Des Principes de la Révolution française et du gouvernement représentatif

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Des Principes de la Révolution française et du gouvernement représentatif
Revue des Deux Mondes, Nouvelle périodetome 10 (p. 5-46).


DES PRINCIPES


DE LA


REVOLUTION FRANCAISE


ET


DU GOUVERNEMENT REPRESENTATIF.




C’est pousser un peu loin peut-être le luxe des œuvres complètes que de tirer des archives du Moniteur [1], où ils étaient, ce semble, fort convenablement ensevelis, des Discours prononcés à la tribune de la chambre des pairs, et qui ont perdu le peu d’importance qu’ils ont pu avoir autrefois par leur rapport au mouvement général des affaires et des partis avant le 24 février 1848. Depuis, tout a changé, la situation, les questions, les choses, les hommes, et ces discours ne s’adressent aujourd’hui à personne. Si je les rappelle, ce n’est assurément pas par amour-propre, car cet amour-propre serait bien trompé : c’est pour me rendre compte à moi-même, et au bien petit nombre de lecteurs qui peuvent s’intéresser à ce que j’écris, des sentimens qui m’animaient à cette époque déjà si loin de nous, et des opinions que j’ai portées dans, ce que j’ose à peine appeler ma carrière politique. Ces sentimens je les ai toujours ; les opinions que j’ai soutenues reposaient dans mon esprit et dans mon ame sur de trop fermes fondemens pour qu’un jour ait pu m’ébranler, et me jeter, vivant, dans ce néant, dans ce chaos, dans cette confusion lamentable où la France est tombée et s’agite douloureusement. Je le déclare ou le confesse : je suis ce que j’étais le 23 février 1848, et la tragique expérience qui est intervenue, loin d’affaiblir, n’a fait que fortifier en moi les principes que j’ai tant de fois exprimés et défendus, soit au pouvoir, soit dans l’opposition. Grace à Dieu, je ne les ai pas perdus en perdant le reste. Dans la nuit qui s’est faite autour de nous, ils sont encore, à mes yeux, l’étoile qui guide les sociétés modernes, et donne à leurs mouvemens les plus désordonnés en apparence un objet certain et bienfaisant ; ils dominent toutes les formes de gouvernement, et en même temps ils déterminent celle qui convient le mieux à la France et à l’Europe ; enfin ils prescrivent à tous les gouvernemens la seule conduite qui les peut soutenir en satisfaisant aux besoins et aux vœux légitimes des peuples. C’est sous ces divers aspects que je veux les considérer rapidement, et leur rendre un dernier et fidèle témoignage.


I

Mes principes politiques ne sont pas longs à exposer. Je ne les emprunte point à un système abstrait et arbitraire éclos dans les rêves d’un solitaire ; je les tire du foyer même de la réalité la plus vive, de la conscience populaire : ils se réduisent à l’intelligence et à l’amour de la révolution française.

Je suis ne avec la révolution française. Dès que mes yeux se sont ouverts, j’ai vu flotter son drapeau, tour à tour sombre et glorieux. J’ai appris, à lire dans ses chansons : ses fêtes ont été celles de mon enfance. À dix ans, je savais les noms de ses héros. J’entends encore au Champ de Mars et, sur la place Vendôme les éloges funèbres de Marceau, de Hoche, de Kléber, de Desaix. J’assiste aux revues du premier-consul. Je vois ce grand visage pâle et mélancolique, si différent de la figure impériale, telle surtout, qu’elle m’apparut une dernière fois sur la terrasse de l’Élysée, à la fin des cent-jours. Mon instinct patriotique ne s’est pas laissé un moment surprendre à l’éclat d’une dictature militaire que je ne comprenais pas. Je n’ai compris, je n’ai aimé que les conquêtes de la liberté. En 1812, j’étais déjà suspect dans l’Université d’un attachement, mal dissimulé à sa cause proscrite, et j’y suis demeuré fidèle parmi les vicissitudes d’une vie souvent orageuse. Je m’honore d’avoir été dans tous mes ouvrages, depuis le premier jusqu’au dernier, dans la chaire comme à la tribune, son interprète, modéré, mais inébranlable. Ma philosophie même n’a guère été que la réflexion appliquée à ses instincts et le résumé de ses maximes.

Quel est en effet le trait le plus frappant de cette philosophie, surtout en face des philosophies contemporaines ? C’est sa méthode. Nous partons de l’homme pour arriver à tout, même à Dieu. L’étude de la pensée humaine est à nos yeux l’étude par excellence, celle qui nous est la clé de toutes les autres. C’est là ce que Descartes a établi ou du moins entrevu. Descartes a supprimé l’autorité en philosophie et a substitué la libre étude de la pensée.

De grades conséquences découlent de ces modestes prémisses.

Si l’étude de la pensée et de ses lois : contient déjà toute la philosophie, il s’ensuit que la conscience bien interrogée émane aussi la morale entière avec ses dogmes les plus sublimes qu’achève et couronne celui d’un Dieu, nécessaire auteur de notre être, qui ne peut pas ne pas posséder les facultés qu’il nous a données et qui les possède, selon la loi de sa nature, en un degré infini.

Fille de la morale, la politique a le même caractère que sa mère : elle est d’institution naturelle. Les sociétés humaines, faites par des hommes et pour des hommes, ne relèvent point de pouvoirs étrangers et mystérieux, et le seul fondement de l’autorité légitime est l’intérêt et le consentement des peuples. De là le grand principe de la souveraineté nationale, proclamé par la révolution française, qui répond à celui de la souveraineté de la raison en philosophie.

Il n’y au fond que deux écoles en philosophie et en politique : l’une qui part de l’autorité seule et avec elle et sur elle éclaire et façonne l’humanité ; l’autre qui part : de l’humanité, et y appuie toute autorité humaine. Le temps présent est la lutte de ces deux écoles dans l’intelligence et dans le monde. L’avenir verra le triomphe de la philosophie et de la politique inaugurées par Descartes et par la révolution française. C’est là, ma foi, mon espérance, ma consolation, l’inviolable asile de ma raison et de mon cœur au milieu des troubles et des agitations où se consume notre vie.

Je le sais : les fils n’ont pas hérité de l’enthousiasme de leurs pères. Notre génération a vu et supporté tant de changemens, qu’elle en est lasse et soupire après le repos. Elle tend les mains au principe de l’autorité, comme les générations de 1789 invoquaient le principe de la liberté, et il est assez de mode aujourd’hui, parmi les engins de ceux que la révolution et la philosophie ont affranchis, de dire du mal à tort et à travers de la révolution et de la philosophie.

Les ennemis de la philosophie l’accusent de mener au scepticisme et à l’athéisme. Nous donnons pour la dixième fois un démenti solennel à cette accusation. La raison, fidèle à elle-même, remonte aisément à Dieu, qui est son principe. En fait, presque toutes les grandes philosophies ont été dogmatiques. Il n’y a guère eu que deux ou trois sceptiques de génie. L’athéisme est un phénomène assez rare dans l’histoire de la philosophie. Chez nous, au XIXe siècle, la plupart des doctrines un peu accréditées présentent, affectent même un caractère moral, religieux ; elles se piquent de respect envers le christianisme, et incontestablement elles lui sont plus favorables que contraires. La raison émancipée n’a donc pas nui à la cause, de Dieu ; elle l’a servie. Et puis, que propose-t-on de substituer à la raison pour le gouvernement de l’homme ? Serait-ce le sentiment, comme le disent quelques personnes ? Mais le sentiment n’est autre chose que la raison sous sa forme la plus naïve et la plus touchante, la raison instinctive et irréfléchie. Le sentiment, d’ailleurs, est tout aussi libre que la raison, et il peut s’égarer comme elle. Non, dit-on, c’est la foi, avec la paix profonde qui l’accompagne, que nous voulons mettre à la place de la raison et de ses doutes. À merveille, mais, si on daigne y prendre garde, la foi, c’est encore la raison, la raison triomphante du doute, acquiesçant, pleinement à une opinion et s’y reposant. Il n’y a pas de foi contre la raison. Et quand, fatiguée des incertitudes qu’elle rencontre, la raison abdique entre les mains d’une autorité étrangère, ne vous y trompez pas ; comme c’est elle qui juge à propos de renoncer à ses droits, par là encore elle les exerce ; en se soumettant de son gré, elle retient sa propre autorité et se gouverne elle-même. Puisqu’il n’en peut être autrement, et qu’on ne peut sortir de soi-même et abolir sa raison, le parti le plus sage n’est-il pas de nous en servir le plus raisonnablement possible ? Résignons-nous de même à la philosophie. Elle est inévitable ; c’est pourquoi elle a toujours été et sera toujours. Elle est l’emploi nécessaire de la raison dans la recherche et la démonstration d’un ordre de vérités qui intéressent au plus haut degré la dignité et le bonheur de l’homme ; au lieu de la combattre inutilement, secondons-la de tous nos vœux dans la noble tâche qu’elle poursuit de siècle en siècle ; honorons les services qu’elle a déjà rendus et ceux qu’elle peut rendre encore au genre humain.

Les ennemis de la révolution française élèvent contre elle les mêmes paralogismes qui ne se peuvent soutenir davantage. Ils disent aussi que la souveraineté nationale mène à l’anarchie, que l’homme est incapable de se gouverner lui-même, et ils le donnent à gouverner, à qui ? A des hommes. Mais ces hommes qu’on établit ainsi sur la tête des autres hommes, avec des noms plus ou moins majestueux, ces souverains qui relèvent de Dieu seul et n’ont pas de compte à rendre à ceux qu’ils gouvernent, ne sont-ils pas de chair et d’os comme nous, sujets aux mêmes passions, aux mêmes erreurs, aux mêmes folies, et souvent conspirant eux mêmes contre l’ordre et la paix qu’ils nous promettent ? Les troubles et les révoltes datent-ils de 1789 ? Et, de nos jours comme auparavant, les gouvernemens absolus ont-ils si bien conduit leurs affaires et les nôtres, qu’il faille nous incliner devant leur sagesse et nous hâter de remettre nos destinées entres leurs mains ?

La révolution française a fait couler des torrens de sang. J’en gémis ; mais j’oserai demander s’il s’est introduit quelque bien en ce monde dont on n’ait pas payé la rançon. Quel progrès s’est jamais accompli sans quelque épreuve pénible ? Et l’on voudrait, que ce progrès immense, cette métamorphose des sociétés humaines quittant leurs anciens fondemens, rejetant leurs vieilles autorités et aspirant à se gouverner elles-mêmes, on voudrait que l’enfantement de ce monde nouveau s’accomplit sans souffrances ! Un canal ou un chemin de fer au lieu d’une route ordinaire, avant d’enrichir une contrée, commencent par y ruiner bien des familles, et l’émancipation des peuples ne leur coûterait rien ! La guerre de trente ans a été plus longue et elle n’a guère été plus douce que celle de la révolution, et pourtant il ne s’agissait que du protestantisme, et le prix de tant de sang versé a été le traité de Westphalie. La révolution française ne peut être comparée qu’à la révolution chrétienne, et sait-on ce que celle-ci a fait naître et entretenu de troubles et de douleurs avant de porter ses fruits ? L’ancien culte, en tombant, entraîna dans sa chute toutes les grandeurs de la civilisation antique, les arts, les lettres, ces lois qu’on a appelées la raison écrite, les institutions municipales, les sénats, la splendeur des villes, les plus gracieux et les plus sublimes monumens, tous les souvenirs glorieux de la famille humaine ; ceux qui avaient été grands précipités ; les esclaves émancipés ; les barbares mal combattus, souvent appelés et introduits ; partout des ruines, des massacres, et une telle désolation que les docteurs chrétiens, au Ve et au VIe siècle, faisaient des livres pour expliquer comme de justes châtimens de Dieu et de salutaires épreuves les misères accumulées sur les peuples et absoudre la Providence et la religion nouvelle. Tel est le vrai sens du traité de Salvien Sur le gouvernement de Dieu. La révolution française n’a pas été si lente à s’autoriser par ses bienfaits. Les premiers jours du XIXe siècle ont vu paraître une législation qui a renouvelé et perfectionné les rapports des hommes dans la famille, dans toutes les transactions de la vie ordinaire dans le commerce, dans l’industrie, dans l’armée, dans l’éducation, dans la justice, dans l’église, dans la commune, dans le département, dans l’état. Les malheurs s’étaient presque arrêtés à la surface ; dans les entrailles de la France avaient été déposés des biens immenses qui s’accroissaient chaque jour par leurs effets mêmes. Nos pères de 1789, en voyant ce qu’était alors l’état, l’église, la justice, la famille, toute la vie privée et sociale, s’émurent et s’élancèrent à la conquête d’une nouvelle société. Cette société une fois conquise et consolidée dans le sang et dans les larmes, leurs fils ingrats en jouissent sans se douter de sa beauté, de sa grandeur ; ils en jouissent, sans l’apprécier, comme on jouit, de l’air qu’on respire, de la vie et du bonheur ; mais, à côté de nous, les étrangers nous envient cet ordre admirable, et ils se jettent dans la carrière orageuse que nous avons parcourue, au risque de souffrir autant que nous pour arriver où nous sommes parvenus.

Vainement, d’un bout de l’Europe à l’autre, il s’est élevé des voix puissantes qui ont célébré les beautés de l’ancien régime et maudit les révolutions : ces voix, éloquentes n’ont pas persuadé les peuples. Le siècle compte à peine cinquante années, et la révolution française a franchi ses barrières, et elle est entrée victorieuse à Munich, à Berlin, à Vienne, en Italie, en Espagne, en Portugal, en Grèce Elle n’a jamais reculé et elle a toujours avancé. Ses revers apparens et passagers cachaient et amenaient ses plus sérieux triomphes.

