et l’anéantissement politique étaient malheureusement inévitables, on avait préparé l’érection d’un royaume de Pologne sur un pied, sinon intégral, du moins respectable, cette proposition n’avait-elle donc aucune chance d’être accueillie ?

On sait par combien de larmes Marie-Thérèse paya sa participation à une combinaison infâme, dont la pensée première fut étrangère à l’Autriche. Ces regrets, le cabinet impérial ne les dissimula jamais, et ce qui se passa depuis le premier partage ne fut pas de nature à les diminuer, L’Autriche ne tira pas de sa complicité une part égale à celle que leurs machinations valurent aux cours de Pétersbourg et de Berlin. Cette conviction était toute vivante encore en 1815 ; et au milieu des fluctuations de la politique autrichienne, c’était à ce sentiment qu’il fallait faire au moins un énergique appel, au lieu de n’oser pas même prononcer un nom que chacun murmurait tout bas !

Quel invincible obstacle existait donc à l’origine contre cette combinaison ? Si cet obstacle se produisit à la suite des conférences, à quoi l’attribuer, si ce n’est à la prééminence donnée à la question saxonne sur celle de Pologne ? En se refusant à faire à la Prusse une concession qui eût assuré son repos et délivré la France d’un dangereux voisinage ; en invoquant les principes dans une seule occasion, quand on les foulait aux pieds dans toutes les autres, en faisant de la conservation d’un lambeau du royaume de Saxe une affaire d’honneur pour la France, on se mettait dans l’impossibilité de reporter sur une pensée incomparablement plus haute les vues si incertaines de l’Autriche et de l’Angleterre ; on renonçait à obtenir de la Prusse des concessions à cet intérêt vraiment européen.

On sait quelles généreuses pensées fermentaient dans le cœur d’Alexandre. Pour ce prince, qui aspirait à former un perpétuel contraste avec Bonaparte, et à se faire appeler, lui aussi, le Napoléon de la paix, le titre de restaurateur de la Pologne était celui qui devait flatter le plus son orgueil et ses espérances. Il est constant que la question du rétablissement intégral de la Pologne avait été agitée à Paris ; Alexandre y était alors très favorable. Son vœu était de poser de ses propres mains la couronne des Jagellons sur la tête d’un prince allié de sa maison ; il avait d’abord songé au duc d’Oldenbourg, puis à Constantin, son frère, et s’il dut modifier ses résolutions généreuses, et restreindre ses premiers projets dans la limite de cette sémi-indépendance, combinaison de la même force que la conservation de ce petit territoire décoré du nom de royaume de Saxe ; s’il ne suivit pas à Vienne ses vues premières, ce changement ne s’explique-t-il pas par les dispositions du congrès, et la profonde indifférence des gouvernemens le plus immédiatement intéressés dans ce grand acte ?

Personne ne l’ignore : le seul moyen de relever la Pologne en 1815 eût été de faire de la Saxe royale et de divers autres territoires vacans un objet de compensation pour le grand-duché de Posen, sauf à distraire, dans la division de la Saxe, quelques parties au profit de l’Autriche, telles que les Lusaces, ancien fief impérial, important pour couvrir la Bohême. On pouvait aussi former un royaume autrement important que celui dont Dresde est restée la capitale, ayant le grand-duché de Varsovie pour noyau, et pour annexe tout ou partie du duché de Posen, quelques provinces polonaises détachées de l’Autriche, et peut-être de la Russie.

Dans la disposition d’esprit où fut primitivement Alexandre, une influence heureuse eût pu s’exercer sur lui ; il eût acheté par bien des sacrifices la reconnaissance d’une dynastie russe sur le trône relevé par lui. L’Europe n’avait rien à redouter d’une telle combinaison : on sait ce que sont les alliances de famille, et combien la voix du sang se tait vite sous une couronne. L’exemple de la maison d’Anjou à Madrid, de la branche de Sicile à Naples, celui des membres de la famille de Napoléon, étaient présens aux négociateurs de 1815 ; Murat, Louis Bonaparte et Bernadotte n’attestaient-ils pas quelle soudaine adoption confère un trône ?