Chez nous, après avoir accompli son œuvre de destruction, elle confia à un grand capitaine le soin de refaire la France sur les idées nouvelles, et elle lui donna ou lui laissa prendre un pouvoir immense. Il en abusa, et on crut la liberté politique à jamais perdue. Elle n’était que suspendue, et pendant cette suspension momentanée, la liberté civile, ce fondement nécessaire de la liberté politique, était enracinée dans le sol, incorporée à la vie française, et mise une fois pour toutes à l’abri de tout changement ? La révolution avait gagné la liberté civile sous l’empire ; à sa chute, elle entra en possession de la liberté politique, qui depuis s’est toujours développée. Dès 1812, l’Espagne avait eu son assemblée constituante ; les cortès de Cadix avaient proclamé une constitution. Ferdinand l’abolit en 1815 ; elle reparaît en 1820, on l’abolit encore ; elle revient en 1832 sous une autre forme, et à travers mille vicissitudes, elle triomphe, s’établit, en sorte que M. Donoso Cortex a l’agrément de prononcer aujourd’hui des sermons, éloquens contre la révolution française au sein d’un parlement, ne de l’imitation généreuse de cette révolution. Si M. de Maistre vivait encore, il pourrait ainsi renouveler ses vieilles philippiques dans le parlement de Turin ; car la tentative malheureuse de 1821 a été reprise en Piémont par la royauté elle-même : le statut de Charles-Albert, confié à la garde d’un roi loyal, et pratiqué ave intelligence, et modération, fait à la dois la force de la maison de Savoie, la consolation d’une nation vaillante trahie par la fortune Et l’espérance de L’Italie. Pendant quelque temps, la révolution grecque ne semblait qu’un mouvement d’indépendance ; peu à peu l’indépendance, là comme en Amérique, et depuis dans le Nouveau-Monde, a conduit à la liberté politique : il y a maintenant à Athènes un parlement, parce que l’indépendance a fait de la Grèce une nation. En 1830, la révolution belge a créé, un peuple nouveau qui a librement choisi son roi et qui librement l’a maintenu. Déjà le voisinage de la France avait introduit en Allemagne quelques constitutions ! le grand-duché de Bade, le petit royaume de Wurtemberg, la puissante Bavière possédaient de libres tribunes, et voilà que le rempart en apparence invincible de l’esprit de contre-révolution en Europe, la vieille Autriche, que nous croyons heureuse et tranquille sous une administration habilement paternelle, rejette et brise cette administration et se précipite dans les hasards d’une insurrection. Il y a eu des barricades à Vienne, preuve suffisante, apparemment, qu’il y avait au moins un parti libéral très puissant en Autriche, et que la sagesse si vantée de M. de Metternich était une fausse sagesse : l’arrêt a été prononcé par le seul juge que reconnût M. de Metternich, le sort, les événemens. Bientôt, l’Autriche, un moment ébranlée, a montré tout ce qu’elle possède de force et de vie, et à l’heure où j’écris si la liberté politique attend encore, chaque jour voit tomber un abus et sortir comme de terre des institutions nouvelles marques d’un caractère libéral et pratique. Le roi de Prusse n’avait pas terminé ses ingénieux discours sur la beauté de la tradition, qu’il était interrompu par une révolution, et qu’il lui fallait donner une constitution fort peu historique, bizarrement démocratique, et qui sera du moins le point de départ d’un ordre meilleur dans le royaume du grand Frédéric.

Comptons je vous prie. Voyons si, depuis le commencement du siècle, il s’est jamais passé en Europe une période de dix années qui n’ait vu sur un point ou sur un autre paraître spontanément quelque incitation de la révolution française. N’est-elle pas justifiée aujourd’hui, la grande parole de Mirabeau, que la révolution- fera le tour du monde ? En vérité, si ce progrès, qui ne s’arrête jamais, n’est pas un signe certain de la force d’une idée, il faut renoncer aux leçons de l’histoire et fermer les yeux à l’expérience. Oui, l’expérience elle-même est désormais en faveur de la révolution française, et c’est l’esprit de contre-révolution qui est convaincu d’impuissance et de chimère. Je prends la liberté de recommander cet argument aux beaux esprits de ma connaissance qui se piquent de mépriser les idées et de ne croire qu’aux faits accomplis. Ce qui s’accomplit, sous nos yeux dans le monde, c’est le triomphe des principes de la révolution française ; cella est plus clair que le jour. Certes, le christianisme n’a pas marché aussi vite, et cette merveilleuse rapidité serait tout-à-fait incompréhensible, si on ne se rappelait que la révolution française a été préparée en Europe par deux grands siècles de civilisation et de philosophie, et aussi par le long règne du christianisme.

Le principe de la souveraineté nationale est le symbole le plus éclatant de la révolution française ; mais ce principe lui-même a besoin d’être considéré de plus près. Il ne constitue pas d’ailleurs à lui seul toute la révolution ; elle a encore d’autres principes qui tiennent intimement à celui-là Ces divers principes réunis forment un ensemble simple et grand, et, appliqués aux sociétés modernes, ils leur donnent une physionomie particulière qui les sépare profondément des sociétés du moyen-âge et des sécrétés antiques.

Si je voulais peindre d’un seul trait l’entreprise de la révolution française, je dirais qu’elle s’est proposé de tirer la morale des livres des philosophes et de la transporter du gouvernement des individus à celui des sociétés. Sans avoir lu Platon, elle a considéré la société comme une personne morale, qui a les mêmes facultés que l’individu, les mêmes passions ; les mêmes misères, les mêmes droits, les mêmes devoirs, qui poursuit le même idéal de perfection, et s’efforce de le réaliser par le travail des générations, comme l’individu l’accomplit dans un cercle borné pendant son rapide passage sur la terre.

Reste à savoir en quoi consiste cet idéal impose a la fois aux individus et aux nations. Rentrons en nous-mêmes, consultons la conscience ; elle parle le même langage à tous les hommes, et ce langage est la voix de Dieu. Voici en abrégé ce qu’elle nous dit :

Vous êtes libres, et cette liberté, qui fait de vous des êtres à part, des êtres privilégiés dans l’univers, est le titre de votre dignité, le fondement de vos droits et de vos devoirs, la règle et la fin de votre destinée, Vous devez en prendre soin la cultiver à l’aide d’elle-même, et donner à vos facultés tout leur développement légitime ; car elles n’ont été mises en vous que pour être exercées. Ce perfectionnement exige un travail continu, souvent ingrat, et qu’il faut sans cesse renouveler, en vous proposant ce but sublime d’être en terminant votre carrière un peu meilleurs que vous n’étiez en la commençant.

Voilà pour vous-mêmes. Quant aux autres, n’est-il pas évident, puisqu’ils sont libres comme vous et comme vous responsables de leur destinée, que vous avez le devoir de les respecter dans l’exercice, quel qu’il soit, de leur liberté, comme vous avez le droit de vous faire respecter par eux dans l’exercice de la vôtre ? Étant aussi libre que vous, ils sont à ce titre vos égaux ; il ne vous appartient pas de leur dicter des lois, de les employer à votre usage et à votre profit, et ; fussiez-vous mille fois plus fort et plus intelligent qu’aucun d’eux, vous n’avez sur eux aucun droit naturel. Il n’y a point d’esclave et de maître par nature, il y a des êtres libres, égaux entre eux, qui peuvent s’associer librement et mettre en commun leurs forces pour n’être pas à la merci des passions, ennemies de la liberté commune ; et cette association a pour fondement et pour règle l’intérêt de tous et non l’intérêt de celui-ci ou de celui-là. En un mot, la loi suprême de notre conduite les uns envers les autres est le maintien et la défense de notre liberté, c’est-à-dire la justice. Sous l’empire de la justice, chacun de nous poursuit, sa destinée et l’accomplit à sa manière, ne devant compte aux autres que des actions qui touchent à leur liberté, irréprochable s’il la respecte, justement puni s’il y porte la moindre atteinte, par dol, et par ruse ou par violence.

La justice seule, même le plus sévèrement pratiquée, n’épuise pas tous nos devoirs envers nos semblables aux yeux de la conscience. Sans doute, nous devons respecter l’emploi que les autres hommes croient devoir faire de leurs facultés ; mais si l’emploi qu’ils en font, sans troubler notre liberté, nous paraît mal entendu dans leur intérêt même, nous est-il interdit, non de leur imposer, mais de leur offrir les conseils affectueux d’un de leurs frères ? Nous sommes frères en effet, si nos natures sont les mêmes et témoignent d’un même auteur, qui est notre père à tous. Si l’un de nos frères s’égare, ne devons-nous pas lui tendre la main ? S’il tombe dans l’infortune, ne sentons-nous pas le devoir et presque le besoin de l’aider selon nos moyens ? Nous nous éloignons du méchant endurci qui a résisté a tous nos avertissemens, mais ne nous portons-nous pas instinctivement au secours de l’honnête homme malheureux ? S’il exigeait de nous ce que nous sommes disposés à lui offrir ; par cela même nous le lui refuserions, pour maintenir notre liberté et nous défendre de la tyrannie ; mais, s’il n’exige rien, s’il ne demande qu’au nom de l’humanité, c’est un devoir évident pour nous de le secourir et de l’assister, encore une fois dans la mesure de nos moyens.

La charité nous apparaît donc comme un devoir encore par-delà la justice. Ces deux grands devoirs résument tous les autres, et ils diffèrent essentiellement. La justice est impérative et absolue ; il nous est commandé de l’accomplir tout entière : nous ne pouvons nous en délier sous aucun prétexte ; il n’y a pas de prétexte légitime de faire tort ou violence à qui que ce soit. Il faut rendre aux autres ce qui leur est dû et tout ce qui leur est dû, sans limite et sans réserve. La dette de la justice est toujours exigible ; elle ne peut jamais être refusée. Il n’en est pas ainsi de la charité : elle constitue aussi un devoir, mais un devoir qui dépend de nos moyens, et qui est soumis à l’appréciation consciencieuse de ce que nous pouvons, en tenant compte de ce que nous nous devons à nous-mêmes et à ceux qui nous sont des autres nous-mêmes. Ici tout est incertain, et nulle définition précise n’est possible, tandis que les devoirs de justice se définissent avec une rigueur parfaite. La justice a encore ce caractère éminent, qu’à côté des devoirs qu’elle nous prescrit, elle confère aux autres des droits correspondans qu’ils doivent soutenir, qu’ils peuvent même revendiquer par la force. Il n’en est point ainsi de la charité : elle ne fonde pas un droit correspondant dans celui qui en est l’objet ; c’est une vertu d’une nature exquise et délicate qui périt dans la moindre contrainte ; et, comme l’amour, tire tout son prix de la liberté.

Telle est la morale que la conscience révèle et impose à chacun de nous. Mettez la société au lieue de l’individu, cette morale subsiste tout entière. La société ne la diminue pas ; elle l’assure et la développe ; et voici les maximes politiques qu’engendrent les maximes morales que nous venons de rappeler.

1° Les nations sont libres ; : elles s’appartiennent à elles-mêmes ; elles n’appartiennent naturellement à aucun maître, à aucune famille, à aucune dynastie. Nul n’a droit sur elles. La vraie légitimité des gouvernemens est dans le consentement des peuples. Comme sur la terre tout est fait pour l’homme, ainsi dans une nation tout est fait pour la nation. Elle est obligée sans doute de faire de sa liberté un usage raisonnable ; mais elle n’est obligée que devant elle-même, et la souveraineté de sa liberté ne s’arrête que devant la souveraineté de sa raison. Elle crée, change, modifie successivement les formes des gouvernemens ; non dans l’intérêt d’une famille ou d’un homme, mais dans son intérêt propre. Il lui peut convenir d’établir les hiérarchies les plus compliquées, si ces hiérarchies lui paraissent utiles ; mais, en s’y soumettant, elle ne se soumet encore qu’à elle-même : Elle peut déléguer sa souveraineté, même à toujours, et, se donner des rois héréditaires comme des juges inamovibles ; mais, cela même, elle le fait pour soi : elle y met certaines conditions dont elle reste juge ; et des limites que la souveraineté déléguée ne peut franchir ; marque assurée qu’elle est déléguée, et subordonnée en réalité, alors même qu’elle parait élevée au-dessus de toutes les têtes. Voilà pourquoi le principe suprême, la révolution française est la souveraineté du peuple.

2° Quelque forme de gouvernement qu’une nation libre et souveraine adopte, elle doit faire régner parmi tous ses membres la justice ; et comme la justice est le respect absolu de toutes les libertés, il s’ensuit que, dans une telle nation, l’individu doit jouir d’une liberté dont la seule limite est le devoir de ne porter aucune atteinte à la liberté d’autrui. L’émancipation complète de l’individu sous les auspices de la justice, c’est là aussi la conquête de la révolution française, l’exemple qu’elle a donné au genre humain, et cet exemple, elle l’a consacré dans un corps de législation qui, d’un bout du monde à l’autre, porte le nom de législation française. Étudiez cette législation, et vous y reconnaîtrez dans toutes les parties un esprit commun de liberté civile et religieuse que toutes les autres nations imitent peu à peu, et qui leur apparaît comme le modèle de la vie intérieure des peuples libres.

3° Je sais à quel point ont abusé du beau nom de la charité civile les insensés qui, dans ces derniers temps, ont prétendu nous rapprendre les principes de la révolution française et ceux du christianisme ; mais le christianisme n’en est pas moins saint et sacré parce qu’on a travesti et défiguré son dogme le plus touchant, et la révolution française n’est pas coupable des extravagances qu’on a tirées du grand principe de la fraternité. La révolution française a donné le démenti le plus éclatant à quiconque voudrai faire de la société une communauté où tous les rôles seraient assignés, d’avance à chacun des sociétaires avec des charges égales et des bénéfices égaux, car elle a proclamé la liberté de tous les citoyens, institué la concurrence illimitée, brisé toutes les corporations, même les plus respectables. Elle n’a pas fait de la France un couvent, où chacun a la même tâche que son voisin et mange au même réfectoire, selon le dogme imbécile de la solidarité sociale. La révolution a fait de la France un immense atelier où chacun travaille selon ses forces et selon ses besoins, n’ayant aucun joug sur sa tête, et mettant, sa fierté à ne rien devoir qu’à soi-même. La révolution a dit à tout citoyen : Tu ne dépends plus que de toi-même, fais toi-même ta destinée. Dans la déclaration des droits et des devoirs de l’assemblée constituante, la justice, c’est-à-dire le respect de la liberté, est seule consacrée ; il n’est pas même question de l’assistance et de la charité publique. En effet, c’étaient surtout les droits des hommes que l’assemblée constituante voulait revendiquer et établir. Or, il, n’y a pas de droit à l’assistance, et dans la société comme dans l’individu, la charité est un devoir auquel ne correspond aucun droit. Le prétendu droit à l’assistance est un droit faux, un encouragement à la paresse, au vice, au désordre. L’assemblée constituante se proposât d’émanciper l’homme et de donner un ressort énergique à son activité ; elle s’est bien gardée de briser d’avance ce ressort, d’affaiblir la salutaire nécessité du travail, de l’économie, de la prévoyance, de toutes les vertus sans lesquelles il n’y a pas d’homme libre et de vrai citoyen. Le vrai citoyen s’efforce de se suffire à soi-même ; il ne demande aux autres citoyens et à l’état, qui les représente, que la justice, à savoir, une égale protection pour son travail. Dans une nation libre, il n’y a de Dieu qu’au ciel, et l’état, n’est la providence de personne. Mais dans la société la meilleure, celle où les mœurs de la liberté fleurissent davantage, il y a toujours d’inévitables misères : il y a les tristes jeux de la naissances et du hasard, des accidens imprévus, mille sources peut-être intarissables de souffrances et de vices. Comme l’homme n’a pas accompli tous ses devoirs envers ses semblables, s’il se borne à leur rendre justice et s’il ne leur tend pas une main amie, la société, dépositaire de tous les devoirs comme de tous les droits, doit, dans la mesure de ses forces, selon les temps et les circonstances, venir au secours de la misère, la prévenir s’il se peut, la réparer autant qu’il est en elle, et toujours la consoler en se montrant envers elle compatissante et généreuse. Oui, je l’ai dit, et je le répéterai toujours, dussé-je passer à mon tour pour un socialiste, l’état doit avoir aussi des entrailles [2]. Il doit, tout en respectant la liberté, et sans encourager l’imprévoyance, entreprendre sérieusement la grande affaire de la charité civile. Aussi, la révolution française a-t-elle inscrit à côté du nom de la liberté celui de la fraternité. Ce nom n’a pas été prononcé en vain ; il exprime des devoirs sacrés ; l’état doit les remplir sans charlatanisme, mais avec une sensibilité éclairée et courageuse.

Je le demande, est-ce que chacun de nous n’a pas dans son humble budget un chapitre, si petit qu’il soit, pour les dépenses de charité ? Le plus pauvre, s’il est bon, fait toujours quelque charité. Celui qui est plus riche doit en faire davantage et doit avoir une épargne plus ou moins considérable réservée à l’assistance publique. Je dis même que cela se pratique dans tout état civilisé. Ne soyons pas dupes des apparences et voyons les choses telles qu’elles sont. Est-ce que le budget de l’instruction, publique et des cultes n’est pas un budget de haute charité civile ? car enfin est-ce pour protéger la liberté seule qu’on entretient de nombreux clergés et un vaste enseignement public ? Aussi lisez les économistes qui, au lieu de suivre Smith dans ses grandes conceptions, lui ont emprunté des erreurs nées des circonstances qu’il a rencontrées : ils sont presque tous systématiquement hostiles au budget de l’instruction publique et des cultes, et ils demandent qu’on réduise l’éducation et la religion à des besoins particuliers auxquels les particuliers satisfont comme ils l’entendent. La révolution française n’a pas suivi ces conseils. En proclamant le grand principe de la fraternité, elle a contracté et elle a tenu l’engagement de donner gratuitement, c’est-à-dire aux frais de tous, l’instruction élémentaire et la première de toutes les instructions, l’instruction religieuse, à quiconque serait hors d’état de les payer, car il ne faut pas que nul en France soit abaissé par la misère à la condition d’une bête. La première source de la misère et du vice est l’ignorance. Ce n’est pas moi qui dis cela, c’est Socrate, c’est Franklin ; et celui qui est notre maître à tous n’a-t-il pas dit : L’homme ne vit pas seulement de pain ? Il faut qu’on connaisse ses devoirs pour les suivre ; il faut savoir qu’il y a un Dieu pour espérer en lui ; il faut donc des écoles et des églises tout aussi bien que des hôpitaux. Assurément on ne saurait trop encourager toutes les associations particulières qui se proposent un but charitable ; mais, en attendant que ces associations aient fait leur œuvre, l’état doit faire la sienne.

On répète sans cesse qu’il est impossible de tarir les sources de la misère ; mais ce serait beaucoup de les diminuer un peu et en tout genre il importe de se proposer un grand idéal, alors même qu’on ne pourrait pas l’accomplir dans toute son étendue. Je ne rêve pas le paradis sur la terre, mais j’ai foi à la puissance des longs efforts dirigés vers un but vrai. Qu’est-ce, depuis deux mille ans, que l’histoire des sociétés humaines ? N’ont-elles pas commencé par des despotismes effroyables, par l’oppression des faibles et la tyrannie des forts ? Quel rêve c’eût été alors que celui de la liberté de tous et d’une égale protection contre tout excès ! Ce rêve s’est pourtant réalisé d’âge en âge. La propriété elle-même est une conquête du temps. Presque inconnue à l’Orient, elle naît en Grèce, se développe avec le génie de Rome, et, mêlée dans le moyen-âge à bien des erreurs, elle s’est épurée avec les siècles : son principe même n’a peut-être été bien connu et bien établi que de nos jours. Il en est de même de la condition des femmes. J’espère que les progrès de la charité suivront peu à peu tous les autres progrès. La révolution française a emprunté au christianisme le grand dogme de la fraternité. Ce dogme, en passant de la religion et des mœurs privées dans la société et dans l’état, a retenti comme un cri d’espérance dans le cœur de ces foules misérables si long-temps délaissées et qui pourtant se composent d’hommes. Ne soufrons pas que les ennemis de la société se l’approprient et en fassent contre nous une arme de guerre. Maintenons-le religieusement sur notre drapeau.

Ainsi, en résumé, la souveraineté nationale, l’émancipation de l’individu ou la justice, la diminution progressive de l’ignorance, de la misère et du vice ou la charité civile, tels sont les trois grands principes qui me représentent le génie de la révolution française.

Je tiens ces principes comme vrais en eux-mêmes, et une fois qu’ils ont été reconnus et proclamés, je les considère comme acquis, à la fois à la science et à l’humanité. Ils composent à mes yeux l’idéale politique que poursuivent les sociétés. Nés d’hier, le temps en tirera des développemens que nous entrevoyons à peine aujourd’hui, et qui se cachent dans les profondeurs de l’avenir, La France a eu l’honneur de les donner au monde ; voilà pourquoi ils portent son nom, le nom redouté et, béni de principes de la révolution française. Mais ils n’appartiennent plus à la France : ils sont devenus le patrimoine des nations civilisées ; ils constituent l’esprit de notre temps ; ils font le sujet des méditations des sages, des rêves enflammés des esprits chimériques, et des mouvemens tumultueux des masses ; ils occupent le philosophe et l’homme d’état ; ils donnent naissance à une foule de problèmes de morale, de législation et d’économie politique, sur lesquels la discussion est ouverte, d’un bout de l’Europe à l’autre.


II

De tous ces problèmes, il n’en est pas un qui parle autant au cœur des peuples que celui de la forme des gouvernemens. Une logique instinctive leur dit que, selon que les gouvernemens sont constitués de telle ou telle sorte, la victoire des grands principes qui les intéressent est plus ou moins assurée, et ils aspirent trop énergiquement au but pour ne pas mettre un prix infini au moyen. De là le cri universel de l’Europe pour obtenir des constitutions, et tant de luttes ardentes pour ou contre des formes d’organisation en apparence insignifiantes, et où les nations sentent leur cause engagée.

Il semble au premier coup d’œil que les principes de la révolution française résolvent aisément le problème du meilleur gouvernement, et qu’en partant de la souveraineté nationale on arrivé de toute nécessité à la république. C’est une erreur qu’il importe de détruire. La république, librement acceptée, suppose bien le principe de la souveraineté nationale ; mais la réciproque n’est pas vraie, et le principe de la souveraineté nationale n’a pas pour conséquence unique et nécessaire la république.

Entendons-nous bien. Si par la république on désigne un gouvernement qui repose sur la volonté, l’opinion et l’utilité publique, où la chose publique est tout, et où nul pouvoir, quel qu’il soit, n’est institué que pour cet objet et dans cette fin, je suis, certes, hautement déclaré pour un tel gouvernement, et, dans ce sens, la France et l’Europe entière sont républicaines. Mais si la république n’est que l’absence d’un roi, de quelque manière que la royauté soit constituée ; si elle signifie seulement un gouvernement où le pouvoir exécutif n’a pas de chef, ou bien un chef qu’on renouvelle le plus souvent possible, je dis que c’est là une forme de gouvernement qui peut être bonne selon les pays et selon les temps, mais que la logique est loin d’imposer à tout gouvernement libre, et qu’en ce cas la souveraineté nationale n’est pas le moins du monde engagée dans la république.

En effet, de ce que nous sommes parfaitement libres de nous choisir le gouvernement que nous voulons ; nous ne restons pas moins obligés, si nous sommes des êtres raisonnables en même temps que nous sommes des êtres libres, de choisir le gouvernement qui convient le mieux à la raison. Quel que soit ce gouvernement, par cela seul que nous l’aurons librement choisi, il aura toujours ce caractère d’émaner de nous, et son autorité ne fera qu’exprimer la nôtre ; mais, suivant la diversité des circonstances, la société la plus libre peut se donner très raisonnablement les gouvernemens les plus divers. Le gouvernement d’une commune de cinq cents ames ne peut pas être celui d’un département de cinq cent mille âmes, ni d’un état de deux ou trois millions d’hommes, encore bien moins d’un empire où se presseraient en d’étroites limites trente ou quarante millions d’habitans. L’histoire d’une nation, avec ses traditions séculaires, ne peut pas non plus être négligée. Tout se tient, dans la vie d’un peuple, et les vieilles nations de l’Europe, chargées d’un long passé qui pèse sur elles du poids des siècles, ne se peuvent conduire comme les jeunes populations de l’Amérique qui ont laissé tous leurs souvenirs de l’autre côté de l’Océan, et qui disposent de l’avenir aussi bien que de l’espace. Règle générale : plus la vie sociale d’un pays est simple, plus son gouvernement peut l’être aussi ; plus la vie sociale est compliquée, plus le gouvernement doit l’être, et alors la simplicité n’est pas l’effet d’un art profond, mais d’un art novice et en quelque sorte dans l’enfance. Tout le monde s’est moqué de Rousseau donnant comme l’idéal de tout gouvernement humain l’imitation du gouvernement d’un petit canton de la Suisse. Il n’y a au fond que deux sortes de gouvernemens essentiellement opposés et radicalement incompatibles les gouvernemens fondés sur la souveraineté originelle d’une famille, et les gouvernemens fondés sur la souveraineté du peuple. La révolution française n’a brisé que la monarchie absolue et arbitraire, où le monarque tire son droit de lui-même et n’a de responsabilité qu’envers Dieu et sa conscience. Cette forme de gouvernement a eu jadis sa nécessité, sa grandeur, son utilité, sa popularité même ; mais elle a reçu le coup mortel en 1789. Elle s’est soutenue plus ou moins long-temps hors de France ; mais elle tend partout à se métamorphoser en Europe, toute constitution impliquant une limite et détruisant le principe de la monarchie absolue. Il n’y a pas aujourd’hui de roi en Europe qui osât revendiquer une telle monarchie s’il le faisait, il sortirait de son siècle, retournerait au moyen-âge, et mettrait en péril le fondement même de son autorité. C’en est fait de la monarchie du droit divin, de la politique de Bossuet, de M. de Bonald, de M. De Maistre : elle n’est plus aujourd’hui qu’une chimère impuissante. Mais, si la monarchie du droit divin a fait son temps, il ne reste pas moins vrai que le gouvernement d’une grande nation civilisée ne peut pas être celui d’une société naissante ; et si c’était ici le lieu, je me chargerais de démontrer avec une rigueur mathématique, en allant pas à pas et de déduction en déduction, que la France et toutes les grandes nations européennes ont aujourd’hui besoin d’un gouvernement limité, mais concentré, d’un gouvernement qui ne soit pas tous les jours remis en question, qui dure et se perpétue, qui a bien plus de raisons pour être inamovible que la magistrature, et, qui doit être héréditaire, et, s’il se peut, immortel, afin, que nulle compétition du pouvoir suprême ne soit possible et ne se puisse même présenter à l’imagination des plus ambitieux, afin qu’il n’y ait point d’interruption dans la conduite générale des affaires de la nation, afin que tous les membres de cette nation vivent, travaillent, contractent sur la foi d’un avenir certain, afin aussi que les nations étrangères puissent traiter avec le pouvoir national comme avec un pouvoir solide et permanent.

Les principes de la révolution française exigent impérieusement une autorité forte et durable, pour déployer leur bienfaisante influence : autrement ils tournent contre eux-mêmes. La souveraineté du peuple mal organisée est, dans ce grand individu qu’on appelle une nation, ce qu’est en chacun, de nous une volonté libre unie à un faible entendement, et qui, n’étant jamais fixée et arrêtée, s’agite et s’épuise en caprices impuissans. Conçoit-on une autorité éphémère et presque désarmée assurant la justice et la paix, et protégeant efficacement la liberté de tous contre les passions de tous que la liberté elle-même a déchaînées ? La grande œuvre de la charité civile suppose avant tout des pensées suivies et persévérantes. Quelle prévoyance demander à un pouvoir passager ? A-t-il le temps d’étudier et de résoudre des questions aussi compliquées, aussi difficiles que celles-là ? Il ne s’agit point d’un grand parti à prendre une fois pour toutes et à accomplir sur-le-champ, mais d’une entreprise de longue haleine à poursuivre toujours sans la terminer jamais : c’est là surtout qu’il faut, sur un plan profondément conçu, une action mesurée, lente et incessante. La pure démocratie, avec sa fougue et sa mobilité, est incapable de tout cela.

Voilà pourquoi le bon sens public aime à invoque une autorité libérale, mais solidement constituée ; voilà pourquoi enfin toutes les nations européennes aspirent et arrivent peu à peu à cette grande forme de gouvernement qui rattache l’avenir au passé, continue, en la perfectionnant, la vie séculaire des peuples, assure l’ordre et la liberté, et ouvre à tous les progrès une carrière paisible et illimitée. La monarchie constitutionnelle est le gouvernement vrai de la France et de l’Europe au XIXe siècle. Il est le seul qui réalise la souveraineté du peuple avec vérité et sans secousse, à l’aide d’un roi qui ne meurt point et n’a jamais tort, et de ministres responsables qui changent au gré de la majorité d’un parlement représentant la majorité des électeurs, laquelle à son tour représente la majorité de la nation, en sorte qu’en dernière analyse c’est la nation -qui gouverne, j’entends la vraie nation, intelligente et éclairée, et non pas la masse ignorante, tantôt insouciante et tantôt agitée. Ce beau gouvernement admet sans doute une foule de différences selon les pays et les circonstances, mais il a un type à peu près uniforme qui exprime l’unité de la civilisation européenne.

Telle est l’opinion que j’ai exprimée il y a long-temps. Quand j’ai accepté, professé, défendu la monarchie constitutionnelle, je n’étais pas un enfant, et je l’ai fait par de sérieux motifs qui subsistent tout entiers. Vingt-quatre heures n’ont pas changé des convictions fondées sur la nature des choses et sur les intérêts permanens de la France et de l’Europe.

Je ne connais pas de nos jours un grand esprit qui n’ait été pour la monarchie constitutionnelle, et je voudrais bien savoir quelle autorité se peut opposer à celle de Sieyès, et de Mirabeau dans la révolution, de Napoléon, de Royer-Collard et de Chateaubriand au XIXe siècle.