La déplorable combinaison à laquelle s’arrêta le congrès a été pour la Pologne l’origine de toutes ses calamités, la cause et le principe du mouvement imprudent qui les a provoquées. Cette situation, qui laissait aux Polonais l’ombre d’une patrie, pour les empêcher de s’endormir dans la servitude, qui leur mettait les armes à la main, en leur inspirant la fatale tentation de s’en servir, qui leur donnait tout le matériel d’un gouvernement, sans leur en assurer les bienfaits, était, de toutes les combinaisons, la moins propre à garantir la paix de l’Europe. Mieux valait, et tous les hommes éclairés en tombaient d’accord, un partage pur et simple qu’une telle parodie de ce qu’il y a de plus sacré sur la terre après la religion, la patrie.

L’on ne comparera pas certainement, sous le rapport de l’importance européenne, un royaume que, sans aucune supputation exagérée, l’on pouvait porter au moins à huit millions d’hommes, à la Saxe royale, ouverte à tout venant, et dont le souverain conserve à peine ce qu’il faut de sujets pour jouer son rôle de roi ; à cette Saxe dont l’Europe, tout en la morcelant, semblait faire l’objet de ses plus hautes sollicitudes. Il est resté depuis vingt ans démontré par les faits que le royaume de Saxe, aussi bien que les souverainetés liliputiennes qui l’entourent, ont été et seront constamment inutiles et à la politique générale, qui fait bon marché de l’existence de la Saxe dans toutes les combinaisons d’avenir, et à l’action particulière de la France en Allemagne. Le seul point d’appui du système français, la guerre advenant, serait, comme chacun sait, dans les états constitutionnels du second ordre de l’Allemagne méridionale.

Quant à la question de droit, une observation péremptoire. Comment expliquer que, lorsqu’on abandonnait sans la moindre résistance Venise et Gênes, deux nobles états, l’ordre de Malte protégé par de glorieux souvenirs ; quand on ne donnait pas même un regret à la Pologne, qu’on réunissait la Belgique et la Hollande sans se préoccuper en rien du consentement préalable des deux peuples à cette union contre nature, et qu’on se distribuait les colonies des deux hémisphères comme la petite monnaie restant après un apurement de comptes, on ait concentré toutes ses susceptibilités, toute sa probité politique, sur la moins importante des questions soulevées au congrès ?

Les Saxons, d’ailleurs, désiraient ou l’intégrité de leur vieille patrie, ou sa réunion à la Prusse ; et si ce dernier projet était repoussé par les préventions populaires, il était favorablement accueilli par les classes éclairées, plus prévoyantes de l’avenir. La réunion d’un petit pays avec un plus grand, opérée avec certaines conditions d’assimilation, peut être un fait social et civilisateur, qui tire sa légitimité de cette qualité même ; mais les démembremens sont à la fois injustes et barbares : ils tuent sans préparer de renaissance.

N’y avait-il pas, d’ailleurs, une insigne mauvaise foi à comparer l’adjonction de la Saxe au partage de la Pologne ? Sans se prévaloir contre ce pays des malheurs de la guerre, on devait néanmoins reconnaître qu’il était alors occupé, ce qui établit une immense différence entre la réunion par un traité et le guet-apens de 1772. De plus, nulle incompatibilité ne séparait les Saxons des Prussiens : la langue et la religion, ces deux grandes bases des nationalités, ces deux puissans mobiles d’agglomération, étaient les mêmes. Le lien moral de la famille saxonne n’eût pas été violemment rompu, puisque le roi de Prusse n’aspirait au trône de Saxe qu’en tenant les deux couronnes séparées. C’était ainsi que des intérêts particuliers et transitoires pouvaient se fondre dans des intérêts plus généraux, et que ce rêve d’unité politique qui tourmente les intelligences au nord comme au midi de la Germanie, eût reçu un commencement d’exécution, pierre d’attente de l’avenir.

La France ne pouvait abandonner le roi de Saxe au malheur d’une situation fatale ; ce n’était point à elle de lui faire un crime de sa fidélité à notre fortune chancelante. Mais une compensation était offerte à ce prince, et l’intérêt français éclatait en cette occasion avec une telle évidence, qu’on a peine à comprendre qu’il ait été à ce point méconnu. On sait que la souveraineté des provinces rhénanes était destinée au vieux et respectable monarque, qui se fût trouvé en accord de sentimens et de croyances avec ces populations paisibles et florissantes, qu’on ne consulta pas, d’ailleurs, pour les livrer à la Prusse, alors que par scrupule on se refusait à abandonner la Saxe à cette puissance. En admettant même comme démontrée l’impossibilité de reconstituer la Pologne, il est facile de reconnaître combien la création d’une souveraineté indépendante dans les provinces rhénanes importait à nos véritables intérêts, si étrangement méconnus. Un tel état eût complété cette ceinture de petites puissances qui entourent nos frontière et les protègent. Enfin, des chances plus lointaines restaient entières ; ce n’était plus à travers une longue suite de guerres contre une monarchie du premier ordre, que la France pouvait entrevoir la perspective d’un agrandissement éventuel.