J’entends dire que la monarchie constitutionnelle peut être une fort belle institution mais qu’après tout elle n’a pu se soutenir, qu’elle a succombé trois fois sous les monarques les plus différens, Napoléon, Charles X, Louis-Philippe ; qu’ainsi l’expérience a prononcé. Je réponds qu’en effet l’expérience a prononcé, mais en faveur de la monarchie constitutionnelle ; car je prétends que, depuis la révolution française, le seul gouvernement qui ait pu s’établir, et durer parmi nous est la monarchie constitutionnelle, et que la république n’a jamais pu vivre, ou plutôt qu’elle n’a jamais été. Non, elle n’a jamais été, car je le demande à tout homme impartial, je le demande surtout au petit nombre de vrais républicains que j’estime et que j’aime, je leur demande s’ils appellent république le régime de la France depuis février. Certes ils l’oseraient ; ils estiment trop la république. Ce régime est une situation indéfinissable où la monarchie constitutionnelle n’est plus, où la république n’est pas encore, incessamment flottante entre les émeutes de la rue et des clubs, les répressions terribles de la force, les prétentions d’une assemblée unique qui a le droit de se croire souveraine, et celles d’un pouvoir exécutif élu par les citoyens et qui a le droit aussi de se croire souverain : situation unique dans l’histoire, qui ne se soutient à grand’peine que par les efforts des gens de bien, et qui ne peut être le dernier mot des gouvernemens libres en France. Je me flatte encore que personne ne me donnera pour un état républicain celui de la France sous la convention. Robespierre lui-même le disait : La liberté est ajournée jusqu’à la paix, c’est-à-dire jusqu’à la fin de la révolution. La première république française n’a été qu’une dictature révolutionnaire dont la mission était de détruire la vieille monarchie, puisque cette monarchie n’avait pas su se transformer. En vérité, je rougis pour les hommes d’état de la révolution qu’on leur impute d’avoir voulu établir telle ou telle forme de gouvernement. C’est bien les diminuer, c’est méconnaître, étrangement et rabaisser leur rôle dans l’histoire ils n’ont pas fait un gouvernement, ils ont fait une révolution. La première république française est une crise, ce n’est pas un gouvernement : Dès que Pauvre de destruction est accomplie, la crise diminue peu à peu, et finit par se résoudre en un gouvernement régulier, qui a cessé d’être, de durer, de grandir, de se développer et de couvrir la France de toute espèce de biens et de prospérités pendant cinquante années. En effet, l’empire est une monarchie constitutionnelle, comme la restauration, comme le gouvernement de juillet. Entre les constitutions de l’an VIII, la charte de 1814 et celle de 1830, il n’y a guère que des nuances ; ce sont les monarques surtout qui ont différé. La monarchie constitutionnelle est si bien le gouvernement nécessaire de la France, qu’à travers tous les changemens qui ont mis sur le trône des personnages si opposés dans des temps si dissemblables, dans des situations si contraires, dans ce flux et ce reflux des événemens les plus extraordinaires, parmi ces chutes et ces élévations également prodigieuses, sur les ruines de tant de grandeurs écroulées, la monarchie constitutionnelle est demeurée presque inviolable, suivant le progrès des temps et de la civilisation, se perfectionnant, sans cesse et survivant à toutes les dynasties A parler exactement, il faut de qu’elle a été le seul gouvernement de la France depuis la fin de la révolution ; elle seule a vécu et duré ; la république n’a été qu’une négation, et elle ne peut-être autre chose.

La révolution française a deux faces différentes qu’elle montre tour à tour à l’univers étonné. Elle est tour à tour bienfaisante ou terrible, selon les obstacles ou les facilités qu’elle rencontre. La révolution organisée, c’est la monarchie constitutionnelle ; la révolution à l’état de crise, c’est la république : La république est la face sinistre de la révolution. A-t-elle à détruire un monde vieilli et à fonder un monde nouveau, la révolution s’appelle la république ; elle porte une torche et un glaive, elle met sur sa tête un bonnet rouge, et lave dans le sang les souillures accumulées des siècles ; puis, quand tout cela est achevé, elle rentre sous terre, et fait place à des parlemens librement élus et à des rois librement choisis. Grace à Dieu, cette terrible apparition n’à eu lieu qu’une seule fois parmi nous, parce qu’une fois seulement il y avait une société à détruire et une société à fonder ; mais la société, nouvelle une fois établie, et maîtresse du sol des mœurs et des lois, il n’était plus besoin que d’évocations rares et passagères du spectre redoutable. La dernière que nous subissons encore est un avertissement solennel donné aux rois et aux peuples : aux rois, de bien savoir qu’ils sont les instrumens d’un progrès continu, qu’on n’empêche les révolutions que par les réformes, et que c’en est fait des idées particulières et des systèmes personnels des princes devant l’intérêt et la volonté des nations ; aux peuples, que les gouvernemens libres exigent des mœurs publiques, qu’on doit être digne de la monarchie constitutionnelle pour la conserver, qu’il faut savoir réclamer à la fois et le même jour des réformes légitimes et réprimer des émeutes criminelles ; qu’enfin le gouvernement représentatif n’est pas une tente une fois dressée, comme l’a dit M. Royer-Collard, pour s’y endormir dans les délices de la vie privée et l’insouciance des intérêts généraux, mais qu’il faut veiller, qu’il faut combattre, qu’il faut maintenir sans cesse à la sueur de son front les monumens du travail de nos pères et les transmettre à nos enfans agrandis et perfectionnés.

Ceci m’amène à m’expliquer sur la conduite imposée aux gouvernemens depuis la révolution française, sur les maximes qu’ils doivent suivre, sur les causes qui les soutiennent et qui les précipitent.

III

Les moyens de gouverner les hommes changent perpétuellement ; ils ne manquent jamais. Le génie du gouvernement, consiste à les discerner et à les mettre en œuvre. Tant qu’une nation n’est pas éteinte, elle a des sentimens, des idées, des intérêts, auxquels elle tient avec plus ou moins de passion. Associez-vous à ces intérêts, à ces idées, à ces sentimens, vous lui gagnez le cœur et pouvez la conduire. On ne gouverne les hommes qu’en les servant ; la règle est sans exception. À toute époque, il y a un certain esprit, général qu’il faut seconder pour qu’il nous seconde à son tour. Chaque siècle, chaque pays, chaque situation a ses conditions de succès. Que diriez-vous d’un homme d’état qui, dans l’antiquité, après la guerre médique, quand Athènes était pleine d’elle-même et enivrée de l’orgueil de ses exploits, aurait entrepris d’y restaurer la monarchie au nom des plus savantes théories ? Ou bien imaginez saint Paul venant y prêcher le Dieu inconnu un siècle avant Socrate, avant les longs martyrs et les triomphes de la philosophie. Après les Tarquins, le premier des Brutus a fait ce qu’il y avait à faire en établissant la république. Du temps de César, le dernier des Brutus, s’efforçant de soutenir une république impossible, est un grand cœur auquel a manqué un grand esprit. Au IVe siècle, Constantin, sans avoir peut-être le talent de Julien, a mieux compris où était l’avenir et la force, et par là il a mérité ou du moins obtenu le nom de Grand. Le fondateur du moyen-âge, cet homme tout aussi grand qu’Alexandre et César, et que la barbarie seule de son temps diminue, l’altier Charlemagne a voulu tenir sa couronne des mains d’un pape, pour que cette couronne fût plus puissante en recevant aux yeux des peuples la consécration de celui qui leur était le vicaire de Dieu. Au XVIIIe siècle, Frédéric a suivi une tout autre politique, avec un égal succès, parce que le XVIIIe siècle était fort différent du IXe. L’histoire est là, qui témoigne d’une manière irrésistible que chaque peuple contient en soi et fournit des moyens de gouvernement à qui sait les reconnaître et les employer ; mais pour cela l’esprit le plus merveilleux, la réflexion la plus pénétrante ne suffisent point : il y faut quelque chose de plus grand, l’instinct d’abord et puis l’amour. On ne sert bien une cause qu’à la condition de l’aimer. À l’encontre des préjugés vulgaires, tous les grands hommes d’état, ceux-là même qui ont poussé le plus loin l’ambition, et même le génie de l’intrigue dans les détails, ont été sincères : s’ils ont eu une conviction profonde et un dévouement sans bornes à leur cause. Pour accomplir ses desseins, Richelieu a été condamné à de terribles conduites ; à son lit de mort, chrétien et prêtre, il ne comprit pas même la question qui lui était faite, si en ce moment suprême il pardonnait à ses ennemis, déclarant qu’il n’avait eu d’autres ennemis que ceux de, l’état. On n’adopte pas une cause politique comme un rhéteur prend un sujet d’éloquence ; ou plutôt on ne prend pas sa cause, c’est elle qui vous prend, c’est elle qui vous pousse et qui vous soutient, c’est elle qui vous rend serein et tranquille au milieu des orages et vous guide à travers les hasards. En politique surtout, rien de grand n’est possible sans la foi et sans l’amour. Celui qui ne sent pas battre son cœur pour les idées qui agitent ses contemporains n’est pas fait pour leur commander qu’il demeure dans la vie privée, qu’il descende du trône sil a eu le malheur d’y naître, et au moyen-âge se retire dans un cloître : de nos jours, et c’est là la beauté de la monarchie constitutionnelle, il lui suffit de prendre dans le parlement représentant la majorité de la nation des hommes pénétrés de l’esprit, de la nation, qui gouvernent pendant qu’il règne. Je me hâte d’ajouter qu’il ne suffit pas d’aimer une cause pour la bien servir, qu’il faut savoir le faire sans fanatisme comme sans pusillanimité, avec constance, mais avec mesure, car sans la mesure il n’y a point de succès durable, et la modération, qui est une si belle vertu morale, est aussi une vertu politique du premier ordre.

Tels sont, à toutes les époques du monde, les moyens permanens et immortels de gouvernement. En les appliquant à notre siècle, à l’Europe et particulièrement à la France, je dis que, depuis 1789, bien gouverner, c’est gouverner dans l’esprit de la révolution française et avec modération, et qu’il faut gouverner ainsi ou périr, république ou monarchie, légitimité ou usurpation, pouvoir élu ou pouvoir accepté. L’origine des gouvernemens n’est pas sans importance ; mais les premiers momens passés, la conduite est tout. Si on gouverne bien, on dure ; si on gouverne mal, on tombe ; et comme il y a plus d’une manière de mal gouverner, on peut tomber très diversement.

On dit que la France est mobile, capricieuse, difficile à gouverner, incapable d’un gouvernement raisonnable ; on l’accuse d’avoir renversé l’un après l’autre tous ses gouvernemens : Autant de mots, autant d’erreurs. La France du XIXe siècle est immuable dans ses vœux ; elle est très facile à gouverner ; elle n’a renversé, aucun de ses gouvernemens, ils se sont tous précipités eux-mêmes.

Depuis que la révolution est accomplie, la France ne veut, ne demande qu’une seule chose, le développement régulier et paisible de ses principes. Un pouvoir qui gouvernerait dans ce sens serait sûr de l’immortalité. Tout gouvernement qui manque à l’une ou à l’autre de ces deux conditions, le triomphe des principes de la révolution et la modération dans ce triomphe, c’est-à-dire la liberté et l’ordre, périt plus ou moins vite selon le degré et dans la mesure même de ses fautes.

Manque-t-il à l’ordre : toutes les classes supérieures et moyennes, et celles-ci s’étendent très loin et très bas dans la nation, s’alarment et retirent leur approbation et leur appui. Ou bien on les comprime par la terreur en déchaînant la multitude ignorante et passionnée, ou elles finissent par redresser le gouvernement et par l’entraîner dans de meilleures voies, comme à la fin du directoire et au milieu de 1848. Le gouvernement abandonne-t-il les principes de 1789 et l’esprit de la révolution : la France, dans toutes les classes éclairées, fortifiées alors du redoutable concours des passions populaires, d’abord désapprouve, puis se plaint, et, si elle n’est pas écoutée, déclare de plus en plus son mécontentement mais, bien loin d’être impatiente, elle attend long-temps, elle supporte beaucoup. Un rien la ramène ; un peu d’espoir lui rend sa sérénité. Comme elle est sûre de l’inévitable triomphe des principes de 1789, disons mieux, comme elle en jouit depuis le consulat, grace aux lois civiles qui ont fait passer ces principes, dans la pratique de tous les jours et dans les détails de la vie, elle est plus tentée de se moquer que de se fâcher des essais impuissans de contre-révolution. N’attendant rien de révolutions nouvelles, après celle qui dispense de toute autre, dès qu’elle les voit poindre à l’horizon, elle les signale au gouvernement avec un effroi et une colère prophétique ; elle ne les subit qu’avec douleur et à la dernière extrémité.

Un coup d’œil impartial jeté sur l’histoire de ces cinquante dernières années suffit à montrer la longanimité de la France, et la venge aisément de ses calomniateurs. Je ne vais dire que des choses bien connues de tout le monde, et que j’ai vues moi-même de mes propres yeux.

Mon intelligence s’est éveillée sous le consulat : je me souviens très distinctement de cette grande époque où la France triomphante, unie, tranquille, s’empressait autour d’un gouvernement qui professait hautement les principes de 1789, et les appliquait avec fermeté et avec sagesse dans les lois et dans l’administration. Le général Bonaparte avait sauvé la révolution le 13 vendémiaire, et depuis il l’avait couverte de gloire. Il avait mérité d’en être le chef, le premier magistrat, consul ou empereur. On savait qu’il ne rendrait la France ni à la contre-révolution ni à l’anarchie ; on lui remettait donc avec confiance la cause du pays et du siècle ; on applaudissait, on s’associait à tous les actes de son gouvernement comme à ses victoires. Jamais l’aurore d’un siècle ne s’est levée plus sereine. J’ai vu ces beaux jours, ils ne s’effaceront jamais de ma mémoire. Le premier consul montra sans doute une habileté profonde et une merveilleuse prudence dans la transformation et l’agrandissement de son pouvoir ; mais c’est le pays tout entier qui le poussa du consulat à l’empire. La France aurait voulu éterniser un gouvernement aussi fort et aussi modéré, aussi libéral et aussi sage, et qui avait fait d’elle un monument magnifique à l’honneur de la révolution française comme pour attester qu’elle pouvait donner au monde la prospérité aussi bien que la liberté.

Combien de temps : la France n’a-t-elle pas été fidèle à son enthousiasme, à sa reconnaissance, à ce culte d’un grand homme dans lequel elle se contemplait elle-même ! Pendant des années aussi longues et aussi pleines que des siècles, la France s’est donnée à Napoléon. Quels obstacles a-t-il rencontrés ? Qui lui a résisté ? De qui a-t-il eu le droit de se plaindre ? D’où sont venus et à qui sont les premiers torts, et comment s’est faite la séparation de la nation et de l’empereur ?

Cette séparation ne s’est accomplie qu’à la longue. Je l’ai vue naître, croître, se consommer. Je suis de ce temps. J’étais jeune, il est vrai, mais déjà fonctionnaire et chargé d’un enseignement élevé dons les lycées de Paris et a l’École normale. Je puis assurer que, dès 1810, l’enthousiasme avait fait place à ’inquiétude et la confiance au mécontentement.

On avait fait : la guerre pour maintenir les principes et l’honneur de la révolution ; mais on se demandait ce que signifiaient des guerres lointaines et sans fin, quand la rive gauche du Rhin, la Belgique et la Savoie nous appartenaient depuis long-temps, et quand la confédération suisse et le royaume d’Italie dépendaient de nous. À l’intérieur, on avait voulu l’ordre et la monarchie ; mais non pas la tyrannie et l’abolition de toute liberté politique. Les esprits prévoyans concevaient des craintes sur la durée d’un pouvoir qui repoussait tout frein et tout contrepoids, et ces craintes descendaient peu à peu dans tous les rangs.

Chaque jour, le joug devenait et paraissait plus pesant : un corps législatif muet, un sénat qui ne laissait tomber de sa bouche que des flatteries commandées et payées, des impôts accablans, des levées d’hommes toujours croissantes. On ne comprenait rien aux affaires d’Espagne, et ce qu’on entrevoyait des scènes de Bayonne révoltait. L’expédition de Russie, entreprise en apparence, pour le blocus continental, si étrangement conduite et si déplorablement terminée, détruisit le prestige de l’infaillibilité impériale. On reconnut que l’empereur était un homme comme un autre, qu’il pouvait se tromper et être vaincu. Et quand, au retour de cette campagne, il vint demander à la France son dernier écu et son dernier homme, et que la commission, du corps législatif, composée de MM. Raynouard, Lainé, Flaugerges, Maine de Biran et Gallois ; fit entendre un avertissement tardif, et hasarda quelques paroles en faveur de la paix, tout le monde pensait, comme la commission. On l’approuvait tout bas, il est vrai, car on n’osait alors s’entretenir des affaires publiques que dans le secret le plus intime de la famille et entre les plus vieux amis. Voilà ce qu’on a oublié depuis, et ce qu’il faut avoir vu, soi-même, pour y croire aujourd’hui. Cette France, si vivante sous le consulat, était peu à peu tombée dans le silence de la mort. L’empereur partout pesait sur les intelligences et sur les coeurs. La nation croyait encore à son génie, mais elle n’avait cessé de le comprendre. Lui renfermé dans la solitude de son ame et dans le secret de ses desseins, entouré d’hommes médiocres, ne voulant plus que des instrumens, ne souffrant un peu d’intelligence qu’a la condition d’une servilité inviolable, exigeant sans cesse le dévouement, s’irritant de lui trouver des bornes, incomparable dans l’exécution, mais marchant toujours devant soi sans se proposer une fin raisonnable et bien précise, il poursuivait avec une infatigable énergie des projets démesurés et gigantesques, et la nation le suivait en silence. Elle le suivit, elle ne le secondait plus.

Après les désastres de 1812, en dépit de l’avertissement bien timide du corps législatif, Napoléon épuisa la France d’hommes, et d’argent ; refit une armée d’Espagne et d’Allemagne, et s’élança de nouveau sur les champs de bataille. Etait-ce pour gagner encore quelques victoires, et à ce prix obtenir une paix glorieuse qui eût assuré les conquêtes de la révolution ? Non ; c’était pour jouer encore le même jeu qu’avant l’expédition de Russie, reprendre la route de Moscou, maintenir l’oppression de la Prusse, envahir le Portugal, soutenir le roi Joseph sur le trône de la Péninsule et le roi Jérôme sur celui de la Westphalie, affecter l’empire de l’Europe et bloquer l’Angleterre dans son île. Et tout cela, je vous prie, en l’honneur et au nom de quel principe intelligible à l’esprit et qui pût faire battre le cœur ? L’empereur Napoléon a deux parties dans sa vie : la première, où il sert la cause de la révolution lui donne le gouvernement qui lui convient, la monarchie constitutionnelle, apaise les discordes civiles, fonde la société nouvelle et prend une place unique dans l’histoire ; la seconde, où il est toujours un grand capitaine, un administrateur admirable, mais une sorte de génie oriental qui s’agite sans fin et sans repos sous la main de la fatalité. Aussi tour à tour la France l’a adoré et délaissé ; car, il faut bien le dire, en 1813 et en 1814, l’armée a fait des prodiges de valeur, mais la nation eût pu se défendre avec bien plus d’énergie et de constance. Elle l’eût fait, et certes Paris ne se serait pas rendu à une avant-garde de Cosaques, si toutes les forces du pays n’eussent été épuisées, si l’empereur n’eût pas abattu l’esprit public, s’il n’eût pas fatigué tout le monde, jusqu’à ses lieutenans eux-mêmes, si enfin il n’y avait pas eu dans la nation cette conviction désespérante qu’alors même que nous serions parvenus à nous sauver par de continuels miracles, le lendemain de la délivrance du sol, cet homme fatal qui marchait dans le monde sans plan et sans but, poussé par l’insurmontable besoin d’une activité dévorante et la soif de la domination universelle, nous eût ramenés sur ses pas des bords du Rhin jusqu’au fond de l’Allemagne, dans un cercle sans fin de combats sans objet. C’est là la pensée funeste que l’empereur avait fait pénétrer dans tous les esprits ; c’est elle qui a miné son autorité et amené sa chute. La France a-t-elle donc eu tort de ne pas s’ensevelir sous les ruines de l’empire ? J’en appelle à l’Europe et à la conscience du genre humain.

La France accueillit la restauration avec deux sentimens opposés : avec espérance à la fois et avec tristesse. La maison de Bourbon revenait, comme on l’a dit, à la suite de l’étranger, et elle pouvait ramener l’ancien régime ; mais d’un autre côté elle ramenait la paix dont la France avait grand besoin, et elle donnait la charte, qui consacrait à peu près les principes de la révolution et continuait, en les améliorant, les constitutions impériales. La France, après des commencemens difficiles, se résigna à la restauration, prit au sérieux la charte, et il y eut là, de 1817 à 1821, de belles années, animées et paisibles, ou le gouvernement et la nation se donnèrent la main et offrirent à l’Europe un noble spectacle. Interrompu pendant quelque temps, sous le ministère qui fit la guerre d’Espagne pour obéir aux puissances du Nord, leva sur la nation le milliard de l’émigration, proposa le rétablissement du droit d’aînesse et l’odieuse loi du sacrilège, ce spectacle recommence après les élections de 1827. La France victorieuse se contente d’un changement de ministère fait à propos ; elle désarme, elle s’apaise, et, dès que son gouvernement n’est plus contre elle, elle est avec son gouvernement. Elle était ministérielle sous M. de Martignac, et, tranquille sur son honneur et sur sa liberté, elle ne pensait qu’au travail, au commerce, à l’industrie ; elle applaudissait à l’expédition de Grèce et se livrait avec enthousiasme aux arts qui charment la vie, aux grandes études qui l’ennoblissent. Elle soutenait tous les hommes qui se distinguaient par un libéralisme modéré. Une popularité sérieuse s’étendait jusque sur les humbles cours de trois professeurs bien connus pour appartenir au parti constitutionnel. M. Royer-Collard, élu, par sept collèges et président de la chambre des députés, était le représentant de l’opinion générale.

Qui a troublé cet heureux accord du gouvernement et de la nation ? qui a ranimé et soulevé les passions ? qui a appelé aux armes une jeunesse studieuse ? qui a fait la révolution de 1830 ?

Ce qui a fait la révolution de 1830, c’est le ministère Martignac renvoyé et remplacé par un ministère évidemment appelé pour travailler à l’œuvre de la contre-révolution ; c’est le roi Charles X lui-même, qui, las des entraves constitutionnelles, voulut être à lui seul le gouvernement, comme le roi l’était avant 1789 ; c’est lui qui, au lieu de laisser dormir ce fatal article 14, qui était le génie de l’ancien régime enchaîné en quelque sorte par tous les autres articles de la charte, l’évoqua et porta la main sur la charte, qui représentait la révolution. Fallait-il céder ou résister ? Fallait-il livrer la révolution avec la charte, ou les défendre l’une et l’autre ? Qui l’attaquait ? qui était sur la défense ?

Les ordonnances de juillet violaient ouvertement la charte dans ses prescriptions les plus substantielles, par exemple, celle de la nécessité du vote des lois par le parlement ; elles abrogeaient des lois votées par le parlement, sanctionnées par la couronné et en cours d’exécution, et elles portaient des lois nouvelles sans l’intervention du parlement on n’était donc pas tenu d’obéir à ces ordonnances. La résistance n’était pas seulement légitime, elle était légale, en vertu de l’article de la charte qui en confiait la défense à tous les citoyens.

Ainsi la nation avait le droit de résister, à des ordonnances violatrices de la charte ; si cette résistance était combattue par la force, la nation avait le droit de la maintenir par la force aussi, et, l’épée une fois tirée, de ne la remettre dans le fourreau qu’après la victoire de la loi ; enfin, si le roi s’obstinait à poursuivre sa coupable entreprise, la nation avait le droit de mettre un terme à cette entreprise ; en écartant le roi, comme l’Angleterre l’avait fait en 1688.

Oui, la nation avait pleinement tous ces droits, mais a-t-elle bien fait d’en user ? N’eût-il pas été possible de soumettre le roi Charles X sans le détrôner, de réviser la charte, d’abolir l’article 14, qui avait servi de prétexte aux ordonnances, celui d’une religion d’état qui rompait l’égalité religieuse, d’abaisser le cens électoral et de fortifier, par là le gouvernement représentatif en y intéressant un plus grand nombre de citoyens, en un mot, de faire la révolution de 1830 sans changer la dynastie ? Ce fut alors mon avis ; je l’exprimai et le soutins dans les conseils de l’opposition. Plusieurs hommes éminens le partagèrent. Cet avis fut énergiquement combattu par mes plus chers amis, je l’avoue. J’avoue aussi qu’il y avait au plan que je proposais un obstacle, presque insurmontable : cet obstacle était le roi Charles. X, dont l’aveuglement et l’obstination ne cédèrent que lorsqu’il était trop tard. Et il faut que la révolution de 1830 ait été bien légitimé et bien nécessaire, puisqu’en l’apprenant, l’Europe, qu’elle menaçait, n’osa pas la blâmer et condamna le roi Charles X ! Un honnête homme couronné, le vieux roi de Prusse, dit ces mots : « Je n’aurais peut-être pas donné la charte ; mais, si je l’avais donnée, je l’aurais observée. » L’Angleterre applaudit à la victoire d’une cause qui était la sienne, et le ministère conservateur du duc de Wellington reconnut immédiatement le gouvernement nouveau.

La France n’a donc pas eu tort en 1830. A-t-elle eu tort en 1848 ?

Ici je suis tenté de m’arrêter devant le malheur et l’exil, devant une tombe auguste à peine fermée. O maison d’Orléans, maison illustre et infortunée, je briserais à jamais ma plume plutôt que de la tourner contre vous ; mais puis-je dont vous sacrifier les principes de toute ma vie, la révolution, et l’honneur de mon pays !

Pour défendre la France, il me faut retracer les fautes de ses gouvernemens. Celles du gouvernement de juillet se peuvent ramener à une seule, mais qui est grande et a suffi à le perdre.

La résistance à la réforme électorale et parlementaire a été l’occasion de la chute de la monarchie de juillet, mais sa vraie cause est plus profonde : elle est dans l’ancienne et inébranlable résolution de la couronne de ne changer de système et de ne jamais se rendre à l’opposition, même la plus dynastique et la plus constitutionnelle ; résolution qui, sans violer aucun article de la charte, l’éludait tout entière, et supprimait le gouvernement représentatif où la royauté a point n’a point de système, et appelle dans ses conseils, sans amour et sans haine, les hommes que lui désigne l’opinion. Pour cela, il est vrai, il faut que la royauté n’ait pas la prétention de conduire elle-même les affaires ; ou bien elle échange l’inviolabilité, attachée à son impartialité, contre la responsabilité redoutable qui nécessairement accompagne l’exercice du pouvoir.

En parlant ainsi, je ne fais que répéter ce que le roi Louis-Philippe a dit lui-même à Claremont, au mois de novembre 1849, à M. Ed. Lemoine [3].

« Des amis m’ont dit bien souvent ici à Claremont : Ah ! si le roi n’avait pas refusé la réforme, il serait encore aux Tuileries ! Je ne crois pas cela M. Guizot l’avait promise, cette réforme… Quant à moi, dont la vieille expérience avait deviné que la réforme n’était qu’une arme, un prétexte, j’avais formellement désapprouvé cette promesse, et j’avais dit : Tout le monde est pour la réforme ? les uns la demandent, les autres la promettent. Va donc pour la réforme ! Mais le jour où il faudra la donner, je ne prêterai pas les mains à cette faiblesse ! La réforme, c’est l’avènement de l’opposition, et l’avènement de l’opposition, c’est la guerre, c’est le commencement de la fin. Donc, aussitôt que l’opposition prendra les rênes du gouvernement, je m’en irai ! »

« Un de mes amis les plus dévoués recueillit ces paroles, et il me dit : Sire, un roi constitutionnel ne s’en va pas ; il subit la loi de la majorité, » et il reste ! — Non, il ne reste pas, avais-je répondu, si sa conscience lui dit que, sous son nom et avec son concours, c’est le mal du pays qu’on va faire, et, dans ce cas, plutôt que d’agir contre sa conscience, il s’en va ! »

« Ah ! sire, m’écriai-je avec tristesse, votre majesté a été conséquente avec elle-même. Quand le roi a cru que les affaires passaient aux mains de l’opposition, le roi s’en est allé !