Telles furent les principales stipulations consacrées à Vienne, au sein des distractions les plus bruyantes et dans l’enivrement de confiance que la victoire laisse pour quelque temps après elle. L’affection réciproque des souverains, leur caractère personnel, la lassitude des peuples et des gouvernemens, la surveillance rigoureuse exercée sur la France, militairement occupée et subissant le traité du 20 novembre, sur l’Italie frémissante, et sur cette Pologne à laquelle on venait de rendre les moyens de se nuire à elle-même, et dont on irritait toutes les espérances sans en satisfaire aucune ; ce furent là les principales, on peut dire les seules garanties que reçut alors la paix du monde.

Pendant quinze ans, tout le travail des cabinets ne consista qu’à maintenir, contre les résistances intérieures, un état de choses fondé sur l’incertitude et la confusion de tous les principes. La sainte-alliance fit plutôt de la haute police que de la politique. La seule action qui s’y exerça d’une manière vraiment habile, fut celle de l’Autriche profitant des inquiétudes générales pour enchaîner la Russie au statu quo et s’assurer à elle-même la prépondérance dans les congrès des souverains. La France fut, et devait d’abord être tout entière au soin de se libérer des engagemens que lui avait imposés l’Europe, et de la tutelle exercée à Paris même par ses ambassadeurs réunis en conférence. Le malheur grandit un peuple autant que la prospérité ; et s’il n’est guère dans notre histoire d’époque plus triste, il n’en n’est pas de plus honorable que cette période des quatre années de l’occupation étrangère, suivie de la libération de notre territoire, du merveilleux rétablissement de nos finances et de notre prospérité. Il fut donné à la restauration de réparer des désastres dont elle n’était pas comptable, et de faire reprendre à la France cette attitude d’égalité que ses vainqueurs d’un jour inclinaient à lui refuser.

Son gouvernement ne porta dans la politique étrangère aucune vue ambitieuse et hardie ; ses embarras intérieurs et les méfiances jalouses de l’Europe l’en auraient empêché ; mais il tint à honneur d’intervenir dans toutes les grandes transactions, et, de fait, il n’en est pas une où le nom de la France ait été oublié ; il en est même, celles relatives à la Grèce, par exemple, où ce nom a pesé son juste poids. L’expédition de 1823 en Espagne offrait au gouvernement des Bourbons l’occasion de fonder sur des bases prudemment réformatrices un système d’influence dans l’Europe méridionale ; peut-être lui eût-il alors été donné de régler le sort de l’Amérique, et de prévenir pour les deux mondes une longue série d’épreuves et de calamités ; mais une influence aveugle et fatale enchaînait dès lors la liberté de son action, et ce pouvoir donna à l’univers le douloureux spectacle d’un gouvernement s’abîmant au sein d’une prospérité sans exemple, qui, en croissant chaque jour, augmentait ses périls et précipitait sa chute.

Enfin retentit le canon de 1830 ; le royaume des Pays-Bas tomba comme un château de cartes, et la Pologne se suicida avec les armes qu’on lui avait laissées. La restauration française, clé de voûte de cet édifice, fut emportée par une bourrasque, et bientôt la crise orientale préparera pour l’Europe des dangers plus sérieux que ceux dont la menacèrent, en 1830, les mouvemens révolutionnaires de l’Italie et les vagues agitations de l’Allemagne. Il ne restera peut-être alors, de l’édifice de 1815, que des ruines et des enseignemens.

Rappeler ce qui ne se fit pas à Vienne, autant par la faute des circonstances que par celle des hommes, c’est avoir esquissé en quelque sorte la tâche réservée à l’avenir. Il est temps que le respect des nationalités vraiment vivantes devienne la base du système politique, et qu’on fasse, de l’équilibre européen, bien moins le but d’arrangemens factices que la conséquence naturelle de dispositions durables, dictées par le vœu des peuples, et sanctionnées par leur bien-être.