Ce récit doit être parfaitement exact. Le roi Louis-Philippe a parlé dans l’exil comme aux Tuileries : il a redit à son interlocuteur de Claremont ce qu’il disait depuis long-temps à tout le monde. Personne aujourd’hui n’ignorait ses dispositions, et M. le prince de Joinville les a exposées, avec une énergie que nous n’oserions égaler, dans une lettre célèbre où, vaincu par l’évidence et les approches du danger, le fils respectueux fait place au citoyen et au patriote. Cette lettre, écrite loin de France le 7 novembre 1847, adressée à M. le duc de Nemours et trouvée aux Tuileries fait tant d’honneur au prince et elle a été tant de fois livrée à la publicité [4], qu’il nous serait bien permis d’en emprunter quelques lignes ; mais un sentiment insurmontable nous interdit de faire aucun usage de confidences intimes épanchées dans le cœur d’un frère, quand celui qu’elles paraîtraient accuser est un père qui n’est plus sur un trône., J’aime mieux rappeler ces paroles authentiques que, quinze ans auparavant, le roi triomphant adressait au chef de l’opposition, M. Odilon Barrot : « J’ai un système de politique parfaitement arrêté. Ce système est le mien, et non celui de tel ou tel de mes ministres : plutôt que d’y renoncer, je me ferais broyer dans un mortier ! »

Tel était en effet le roi Louis-Philippe, un des hommes et des monarques de ce temps qui reste encore à apprécier. Ses hautes qualités comme ses défauts lui rendaient bien difficile de se plier au rôle modeste d’un simple roi constitutionnel. Un tel roi n’a guère besoin que d’un jugement solide, capable de reconnaître l’état vrai du pays et de l’opinion publique pour s’y accommoder. Il peut sans doute influer sur le gouvernement, mais avec discrétion, et en quelque sorte dans l’ombre, satisfait d’être utile et nécessaire sans paraître dominant. Il lui faut moins des convictions fortes, souvent dangereuses par leur excès, qu’une heureuse flexibilité d’esprit et de caractère. Il doit se défendre avant tout d’avoir un système hors duquel il ne voie que malheur et ruine. Il peut bien être whig ou tory, libéral ou conservateur, pourvu que, selon les circonstances, il sache faire fléchir son opinion particulière devant l’intérêt général, et donner tour à tour le gouvernement aux divers partis qui se le disputent dans le parlement et dans la nation. Le roi. Louis-Philippe n’a point réalisé cet idéal du roi constitutionnel. Il avait infiniment d’esprit, une mémoire prodigieuse, une grande connaissance des hommes, une intelligence prompte et vigoureuse, l’habitude et la passion du travail. Joignez à cela le plus aimable naturel, une bonté vraie qui souvent s’élevait sans effort jusqu’à la magnanimité. Avant de signer une sentence de mort, il se livrait aux recherches les plus minutieuses pour découvrir quelque endroit par où il pût exercer, avec quelque apparence de raison, le droit de grace. Dans son conseil ; il plaidait la cause de ses assassins. Son courage personnel était au-dessus de toutes les épreuves. Je ne parle pas de l’époux et du père : l’inimitié la plus envenimée l’a toujours respecté ; mais je veux relever en lui une vertu qui n’est pas assez connue, je veux dire sa parfaite sincérité. Le roi ne déguisait point sa pensée ; loin de là il l’exprimait, en public comme en particulier, dans un langage bien dépouillé d’artifice. Naturellement éloquent et causeur incomparable ; il aimait les luttes de la conversation, et cherchait à y faire prévaloir ses opinions avec une grace, une verse, une opiniâtreté qui ne se lassait jamais des convictions étaient ardentes et indomptables. Que ce soit sa gloire et son excuse. C’est par là qu’il a fait tant de bien à la France et c’est par là aussi qu’il a succombé, car les hommes de sa trempe trouvent leurs périls dans leurs qualités.

Pour moi, je n ai pas pu connaître le roi. Louis-Philippe sans l’admirer. En 1840, je l’ai beaucoup vu, et je l’ai souvent contredit et dans le conseil et dans le tête à tête, ce qu’il n’aimait guère chaque jour, il me surprenait, m’attirait, m’attachait par ses défauts mêmes. Devant lui, je me suis toujours senti en présence d’un esprit rare, d’une ame excellente, d’une capacité supérieure. Je l’ai servi, je l’ai aimé ; je porte à sa : mémoire un respect inviolable, et je ne crois pas y manquer en avouant qu’il était trop grand pour être un très bon roi constitutionnel.

Le roi ne comprenait qu’un système de gouvernement, et ce système n’était pas tout-à-fait celui de la monarchie parlementaire. Il avait subi en frémissant la main de Casimir Périer. Le ministère du 11 octobre lui avait souvent pesé, et pourtant ce ministère est le plus grand qu’ait eu la monarchie de juillet : il avait à sa tête M. le duc de Broglie, appuyé sur M. Thiers et sur M. Guizot, c’est-à-dire le caractère politique le plus respecté et les deux plus grands talens parlementaires du pays. Depuis la chute de ce cabinet, il n’y a plus eu que des ministères incomplets, et ce n’était pas par là qu’ils déplaisaient au roi : il n’était pas fâché qu’ils dépendissent d’autant plus de lui. Il avait toujours eu la passion de conduire lui-même le gouvernement, et là-dessus il s’exprimait comme aurait pu le faire Louis XIV. Il n’a jamais songé à sortir de la constitution ; jamais il n’eût signé les ordonnances du roi Charles X ; il n’en eût pas eu besoin. Il connaissait et pratiquait un art plus profond de faire triompher ses opinions, son système, le système du roi, comme il se plaisait trop à l’appeler. Il aimait les hommes à lui ; il en avait dans l’une et dans l’autre chambre. Plus de cinquante députés appartenaient avant tout au parti du roi, et il les prêtait plus ou moins à ses ministres. À la chambre des pairs, il avait ses orateurs qui paraissaient dans les occasions délicates, et je les ai reconnus plus d’une fois à mes dépens, par exemple dans la grande discussion de 1844 sur l’enseignement.

Un seul homme en France imposait au roi, et cet homme était M. le duc d’Orléans. Ce jeune, et infortuné prince avait des instincts tout différens de ceux de son père, et souvent les opposait à la vieille expérience du roi. Le duc d’Orléans savait tout ce qu’il y a de puissance dans les idées libérales ; il les aimait ou les ménageait jamais il ne les eût abandonnées. Son frère, M. le prince de Joinville, partageait ses opinions et ne les dissimulait pas. Plutôt que de les sacrifier ou de les taire, il préférait s’éloigner ; il se consolait en servant la France, et de temps en temps il soulageait son cœur dans ces lettres prophétiques que je n’ose plus même rappeler. Le duc d’Orléans, héritier présomptif du trône et chargé des destinées de sa maison, avec les mêmes sentimens, était appelé à un rôle différent. Il n’eût pas hésité à porter au roi et à appuyer énergiquement auprès de lui des inquiétudes croissantes à de ses vrais amis et les vœux de la nation. Au besoin il eût pris les rênes du gouvernement, et de son vivant il n’y eût point eu de révolution de février. Sa triste pénétration l’avait comme pressentie, et son testament fait, assez voir de quelles graves et sombres pensées s’entretenait son esprit [5].

Du moins, en mourant il avait laissé une ame digne de la sienne, pénétrée des mêmes convictions, pure et forte, sérieuse et libérale, aimant la France, en étant aimée et honorée, capable des résolutions les plus mâles et de la conduite la plus prudente. On aurait pu donner une voix à Mme la duchesse d’Orléans dans les conseils de sa maison, car enfin elle était la mère du futur roi, et son esprit comme son caractère méritaient bien qu’on daignât lui accorder un peu d’influence. Elle ne fut jamais consultée ; on l’écartait des affaires et de la politique ; on la retenait captivé dans les soins de sa douleur et de l’éducation de ses enfans.

Le roi avait enfin trouvé le ministère qui lui convenait et qu’il avait toujours demandé à Dieu, un ministère composé d’hommes capables ; mais qui ne le contrariaient pas, auxquels il livrait, sans même y regarder, toute l’administration intérieure de la France, finances, travaux publics, instruction publique, pourvu qu’ils lui laissassent la direction des hautes affaires. Peu à peu la pensée royale était devenue l’ame du gouvernement. Elle en paraissait inséparable. Le roi n’avais jamais eu de goût pour l’opposition ; celle qui s’était formée dans les deux dernières années, et qui grossissait chaque jour, lui semblait dirigée contre lui-même. De là une antipathie toujours croissante et qui est devenue l’écueil où s’est brisée la monarchie.

Dès 1847 ; la question à l’ordre du jour était la réforme parlementaire et la réforme électorale.

La réforme parlementaire consistait à ajouter aux incompatibilités déjà consacrées par quelques autres incompatibilités en fort petit nombre ; pour donner au parlement une indépendance plus certaine et en même temps mettre l’administration à l’abri des vicissitudes de la politique. Puisque la loi électorale de 1831 excluait de la chambre les sous-préfèts et les préfets avec les receveurs-généraux et particuliers, il était assez naturel d’en exclure aussi les procureurs du roi, les avocats-généraux et peut-être même les procureurs-généraux. Autant il est raisonnable que les places politiques soient données à ceux qui soutiennent le ministère à la chambre, autant il importe de constituer des carrières administratives et judiciaires en dehors du mouvement parlementaire. N’oubliez pas que cette question était ancienne, qu’elle avait été le sujet d’un long débat en 1840, et que le ministère d’alors, présidé par M. Thiers, en avait adopté le principe : il. nous était donc impossible de ne pas le soutenir en 1847.

En 1831, Casimir Périer avait compris qu’il fallait élargir l’enceinte électorale, et il abaissa le cens exigé de 300 à 200 francs. Au bout de seize ans, on pouvait bien élargir encore un peu cette enceinte. Demandions-nous donc le suffrage universel ? A Dieu ne plaise ! Demandions-nous même, ce qui certes eût été bien permis, un nouvel abaissement du cens ? Non ; nous réclamions seulement en faveur de ce principe universellement admis en Europe, que la fortune n’est pas la mesure unique de la capacité électorale, et que certaines professions et fonctions parfaitement déterminées peuvent en tenir lieu. J’avais déjà défendu ce principe en 1840 étant ministre, et même auparavant, en 1839, je m’étais complu à faire voir le ridicule de la bizarre combinaison qui, dans la loi de 1831, exemptait un membre de l’Institut de la règle commune des 200 francs de contributions. Son titre de membre de l’Institut lui était compté pour 100 francs, et il devait justifier en outre de 100 francs d’impositions. Ainsi 100 francs d’esprit, 100 francs d’argent, total 200 francs. Mais dans quelle balance avait donc été pesé le membre de l’Institut pour qu’on affirmât qu’il ne vaut ni 200 francs, ni 80 francs seulement, mais 100 francs, ni plus ni moins ? En vérité, étions-nous des révolutionnaires pour demander l’abrogation d’une pareille disposition, par respect à la fois pour la propriété et pour la science ? La propriété est assurément la première de toutes les capacités électorales et elle a par elle-même une admirable vertu conservatrice ; mais n’admettre aucun autre titre de capacité est une exagération insolente et pleine de périls. On nous répondait que l’introduction de ce qu on appelait, alors les capacités dans la liste électorale l’augmenterait tout au plus de soixante, de quatre-vingt ou de cent mille électeurs, et que c’était bien peu de choses Si c’était si peu, pourquoi le refuser, et en le refusant soulever des tempêtes ? Mais ce n’était pas si peu, c’était la conquête d’un grand principe, le principe de la valeur et des droits de l’intelligence.

La réforme parlementaire et la réforme électorale formaient donc à l’opposition un thème simple et grand, un programme modéré et raisonnable et, on le comprend, très populaire. Les cent mille électeurs nouveaux que nous demandions nous soutenaient naturellement de leurs vœux et de leur influence, et s’agitaient pour notre triomphe, dans lequel ils montraient aux classes inférieures un progrès considérable qui en promettait beaucoup d’autres. De là des espérances qui s’étendaient de proche en proche à la nation presque entière, et rendaient vraiment nationale la cause de la réforme.

Cette cause était si bonne qu’elle conquit peu à peu tous les suffrages indépendans. Le président du conseil était presque ouvertement pour la réforme. La plupart des hommes éclairés du parti conservateur pensaient comme lui. Un des plus habiles, M. de Morny, publia un remarquable article dans la Revue des Deux. Mondes, où il pressait vivement le ministère de déférer au vœu général ; mais, dans le sein de la majorité, il s’était formé un petit parti sans talent, présomptueux, violent, qui repoussait toute concession et intimidait la majorité conservatrice. C’est ce parti qui a égaré et perdu le gouvernement.

On a bien voulu reconnaître que j’avais été modéré dans les rangs de l’opposition. Je n’avais pas admiré la campagne des banquets, et, avec la plus grande partie dames amis, j’avais refusé d’y prendre part. En Angleterre, je n’aurais pas hésité à entreprendre cette agitation pacifique qui est dans les mœurs et les habitudes des peuples libres. M. Thiers, M. de Rémusat, M. Dufaure, M. Passy, M. de Tocqueville, et bien d’autres, nous pensâmes qui le tempérament de la France n’admettait pas l’emploi de pareils moyens, d’influence. Ajoutez que des fautes d’un autre genre, réelles ou apparentes, et l’éclat de procès déplorables avaient porté des coups funestes à la considération du gouvernement dans l’esprit et l’imaginations des peuples. Enfin, nous n’ignorions pas qu’un parti ennemi s’était formé sur les derrières de l’opposition, et manœuvrait non sans quelque habileté pour mettre à profit toutes les circonstances. Je le demande : en de telles conjonctures, la prudence la plus vulgaire ne conseillait-elle pas des concessions bien définies et un changement de cabinet ?

Tout le monde était de cet avis, excepté ce petit parti qu’on a si justement appelé le parti des bornes. Le pays réel était réformiste. Au fond, le pays légal l’était aussi. La majorité, désapprouvait ses chefs ; mais, par point d’honneur, elle leur restait fidèle. Telle était la vérité de la situation aux premiers jours de 1848.

Dans la discussion de l’adresse à la chambre des députés, la majorité vota encore pour le ministère ; mais, après le vote, une partie considérable de cette même majorité se rendit chez le président du conseil et le supplia d’accorder quelques réformes : A la chambre des pairs, M. Mesnard, de la cour de cassation, aborda la question de l’abus des influences (c’était le terme parlementaire convenu pour désigner la corruption, comme on disait dans le public et dans la rue) ; il osa même réclamer hautement des réformes, et en cela il n’avait pas seulement l’approbation malheureusement muette de la chambre des pairs, mais il agissait par les conseils et les suggestions des hommes les plus modérés et les plus considérables de cette chambre. Je citerai au premier rang M. le comte Molé. Et moi aussi ; alarmé des périls que je voyais croître de jour en jour, je montai à la tribune pour demander à M. le ministre de l’intérieur, non pas la promesse d’apporter bientôt une proposition de réforme, mais du moins un mot d’espérance ; et ce mot, je ne pus pas l’arracher !

Peu à peu l’inquiétude montait dans les régions les plus élevées. Je n’ai connu aucun homme d’état, aucun, homme politique de quelque importance, en dehors de la minorité insolente et obstinée dont j’ai parlé, qui rappelât de tous ses vœux la fin d’une pareille situation. Des colonels de la garde nationale de Paris déclarèrent que la ville de Paris et là garde nationale étaient pour la réforme. Le préfet de la Seine, M. de Rambuteau, crut de sa fidélité de parler au roi. Le plus ancien ami du roi, M. le maréchal Gérard, sortit de sa solitude et fit entendre sa voix respectée. Un des esprits les plus politiques de notre temps, l’homme qui, avec Casimir Périer, avait le mieux servi la dynastie nouvelle dans ses pénibles commencemens, le maréchal Sébastiani tenta un effort suprême. Tout fut inutile. Le roi, il faut bien le dire, comme tous les hommes passionnés, ne crut qu’à ceux qui entraient dans ses passions : il repoussa toute idée de réforme et soutint énergiquement le cabinet.

Le lundi 21 février, commencèrent à paraître les premiers symptômes de l’insurrection ; elle persista indécise et contenue le 22, elle grandit le 23. Alors un cri universel s’éleva, et le 23, vers deux heures au début de la séance de la chambre des députés, M. Guizot déclara que le roi venait de faire appeler M. le comte Molé et de le charger de former un cabinet.