On n’invoque point ici cette étroite nationalité, résurrection du génie antique, que les rêve-creux de l’Allemagne, dans leur haine du cosmopolitisme français, prétendaient imposer à leur patrie ; l’unité des idées prépare l’unité des institutions et des mœurs, et le jour qui verrait triompher le principe des nationalités, verrait aussi consacrer un droit public nouveau, plus rigoureusement applicable à toutes.

L’on ne croit pas non plus que les arrangemens d’où dépendra désormais la stabilité du monde, puissent être irrévocablement empêchés par l’autorité de faits antérieurs, qui ne se concilieraient pas avec eux. Il est tels faits qui, après avoir été sociaux et civilisateurs, ont pourtant cessé de l’être ; si ceux-là succombent, ils n’ont pas de droit à invoquer, car un droit ne prescrit pas contre la Providence. Les sécularisations et les médiatisations germaniques ont contrarié des titres respectables, sans doute, et cependant ces actes ont trouvé leur sanction dans leurs résultats définitifs et les nécessités de l’époque. Les grands états sont une condition essentielle du développement de la civilisation moderne ; condition mieux sentie et d’une réalisation de plus en plus facile, à mesure que la science administrative se perfectionne, et que les distances disparaissent devant des moteurs nouveaux. Ce principe, qui appartient autant à l’ordre intellectuel qu’à l’ordre politique, ne peut manquer d’influer sur l’organisation future du monde, et l’esprit libéral, qui préside aux relations intérieures des peuples, pénétrera le droit international qui en a trop rarement reçu l’empreinte.

Peut-être n’est-ce pas non plus une simple illusion d’homme de bien que d’attendre des progrès de la raison publique et de l’expérience des cabinets plutôt que des chances de la guerre, ces améliorations progressives. La guerre est aujourd’hui plus difficile et plus décréditée qu’on ne pense ; l’on commence à douter de son efficacité, et à comprendre qu’il ne lui est guère plus donné d’arrêter le mouvement naturel des nations qu’à l’inquisition d’empêcher celui des idées.

Que la France poursuive donc avec une énergique confiance le pacifique et conciliant système qu’elle a eu l’honneur de fonder au milieu des circonstances les plus terribles ; qu’elle apprenne à estimer à leur juste valeur les lentes et glorieuses victoires de la civilisation et de l’expérience, préparées dans le silence des cabinets, et que Dieu ne fait pas payer aux peuples au prix des larmes et du sang de générations entières ; qu’un respect profond pour les droits des autres préside toujours à sa politique, et qu’elle ne renverse que là où la Providence aura déjà prononcé ; qu’elle se pénètre de cette mission modératrice à laquelle la convient sa position, son génie et ses plus honorables souvenirs. C’est ainsi qu’elle pourra retarder l’instant des conflagrations européennes, et faire ambitionner aux nations une alliance qui doit fixer leurs destinées. Qu’enfin, si la main de Dieu laisse, au jour de la colère, échapper la guerre générale comme la plus redoutable des épreuves, que la France y entre le plus tard possible, libre de tout engagement, et se refusant à lier son sort à des intérêts qui lui sont étrangers ; que son gouvernement descende hardiment au fond de cette question d’Orient qui semble contenir en germe toutes les autres, et qu’il ose seul, s’il le faut, avoir raison contre les préjugés de tous.


Louis de Carné.
  1. Voyez le numéro du 1er novembre. Un mot passé a complètement dénaturé la pensée de l’auteur dans un paragraphe de son dernier article. Page 338, ligne 23, au lieu de : lui donner à l’instant satisfaction large et complète, lisez : à l’instant favorable.
  2. M. de Hammer.
  3. Système permanent de l’Europe par rapport à la Russie. 1828.
  4. 56,000,000 en 1834, cette population ayant augmenté d’un tiers depuis 1800. — M. Schnitzler. La Russie, la Pologne et la Finlande.
  5. « Comment la Russie ne se serait-elle pas mêlée de politique étrangère ? En se renfermant dans ses limites primitives, elle restait à la merci de toute l’Europe. Deux détroits, celui du Bosphore et celui des Dardanelles, font la loi à ses rivières, à ses fleuves, à ses ports, à ses arsenaux les plus importans. C’est le double canal de ses richesses, le double seuil de sa prison ; c’est par là qu’elle respire, par là que son commerce s’active, par là qu’il pourrait s’éteindre. Il ne faut pas être profond diplomate pour comprendre ces choses ; il suffit d’être Russe, marchand, bourgeois, armateur, soldat ou caporal. Placez à l’embouchure de l’un de ces détroits quelques canons ennemis de la Russie, aussitôt la Russie meurt. Vulnérable dans ces points éloignés d’elle-même, il semble que sa vitalité propre soit en dehors de son territoire ; aussi est-ce au secours de ces points dangereux qu’elle s’élance. » (European Quarterly Journal.)

    Un autre écrivain anglais, d’une plus haute autorité, s’exprime ainsi : « Si tant de raisons ne faisaient pas désirer à la Russie la possession des Dardanelles, cette possession lui serait encore nécessaire pour la sécurité de son commerce actuel ; autrement elle ne saurait tolérer chez elle aucun grand développement de l’industrie, qui pourrait, à chaque moment, ébranler l’empire et renverser le gouvernement, sans autre cause immédiate qu’un ordre verbal donné par le reis-effendi au gouverneur du port de Constantinople. Les Dardanelles, a dit le comte Nesselrode, sont pour vous une question importante ; pour nous, elles sont une question vitale. — C’est la clé de ma maison, disait Alexandre. (L’Angleterre, la France, la Russie et la Turquie.)

  6. Le Commerce au xixe siècle, tom. ier, ch. vii.
  7. En envisageant cette question sous le rapport commercial, il serait facile de démontrer que les transactions de la France dans le Levant ne sont pas aujourd’hui sur un pied assez avantageux pour qu’on dût appréhender un événement qui, en tout état de cause, ne saurait jamais aggraver notre position, et la modifierait vraisemblablement d’une manière heureuse.

    Si la balance fut en notre faveur dans les marchés du Levant jusqu’au milieu du xviiie siècle, elle commençait à flotter vers 1749, et depuis 1764, elle ne cessa plus d’être à notre détriment. On peut consulter à cet égard les savans ouvrages de MM. Félix de Beaujour et Moreau de Jonnès. Dans les dix années comprises entre 1780 et 1789, le terme moyen de l’excédant des importations sur les exportations fut de 13 millions. Cet état de choses s’empire chaque jour par suite de la dépopulation croissante des provinces de la Turquie d’Europe et d’Asie, et par la concurrence que les Anglais ont élevée contre presque tous nos articles d’exportation. Dans ce commerce, d’où la France se retire de plus en plus, la balance est en faveur de l’Angleterre de plus de 25 millions par an. Depuis 1816, la grande extension qu’a reçue le commerce américain a conduit les navires de l’Union dans les Échelles, et leurs relations y prennent chaque année une extension plus notable.

    On sait quels efforts fait, de son côté, l’Autriche, reconnue, depuis le traité de Campo-Formio, héritière de la puissance vénitienne, pour participer par les bouches du Cattaro et Trieste, à ces transactions qui lui présentent à la fois des avantages politiques et commerciaux. C’est ainsi que la France a vu s’élever chaque jour contre elle des concurrences qui l’ont à peu près désintéressée dans cette question.

  8. Voyez surtout le livre récent intitulé : L’Angleterre, la France, la Turquie et la Russie. Cet ouvrage, dont on connaît la source, œuvre si remarquable, du reste, par les données positives et l’habileté du rédacteur, n’est qu’un long sophisme pour changer une question purement anglaise, celle de la possession des Dardanelles, en question française et européenne, et pour confondre la politique de deux grands peuples qui s’honorent et s’affectionnent sans doute, mais dont la position est distincte comme l’intérêt.
  9. L’Angleterre, la France, etc., page 136.
  10. M. de Lamartine. Voyage en Orient, tome iv.
  11. Mémorial de Sainte-Hélène. Avril 1816.
  12. Les articles secrets du traité conclu avec l’Autriche au mois de mars 1812 renferment en effet des stipulations relatives à l’échange des provinces illyriennes, dont Napoléon s’était réservé le droit de disposer, contre une portion équivalente de la Pologne autrichienne. — Schoël, tome x.