M. le comte Molé est un homme d’état d’un esprit ferme, modéré, prévoyant fertile en ressources. Il était depuis long-temps l’homme indiqué, et si on lui eût remis les affaires quelques jours auparavant, il eût tout sauvé ; mais le mercredi 23 il était insuffisant, et l’appeler était perdre un temps précieux. À onze heures du soir, M. Molé déclarait au roi qu’il ne pouvait composer un ministère.

Le jeudi 24 février, à deux heures du matin, M. Thiers fut appelé aux Tuileries. Si je suis bien informé, M. Thiers demanda trois choses : 1° qu’on lui permît de s’adjoindre M. Barrot pour la formation du nouveau cabinet ; 2° qu’on promît et qu’on s’engageât à donner une réforme sérieuse ; 3° que la chambre des députés fût dissoute et une chambre nouvelle convoquée. Le roi ne combattit guère les deux premières conditions, mais il rejeta absolument la troisième. M. Thiers la maintint pensant avec raison qu’il lui était impossible de se remettre entre les mains de la chambre qui avait soutenu et pouvait soutenir encore M. Guizot, et que lui refuser la dissolution d’une chambre mal disposée, c’était lui refuser l’indispensable moyen de gouverner : en sorte que le Moniteur du 24 février annonça à la France inquiète et à Paris en feu qu’il n’y avait pas encore de gouvernement !

Je suis convaincu que si le Moniteur du lundi 24 février eût annoncé le cabinet de M. Molé, c’est-à-dire un ministère sagement réparateur et modérément réformiste, les affaires se pouvaient assez facilement rétablir. J’ai cru, je crois encore que si le mercredi, à deux heures, on eût appelé M. Thiers au lieu de M. Molé, si on eût accepté immédiatement ses conditions, si un supplément au Moniteur l’eût fait savoir le soir même, et si le Moniteur du lendemain 24 février eût contenu le ministère de M. Thiers et de M. Barrot avec l’ordonnance de dissolution de la chambre des députés, la crise eût pu être peu à peu surmontée ; mais quand, le 24 février au matin, le Moniteur parut sans ministère, le secret de l’empire fut divulgué, comme dit Tacite, et les amis de la maison d’Orléans purent comprendre que ses destinées allaient s’accomplir.

Cependant M. Thiers avait convoqué le matin aux Tuileries ceux, de ses amis qui devaient faire partie du ministère nouveau. J’arrivai vers huit heures ou huit heures et demie, et quel ne fut pas mon étonnement quand M. Thiers et M. Barrot m’expliquèrent le silence du Moniteur ! M. Barrot eut alors l’idée de se présenter aux barricades, non comme ministre, il ne l’était pas, mais comme homme, avec la seule autorité de son nom, pour arrêter ou ralentir l’insurrection. Je me joignis à lui avec quelques amis. À mon retour aux Tuileries, vers dix heures, je trouvai les choses à peu près dans le même état. Il n’y eut ni ordonnances signées ni sermens prêtés. Tout se passa en conversations vagues, au moins devant moi, car je ne dis que le peu que j’ai vu, et ne réponds pas du reste.

Chaque minute aggravait le péril et le rapprochait des Tuileries. Partout le désordre et la confusion. Tout à coup la porte du cabinet du roi s’ouvre, et je vois paraître M. Émile de Girardin, tenant à la main un papier qu’il remit au duc de Nemours, et que celui-ci remit au roi. Il paraît que ce papier contenait l’avis que tout était perdu si le roi n’abdiquait sur-le-champ ; et si on ne proclamait Mme la duchesse d’Orléans régente au nom du comte de Paris. Le roi passa avec le duc de Nemours et le duc de Montpensier dans un salon voisin où était, je pense, la reine, et il en revint bientôt, nous disant : « On veut que j’abdique, je vais le faire ; on veut aussi que M. Barrot soit le premier ministre de la régence, soit ; mais M. Barrot n’est pas ici. Puis-je disposer de lui sans son consentement ? » J’osai répondre pour M. Barrot, dont je connaissais les sentimens. Le roi fit appeler M. Fain, lui dit de préparer l’ordonnance de nomination de M. Barrot comme président du conseil, et de faire venir le général Trézel pour contre-signer cette nomination, Le général vint, et le roi se mit à écrire son abdication. Comme on le pressait de se hâter, il dit qu’il ne pouvait aller plus vite, qu’il écrivait comme à son ordinaire, et c’était vrai. Sa main était lente, mais ferme. D’irrésolu, de vacillant qu’il avait été jusque-là, le roi était redevenu lui-même ; il avait retrouvé sa force et presque sa sérénité accoutumée : évidemment sa conscience royale était satisfaite ; il avait dégagé sa responsabilité en abdiquant.

Cette abdication et la nomination de M. Barrot comme président du conseil ont-elles été écrites jusqu’au bout ? J’en doute. Les coups de fusil de l’insurrection se rapprochaient tellement, qu’on dut songer au salut du roi et de sa famille ; il y eut là, dans l’intérieur des appartemens, des scènes lamentables, et, quelques momens après, nous allions nous incliner une dernière fois devant celui qui avait été notre roi, obligé de fuir, dans une mauvaise voiture, à travers les Tuileries.

C’en était fait de la maison d’Orléans, et pourquoi, grand Dieu ! Pour n’avoir pas voulu étendre la liste électorale, et n’avoir pas su prendre à temps M. Thiers, et M. Barrot au lieu de M. Duchâtel et de M. Guizot ! Le matin, le roi repoussait le programme de M. Thiers, et à midi il signait son abdication aux Tuileries, comme Charles X avait signé la sienne à Rambouillet. Une régence était proclamée comme en 1830, remède extrême et impuissant. Il était trop tard aussi comme en 1830, Les abdications forcées et au moment suprême ne sauvent pas les trônes, elles les précipitent. Il ne fallait pas abdiquer le 24 février à midi ; mais il fallait prendre quelques jours auparavant M. Molé pour ministre, ou M. Thiers et M. Barrot le 23 février, ou même le 24 au matin, en les laissant maîtres de gouverner à leur façon au lieu de retenir encore le gouvernement.

Est-il donc si difficile de comprendre que l’opposition est aussi une partie intégrante du gouvernement, et que, selon les circonstances, la veille opposition, elle est ministère le lendemain ? Comme si d’ailleurs l’opposition qui allait prendre les affaires était composée de démagogues et d’anarchistes ! M. Thiers avait fait vingt fois ses preuves. M. Barrot fit les siennes dans cette fatale journée.

Le matin, sans être ministre, quand on acceptait à peine son nom, seul, avec quelques amis, il allait aux barricades, et des Tuileries jusqu’à la porte Saint Denis et la porte Saint-Martin je l’ai vu affrontant des dangers qu’on a oubliés aujourd’hui, sachant trouver les paroles qui convenaient le mieux, déployant des ressources d’esprit et de caractère que ses plus vieux amis ne lui soupçonnaient pas. Toutes les barricades réformistes se sont écartées devant lui, et il n’a dû s’arrêter que devant les barricades démocratiques et socialistes qu’il eût été aisé de cerner et de contenir, si derrière nous, aux Tuileries, on eût su former un gouvernement au lieu d’y discuter les points et virgules d’un programme ! Et, après l’abdication du roi, la scène changée et transportée des Tuileries à la chambre des députés, M. Barrot, entouré par les vainqueurs, pressé de laisser mettre son nom sur la liste du gouvernement provisoire, rejetait hautement toutes les propositions qui lui étaient faites, et montait à la tribune avec M. Dupin pour défendre ce qui restait de la monarchie de juillet.

Que faisait cependant le parti conservateur, ou plutôt le petit parti qui en usurpait le non qui, la veille encore, faisait sonner si haut son dévouement à la dynastie, repoussait M. Molé, et se préparait à attaquer M. Thiers et M. Barrot comme des révolutionnaires ? Le moment était bien venu de témoigner de ce grand dévouement et de payer de sa personne. Dans cette séance mémorable où Mme la duchesse d’Orléans fit paraître un si beau caractère, vainement elle chercha ceux qu’elle avait accoutumé de rencontrer aux Tuileries. Autour d’elle, elle n’a guère aperçu que des membres de cette opposition calomniée, faisant cortége à une femme, à un enfant, derniers représentans de la royauté. C’est alors qu’elle a pu apprendre à connaître des hommes tels que M. Barrot, M. Dupin, M. de Rémusat, M. Jules de Lasteyrie, M. de Mornay, etc. Réfugiée à l’hôtel des Invalides, quels défenseurs l’y ont suivie ? La plupart de ceux dont je viens de citer les noms, et quelques ardens, mais sincères réformistes, qui, ayant le matin accepté la régence, y demeuraient fidèles. Disons aussi que M. le duc de Nemours, qui n’avait voulu à aucun prix se séparer de la femme et du fils de son frère, pouvant enfin confier ce dépôt sacré à une amitié nouvelle, mais assurée et inviolable, trouva cette nuit un asile dans la maison d’un républicain.

Il est puéril d’expliquer la catastrophe de février, comme celle de juillet, par des hasards, par un ordre mal donné et mal exécuté, par telle ou telle précaution mal prise, et par toutes sortes de petites causes, vraies ou fausses, mais qui n’ont été désastreuses que parce qu’elles se joignaient à la grande cause de tout le mal, à savoir les fautes du gouvernement. Je l’ai déjà dit : il faut bien gouverner ou périr, la loi est inexorable ; et il y a plus d’une manière de périr, parce qu’il y a plus d’une manière de mal gouverner. On peut périr parce qu’on jette le défi au génie de la révolution ; on peut périr encore parce que, sans l’attaquer ouvertement et sans violer un seul article d’une charte, on résiste obstinément aux progrès les plus nécessaires et les plus innocens et on condamne ainsi une nation ou à s’arrêter et à demeurer immobile, ou à laisser tomber un pouvoir qui se trahit lui-même. Il serait aussi par trop extraordinaire qu’un gouvernement irréprochable, entouré de l’estime et de la confiance publique eût succombé sous la plus misérable attaque, qui fût jamais. Cette attaque n’a réussi que parce qu’elle prenait les couleurs de la réforme et que la réforme était le vœu général. Paris était réformiste ; sa faute, et il l’a payée bien cher, a été de n’avoir pas vu que sous la réforme se glissait la république, et, après avoir si vivement appuyé l’une, de ne s’être pas retourné contre l’autre avec la même énergie ; mais Paris l’eût fait, je n’en doute pas, et très promptement, si un gouvernement habile lui en eût donné le temps, si bonne heure de rapides et libérales mesures eussent divisé l’insurrection et séparé les réformistes des révolutionnaires. Ce ’est donc pas la nation qu’il faut accuser ici, c’est le gouvernement. Je le dis à regret, mais avec une conviction profonde : c’est lui qui est le premier auteur de la révolution de février, comme Charles X est l’auteur de la révolution de 1830, et l’empereur de la restauration.

Je ne veux pas même répondre un mot à ceux qui reprochent à l’opposition constitutionnelle d’avoir amené la révolution de 1848. Comment ! l’avertir les gouvernemens des dangers, auxquels ils s’exposent, c’est donc créer ces dangers ? A ce compte, pour être conséquent, il faut dire que c’est l’opposition de M. de Chateaubriand et de M. Royer-Collard et l’adresse des 221 qui ont fait la révolution de 1830, et que l’honnête homme qui, envoyant paraître le ministère de M. de Polignac, s’est écrié : « Malheureux pays ! Malheureux roi ! » a soulevé le pays et détrôné le roi. Il faut dire aussi que c’est la commission des cinq, en 1812, qui a perdu l’empereur. Écartons ces déclamations, et donnons-nous le spectacle du grand caractère moral des événemens de ce monde.

Les lois de la morale s’appliquent aux choses humaines aussi certainement, aussi inflexiblement que les mathématiques aux mouvemens du ciel et de la terre. Particuliers et gouvernemens, états et familles, il n’y a qu’un moyen de prospérer et de durer, c’est de se bien conduire. Toute mauvaise conduite est sûre d’une punition, proportionnée à sa faute. L’empire avait abusé de la force et de la guerre ; il est tombé par la guerre et par la force. La restauration, qui avait donné la charte, après s’être long-temps soutenue par elle, s’est perdue en la violant. Elle avait beaucoup abusé de l’article qui admettait encore une religion d’état, et elle osa s’armer de l’article 14 pour revendiquer le pouvoir absolu du roi ; aussi la révolution de 1830 abolit-elle l’article 14, ainsi que la religion d’état, et elle crut par là avoir mis un terme au gouvernement personnel. Les caractères de la révolution de février étaient écrits d’avance en quelque sorte dans ceux des dernières années de la monarchie de juillet.

1° Cette monarchie, démentant de plus en plus son origine par sa conduite, était revenue au gouvernement personnel. Pour en finir avec ce gouvernement, la révolution de février a proclamé la république.

2° La monarchie voulait maintenir à la chambre des députés une multitude de fonctionnaires, même de l’ordre inférieur. L’opposition proposait d’exclure un certain nombre de fonctionnaires chez lesquels l’indépendance était ou impossible ou dangereuse : la république, répondant à un excès par l’excès contraire, a repoussé de la chambre tout fonctionnaire.

3° La monarchie avait refusé, après seize années de progrès en tout genre, d’augmenter le nombre des électeurs ; nous proposions, nous, de l’augmenter raisonnablement et successivement : la république a décrété le suffrage universel.

4° Sous la monarchie, le pays légal s’était montré exclusif, et la bourgeoisie, heureuse d’être admise à la cour, avait trop oublié les principes de la révolution une réaction grossière a donné à la république

5°.L’apparition du socialisme a aussi sa raison. On ne s’était point assez occupé du peuple, de sa misère, qui est immense, de ses lices, qui viennent souvent de sa misère, qui l’augmentent et la perpétuent Quand l’Angleterre, quand la Belgique s’épuisaient à résoudre ou du moins agitaient avec un intérêt ardent les importons problèmes que soulève de toutes parts la situation morale et matérielle des classes inférieures, le gouvernement français voyait éclore toute une littérature socialiste, qui nous révélait d’horribles douleurs et par conséquent les plus grands dangers, et il se croisait les bras, laissait dire et ne faisait rien. La révolution de février s’est chargée de punir cette coupable indifférence par des extravagances plus coupables encore elle a manqué de mettre dans la constitution le droit à l’assistance et le droit au travail, et nous avons vu le moment où l’on proclamerait le droit de tous à la même éducation. Ces folies mêmes méritent la plus sérieuse attention. Déjà plusieurs lois excellentes sur l’assistance publique ont été faites, et elles en attendent d’autres. Au moins désormais il sera difficile de ne pas compter avec le peuple et de ne pas éveiller surtout ce qui l’intéresse. Ce sera peut-être là le résultat le plus certain, et puisse-t-il, être durable, de la révolution de février.

Telles sont les véritables causes de cette révolution : elles sont dans les fautes déplorables des deux dernières années du gouvernement de juillet D’un bout de l’Europe à l’autre, les mêmes causes ont produit les mêmes effets, et une conduite contraire a été salutaire et bienfaisante.

En Bavière, les désordres du monarque avaient fait courir à la monarchie les plus grands périls : pour la sauver, il a fallu que le royal amant de Lola Montès abdiquât.

En Prusse, un roi plein d’esprit, de talent, de nobles intentions, au lieu de donner une constitution digne du XIXe siècle et de la nation de Frédéric, persistait dans un refus systématique ; quand on lui parlait de la liberté civile et religieuse, et d’un gouvernement parlementaire comme en Angleterre et en France, il répondait par l’état chrétien et par l’état historique. De là les barricades de Berlin et l’humiliation profonde de la royauté personnelle contrainte de venir, s’incliner devant les cadavres de ses ennemis.

Avant le 24 février, nos nouveaux esprits forts en politique célébraient à l’envi le génie de M. de Metternich. L’influence, chez nous, avait passé de l’Angleterre à l’Autriche. C’est M. de Talleyrand qui, le premier, conseilla au roi d’abandonner l’alliance anglaise et l’amitié d’un gouvernement qui lui paraissait devenu révolutionnaire entre le, mains des whigs, pour se rapprocher de l’Autriche et rentrer par elle peu à peu dans la famille des royautés légitimes. Ce conseil avait été suivi. M. de Metternicb passait dans le cabinet des Tuileries pour l’homme d’état accompli ; ses paroles étaient des oracles ; il faisait et défaisait les réputations à Paris. Comme il n’y avait pas de liberté de la presse en Autriche, d’honnêtes conservateurs en concluaient que tout y allait au mieux. Il n’y avait pas là non plus d’opposition tracassière pour calomnier le gouvernement, avilir l’autorité et dissoudre la société. Tout à coup ce grand ministre est convaincu de s’être endormi dans l’illusion du plus imprévoyant égoïsme, de n’avoir pas plus compris son pays que son siècle, et d’avoir ignoré les dispositions de tout ce qui l’entourait, aristocratie, bourgeoisie, ouvriers, paysans. Vienne aussi a eu sa révolution ; d’événemens en événemens, de catastrophe en catastrophe, l’Autriche a été remuée de fond en comble, et des hommes nouveaux, éclairés, courageux, sagement novateurs, entreprennent de la tirer du chaos où l’avait, laissée M. de Metternich. Qui lui eût dit, en 1847, qu’un an à peine écoulé, M. de Bruck et M. Bach conduiraient les affaires de la monarchie à côté d’un Schwarzenberg ?

Ainsi, en Bavière, en Prusse, en Autriche, les fautes des gouvernemens ont trouvé bien vite le châtiment qu’elles méritaient. Voyez au contraire l’Espagne, le Piémont, l’Angleterre, la Belgique !

L’Espagne allait de révolution en révolution. Quand la nôtre éclata, on pouvait croire que l’Espagne allait prendre feu. Nullement. La reine Isabelle s’était soumise au gouvernement représentatif. Une constitution très libérale était loyalement pratiquée. L’Espagne ne vit pas qu’elle eût rien à gagner à nous imiter. Nos fautes et nos malheurs lui furent une leçon. Le gouvernement espagnol, à la tête duquel était pourtant un général énergique, au lieu de diminuer les libertés, constitutionnelles, les accrut, et ce remède a parfaitement, réussi.

Qui doute que le flot de la révolution de février, débordant en Piémont par Chambéry et par Gênes, n’eût tout entraîné, si la maison de Savoie, n’avait pas eu pour rempart le statut royal ? Ce statut créait un parlement, et le parlement introduisait la nation dans le maniement de ses affaires. La nation fit donc cause commune avec son roi. La première république française avait soufflé aisément sur la vieille monarchie sarde ; celle de février ne put rien contre la nouvelle monarchie constitutionnelle du Piémont.

Admirez comme, à chaque danger qui la menace, l’Angleterre avance au lieu de reculer dans la carrière des améliorations sociales, et trouve son salut dans un progrès nouveau ! L’Irlande, mise depuis des siècles en dehors du droit commun, se révoltait sans cesse : on l’apaisa par l’émancipation des catholiques. Quand la révolution de juillet, dans sa beauté sans tache, émeut le peuple anglais et le transporte d’un enthousiasme, qui peut devenir périlleux, on fait la réforme, une réforme profonde qui tient lieu d’une révolution. Le principe territorial est trop dominant : le bill des céréales vient favoriser les classes industrielles et commerciales ; Il y a en Angleterre d’affreuses misères et souvent la plus dégradante ignorance mal cachées, sous le manteau éblouissant de l’aristocratie la plus opulente et la plus éclairée : on prend en main, avec une ardeur toujours croissante, l’instruction primaire, on multiplie les institutions de bienfaisance, on s’occupe du peuple, on vient à son aide, on le plaint, on l’honore, on l’aime ; il le sent, et il reste calme.

Mais l’exemple le plus frappant nous vient de notre voisine la Belgique. La monarchie belge était perdue si la révolution de février eût rencontré devant elle en Belgique le ministère catholique et ultraconservateur de M. de Theux ; mais quelques mois auparavant, le roi Léopold avait changé son cabinet, et mis à la tête du gouvernement l’ami et l’analogue de M. Barrot en Belgique, M. Rogier. M. Charles Rogier est avant tout un homme de cœur, fidèle à ses convictions, les soutenant avec énergie dans l’opposition et les pratiquant avec modération au ministère. Passionné pour l’indépendance de son pays, il reconnut promptement en 1848 le danger de la situation, et il y fit face avec une vigueur et une persévérance qui lui font le plus grand honneur. En même temps qu’il accueillait à coups de fusil les hordes de M. Ledru-Rollin, il présentait aux chambres une loi qui abaissait encore le cens électoral, déjà très peu élevé en Belgique ; il ne craignait pas de puiser dans le trésor national pour venir au secours des Flandres, et par des mesures financières hardies que je ne veux pas juger, il s’efforce de procurer au peuple la vie à bon marché ; en un mot, avec la monarchie constitutionnelle, il fait la vraie, la bonne république, pour éviter la mauvaise. Nous, à force d’avoir peur de la république, nous l’avons amenée !

Oui, nous l’avons amenée ; car, si nous eussions su maintenir et développer une monarchie libérale quel est le vrai, l’honnête républicain qui eût osé se jeter dans les hasards d’une révolution pour mettre un président électif à la place de ce président héréditaire qu’on appelle un roi constitutionnel ? Tout républicain accordera, je l’espère, que la république est faite pour la nation et non pas la nation pour la république. Dans ce cas, quand une forme de gouvernement assure le plus grand bien de la nation, sa dignité à la fois et son bonheur, de quel droit et au nom de quel principe peut-on proposer de la changer ? Est-ce que dans la vraie monarchie parlementaire les ministres, tant qu’ils sont en fonction, n’ont pas, avec la responsabilité absolue et exclusive, toute la liberté qui y correspond, à savoir la libre disposition du gouvernement ? Est-ce que les ministres peuvent être pris autre part que parmi les chefs du parlement ? Est-ce que le parlement ne représente pas la majorité des électeurs ? Est-ce que ces électeurs, bien entendu pourvu qu’ils soient nombreux et qu’ils s’étendent à travers toutes les classes, ne représentent pas la nation, dont ils sont la partie la plus éclairée, la plus avancée, la plus capable de s’occuper des affaires publiques ? . Est-ce qu’ainsi, je le répète, ce n’est pas la nation qui se gouverne elle-même, grace à une organisation simple et savante, où domine la souveraineté nationale et en même temps sont désarmées toutes les ambitions, contraintes à ne pas même songer au pouvoir suprême, et à trouver ailleurs, c’est-à-dire dans l’exercice du gouvernement, une satisfaction légitime, la puissance, l’éclat, la gloire, tant que l’assentiment national les porte et les soutient, ou tout simplement une retraite dans les rangs de l’opposition, en attendant qu’elles regagnent l’assentiment général et la majorité parlementaire ? C’est là, comme on le disait en 1830, la meilleure des républiques. Remarquez à quel point celle-là est favorable à la vraie démocratie. Comme un roi héréditaire garantit la stabilité et maintient partout l’équilibre, sous ses auspices les partis déploient impunément toute leur activité, et la démocratie, qui est une partie essentielle de l’ordre constitutionnel, peut porter à la tribune, dans la presse, dans les libres associations, dans toute la vie publique, ses droits, ses griefs, ses prétentions, et aspirer à son tour au gouvernement de l’état. Otez la royauté, et les partis, j’entends les partis honnêtes, ne peuvent plus aller jusqu’au bout de leurs forces, de peur d’enflammer les esprits et de provoquer des désordres. Dans une maison où la clé de voûte manquerait, on n’oserait pas remuer, de peur d’ébranler et de renverser tout l’édifice. Allez donc aujourd’hui contredire énergiquement l’autorité, quand elle est si faible, si précaire, si mobile ! Autre danger. Comme dans une république, le chef du gouvernement est élu par les citoyens tout comme les députés, il peut fort spécieusement répondre à leurs remontrances qu’il est l’élu de la nation, que c’est à la nation seule à le juger, et qu’il n’a que faire, de leurs tracasseries, en sorte qu’il peut affecter impunément une sorte de dictature, s’il a de l’énergie ; ou, s’il est faible, il se laisse entraîner, dans les sens les plus opposés, par les agitations populaires les plus superficielles, et nous voilà retombés dans tous les inconvéniens du gouvernement personnel qui vous ont fait supprimer la monarchie. En 1830, nous avons très sérieusement agité ce problème, et on me permettra de persister dans la solution qui alors en fut adoptée. Cette solution me paraît encore la vraie : c’est celle du XIXe siècle et de toutes les grandes nations civilisées en Europe. Or, en définitive, la France aura le gouvernement de l’Europe, ou l’Europe le gouvernement de la France. J’avoue que j’ai peine à me défendre d’un peu d’irritation contre les dernières années de la monarchie de juillet, qui ont compromis, en l’altérant, la plus belle forme de gouvernement que le génie humain ait trouvée, celle qui concilie dans un accord admirable la stabilité et le mouvement, une autorité indéfectible avec un progrès perpétuel, et qui prévient les révolutions en assurant toutes les réformes nécessaires. La durée d’une pareille forme de gouvernement méritait bien, ce semble, la rançon modeste de soixante et même de cent mille électeurs de plus.

Ainsi, nous croyons l’avoir établi : la France n’est pas difficile à gouverner ; elle ne demande qu’à l’être. Elle ne renverse point ses gouvernemens ; ce sont eux qui comme à plaisir conspirent contre eux-mêmes. Elle est immuable dans ses voeux, qui sont les instincts du siècle justifiés par la raison. Elle veut sa souveraineté ; elle veut l’égale liberté de tous ses enfans ; elle est fière de la grandeur, de la gloire, de la fortune même de quelques-uns d’entre eux ; en même temps, elle souffre de la misère et des vices qui en dégradent encore un si grand nombre et elle veut qu’on s’occupe sérieusement de leur soulagement et de leur amélioration. Elle a reçu de la main des siècles et elle perfectionne sans cesse cette magnifique, unité nationale que l’Europe nous envie ; mais elle entend que ce soit une unité de liberté et, s’il se peut, de bonheur. Dans son orgueil, qui est sa faiblesse bien connue elle aspire à marcher à la tête des nations et à leur servir d’exemple. Pour tout cela, elle demande un gouvernement qui l’honore et qui l’aime, disposée à lui rendre, en fidélité, en dévouement même, tout ce qu’elle en recevrait en loyauté et en désintéressement. C’en est fait de l’ancien attachement chevaleresque de la France à ses maîtres. La France n’a plus et ne veut plus de maîtres : elle n’a pas faite la révolution de 1789 pour revenir à l’ancien régime plus ou moins habilement déguisé. On ne peut ni tromper la France, ni l’asservir. Elle rend justice au génie de Napoléon, à la sincérité de Charles X, à l’habileté du roi Louis-Philippe, mais elle attend encore un gouvernement qui ne pense pas à lui mais à elle, qui n’ait pas d’intérêts particuliers de gloire, de puissance, de conscience même, un gouvernement enfin qui, selon sa mission et son devoir, abdique toute personnalité pour revêtir en quelque sorte la personne de la France.

On dit que le président actuel de la république, sollicité par ses impatiens amis d’aller s’établir aux Tuileries, leur a répondu : Non, c’est une maison où l’on devient fou. En effet, qui n’y a laissé sa raison ? Ce premier consul si sage, dont l’épée avait sauvé la révolution, et, qui en gravait les principes dans des lois et des institutions immortelles, à peine est-il venu habiter les Tuileries, comme enivré par les souvenirs qu’il y rencontre et par le génie du lieu, pousse la réaction naturelle en faveur de l’ordre jusqu’à la tyrannie la plus insupportable et au dehors affecte la monarchie universelle. Le roi Charles X, au lieu de se féliciter devoir les répugnances de la France désarmées par la charte, n’est pas plutôt le maître du palais de son frère qu’il entreprend de se débarrasser de cette charte qui seule le soutient, et, préférant jusqu’au bout Coblentz à la France, aime mieux cesser d’être roi que de ne pas être le roi de l’ancien régime. Enfin, nous avons vu un prince éclairé, qui devait sa couronne à une révolution libérale, se laisser peu à peu séduire par les prestiges de la contre-révolution, et plutôt que d’accorder les réformes les plus innocentes et de prendre ses ministres dans l’opposition la plus constitutionnelle, aller mourir dans l’exil et livrer la France à une démocratie effrénée. En vérité, il faudrait écrire sur le front de ce fatal édifice : O vous qui entrez ici, déposez sur le seuil les pensées personnelles, les systèmes particuliers, les intérêts domestiques, la passion de la fausse grandeur. Ne songez plus à vous : songer à vous, c’est travailler à votre perte. Soyez les serviteurs de l’intérêt général, et l’intérêt général vous soutiendra.


VICTOR COUSIN.

  1. Comme on le voit par ces premières lignes, cet exposé de principes politiques est à la fois l’introduction et le complément des discours que M. Cousin a prononcés à la chambre des pairs et qu’il se propose de recueillir.
  2. Partout dans nos ouvrages, et surtout dans un petit écrit intitulé Justice et Charité, 2e édition, page 54.
  3. Abdication du roi Louis-Philippe racontée par lui-même.
  4. Revue Rétrospective, n° 31, p. 480 et 481.
  5. Revue Rétrospective, n° 32 et 33. Appendice. Testament du duc d’Orléans. « Que le comte de Paris soit un de ces instrumens brisés avant qu’ils aient servi, ou qu’il devienne l’un des ouvriers de cette régénération sociale qu’on n’entrevoit encore qu’à travers de grands obstacles et peut-être des flots de sang qu’il soit roi ou qu’il demeure défenseur inconnu, et obscur d’une cause à laquelle nous appartenons tous, il faut qu’il soit avant tout un homme de son temps et de la nation ; qu’il soit catholique et défenseur passionné, exclusif, de la France et de la révolution. »